M. de Croix-Mesnil eut un pâle sourire.

--Ne le lui dites pas trop, Mademoiselle; qui sait jusqu'où pourrait

aller son ambition?

--Elle ne saurait être trop grande après un tel service! répliqua avec

exaltation la tante Isabelle. L'honneur et la liberté d'un Clairefont

valent tout ce que nous possédons!... N'est-ce pas, Antoinette?

--Oui, tante, dit froidement la jeune fille.

Elle se leva pour rompre l'entretien, et, emmenant Malézeau sur la

terrasse, lui posa des questions sur l'heureuse combinaison au moyen de

laquelle il avait arrêté les poursuites de Carvajan.

Le notaire déclara avoir trouvé un prêteur dans des conditions très

avantageuses. Les affaires industrielles et commerciales étant nulles,

les capitalistes cherchaient des placements sûrs. Un remboursement

intégral avait procuré une garantie hypothécaire au nouveau créancier,

et, moyennant un intérêt annuel de cinq pour cent, on serait désormais

tranquille. Aussitôt le procès terminé, la Grande Marnière serait remise

en exploitation, avec un ingénieur comme directeur des travaux. Et si le

marquis voulait être sage, en quelques années il arriverait à éteindre

sa dette. Mais il fallait, par exemple, qu'il renonçât à se montrer

homme de génie et se contentât d'être bon père de famille. Antoinette

avait écouté Me Malézeau avec une émotion profonde. Elle lui serra la

main, et des larmes roulèrent dans ses yeux. Ils marchèrent pendant un

instant sans parler; enfin elle dit:

--Je ne sais comment vous exprimer ma gratitude... Tout ce qui nous

arrive d'heureux, c'est à vous que nous le devons... Votre fidèle

amitié, la première, a osé entrer en lutte avec notre persécuteur. Elle

nous a valu l'aide providentielle de M. Pascal. C'est elle encore qui

met fin à des embarras financiers qui ajoutaient cruellement à l'horreur

de notre position... Tous les jours de ma vie, je prierai pour vous...

Les yeux de Malézeau tourbillonnèrent derrière ses lunettes, dont les

verres s'obscurcirent, comme des carreaux sous la pluie. Il balbutia:

--Mademoiselle... Je suis pénétré... Mademoiselle... vous me remerciez

trop pour le peu que j'ai fait... Mademoiselle... Un autre que moi a

tout le mérite... Mademoiselle...

Il craignit d'en trop dire, jeta à la jeune fille un regard terrible et

se tut.

--Quant à mon père, reprit Mlle de Clairefont, j'ai la triste

certitude qu'il ne sera plus ni en goût ni en état de reprendre ses

occupations. Le ressort de son esprit semble avoir été brisé par ces

violentes secousses. Il retrouve des forces, il parle, il écoute, il se

souvient, mais il n'y a plus en lui ni énergie ni volonté. C'est un

enfant souriant et doux. Vous le verrez... Le docteur Margueron assure

qu'il peut vivre très longtemps ainsi.

Ils continuèrent à marcher. Antoinette, du bout de son ombrelle, traçait

distraitement des lignes sur le sable. Elle eût voulu parler de Pascal à

Malézeau et connaître d'une façon plus complète ce qui s'était passé rue

du Marché, à la suite de son entretien avec le jeune homme. Elle était

inquiète, troublée, et, pour la première fois de sa vie, ne se sentait

pas sûre de sa conscience. N'avait-elle pas allumé la guerre entre ce

père et ce fils? N'était-ce pas en spéculant sur les généreux sentiments

de Pascal qu'elle l'avait contraint à rompre avec Carvajan? Au fond

d'elle-même, une voix s'élevait qui disait: Que t'importe? Pauvre

agneau, laisse ces deux loups se dévorer! Ils sont de même race, de même

sang. N'est-ce pas la juste revanche de tout ce dont vous avez eu à

souffrir, que ce combat qui met vos ennemis aux prises?

Mais Antoinette savait bien que Pascal n'était pas un ennemi. Il était

son esclave, il lui appartenait sans réserve, et c'était pour lui obéir,

pour lui plaire, uniquement pour elle, qu'il avait trahi la faction

paternelle et qu'il s'apprêtait à la combattre. Elle était donc

responsable de ce qui se passait. Tout le mal qui arriverait à Pascal,

tout le dommage qu'il pourrait souffrir, lui viendrait d'elle. Et, par

le fait, une sorte d'engagement tacite la liait au jeune homme. Et elle

souffrait, dans son orgueil, à cette pensée.

--Mon père a déjà demandé à voir M. Pascal, dit-elle. Quand viendra-t-il

ici?

--Je ne saurais vous dire, Mademoiselle. C'est une étrange nature que

celle de ce garçon, Mademoiselle. Il est sauvage... Mme Malézeau n'a

pas encore pu obtenir de lui qu'il prît ses repas avec nous, tant qu'il

habitera notre maison. Il craint d'être importun, et il aime à

s'isoler... Vous ne le verrez pas, ou je me trompe fort, avant qu'il y

ait, pour lui, urgente nécessité de se présenter au château.

Antoinette respira avec soulagement. Elle avait craint un envahissement.

Elle voyait qu'au contraire il faudrait sans doute aller chercher son

défenseur. Elle fut heureuse de cette réserve, elle se sentit plus

libre.

Enfermé au fond de l'appartement que Malézeau avait mis à sa

disposition, Pascal vivait depuis deux jours dans un accablement

farouche. Il avait horreur de la vie et de toutes les infamies qui

l'accompagnent. En proie à une noire misanthropie, il laissait même ses

persiennes fermées et passait son temps à fumer, étendu sur un divan,

dans une demi-obscurité. Il fit là des réflexions douloureuses.

N'avait-il pas été, à sa naissance, marqué d'un signe fatal qui le

vouait au malheur? Son passé s'offrait à lui plein de tristesse, son

présent lui réservait des épreuves cruelles, et l'avenir était vide

d'espérance. Que faisait-il sur terre? Exécré et maudit par son père,

subi par celle qu'il aimait, comme un mercenaire que l'on dédaigne quand

il a triomphé, n'eût-il pas mieux valu pour lui disparaître?

Qu'était l'angoisse de la dernière heure comparée aux tortures qu'il

endurait? Après ce court passage de la vie à la mort, le calme, le doux

repos, le sommeil, avec un rêve unique et délicieux, dans lequel

rayonnerait la virginale figure d'Antoinette. Là, sur ses lèvres, il ne

verrait que d'indulgents sourires, car toutes les haines seraient

éteintes, et, de lui, elle ne connaîtrait plus que son âme. Elle saurait

combien il l'avait tendrement adorée. Et, désarmée enfin, elle

l'accepterait pour son fiancé éternel.

