La table chronologique que l'on a sous les yeux embrasse l'histoire du

monde ancien, depuis le déluge jusqu'à la seconde guerre punique, en

commençant par les Hébreux, et continuant par les Chaldéens, les

Scythes, les Phéniciens, les Égyptiens, les Grecs et les Romains. On y

voit figurer des hommes ou des faits célèbres, lesquels sont

ordinairement placés par les savans dans d'autres temps, dans d'autres

lieux, ou qui même n'ont point existé. En récompense nous y tirons des

ténèbres profondes où ils étaient restés ensevelis, des hommes et des

faits remarquables, qui ont puissamment influé sur le cours des choses

humaines; et nous montrons combien les explications qu'on a

données sur l'_origine de la civilisation_, présentent d'incertitude,

de frivolité et d'inconséquence.

* * *

Mais toute étude sur la civilisation païenne doit commencer par un

examen sévère des prétentions des nations anciennes, et surtout des

Égyptiens, à une antiquité exagérée. Nous tirerons deux utilités de

cet examen: celle de savoir à quelle époque, à quel pays il faut

rapporter les commencemens de cette civilisation; et celle d'appuyer

par des preuves, humaines à la vérité, tout le système de notre

religion, laquelle nous apprend d'abord que le premier peuple fut le

peuple hébreu, que le premier homme fut Adam, créé en même temps que

ce monde par le Dieu véritable.[10]

[Note 10: V. p. 50, édition de Milan, 1801.]

Notre chronologie se trouve entièrement contraire au système de

Marsham, qui veut prouver que les Égyptiens devancèrent toutes les

nations dans la religion et dans la politique, de sorte que leurs

rites sacrés et leurs réglemens civils, transmis aux autres peuples,

auraient été reçus des Hébreux avec quelques changemens. Avant

d'examiner ce qu'on doit croire de cette antiquité, il faut avouer

qu'elle ne paraît pas avoir profité beaucoup aux Égyptiens. Nous

voyons dans les Stromates de saint Clément d'Alexandrie, que les

livres du leurs prêtres, au nombre de quarante-deux, couraient

alors dans le public, et qu'ils contenaient les plus graves erreurs en

philosophie et en astronomie. Leur médecine, selon Galien, _de

Medicinâ mercuriali_, était un tissu de puérilités et d'impostures.

Leur morale était dissolue, puisqu'elle permettait, qu'elle honorait

même la prostitution. Leur théologie n'était que superstitions,

prestiges et magie. Les arts du fondeur et du sculpteur restèrent chez

eux dans l'enfance; et quant à la magnificence de leurs pyramides, on

peut dire que la grandeur n'est point inconciliable avec la barbarie.

C'est la fameuse Alexandrie qui a ainsi exalté l'antique sagesse des

Égyptiens. La cité d'Alexandre unit la subtilité africaine à l'esprit

délicat des Grecs, et produisit des philosophes profonds dans les

choses divines. Célébrée comme la _mère des sciences_, désignée chez

les Grecs par le nom de [Grec: polis], _la ville_ par excellence,

elle vit son Musée aussi célèbre que l'avaient été à Athènes

l'académie, le lycée et le portique. Là s'éleva le grand prêtre

Manéton, qui donna à toute l'histoire de l'Égypte l'interprétation

d'une sublime théologie naturelle, précisément comme les philosophes

grecs avaient donné à leurs fables nationales un sens tout

philosophique. (_Voy._ le commencement du livre II.) Dans ce grand

entrepôt du commerce de la Méditerranée et de l'Orient, un peuple si

vaniteux[11], avide de superstitions nouvelles, imbu du préjugé

de son antiquité prodigieuse et des vastes conquêtes de ses rois,

ignorant enfin que les autres nations païennes avaient pu, sans rien

savoir l'une de l'autre, concevoir des idées uniformes sur les dieux

et sur les héros, ce peuple, dis-je, ne put s'empêcher de croire que

tous les dieux des navigateurs qui venaient commercer chez lui,

étaient d'origine égyptienne. Il voyait que toutes les nations avaient

leur Jupiter et leur Hercule; il décida que son Jupiter Ammon était le

plus ancien de tous, que tous les Hercule avaient pris leur nom de

l'Hercule Égyptien.

[Note 11: _Gloriæ animalia_, et dans Tacite: _Gens novarum

religionum avida_.]

