Trois jours plus tard, dans le salon du château, devant la famille
rassemblée, Me Malézeau rendait compte de diverses opérations dont il
avait été chargé. Le passif du marquis était complètement liquidé, et un
acte d'association, entre Pascal et M. de Clairefont, assurait
l'exploitation de la Grande Marnière. Le fils de Carvajan, devenu
commanditaire, mettait à la tête de l'établissement un directeur de son
choix et constituait le fonds de roulement. Un partage égal des
bénéfices éventuels devait avoir lieu entre lui et le marquis, l'un
ayant apporté son argent, l'autre ayant donné son établissement.
Robert, pris d'un beau zèle, avait demandé à s'employer dans l'affaire,
et Pascal lui avait désigné un poste où il pourrait, au grand air,
dépenser utilement sa puissante activité de corps. Chassevent, mandé à
l'étude, après avoir gémi sur le malheur qui l'avait privé de sa chère
bonne petite fille, avait consenti, moyennant le payement d'une somme de
deux mille francs, à quitter le pays. Comme le vagabond se lamentait
sur la modicité du prix, le notaire lui avait dit rudement, en le
regardant dans le blanc des yeux:
--Deux mille francs donnés par le marquis, et une balle tirée sur M.
Pascal, ça fait le compte! Si vous n'êtes pas content je vous ferai
payer par le procureur de la République.
Le coquin, sans répliquer, était parti pour Louviers, où il avait de la
famille. Après avoir donné toutes ces explications, Malézeau avait
demandé quelques signatures.
--Vous m'excuserez, monsieur le marquis, si je mets tant de
précipitation à régler toutes ces affaires, mais M. Pascal part demain,
et alors...
--Il part? dit la tante de Saint-Maurice avec éclat. Et où va-t-il?
--Je l'ignore, Mademoiselle, dit le notaire dont les yeux papillotèrent.
Je ne crois pas cependant que M. Pascal ait l'intention de quitter le
continent.
--En vérité? C'est bien heureux! s'écria violemment la tante Isabelle.
Il ne manquerait plus qu'il allât encore en Amérique, dans des contrées
où la fièvre jaune s'attrape, comme ici la grippe! Mais pourquoi s'en
va-t-il? Quelle rage a-t-il de voyager?
--Mon Dieu, Mademoiselle, reprit Malézeau, que voudriez-vous qu'il
devînt dans ce pays-ci? Il a rompu toutes relations affectueuses avec
son père, il s'est fait des ennemis implacables de tous ceux qui
convoitaient un morceau du domaine. La vie lui serait insupportable. Et,
quel que soit mon chagrin de le voir s'éloigner, car nous avons pris
l'habitude de le traiter comme l'enfant de la maison, Mme Malézeau
et moi, et il nous manquera singulièrement, je ne puis cependant pas lui
déconseiller une résolution que je trouve courageuse et sage.
--Pourquoi courageuse? Pourquoi sage? dit la vieille fille d'un air
menaçant.
Le notaire devint froid, et dit:
--M. Pascal a d'autres motifs que je ne puis révéler.
Un silence profond suivit ces paroles. Personne n'était plus à la
conversation. Robert et Croix-Mesnil pensaient aux motifs cachés que
Pascal pouvait avoir de s'éloigner: le premier, avec la surprise
brouillonne d'un homme qui ne s'est jamais arrêté à observer ce qui se
passe autour de lui, le second, avec la pitié mélancolique d'un amoureux
qui, sans espérance, constate que son rival souffre autant que lui-même.