Et dans le silence et l'ombre de la chambre, Pascal, énervé, souffrant,

gémissait et pleurait. Il faisait des retours sur lui-même et s'accusait

de lâcheté. Quoi! songer à déserter la lutte quand celle qu'il aimait

comptait sur lui? L'abandonner seule, exposée à de redoutables

vengeances? Livrer aux hasards de la conscience des jurés Robert qu'il

devinait innocent? Non! c'était impossible. Il fallait d'abord accomplir

sa tâche, faire son devoir, et, ayant laissé, par le service rendu, une

trace impérissable dans ce coeur qu'il eût voulu emplir de lui,

disparaître: fuir ou mourir, à son gré.

Il retrouva un peu de courage, secoua son inaction, et commença

sourdement une enquête sur les faits qui allaient amener le comte de

Clairefont devant la justice. Dès les premiers pas, il se heurta à une

expédition semblable, conduite par les émissaires de son père, dans le

but de recueillir des preuves de culpabilité là où il cherchait, lui,

des indices d'innocence. Ainsi l'attaque et la défense prenaient déjà

leurs précautions, traçaient les lignes de leur siège, et entamaient les

travaux d'approche.

Cette ébauche de combat ranima tout à fait Pascal. Il s'alanguissait

dans l'inactivité. Aux prises avec des difficultés, il redevint

lui-même. Ayant eu affaire à la ruse des Américains du Sud, il était en

mesure de jouter avec les Normands. Il acquit la conviction que

l'instruction ne s'était pas bornée à rassembler les charges qui

pouvaient si facilement être relevées contre Robert, mais avait été

consciencieusement poussée dans divers sens.

Plusieurs individus avaient été soupçonnés et interrogés. Un

chaudronnier ambulant, dont la présence à Couvrechamps avait été

signalée, pendant la nuit du 25, s'était tiré d'affaire grâce à un

indiscutable alibi. Le Roussot, qui avait passé une partie de la soirée

avec Rose, avait été questionné. Mais on n'avait rien su obtenir du

berger. Il s'était présenté, maigriot, chétif, le visage déformé par des

tics horribles, qui lui donnaient un air à la fois riant et stupide. On

n'avait pu l'arracher à son mutisme qu'en le menaçant, et alors il avait

jeté des cris inarticulés, qui étaient d'une bête sauvage plutôt que

d'un être humain. Le fermier de La Saucelle, qui se trouvait présent à

l'interrogatoire, avait intercédé en faveur de l'idiot. Il avait donné

les meilleurs renseignements.

--Excepté de ne point parler et de ne pas entendre très bien, ce qui

n'est pas toujours un mal, dit-il avec une malice de paysan, il est bon

serviteur... Il se connaît aux moutons, et il ne va jamais au cabaret.

Il aimait la Rose... Ah! oui! on peut le dire, car c'est elle qui l'a

quasiment élevé... Elle était bonne pour lui... Il la suivait comme un

chien... Plutôt que de lui faire du mal, il l'aurait défendue jusqu'à la

mort! Oui!... D'ailleurs, il est rentré vers les deux heures... deux

heures un quart... Ma femme a entendu ouvrir la porte de la bergerie et

m'a dit: Tiens! v'là notre valet qui revient.

Le Roussot alors s'était mis à trembler, son visage avait pris une

teinte livide, il avait poussé un hurlement plaintif, comme celui d'un

chien qui aboie à la lune, et, battant l'air de ses bras, il avait été

pris d'affreuses convulsions.

--Voyez-vous! dit le fermier, on le ferait mourir, si on le

tourmentait... Il est bizarre de cervelle!... Mais pour donner une

pichenette à une mouche, n'ayez crainte!

Comment obtenir une déposition d'un être en état de démence, et, si on

l'obtenait, quel fonds faire sur elle? On avait laissé le berger en

repos.

En parcourant la Grande Marnière pour se rendre compte du terrain,

Pascal rencontra le Roussot et fut frappé du changement qui s'était

opéré dans sa physionomie. Il avait les yeux éteints et la bouche

crispée. Lui, si vif et si hargneux, il restait assis ou couché dans la

bruyère, et ne poursuivait plus les passants de ses grognements et de

ses gambades. Le jeune homme put l'approcher sans qu'il fît aucun

mouvement. Le chien noir eut beau aboyer pour prévenir son maître,

celui-ci ne bougea pas. Il paraissait dormir éveillé, ses regards

étaient fixes, comme si une vision les retenait, et des pleurs coulaient

sur ses joues. Pascal prononça le nom de Rose. L'idiot frissonna, mais

ne sortit pas de son étrange extase. Quelle différence entre cette

torpeur accablée et la vive ardeur qui l'animait la première fois que

Pascal l'avait vu!

C'était le lendemain de son retour à La Neuville, par cette merveilleuse

matinée d'été qui avait mis le fils de Carvajan en présence de la fille

du marquis. Le Roussot et Rose riaient alors, en folâtrant dans les

joncs, au bord de la mare, et la lavandière était presque aussi forte

que le berger.

Comme Pascal était libre et insouciant, suivant avec sa belle compagne

le grand chemin de Couvrechamps! Dans l'air un parfum enivrant flottait,

la verdure des arbres éblouissait les yeux, la terre vibrait, élastique

sous le pied. C'était un de ces moments où le corps marche dans une

atmosphère plus pure, où l'esprit se sent plus actif et plus pénétrant,

où l'être entier se dilate, heureux ainsi qu'une plante caressée par le

soleil. Un instant après, quel changement! Il avait suffi qu'Antoinette

prononçât son nom, et qu'il ripostât, lui, par le sien. Le ciel avait

paru s'obscurcir, le paysage s'était terni, la terre avait frissonné

comme sous un vent âpre. Le jeune homme avait senti son coeur se

contracter dans sa poitrine. Il semblait que ce double tableau riant,

puis sombre, fût le résumé de son histoire, commencée dans la joie et

finie dans la douleur.

Il quitta le Roussot et descendit à travers la colline du côté de

l'auberge de Pourtois, comme il avait fait le jour de sa rencontre avec

Antoinette, et poussa la porte du cabaret. La même obscurité froide

régnait dans la salle, et, avec peine, les yeux du jeune homme

distinguèrent les assistants. Fleury et Tondeur n'étaient plus là,

jouant aux cartes; mais Chassevent, assis à une table, l'air abruti,

buvait de l'eau-de-vie, pendant que la petite et sèche Mme Pourtois

tricotait silencieusement dans son comptoir. Le vagabond ne sourcilla

pas, mais la femme du cabaretier devint pâle et s'élança au-devant de

Pascal.

--Ah! monsieur Carvajan!... Comment! c'est vous!... Qu'est-ce qu'on

pourrait bien vous servir?

--Rien!... Mais est-ce que votre mari n'est pas là?

--Vous auriez voulu lui parler? demanda la femme d'un air soupçonneux...

