Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui

PRINCIPES

DE

LA PHILOSOPHIE

DE L'HISTOIRE,

TRADUITS DE LA _SCIENZA NUOVA_

DE J. B. VICO,

ET PRÉCÉDÉS D'UN DISCOURS SUR LE SYSTÈME ET LA VIE DE L'AUTEUR,

par Jules MICHELET,

PROFESSEUR D'HISTOIRE AU COLLÈGE DE SAINTE-BARBE.

À PARIS,

CHEZ JULES RENOUARD, LIBRAIRE,

RUE DE TOURNON, Nº 6.

1827.

AVIS

DU TRADUCTEUR.

Les Principes de la Philosophie de l'Histoire dont nous donnons une

traduction abrégée, ont pour titre original: Cinq Livres sur les

principes d'une Science nouvelle, relative à la nature commune des

nations, par Jean-Baptiste Vico, ouvrage dédié à S. S. (Clément XII).

Trois éditions ont été faites du vivant de l'auteur, dans les années

1725, 1730, et 1744. La dernière est celle qu'on a réimprimée le plus

souvent, et que nous avons suivie.

«Ce livre, disait Monti, est une montagne aride et sauvage qui recèle

des mines d'or». La comparaison manque de justesse. Si l'on voulait la

suivre, on pourrait accuser dans la Science nouvelle, non pas

l'aridité, mais bien un luxe de végétation. Le génie impétueux

de Vico l'a surchargée à chaque édition d'une foule de répétitions

sous lesquelles disparaît l'unité du dessein de l'ouvrage. Rendre

sensible cette unité, telle devait être la pensée de celui qui au bout

d'un siècle venait offrir à un public français un livre si éloigné par

la singularité de sa forme des idées de ses contemporains. Il ne

pouvait atteindre ce but qu'en supprimant, abrégeant ou transposant

les passages qui en reproduisaient d'autres sous une forme moins

heureuse, ou qui semblaient appelés ailleurs par la liaison des idées.

Il a fallu encore écarter quelques paradoxes bizarres, quelques

étymologies forcées, qui ont jusqu'ici décrédité les vérités

innombrables que contient la Science nouvelle. Mais on a indiqué dans

l'appendice du discours préliminaire les passages de quelque

importance qui ont été abrégés ou retranchés. Le jour n'est pas loin

sans doute où, le nom de Vico ayant pris enfin la place qui lui est

due, un intérêt historique s'étendra sur tout ce qu'il a écrit, et où

ses erreurs ne pourront faire tort à sa gloire; mais ce temps

n'est pas encore venu.

* * *

On trouvera dans le discours et dans l'appendice qui le suit une vie

complète de Vico. Le mémoire qu'il a lui-même écrit sur sa vie ne va

que jusqu'à la publication de son grand ouvrage. Nous avons abrégé ce

morceau, en élaguant toutes les idées qu'on devait retrouver dans la

_Science nouvelle_, mais nous y avons ajouté de nouveaux détails,

tirés des opuscules et des lettres de Vico, ou conservés par la

tradition.

* * *

Plusieurs personnes nous ont prodigué leurs secours et leurs conseils.

Nous regrettons qu'il ne nous soit pas permis de les nommer toutes.

M. le chevalier de Angelis, auteur de travaux inédits sur Vico, a bien

voulu nous communiquer la plupart des ouvrages italiens que nous avons

extraits ou cités; exemple trop rare de cette libéralité d'esprit qui

met tout en commun entre ceux qui s'occupent des mêmes matières.

On ne peut reconnaître une bonté si désintéressée, mais rien n'en

efface le souvenir.

Des avocats distingués, MM. Renouard, Coeuret de Saint-George et

Foucart, ont éclairé le traducteur sur plusieurs questions de droit.

Mais il a été principalement soutenu dans son travail par M. Poret,

professeur au collège de Sainte-Barbe. Si cette première traduction

française de la Science nouvelle, résolvait d'une manière

satisfaisante les nombreuses difficultés que présente l'original, elle

le devrait en grande partie au zèle infatigable de son amitié.

DISCOURS

SUR

LE SYSTÈME ET LA VIE DE VICO.

Dans la rapidité du mouvement critique imprimé à la philosophie par

Descartes, le public ne pouvait remarquer quiconque restait hors de ce

mouvement. Voilà pourquoi le nom de Vico est encore si peu connu

en-deçà des Alpes. Pendant que la foule suivait ou combattait la

réforme cartésienne, un génie solitaire fondait la philosophie de

l'histoire. N'accusons pas l'indifférence des contemporains de Vico;

essayons plutôt de l'expliquer, et de montrer que la _Science

nouvelle_ n'a été si négligée pendant le dernier siècle que parce

qu'elle s'adressait au nôtre.

Telle est la marche naturelle de l'esprit humain: connaître d'abord et

ensuite juger, s'étendre dans le monde extérieur et rentrer plus tard

en soi-même, s'en rapporter au sens commun et le soumettre à l'examen

du sens individuel. Cultivé dans la première période par la religion,

par la poésie et les arts, il accumule les faits dont la

philosophie doit un jour faire usage. Il a déjà le sentiment de bien

des vérités, il n'en a pas encore la science. Il faut qu'un Socrate,

un Descartes, viennent lui demander de quel droit il les possède, et

que les attaques opiniâtres d'un impitoyable scepticisme l'obligent de

se les approprier en les défendant. L'esprit humain, ainsi inquiété

dans la possession des croyances qui touchent de plus près son être,

dédaigne quelque temps toute connaissance que le sens intime ne peut

lui attester; mais dès qu'il sera rassuré, il sortira du monde

intérieur avec des forces nouvelles pour reprendre l'étude des faits

historiques: en continuant de chercher le vrai il ne négligera plus le

vraisemblable, et la philosophie, comparant et rectifiant l'un par

l'autre le sens individuel et le sens commun, embrassera dans l'étude

de l'homme celle de l'humanité tout entière.

Cette dernière époque commence pour nous. Ce qui nous distingue

éminemment, c'est, comme nous disons aujourd'hui, notre _tendance

historique_. Déjà nous voulons que les faits soient vrais dans leurs

moindres détails; le même amour de la vérité doit nous conduire à en

chercher les rapports, à observer les lois qui les régissent, à

examiner enfin si l'histoire ne peut être ramenée à une forme

scientifique.

