Il était trois heures, et dans la salle des assises le jour commençait à
baisser. Une foule énorme se pressait sur les bancs, s'amassait dans les
couloirs, refluait jusque dans les tribunes réservées aux avocats et aux
journalistes. Dans un recoin, au premier rang, isolées cependant et à
l'abri des regards curieux, Antoinette et la tante Isabelle assistaient,
depuis le matin, à l'affreux débat dans lequel était engagé tout ce
qu'elles avaient de plus cher au monde: l'honneur et la vie de Robert.
Devant elles s'étendait l'espace vide au milieu duquel se dressait la
barre, et, plus loin, la table supportant les pièces à conviction: une
écharpe de laine et un mouchoir de soie. Tout au fond, la Cour
impassible et effrayante siégeait dans sa sévère gravité. À gauche était
le jury, et à droite le banc des accusés où, entre deux gendarmes, se
trouvait un Clairefont. Aux pieds de son client, assis au banc de la
défense, Pascal, vêtu de la robe noire, avec l'hermine blanche sur
l'épaule. Tout l'auditoire était tendu dans une attention passionnée.
La lutte se développait vive entre l'accusation et la défense.
L'interrogatoire avait été favorable à Robert qui, conseillé par Pascal,
s'était montré plein de tact et de modération. La déclaration du docteur
Margueron avait fait bonne impression. Mais l'audition des témoins avait
gravement troublé les jurés. Tondeur et Fleury avaient révélé des faits
de violence terrible à la charge du jeune comte; et Pourtois, avec des
hésitations et des tremblements, avait raconté la scène du meurtre. Les
Tuboeuf et le palefrenier de Mortagne étaient venus à leur tour, et
l'atroce Chassevent avait été entendu par le président, en vertu de son
pouvoir discrétionnaire.
Le faisceau des accusations, habilement noué, présentait aux yeux un
ensemble de preuves difficile à entamer. Cependant Pascal, avec un
sang-froid et une précision inébranlables, avait posé des questions aux
témoins, discuté leurs dires, et essayé de les mettre en contradiction
avec eux-mêmes. Un point qu'il s'attachait à faire ressortir, c'était le
bon accord existant entre Rose et Robert. Elle l'avait suivi de son
plein gré: il n'y avait pas eu d'effort tenté par lui pour la décider.
Et tous de répondre affirmativement, voyant là un commencement de preuve
du crime. Ah! oui, elle s'en allait à son bras, et gaiement, la
pauvrette. On l'entendait rire dans le chemin. Elle ne se faisait pas
prier pour coqueter avec le fils du marquis... Et lui!...
Dans le banc de chêne poli par le passage des criminels, Robert
impassible écoutait. Et, au fond de son coeur, une voix s'élevait contre
l'iniquité de ce procès. Il pensa: J'ai souvent nié les erreurs
judiciaires, disant qu'elles étaient impossibles. Et cependant je me
sens accablé, moi innocent, sous un amas de témoignages irréfutables. Et
ces gens qui sont en face de moi, si la lumière, à la voix de mon
défenseur, ne se fait pas dans leur esprit, vont me condamner en toute
conscience.
Cependant il demeura calme, n'opposant aux accusations que la fière
fermeté de son attitude. Une seule fois, quand il entendit Chassevent le
charger avec rage, il perdit patience, et, brusquement, s'adressant au
braconnier:
--Le crime dont vous m'accusez, et que je n'ai pas commis, n'est pas le
seul dont la Grande Marnière ait été le théâtre... Il y a eu une
tentative de meurtre récente... Et celle-là, vous n'en parlez pas.
Chassevent pâlit. Le président engagea Robert à s'expliquer. Mais lui,
redevenu froid:
--Je ne suis pas ici pour accuser, mais pour me défendre. Cet homme sait
bien ce que j'ai voulu dire...
Il fut impossible de lui arracher d'autres paroles. Mais l'accusation
avait cédé du terrain. Une ombre troublante s'était étendue sur elle. Un
mystère s'imposait à l'esprit des auditeurs. La plaidoirie de l'avocat
de la partie civile rétablit le combat. Élégante, serrée, perfide, elle
enlaça Robert dans un réseau de preuves morales, laissant au ministère
public l'avantage de s'appuyer sur les preuves matérielles.
Pendant cette attaque terrible, Antoinette et la tante de Saint-Maurice
furent sur des charbons ardents. Ce qu'elles souffrirent est
inexprimable. Elles jugèrent la partie perdue. Jamais Pascal ne pourrait
effacer les traces de cette diatribe affreuse, où le caractère de Robert
était analysé avec une redoutable habileté. Tout le côté bon et généreux
restait dans l'obscurité, et le côté rude, autoritaire, emporté,
s'étalait en pleine lumière. Ainsi dépeint, le comte était bien l'homme
qui avait dû commettre le crime, étouffer Rose dans un mouvement de
brutalité, inconscient peut-être, mais certain.
Le réquisitoire de l'avocat général mit le comble à la terreur des
malheureuses femmes. Ce magistrat à la voix creuse, debout dans sa robe
rouge, leur fit l'effet d'un avant-coureur du bourreau. De son bras
menaçant, il semblait vouloir prendre la tête de Robert. Son éloquence
emphatique leur parut sinistre. Le côté théâtral de l'appareil
judiciaire agit sur elles et les plongea dans une prostration
invincible. Elles comprirent cependant, qu'au milieu de son enfilade de
mots sonores, l'avocat général concédait les circonstances atténuantes.
C'était le bagne au lieu de l'échafaud, et cette pensée jeta la tante
Isabelle dans une exaspération telle, que sa nièce eut de la peine à
l'empêcher d'intervenir, d'interrompre l'audience, et de faire un
scandale irrémédiable.
--La prison, le pénitencier, jamais! grinça la vieille fille. Un
Clairefont! Je lui porterais plutôt du poison!
--Écoutez, tante, murmura Antoinette, écoutez, je vous en prie, et voyez
comme M. Pascal conserve son calme.
--C'est de l'accablement!
La péroraison de l'organe du ministère public fut un appel à la sévérité
du jury, gardien éclairé de l'égalité judiciaire, et une flagellation
énergique de l'oisiveté qui conduit au crime. Ses dernières paroles
furent suivies d'un silence épouvanté.
Puis le président, d'une voix lente, prononça la phrase d'usage: «Le
défenseur a la parole», et, au milieu d'un murmure de curiosité, Pascal
se leva.
Il était très pâle, mais jamais résolution plus ardente ne resplendit
sur le front d'un homme. Il se tourna vers l'auditoire qu'il parcourut
d'un regard profond. Il laissa un instant reposer sur Antoinette ses
yeux, comme pour lui demander l'inspiration, et commença à parler. Ce
fut d'abord très bas, avec une sorte d'indolence, comme s'il dédaignait
de réfuter les arguments de ses adversaires, et, dans cette tonalité
sourde, son organe avait une douceur pénétrante qui fit passer dans
l'auditoire un frisson de plaisir.
Avant qu'il eût commencé à discuter, la caresse de sa voix agissait.