Ah! le pauvre homme! il est bien malade depuis quelques jours... M.

Margueron dit comme ça qu'il a eu «les sangs tournés». Il est au lit. Il

ne faut pas qu'il parle... il ne voit personne... C'est depuis le

malheur, voyez-vous... Un homme qui n'avait jamais eu d'émotions, et qui

se trouve obligé de rapporter un cadavre... Ça lui a donné un coup!

Chassevent, qui s'était tenu penché sur son verre, parut se ranimer:

--Est-ce vrai, monsieur Carvajan, demanda-t-il d'un air sombre, que

c'est vous qui défendrez l'assassin en justice?

--C'est vrai, dit Pascal.

--Qu'est-ce que vous avez donc contre le pauvre monde, pour que vous

essayiez de lui faire des misères? Maintenant que ma chère petite

mignonne de fille est défunte, comment est-ce que je vas trouver à

vivre, à m'n'âge? À m'nourrissait, à m'réparait mes vêtements, à

m'soignait en cas de maladie... Ah! on peut dire que c'était une belle,

douce et brave enfant du bon Dieu! J'ai tout perdu avec elle! Et vous

voulez empêcher qu'on me donne une somme, et, de plus, qu'on coupe la

tête au «guerdin» en place publique? C'est-y digne d'un homme comme

vous, qu'êtes capable?

Pascal voulut pousser un peu le vagabond, espérant lui faire commettre

quelque imprudence:

--Si M. de Clairefont a commis le crime, on le condamnera, dit-il avec

fermeté. Mais il est innocent, j'en suis sûr, et nul ne le sait mieux

que vous, si ce n'est Pourtois, votre compagnon...

--Innocent! cria Chassevent, eh bien! que le gros le dise!... Ah!

malheur! oui, qu'il dise qu'il n'a pas vu comme moi!... Et que le diable

me brûle si...

Mme Pourtois lui coupa adroitement la parole:

--Êtes-vous venu ici, Monsieur, dit-elle aigrement à Pascal, pour

tourmenter de braves gens qui ne demandent rien à personne? Notre maison

est un lieu public, c'est vrai; mais on y donne à boire et à manger, on

n'y débite pas de mauvaises paroles... La façon dont vous êtes parti de

chez votre père n'est déjà pas si jolie, pour que vous ayez le goût de

venir ici nous dire des sottises!...

La cabaretière s'était excitée, et sa physionomie devenait d'une atroce

méchanceté, ses petits yeux de vipère étincelaient et sa bouche mince

grimaçait comme pour des morsures. Elle allait continuer, lorsqu'une

porte s'ouvrit au fond, et Fleury parut:

--Ah! monsieur Carvajan, s'écria-t-il... Je voulais justement aller vous

voir.

--Il paraît que la porte de votre mari n'est pas fermée pour tout le

monde, dit railleusement Pascal à Mme Pourtois, qui s'était

réinstallée silencieusement derrière son comptoir.

--Venez! dit le greffier... Et, sans plus se soucier de la cabaretière

et du vagabond, il entraîna le jeune homme au dehors.

Ils se retrouvèrent à la place même où Fleury, montrant la terrasse de

Clairefont, avait dit avec un accent de triomphe: C'est bien fini!... Ce

souvenir lui revint, et, baissant son front soucieux:

--Est-ce donc irrémissible? dit-il. Sommes-nous ennemis? Ah! si vous

saviez le mal que vous faites à votre père!... Il a vieilli de dix ans.

Vous seriez effrayé des ravages que le chagrin a faits en lui... Et

penser que c'est vous qui êtes cause...

--Moi! s'écria Pascal exaspéré par tant d'hypocrisie. Moi? vous osez

m'accuser?

Il respira avec force, comme pour calmer les violentes palpitations de

son coeur, puis, avec un éclat soudain:

--Supposez-vous que j'aie oublié vos affreuses confidences? Quelle âme

de boue me croyiez-vous donc pour avoir osé me les faire? Oui, vous

m'avez, avec un cynisme incroyable, dévoilé vos projets, expliqué vos

combinaisons, fait toucher du doigt tous les ressorts de votre piège! Et

parce que je restais muet, vous avez cru que j'approuvais vos plans, et

peut-être même que j'aiderais à les exécuter? N'était-ce pas séduisant,

en effet? Cette admirable entreprise était dirigée contre la fortune

d'un pauvre homme incapable de se défendre... Il s'agissait de le

dépouiller, de le détrousser! Et tout le trafic des prêts au moyen

d'hommes de paille, des billets renouvelés avec escompte, augmentation

d'intérêts, était mis en oeuvre, tout le brigandage de la banque véreuse

se donnait carrière... Et moi j'assistais à ces indignités, me demandant

déjà comment je pourrais vous empêcher de poursuivre votre besogne. Je

me taisais, étouffé par le dégoût, pris entre l'horreur que

m'inspiraient vos actes, et la honte d'avoir à les répudier. Ce que j'ai

souffert là, vous ne pouvez le comprendre! J'ai pleuré les larmes les

plus amères qui aient jamais coulé des yeux d'un homme! J'ai voulu fuir,

disparaître, mettre des espaces immenses entre moi et cette iniquité!

J'allais partir... À force d'infamies, vous m'avez contraint à rester!

La fortune ne vous a plus suffi: il vous a fallu aussi l'honneur de ces

malheureux! Vous avez pris le fils dans un de vos traquenards, vous

l'avez accusé, livré, accablé! Et moi, témoin de vos manoeuvres, j'ai

été conduit à me dire que si, m'éloignant, je l'abandonnais, je

devenais votre complice. Ma conscience s'est révoltée. Et, las de

tant d'ignominies, j'ai été entraîné, pour les faire cesser, à

entrer en lutte avec celui dont je porte le nom... Oui! Carvajan

contre Carvajan, comme on dit au Palais!

Fleury laissa passer ce flot de paroles brûlantes, et ricanant:

--J'ai été un niais, dit-il. J'aurais dû tenir ma langue... Mais gageons

que, si Mlle Antoinette était moins jolie, vous seriez moins irrité?

Pascal devint pâle. Il prit le greffier par le bras, et le secouant

rudement:

--Je vous défends de prononcer devant moi le nom de Mlle de

Clairefont!... Le premier usage que je ferai de l'indépendance que j'ai

reconquise sera pour corriger les drôles tels que vous, s'ils se

permettent des familiarités que je juge abjectes! Tenez-vous-le pour

dit, et prévenez vos camarades...

--Hé! là! ne nous fâchons pas! reprit mielleusement Fleury, je suis un

homme pacifique... Je n'avais point l'intention de vous contrarier... Je

n'ai que des idées conciliantes... Voyons! est-ce que vous laisserez

votre père dans le chagrin, sans faire un pas vers lui? Allons! il a été

vif, sans doute, mais vous, vous l'avez exaspéré... Ne peut-on concilier

les choses?

