Au premier âge, le droit et la raison, c'est ce qui est ordonné d'en

haut, c'est ce que les dieux ont révélé par les auspices, par les

oracles et autres signes matériels. Le droit est fondé sur une

autorité divine. Demander la moindre explication serait un blasphème.

Admirons la Providence qui permit qu'à une époque où les hommes

étaient incapables de discerner le droit, la raison véritable, ils

trouvassent dans leur erreur un principe d'ordre et de conduite. La

jurisprudence, la science de ce droit divin, ne pouvait être que la

connaissance des rites religieux; la justice était tout entière dans

l'observation de certaines pratiques, de certaines cérémonies. De là le

respect superstitieux des Romains pour les _acta legitima_; chez eux,

les noces, le testament étaient dits _justa_, lorsque les cérémonies

requises avaient été accomplies.

Le premier tribunal fut celui des dieux; c'est à eux qu'en appelaient

ceux qui recevaient quelque tort, ce sont eux qu'ils invoquaient comme

témoins et comme juges. Quand les jugemens de la religion

se régularisèrent, les coupables furent dévoués, anathématisés; sur

cette sentence, ils devaient être mis à mort. On la prononçait contre

un peuple aussi bien que contre un individu; les guerres (_pura et pia

bella_) étaient des jugemens de Dieu. Elles avaient toutes un

caractère de religion; les hérauts qui les déclaraient, dévouaient les

ennemis, et appelaient leurs dieux hors de leurs murs; les vaincus

étaient considérés comme sans dieux; les rois traînés derrière le char

des triomphateurs romains étaient offerts au Capitole à Jupiter

Férétrien, et delà immolés.

Les duels furent encore une espèce de jugement des dieux. _Les

républiques anciennes_, dit Aristote dans sa Politique, _n'avaient pas

de lois judiciaires pour punir les crimes et réprimer la violence_. Le

duel offrait seul un moyen d'empêcher que les guerres individuelles ne

s'éternisassent. Les hommes, ne pouvant distinguer la cause réellement

juste, croyaient juste celle que favorisaient les dieux. Le _droit

héroïque_ fut celui de la force.

La violence des héros ne connaissait qu'un seul frein: le respect de la

parole. Une fois prononcée, la parole était pour eux sainte comme la

religion, immuable comme le passé (_fas_, _fatum_, de _fari_). Aux actes

religieux qui composaient seuls toute la justice de l'âge divin, et

qu'on pourrait appeler _formules d'actions_, succédèrent des _formules

parlées_. Les secondes héritèrent du respect qu'on avait eu pour les

premières, et la superstition de ces formules fut inflexible,

impitoyable: _Uti linguâ nuncupassit, ita jus esto_ (douze tables):

Agamemnon a prononcé qu'il immolerait sa fille; il faut qu'il l'immole.

Ne crions pas comme Lucrèce, _tantum relligio potuit suadere

malorum!_... Il fallait cette horrible fidélité à la parole dans ces

temps de violence; la faiblesse soumise à la force avait à craindre de

moins ses caprices.--L'équité de cet âge n'est donc pas l'_équité

naturelle_, mais l'_équité civile_; elle est dans la jurisprudence ce

que la _raison d'état_ est en politique, un principe d'utilité, de

conservation pour la société.

La sagesse consiste alors dans un usage habile des paroles, dans

l'application précise, dans l'appropriation du langage à un but

d'intérêt. C'est là la sagesse d'Ulysse; c'est celle des anciens

jurisconsultes romains avec leur fameux _cavere_. _Répondre sur le

droit_, ce n'était pour eux autre chose que précautionner les

consultans, et les préparer à circonstancier devant les tribunaux le

cas contesté, de manière que les formules d'actions s'y rapportassent

de point en point, et que le préteur ne pût refuser de les

appliquer.--Imitées des formules religieuses, les formules légales de

l'âge héroïque furent enveloppées des mêmes mystères: le

secret, l'attachement aux choses établies sont l'âme des républiques

aristocratiques.

Les formules religieuses, étant toutes en action, n'avaient rien de

général; les formules légales dans leurs commencemens n'ont rapport

qu'à un fait, à un individu; ce sont de simples exemples d'après

lesquels on juge ensuite les faits analogues. La loi, toute

particulière encore, n'a pour elle que l'autorité (_dura est, sed

scripta est_); elle n'est pas encore fondée en principe, en _vérité_.