Antoinette, assise auprès de la fenêtre, dans la pâle tiédeur d'un
soleil de novembre, avait laissé tomber sa broderie sur ses genoux, et,
les mains inactives, les yeux demi-clos, semblait sommeiller. Elle ne
dormait pas, cependant. Son souvenir venait d'évoquer ce Jacob luttant
avec l'ange, qui formait le sujet d'un des vitraux de l'église de
Clairefont. Elle voyait le pasteur biblique, avec ce teint brun, ce
front élevé, cette barbe brune et ces yeux gris, qui le faisaient si
étrangement ressembler à Pascal. C'était bien lui, opiniâtre et
passionné, qui était resté en servage, pendant quatorze années, pour
obtenir de Laban sa fille Rachel. La tâche ne l'avait pas rebuté et il
avait fini, triomphant de toutes les résistances, par conquérir celle
qu'il désirait. Le fils de Carvajan n'avait-il pas eu le même courage,
inspiré par le même amour?
Antoinette le revit dans le chemin creux, l'abordant pour la première
fois. Comme il était insouciant et tranquille! Il revenait des lointains
pays vers le toit paternel. Il jouissait délicieusement du plaisir de
revoir les plaines et les bois familiers à son enfance. Et, brusquement,
il s'était trouvé jeté en pleine lutte, et le premier nom prononcé
devant lui avait été celui de l'ennemi de son père. La jeune fille
entendait vibrer encore sa propre voix disant: «Je suis Mlle de
Clairefont!» Avec quelle fierté ombrageuse il avait riposté: «Moi, je
suis Pascal Carvajan!» Ne semblaient-ils pas deux ennemis arborant leur
drapeau et mesurant leurs armes? Non! ils ne devaient pas se combattre.
Dès le premier regard, tout avait été fini, et, en lui, elle n'avait
plus compté qu'un ardent défenseur. À partir de ce jour-là, elle l'avait
deviné rôdant autour d'elle dans l'ombre, épiant ses joies et ses
chagrins, n'ayant aucun espoir, et cependant s'attachant à elle par les
liens mystérieux d'une constante communion d'âme. Puis c'était la scène
du bal, avec les provocations de son frère, la frémissante colère de
Pascal, son intervention à elle, s'excusant, quand, d'un mot, elle
pouvait faire tomber à genoux celui devant qui elle s'humiliait. Et
enfin, après de nouvelles angoisses, son arrivée dans la sombre maison
de Carvajan. Avec quel accent il lui avait dit: «Vous ne serez frappée
ni dans votre fortune ni dans vos affections, je m'y engage, sur
l'honneur...» Elle avait répondu dans un élan de coeur: «Je vous en
garderai une éternelle reconnaissance...» Il avait tenu sa promesse,
lui; il avait, au prix des plus héroïques sacrifices, réhabilité Robert,
et sauvé le domaine. Et elle, qu'avait-elle fait pour lui prouver sa
gratitude? Quelques larmes versées, un serrement de mains échangé, telle
avait été la récompense qu'elle lui avait accordée. Et sans doute ils
étaient quittes. Elle pouvait le laisser partir sans regrets et sans
remords. Après avoir tant souffert pour elle, il allait souffrir par
elle.
Un éclat de voix de la tante Isabelle arracha Mlle de Clairefont à sa
rêverie. Robert et Croix-Mesnil avaient conduit Malézeau sur la
terrasse, et la vieille fille causait avec son beau-frère.
--Eh bien, mon cher ami, moi, si j'avais trente ans de moins,
s'écria-t-elle violemment, je vous garantis que je me serais arrangée de
façon à le faire rester!
--Allons, tante, dit le marquis, vous êtes trop impétueuse!
--C'est pour faire compensation avec ceux qui sont trop flegmatiques!
--Je vous ai connu des idées plus exclusives. Vous n'admettiez pas qu'un
homme existât en dehors de l'aristocratie...
--Eh! regardez comme elle s'est conduite avec nous, votre aristocratie!
Il a fallu que ce brave Pascal se déclarât en notre faveur, pour que nos
voisins de Sainte-Croix et d'Édennemare nous fissent bonne mine. Avant
que ce roturier prît notre défense, tous nos nobles amis nous
tournaient le dos... Lui, il a été chevaleresque!... Il n'est pas né...
C'est vrai... Mais il est du bois dont nos anciens rois faisaient de
grands généraux, de grands ministres, et, finalement des ducs et pairs.