Diodore de Sicile, qui vivait du temps d'Auguste, et qui traite les

Égyptiens trop favorablement, ne leur donne que deux mille ans

d'antiquité, encore a-t-il été réfuté victorieusement par Giacomo

Cappello dans son _Histoire sacrée et égyptienne_. Cette antiquité

n'est pas mieux prouvée par le Pimandre. Ce livre que l'on a vanté

comme contenant la doctrine d'Hermès, est l'oeuvre d'une imposture

évidente. Casaubon n'y trouve pas une doctrine plus ancienne que le

platonisme, et Saumaise ne le considère que comme une compilation

indigeste.

L'intelligence humaine, étant infinie de sa nature, exagère les choses

qu'elle ignore, bien au-delà de la réalité. Enfermez un homme endormi

dans un lieu très étroit, mais parfaitement obscur, l'horreur des

ténèbres le lui fait croire certainement plus grand qu'il ne le

trouvera en touchant les murs qui l'environnent. Voilà ce qui a

trompé les Égyptiens sur leur antiquité.

Même erreur chez les Chinois, qui ont fermé leur pays aux étrangers,

comme le firent les Égyptiens jusqu'à Psammétique, et les Scythes

jusqu'à l'invasion de Darius, fils d'Hystaspe. Quelques jésuites ont

vanté l'antiquité de Confucius, et ont prétendu avoir lu des livres

imprimés avant Jésus-Christ; mais d'autres auteurs mieux informés ne

placent Confucius que cinq cents ans avant notre ère, et assurent que

les Chinois n'ont trouvé l'imprimerie que deux siècles avant les

Européens. D'ailleurs la philosophie de Confucius, comme celle des

livres sacrés de l'Égypte, n'offre qu'ignorance et grossièreté dans le

peu qu'elle dit des choses naturelles. Elle se réduit à une suite de

préceptes moraux dont l'observance est imposée à ces peuples par leur

législation.

Dans cette dispute des nations sur la question de leur antiquité, une

tradition vulgaire veut que les Scythes aient l'avantage sur les

Égyptiens. Justin commence l'histoire universelle par placer même

avant les Assyriens deux rois puissans, Tanaïs le scythe, et

l'égyptien Sésostris. D'abord Tanaïs part avec une armée innombrable

pour conquérir l'Égypte, ce pays si bien défendu par la nature contre

une invasion étrangère. Ensuite Sésostris, avec une armée non moins

nombreuse, s'en va subjuguer la Scythie, laquelle n'en reste pas moins

inconnue jusqu'à ce qu'elle soit envahie par Darius. Encore à

cette dernière époque qui est celle de la plus haute civilisation des

Perses, les Scythes se trouvent-ils si barbares que leur roi ne peut

répondre à Darius qu'en lui envoyant des signes matériels sans pouvoir

même écrire sa pensée en hiéroglyphes. Les deux conquérans traversent

l'Asie avec leurs prodigieuses armées sans la soumettre ni aux Scythes

ni aux Égyptiens. Elle reste si bien indépendante, qu'on y voit

s'élever ensuite la première des quatre monarchies les plus célèbres,

celle des Assyriens.

La prétention de ces derniers à une haute antiquité est plus

spécieuse. En premier lieu leur pays est situé dans l'intérieur des

terres, et nous démontrerons dans ce livre que les peuples habitèrent

d'abord les contrées méditerranées et ensuite les rivages. Ajoutez

qu'on regarde généralement les Chaldéens comme les premiers sages du

paganisme, en plaçant Zoroastre à leur tête. De la tribu chaldéenne,

se forma sous Ninus la grande nation des Assyriens, et le nom de la

première se perdit dans celui de la seconde. Mais les Chaldéens ont

été jusqu'à prétendre qu'ils avaient conservé des observations

astronomiques d'environ vingt-huit mille ans. Josephe a cru à ces

observations anté-diluviennes, et a prétendu qu'elles avaient été

inscrites sur deux colonnes, l'une de marbre, l'autre de brique, qui

devaient les préserver du déluge ou du l'embrasement du monde. On peut

placer les deux colonnes dans le _Musée de la crédulité_.