Ainsi qu'un grand instrumentiste, il semblait préluder à son morceau
d'éclat par des accords délicats et moelleux. Il était si visiblement
maître de lui que l'illustre avocat de Paris fronça le sourcil, et cessa
de classer les pièces de son dossier avec une affectation
d'indifférence. La Cour s'était redressée sur ses fauteuils profonds. Le
jury, en proie à ce trouble intérieur que produisent irrésistiblement
les virtuoses, dès la première note ou les premiers coups d'archet,
était immobile et saisi.
Dans la vaste salle, assombrie par la première obscurité du soir, pas un
tressaillement, pas un souffle.
La plaidoirie de Pascal se déroulait mélodieuse, empruntant à ces
demi-ténèbres un charme plus poétique. Et Antoinette, le coeur serré, les
nerfs vibrants, écoutait à la fois avec angoisse et ravissement le
défenseur de Robert. La jeune fille le savait bien, c'était pour l'amour
d'elle qu'il parlait. Oui, toute cette séduction s'adressait à elle.
Dans son trouble, elle n'entendait pas ce que disait Pascal. Mais son
regard, qui ne la quittait pas, était plus éloquent encore que sa
parole. Il disait: Je t'adore, tout ce que j'ai fait, tout ce que je
ferai, c'est pour te plaire. Je combats pour toi, pour toi seule, sois
sans inquiétude, puisque c'est ta cause que je défends; je trouverai des
forces surhumaines et je triompherai.
Antoinette sentit une confiance soudaine passer en elle. Elle n'avait
plus peur, elle était dans une espèce d'engourdissement qui ne lui
permettait plus de distinguer le faux du réel. Il lui sembla qu'un nuage
l'enveloppait, et qu'elle perdait la notion des choses qui
l'entouraient. Elle se vit enlevée dans des espaces vagues où chantait
une voix divine, et cette voix évoquait son enfance, celle de son frère;
et le parc de Clairefont apparaissait baigné de soleil. Une pauvre femme
souffrante marchait sur la terrasse: c'était la marquise portant sur son
front la pâleur de la mort. Pauvres orphelins qui n'avaient pas connu
les douceurs de la tendresse maternelle, et qui, entre leur père, voué
tout entier aux travaux scientifiques, et leur tante, coeur ardent mais
faible, avaient grandi dans une liberté un peu sauvage! Et toute la vie
de la famille, au fond du grand château silencieux et désert, se
déroulait dans sa monotonie patriarcale: l'affection respectueuse des
enfants pour leur père, la soumission à ses caprices, et, peu à peu, la
ruine envahissant la maison, et l'hostilité, faite de la convoitise de
tout un pays, grandissant autour de ce vieillard.
Ce fut un tableau complet, saisissant, que celui de cette lutte sourde
engagée entre les confédérés, qui voulaient s'emparer du domaine, et le
pauvre marquis affolé par sa manie. Tous les dessous de l'affaire
commencèrent à se découvrir, sondés dans leurs plus intimes profondeurs.
La voix divine chantait toujours. Maintenant elle n'était plus
caressante et attendrie: elle avait une sonorité sévère et attristée. Et
plus touchante, elle allait droit au coeur. Elle montait harmonieuse et
colorée, remplissant les esprits d'une conviction triomphante. Les
périodes se faisaient plus pressées, les arguments se serraient, lancés
à l'assaut comme des colonnes d'attaque. Et Antoinette écoutait, dominée
par une curiosité ardente, enfiévrée, possédée, s'incarnant en celui qui
charmait son oreille, vivant de sa vie, s'échauffant de son
enthousiasme. Elle était tout entière en lui, elle l'aidait, le
soufflait, l'encourageait; elle était prise de cette illusion qu'elle
défendait son frère elle-même. Cette parole claire et puissante était
l'expression de sa pensée, et, par les lèvres de Pascal, c'était elle
qui parlait.
La sensation fut si vive que la jeune fille sortit de son rêve. Ses yeux
se rouvrirent. Elle revit la foule, sa tante, la Cour, son frère et
Pascal.
Il n'était plus pâle, une animation puissante colorait son visage, et
son geste s'étendait large et vigoureux. Il discutait avec une âpre
ironie, et toutes les questions, qu'il avait posées pendant l'audition
des témoins, lui servaient pour la défense. Il prenait corps à corps ses
adversaires et les écrasait avec une force irrésistible. Les faits,
échafaudage dangereux élevé contre Robert, s'écroulaient et il n'en
restait que des débris. Par une gradation savante, il était arrivé à
chercher quel mobile aurait pu déterminer Robert à commettre le crime,
et il prouvait qu'il était impossible d'en admettre un qui fût
plausible.
Pourquoi aurait-il tué? Dans quel but? Pour quelle raison? Dans quel
intérêt? Toutes les présomptions morales étaient nulles, et ne pouvaient
s'imposer un instant à des esprits éclairés. Les preuves matérielles
étaient plus que douteuses. Qui avait vu le meurtrier? Chassevent et
Pourtois. Comment l'avaient-ils vu? De loin, dans l'obscurité, fuyant.
Et quelle valeur avait ce témoignage du père, entraîné par une cupidité
que trahissait la demande en dommages-intérêts? Il fallait que le
coupable fût M. de Clairefont, qui pouvait payer, et non quelque bandit,
écumeur de broussailles, assassin mystérieux qu'on avait mal cherché
parce qu'on ne désirait pas le retrouver. Et Pourtois! Ce témoin
tremblant, effaré, méconnaissable, travaillé par des terreurs qui
ressemblaient à des remords, qui balbutiait, s'en rapportait à
Chassevent, et, en somme, n'avait vu que ce que le vagabond lui avait
ordonné de voir. Et c'était sur les témoignages de telles gens qu'on
osait baser une accusation capitale!
Ironique, indigné, sanglant, il reprit la démonstration de cette
conspiration contre la famille de Clairefont; il montra le traquenard
dans lequel on avait habilement pris Robert, ne ménageant plus rien,
frappant à coups redoublés, faisant siffler les sarcasmes, rapides et
meurtriers comme des balles. Et les confédérés, avec épouvante, voyaient
tomber toutes leurs positions les unes après les autres, devant la furie
de leur adversaire. Il était maintenant maître du terrain: tout était
renversé, déblayé, et il ne restait rien de l'accusation. Fleury,
Tondeur et Chassevent échangèrent entre eux des regards terrifiés,
Pourtois gémit sur son banc, aplati comme un ballon crevé. La victoire
de Pascal était certaine. L'auditoire conquis commençait à onduler dans
un besoin de manifester et d'applaudir.
Alors, brusquement, revenant aux suaves et molles douceurs de son début,
il développa sa conclusion plus harmonieuse et plus tendre qu'une
prière. Les phrases se balançaient flottantes ainsi que des fumées
d'encens. Plus de revendications, plus de fureurs: une tendresse et une
pitié profonde pour le malheureux enfant qui avait si injustement
souffert. L'ombre de la victime planait favorable et suppliante,
intercédant elle-même en faveur de l'innocent. Un apaisement délicieux
s'était fait dans les esprits. Les noirceurs s'étaient effacées; tout, à
présent, était candide et pur. La voix de Pascal s'éteignit dans le
silence, et de la foule un murmure s'éleva, prolongé et haletant comme
un sanglot.