--Ma chère soeur, ce n'est pas moi qui vous contredirai. Je croyais être
le seul libéral qu'il y eût dans la famille... Nous sommes deux
maintenant, à ce que je vois. Seulement ne parlez pas si fort... Vous me
fatiguez la tête, que je n'ai pas encore bien solide, et vous allez
réveiller Antoinette.
--Elle dort!... Est-ce possible? Quand elle devrait être dans une
agitation au moins aussi violente que la mienne! Et c'est moi qui ai
élevé cette fille-là! Elle était plus émue le jour du procès! Mais,
passé le péril, au diable le sauveur!
--Ma soeur!
--Je dis ce que je pense. Je suis bon cheval de trompette... Je n'ai
jamais reculé devant l'obstacle!...
--Tante, vraiment je crois que vous aimez ce garçon plus que nous!
--Et quand bien même! Ne serait-ce pas juste? Il ne nous devait rien, et
il nous a donné tout!... Au fait, je suis bien sotte de m'échauffer...
On ne me demande pas de conseils... À l'avenir je garderai mes idées
pour moi.
Antoinette fit un mouvement et la tante se tut.
--Ces messieurs sont sur la terrasse? dit la jeune fille. Je suis tout
engourdie: je vais marcher un peu.
Elle se leva et descendit lentement les degrés de pierre du perron.
Elle entendit derrière elle la tante Isabelle qui disait au marquis:
--Vous en penserez ce que vous voudrez, mais moi cela me passe!...
Regardez-la, aller, venir, froide et posée!... Ou bien elle est aveugle,
de ne pas voir que ce garçon se meurt d'amour pour elle, ou bien elle
est de marbre.
Un discret sourire passa sur les lèvres de Mlle de Clairefont, sa
figure s'éclaira comme un beau paysage doré par un rayon de soleil. Elle
rejoignit le groupe des promeneurs et, prenant le bras de Malézeau,
insensiblement elle en vint à prononcer le nom de Pascal. Le notaire,
comme s'il n'eût attendu qu'un signal pour dévoiler complètement les
projets de son ami, se répandit en détails. Le jeune homme comptait se
fixer à Paris, où il était sûr d'avance de se créer promptement une
importante situation au Palais. Protégé par des Sociétés puissantes, il
avait une clientèle toute prête. Il refusait actuellement de se
présenter à la députation, mais il était certain de passer dans
l'arrondissement de La Neuville, quand il lui plairait. Le bon Malézeau
prit même un malin plaisir à insinuer que, très certainement, dans le
monde des grandes affaires où il se trouverait lancé, Pascal serait à
même de faire un très brillant mariage. Mais Antoinette ne manifesta ni
chagrin ni satisfaction; elle se montra indifférente, et son visage
resta calme. Elle parla même avec une tranquillité qui sembla à Malézeau
de la sécheresse, et, ayant voulu trop apprendre, le notaire ne sut
rien.
Une heure avant le dîner, Pascal arriva: il était pâle et abattu. Il fit
effort pour causer et se montrer aimable, mais il ne put y parvenir. La
tristesse, qui était en lui, reparaissait malgré tout. Les yeux de la
tante Isabelle se fixèrent sur le jeune homme avec pitié et se
reportèrent sur sa nièce avec indignation.
Antoinette, impassible, montra une charmante liberté d'esprit. À
plusieurs reprises elle dit à Pascal:
--La Neuville est bien près de Paris. Vous reviendrez nous voir?
Elle parlait avec une gaieté singulière qui mit des larmes dans les yeux
du jeune homme. Sentant qu'il allait ne plus pouvoir dominer son
émotion, il gagna le perron, et y fut rejoint par M. de Croix-Mesnil.
Mlle de Clairefont les suivit du regard avec surprise, et, se levant
vivement, elle s'approcha d'une fenêtre.
Le baron et Pascal longèrent lentement la plate-bande de fleurs. M. de
Croix-Mesnil, du geste, désigna un banc de pierre adossé à la muraille,
et Pascal s'y laissa tomber. Bientôt ils parlèrent avec animation.
