IX

Les heures qui suivirent furent affreuses. Croix-Mesnil se multipliait,

mais ne pouvait rassurer Antoinette sur l'état de son père. Le docteur

Margueron, parti, dès le matin, pour une tournée dans les environs, ne

vint qu'à sept heures du soir. Il trouva le marquis très agité avec un

côté de la face convulsé. Il prescrivit des sinapismes appliqués aux

jambes, et des sangsues à la base du crâne, si la congestion augmentait.

Il ne dissimula pas la gravité de la situation, et promit de revenir le

lendemain matin.

Installée au chevet de son père avec le baron, la jeune fille passa les

instants les plus douloureux de sa vie. Dans l'obscurité de la chambre,

elle écoutait la respiration saccadée du malade, entrecoupée par des

paroles sans suite. Assise près de la table, éclairée par une lampe,

elle regardait l'ami dévoué qui, à la première nouvelle du malheur,

n'avait pas hésité à accourir. Ils se taisaient tous deux. Navrée

jusqu'au fond de l'âme, le corps anéanti, Antoinette était obsédée par

des idées désolantes. Elle ne pouvait même pas concentrer uniquement sa

préoccupation sur ce pauvre homme qui gémissait sourdement, en proie à

un violent délire. La moitié d'elle-même s'en allait vers son frère dont

le danger moins immédiat était cependant plus grand encore. Quel

calvaire elle avait à gravir, la pauvre fille, et combien pesante était

sa croix! Tous ses nerfs étaient détendus, elle se sentait sans force.

Sa tête lui paraissait lourde et brûlante: elle eût donné beaucoup pour

pleurer. Il lui semblait que, si la source de ses larmes s'était

ouverte, elle s'y serait rafraîchie et calmée. Mais ses yeux restaient

secs, enfoncés sous ses sourcils, comme tirés à l'intérieur par l'effort

de la pensée.

À dix heures, le vieux Bernard entra sur la pointe du pied, et demanda

si on ne voudrait pas souper. Antoinette secoua négativement la tête.

Alors Croix-Mesnil la supplia de descendre avec lui. Elle n'avait pas

mangé depuis le matin, il fallait qu'elle conservât des forces pour

soigner son père. Elle se laissa arracher la promesse de prendre un

potage, mais elle demeura dans la chambre de son malade.

Revenu auprès d'elle, le baron essaya de la soustraire à sa sombre

méditation. Ils causèrent tout bas, précaution inutile, car le marquis

était hors d'état de rien comprendre, et les mots qui frappaient son

oreille n'éveillaient plus aucun écho dans son esprit. Le calme de

Mlle de Clairefont effraya le jeune homme. Il eût préféré la trouver

exaltée. Elle raisonnait sur les événements qui venaient de se produire

avec une lucidité et un sang-froid absolus. Elle n'avait plus aucun

espoir et voyait la situation désespérée. Elle interrogea elle-même le

baron sur l'effet produit par l'arrestation de Robert. Enfermée dans la

solitude et le silence de Clairefont, elle ignorait complètement ce

qu'on pensait et ce qu'on disait au dehors. Elle savait seulement par le

billet de la tante Isabelle que les journaux avaient divulgué l'affaire.

Du reste, c'était ainsi que Croix-Mesnil avait été informé. Un officier

lui avait apporté le _Courrier de l'Eure_, et, avec un affreux

saisissement, il avait lu le récit du meurtre et appris l'arrestation du

prétendu meurtrier. Il avait aussitôt demandé une permission de

vingt-quatre heures et était parti en toute hâte. Les autres journaux du

département l'avaient renseigné sur les tendances de l'opinion publique.

Deux courants s'établissaient déjà: l'un favorable à Robert, l'autre

contraire. Malheureusement, le second était beaucoup plus puissant que

le premier. La passion politique, habilement excitée par les partisans

de Carvajan, était en jeu. Les journaux radicaux débordaient

d'imprécations lancées contre «les gaietés sanguinaires de ces derniers

représentants de la féodalité, qui croyaient pouvoir encore disposer,

suivant leur monstrueux caprice, de l'honneur et de la vie des

prolétaires». Chassevent, appelé «vénérable vieillard» et «honnête

travailleur», était représenté pleurant la fille, appui de sa

vieillesse. Le tout se terminait par un chaleureux appel à la fermeté

des magistrats et à la rigueur du jury, car le crime abominable méritait

un châtiment exemplaire.