Antoinette et la tante Isabelle, pour la première fois depuis le matin,
se regardèrent sans contrainte. Elles avaient le visage inondé de
larmes, mais, dans leurs yeux, l'espérance avait reparu. Leurs mains se
serrèrent tremblantes. Elles n'osaient pas encore parler.
Un brouhaha, s'élevant tout à coup, les arracha à leur joie. L'avocat de
la partie civile, irrité, se levait pour répliquer. Sentant la nécessité
de frapper des coups décisifs, il en venait hardiment cette fois aux
personnalités. Avec un esprit diabolique il s'emparait de ce que Pascal
avait dit de la conspiration contre la famille de Clairefont, et se
livrait à des allusions féroces. Comment! c'était Pascal qui dénonçait
ces faits? Mais avaient-ils rien de répréhensible, puisque, disait-on,
son père lui-même en était l'instigateur? Allait-on présenter des
opérations financières comme des machinations ténébreuses? Le désir de
convaincre entraînait trop loin le défenseur: il oubliait ce qu'il
devait à la justice, ce qu'il se devait à lui-même. Car les raisons qui
l'avaient amené à défendre Robert de Clairefont étaient inexplicables,
et il y avait là, incontestablement, une manoeuvre pour égarer l'opinion
des jurés.
Ces quelques phrases froides et aiguës causèrent un malaise dans
l'auditoire. Les jurés se regardèrent. Le coeur d'Antoinette se serra:
elle comprit combien ces paroles venimeuses devaient toucher cruellement
Pascal. Elle eut, en cet instant, la sensation d'un combat mortel. Elle
serra le bras de la tante Isabelle à lui faire mal, cherchant à prier et
ne pouvant dire que: «Mon Dieu! mon Dieu!»
Pascal s'était dressé d'un bond. Il agita sa tête comme un lion blessé,
ses yeux lancèrent des éclairs, et, martelant la barre de ses poings
fermés:
--Voilà donc où vous en arrivez! s'écria-t-il. Désespérant d'atteindre
celui que je défends, c'est en moi que vous essayez maintenant de le
frapper. Vous m'accusez d'avoir oublié le nom que je porte, en
m'asseyant à cette place! Et vous osez interroger ma conscience! Eh
bien! elle va vous répondre. Oui, j'ai tout abandonné, tout répudié,
tout oublié pour apporter ici à Robert de Clairefont le secours de ma
parole, et c'est la preuve la plus éclatante que je puisse vous fournir
de son innocence. Moi qui le soutiens, moi qui l'encourage, moi, le fils
de l'ennemi de son père, s'il avait commis le crime, quel homme
serais-je? Son indignité entraîne la mienne, mon honneur est le garant
du sien. Aussi, en cet instant, ce sont toutes les forces de mon être
qui se soulèvent pour vous attester qu'il n'est pas coupable!
Ce fut un cri tellement exaspéré, une explosion si violente, que les
deux femmes oublièrent tout pour ne plus voir que Pascal debout, superbe
d'indignation, resplendissant de fierté. Pendant ces quelques secondes
il fut transfiguré. Il jeta sur son adversaire des regards de défi. Il
était prêt à continuer la lutte, à mettre à nu son coeur, à laisser
saigner sa chair vive, s'il le fallait, pour faire triompher sa cause.
Il ne vit plus devant lui que des visages bouleversés par l'émotion. Il
devina la partie gagnée, et, avec un geste si ample qu'il enveloppa
toute la salle:
--Aussi bien, je crois en avoir assez dit. Et ce serait vous faire
injure que d'insister davantage!
Ce fut le dernier coup de canon de la bataille.
Le président, d'une voix maussade, récita aux jurés la formule
réglementaire, et, voyant l'accusation très compromise, posa, comme un
dernier espoir, la question subsidiaire de coups et blessures ayant
entraîné la mort sans intention de la donner. C'était presque un abandon
de l'affaire. La Cour se retira, les jurés gagnèrent la chambre des
délibérations, l'accusé fut emmené, et, avec une vivacité bruyante, les
assistants se levèrent, heureux de se dégourdir les jambes.
Le prétoire fut envahi par les avocats, qui entourèrent Pascal, le
félicitant avec des exclamations enthousiastes. Le grand confrère de
Paris, lui-même, perça la foule des stagiaires, et vint complimenter son
adversaire. La tante Isabelle, pleine de stupeur, vit les deux hommes se
serrer la main en souriant.
--Comment! il lui parle! J'aurais cru qu'il allait l'étrangler, après ce
qu'il lui a dit!
--Des paroles, tante. Autant en emporte le vent!...
--Oh! ma chère, l'as-tu entendu, notre Pascal?... Quel garçon, hein?...
Moi je ne pouvais plus respirer... J'avais ma «suffocante»... Je passais
du chaud au froid... Ah! Dieu! faut-il avoir du talent pour remuer les
gens de cette façon-là! Les as-tu vus, les jurés?... Ah! ma fille, que
je suis donc contente!
--Attendez, tante, ce n'est pas fini.
--Allons donc!... Est-ce qu'il y a un doute possible? Alors tous ces
gens-là seraient donc vendus à Carvajan? Car l'affaire est plus claire
que la lumière du ciel.
La vieille demoiselle se leva comme poussée par un ressort. Pascal était
devant elle. Il s'était dérobé à l'admiration de ses confrères, et
venait chercher sa récompense: un regard, un mot d'Antoinette.
--Eh bien! mon cher enfant! s'écria la tante de Saint-Maurice avec
exaltation, il est sauvé, n'est-ce pas?
--Je l'espère, dit le jeune homme. C'est l'avis général... Mais, avec le
jury, on ne sait jamais... Attendons patiemment.
--Que le temps me semble long! murmura Antoinette.
--Il vous semblera court quand vous emmènerez votre frère!
--Oh! mon Dieu! sera-ce donc possible? J'en ai tant désespéré.
--C'est ce que vous allez savoir à l'instant même. La sonnette du jury
tintait. Un grand silence, qui oppressa douloureusement les deux femmes,
s'étendit sur la salle. Avec une curiosité impatiente le public se
replaça. Pascal avait regagné la barre; puis, sévère et sombre, reparut
la Cour. On avait éclairé, pendant la suspension d'audience, et les
visages mornes des magistrats se détachaient sur le ton foncé des
boiseries. Les jurés entrèrent, et, debout, tout le monde, avec une
grande palpitation, écouta le verdict. La voix grêle et tremblante du
chef du, jury laissa tomber ces paroles: «Sur mon honneur et ma
conscience, devant Dieu et devant les hommes, sur toutes les questions,
la réponse du jury est: Non.»
De tous les points de la salle une acclamation s'éleva, émue, joyeuse,
saluant l'acquittement. Puis, au milieu du calme rétabli, l'accusé fut
ramené à son banc. Comme il se tenait debout, anxieux et tremblant, un
mugissement s'éleva, terrible, semblable à celui d'une bête qu'on
égorge. C'était Mlle de Saint-Maurice qui, pour la première fois de
sa vie, se trouvait mal. Les paroles du président, déboutant Chassevent
de sa demande, et ordonnant la mise en liberté de Robert, se perdirent
dans un tumulte impossible à apaiser. Vingt personnes s'empressaient
autour de la vieille fille. La Cour se retira, le prétoire se vida.