Jusque-là, il n'y a qu'un droit civil; avec l'âge _humain_ commence le

droit naturel, le droit de l'humanité raisonnable. La justice de ce

dernier âge considère le mérite des faits et des personnes; une

justice aveugle serait faussement impartiale; son égalité apparente

serait en effet inégalité. Les exceptions, les privilèges sont souvent

demandés par l'équité naturelle; aussi les gouvernemens humains savent

faire plier la loi dans l'intérêt de l'égalité même.

À mesure que les démocraties et les monarchies remplacent les

aristocraties héroïques, l'importance de la loi civile domine de plus

en plus celle de la loi politique. Dans celles-ci tous les intérêts

privés des citoyens étaient renfermés dans les intérêts publics; sous

les gouvernemens _humains_, et surtout sous les monarchies, les

intérêts publics n'occupent les esprits qu'à propos des

intérêts privés; d'ailleurs les moeurs s'adoucissant, les affections

particulières en prennent d'autant plus de force, et remplacent le

patriotisme.

Sous les gouvernemens _humains_, l'égalité que la nature a mise entre

les hommes en leur donnant l'intelligence, caractère essentiel de

l'humanité, est consacrée dans l'égalité civile et politique. Les

citoyens sont dès-lors égaux, d'abord comme souverains de la cité,

ensuite comme sujets d'un monarque qui, distingué seul entre tous,

leur dicte les mêmes lois.

Dans les républiques populaires bien ordonnées, la seule inégalité qui

subsiste est déterminée par le cens: Dieu veut qu'il en soit ainsi,

pour donner l'avantage à l'économie sur la prodigalité, à l'industrie

et à la prévoyance sur l'indolence et la paresse.--Le peuple pris en

général veut la justice; lorsqu'il entre ainsi dans le gouvernement,

il fait des lois justes, c'est-à-dire généralement bonnes.

Mais peu-à-peu les états populaires se corrompent. Les riches ne

considèrent plus leur fortune comme un moyen de supériorité légale, mais

comme un instrument de tyrannie; le peuple qui sous les gouvernemens

héroïques ne réclamait que l'égalité, veut maintenant dominer à son

tour; il ne manque pas de chefs ambitieux qui lui présentent des lois

populaires, des lois qui tendent à enrichir les pauvres. Les querelles

ne sont plus légales; elles se décident par la force. De là des guerres

civiles au-dedans, des guerres injustes au-dehors. Les puissans

s'élèvent dans le désordre; et l'anarchie, la pire des tyrannies, force

le peuple de se réfugier dans la domination d'un seul. Ainsi le besoin

de l'ordre et de la sécurité fonde les monarchies. Voilà la _loi royale_

(pour parler comme les jurisconsultes) par laquelle Tacite légitime la

monarchie romaine sous Auguste: _Qui cuncta discordiis fessa sub

imperium unius accepit_.

Fondées sur la protection des faibles, les monarchies doivent être

gouvernées d'une manière populaire. Le prince établit l'égalité, au

moins dans l'obéissance; il humilie les grands, et leur abaissement

est déjà une liberté pour les petits. Revêtu d'un pouvoir sans bornes,

il consulte non la loi, mais l'équité naturelle. Aussi la monarchie

est-elle le gouvernement le plus conforme à la nature, dans les temps

de la civilisation la plus avancée.

Les monarques se glorifient du titre de clémens, et rendent les peines

moins sévères; ils diminuent cette terrible puissance paternelle des

premiers âges. La bienveillance de la loi descend jusqu'aux esclaves;

les ennemis même sont mieux traités, les vaincus conservent des

droits. Celui de citoyen, dont les républiques étaient si

avares, est prodigué; et le pieux Antonin veut, selon le mot

d'Alexandre, que le monde soit une seule cité.

* * *

Voilà toute la vie politique et civile des nations, tant qu'elles

conservent leur indépendance. Elles passent successivement sous trois

gouvernemens. La législation divine fonde la monarchie domestique, et

commence l'_humanité_; la législation héroïque ou aristocratique forme

la cité, et limite les abus de la force; la législation populaire

consacre dans la société l'égalité naturelle; la monarchie enfin doit

arrêter l'anarchie, et la corruption publique qui l'a produite.