Ce but dont nous approchons tous les jours, le génie prophétique de Vico

nous l'a marqué long-temps d'avance. Son système nous apparaît au

commencement du dernier siècle, comme une admirable protestation de

cette partie de l'esprit humain qui se repose sur la sagesse du passé

conservée dans les religions, dans les langues et dans l'histoire, sur

cette sagesse vulgaire, mère de la philosophie, et trop souvent méconnue

d'elle. Il était naturel que cette protestation partît de l'Italie.

Malgré le génie subtil des Cardan et des Jordano Bruno, le scepticisme

n'y étant point réglé par la Réforme dans son développement, n'avait pu

y obtenir un succès durable ni populaire. Le passé, lié tout entier à la

cause de la religion, y conservait son empire. L'église catholique

invoquait sa perpétuité contre les protestans, et par conséquent

recommandait l'étude de l'histoire et des langues. Les sciences qui, au

moyen âge, s'étaient réfugiées et confondues dans le sein de la

religion, avaient ressenti en Italie moins que partout ailleurs les bons

et les mauvais effets de la division du travail; si la plupart avaient

fait moins de progrès, toutes étaient restée unies. L'Italie méridionale

particulièrement conservait ce goût d'universalité, qui avait

caractérisé le génie de la grande Grèce. Dans l'antiquité, l'école

pythagoricienne avait allié la métaphysique et la géométrie, la morale

et la politique, la musique et la poésie. Au treizième siècle, l'_ange

de l'école_ avait parcouru le cercle des connaissances humaines pour

accorder les doctrines d'Aristote avec celles de l'Église. Au

dix-septième enfin, les jurisconsultes du royaume de Naples restaient

seuls fidèles à cette définition antique de la jurisprudence: _scientia

rerum divinarum atque humanarum_. C'était dans une telle contrée qu'on

devait tenter pour la première fois de fondre toutes les connaissances

qui ont l'homme pour objet dans un vaste système, qui rapprocherait

l'une de l'autre l'histoire des faits et celle des langues, en les

éclairant toutes deux par une critique nouvelle, et qui accorderait la

philosophie et l'histoire, la science et la religion.

* * *

Néanmoins, on aurait peine à comprendre ce phénomène, si Vico lui-même

ne nous avait fait connaître quels travaux préparèrent la conception

de son système (_Vie de Vico écrite par lui-même_). Les détails que

l'on va lire sont tirés de cet inestimable monument; ceux qui ne

pouvaient entrer ici ont été rejetés dans l'appendice du discours.

JEAN-BAPTISTE VICO, né à Naples, d'un pauvre libraire, en 1668, reçut

l'éducation du temps; c'était l'étude des langues anciennes, de la

scholastique, de la théologie et de la jurisprudence. Mais il

aimait trop les généralités, pour s'occuper avec goût de la pratique

du droit. Il ne plaida qu'une fois, pour défendre son père, gagna sa

cause, et renonça au barreau; il avait alors seize ans. Peu de temps

après, la nécessité l'obligea de se charger d'enseigner le droit aux

neveux de l'évêque d'Ischia. Retiré pendant neuf années dans la belle

solitude de Vatolla, il suivit en liberté la route que lui traçait son

génie, et se partagea entre la poésie, la philosophie et la

jurisprudence. Ses maîtres furent les jurisconsultes romains, le divin

Platon, et ce Dante avec lequel il avait lui-même tant de rapport par

son caractère mélancolique et ardent. On montre encore la petite

bibliothèque d'un couvent où il travaillait, et où il conçut peut-être

la première idée de la _Science nouvelle_.

«Lorsque Vico revint à Naples (c'est lui-même qui parle), il se vit

comme étranger dans sa patrie. La philosophie n'était plus étudiée que

dans les Méditations de Descartes, et dans son Discours sur la

méthode, où il désapprouve la culture de la poésie, de l'histoire et

de l'éloquence. Le platonisme, qui au seizième siècle les avait si

heureusement inspirées, qui pour ainsi dire, avait alors ressuscité la

Grèce antique en Italie, était relégué dans la poussière des

cloîtres. Pour le droit, les commentateurs modernes étaient

préférés aux interprètes anciens. La poésie corrompue par l'afféterie,

avait cessé de puiser aux torrens de Dante, aux limpides ruisseaux de

Pétrarque. On cultivait même peu la langue latine. Les sciences, les

lettres étaient également languissantes.»

C'est que les peuples, pas plus que les individus, n'abdiquent

impunément leur originalité. Le génie italien voulait suivre

l'impulsion philosophique de la France et de l'Angleterre, et il

s'annulait lui-même. Un esprit vraiment italien ne pouvait se

soumettre à cette autre invasion de l'Italie par les étrangers. Tandis

que tout le siècle tournait des yeux avides vers l'avenir, et se

précipitait dans les routes nouvelles que lui ouvrait la philosophie,

Vico eut le courage de remonter vers cette antiquité si dédaignée, et

de s'identifier avec elle. Il ferma les commentateurs et les

critiques, et se mit à étudier les originaux, comme on l'avait fait à

la renaissance des lettres.

Fortifié par ces études profondes, il osa attaquer le cartésianisme,

non-seulement dans sa partie dogmatique qui conservait peu de crédit,

mais aussi dans sa méthode que ses adversaires même avaient embrassée,

et par laquelle il régnait sur l'Europe. Il faut voir dans le discours

où il compare la méthode d'enseignement suivie par les modernes à celle

des anciens[1], avec quelle sagacité il marque les inconvéniens de la

première. Nulle part les abus de la nouvelle philosophie n'ont été

attaqués avec plus de force et de modération: l'éloignement pour les

études historiques, le dédain du sens commun de l'humanité, la manie de

réduire en art ce qui doit être laissé à la prudence individuelle,

l'application de la méthode géométrique aux choses qui comportent le

moins une démonstration rigoureuse, etc. Mais en même temps ce grand

esprit, loin de se ranger parmi les détracteurs aveugles de la réforme

cartésienne, en reconnaît hautement le bienfait: il voyait de trop haut

pour se contenter d'aucune solution incomplète: «Nous devons beaucoup à

Descartes qui a établi le sens individuel pour règle du vrai; c'était un

esclavage trop avilissant, que de faire tout reposer sur l'autorité.