Les Hébreux au contraire, étrangers aux nations païennes,

comme l'attestent Josephe et Lactance, n'en connurent pas moins le

nombre exact des années écoulées depuis la création; c'est le calcul

de Philon, approuvé par les critiques les plus sévères, et dont celui

d'Eusèbe ne s'écarte d'ailleurs que de quinze cents ans, différence

bien légère en comparaison des altérations monstrueuses qu'ont fait

subir à la chronologie les Chaldéens, les Scythes, les Égyptiens et

les Chinois. Il faut bien reconnaître que les Hébreux ont été le

premier peuple, et qu'ils ont conservé sans altération les monumens de

leur histoire depuis le commencement du monde.

Après les _Hébreux_, nous plaçons les _Chaldéens_ et les _Scythes_,

puis les _Phéniciens_. Ces derniers doivent précéder les _Égyptiens_,

puisque, selon la tradition, ils leur ont transmis les connaissances

astronomiques qu'ils avaient tirées de la Chaldée, et qu'ils leur ont

donné en outre les caractères alphabétiques, comme nous devons le

démontrer.

* * *

Si nous ne donnons aux Égyptiens que la cinquième place dans cette

table, nous ne profiterons pas moins de leurs antiquités. Il nous en

reste deux grands débris, aussi admirables que leurs pyramides. Je

parle de deux vérités historiques, dont l'une nous a été conservée par

Hérodote: 1º Ils divisaient tout le temps antérieurement écoulé en

trois âges, _âge des dieux_, _âge des héros_, _âge des hommes_; 2º

pendant ces trois âges, trois langues correspondantes se

parlèrent, langue hiéroglyphique ou _sacrée_, langue symbolique ou

_héroïque_, langue _vulgaire_, celle dans laquelle les hommes

expriment par des signes convenus les besoins ordinaires de la vie. De

même, Varron dans ce grand ouvrage _Rerum divinarum et humanarum_,

dont l'injure des temps nous a privés, divisait l'ensemble des siècles

écoulés en trois périodes, _temps obscur_, qui répond à l'âge divin

des Égyptiens, _temps fabuleux_, qui est leur âge héroïque, enfin

_temps historique_, l'âge des hommes, dans la nomenclature égyptienne.

_Des nations civilisées ou barbares, il n'en est aucune_, selon

l'observation de Diodore, _qui ne se regarde comme la plus ancienne,

et qui ne fasse remonter ses annales jusqu'à l'origine du monde_. Les

Égyptiens nous fourniront encore à l'appui de ce principe deux

traditions de vanité nationale, savoir, que Jupiter Ammon était le

plus ancien de tous les Jupiter, et que les Hercule des autres nations

avaient pris leur nom de l'Hercule Égyptien.

* * *

[An du monde, 1656.] Le _déluge universel_ est notre point de départ.

La confusion des langues qui suivit eut lieu chez les enfans de Sem,

chez les peuples orientaux. Mais il en fut sans doute autrement chez

les nations sorties de Cham et de Japhet (ou Japet); les descendans de

ces deux fils de Noé durent se disperser dans la vaste forêt qui

couvrait la terre. Ainsi errans et solitaires, ils perdirent

bientôt les moeurs humaines, l'usage de la parole, devinrent

semblables aux animaux sauvages, et reprirent la taille gigantesque

des hommes anté-diluviens. Mais lorsque la terre desséchée put de

nouveau produire le tonnerre par ses exhalaisons, les géans épouvantés

rapportèrent ce terrible phénomène à un Dieu irrité. Telle est

l'origine de tant de Jupiter, qui furent adorés des nations païennes.

De là la divination appliquée aux phénomènes du tonnerre, au vol de

l'aigle, qui passait pour l'oiseau de Jupiter. Les Orientaux se firent

une divination moins grossière; ils observèrent le mouvement des

planètes, les divers aspects des astres, et leur premier sage fut

Zoroastre (selon Bochart, _le contemplateur des astres_.)--Ce système

ruine nécessairement celui des étymologistes qui cherchent dans

l'Orient l'origine de toutes les langues. Selon nous, toutes les

nations sorties de Cham et de Japhet se créèrent leurs langues dans

les contrées méditerranées où elles s'étaient fixées d'abord; puis

descendant vers les rivages, elles commencèrent à commercer avec les

Phéniciens, peuple navigateur qui couvrit de ses colonies les bords de

la Méditerranée et de l'Océan.