L'huissier audiencier dit: «Il faut sortir...»
--Tante, allons retrouver Robert! cria Antoinette.
Ces mots rendirent le sentiment à Mlle de Saint-Maurice qui, se
dressant sur ses jambes, rajusta son chapeau avec un geste effaré, et
balbutia:
--Où est l'enfant?
Guidée par Pascal, entraînée par sa nièce, elle gagna la porte des
témoins; et là, dans une salle d'attente, elle aperçut Robert qui
l'attendait. Elle courut à lui, mais il la prévint, et étreignant son
avocat:
--Lui d'abord! cria-t-il. Et ne m'en veuillez pas, vous que j'aime tant!
--Oh! Dieu! dit la tante Isabelle avec transport, il l'a bien mérité!
Le jeune comte saisit sa soeur et sa tante, les réunit sur sa large
poitrine, riant et pleurant à la fois, puis, les poussant vers son
défenseur:
--Embrassez-le. Je lui dois la vie, car si j'avais été condamné, j'étais
résolu à me tuer.
Antoinette frémissante se vit tout près de Pascal. Elle eut un
éblouissement, elle crut qu'elle allait tomber, elle lui prit la main,
la serra avec une force convulsive et, avec un trouble délicieux, sentit
les lèvres du sauveur de son frère effleurer ses cheveux.
La tante de Saint-Maurice ne se lassait pas de regarder Robert, il lui
semblait que depuis un temps infini elle ne l'avait pas vu.
--Tu n'as pas la même figure qu'hier, mon pauvre petit.
--Aujourd'hui, tante, j'ai la figure d'un homme content.
--Mon cher comte, dit Pascal, si vous m'en croyez, vous ne vous
éterniserez pas ici. Nous allons faire lever votre écrou; vous partirez
par le train de huit heures pour La Neuville. Ces dames, pendant ce
temps, enverront une dépêche à M. Malézeau qui préviendra votre père. Il
ne faut pas retarder sa joie d'une minute...
--Vous avez raison, comme toujours!... Mais, est-ce que ces braves gens
vont nous accompagner? dit-il en montrant les gendarmes qui attendaient
à l'écart.
--Il faut qu'ils vous ramènent, comme ils vous ont amené.
--Ils ont été très bien pour moi... Tante, donnez-moi tout ce que vous
avez d'argent.
Il vida la bourse de Mlle de Saint-Maurice dans la main des soldats
stupéfaits, puis, se tournant vers Pascal:
--Marchons! j'avoue qu'il me tarde d'avoir l'espace libre devant moi.
À neuf heures, ils arrivèrent en vue de La Neuville. Le train ralentit
sa marche sur le pont de la Thelle, et siffla pour entrer en gare.
Robert, penché à la portière, regardait dans l'éloignement les
réverbères qui piquaient la nuit de points brillants. Il se leva avec
agitation, et dit: Dans une demi-heure nous embrasserons mon père!...
Mais, à la gare, une surprise lui était réservée. Sur le quai il trouva
Croix-Mesnil qui se promenait. Les deux amis poussèrent un cri, et,
avant l'arrêt du train, le comte sauta à terre. Ils n'échangèrent que de
rapides paroles. Le baron, les yeux humides, le front rayonnant, salua
Antoinette et la tante Isabelle, serra la main de Pascal, et, disant:
«Venez, venez vite», il les entraîna tous vers la sortie. Ils
traversèrent la salle d'attente et, devant la porte, assis dans la
vieille calèche du château, ils aperçurent le marquis.
Il attendait, eu compagnie de Malézeau, l'arrivée de son fils. Il avait
voulu, lui, le chef de famille, être là pour le recevoir, lui apportant
ainsi une sorte de réhabilitation solennelle. Le rude Robert, qui avait
subi, avec tant de fermeté, de si terribles épreuves, se trouva sans
force devant cette manifestation de la tendresse paternelle, et,
pleurant comme un enfant, il tomba dans les bras du vieillard.
--Voilà des gens heureux, Pascal, dit Malézeau; et c'est à vous qu'ils
doivent ce bonheur. J'espère qu'ils sauront ne pas l'oublier.
Le jeune homme hocha la tête avec tristesse:
--Soyez tranquille: je ferai en sorte que la reconnaissance leur soit
légère.
Et s'approchant de la voiture, en quelques mots très brefs, il prit
congé, se refusa aux exigeantes effusions de Robert, qui voulait
l'emmener à Clairefont, et s'éloigna avec le notaire. Il regarda se
perdre, dans l'obscurité de la promenade, la calèche qui emportait
Antoinette, et, poussant un soupir, il murmura:
--C'est fini!
N'était-ce pas en effet fini de son bonheur?
Il marchait côte à côte avec Malézeau, parcourant la ville silencieuse
et endormie. Ils passèrent dans la rue du Marché, et virent les fenêtres
du cabinet de Carvajan éclairées.
--Votre père veille, dit le notaire.
Des ombres noires se plaquèrent sur les rideaux.
--Il n'est pas seul chez lui, ajouta Pascal. Fleury et Tondeur ont pris
le train qui précédait le nôtre. En ce moment, sans doute ils tiennent
conseil. Que veulent-ils encore faire?
--Rien. J'en jurerais. J'ai rencontré M. Carvajan à sept heures...
J'étais allé seul au télégraphe, pour demander si la dépêche, que
j'attendais avec une vive impatience, n'était pas arrivée. Votre père,
pour le même motif, y était déjà. Nous nous sommes salués en silence.
Car nous ne nous parlions plus depuis trois semaines, et nous avons
stationné là, anxieusement. L'employé du télégraphe, qui était travaillé
par la même curiosité que nous, est allé au bout d'un quart d'heure à
son appareil qui sonnait, et nous a crié: Acquitté!... Nous n'en avons
pas demandé davantage et nous sommes sortis. Sur la place, votre père
s'est arrêté; il était très pâle: j'ai cru qu'il allait avoir une
syncope, je me suis approché; il m'a pris le bras, s'est appuyé, et,
d'une voix sourde:
--J'étais sûr qu'il l'emporterait!... Du jour où il a été contre nous,
j'ai jugé tout perdu... C'est que c'est un Carvajan, voyez-vous! Il a
tout de moi, avec l'éducation en plus, et un je ne sais quoi qu'il tient
de sa mère...
--Un grand coeur, ai-je dit.
Il a baissé la tête et a murmuré:
--Peut-être est-ce là, en effet, le secret de sa force. Il a des idées
que les autres n'ont pas, et il les exprime comme personne. Oh! je le
connais bien... Je leur disais: Pascal nous battra tous. Les imbéciles!
ils ne voulaient pas me croire. Il a dû bien parler! Le bavard de Paris,
qui me coûte de si gros honoraires, n'a pas pesé une once, ni l'avocat
général!... Il a tout enfoncé! Ah! ah! c'est un Carvajan!
Votre père a fait un geste d'orgueil, puis il est resté muet jusqu'à sa
porte. Arrivé là, il a fait une pause, m'a pris par le bouton de ma
redingote:
--Malézeau, voulez-vous que nous nous raccommodions? Amenez-moi mon fils
demain matin... Et voyant que j'allais parler: Pas un mot...
réfléchissez d'abord... Et conseillez bien le garçon... Adieu.