Quand ce remède est impuissant, il en vient inévitablement du dehors

un autre plus efficace. Le peuple corrompu était esclave de ses

passions effrénées; il devient esclave d'une nation meilleure qui le

soumet par les armes, et le sauve en le soumettant. Car ce sont deux

lois naturelles: _Qui ne peut se gouverner, obéira_,--et, _aux

meilleurs l'empire du monde_.

Que si un peuple n'était secouru dans ce misérable état de dépravation

ni par la monarchie ni par la conquête, alors, au dernier des maux, il

faudrait bien que la Providence appliquât le dernier des remèdes.

Tous les individus de ce peuple se sont isolés dans l'intérêt

privé; on n'en trouvera pas deux qui s'accordent, chacun suivant son

plaisir ou son caprice. Cent fois plus barbares dans cette dernière

période de la civilisation qu'ils ne l'étaient dans son enfance! la

première barbarie était de nature, la seconde est de réflexion;

celle-là était féroce, mais généreuse; un ennemi pouvait fuir ou se

défendre; celle-ci, non moins cruelle, est lâche et perfide; c'est en

embrassant qu'elle aime à frapper. Aussi ne vous y trompez pas; vous

voyez une foule de corps, mais si vous cherchez des _âmes humaines_,

la solitude est profonde; ce ne sont plus que des bêtes sauvages.

Qu'elle périsse donc cette société par la fureur des factions, par

l'acharnement désespéré des guerres civiles; que les cités redeviennent

forêts, que les forêts soient encore le repaire des hommes, et qu'à

force de siècles, leur ingénieuse malice, leur subtilité perverse

disparaissent sous la rouille de la barbarie. Alors stupides, abrutis,

insensibles aux raffinemens qui les avaient corrompus, ils ne

connaissent plus que les choses indispensables à la vie; peu nombreux,

le nécessaire ne leur manque pas; ils sont de nouveau susceptibles de

culture; avec l'antique simplicité l'on verra bientôt reparaître la

piété, la véracité, la bonne foi, sur lesquelles est fondée la justice,

et qui font toute la beauté de l'ordre éternel établi par la Providence.

* * *

C'est après ces épurations sévères que Dieu renouvela la société

européenne sur les ruines de l'empire romain. Dirigeant les choses

humaines dans le sens des décrets ineffables de sa grâce, il avait

établi le christianisme en opposant la vertu des martyrs à la

puissance romaine, les miracles et la doctrine des pères à la vaine

sagesse des Grecs; mais il fallait arrêter les nouveaux ennemis qui

menaçaient de toutes parts la foi chrétienne et la civilisation, au

nord les Goths ariens, au midi les Arabes mahométans, qui contestaient

également à l'auteur de la religion son divin caractère.

On vit renaître l'âge _divin_ et le gouvernement théocratique. On vit

les rois catholiques revêtir les habits de diacre, mettre la croix sur

leurs armes, sur leurs couronnes, et fonder des ordres religieux et

militaires pour combattre les infidèles. Alors revinrent les guerres

pieuses de l'antiquité (_pura et pia bella_); mêmes cérémonies pour les

déclarer: on appelait hors des murs d'une ville assiégée les saints,

protecteurs de l'ennemi; et l'on cherchait à dérober leurs

reliques.--Les jugemens divins reparurent sous le nom de _purgations

canoniques_; les duels en furent une espèce, quoique non reconnue par

les canons.--Les brigandages et les représailles de l'antiquité, la

dureté des servitudes héroïques se renouvelèrent, surtout entre les

infidèles et les chrétiens.--Les _asiles_ du monde ancien se rouvrirent

chez les évêques, chez les abbés; c'est le besoin de cette protection

qui motive la plupart des constitutions de fiefs. Pourquoi tant de lieux

escarpés ou retirés portent-ils des noms de saints? c'est que des

chapelles y servaient d'asiles.--L'_âge muet_ des premiers temps du

monde se représenta, les vainqueurs et les vaincus ne s'entendaient

point; nulle écriture en langue vulgaire. Les signes hiéroglyphiques

furent employés pour marquer les droits seigneuriaux sur les maisons et

sur les tombeaux, sur les troupeaux et sur les terres. Ainsi, nous

retrouvons au moyen âge la plupart des caractères observés déjà dans la

plus haute antiquité.