Antoinette, prise d'une inquiétude irraisonnée, devint un peu pâle. Elle
pensa:
--Que peuvent-ils avoir à se dire?
Au-dessus des deux jeunes gens, la fenêtre de la chambre de Robert
s'ouvrait, protégée contre le regard par les persiennes. De là on
pouvait tout entendre. Une rougeur ardente monta aux joues de la jeune
fille, et ses yeux brillèrent de curiosité. Mais écouter, ne serait-ce
pas très mal? Antoinette, entraînée par un violent désir de savoir,
déjà s'était élancée hors du salon, et, sans répondre à son frère qui
lui criait: «Où vas-tu?» elle se dirigeait vers la tourelle. Légère
comme une biche, elle escalada l'escalier et poussa la porte de la
chambre. La fenêtre était entre-bâillée. Silencieuse, retenant son
souffle, elle pencha son visage vers les minces lames de bois, et,
passionnée, écouta les voix qui montaient, distinctes et nettes, de la
terrasse.
--Tout ce que vous avez fait pour elle, disait Croix-Mesnil, j'avais
rêvé de l'accomplir... Je vous ai ardemment envié, mais pas un instant
je ne vous ai haï... Je vous sentais trop nécessaire.
--Hélas! maintenant c'est fini! répondit douloureusement Pascal... Et,
de nous deux, celui qui est enviable, c'est vous, puisque vous restez.
--Pourquoi partez-vous? demanda doucement Croix-Mesnil.
--Je pars, reprit Pascal avec une violence soudaine, parce que rester
est au-dessus de mes forces, parce que chaque jour augmente ma tendresse
et redouble mon désespoir, parce que je ne sais rien de plus horrible
que d'avoir rêvé le bonheur et de ne pas l'obtenir, parce que... Eh! à
quoi bon vous dire tout cela? Vous devez me comprendre, puisque vous
l'aimez comme moi, et que, comme moi, elle ne vous aime pas!
--Elle ne m'aime pas, c'est vrai, répéta le baron. Mais vous...
Il poussa un profond soupir, puis, d'une voix altérée:
--Mais, vous, Pascal, elle vous aime.
--Que dites-vous?
--Je dis ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est digne! Oh!
combien vous êtes heureux d'avoir pu vous dévouer et vous sacrifier pour
elle! Son coeur est un trésor, et il vous appartient. Croyez-en un homme
aimant, dont la clairvoyance n'a pu être trompée, qui s'est plu à
acquérir la certitude de son malheur et qui en a horriblement souffert.
Elle vous aime, et elle le doit, et elle est trop noble, trop grande,
trop généreuse, pour ne pas vous aimer. Si elle ne vous aimait pas, elle
ne serait pas la femme qu'elle est. Allez, réjouissez-vous, et ne partez
pas: elle vous aime!
Pascal prit la main de Croix-Mesnil et la serra.
--Votre peine me fait mal, dit-il avec un accent profond.
--Non! ne regrettez rien! Ce qui est devait être. Il eût été bien
désolant qu'il en fût autrement. À une âme comme la sienne il fallait un
coeur comme le vôtre. Vous seul pouviez la rendre heureuse, et c'est ma
seule espérance, c'est l'unique consolation que je veuille emporter. Je
l'ai chérie pour elle, et non pour moi-même, et je crois en donner la
preuve en vous parlant comme je le fais...
Pascal hocha tristement la tête.
--Entre elle et moi, il y a un abîme. Je m'appelle Carvajan...
--Vous vous appelez: l'homme qu'elle aime, dit Croix-Mesnil.
Ils restèrent absorbés pendant un temps assez long, suivant chacun
leurs pensées, puis ils se levèrent.
--Je n'ai pas annoncé mon départ, dit le baron, et cependant je partirai
demain, moi, et pour ne plus revenir. Disons-nous adieu. Je ne vous
souhaite rien: vous avez tout. Mais vous, souhaitez-moi d'oublier.
