monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en
commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les
Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y
voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont
ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres
lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des
ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des
faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses
humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a
données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,
de frivolité et d'inconséquence.
* * *
Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un
examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des
Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de
cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut
rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer
par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre
religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le
peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que
ce monde par le Dieu véritable.[10]
[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]
Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de
Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les
nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs
rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,
auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant
d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer
qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous
voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les
livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient
alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en
philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de
Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.
Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait
même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,
prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez
eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on
peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.
C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des
Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit
délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les
choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez
les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,
elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes
l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre
Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation
d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes
grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout
philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand
entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si
vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé
de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,
ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien
savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux
et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que
tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,
étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient
leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de
l'Hercule Égyptien.
[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum
religionum avida_.]
Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les
Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans
d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo
Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité
n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté
comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture
évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le
platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation
indigeste.
L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses
qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi
dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des
ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le
trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a
trompé les Égyptiens sur leur antiquité.
Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,
comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes
jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont
vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres
imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne
placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que
les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les
Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des
livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le
peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de
préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur
législation.
Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une
tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les
Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même
avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et
l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable
pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre
une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins
nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins
inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à
cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des
Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut
répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir
même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent
l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes
ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit
s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,
celle des Assyriens.
La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus
spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des
terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent
d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez
qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du
paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,
se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la
première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont
été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations
astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces
observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été
inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui
devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut
placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.
Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,
comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le
nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul
de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui
d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence
bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait
subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et
les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le
premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de
leur histoire depuis le commencement du monde.
Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,
puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,
puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances
astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont
donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le
démontrer.
* * *
Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette
table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en
reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je
parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par
Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en
trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º
pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se
parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou
_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes
expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De
même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,
dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles
écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin
des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin
_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.
_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon
l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,
et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les
Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux
traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le
plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations
avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.
* * *
[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.
La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,
chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez
les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de
ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui
couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent
bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent
semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque
des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de
nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés
rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est
l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.
De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de
l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent
une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des
planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut
Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système
ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans
l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les
nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans
les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis
descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les
Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de
la Méditerranée et de l'Océan.
[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie
vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer
l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui
du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la
terre avec les hommes.
Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les
Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les
inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne
fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le
caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre
sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des
familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]
D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,
Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce
qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]
[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte
en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien
Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne
pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent
point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture
alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles
après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de
son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que
le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté
les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la
première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre
toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les
lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée
des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes
encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans
Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en
existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on
qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux
citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des
héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et
un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même
manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore
la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les
coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus
civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut
encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations
européennes.]
[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des
peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par
le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans
l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,
de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]
[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,
est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a
ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.
Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes
théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres
allégoriques, que de difficultés se présentent![14]
[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,
offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres
bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie
de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si
bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie
admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces
Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la
piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur
donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois
cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en
quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre
Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est
point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette
expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,
dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un
seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en
mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont
fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,
qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,
avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.
À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou
politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui
propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui
persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore
ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir
le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les
hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.
Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces
terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,
détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient
dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs
des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types
idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à
travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]
[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le
scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait
jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont
renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les
Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils
eussent été contemporains.
* * *
[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,
et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et
d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie
et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les
chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient
de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur
le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies
est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la
chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison
puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas
eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur
où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,
Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse
d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à
Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens
habitans.
* * *
[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à
l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis
par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les
récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du
soleil.
La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_
(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu
d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites
jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres
capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux
rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par
Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi
qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans
étendre son empire à plus de vingt milles_.
[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après
la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal
flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa
patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion
reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous
élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons
non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons
l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.
[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,
contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la
science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles
auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius
Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été
impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à
travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce
dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles
ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en
Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à
Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les
prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les
Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de
toute la _sagesse barbare_.[15]
[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des
savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles
de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des
Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui
d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,
vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces
communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de
l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient
connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce
leur en donnait l'occasion.
Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique
particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu
être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,
au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins
de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations
éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant
qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,
le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire
connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que
Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la
vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité
des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons
point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à
commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme
l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût
profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout
ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux
lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des
Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et
qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou
décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui
attribuaient une autorité divine à cette version.]
[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue
le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté
démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté
aristocratique_.