Et il est rentré chez lui. Vous comprenez bien, après cela, qu'il n'a
pas l'intention de continuer la guerre. D'ailleurs, il ne le pourrait
pas. Mais vous, êtes-vous décidé à vous prêter à son désir?
--Je veux bien voir mon père, dit Pascal, mais je n'irai pas chez lui.
Il m'a chassé...
--Je le lui ferai donc savoir.
Ils étaient devant la porte surmontée des panonceaux. Ils entrèrent.
--Vous allez souper, n'est-ce pas? demanda Malézeau.
--Je vous avouerai que je meurs de faim et que je tombe de fatigue.
--Allons, ma chère, dit le notaire à sa femme qui descendait l'escalier
quatre à quatre, prodiguant les félicitations d'une voix émue, voilà un
jeune triomphateur qui a moins besoin de compliments que d'un poulet
froid... Ouvrez-nous la salle à manger.
Pascal dormit cette nuit-là d'un sommeil de victoire. Il faisait grand
jour quand il se réveilla. Dans le jardin, dénudé par le vent
d'automne, les oiseaux se poursuivaient en criant. Le jeune homme se
leva, et, voyant le ciel tout bleu: Ils sont heureux ce matin à
Clairefont, murmura-t-il, la promenade doit être bonne, au soleil, sur
la terrasse.
Son imagination lui montra sur le sable doré, le long de la balustrade
de pierre, une élégante jeune fille qui passait. Elle n'était plus vêtue
de noir, sa robe était claire et gaie ainsi que sa pensée. Un grand
jeune homme marchait à ses côtés, comme il l'avait fait, lui, presque
chaque jour, aux temps de tristesse. Mais le bonheur, rentrant dans la
maison, en avait chassé le défenseur, et celui qui accompagnait la
promeneuse était maintenant Robert ou Croix-Mesnil. Pascal se dit: Ne
savais-je pas d'avance qu'il en serait ainsi? Vais-je me plaindre? Non!
non! qu'ils soient joyeux au prix même de ma joie. En leur rendant la
paix de l'esprit et la sérénité du coeur, j'ai acquitté la terrible dette
de mon père, voilà tout!
Il descendit au jardin et longea les bordures de buis, en écoutant le
murmure du petit jet d'eau, qui chantait dans un bassin au milieu de la
pelouse. Comme onze heures venaient de sonner à l'horloge de la mairie,
une fenêtre du rez-de-chaussée s'ouvrit, et Malézeau parut, disant:
Pascal, venez donc dans mon cabinet.
Le jeune homme entra dans la maison, traversa l'étude, ouvrit une porte
et, au coin de la cheminée du notaire, aperçut son père. Il resta
immobile, regardant le vieillard, qui lui parut très changé. Malézeau
prit des papiers et passa dans l'étude, laissant les deux hommes en
présence.
--Pascal?... dit Carvajan, et il lui tendit la main. Froidement, le fils
y plaça la sienne. Il fit asseoir son père, et se tint debout devant
lui.
--Veux-tu que tout soit oublié? demanda le maire après une hésitation.
Tu vois, c'est moi qui viens à toi... J'ai eu des torts... Mais tu me
les as fait durement expier.
--Mon père, il ne dépend pas de moi que l'oubli se fasse. Je ne suis pas
seul en cause. Il y a...
--Les gens de là-haut, gronda Carvajan en tendant le poing vers la
colline. Que rêvent-ils encore? Tu as assuré leur triomphe. Ils
l'emportent!... Veulent-ils que j'aille aussi leur faire ma soumission?
Le vieillard eut un rire terrible.
--Ah! s'ils ne t'avaient pas eu!...
Il changea de ton: Je suppose qu'ils sauront être reconnaissants!...
Pascal ne put se défendre de rougir.
--Mon père, je n'attends rien de personne.
--Même de la belle Antoinette? Elle serait fièrement ingrate si, après
ce que tu as fait pour elle, elle ne t'aimait pas!
--Je compte m'éloigner la semaine prochaine, dit Pascal rudement, et je
serai longtemps sans revenir à La Neuville.
--Ah! ah! Et ils te laisseront partir?... Au fait, pourquoi te
retiendraient-ils? Ils n'ont plus besoin de toi: tu as sauvé l'héritier
du nom et tu as donné ton argent! Que pouvaient-ils attendre de
plus?... Tu serais gênant, mon pauvre garçon, tu rappellerais sans cesse
les services rendus. On t'aimera toujours bien, mais de loin... Ce sera
plus commode!...
--Mon père!
--Écoute, veux-tu rester? Je renoncerai pour toi à toutes mes ambitions.
On sait ce que tu vaux, maintenant, et aux élections prochaines personne
n'osera te tenir tête. Tu seras le maître du pays. Nous dominerons,
Pascal!... Comprends-tu ce que je suis disposé à faire pour ton avenir?
Si tu veux... Eh bien! nous ferons comprendre à ces ingrats ce que pèse
un homme tel que toi. Allons, donne-moi la main, de bon gré, cette fois?
Le jeune homme agita tristement la tête.
--Je vous remercie, mon père, mais ma résolution est prise, et je ne la
changerai pas. Il sera bon, pour moi, de me dépayser pendant quelque
temps.
--Ainsi, tu ne veux rien accepter de moi?
Pascal regarda fixement son père.
--M'accorderez-vous ce que je vous demanderai?
Le front de Carvajan se creusa; cependant il répondit:
--Demande.
--Eh bien! à mon oeuvre il manque un couronnement... J'ai fait acquitter
Robert de Clairefont, je l'ai arraché des mains de la justice. Mais je
n'ai pas lavé complètement la tache qui salit son honneur. Je n'ai pas
désigné le vrai coupable. Mon père, aidez-moi à obtenir ce dernier
avantage, et j'efface de ma pensée bien des mauvais souvenirs.
Le vieillard demeura absorbé; il parut oublier qu'il n'était pas seul.
--Même nature, dit-il, même ardeur, même passion: seulement lui n'a pas,
ainsi que moi, été inspiré par la rancune. Il se dévoue à son amour,
comme je me suis dévoué à ma haine. À quoi bon élever des obstacles? Il
les renversera!...
Puis, sortant de sa méditation:
--Je ne puis pas t'apprendre ce que tu veux savoir: je l'ignore... Mais
Chassevent n'ose plus poser la nuit des collets dans le vallon de
Clairefont, et Pourtois, qui y habite, n'est plus que l'ombre de
lui-même. La Grande Marnière a un secret... C'est là qu'il faut
chercher.
--Je vous remercie, je chercherai.
Carvajan s'était levé:
--Tu ne partiras pas sans me voir?
--Non, mon père.
--C'est bien.
Ils se donnèrent la main une seconde fois, et le maire s'éloigna.
Vers trois heures, Robert vint relancer Pascal. On s'étonnait au château
qu'il ne se fût pas encore présenté. La tante Isabelle était furieuse.
--Je me suis occupé de vous, dit le jeune homme. Mlle de
Saint-Maurice me pardonnera.