Pascal s'efforça d'être calme; il voulut savoir quelle lâcheté on osait

espérer de lui.

--Qu'entendez-vous par là?

Fleury gratta furieusement ses cheveux indisciplinés:

--C'est vous qui êtes le maître de la situation. Il faut donc être

modéré... Cédez-nous la Grande Marnière!

--Rendez la liberté à Robert de Clairefont!

--Vous savez bien que, maintenant, c'est impossible.

--Oui! il est plus facile de faire le mal que de le réparer!

--Ne consentiriez-vous pas à revoir M. Carvajan?

--À quoi bon?

--Un accord peut se conclure.

--Jamais sur les bases que vous proposez.

--Donnerez-vous donc ce spectacle désolant d'un fils combattant contre

son père?

--En l'empêchant de commettre des actes que je réprouve, ce sont les

intérêts de son honneur que je prends contre lui-même.

--C'est votre dernier mot?

--Mon père a entendu tout ce que j'avais à lui dire... Maintenant je

n'ai plus qu'à agir.

--Prenez garde!

--Oh! je sais ce que je peux attendre de votre cupidité déçue. Vous ne

reculerez pas devant le choix des moyens... Vous n'hésiterez pas à

calomnier, à corrompre. La vérité ne s'en fera pas moins jour. Je ne

négligerai rien pour qu'il en soit ainsi.

Fleury fit un geste de colère, puis, se tournant vers Pascal:

--La paix ou la guerre? Une dernière fois, je vous tends la main...

Pascal regarda le greffier avec un écrasant mépris, et haussant les

épaules:

--À quoi bon? je n'ai rien à mettre dedans!

Et sans ajouter une parole, sans se retourner, il poursuivit son chemin.

Cependant les menaces de Fleury n'avaient pas été platoniques. Les

témoins étaient travaillés avec une audace éhontée. Les Tuboeuf, de

Couvrechamps, avaient reçu, à plusieurs reprises, la visite de Tondeur.

Celui-ci s'était enquis de leurs besoins et les avait longuement

interrogés sur la rencontre qu'ils avaient faite de Robert et de Rose,

en rentrant de l'assemblée. Tuboeuf, ouvrier maçon, avait à compter avec

Tondeur, et il se montrait, depuis la visite du marchand de bois, très

animé et très loquace. Le docteur Margueron avait été pratiqué par

Dumontier et Leglorieux. Il avait une grande fille et point de fortune.

On s'était laissé entraîner jusqu'à lui faire entrevoir un brillant

mariage. On ne lui demandait rien, on s'en rapportait à sa sagacité;

mais il était évident que la condamnation de M. de Clairefont devait lui

être très profitable. Le médecin avait écouté beaucoup, parlé peu. Et la

conviction qu'il avait de l'innocence de Robert s'était accrue de tous

les efforts faits pour établir la culpabilité. Le valet d'écurie, que le

comte avait autrefois presque assommé, s'était éloigné du pays. Sa trace

avait été suivie, et sa présence était signalée à Mortagne, d'où on

allait le faire venir pour déposer.

Ainsi les manoeuvres de la partie adverse étaient poussées avec une

activité extrême. Le bruit courait déjà dans la ville qu'un éminent

avocat, connu comme la plus terrible langue du barreau de Paris, devait

soutenir les intérêts de Chassevent, qui se portait partie civile. Tous

ces récits, rapportés à Clairefont par les Saint-André et les Tourette

qui, décidément, avaient pris fait et cause pour leurs amis, jetaient la

tante de Saint-Maurice dans des transes horribles. Elle aurait voulu

voir Pascal:

--Si encore nous pouvions causer avec lui, savoir ce qu'il pense, ce

qu'il espère! Le métier d'un avocat consiste à rassurer ses clients

d'abord, et à gagner leur procès ensuite. Qu'est-ce que c'est que cet

avocat invisible? L'influence morale de son nom, c'est très bien! Mais,

moi, je n'aurai confiance en lui que quand il aura parlé, en ma

présence, pendant une heure, sans débrider.

Antoinette, cédant aux instances de sa tante, dut écrire à Me

Malézeau pour le prier d'amener Pascal.

Ce fut une des émotions les plus violentes que le jeune homme eût jamais

ressenties, lorsqu'il descendit avec le notaire à la grille de la cour

d'honneur. La trace des affiches jaunes se voyait encore sur les

piliers. C'était près du massif de l'entrée qu'un soir, rôdant le long

du mur du parc, il avait entendu, à son approche, le lévrier gronder et

Antoinette parler doucement pour le calmer. Il arriva dans le vestibule,

sans savoir comment il avait traversé la cour; une porte s'ouvrit, et il

aperçut dans le salon la tante Isabelle, le marquis et la jeune fille.

Un nuage obscurcit ses yeux, le sang siffla dans ses oreilles, il lui

sembla qu'il marchait au milieu des flammes. Il distingua la voix de

Malézeau qui disait:

--Monsieur Pascal Carvajan, que je vous présente, Monsieur le marquis...

Mademoiselle, Monsieur Pascal Carvajan...

Le marquis, pâle sous ses cheveux blancs, sans se lever, agita la main

avec un air riant et dit:

--Qu'il soit le bienvenu.

Le jeune homme s'inclina, et s'assit auprès de la cheminée, sur une

chaise qu'Antoinette lui avança. Le château ne s'effondra pas sur la

tête de ce Carvajan qui devenait l'hôte de Clairefont. La vieille

demeure reconnut en lui un ami: elle se fit souriante et hospitalière.

Le premier quart d'heure de cette visite se passa, pour Pascal, à

essayer de reprendre possession de lui-même, à raffermir sa vue

troublée, à apaiser son coeur palpitant, à rassembler ses idées en

déroute. Il se contraignit à regarder autour de lui.

Dans le salon à boiseries grises finement sculptées le jour entrait

clair, jouant avec les étoffes anciennes des meubles, miroitant dans le

lustre de Venise qui pendait du plafond. Des jardinières garnies de

fleurs occupaient les ouvertures des fenêtres; en face de la cheminée un

piano était recouvert d'une large draperie d'étoffe brodée. Sur un grand

fauteuil le marquis souriait toujours, et parlait d'une voix vide, qui

donnait la sensation d'un grelot. Autour du vieillard, sa fille, ayant à

ses pieds, pareil à un sphinx, son fidèle et nonchalant lévrier, la

tante Isabelle, rouge comme un cratère en éruption, et Malézeau.

Pascal, avec souci, chercha M. de Croix-Mesnil. Il ne le vit pas.