[Ans du monde, 2000-2500.] Dès que les géans, quittant leur vie

vagabonde, se mettent à cultiver les champs, nous voyons commencer

l'_âge d'or_ ou _âge divin_ des Grecs, et quelques siècles après celui

du Latium, l'_âge de Saturne_, dans lequel les dieux vivaient sur la

terre avec les hommes.

Dans cet âge divin paraît d'abord le premier Hermès. _Les

Égyptiens_, dit Jamblique, _rapportaient à cet Hermès toutes les

inventions nécessaires ou utiles à la vie sociale_. C'est qu'Hermès ne

fut point un sage, un philosophe divinisé après sa mort, mais le

caractère idéal des premiers hommes de l'Égypte, qui sans autre

sagesse que celle de l'instinct naturel, y formèrent d'abord des

familles, puis des tribus, et fondèrent enfin une grande nation.[12]

D'après la division des trois âges que reconnaissaient les Égyptiens,

Hermès devait être un dieu, puisque sa vie embrassait tout ce

qu'on appelait l'_âge des dieux_ dans cette nomenclature.[13]

[Note 12: Est-il vrai que, dans cette période, Hermès ait porté d'Égypte

en Grèce la connaissance des lettres et les premières lois? ou bien

Cadmus aurait-il enseigné aux Grecs l'alphabet de la Phénicie? Nous ne

pouvons admettre ni l'une ni l'autre opinion.--Les Grecs ne se servirent

point d'hiéroglyphes comme les Égyptiens, mais d'une écriture

alphabétique, encore ne l'employèrent-ils que bien des siècles

après.--Homère confia ses poèmes à la mémoire des Rapsodes, parce que de

son temps les lettres alphabétiques n'étaient point trouvées, ainsi que

le soutient Josephe contre le sentiment d'Appion.--Si Cadmus eût porté

les lettres phéniciennes en Grèce, la Béotie qui les eût reçues la

première n'eût-elle pas dû ce distinguer par sa civilisation entre

toutes les parties de la Grèce?--D'ailleurs quelle différence entre les

lettres grecques et les phéniciennes?==Quant à l'introduction simultanée

des lois et des lettres, les difficultés sont plus grandes

encore.--D'abord le mot [Grec: nomos] ne se trouve nulle part dans

Homère.--Ensuite, est-il indispensable que des lois soient écrites? n'en

existait-il pas en Égypte avant Hermès, inventeur des lettres? dira-t-on

qu'il n'y eut pas de lois à Sparte où Lycurgue avait défendu aux

citoyens l'étude des lettres? ne voit-on pas dans Homère un Conseil des

héros, [Grec: boulê], où l'on délibérait de vive voix sur les lois, et

un Conseil du peuple, [Grec: agora], où on les publiait de la même

manière. La Providence a voulu que les sociétés qui n'ont point encore

la connaissance des lettres se fondent d'abord sur les usages et les

coutumes, pour se gouverner ensuite par des lois, quand elles sont plus

civilisées. Lorsque la barbarie antique reparut au moyen âge, ce fut

encore sur des coutumes que se fonda le droit chez toutes les nations

européennes.]

[Note 13: Les héros investis du triple caractère de chefs des

peuples, de guerriers et de prêtres, furent désignés dans la Grèce par

le nom d'_Héraclides_, ou enfans d'Hercule; dans la Crète, dans

l'Italie et dans l'Asie mineure, par celui de _Curètes_ (_quirites_,

de l'inusité _quir_, _quiris_, lance).]

[An du monde, 3223-3223.] L'_âge héroïque_ qui suit celui des dieux,

est caractérisé par Hercule, Orphée et le second Hermès. L'Occident a

ses Hercule, l'Orient ses Zoroastre qui présentent le même caractère.

Autant de types idéaux des fondateurs des sociétés, et des poètes

théologiens. Si l'on s'obstine à ne voir que des hommes dans ces êtres

allégoriques, que de difficultés se présentent![14]