Nous lui devons beaucoup pour avoir voulu soumettre la pensée à la

méthode; l'ordre des scolastiques n'était qu'un désordre. Mais vouloir

que le jugement de l'individu règne seul, vouloir tout assujétir à la

méthode géométrique, c'est tomber dans l'excès opposé. Il serait temps

désormais de prendre un moyen terme; de suivre le jugement individuel,

mais avec les égards dus à l'autorité; d'employer la méthode, mais une

méthode diverse selon la nature des choses.»[2]

[Note 1: Il y propose le problème suivant: _Ne pourrait-on pas

animer d'un même esprit tout le savoir divin et humain, de sorte que

les sciences se donnassent la main, pour ainsi dire, et qu'une

université d'aujourd'hui représentât un Platon ou un Aristote, avec

tout le savoir que nous avons de plus que les anciens?_]

[Note 2: _Réponse à un article du journal littéraire d'Italie_ où

l'on attaquait le livre _De antiquissimâ Italorum sapientiâ ex

originibus linguæ latinæ cruendâ_. 1711.]

Celui qui assignait à la vérité le double _criterium_ du sens individuel

et du sens commun, se trouvait dès-lors dans une route à part. Les

ouvrages qu'il a publiés depuis, n'ont plus un caractère polémique. Ce

sont des discours publics, des opuscules, où il établit séparément les

opinions diverses qu'il devait plus tard réunir dans son grand système.

L'un de ces opuscules est intitulé: _Essai d'un système de

jurisprudence, dans lequel le droit civil des Romains serait expliqué

par les révolutions de leur gouvernement_. Dans un autre, il entreprend

de prouver que _la sagesse italienne des temps les plus reculés peut se

découvrir dans les étymologies latines_. C'est un traité complet de

métaphysique, trouvé dans l'histoire d'une langue[3]. On peut néanmoins

faire sur ces premiers travaux de Vico une observation qui montre tout

le chemin qu'il avait encore à parcourir pour arriver à la _Science

nouvelle_: c'est qu'il rapporte la sagesse de la jurisprudence romaine,

et celle qu'il découvre dans la langue des anciens Italiens, au génie

des jurisconsultes ou des philosophes, au lieu de l'expliquer, comme il

le fit plus tard, par la sagesse instinctive que Dieu donne aux nations.

Il croit encore que la civilisation italienne, que la législation

romaine, ont été importées en Italie, de l'Égypte ou de la Grèce.

[Note 3: Cet ouvrage est le seul dont Vico n'ait point transporté

les idées dans la _Science nouvelle_. Nous en donnerons prochainement

une traduction.]

Jusqu'en 1719, l'unité manqua aux recherches de Vico; ses auteurs

favoris avaient été jusque-là Platon, Tacite et Bacon, et aucun d'eux

ne pouvait la lui donner: «Le second considère l'homme tel qu'il est,

le premier tel qu'il doit être; Platon contemple l'honnête avec la

sagesse spéculative, Tacite observe l'utile avec la sagesse pratique.

Bacon réunit ces deux caractères (_cogitare_, _videre_). Mais Platon

cherche dans la sagesse vulgaire d'Homère, un ornement plutôt qu'une

base pour sa philosophie; Tacite disperse la sienne à la suite des

évènemens; Bacon dans ce qui regarde les lois ne fait pas assez

abstraction des temps et des lieux pour atteindre aux plus hautes

généralités. Grotius a un mérite qui leur manque; il enferme dans son

système de droit universel la philosophie et la théologie, en les

appuyant toutes deux sur l'histoire des faits, vrais ou fabuleux, et

sur celle des langues.»

La lecture de Grotius fixa ses idées et détermina la conception de son

système. Dans un discours prononcé en 1719, il traita le sujet suivant:

«Les élémens de tout le savoir divin et humain peuvent se réduire à

trois, _connaître_, _vouloir_, _pouvoir_. Le principe unique en est

l'intelligence. L'oeil de l'intelligence, c'est-à-dire la raison, reçoit

de Dieu la lumière du vrai éternel. Toute science vient de Dieu,

retourne à Dieu, est en Dieu[4]». Et il se chargeait de prouver la

fausseté de tout ce qui s'écarterait de cette doctrine. C'était,

disaient quelques-uns, promettre plus que Pic de la Mirandole, quand il

afficha ses thèses _de omni scibili_. En effet Vico n'avait pu dans un

discours montrer que la partie philosophique de son système, et avait

été obligé d'en supprimer les preuves, c'est-à-dire toute la partie

philologique. S'étant mis ainsi dans l'heureuse nécessité d'exposer

toutes ses idées, il ne tarda pas à publier deux essais intitulés:

_Unité de principe du droit universel_, 1720;--_Harmonie de la science

du jurisconsulte_ (_de constantiâ jurisprudentis_), c'est-à-dire, accord

de la philosophie et de la philologie, 1721. Peu après (1722) il fit

paraître des notes sur ces deux ouvrages, dans lesquels il appliquait à

Homère la critique nouvelle dont il y avait exposé les principes.

[Note 4: Omnis divinæ atque humanæ eruditionis elementa tria,

nosse, velle, posse: quorum principium unum mens; cujus oculus ratio,

cui æterni veri lumen præbet Deus......--Hæc tria elementa, quæ tam

existere, et nostra esse, quàm nos vivere certò scimus, unâ illâ re,

de quâ omninò dubitare non possumus, nimirùm cogitatione explicemus:

quod quò faciliùs faciamus, hanc tractationem universam divido in

partes tres: in quarum primâ omnia scientiarum principia à Deo esse:

in secundâ, divinum lumen, sive æternum verum per hæc tria, quæ

proposuimus elementa omnes scientias permeare: easque omnes unâ

arctissimâ complexione colligatas alias in alias dirigere, et cunctas

ad Deum ipsarum principium revocare: in tertiâ, quidquid usquàm de

divinæ ac humanæ eruditionis principiis scriptum, dictumve sit, quod

cum his principiis congruerit, verum; quod dissenserit, falsum esse

demonstremus. Atque adeò de divinarum atque humanarum rerum notitiâ

hæc agam tria, de origine, de circulo, de constantiâ; et ostendam,

origine, omnes à Deo provenire; circulo, ad Deum redire omnes;

constantiâ, omnes constare in Deo, omnesque eas ipsas præter Deum

tenebras esse et errores.]