Peut-être était-il dans le château; peut-être avait-il été obligé de

retourner à Évreux pour reprendre son service. Malézeau parlait, et

Mlle de Saint-Maurice lui répondait. Antoinette, grave et triste,

écoutait distraitement. Pascal, par deux fois, sentit les regards de la

jeune fille se poser sur lui. Il n'osa lever les yeux. Il songeait:

Est-ce possible? Est-ce bien moi qui suis dans ce salon auprès d'elle?

Après tant de haine et de dédain, ai-je dompté ses répugnances? Une fois

déjà elle m'a tendu la main, et maintenant voilà qu'elle m'ouvre la

porte de sa maison. Je suis à ses côtés, je la vois, je respire le

parfum qui émane d'elle. Comment tant de bonheur, après tant de

tristesse?

Mais une ombre passa sur son esprit. Était-ce Pascal Carvajan qu'on

recevait, était-ce à Pascal Carvajan que s'adressaient les regards amis

et que s'offraient les mains affectueusement tendues? N'était-ce pas

uniquement au défenseur de Robert, à l'auxiliaire utile et puissant qui

devait contribuer à sauver l'héritier du nom? On ne l'admettait pas: on

le subissait, voilà tout. Et comment le jugeait-on? Qu'y avait-il

derrière cette politesse de gens bien élevés, avec laquelle on lui

faisait bon accueil? Peut-être un ironique dédain pour le renégat, pour

le traître. Qui sait si, en ce moment même, Antoinette ne pensait pas:

«Je me sers de toi, mais je te méprise»?

Il sentit son coeur s'élargir et s'exalter; il se dit: Qu'importe? Est-ce

pour eux que je me suis résolu à briser tous les liens qui me

retenaient, afin de remplir un devoir terrible? N'est-ce pas pour moi

d'abord, pour ma raison, pour ma conscience, pour mon honneur? Qu'ils

pensent donc ce qu'ils voudront!

Il était tout à fait remis, plein de sang-froid et capable d'observer.

Il écouta Malézeau qui disait à la tante Saint-Maurice:

--Il y a une session en novembre, Mademoiselle, et je crois bien que

l'affaire viendra, Mademoiselle, si elle doit venir, vers la fin du

mois... Elle est d'une terrible simplicité, Mademoiselle...

--Et vous nous répondez de ce jeune homme? demanda plus bas la vieille

fille.

--Comme de moi-même.

--L'avez-vous regardé? dit le marquis. Il ne ressemble pas du tout à son

père. Non! non! pas du tout. Il défendra Robert. C'est moi qui en ai eu

l'idée... Et vous savez, ma chère, que j'ai de bonnes idées.

La tante Isabelle jeta un regard inquiet au notaire et, entre ses dents,

murmura:

--Il me fait frémir!

Elle n'eut pas le temps d'achever. Antoinette s'était levée et marchait

vers le perron. Pascal la suivit, entraîné par une force irrésistible.

Le lévrier, s'étirant paresseusement, vint flairer le jeune homme, le

regarda avec ses yeux mélancoliques semblant dire: Je te devine, je sens

que, comme moi, tu es bon, dévoué et fidèle. Et, doucement, il lui lécha

la main.

--Étrange animal! dit Mlle de Saint-Maurice, c'est la première fois

que je ne le vois pas montrer les dents à un étranger. Il n'a jamais pu

souffrir M. de Croix-Mesnil...

Sur le perron, Antoinette s'était arrêtée. Pascal put la regarder à

loisir, et s'enivrer de la dangereuse joie de la posséder là, pendant

quelques instants, à lui seul. Il admira la blancheur délicate de son

teint, la gracieuse courbe de ses épaules, la fière élégance de sa

tournure. Elle était très simplement vêtue d'une robe de cachemire gris

sans aucun ornement. Elle abritait sa tête sous une ombrelle rouge, et

un rayon de soleil indiscret, caressant son cou, donnait aux petites

mèches folles, qui frisaient sur sa nuque, un reflet d'or bruni. Elle

était si charmante ainsi, que Pascal fut tenté de s'agenouiller comme

aux pieds d'une divinité. Il avait tout oublié, ses inquiétudes, ses

défiances, ses amertumes; il ne pensait plus qu'à elle, il ne voyait

plus qu'elle. Tout disparaissait dans le rayonnement céleste de sa grâce

et de sa beauté. Il planait en plein ciel.

En lui parlant, elle le fit tressaillir; il revint sur la terre:

--Vous voyez, Monsieur, dit-elle avec une dignité mélancolique, ce

qu'est notre maison. Triste reste d'une grandeur bien peu digne d'être

jalousée. Mais, telle qu'elle est, nous y sommes chez nous. Et c'est

grâce à vous, je le soupçonne: vous avez trouvé un arrangement qui nous

a permis de continuer à vivre sous ce toit. Je ne suis pas versée dans

les questions d'affaires, mais il me semble qu'un changement si

favorable et si rapide dans notre situation n'a pu être opéré que par

vous. Puissions-nous être aussi heureux quand il s'agira de Robert!

Pascal osa regarder Antoinette, et l'enveloppant des caresses de sa voix

profonde:

--Si, pour avoir du génie, il suffisait de vouloir, je vous répondrais

de sauver votre frère. Mais je ne dois promettre que ce qu'un homme peut

tenir. Soyez sûre, cependant, que je trouverai des forces inattendues

dans la conscience de mon bon droit, et que, plus la cause sera

difficile, plus je ferai d'efforts pour la faire triompher.

Mlle de Clairefont baissa le front en signe d'assentiment, et se

perdit dans une rêverie profonde. Au bout d'un instant, elle soupira, et

ses yeux s'emplirent de larmes. Pascal pâlit et fit un mouvement vers

elle; elle sourit et dit:

--Pardonnez-moi... J'ai tant de chagrin. Je m'oublie...

Elle reprit sa sérénité un peu hautaine:

--Il faudra, Monsieur, que vous ayez la bonté de venir souvent ici. Nous

serons certainement calomniés: il faut que vous appreniez à nous

connaître, que vous viviez de notre existence, afin de pouvoir nous

défendre. C'est un sacrifice que je vous impose, en vous demandant de

fréquenter assidûment une maison où vous ne trouverez qu'un vieillard

malade et des femmes attristées. J'espère que vous voudrez bien vous y

résigner?

Il s'inclina sans répondre. Il tremblait à la fois de crainte et de

joie, ravi de voir les portes du château s'ouvrir devant lui, effrayé en

pensant au trouble que cette intimité allait jeter dans son coeur. Ils se

dirigèrent vers le salon. En entrant, Pascal entendit Mlle de

Saint-Maurice qui disait à Malézeau d'une voix furieuse:

--Mais il n'a pas ouvert la bouche! Jamais un avocat aussi peu bavard ne

pourra sauver l'enfant! Non, vous ne me ferez pas entrer dans la tête

qu'un avocat puisse faire acquitter son client, s'il ne parle pas deux

heures de suite!