[Note 14: Orphée surtout, si on le considère comme un individu,

offre aux yeux de la critique l'assemblage de mille monstres

bizarres.--D'abord il vient de Thrace, pays plus connu comme la patrie

de Mars, que comme le berceau de la civilisation.--Ce Thrace sait si

bien le grec qu'il compose en cette langue des vers d'une poésie

admirable.--Il ne trouve encore que des bêtes farouches dans ces

Grecs, auxquels tant de siècles auparavant Deucalion a enseigné la

piété envers les dieux, dont Hellen a formé une même nation en leur

donnant une langue commune, chez lesquels enfin règne depuis trois

cents ans la maison d'Inachus.--Orphée trouve la Grèce sauvage, et en

quelques années elle fait assez de progrès pour qu'il puisse suivre

Jason à la conquête de la Toison d'or; remarquez que la marine n'est

point un des premiers arts dont s'occupent les peuples.--Dans cette

expédition il a pour compagnons Castor et Pollux, frères d'Hélène,

dont l'enlèvement causa la fameuse guerre de Troie. Ainsi, la vie d'un

seul homme nous présente plus de faits qu'il ne s'en passerait en

mille années!.... Ce sont peut-être de semblables observations qui ont

fait conjecturer à Cicéron, dans son livre sur la Nature des Dieux,

qu'_Orphée n'a jamais existé_. Elles s'appliquent, pour la plupart,

avec la même force à Hercule, à Hermès et à Zoroastre.

À ces difficultés chronologiques, joignez-en d'autres, morales ou

politiques. Orphée, voulant améliorer les moeurs de la Grèce, lui

propose l'exemple d'un Jupiter adultère, d'une Junon implacable qui

persécute la vertu dans la personne d'Hercule, d'un Saturne qui dévore

ses enfans! et c'est par ces fables capables de corrompre et d'abrutir

le peuple le plus civilisé, le plus vertueux, qu'Orphée élève les

hommes encore bruts à l'humanité et à la civilisation.

Guidés par les principes de la science nouvelle, nous éviterons ces

terribles écueils de la _mythologie_; nous verrons que ces fables,

détournées de leur sens par la corruption des hommes, ne signifiaient

dans l'origine rien que de vrai, rien qui ne fût digne des fondateurs

des sociétés. La découverte des caractères poétiques, des types

idéaux, que nous venons d'exposer, fera luire un jour pur et serein à

travers ces nuages sombres dont s'était voilée la _chronologie_.]

[An du monde, 2820.] D'habiles critiques ont porté plus loin le

scepticisme: ils ont pensé que la _guerre de Troie_ n'avait

jamais eu lieu, du moins telle qu'Homère la raconte; et ils ont

renvoyé à la _Bibliothèque de l'Imposture_ les Dictys de Crète, et les

Darès de Phrygie, qui en ont écrit l'histoire en prose, comme s'ils

eussent été contemporains.

* * *

[Vers 2950.] Dans le siècle qui suit immédiatement la guerre de Troie,

et à la suite des courses errantes d'Énée et d'Antenor, de Diomède et

d'Ulysse, nous plaçons _la fondation des colonies grecques de l'Italie

et de la Sicile_. C'est trois siècles avant l'époque adoptée par les

chronologistes; mais ont-ils le droit de s'en étonner, eux qui varient

de quatre cent soixante ans sur le temps où vécut Homère, l'auteur

le plus voisin de ces évènemens. La fondation de ces colonies

est du petit nombre des faits dans lesquels nous nous écartons de la

chronologie ordinaire, mais nous y sommes contraints par une raison

puissante. C'est que Syracuse et tant d'autres villes n'auraient pas

eu assez de temps pour s'élever au point de richesse et de splendeur

où elles parvinrent. Pendant ses guerres contre les Carthaginois,

Syracuse n'avait rien à envier à la magnificence et à la politesse

d'Athènes. Long-temps après, Crotone presque déserte fait pitié à

Tite-Live, lorsqu'il songe au nombre prodigieux de ses anciens

habitans.

* * *

[An du monde, 3223.] Le _temps certain_, l'_âge des hommes_ commence à

l'époque où les _jeux olympiques_ fondés par Hercule, furent rétablis

par Iphitus. Depuis le premier, on comptait les années par les

récoltes; depuis le second, on les compta par les révolutions du

soleil.

La première _Olympiade_ coïncide presque avec la _fondation de Rome_

(776, 753 ans avant J.-C.) Mais Rome aura pendant long-temps bien peu

d'importance. Toutes ces idées magnifiques que l'on s'est faites

jusqu'ici sur les commencemens de Rome et de toutes les autres

capitales des peuples célèbres, disparaissent, comme le brouillard aux

rayons du soleil, devant ce passage précieux de Varron rapporté par

Saint-Augustin dans la Cité de Dieu: _pendant deux siècles et demi

qu'elle obéit à ses rois, Rome soumit plus de vingt peuples, sans

étendre son empire à plus de vingt milles_.