Cependant ces opuscules divers ne formaient pas un même corps de

doctrine; il entreprit de les fondre en un seul ouvrage qui parut, en

1725, sous le titre de: _Principes d'une science nouvelle, relative à

la nature commune des nations, au moyen desquels on découvre de

nouveaux principes du droit naturel des gens_. Cette première édition

de la _Science nouvelle_, est aussi le dernier mot de l'auteur, si

l'on considère le fond des idées. Mais il en a entièrement changé la

forme dans les autres éditions publiées de son vivant. Dans la

première, il suit encore une marche analytique[5]. Elle est

infiniment supérieure pour la clarté. Néanmoins c'est dans

celles de 1730 et de 1744 que l'on a toujours cherché de préférence le

génie de Vico. Il y débute par des axiomes, en déduit toutes les idées

particulières et s'efforce de suivre une méthode géométrique que le

sujet ne comporte pas toujours. Malgré l'obscurité qui en résulte,

malgré l'emploi continuel d'une terminologie bizarre que l'auteur

néglige souvent d'expliquer, il y a dans l'ensemble du système,

présenté de cette manière, une grandeur imposante, et une sombre

poésie qui fait penser à celle de Dante. Nous avons traduit en

l'abrégeant l'édition de 1744; mais, dans l'exposé du système que l'on

va lire, nous nous sommes souvent rapprochés de la méthode que

l'auteur avait suivie dans la première, et qui nous a paru convenir

davantage à un public français.

[Note 5: Vico a très bien marqué lui-même les progrès de sa

méthode: «Ce qui me déplaît dans mes livres sur le droit universel

(_De juris uno principio_, et _De constantiâ jurisprudentis_), c'est

que j'y pars des idées de Platon et d'autres grands philosophes, pour

descendre à l'examen des intelligences bornées et stupides des

premiers hommes qui fondèrent l'humanité païenne; tandis que j'aurais

dû suivre une marche toute contraire. De là les erreurs où je suis

tombé dans certaines matières...--Dans la première édition de la

Science nouvelle, j'errais, sinon dans la matière, au moins dans

l'ordre que je suivais. Je traitais des principes des idées, en les

séparant des principes des langues, qui sont naturellement unis entre

eux. Je parlais de la méthode propre à la Science nouvelle, en la

séparant des principes des idées et des principes des langues».

_Additions à une préface de la Science nouvelle, publiées avec

d'autres pièces inédites de Vico, par M. Antonio Giordano_, 1818.

Ajoutons à cette critique, que, dans la première édition, il conçoit

pour l'humanité l'espoir d'une perfection stationnaire. Cette idée,

que tant d'autres philosophes devaient reproduire, ne reparaît plus

dans les éditions suivantes.]

* * *

Dans cette variété infinie d'actions et de pensées, de

moeurs et de langues que nous présente l'histoire de l'homme, nous

retrouvons souvent les mêmes traits, les mêmes caractères. Les nations

les plus éloignées par les temps et par les lieux suivent dans leurs

révolutions politiques, dans celles du langage, une marche

singulièrement analogue. Dégager les phénomènes réguliers des

accidentels, et déterminer les lois générales qui régissent les

premiers; tracer l'histoire universelle, éternelle, qui se produit

dans le temps sous la forme des histoires particulières, décrire le

cercle idéal dans lequel tourne le monde réel, voilà l'objet de la

nouvelle science. Elle est tout à-la-fois la philosophie et l'histoire

de l'humanité.

Elle tire son unité de la religion, principe producteur et

conservateur de la société. Jusqu'ici on n'a parlé que de théologie

naturelle; la Science nouvelle est une théologie sociale, une

démonstration historique de la Providence, une histoire des décrets

par lesquels, à l'insu des hommes et souvent malgré eux, elle a

gouverné la grande cité du genre humain. Qui ne ressentira un divin

plaisir en ce corps mortel, lorsque nous contemplerons ce monde des

nations, si varié de caractères, de temps et de lieux, dans

l'uniformité des idées divines?

Les autres sciences s'occupent de diriger l'homme et de le

perfectionner; mais aucune n'a encore pour objet la connaissance des

principes de la civilisation d'où elles sont toutes sorties. La

science qui nous révélerait ces principes, nous mettrait à même de

mesurer la carrière que parcourent les peuples dans leurs progrès et

leur décadence, de calculer les âges de la vie des nations. Alors on

connaîtrait les moyens par lesquels une société peut s'élever ou se

ramener au plus haut degré de civilisation dont elle soit susceptible,

alors seraient accordées la théorie et la pratique, les savans et les

sages, les philosophes et les législateurs, la sagesse de réflexion

avec la sagesse instinctive; et l'on ne s'écarterait des principes de

cette science de l'_humanisation_, qu'en abdiquant le caractère

d'homme, et se séparant de l'humanité.

* * *

La Science nouvelle puise à deux sources: la philosophie, la

philologie. La philosophie contemple le vrai par la raison; la

philologie observe le réel; c'est la science des faits et des langues.

La philosophie doit appuyer ses théories sur la certitude des faits;

la philologie emprunter à la philosophie ses théories pour élever les

faits au caractère de vérités universelles éternelles.