Et le marquis de répondre, avec sa petite voix grelottante et vide:

--C'est moi qui ai eu l'idée!... Ne craignez rien, tante... Elle est de

moi... Elle est bonne!

Pascal rejoignit Malézeau, salua le vieillard, la tante Isabelle, et,

reconduit par Antoinette jusqu'à la grille, s'éloigna. Il se présenta

chaque jour à Clairefont, à partir de cette visite et, dès le lendemain,

rencontra M. de Croix-Mesnil.

Il appréhendait vivement de se trouver en rapport avec le jeune

officier. Il revint bien vite de ses préventions. Il vit dans le baron

un homme courtois, réservé, un peu froid, dont il apprécia promptement

le réel mérite. Il se sentit d'autant plus vivement entraîné vers lui

qu'il reconnut, dans celui en qui il redoutait un rival heureux, un

compagnon de tristesse. L'indifférence charmante avec laquelle

Antoinette traitait M. de Croix-Mesnil parut à Pascal le dernier degré

du malheur. Son âme ardente eût préféré de la haine à cette exquise

insensibilité. Il comprit que le baron aimait Mlle de Clairefont et

ne conservait aucun espoir. Le danger de Robert était le dernier lien

qui l'attachât à cette maison où il avait rêvé de vivre heureux. Il y

souffrait maintenant, et n'y venait que par devoir. Il sut trouver des

paroles louangeuses et délicates à l'adresse du défenseur de son ami, et

se conduisit avec un tact raffiné qui lui conquit définitivement Pascal.

C'était un curieux spectacle que celui de ces jeunes gens auprès

d'Antoinette. Tous deux passionnément épris et résolus à n'en rien

laisser voir: l'un, aimable, fin, léger, dissimulant ses sentiments avec

une grâce aisée et correcte; l'autre, sévère, âpre, glacé, avec des

éclats soudains qui illuminaient ses yeux d'une rayonnante inspiration.

Lorsque Pascal lâchait ainsi, involontairement, la bride à sa fougue, un

battement singulier de la paupière, un plissement subit de la lèvre

donnaient au visage de Mlle de Clairefont une gravité recueillie.

Elle ne semblait plus entendre ce qui se disait autour d'elle; on eût

dit qu'elle écoutait une voix intérieure qui lui parlait, impérieuse.

Puis, le jeune homme reprenant son ton mesuré, la physionomie

d'Antoinette redevenait calme. Ces sensations fugitives n'avaient

peut-être été remarquées que par Malézeau qui, avec ses yeux

tourbillonnant derrière ses lunettes d'or, voyait fort clair.

Pendant qu'à Clairefont la vie se traînait ainsi dans l'attente, rue du

Marché l'agitation ne faisait qu'augmenter. La haine déçue, la

convoitise trompée, avaient jeté Carvajan dans un état de fureur qui

faisait craindre pour sa raison. Dans la ville, une réaction se

produisait en faveur des victimes contre le bourreau. L'oppression

matérielle qu'exerçait le banquier sur ses tributaires les laissait

libres de leurs impressions morales. S'il pouvait les contraindre à agir

dans tel sens, il ne pouvait les forcer à penser telle chose. Et la

majorité se déclarait décidément en faveur du fils contre le père.

Carvajan, sans sortir de chez lui, avec l'admirable instinct qui le

guidait toujours, se rendait un compte parfaitement exact de l'état des

esprits. Il se faisait en lui une sorte de répercussion de l'opinion

publique. Il pesait, il comparait, et, avec fureur, il était obligé de

s'avouer qu'entre ce jeune homme, qui n'avait jamais fait de mal à

personne, et lui, le tyran de La Neuville, on n'hésitait pas. Lorsque

Fleury, pour essayer de le calmer, lui disait le contraire, il

l'interrompait avec violence:

--Taisez-vous, imbécile, vous ne savez point de quoi vous parlez! C'est

Pascal qui nous perd! Vous ne le connaissez pas... Je n'aurais pas dû le

laisser revenir. Il retournera comme un gant tous ceux qui

l'entendront... Triple brute que j'ai été, de me brouiller avec lui!

C'est la passion qui m'a emporté!... La passion ne fait faire que des

sottises! Si j'avais raisonné, au lieu de m'emporter, nous aurions eu

Clairefont pour prix de la liberté de ce butor, dont la condamnation ne

sera pour moi qu'une bien mince satisfaction... Je me suis conduit comme

une bête!

Vous même, Fleury, vous n'auriez pas été plus bête que moi!

Et, soulagé par ces injures, il marchait à grands pas dans son cabinet:

--Si je pouvais seulement voir Pascal, peut-être serait-il encore temps

d'arranger les choses... Mais il ne veut pas venir ici... Et moi je ne

peux pas aller chez Malézeau... J'aurais l'air de capituler!... Ah! au

dernier moment, rattraper la victoire, les rouler, quand ils croient

nous tenir! Quel triomphe! Mais comment?

Un jour, vers cinq heures, en descendant de Clairefont, Pascal

s'entendit appeler. Il s'arrêta et, au coin de la Grande Marnière, il se

trouva en présence de son père.

--Puisque tu ne veux pas faire les premiers pas, dit le vieillard, il

faut donc que je les fasse. Veux-tu causer cinq minutes avec moi?

Il entraîna son fils dans le fourré, et, s'asseyant à l'abri d'un pli de

terrain:

--Tu me rends très malheureux, dit-il sourdement. Je ne peux pas

m'habituer à la pensée que tu fais cause commune avec mes ennemis. À mon

âge, quand il me reste si peu de temps à vivre, être séparé de mon fils,

et dans des conditions si cruelles, c'est au-dessus de mes forces!...

Voyons, qu'est-ce qu'il faudrait donc pour mettre fin à cette affreuse

dissension?

--Oh! si vous le voulez sincèrement, cela doit être aisé, dit Pascal

avec joie.

--Eh bien! reviens chez moi, et renonce à défendre Robert de Clairefont.

--Je reviendrai chez vous si vous le désirez, mon père; mais je ne puis

me dérober au devoir que j'ai accepté.

--Mais si tu prends la parole pour ces gens-là, c'est un soufflet que tu

me donnes.

--Non, car je puis faire savoir que c'est avec votre consentement que je

le fais.

--Es-tu donc si engagé vis-à-vis de ces Clairefont? demanda Carvajan

avec une irritation croissante.

--Je suis engagé vis-à-vis de moi-même!

--Pascal! cria le maire.

Il ne continua pas. Et, se parlant à lui-même:

--Ce garçon a une tête de fer!... Jamais il n'entendra raison...

Jamais!... On le berne, pourtant... Mais il est aveuglé par l'amour!...

Il prit son fils par le bras et le secoua:

--Que fais-tu de tes yeux? Tu ne vois donc pas que la demoiselle de

là-haut a pour amant le capitaine de dragons?