Ils partirent pour Clairefont, par un bel après-midi d'automne. Les
hêtres du parc avaient pris des tons de rouille qui faisaient paraître
plus sombre la verdure des sapins. L'air était doux, et les alouettes en
chantant planaient au soleil. Ils suivirent le sentier dans lequel
Pascal avait entendu siffler la balle de Chassevent. Le jeune homme
montra à son ami la branche du bouleau brisée.
--Il est bien heureux que le coquin n'ait pas tiré avec des chevrotines,
dit le comte. Il vous aurait probablement tué... Et moi, où serais-je?
À cent mètres de là, Robert s'arrêta, et indiquant dans le fourré une
large coulée, piétinée comme par un passage fréquent:
--Tiens! les grands animaux viennent par ici la nuit, en ce moment?
dit-il.
Pascal se courba et tâcha, dans la terre marneuse du sentier, de
découvrir le pied d'un animal. Il ne vit que des traces larges et
confuses.
--Oh! ne cherchez pas. Voyez comme les branches sont brisées haut: ce
sont certainement des cerfs... Si vous voulez, nous leur dirons deux
mots, un de ces jours.
Pascal ne répondit pas. Il réfléchissait. Ils arrivèrent en silence
jusqu'au château, entrèrent au salon qu'ils trouvèrent vide, et
descendirent sur la terrasse. Sous un des berceaux toute la famille
était réunie.
Dans un grand fauteuil de jonc, le marquis se prélassait paresseusement,
pendant qu'Antoinette lui lisait le journal. La tante Isabelle, plus
rouge que jamais, travaillait à son éternel tricot. Pour la première
fois, depuis bien longtemps, les habitants de Clairefont avaient repris
leur douce vie intime. Ils ne se fuyaient plus, essayant de se cacher
leurs angoisses et leurs larmes. Ils n'avaient plus à se montrer que
des visages souriants. Ce fut Fox qui, par ses aboiements joyeux,
signala l'arrivée des deux jeunes gens.
--Ah! enfin! Voilà mon compagnon d'exil, s'écria Mlle de
Saint-Maurice. Et prenant l'avocat par les épaules, elle l'embrassa sur
les deux joues. Ah! mon cher enfant, aujourd'hui, hein! nous avons un
poids de moins sur le coeur?...
Pascal s'était cérémonieusement incliné devant Mlle de Clairefont. Il
chercha Croix-Mesnil auprès d'elle. Il ne le vit pas. Le baron était
reparti le matin même pour Évreux. Le marquis trouva des paroles
affectueuses pour remercier le défenseur de son fils. Depuis trois
semaines sa santé avait fait de très grands progrès. Il avait recouvré
la plénitude de ses facultés, mais, de la violente secousse qu'il avait
éprouvée, il lui était resté une indolence invincible. Il ne s'occupait
plus de ses inventions et le laboratoire restait vide. Il expliqua
lui-même à Pascal ce singulier changement et le résuma gaiement:
--Je ne veux plus travailler du tout, dit-il; c'est, je crois, le
meilleur moyen de refaire ma fortune.
Il prit le bras du jeune homme et se promena lentement avec lui le long
de la terrasse.
--Nous avons, je le sais, des questions d'intérêt à régler ensemble,
dit-il, au bout d'un instant, mais je ne vous ferai pas l'injure de vous
parler d'argent... Malézeau est là pour tout arranger.
--Je m'en occuperai très sérieusement avec lui, monsieur le marquis, si
vous voulez bien m'y autoriser. J'ai lieu de croire que l'exploitation
de la Grande Marnière doit être pour vous d'un très grand profit. Un
directeur actif remettra l'affaire en valeur. Je me charge de trouver un
ingénieur qui se dévouera à l'entreprise.
Le marquis l'écoutait en l'observant du coin de l'oeil. Le jeune homme
développa ses vues avec une lucidité pratique qui frappa beaucoup M. de
Clairefont. Lorsque, las de marcher, le vieillard fut revenu auprès de
la tante Isabelle et d'Antoinette, il profita d'un moment où Pascal et
Robert s'étaient éloignés, et dit:
--Je viens de causer industrie avec M. Carvajan... Il m'a étonné: c'est
vraiment un homme très remarquable.
--Croyez-vous m'en apporter la première nouvelle? s'écria impétueusement
la tante de Saint-Maurice. Je le connais, moi, qui ai vécu avec lui,
comme une mère avec son fils. C'est tout bonnement un aigle!... Et vous
vous donnez des airs de le découvrir.
Antoinette, penchée sur sa broderie, ne prononça pas une parole, mais
ses doigts, en tirant l'aiguille, eurent une étrange agitation. Pascal
resta à dîner au château, se montra plein de réserve, et, vers dix
heures, prit congé. Robert lui offrit de le reconduire jusqu'à la petite
porte du parc, et comme il embrassait sa tante:
--Qu'est-ce que Pascal a donc ce soir? demanda-t-elle. Il est glacé!...
On ne peut pas lui tirer les paroles, n'est-ce pas, Antoinette?
--Je n'ai pas remarqué, tante...
--Oh! toi, tu ne vois rien!
La nuit était très noire. Robert réclama à Bernard une lanterne. Le
vieux serviteur fit un geste d'inquiétude, et dit:
--Si monsieur le comte voulait, je l'accompagnerais. Une fois la nuit
close, il ne fait pas bon se promener dehors.
--Pourquoi donc? interrogea Pascal.
--Sauf votre respect, Monsieur, depuis le malheur, les abords de la
Grande Marnière sont, comme qui dirait, hantés... Et la nuit il s'y
passe des choses qu'il vaut mieux ne pas voir.
--Allons! vieux fou, dit Robert, des histoires de poltron ou
d'ivrogne... Mais, sois tranquille, je ne crains pas les rencontres.
Il prit la lanterne et partit avec Pascal. Ils descendirent, par les
pentes du parc, jusqu'au raccourci. Le comte tira les verrous, ouvrit la
porte, et se disposait à pousser jusqu'à l'entrée de La Neuville, mais
son compagnon l'arrêta.
--Voici la grande route, et je la suivrais les yeux fermés.
Après des protestations amicales, Robert s'éloigna, et Pascal se trouva
seul. Au lieu de continuer sa marche dans la direction de La Neuville,
il remonta vers le cabaret de Pourtois. La maison était fermée et
silencieuse. Par l'imposte de la porte une faible lueur filtrait. Pascal
gagna le raidillon de la Grande Marnière, et, étouffant le bruit de ses
pas, le gravit du côté de Couvrechamps. Il regardait autour de lui
attentivement. Il avait pour toute arme sa canne en bois de fer. Mais
il était fait aux marches nocturnes dans les plaines et les bois, et son
coeur ne battait pas plus vite. Il s'arrêta: il venait de reconnaître la
coulée remarquée par Robert. Il fit une quinzaine de pas, et, apercevant
au bord du sentier, dans la bruyère, un énorme genévrier, il alla s'y
adosser, et, invisible dans l'ombre épaisse, il attendit.