Pascal ne répondit pas. Il ouvrit ses bras. Croix-Mesnil s'y jeta. Et
ces deux rivaux s'étreignirent comme deux frères.
Derrière la persienne, Antoinette se tenait debout, immobile. Les jeunes
gens s'étaient éloignés qu'elle restait encore là, comme si le son de
leurs paroles vibrait encore à son oreille. Elle se retourna, vit la
chambre qui s'étendait obscure devant elle, et, avec un tressaillement,
se rappela ce jour si triste où elle s'était enfermée là pour lire la
première lettre de la tante Isabelle. Elle retrouva toutes ses
impressions, toutes ses craintes, toutes ses espérances. À cette table,
elle s'était accoudée, dans un complet anéantissement moral et physique.
Le papier de ce buvard gardait la trace de ses larmes. L'horizon était
bien noir alors, et maintenant il était bleu et riant! En quelques
semaines, par la toute-puissante volonté d'un homme amoureux, tout avait
été sauvé. Comme un écho des soupirs passés, un vague murmure se fit
entendre dans l'ombre, et, avec une ardente reconnaissance, Mlle de
Clairefont, joignant les mains, s'écria d'une voix étouffée:
--Mon Dieu! combien je vous remercie!...
Elle passa son mouchoir sur son visage, et sortit. Quand elle revint
dans le salon, la tante Isabelle, qui avait le regard perçant, remarqua
que la jeune fille avait les yeux rouges comme si elle venait de
pleurer. Elle en fut presque heureuse. L'impassibilité de sa nièce la
confondait.
Le dîner se traîna morne, malgré les tentatives de Robert pour animer la
conversation. Chacun des convives était absorbé par de graves
préoccupations, et ne prêtait aux propos échangés qu'une oreille
distraite. Pendant la soirée, Antoinette se mit au piano, et, pour la
première fois, chanta devant Pascal. Elle avait une voix de
mezzo-soprano, aux notes puissantes et pures. Elle choisit, comme au
hasard, l'admirable air de la _Reine de Saba_, et fit frissonner le
jeune homme par l'expression triomphante et passionnée qu'elle mit dans
la reprise:
Plus grand dans son obscurité
Qu'un roi paré du diadème,
Il semblait porter en lui-même
Sa noblesse et sa majesté!
Elle lui adressa visiblement ces paroles. Elle l'en enveloppa comme d'un
manteau de pourpre, et l'en orna comme d'une couronne. Pendant une
minute, leurs deux âmes furent en contact, et il parut que quelque chose
d'elle allait vers lui. Un nuage passa sur les yeux de Pascal. Quand il
put regarder et voir, la jeune fille avait attaqué, avec un brio plein
d'indifférence, l'air célèbre du _Barbier_: «Una voce poco fa...» et
elle vocalisait avec une sûreté qui démentait toute émotion.
Pascal eut un accès de désespoir. Il se dit: «Je suis lâche de rester là
à me faire déchirer le coeur, comme à plaisir. M. de Croix-Mesnil se
trompe, et moi-même je perds la raison. Allons! une minute de
résolution. Partons, et que ce soit à jamais fini!» Il se leva vivement,
et, allant à la tante de Saint-Maurice:
--Je vous prie de m'excuser, Mademoiselle: j'ai encore beaucoup de
préparatifs à faire... Il faut que je me retire...
--Comment! déjà? demanda la vieille fille. Mais, au moins, nous vous
verrons encore demain?
--Je ne crois pas, répondit-il d'une voix tremblante... À mon grand
regret...
--À quelle heure partez-vous?
--À deux heures.
--J'irai donc vous dire adieu, demain matin, s'écria Robert. Je
déjeunerai avec vous, chez notre cher ami M. Malézeau...
--Adieu, monsieur le marquis, adieu, Mademoiselle, balbutia Pascal.
--Souvenez-vous, dit le marquis, qu'à Clairefont, vous serez toujours
chez vous.