--Mon père! cria Pascal qui blêmit. Oh! tenez, je ne vous écouterai pas

davantage.

Il regagna précipitamment la route. Le banquier le suivit, parlant

toujours:

--Ils ne se marient pas... parce qu'ils peuvent se passer du mariage! Ce

n'est pas moi qui ai inventé ceci... Toute la ville l'a répété... Ils

doivent bien rire de toi ensemble!...

Pascal poussa un rugissement, et, se retournant, terrible:

--Taisez-vous! je pourrais, une bonne fois, oublier que vous êtes mon

père!

Carvajan s'arrêta:

--Eh bien! je ne dirai plus rien! Mais ne me quitte pas ainsi. Pascal,

je souffre... Pascal, seras-tu donc intraitable?

Il montra à son fils un visage bouleversé par l'angoisse.

--Adieu, mon père, dit le jeune homme d'un air sombre. J'oublie ce que

vous venez de me forcer à entendre... C'est une dernière preuve de

respect que je vous donne.

Le vieillard lui cria:

--Reste encore un instant...

Il devint très rouge, ouvrit la bouche pour parler et se tut; il parut

en proie à une horrible agitation. Enfin, d'un ton saccadé:

--Tu ne sais ce que tu fais. Tu attires sur toi des colères, dont je ne

pourrai peut-être pas toujours te préserver... Ne passe plus jamais par

ici!... Quand tu iras là-haut, prends la grande route... Adieu!

Il partit, presque en courant, dans la direction de l'auberge de

Pourtois. Pascal rentra chez Malézeau. Il pensa: Mon père a voulu

m'effrayer... Qu'ai-je à craindre?

Il continua à suivre, pour aller à Clairefont, le sentier de la Grande

Marnière. Deux jours plus tard, comme il regagnait La Neuville, vers six

heures, arrivé au détour du sentier, il entendit une détonation, et une

branche de bouleau, brisée à un pied de sa tête, tomba sur le chemin.

D'un bond, le jeune homme se jeta derrière le talus de la route, et, à

l'abri, il attendit, regardant au loin. Dans les rougeurs du soleil

couchant, une petite fumée blanche monta, mais la lande resta déserte.

Celui qui avait tiré ne parut pas. Il s'était enfui au travers des

genêts, ou se cachait dans un trou de marne. Pascal demeura là, quelques

instants, puis, se courbant pour ne pas être vu, il s'éloigna.

--Il n'y a pas à s'y tromper: c'était Chassevent, se dit-il. Mais

comment n'a-t-il pas tiré son second coup?... Il avait le temps...

Peut-être se proposait-il seulement de me faire peur?... Cependant la

balle a passé bien près.

Les recommandations de son père lui revinrent à la mémoire. Évidemment

il se doutait des projets du braconnier. Ne pouvant se faire obéir de

cette brute, il avait au moins essayé de protéger son fils. Allons!

toute tendresse n'était pas morte en lui.

À Clairefont Pascal garda le silence sur l'incident; seulement il prit

un autre chemin.

La semaine suivante l'arrêt de la chambre des mises en accusation fut

rendu, et, avec un gros serrement de coeur, il fallut renoncer à l'espoir

bien faible, conservé jusque-là, de voir Robert exonéré de la prévention

qui pesait sur lui. Le bruit se répandit dans la ville que le comte de

Clairefont venait d'être condamné. Il fallut deux jours pour dissiper

cette erreur. Encore n'y réussit-on pas complètement. La tâche de Pascal

commençait. Il dut s'installer à Rouen, non pas tant pour étudier le

dossier, qu'il connaissait, par avance, aussi bien que le juge

d'instruction, que pour se mettre en rapport avec son client. La

dernière visite qu'il fit à Clairefont fut triste. Le temps avait

changé: une pluie normande tombait lourde et méchante. On eût dit que le

ciel se fondait en eau. Un brouillard impénétrable enveloppait La

Neuville, et les allées du parc roulaient des flots jaunâtres. À l'idée

que Pascal pourrait enfin voir Robert, la tante Isabelle se dressa comme

une furie:

--Je vous accompagne! s'écria-t-elle, le visage flamboyant... Oh! mon

cher enfant, vous n'aurez pas la cruauté de refuser de m'emmener... Je

veux être là, pour recueillir toutes fraîches les paroles que mon pauvre

petit vous aura dites.

--Mais, Mademoiselle, vous lui parlerez vous-même. Je vous obtiendrai un

permis de communiquer.

--Partons, alors!... Pas de retard!... Le temps de faire une valise, et

je suis à vous... Ah! mon cher ami!...

La vieille fille sauta au cou de Pascal et, hors d'elle, courut à sa

chambre.

Antoinette sentit une grande tristesse descendre en elle. Quelle

solitude morne après cette fiévreuse agitation! Elle allait rester dans

ce grand château en tête à tête avec son père. M. de Croix-Mesnil

romprait seul, par ses courtes apparitions, la monotonie de leur

existence. La tante Isabelle partait avec Pascal: l'avenir parut vide à

la jeune fille. Qui donc tenait tant de place dans sa pensée? Était-ce

Mlle de Saint-Maurice, ou l'hôte nouveau de Clairefont? Elle eut un

mouvement de colère contre elle-même, elle se jugea faible et, demandant

à son orgueil la fermeté qui lui manquait, elle accueillit avec une

dignité glacée les adieux du jeune homme.

--Nous ne nous verrons plus avant le jour décisif, dit-il; promettez-moi

que vous serez là. Votre présence apportera une grande force morale à

votre frère. Quant à moi...

Il s'arrêta, puis, avec un accent passionné qu'elle ne lui connaissait

pas:

--Quant à moi, soyez sûre que devant vous, et pour vous, je ferai

l'impossible.

Elle s'inclina sans répondre. Il prit congé du marquis, immuable dans sa

souriante sécurité, et, accompagné de la tante Isabelle, il s'éloigna.

Restée seule avec le vieillard, il sembla à Antoinette que le jour était

plus sombre, la pluie plus maussade, et la bise plus aigre. Elle ne

desserra pas les dents jusqu'au soir, écoutant distraitement son père

qui parlait pour ne rien dire, comme un vieux moulin qui tourne à vide.