Quelle philosophie sera féconde? celle qui relèvera, qui

dirigera l'homme déchu et toujours débile, sans l'arracher à sa

nature, sans l'abandonner à sa corruption. Ainsi nous fermons l'école

de la Science nouvelle aux stoïciens qui veulent la mort des sens, aux

épicuriens qui font des sens la règle de l'homme; ceux-là s'enchaînent

au destin, ceux-ci s'abandonnent au hasard; les uns et les autres

nient la Providence. Ces deux doctrines isolent l'homme, et devraient

s'appeler philosophies _solitaires_. Au contraire, nous admettons dans

notre école les philosophes politiques, et surtout les platoniciens,

parce qu'ils sont d'accord avec tous les législateurs sur nos trois

principes fondamentaux: existence d'une Providence divine, nécessité

de modérer les passions et d'en faire des vertus humaines, immortalité

de l'âme. Ces trois vérités philosophiques répondent à autant de faits

historiques: institution universelle des religions, des mariages et

des sépultures. Toutes les nations ont attribué à ces trois choses un

caractère de sainteté; elles les ont appelées _humanitatis commercia_

(Tacite), et par une expression plus sublime encore, _foedera

generis humani_.

La philologie, science du réel, science des faits historiques et des

langues, fournira les matériaux à la science du vrai, à la

philosophie. Mais le réel, ouvrage de la liberté de l'individu, est

incertain de sa nature. Quel sera le _criterium_, au moyen duquel

nous découvrirons dans sa mobilité le caractère immuable du

vrai?... le sens commun, c'est-à-dire le jugement irréfléchi d'une

classe d'homme, d'un peuple, de l'humanité; l'accord général du sens

commun des peuples constitue la sagesse du genre humain. Le sens

commun, la sagesse vulgaire, est la règle que Dieu a donnée au monde

social.

Cette sagesse est une sous la double forme des actions et des langues,

quelque variées qu'elles puissent être par l'influence des causes

locales, et son unité leur imprime un caractère analogue chez les

peuples les plus isolés. Ce caractère est surtout sensible dans tout

ce qui touche le droit naturel. Interrogez tous les peuples sur les

idées qu'ils se font des rapports sociaux, vous verrez qu'ils les

comprennent tous de même sous des expressions diverses; on le voit

dans les proverbes qui sont les maximes de la sagesse vulgaire.

N'essayons pas d'expliquer cette uniformité du droit naturel en

supposant qu'un peuple l'a communiqué à tous les autres. Partout il

est indigène, partout il a été fondé par la Providence dans les

moeurs des nations.

Cette identité de la pensée humaine, reconnue dans les actions et dans

le langage, résout le grand problème de la sociabilité de l'homme, qui

a tant embarrassé les philosophes; et si l'on ne trouvait point le

noeud délié, nous pourrions le trancher d'un mot: _Nulle

chose ne reste long-temps hors de son état naturel; l'homme est

sociable, puisqu'il reste en société_.

Dans le développement de la société humaine, dans la marche de la

civilisation, on peut distinguer trois âges, trois périodes; âge divin

ou théocratique, âge héroïque, âge humain ou civilisé. À cette

division répond celle des temps obscur, fabuleux, historique. C'est

surtout dans l'histoire des langues que l'exactitude de cette

classification est manifeste. Celle que nous parlons a dû être

précédée par une langue métaphorique et poétique et celle-ci par une

langue hiéroglyphique ou sacrée.

Nous nous occuperons principalement des deux premières périodes. Les

causes de cette civilisation dont nous sommes si fiers, doivent être

recherchées dans les âges que nous nommons barbares, et qu'il serait

mieux d'appeler religieux et poétiques; toute la sagesse du genre humain

y était déjà, dans son ébauche et dans son germe. Mais lorsque nous

essayons de remonter vers des temps si loin de nous, que de difficultés

nous arrêtent! La plupart des monumens ont péri, et ceux mêmes qui nous

restent ont été altérés, dénaturés par les préjugés des âges suivans. Ne

pouvant expliquer les origines de la société, et ne se résignant point à

les ignorer, on s'est représenté la barbarie antique d'après la

civilisation moderne. Les vanités nationales ont été soutenues par la

vanité des savans qui mettent leur gloire à reculer l'origine de leurs

sciences favorites. Frappé de l'heureux instinct qui guida les premiers

hommes, on s'est exagéré leurs lumières, et on leur a fait honneur d'une

sagesse qui était celle de Dieu. Pour nous, persuadés qu'en toute chose

les commencements sont simples et grossiers, nous regarderons les

Zoroastre, les Hermès et les Orphées moins comme les auteurs que comme

les produits et les résultats de la civilisation antique, et nous

rapporterons l'origine de la société païenne au sens commun qui

rapprocha les uns des autres les hommes encore stupides des premiers

âges.

Les fondateurs de la société sont pour nous ces cyclopes dont parle

Homère, ces géants par lesquels commence l'histoire profane aussi bien

que l'histoire sacrée. Après le déluge, les premiers hommes, excepté

les patriarches ancêtres du peuple de Dieu, durent revenir à la vie

sauvage, et par l'effet de l'éducation la plus dure, reprirent la

taille gigantesque des hommes anté-diluviens. (_Nudi ac sordidi in hos

artus, in hæc corpora, quæ miramur, excrescunt._ TACITI _Germania_.)

Ils s'étaient dispersés dans la vaste forêt qui couvrait la terre,

tout entiers aux besoins physiques, farouches, sans loi, sans

Dieu. En vain la nature les environnait de merveilles; plus les

phénomènes étaient réguliers, et par conséquent dignes d'admiration,

plus l'habitude les leur rendait indifférents. Qui pouvait dire

comment s'éveillerait la pensée humaine?... Mais le tonnerre s'est

fait entendre, ses terribles effets sont remarqués; les géants

effrayés reconnaissent la première fois une puissance supérieure, et

la nomment Jupiter; ainsi dans les traditions de tous les peuples,

_Jupiter terrasse les géants_. C'est l'origine de l'idolâtrie, fille

de la crédulité, et non de l'imposture, comme on l'a tant répété.

L'idolâtrie fut nécessaire au monde, _sous le rapport social_: quelle

autre puissance que celle d'une religion pleine de terreurs, aurait

dompté le stupide orgueil de la force, qui jusque-là isolait les

individus?--_sous le rapport religieux_: ne fallait--il pas que

l'homme passât par cette religion des sens, pour arriver à celle de la

raison, et de celle-ci à la religion de la foi?