[An du monde, 3290; de Rome 37.] Nous plaçons _Homère_ après

la fondation de Rome. L'histoire grecque, dont il est le principal

flambeau, nous a laissés dans l'incertitude sur son siècle et sur sa

patrie. On verra au livre III pourquoi nous nous écartons de l'opinion

reçue sur ces deux points, et sur le fait même de son existence.--Nous

élèverons les mêmes doutes sur celle d'_Ésope_ que nous considérons

non comme un individu, mais comme un type idéal, et dont nous plaçons

l'époque entre celle d'Homère et celle des sept sages de la Grèce.

[3468; 225.] _Pythagore_ qui vient ensuite, est, selon Tite-Live,

contemporain de Servius Tullius; on voit s'il a pu enseigner la

science des choses divines à Numa qui vivait près de deux siècles

auparavant. Tite-Live dit aussi que pendant ce règne de Servius

Tullius, où l'intérieur de l'Italie était encore barbare, il eût été

impossible que le nom même de Pythagore pénétrât de Crotone à Rome à

travers tant de peuples différens de langues et de moeurs. Ce

dernier passage doit nous faire entendre combien devaient être faciles

ces longs voyages dans lesquels Pythagore alla, dit-on, consulter en

Thrace les disciples d'Orphée, en Perse les mages, les Chaldéens à

Babylone, les Gymnosophistes dans l'Inde, puis en revenant, les

prêtres de l'Égypte, les disciples d'Atlas dans la Mauritanie, et les

Druides dans la Gaule, pour rentrer enfin dans sa patrie, riche de

toute la _sagesse barbare_.[15]

[Note 15: Si nous en croyons ceux qui, aux applaudissemens des

savans, ont entrepris de nous faire connaître la succession des écoles

de la _philosophie barbare_, Zoroastre fut le maître de Bérose et des

Chaldéens, Bérose celui d'Hermès et des Égyptiens, Hermès celui

d'Atlas et des Éthiopiens, Atlas celui d'Orphée, qui, de la Thrace,

vint établir son école en Grèce. On sent ce qu'ont de sérieux ces

communications entre les premiers peuples, qui, à peine sortis de

l'état sauvage, vivaient ignorés même de leurs voisins, et n'avaient

connaissance les uns des autres qu'autant que la guerre ou le commerce

leur en donnait l'occasion.

Ce que nous disons de l'isolement des premiers peuples s'applique

particulièrement aux Hébreux.--Lactance assure que Pythagore n'a pu

être disciple d'Isaïe.--Un passage de Josephe prouve que les Hébreux,

au temps d'Homère et de Pythagore, vivaient inconnus à leurs voisins

de l'intérieur des terres, et à plus forte raison aux nations

éloignées dont la mer les séparait.--Ptolémée Philadelphe s'étonnant

qu'aucun poète, aucun historien n'eût fait mention des lois de Moïse,

le juif Démétrius lui répondit que ceux qui avaient tenté de les faire

connaître aux Gentils, avaient été punis miraculeusement, tels que

Théopompe qui en perdit le sens, et Théodecte qui fut privé de la

vue.--Aussi Josephe ne craint point d'avouer cette longue obscurité

des Juifs, et il l'explique de la manière suivante: _Nous n'habitons

point les rivages; nous n'aimons point à faire le négoce et à

commercer avec les étrangers_. Sans doute la Providence voulait, comme

l'observe Lactance, empêcher que la religion du vrai Dieu ne fût

profanée par les communications de son peuple avec les Gentils.--Tout

ce qui précède est confirmé par le témoignage du peuple Hébreux

lui-même, qui prétendait qu'à l'époque où parut la version des

Septante, les ténèbres couvrirent le monde pendant trois jours, et

qui, en expiation, observait un jeûne solennel, le 8 de tébet ou

décembre. Ceux de Jérusalem détestaient les juifs hellénistes qui

attribuaient une autorité divine à cette version.]

[An du monde, 3468; de Rome 225.] _Servius Tullius_, institue

le cens, dans lequel on a vu jusqu'ici le fondement de la _liberté

démocratique_, et qui ne fut dans le principe que celui de la _liberté

aristocratique_.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 5 / 28 段