Le surlendemain elle eut une joie très vive. Une lettre de la tante

Isabelle lui apporta des nouvelles. La vieille fille avait écrit sous

l'influence d'une émotion extraordinaire: elle avait vu Robert. Et,

effet évident de sa reconnaissance pour Pascal, qui lui avait ouvert les

portes de la cellule, elle s'occupait presque autant du jeune homme que

de son neveu. Elle les confondait dans une sorte de communauté

attendrie:

«Si tu voyais ce pauvre petit, disait-elle, comme il est changé! Il a

maigri et pâli. Quand nous sommes allés le visiter, il m'a paru que les

corridors qu'on nous faisait suivre n'en finissaient pas. Enfin le

geôlier s'est arrêté devant une porte percée d'un judas, il a ouvert, et

nous avons aperçu l'enfant. Il a poussé, en me voyant, un cri de joie,

puis il a reconnu Pascal. Il s'est dressé de toute sa hauteur, et ils

sont restés un instant, tous les deux, face à face. Robert ne savait pas

encore que notre ami devait le défendre. Saisi, il avait oublié ma

présence; il a crié avec une violence terrible: «Que vient faire ici le

fils de M. Carvajan?» Alors l'autre a répondu, de cette voix que tu

connais, et avec une douceur qui m'a été à l'âme: «Défendre l'honneur et

la liberté du fils de M. de Clairefont!...» Ils se sont regardés, comme

s'ils se fouillaient au fond du coeur, puis, avec un grand soupir, ils

sont tombés dans les bras l'un de l'autre. Ils se sont compris en une

seconde. Alors l'enfant, sans y mettre de fierté, ne s'est plus retenu,

et, entre nous deux, il a pleuré longtemps. Nous lui avons tout raconté,

la maladie du marquis et les événements qui ont suivi. Il ne pouvait se

lasser de m'embrasser, de serrer les mains à Pascal. Il t'envoie toutes

ses tendresses et te charge de donner un bon baiser à son père pour

lui... Demain et tous les jours maintenant nous le verrons...»

Antoinette mouilla de larmes cette lettre. Et, dans une rapide vision,

Pascal et Robert enlacés lui apparurent. Ils étaient tous deux confiants

et joyeux. Quelle égalité dans leur affection, et cependant quelle

dissemblance dans leur nature! Pascal, fils de roturier, Robert,

descendant des maîtres du pays; l'un, basané, avec ses cheveux courts et

son large front, son nez fin, ses yeux gris et sa lèvre rasée, respirait

l'énergie et l'intelligence; l'autre, rose, avec les cheveux blonds, le

nez large, les yeux bleus, la longue moustache pendante d'un chef franc,

incarnait l'audace et la force. Contraste frappant et qui dégageait leur

originalité propre. Elle-même, les voyant côte à côte, elle se

demandait, du gentilhomme ou du bourgeois, quel était celui qui avait la

plus fière tournure. Et, pensive, elle ne répondait pas.

La tante Isabelle écrivait maintenant chaque jour, et elle ne tarissait

pas sur le compte de Pascal. Ils s'étaient logés tous les deux chez le

carrossier de Saint-Sever, et faisaient ménage ensemble.

«Je ne peux pas me passer de lui, disait Mlle de Saint-Maurice, et je

crois bien que je lui manquerais. Nous employons nos soirées à causer.

Il me raconte ses voyages... Ah! comme je l'avais mal jugé au début, à

cause de sa timidité!... Car ce garçon est réservé et doux comme une

vraie fille... Il parle, ma chère, pendant des heures entières et il me

tient sous le charme... Jamais je n'aurais pensé qu'un homme pût avoir

la langue si bien pendue! Et maintenant qu'il est en confiance, il me

dit tout... Si tu savais, à cause de nous, ce qu'il a eu à subir!...

Mais il m'a expressément recommandé de ne jamais te parler de cela. Et

tu vois que je suis discrète. Seulement, il y a un petit détail qu'il

faut que tu connaisses, parce qu'il prouve l'inquiétude que cause à nos

ennemis l'appui que nous prête Pascal. Quelques jours avant notre départ

pour Rouen, Chassevent a tiré sur ce cher garçon, à la tombée de la

nuit, dans le vallon de la Grande Marnière. Oui! ces gredins ont essayé

de supprimer notre avocat!... Il a échappé: donc il doit triompher. La

destinée le veut et je l'ai vu dans mes rêves.»

Puis, quelques jours plus tard:

«Le grand moment approche la session est commencée... Pascal m'a fait,

hier matin, visiter le Palais de Justice: une merveille d'architecture.

Et il m'a conduite à la salle des assises, pour m'habituer. J'ai été

saisie. Que c'est majestueux et terrible, cette cour en robes rouges! Il

m'a semblé voir un tribunal de l'Inquisition... Au fond de la salle, un

grand Christ regarde le ciel de ses yeux mourants. C'est vers lui qu'on

tendait la main, autrefois, pour jurer. Car maintenant on ne jure plus

devant Dieu, ce qui facilitera bien le mensonge à nos adversaires...

Mais c'est égal, j'ai confiance. Hier nous avons rencontré Fleury,

Tondeur et Pourtois. Les deux premiers se sont détournés avec des airs

de jésuites, le dernier nous a jeté un regard suppliant. Imagine-toi que

ce gros homme, en quelques semaines, a tellement maigri qu'il est

méconnaissable. La peau de son visage pend ridée et molle. Le poussah

est maintenant mince comme une «anguille». Pascal est convaincu que ce

misérable a fait un faux témoignage et qu'il est dévoré par le remords.»

Enfin une dernière lettre arriva:

«C'est dans trois jours... Comme le temps me paraît long!... Tu

partiras, le matin même, de La Neuville, tu arriveras à dix heures

vingt: ce sera suffisant. Je t'attendrai à la gare de la rue Verte.

L'avocat de Paris est ici: Pascal l'a vu ce matin. Le grand homme est

allé chasser à Malaunay, chez des amis. Il parlera entre deux battues.

Il paraît, dit notre cher enfant, que c'est un gaillard qui «plaide sur

le dos de son client» et qui éreinte la partie adverse. Il est rouge

jusqu'à la moelle des os, et, ce qui le rend si méchant, c'est qu'il n'a

pas encore pu arriver à se faire nommer sénateur. Qu'on le nomme donc,

et qu'il nous laisse tranquilles!... À mesure que le moment terrible

approche, Robert devient plus calme. Il a confiance dans la justice et

dans son défenseur. Il a repris un peu sa mine, mais il n'est pas encore

brillant. Tu verras... Mon Dieu! que je voudrais donc que ce soit

fini!...»

Le matin de son départ, Antoinette, qui avait caché, jusqu'au dernier

moment, à son père la date du procès, dut lui avouer la vérité. Le

vieillard n'était pas encore levé. Il se redressa sur ses oreillers. Le

sourire qui ne quittait plus ses lèvres disparut, et la pensée revint

éclairer son regard. Il dit de sa voix des anciens jours:

--Ma fille, nous subissons une rude épreuve. Va assister ton frère, va

tenir ma place et affirmer, par ta présence, la certitude que nous avons

qu'un Clairefont n'a pas pu manquer à l'honneur. Porte ma bénédiction à

mon fils, et, quoi qu'il arrive, dis-lui que je ne douterai jamais de

son innocence.

Le vieillard posa la main sur la tête de sa fille, et doucement:

--Va, mon enfant, et du courage.

La Grande Marnière · 第 19 / 22 题