* * *

Quand toutes les observations qui précèdent sur l'histoire du genre

humain, ne seraient point appuyées par le témoignage des philosophes

et des historiens, des grammairiens et des jurisconsultes, ne nous

conduiraient-elles pas à reconnaître dans ce monde _la grande cité des

nations fondée et gouvernée par Dieu même_?--On élève jusqu'au ciel la

sagesse législative des Lycurgue, des Solon, et des décemvirs,

auxquels on rapporte la police tant célébrée des trois plus

glorieuses cités, des plus signalées par la vertu civile;

et pourtant combien ne sont-elles pas inférieures en grandeur et en

durée à la république de l'univers!

Le miracle de sa constitution, c'est qu'à chacune de ses révolutions,

elle trouve dans la corruption même de l'état précédent les élémens de

la forme nouvelle qui peut la sauver. Il faut bien qu'il y ait là une

sagesse au-dessus de l'homme....

Cette sagesse ne nous force pas par des lois positives, mais elle se

sert pour nous gouverner des usages que nous suivons librement. Répétons

donc ici le premier principe de la Science nouvelle: les hommes ont fait

eux-mêmes le monde social, tel qu'il est; mais ce monde n'en est pas

moins sorti d'une intelligence, souvent contraire, et toujours

supérieure aux fins particulières que les hommes s'étaient proposées.

Ces fins d'une vue bornée sont pour elle les moyens d'atteindre des fins

plus grandes et plus lointaines. Ainsi les hommes isolés encore veulent

le plaisir brutal, et il en résulte la sainteté des mariages et

l'institution de la famille;--les pères de famille veulent abuser de

leur pouvoir sur leurs serviteurs, et la cité prend naissance;--l'ordre

dominateur des nobles veut opprimer les plébéiens, et il subit la

servitude de la loi, qui fait la liberté du peuple;--le peuple libre

tend à secouer le frein de la loi, et il est assujéti à un

monarque;--le monarque croit assurer son trône en dégradant ses sujets

par la corruption, et il ne fait que les préparer à porter le joug d'un

peuple plus vaillant;--enfin quand les nations cherchent à se détruire

elles-mêmes, elles sont dispersées dans les solitudes.... et le phénix

de la société renaît de ses cendres.

* * *

Tel est l'exposé bien incomplet sans doute de ce vaste système; nous

l'abandonnons aux méditations de nos lecteurs. Il serait trop long de

suivre Vico dans les applications ingénieuses qu'il a faites de ses

principes. Nous ajouterons seulement quelques mots pour faire

connaître quel fut le sort de l'auteur et de l'ouvrage.

La Science nouvelle eut quelque succès en Italie, et la première

édition fut épuisée en trois ans. Plusieurs grands personnages, entre

autres le pape Clément XII, écrivirent à Vico des lettres flatteuses.

Des savans de Venise qui voulaient réimprimer la Science nouvelle dans

cette ville, lui persuadèrent d'écrire lui-même sa vie pour qu'on

l'insérât, dans un _Recueil des Vies des littérateurs les plus

distingués de l'Italie_. Mais dans le reste de l'Europe le grand

ouvrage de Vico ne produisit aucune sensation. Leclerc qui avait rendu

compte du livre _de uno universi juris principio_ dans la

_Bibliothèque universelle_, ne parla point de la Science nouvelle.

Le journal de Trévoux en fit une simple mention. Le journal

de Leipsik inséra un article calomnieux qui lui avait été envoyé de

Naples.

Employé fréquemment par les vice-rois espagnols ou autrichiens à

composer des discours, des vers, des inscriptions pour les occasions

solennelles, Vico n'en resta pas moins dans l'indigence où il était

né. Il ne suppléait à l'insuffisance des appointemens de la chaire de

rhétorique qu'il occupait à l'université de Naples, qu'en donnant chez

lui des leçons de langue latine. Au moment même où il achevait la

Science nouvelle, il concourut pour une chaire de droit, et il échoua.