Mais comment expliquer ce premier pas de l'esprit humain, ce passage

critiqué de la brutalité à l'humanité? Comment dans un état de

civilisation aussi avancé que le nôtre, lorsque les esprits ont acquis

par l'usage des langues, de l'écriture et du calcul, une habitude

invincible d'abstraction, nous replacer dans l'imagination de ces

premiers hommes plongés tout entiers dans les sens, et comme

ensevelis dans la matière? Il nous reste heureusement sur l'enfance de

l'espèce et sur ses premiers développemens le plus certain, le plus

naïf de tous les témoignages: c'est l'enfance de l'individu.

L'enfant admire tout, parce qu'il ignore tout. Plein de mémoire,

imitateur au plus haut degré, son imagination est puissante en

proportion de son incapacité d'abstraire. Il juge de tout d'après

lui-même, et suppose la volonté partout où il voit le mouvement.

Tels furent les premiers hommes. Ils firent de toute la nature un

vaste corps animé, passionné comme eux. Ils parlaient souvent par

signes; ils pensèrent que les éclairs et la foudre étaient les signes

de cet être terrible. De nouvelles observations multiplièrent les

signes de Jupiter, et leur réunion composa une langue mystérieuse, par

laquelle il daignait faire connaître aux hommes ses volontés.

L'intelligence de cette langue devint une science, sous les noms de

divination, théologie mystique, mythologie, muse.

Peu-à-peu tous les phénomènes de la nature, tous les rapports de la

nature à l'homme, ou des hommes entre eux devinrent autant de divinités.

Prêter la vie aux êtres inanimés, prêter un corps aux choses

immatérielles, composer des êtres qui n'existent complètement dans

aucune réalité, voilà la triple création du monde fantastique de

l'idolâtrie. Dieu dans sa pure intelligence, crée les êtres par cela

qu'il les connaît; les premiers hommes, puissans de leur ignorance,

créaient à leur manière par la force d'une imagination, si je puis le

dire, toute matérielle. _Poète_ veut dire _créateur_; ils étaient donc

poètes, et telle fut la sublimité de leurs conceptions qu'ils s'en

épouvantèrent eux-mêmes, et tombèrent tremblans devant leur ouvrage.

(_Fingunt simul creduntque._ TACITE.)

C'est pour cette poésie _divine_ qui créait et expliquait le monde

invisible, qu'on inventa le nom de _sagesse_, revendiqué ensuite par

la philosophie. En effet la poésie était déjà pour les premiers âges

une philosophie sans abstraction, toute d'imagination et de sentiment.

Ce que les philosophes _comprirent_ dans la suite, les poètes

l'avaient _senti_; et si, comme le dit l'école, _rien n'est dans

l'intelligence qui n'ait été dans le sens_, les poètes furent le

_sens_ du genre humain, les philosophes en furent l'_intelligence_.[6]

[Note 6: _Philosophie est une poésie sophistiquée._ MONTAIGNE; III

v., p. 216 édit. Lefebvre.]

Les signes par lesquels les hommes commencèrent à exprimer leurs

pensées, furent les objets mêmes qu'ils avaient divinisés. Pour dire

_la mer_, ils la montraient de la main; plus tard ils dirent

_Neptune_. C'est la _langue des dieux_ dont parle Homère.

Les noms des trente mille dieux latins recueillis par Varron, ceux des

Grecs non moins nombreux, formaient le vocabulaire _divin_ de ces deux

peuples. Originairement la langue _divine_ ne pouvant se parler que

par actions, presque toute action était consacrée; la vie n'était pour

ainsi dire qu'une suite d'_actes muets de religion_. De là restèrent

dans la jurisprudence romaine, les _acta legitima_, cette pantomime

qui accompagnait toutes les transactions civiles. Les hiéroglyphes

furent l'écriture propre à cette langue imparfaite, loin qu'ils aient

été inventés par les philosophes pour y cacher les mystères d'une

sagesse profonde. Toutes les nations barbares ont été forcées de

commencer ainsi, en attendant qu'elles se formassent un meilleur

système de langage et d'écriture. Cette langue muette convenait à un

âge où dominaient les religions; elles veulent être respectées, plutôt

que _raisonnées_.

Dans l'âge _héroïque_, la langue _divine_ subsistait encore, la langue

_humaine_ ou articulée commençait; mais cet âge en eut de plus une qui

lui fut propre; je parle des emblèmes, des devises, nouveau genre de

signes qui n'ont qu'un rapport indirect à la pensée. C'est cette

langue que _parlent_ les armes des héros; elle est restée celle de la

discipline militaire. Transportée dans la langue articulée,

elle dut donner naissance aux comparaisons, aux métaphores, etc. En

général la métaphore fait le fond des langues.

Le premier principe qui doit nous guider dans la recherche des

étymologies, c'est que la marche des idées correspond à celle des

choses. Or les degrés de la civilisation peuvent être ainsi indiqués:

_Forêts_, _cabanes_, _villages_, _cités_ ou sociétés de citoyens,

_académies_ ou sociétés de savans; les hommes habitent d'abord les

_montagnes_, ensuite les _plaines_, enfin les _rivages_. Les idées, et

les perfectionnemens du langage ont dû suivre cet ordre. Ce principe

étymologique suffit pour les langues indigènes, pour celles des pays

barbares qui restent impénétrables aux étrangers, jusqu'à ce qu'ils

leur soient ouverts par la guerre ou par le commerce. Il montre

combien les philologues ont eu tort d'établir que la signification des

langues est arbitraire. Leur origine fut naturelle, leur signification

doit être fondée en nature. On peut l'observer dans le latin, langue

_plus héroïque_, moins raffinée que le grec; tous les mots y sont

tirés par figures d'objets agrestes et sauvages.

La langue _héroïque_ employa pour noms communs des noms propres ou des

noms de peuples. Les anciens Romains disaient un _Tarentin_ pour un

homme parfumé. Tous les peuples de l'antiquité dirent un

_Hercule_ pour un héros. Cette création des caractères idéaux qui

semblerait l'effort d'un art ingénieux, fut une nécessité pour

l'esprit humain. Voyez l'enfant; les noms des premières personnes, des

premières choses qu'il a vues, il les donne à toutes celles en qui il

remarque quelqu'analogie. De même les premiers hommes, incapables de

former l'idée abstraite du _poète_, du _héros_, nommèrent tous les

héros du nom du premier héros, tous les poètes, etc. Par un effet de

notre amour instinctif de l'uniformité, ils ajoutèrent à ces premières

idées des fictions singulièrement en harmonie avec les réalités, et

peu-à-peu les noms de _héros_, de _poète_, qui d'abord désignaient tel

individu, comprirent tous les caractères de perfection qui pouvaient

entrer dans le type idéal de l'_héroïsme_, de la _poésie_. Le _vrai

poétique_, résultat de cette double opération, fut plus vrai que le

_vrai réel_; quel héros de l'histoire remplira le _caractère héroïque_

aussi bien que l'Achille de l'Iliade?