Le jeune homme s'inclina sans répondre; un flot amer lui montait du coeur
aux lèvres.
--Adieu, répéta-t-il.
La main d'Antoinette se tendit. Il la serra, et la trouva tiède et
douce, quand la sienne était glacée. Il jeta à celle qu'il adorait un
regard désolé; il lui découvrit dans les yeux un rayon de tendresse et
de pitié. Elle semblait lui dire:
--Mais ose donc, pauvre sot, tombe à mes pieds, crie, pleure, mais agis!
Ne sais-tu donc rien deviner?
Pascal serra les poings avec colère: «Si elle ne fait pas les premiers
pas, c'est qu'elle a plus de fierté que de tendresse, et alors je dois
la fuir.»
Un adieu, qui ressemblait à un sanglot, tomba de nouveau de ses lèvres.
Il saisit le bras de Malézeau, et l'entraîna. Il ne reprit possession de
lui-même qu'au milieu de la côte de Clairefont, bercé par le mouvement
du cabriolet du notaire. Il aperçut les lumières du château qui se
perdaient dans les arbres, et, avec un horrible déchirement, il comprit
que tout était fini.
Arrivé chez Malézeau, il serra silencieusement la main de son ami, et
monta s'enfermer dans sa chambre. Là, il eut un accès d'horrible
désespoir. Il ne voyait plus s'ouvrir devant lui qu'une existence
inutile et vide. Pour qui ferait-il des efforts désormais, pour qui
rêverait-il la fortune et la renommée? Un amour immense et désespéré
avait tout envahi, âme et corps, en lui. Antoinette devait être sa
pensée unique et dévorante. Il poussa des cris de rage, et se répandit
en blasphèmes. Il maudit le jour où il était revenu dans ce pays où le
malheur l'attendait. Il appela, avec un accent déchirant, la jeune
fille. Il lui adressa les reproches les plus cruels. Elle avait été
fausse et ingrate. Elle l'avait ensorcelé pour le mieux perdre. Et,
maintenant qu'il ne pouvait plus la servir, elle le rejetait avec
dédain. Puis il fit un retour sur lui-même, et eut honte de ses
violences. Il demanda pardon à celle qu'il adorait. Il s'accusa de
l'avoir mal jugée. Elle ne lui avait jamais fait aucune promesse. Ses
espérances, ses illusions, elle ne les avait pas encouragées. N'était-il
pas encore trop heureux d'avoir pu se dévouer pour elle? Croix-Mesnil
était jaloux même de ce bonheur! Il s'écria dans le silence: «Non! tu ne
me devais rien, j'étais ton serviteur, ta créature. Tout de moi
t'appartenait... Tu as disposé de ton bien!... Et la joie que j'ai eue à
te le donner a été ma récompense... Je t'aime et je te bénis, jusque
dans les souffrances que tu me causes!»
La nuit s'écoula pour Pascal dans ce désordre et dans ces angoisses. À
l'aube il retrouva un peu de calme. Le jour renouvela ses tortures. Il
n'avait plus que quelques heures à respirer le même air qu'Antoinette.
Le coeur serré, il descendit dans le cabinet de Malézeau. Le notaire
était absent. Pascal écrivit quelques lettres, et, vers dix heures, se
disposa à aller rue du Marché, faire, ainsi qu'il l'avait promis, ses
adieux à son père. En marchant, il passa devant une glace. L'image qu'il
y vit lui fit pitié. Il adressa un sourire d'encouragement à ce
malheureux qui le fixait de ses yeux creusés par la douleur. En proie à
une torpeur qu'il ne pouvait vaincre, il s'arrêta, devant la fenêtre qui
donnait sur le jardin, à regarder, par-dessus les toits des maisons
voisines, la colline de Clairefont qui s'étageait, blanche, couronnée de
noires futaies. Dans ce domaine, Antoinette était maintenant en sûreté.
Il avait brisé les haines, annihilé les convoitises. Elle serait
heureuse et libre. Et c'était à lui qu'elle le devrait. Une sensation
d'une douceur exquise rafraîchit son coeur.