Croix-Mesnil se garda bien de laisser soupçonner à Antoinette ces

excitations basses et ces fangeuses colères. Il ne dit pas non plus

qu'au moment de quitter Évreux il avait reçu de son père une dépêche le

mettant en garde contre l'ardeur irréfléchie d'un premier mouvement, et

l'engageant à se tenir à l'écart de la famille de Clairefont. «La

rupture n'est pas venue de toi, disait le prudent magistrat, profite de

la situation qui t'est faite, et ne te compromets pas. Toutes les

preuves matérielles accablent le malheureux Robert. Il n'y a pour lui

que des présomptions morales, et bien faibles.» Le capitaine mit la

dépêche dans sa poche et partit tout courant. Il avait un de ces coeurs

simples qui croient ne pas faire assez quand ils ne font pas trop.

Antoinette était malheureuse, son frère accusé, calomnié: ce n'était pas

le moment de se tenir à l'écart, comme le lui télégraphiait son père,

mais bien de se rapprocher. Et il était venu.

L'un près de l'autre, lui très triste, elle bien pâle, ils parlaient

dans la demi-clarté de la lampe baissée, comme pour la veillée d'un

mourant. Par instants ils s'arrêtaient pour écouter le vieillard qui,

dans son délire, prononçait des phrases menaçantes et riait lugubrement.

Et ces paroles douloureuses, marmottées entre les dents serrées, avec un

frisson les ramenaient impitoyablement à l'affreuse réalité.

--Carvajan, toujours! C'est lui qui a accusé Robert, n'est-ce pas?

demanda Croix-Mesnil.

--M. Malézeau le croit... Et comment pourrions-nous en douter après ce

qui s'était passé la veille? Il s'est vengé d'une façon foudroyante de

l'affront que mon frère lui avait infligé. Hélas! nous avons travaillé à

notre malheur de nos propres mains, et, en beaucoup de circonstances,

nous avons été bien imprudents. Nous devons accuser nos ennemis, mais,

pour être justes, commençons par nous accuser nous-mêmes.

Et, comme une protestation contre cette franchise et cette humilité, la

voix sifflante du marquis, s'élevant dans l'ombre de l'alcôve, répétait:

Carvajan! Ah! ah! misérable!... Fortune, honneur... tout, tout, excepté

mon oeuvre!

Alors, pris d'une respectueuse horreur, les deux jeunes gens se

taisaient et, dans le silence, le tic-tac lent et monotone de la pendule

marquait la fuite du temps. Trois fois le vieux Bernard revint montrer à

la porte de la chambre sa figure inquiète. Le brave homme voulait passer

la nuit auprès du lit de son maître. Mais Antoinette le renvoya

doucement, lui ordonnant d'aller se coucher, afin d'être dispos le

lendemain.

Vers deux heures du matin, elle s'approcha du malade, et l'examina

attentivement. Son visage était moins crispé, sa respiration plus

régulière; il paraissait plus calme. Elle eut un court moment de joie,

et, soudainement, les larmes que les plus cruelles angoisses n'avaient

pu lui arracher jaillirent de son coeur réchauffé par un rayon

d'espérance. Elle joignit les mains, se laissa tomber à genoux sur un

coussin, et Croix-Mesnil entendit qu'elle priait Dieu de lui conserver

son père. Il voulut la relever, l'encourager; elle lui dit:

--Laissez, cela me fait du bien... J'étouffais... Elle lui montra le

marquis.

--Voyez... il me semble qu'il est mieux... Son agitation a cessé... Si

nous pouvions le sauver!... Je pensais tout à l'heure qu'il serait

vraiment trop cruel que Robert ne le revît plus, et pût concevoir la

pensée que le chagrin a causé sa mort.

--Oui, vous le sauverez, reprit avec émotion le baron, et vous verrez de

nouveau le père et le fils réunis sous vos yeux. Les méchants ne

triomphent pas toujours, et, quoi qu'on en dise, il y a une Providence.

--Moi, je le crois, dit simplement Antoinette.

Ils restèrent pendant quelques minutes auprès du lit à regarder le

vieillard, puis Mlle de Clairefont déclara à son compagnon qu'elle

désirait veiller seule.

--Si j'ai besoin d'aide, je vous promets de vous envoyer chercher,

ajouta-t-elle.

Après avoir résisté, Croix-Mesnil se décida à obéir. Le silence

s'étendit sur le château, et tout parut dormir. Dans la nuit, une

hulotte se plaignait, mélancolique, et son chant de mauvais augure ne

troublait pas la jeune fille. Elle y trouvait comme un écho de sa

tristesse. N'était-ce pas le seul oiseau qui pût tourner autour de cette

maison vouée au malheur? Elle resta allongée dans un fauteuil, les yeux

fixés sur une facette de la cheminée que la lumière faisait briller,

suivant son imagination qui l'emportait bien loin.