Cette tendance des hommes à placer des types idéaux sous des noms

propres, a rempli de difficultés et de contradictions apparentes les

commencemens de l'histoire. Ces types ont été pris pour des individus.

Ainsi toutes les découvertes des anciens Égyptiens appartiennent à un

Hermès; la première constitution de Rome, même dans cette

partie morale qui semble le produit des habitudes, sort tout armée de

la tête de Romulus; tous les exploits, tous les travaux de la Grèce

héroïque composent la vie d'Hercule; Homère enfin nous apparaît seul

sur le passage des temps héroïques à ceux de l'histoire, comme le

représentant d'une civilisation tout entière. Par un privilège

admirable, ces hommes prodigieux ne sont pas lentement enfantés par le

temps et par les circonstances; ils naissent d'eux-mêmes, et ils

semblent créer leur siècle et leur patrie. Comment s'étonner que

l'antiquité en ait fait des dieux?

Considérez les noms d'Hermès, de Romulus, d'Hercule et d'Homère, comme

les expressions de tel caractère national à telle époque, comme

désignant les types de l'esprit inventif chez les Égyptiens, de la

société romaine dans son origine, de l'héroïsme grec, de la poésie

populaire des premiers âges chez la même nation, les difficultés

disparaissent, les contradictions s'expliquent; une clarté immense

luit dans la ténébreuse antiquité.

Prenons Homère, et voyons comment toutes les invraisemblances de sa vie

et de son caractère deviennent, par cette interprétation, des

convenances, des nécessités. _Pourquoi tous les peuples grecs se

sont-ils disputé sa naissance_, l'ont-ils revendiqué pour citoyen? c'est

que chaque tribu retrouvait en lui son caractère, c'est que la Grèce s'y

reconnaissait, c'est qu'elle était elle-même Homère.--_Pourquoi des

opinions si diverses sur le temps où il vécut?_ c'est qu'il vécut en

effet pendant les cinq siècles qui suivirent la guerre de Troie, dans la

bouche et dans la mémoire des hommes.--_Jeune, il composa l'Iliade...._

La Grèce, jeune alors, toute ardente de passions sublimes, violentes,

mais généreuses, fit son héros d'Achille, le héros de la force. _Dans sa

vieillesse, il composa l'Odyssée..._ La Grèce plus mûre, conçut

long-temps après le caractère d'Ulysse, le héros de la sagesse.--_Homère

fut pauvre et aveugle...._ dans la personne des rapsodes, qui

recueillaient les chants populaires, et les allaient répétant de ville

en ville, tantôt sur les places publiques, tantôt dans les fêtes des

dieux. Alors comme aujourd'hui les aveugles devaient mener le plus

souvent cette vie mendiante et vagabonde; d'ailleurs la supériorité de

leur mémoire les rendait plus capables de retenir tant de milliers de

vers.

Homère n'étant plus un homme, mais désignant l'ensemble des chants

improvisés par tout le peuple et recueillis par les rapsodes, se

trouve justifié de tous les reproches qu'on lui a faits, et de la

bassesse d'images, et des licences, et du mélange des dialectes.

Qui pourrait s'étonner encore qu'il ait élevé les hommes à

la grandeur des dieux, et rabaissé les dieux aux faiblesses humaines?

le vulgaire ne fait-il pas les dieux a son image?

Le génie d'Homère s'explique aussi sans peine; l'incomparable

puissance d'invention qu'on admire dans ses caractères, l'originalité

sauvage de ses comparaisons, la vivacité de ses peintures de morts et

de batailles, son pathétique sublime, tout cela n'est pas le génie

d'un homme, c'est celui de l'âge héroïque. Quelle force de jeunesse

n'ont pas alors l'imagination, la mémoire, et les passions qui

inspirent la poésie?

Les trois principaux titres d'Homère sont désormais mieux motivés:

c'est bien le fondateur de la civilisation en Grèce, le père des

poètes, la source de toutes les philosophies grecques. Le dernier

titre mérite une explication: les philosophes ne tirèrent point leurs

systèmes d'Homère, quoiqu'ils cherchassent à les autoriser de ses

fables; mais ils y trouvèrent réellement une occasion de recherches,

et une facilité de plus pour exposer et populariser leurs doctrines.

Cependant on peut insister: _en supposant qu'un peuple entier ait été

poète, comment put-il inventer les artifices du style, ces épisodes, ces

tours heureux, ce nombre poétique....?_ et comment eût-il pu ne pas les

inventer? les tours ne vinrent que de la difficulté de s'exprimer; les

épisodes de l'inhabileté qui ne sait pas distinguer et écarter les

choses qui ne vont pas au but. Quant au nombre musical et poétique, il

est naturel à l'homme; les bègues s'essaient à parler en chantant; dans

la passion, la voix s'altère et approche du chant. Partout les vers

précédèrent la prose.

Passer de la poésie à la prose, c'était abstraire et généraliser; car

le langage de la première est tout concret, tout particulier. La

poésie elle-même, quoiqu'elle sortît alors de l'usage vulgaire, reçut

aussi les expressions générales; aux noms propres, qui, dans

l'indigence des langues, lui avaient servi à désigner les caractères,

elle substitua des noms imaginaires, et conçut des caractères purement

idéaux; ce fut là le commencement de son troisième âge, de l'âge

_humain_ de la poésie.