Au ciel, les étoiles brillaient. La lune, comme un disque de cuivre, se
levait au-dessus des taillis de La Saucelle. Bientôt elle allait
répandre sur les champs sa froide clarté. Tout autour, dans ce vallon
désert, une agitation étrange troublait le silence, plantes s'ouvrant
aux fraîcheurs de la nuit, animaux se glissant légers dans les branches:
la vie nocturne animait les ténèbres. Pascal pensa à la soirée qu'il
venait de passer à Clairefont.
Pas une fois Antoinette ne lui avait adressé la parole. Elle s'était
montrée telle qu'il l'avait connue avant le service rendu: froide et
hautaine. Au moment où il croyait avoir forcé sa confiance et son
amitié, il la voyait indifférente s'éloigner de lui. N'avait-elle donc
rien dans le coeur? Et cependant, à la cour d'assises, il l'avait, la
veille, surprise pleurant pendant qu'il parlait. Dans ce court instant,
il l'avait dominée, possédée. Il était entré jusqu'au fond de cette âme
rebelle en souverain maître. Mais l'impression avait été fugitive et il
avait été chassé de sa conquête.
Ah! qu'un mot dit par elle, un mot de tendre reconnaissance, lui eût
pourtant apporté de soulagement et de joie! Dans le néant de ses
affections brisées, il eût accueilli ce témoignage affectueux comme une
consolation suprême. Et ce souvenir se fût épanoui dans son coeur désolé,
ainsi qu'une fleur poussée sur des ruines.
L'horloge de Clairefont, en sonnant minuit, changea le cours des idées
de Pascal. La lune était haute maintenant dans le ciel, et une lumière
argentée baignait le vallon. Le jeune homme pensa: Jusqu'à quelle heure
dois-je prolonger ma faction? Je suis là, comme Horatio guettant le
spectre du feu roi, sur l'esplanade d'Elseneur. Si mon père ne m'a pas
trompé, qui vais-je voir venir? Et si quelqu'un vient, passera-t-il où
je suis?
Un instinct secret lui disait que son poste était bien choisi. Il
s'entêta. Il fut distrait par les gambades de deux lièvres qui jouaient
dans le sentier, pendant que, sur les hauteurs de Clairefont, un renard
en pleine chasse jappait pour prévenir sa femelle embusquée. Cependant,
vers une heure, il commença à perdre patience, et il se disposait à
s'éloigner, quitte à revenir la nuit suivante, quand, après avoir dressé
les oreilles, les deux lièvres sautèrent brusquement au bois. Dans le
haut du sentier un bruit de pas résonnait.
Pascal frissonna, ses dents se serrèrent, et il assura son dur bâton
dans sa main. Le bruit se rapprochait, net, comme celui d'une personne
qui va sans précautions. Une ombre se projeta sur la blancheur du
chemin, et, nu-tête, les habits en désordre, Pascal reconnut le Roussot.
Il s'avançait, les yeux ouverts, fixes, et pourtant sans regards, la
démarche raide et automatique, comme entraîné par une force dont il
était inconscient. Il passa et entra dans la coulée. Le jeune homme s'y
engagea à sa suite, et le berger ne parut pas l'entendre. Il filait
droit devant lui, sans hésitation, sans arrêt, régulier comme une
machine. Il gagna le bord de l'excavation où Rose avait été trouvée
morte par son père et par Pourtois, et là s'arrêta. Son visage prit une
expression désespérée, il se tordit les mains et, poussant une horrible
plainte, il continua sa route, montant vers Couvrechamps. Pascal le
suivait toujours. Ils arrivèrent au cimetière. D'un bond, l'idiot sauta
par-dessus le petit mur et, allant à une tombe surmontée d'une simple
croix de bois, il s'agenouilla, et se mit à gémir. Il se laissa tomber
sur la pierre qu'il baisa avec passion, murmurant d'une voix suppliante:
«Pardon, Rose! Oh! Rose!...» Et, dans la solitude de ce lieu funèbre,
c'était un spectacle effrayant que celui de cet insensé appelant la
morte avec des sanglots de repentir et d'amour.
Le Roussot resta là longtemps à se rouler dans des spasmes, puis il se
releva et partit comme il était venu.
Pascal demeura pensif, appuyé à la muraille. Le voile s'était déchiré
brusquement. Il connaissait la vérité. Il reconstitua, en un instant, la
scène du meurtre. Comment n'avait-il pas deviné? Il revit, dans son
souvenir, le Roussot lutinant Rose avec une gaieté menaçante. Au fond de
cet être privé de raison une passion sensuelle s'était allumée, et, avec
la bestialité féroce d'un fauve, le berger avait voulu l'assouvir. Dans
le paroxysme de sa rage amoureuse, il avait emporté Rose comme une
proie, mais l'intervention inattendue de Chassevent et de Pourtois
l'avait forcé à fuir. Et la puissance de son étreinte avait été
mortelle. Il avait tué celle dont il voulait seulement étouffer les
cris. Et maintenant il passait ses jours à penser à elle, et ses nuits à
la chercher, à l'appeler, dans l'horreur de son sommeil halluciné.
De la sorte, il allait se trahir lui-même et fournir les preuves de son
crime. Il suffirait de le voir marcher dans la bruyère en gémissant, et
se rouler, dans des extases affreuses, sur la dalle de pierre, pour ne
plus conserver un doute. Mais ce qu'il venait de faire, le ferait-il le
lendemain? Se livrait-il, chaque nuit, à ce terrible pèlerinage du
crime?
Deux fois encore Pascal revint, et deux fois il assista à la même scène.
Le somnambule arrivait, traversait la lande, s'arrêtait à la ravine, et
gagnait le cimetière. Il suivait les mêmes étapes dans son effroyable
cauchemar. Alors, sans avoir parlé à qui que ce fût de sa découverte,
Pascal se rendit chez le commissaire Jousselin, le pria de le suivre
chez le procureur de la République, et là il raconta ce qu'il avait vu,
demandant qu'on voulut bien l'accompagner pour constater ce fait
décisif.
--Je suis tout à votre disposition, dit le magistrat très impressionné.
Et je vais prendre les mesures nécessaires pour assurer les résultats de
notre expédition. M. de Clairefont, aurait donc été la victime d'une
déplorable erreur judiciaire? Nous croyions que vous nous aviez arraché
un coupable, ajouta-t-il en souriant, et nous avions admiré votre
victoire. Mais, si votre client est innocent, nous allons vous devoir
des actions de grâces, car, en France, la magistrature est toujours de
bonne foi et ne cherche que la vérité.
--Eh bien! si vous voulez, nous nous retrouverons ce soir, à la petite
porte du parc, à onze heures. M. Jousselin postera ses gens dans
l'église, et s'embusquera près du cimetière... Je suis certain que, dans
cet état, le berger n'entend ni ne voit, mais il est préférable de se
cacher.
--À ce soir.
Pascal, à cinq heures, arriva à Clairefont sans être attendu. Il fut
accueilli par les cris de joie de Mlle de Saint-Maurice et de Robert.