--Qui sait? se dit-il, peut-être arriverai-je à transformer mon amour en
de la simple amitié, et je la reverrai alors sans danger. Oh! la
revoir!... La revoir! Lâche que je suis, c'est mon seul rêve, et je
tente vainement de me tromper moi-même!...
Il prit sa tête dans ses mains, et essaya d'éloigner ces pensées qui le
torturaient. Il resta quelques minutes ainsi, prêtant l'oreille aux
bruits extérieurs, et s'efforçant de ne plus voir ce fantôme charmant
qui hantait perpétuellement son souvenir. Il lui sembla que la porte de
la maison venait de s'ouvrir, il distingua des pas, et, dans le
vestibule, la voix de Malézeau dit: Il est dans mon cabinet.
Pascal ressentit une violente commotion, son coeur battit avec force. Qui
donc venait pour lui?
La porte s'ouvrit, le notaire parut, et, ainsi que le jour mémorable où
il était entré dans le cabinet de Carvajan, il dit:
--J'ai là une dame qui désirerait vous parler!
Pascal poussa un cri et s'élança. Antoinette était devant lui, vêtue de
la même robe, coiffée du même chapeau qu'elle portait lorsqu'elle
s'était présentée pour intercéder en faveur de son frère. Elle était
aussi pâle, mais ce n'était pas de douleur et de crainte. Ils restèrent
un instant à se regarder, elle souriante, lui tremblant. Enfin elle dit
avec une grâce adorable:
--Une fois encore, il faut que je vienne à vous. Seulement, aujourd'hui,
ce n'est pas pour mon frère seul que je veux vous parler... C'est pour
tous les miens. Vous avez entrepris d'assurer notre bonheur. Eh bien, il
faut que vous le sachiez, votre oeuvre est incomplète. Robert est triste,
ma tante se désespère, en pensant qu'ils ne vous verront plus...
Elle fit un geste de charmante coquetterie.
--Que faudrait-il donc pour vous décider à rester?... Si vous n'êtes pas
trop exigeant, peut-être pourrons-nous vous satisfaire...
Comme il restait éperdu, n'osant pas comprendre, ayant peur de parler,
Mlle de Clairefont fit un pas vers lui, et, avec une tendresse
profonde:
--Vous avez un jour, pour moi, sacrifié votre présent, votre avenir,
donné votre vie tout entière. Voulez-vous, en échange, accepter la
mienne?...
Pascal poussa un cri, ses yeux s'obscurcirent, il tendit vaguement les
bras, il sentit sur ses lèvres les cheveux doux et parfumés
d'Antoinette, une ivresse triomphante le saisit, et il lui sembla qu'il
était emporté en plein ciel.
* * *
* * *
* * *
Pascal et sa femme se sont installés à Paris: ils passent tous les ans
l'été à Clairefont. Les prévisions de Malézeau se sont réalisées. Le
jeune avocat a remporté de brillants succès et, cédant aux
sollicitations de ses amis, il s'est présenté à la députation.
Sourdement appuyé par son père, il a été nommé avec une écrasante
majorité. Robert, tout à fait rangé, travaille sérieusement, et il est
question pour lui d'un mariage avec Mlle Saint-André l'aînée. La
Grande Marnière, habilement dirigée, est devenue une mine d'or. Le
brûleur du marquis y a été installé et donne d'excellents résultats.
Antoinette, heureuse, a eu la générosité d'oublier le mal que son
beau-père a fait à tous les siens. Mais elle ne le voit pas et ne parle
jamais de lui. Le jour où le tyran mourra, avec sa succession une belle
maison de retraite pour les vieillards sera construite à La Neuville. En
attendant, le bonhomme se porte très bien et continue les affaires.
Lorsqu'on lui parle de la prospérité prodigieuse de l'exploitation
conduite par Pascal, le banquier hoche la tête et dit:
--Oui, c'est très beau, mais, pour remettre tout sur pied, il fallait un
Carvajan.