* * *

L'origine de la religion, de la poésie et des langues étant

découverte, nous connaissons celle de la société païenne. Les poèmes

d'Homère en sont le principal monument. Joignez-y l'histoire des

premiers siècles de Rome, qui nous présente le meilleur commentaire de

l'histoire fabuleuse des Grecs; en effet Rome ayant été fondée lorsque

les langues vulgaires du Latium avaient fait de grands progrès,

l'héroïsme romain jeune encore, au milieu de peuples déjà

mûrs, s'exprima en langue vulgaire, tandis que celui des Grecs s'était

exprimé en langue héroïque.

Le commencement de la religion fut celui de la société. Les géans,

effrayés par la foudre qui leur révèle une puissance supérieure, se

réfugient dans les cavernes. L'état bestial finit avec leurs courses

vagabondes; ils s'assurent d'un asile régulier, ils y retiennent une

compagne par la force, et la famille a commencé. Les premiers pères de

famille sont les premiers prêtres; et comme la religion compose encore

toute la sagesse, les premiers sages; maîtres absolus de leur famille,

ils sont aussi les premiers rois; de là le nom de _patriarches_ (pères

et princes). Dans une si grande barbarie, leur joug ne peut être que

dur et cruel; le Polyphème d'Homère est aux yeux de Platon l'image des

premiers pères de famille. Il faut bien qu'il en soit ainsi pour que

les hommes domptés par le gouvernement de la famille se trouvent

préparés à obéir aux lois du gouvernement civil qui va succéder. Mais

ces rois absolus de la famille sont eux-mêmes soumis aux puissances

divines, dont ils interprètent les ordres à leurs femmes et à leurs

enfans; et comme alors il n'y a point d'action qui ne soit soumise à

un Dieu, le gouvernement est en effet théocratique.

Voilà l'âge d'or, tant célébré par les poètes, l'âge où les

dieux règnent sur la terre. Toute la vertu de cet âge, c'est une

superstition barbare qui sert pourtant à contenir les hommes, malgré

leur brutalité et leur orgueil farouche. Quelque horreur que nous

inspirent ces religions sanguinaires, n'oublions pas que c'est sous

leur influence que se sont formées les plus illustres sociétés du

monde; l'athéisme n'a rien fondé.

Bientôt la famille ne se composa pas seulement des individus liés par

le sang. Les malheureux qui étaient restés dans la promiscuité des

biens et des femmes, et dans les querelles qu'elle produisait, voulant

échapper aux insultes des violens, recoururent aux autels des forts,

situés sur les hauteurs. Ces autels furent les premiers asyles, _vetus

urbes condentium consilium_, dit Tite-Live. Les forts tuaient les

violens et protégeaient les réfugiés. Issus de Jupiter, c'est-à-dire,

nés sous ses auspices, ils étaient héros par la naissance et par la

vertu. Ainsi se forma le caractère idéal de l'Hercule antique; les

héros étaient _héraclides_, enfans d'Hercule, comme les sages étaient

appelés enfans de la sagesse, etc.

Les nouveaux venus, conduits dans la société par l'intérêt, non par la

religion, ne partagèrent pas les prérogatives des héros,

particulièrement celle du mariage solennel. Ils avaient été reçus à

condition de servir leurs défenseurs comme esclaves; mais,

devenus nombreux, ils s'indignèrent de leur abaissement, et

demandèrent une part dans ces terres qu'ils cultivaient. Partout où

les héros furent vaincus, ils leur cédèrent des terres qui devaient

toujours relever d'eux; ce fut la première _loi agraire_, et l'origine

des _clientelles_ et des _fiefs_.

Ainsi s'organisa la cité: les pères de famille formèrent une classe de

_nobles_, de _patriciens_, conservant le triple caractère de rois de

leur maison, de prêtres et de sages, c'est-à-dire, de dépositaires des

auspices. Les réfugiés composèrent une classe de _plébéiens_,

_compagnons_, _cliens_, _vassaux_, sans autre droit que la jouissance

des terres, qu'ils tenaient des nobles.

Les cités héroïques furent toutes gouvernées aristocratiquement; les

rois des familles soumirent leur empire domestique à celui de leur

ordre. Les principaux de l'ordre héroïque furent appelés _rois_ de la

cité, et administrèrent les affaires communes, en ce qui touchait la

guerre et la religion.

Ces petites sociétés étaient essentiellement guerrières ([Grec: polis,

polimos]). _Étranger_ (_hostis_), dans leur langage, est synonyme

d'_ennemi_. Les héros s'honoraient du nom de brigands (Voy. Thucydide),

et exerçaient en effet le brigandage ou la piraterie. À l'intérieur,

les cités héroïques n'étaient pas plus tranquilles. Les anciens nobles,

dit Aristote (_Politique_), juraient une éternelle inimitié aux

plébéiens. L'histoire romaine nous le confirme: les plébéiens

combattaient pour l'intérêt des nobles, à leurs propres dépens, et

ceux-ci les ruinaient par l'usure, les enfermaient dans leurs cachots

particuliers, les déchiraient de coups de fouets. Mais l'amour de

l'honneur, qui entretient dans les républiques aristocratiques cette

violente rivalité des ordres, cause en récompense dans la guerre une

généreuse émulation. Les nobles se dévouent au salut de la patrie,

auquel tiennent tous les privilèges de leur ordre; les plébéiens, par

des exploits signalés, cherchent à se montrer dignes de partager les

privilèges des nobles. Ces querelles, qui tendent à établir l'égalité,

sont le plus puissant moyen d'agrandir les républiques.

* * *

Pour compléter ce tableau des âges divin et héroïque, nous

rapprocherons l'histoire du droit civil de celle du droit politique.

Dans la première, nous retrouvons toutes les vicissitudes de la

seconde. Si les gouvernemens résultent des moeurs, la jurisprudence

varie selon la forme du gouvernement. C'est ce que n'ont vu ni les

historiens, ni les jurisconsultes; ils nous expliquent les lois, nous

en rappellent l'institution sans en marquer les rapports

avec les révolutions politiques; ainsi ils nous présentent les faits

isolés de leurs causes. Demandez-leur pourquoi la jurisprudence

antique des Romains fut entourée de tant de solennités, de tant de

mystères; ils ne savent qu'accuser l'imposture des patriciens.

Principes de la Philosophie de l'Histoire traduits de la 'Scienza nuova' · 第 1 / 28 段