Le marquis lui fit gracieuse mine, comme à l'ordinaire. Antoinette
s'enferma dans une gravité un peu sombre. Son caractère, depuis quelque
temps, avait changé. Elle, qui, autrefois, était la gaieté de la maison,
on la voyait rester des heures entières sans parler. Sa tante lui
touchait l'épaule, elle tressaillait et semblait redescendre du pays des
songes. Elle était douce et bonne, comme toujours, mais une
préoccupation intime la troublait. Croix-Mesnil, qui avait obtenu une
permission de huit jours, s'était installé au château et faisait de
grands frais avec la jeune fille. Il l'accompagnait dans ses promenades,
et s'attachait à la faire causer. De préférence, c'était du procès qu'il
parlait. Et, insensiblement, il en venait à s'occuper de Pascal. Il se
livrait à des éloges excessifs, comme quelqu'un qui veut provoquer une
réplique, et serait heureux d'être contredit. Antoinette le regardait
alors avec une singulière expression et laissait tomber la conversation.
Ce jour-là, en apercevant Pascal, Mlle de Clairefont se tourna vers
le baron et, avec une soudaine âpreté, lui dit:
--Tenez! Voici votre ami...
Il pâlit un peu, mais, très calme, il répondit:
--Je ne m'en défends pas. J'aime tous ceux qui vous sont dévoués.
Antoinette releva la tête, jeta un pénétrant coup d'oeil au jeune homme
et, vivement:
--Si vous étiez sincère, vous seriez le moins aimant ou le plus généreux
des hommes!
Elle passa, allant au-devant du défenseur de son frère, et ne vit pas le
nuage de tristesse qui assombrit le front de Croix-Mesnil.
Pendant le dîner et la soirée Pascal fut d'une gaieté inaccoutumée. Lui
qui se montrait d'ordinaire grave et réservé, il s'abandonna à toute sa
verve et tint les convives sous le charme de son esprit. Il révéla un
autre Pascal qu'on ne connaissait pas et qui plut beaucoup. La tante
Isabelle buvait les paroles de son favori, et, entre lui et Robert, elle
s'épanouissait radieuse. Elle ne put se retenir de dire au marquis, dans
un accès d'enthousiasme:
--Est-il assez charmant? Ah! ce garçon-là m'a complètement «exorcisée».
À dix heures et demie, malgré les instances de Mlle de Saint-Maurice,
Pascal se prépara à partir et demanda à Robert de l'accompagner.
--Seulement, sans lanterne, je vous prie. Si nous faisons quelque faux
pas, tant pis: nous nous ramasserons.
Et, par le parc, les deux amis s'éloignèrent. Ils arrivèrent à la petite
porte, l'ouvrirent et se trouvèrent sur la route. De l'ombre du mur une
forme noire se détacha, et une voix demanda:
--Est-ce vous, monsieur Carvajan?
--C'est moi, monsieur le procureur de la République, et M. de Clairefont
m'accompagne.
--De quoi s'agit-il donc? dit Robert, avec un trouble soudain.
--De votre réhabilitation complète, Monsieur, répondit le magistrat. Et
croyez que je serai heureux d'avoir à la proclamer.
--Maintenant, ne parlons plus, dit Pascal.
Et conduisant les deux hommes, il gagna silencieusement le sentier de la
Grande Marnière.
Depuis deux heures, Jousselin, à l'affût derrière un petit saule,
guettait dans le cimetière de Clairefont. Il avait posté un agent à
l'angle du mur, surveillant la route de Couvrechamps. Dans l'église,
deux autres se dissimulaient. Tout était silencieux: la plaine et les
bois. La lune, dans son plein, tirait des reflets bleus du clocher
d'ardoises de la petite église, et la nuit était si claire qu'on eût pu
lire les inscriptions des tombes. Le commissaire, glacé par le froid,
car il gelait blanc, n'osait remuer et attendait patiemment. Il
commençait cependant à éprouver un peu d'inquiétude. Si le berger allait
ne pas venir? La cause de Robert avait toujours été sympathique au
brave homme, depuis le jour de la confrontation, et il eût été ravi de
voir dissiper les derniers doutes, que des entêtés élevaient sur
l'innocence du comte. Il était deux heures du matin, lorsque se fit
entendre un sifflement léger, signal convenu avec son agent, pour
annoncer que quelqu'un approchait.
Bientôt un bruit de pas retentit sur la route sonore, le lierre, qui
couvrait le mur, froissé par un corps pesant, s'agita, et le Roussot
parut en pleine lumière. Il avait les yeux ouverts et semblait regarder
en dedans.
Il se laissa glisser dans le cimetière, passa raide et tragique dans
l'allée bordée de tombes et, s'approchant, comme toutes les nuits, de la
pierre qui recouvrait la pauvre Rose, il se mit à appeler sourdement.
Par la grille, laissée ouverte à dessein, Pascal, le magistrat et Robert
étaient entrés. Derrière l'idiot ils avaient traversé le vallon et
maintenant, silencieux, glacés d'horreur, ils assistaient à la lugubre
terminaison de cette course nocturne. Couché sur la dalle, la baisant à
pleine bouche, le Roussot suppliait, et, de ses yeux étrangement
dilatés, des larmes coulaient. Il murmura: «Rose! Oh! pardon! Rose!
Pardon!...» Et, dans un effort convulsif, il ébranla la croix de bois
qui s'abattit sur l'herbe.
Les assistants s'étaient approchés, et entouraient le berger; mais il ne
s'en apercevait pas et, tout à sa rage passionnée, il criait, délirant.
Sur un signe du procureur de la République, Jousselin toucha l'épaule du
malheureux.
À ce contact, le Roussot releva la tête, puis se dressa à genoux. Il
passa la main sur son visage, comme quelqu'un qui se réveille. Il jeta
autour de lui un regard terrifié, ses yeux s'agrandirent, ses traits se
convulsèrent, un hurlement s'échappa de ses lèvres, et, d'un bond,
passant devant le commissaire de police, il s'élança vers le mur. Mais
il vit l'agent qui regardait, à cheval sur le chaperon. Il courut alors
autour du cimetière, trouva la grille gardée, eut un trépignement de
bête traquée, et, apercevant la porte de l'église restée entr'ouverte,
il se précipita.
--À vous! à vous! cria Jousselin à ses hommes, il va nous échapper!...
Un bruit de lutte, des grognements sourds retentirent, puis un des
agents sortit, disant:
--Il grimpe dans le clocher!
Et, à la clarté de la lune, l'idiot se montra à une des ogives de la
plate-forme. Les pas de l'agent, qui le poursuivait, résonnaient à
l'intérieur. Le Roussot gravit les échelons qui conduisaient à la
charpente supportant la cloche. Il se dressa, apparition fantastique, la
figure grimaçante, les cheveux hérissés, livide d'épouvante.
L'agent parut au-dessous de lui, montant toujours. Le berger regarda le
faîte du clocher, et, avec une agilité et une force de gorille, grimpa
le long des poutres. Il se tint un instant debout sur un étroit rebord,
puis il parut pris de vertige, se balança, comme attiré par le vide,
poussa un horrible éclat de rire, et, perdant son point d'appui, il fila
dans l'espace.
Robert, Pascal et le magistrat n'eurent que le temps de se jeter en
arrière. Le corps du Roussot, tournant sur lui-même dans sa chute,
décrivit une courbe effrayante, et vint s'abattre, avec un bruit mat,
sur la tombe même de Rose, éclaboussant de son sang la pierre encore
trempée de ses larmes.