Dans cette position pénible, il faisait toute sa consolation du soin

d'élever ses deux filles, qu'il aimait beaucoup, et dont l'aînée

réussit dans la poésie italienne. C'était, dit l'éditeur des opuscules

de Vico, auquel un fils du grand homme a transmis ces détails, c'était

un spectacle touchant de voir le philosophe jouer avec ses filles aux

heures que lui laissaient d'ennuyeux devoirs. Un ami qui le trouvait

un jour avec elles, ne put s'empêcher de répéter ce passage du Tasse:

_C'est Alcide qui, la quenouille en main, amuse de récits fabuleux les

filles de Méonie_. Ce bonheur domestique était lui-même mêlé

d'amertume. Un de ses enfans fut atteint d'une maladie longue et

cruelle. Un autre devint par sa mauvaise conduite la honte

de sa famille, et Vico fut obligé de demander qu'il fût enfermé.

À l'avènement de la maison de Bourbon, sa condition sembla

s'améliorer, il fut nommé historiographe du roi, et obtint que son

fils, Gennaro Vico, dont on connaissait le mérite et la probité, lui

succédât comme professeur; mais ces faveurs venaient bien tard. Il

languissait déjà sous le poids de l'âge et des plus douloureuses

infirmités. Enfin ses forces diminuant tous les jours, il resta

quatorze mois sans parler et sans reconnaître ses propres enfans. Il

ne sortit de cet état que pour s'apercevoir de sa mort prochaine, et,

après avoir rempli le devoir d'un chrétien, il expira en récitant les

psaumes de David, le 20 janvier 1744. Il avait 76 ans accomplis.

Ne quittons point cet homme rare sans apprendre de lui-même comment il

supporta ses malheurs: «Qu'elle soit à jamais louée, dit-il dans une

lettre, cette Providence qui, lors même qu'elle semble à nos faibles

yeux une justice sévère, n'est qu'amour et que bonté. Depuis que j'ai

fait mon grand ouvrage, je sens que j'ai revêtu un nouvel homme. Je

n'éprouve plus la tentation de déclamer contre le mauvais goût du

siècle, puisqu'en me repoussant de la place que je demandais, il m'a

donné l'occasion de composer la Science nouvelle. Le dirai-je? je me

trompe peut-être, mais je voudrais bien ne pas me tromper: la

composition de cet ouvrage m'a animé d'un esprit héroïque qui me met

au-dessus de la crainte de la mort et des calomnies de mes rivaux. Je me

sens assis sur une roche de diamant, quand je songe au jugement de Dieu

qui fait justice au génie par l'estime du sage!.... 1726.»

Nous rapporterons encore, quoi qu'il en coûte, les dernières lignes

qui soient sorties de sa plume: «Maintenant Vico n'a plus rien à

espérer au monde. Accablé par l'âge et les fatigues, usé par les

chagrins domestiques, tourmenté de douleurs convulsives dans les

cuisses et dans les jambes, en proie à un mal rongeur qui lui a déjà

dévoré une partie considérable de la tête, il a renoncé entièrement

aux études, et a envoyé au père Louis-Dominique, si recommandable par

sa bonté et par son talent dans la poésie élégiaque, le manuscrit des

notes sur la première édition de la Science nouvelle, avec

l'inscription suivante:

AU TIBULLE CHRÉTIEN

AU PÈRE LOUIS DOMINIQUE

JEAN BAPTISTE VICO

POURSUIVI ET BATTU

PAR LES ORAGES CONTINUELS D'UNE FORTUNE ENNEMIE

ENVOIE CES DÉBRIS INFORTUNÉS DE LA SCIENCE NOUVELLE

PUISSENT ILS TROUVER CHEZ LUI UN PORT UN LIEU DE REPOS

[Après avoir rappelé les obstacles, les contradictions

qu'il rencontra, il ajoute ce qui suit:] «Vico bénissait ces

adversités qui le ramenaient à ses études. Retiré dans sa solitude

comme dans un fort inexpugnable, il méditait, il écrivait quelque

nouvel ouvrage, et tirait une noble vengeance de ses détracteurs.

C'est ainsi qu'il en vint à trouver la _Science nouvelle_.... Depuis

ce moment il crut n'avoir rien à envier à ce Socrate, dont Phèdre

disait:

«L'envie le condamna vivant, mais sa cendre est absoute. Que l'on

m'assure sa gloire, et je ne refuse point sa mort!»[7]

[Note 7:

_Cujus non fugio mortem, si famam assequar,

Et cedo invidiæ, dum modo absolvar cinis._]

APPENDICE DU DISCOURS.

Cet appendice renferme la vie de Vico, la liste de tous ses

ouvrages et celle des auteurs qui l'ont imité, attaqué, ou

simplement mentionné; enfin l'indication des principaux ouvrages

qui ont été écrits sur la philosophie de l'histoire.

Nous ne répéterons pas ici les détails relatifs à la vie de Vico, que

nous avons déjà donnés au commencement et à la fin du discours.

Vico naquit en 1668, et non en 1670, comme on le lit dans sa Vie

écrite par lui-même. L'éditeur de ses Opuscules a rectifié cette date

d'après les registres de naissance. À l'âge de sept ans, il perdit

beaucoup de sang par suite d'une chute, et le chirurgien décida qu'il

mourrait ou resterait imbécille; la prédiction ne fut point vérifiée.

«Cet accident ne fit qu'altérer son humeur, et le rendit mélancolique

et ardent, caractère ordinaire des hommes qui unissent la vivacité

d'esprit et la profondeur». Après avoir fait ses humanités et surpassé

ses maîtres, il se livra avec ardeur à la dialectique; mais les

subtilités de la scholastique le rebutèrent: il faillit perdre

l'esprit, et demeura découragé pour dix-huit mois.

Un jour qu'il était entré par hasard dans une école de droit, le

professeur louait un célèbre jurisconsulte; ce moment décida de sa

vie..... «Dès ces premières études, Vico était charmé en lisant les

maximes dans lesquelles les interprètes anciens ont résumé et

généralisé les motifs particuliers du législateur. Il aimait aussi à

observer le soin avec lequel les jurisconsultes pèsent les

termes des lois qu'ils expliquent. Il vit dès-lors dans les

interprètes anciens les philosophes de l'équité naturelle; dans les

interprètes érudits les historiens du droit romain: double présage de

ses recherches sur le principe d'un droit universel, et du bonheur

avec lequel il devait éclairer l'étude de la jurisprudence romaine par

celle de la langue latine.»

Il nous a fait connaître la marche de ses études pendant les neuf

années qui suivirent cette époque. Ce n'est point ici un de ces romans

où les philosophes exposent leurs idées dans une forme historique; la

route de Vico est trop sinueuse pour qu'on puisse la supposer tracée

d'avance.

D'abord la nécessité d'embrasser toute la science qu'il enseignait,

l'obligea de s'occuper du droit canonique. Pour mieux comprendre ce

droit, il entra dans l'étude du dogme; cette étude devait le conduire

plus tard à «chercher un principe du droit naturel qui pût expliquer

les origines historiques du droit romain et en général du droit des

nations païennes, et qui, sous le rapport moral, n'en fût pas moins

conforme à la saine doctrine de la Grâce.»

Vers le même temps, la lecture de Laurent Valla, qui accuse de peu

d'élégance les jurisconsultes romains, celle d'un autre critique qui

comparait la versification savante de Virgile avec celle des modernes,

le déterminèrent à se livrer à l'étude de la littérature latine qu'il

associa à celle de l'italienne. Il lisait alternativement Cicéron et

Boccace, Dante et Virgile, Horace et Pétrarque. Chaque ouvrage était

lu trois fois; la première pour en saisir l'unité, la seconde pour en

observer la suite et pour étudier l'artifice de la composition, la

troisième pour en noter les expressions remarquables, ce qu'il faisait

sur le livre même.

Lisant ensuite, dans l'Art poétique d'Horace, que l'étude des

moralistes ouvre à la poésie la source de richesses la plus abondante,

il s'y livra avec ardeur, en commençant par Aristote, qu'il avait vu

citer le plus souvent dans les livres élémentaires de droit. «Dans

cette étude, il observa bientôt que la jurisprudence romaine n'était

qu'un art de décider les cas particuliers selon l'équité, art

dont les jurisconsultes donnaient d'innombrables préceptes conformes à

la justice naturelle, et tirés de l'intention du législateur; mais que

la science du juste enseignée par les philosophes est fondée sur un

petit nombre de vérités éternelles, dictées par une justice

métaphysique qui est comme l'architecte de la cité; qu'ainsi l'on

n'apprend dans les écoles que la moitié de la science du droit.»

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 2 / 28 段