Peu à peu elle éprouva une sensation d'allégement, comme si son être eût

flotté dans l'espace, balancé par des souffles légers; elle ne sentait

plus sa fatigue, elle était dégagée de sa douleur, elle voguait dans un

bleu charmant et infini. Sa bouche exhala un souffle plus régulier: elle

s'était endormie. Ce sommeil dura une grande heure, puis, du fond de son

repos, il lui sembla qu'une voix l'appelait. Elle se dressa effrayée et

courut au lit du malade. À demi soulevé sur son coude, il ouvrait des

yeux troubles et vagues. Elle lui parla doucement; il prit sa main, la

serra, comme pour lui indiquer qu'il la reconnaissait, puis, articulant

ses mots avec peine:

--Il faudra voir ce jeune homme, ma fille... Il est honnête... C'est lui

qui sauvera ton frère...

Elle crut à une hallucination causée par la fièvre, à une conception

délirante; elle embrassa le vieillard pour le calmer, et, entrant dans

son idée, comme on fait avec un enfant:

--Oui, mon père, oui, reposez-vous... tout ira bien...

Il agita sa tête blanche, leva ses yeux dans lesquels, en cet instant,

vivait la pensée, et, avec un accent qui parut prophétique à Antoinette,

il répéta:

--C'est ce jeune homme qui nous sauvera... Il est honnête... Il faut le

voir, ma fille...

Il essaya de diriger ses regards sur elle, mais les muscles de son cou

le faisaient souffrir, car sa figure se contracta. Une ombre de démence

passa de nouveau sur son visage.

--Il était là tout à l'heure, murmura-t-il, et c'était lui qui te

suppliait... Je l'ai bien reconnu... là près des rideaux...

--C'était M. de Croix-Mesnil, mon père...

--Non, fit le malade avec une agitation croissante. Je sais ce que je

dis... J'ai ma raison... C'était Pascal Carvajan... C'est lui seul qui

peut sauver ton frère... Promets-moi que tu le verras!... Je n'aurai pas

de tranquillité avant que tu me l'aies promis...

--Reposez donc, mon père, je vous le promets!

Les traits du marquis se détendirent. Il se laissa aller en arrière avec

béatitude, et murmura des paroles que la jeune fille ne comprit pas.

Quelques instants après, il dormait paisiblement.

Mlle de Clairefont demeura songeuse. Le souvenir de Pascal,

brusquement évoqué, lui était revenu tout entier. Son visage énergique

et fier était là, devant elle, et ses lèvres s'ouvraient pour parler:

Elle ne voulait pas l'écouter, elle savait d'avance ce qu'il allait

dire. Et, murmure confus et caressant, ses paroles montaient autour

d'elle ainsi qu'une prière. Comment eût-elle pu douter qu'il l'aimât?

Tout le lui prouvait, sa muette admiration, son craintif respect, son

délicat effacement. Il tremblait en l'apercevant, il pâlissait quand

elle s'éloignait, il eût voulu se mettre à genoux sur son passage, et il

avait provoqué Croix-Mesnil parce qu'il le croyait aimé. Oui, il lui

appartenait. Il devait haïr tout ce qui n'était pas elle et ne serait

pas pour elle; il avait horreur des intrigues qu'ourdissait son père, il

eût donné son sang pour ne pas exciter l'horreur, et n'avait jamais

espéré qu'il pût obtenir l'amitié. Oui, il serait un serviteur zélé, un

défenseur loyal. Et tout ce qu'elle avait entendu raconter sur Pascal,

et qu'elle avait dédaigné, se représentait à son esprit: son habileté

comme homme d'affaires, son talent comme avocat, ses luttes contre le

despotisme paternel. Et les paroles du marquis résonnaient encore à ses

oreilles: C'est lui qui sauvera ton frère!

Par quelle mystérieuse intuition le vieillard avait-il été conduit à

désigner Pascal comme le sauveur possible de Robert? Une puissance

surnaturelle lui avait-elle montré le jeune homme dans le vague de son

rêve? Il prétendait le reconnaître, et il ne l'avait jamais vu. Quelle

voix céleste lui avait soufflé son nom à l'oreille? Comment, à l'heure

décisive, avec une autorité irrésistible, se soulevait-il sur son lit de

souffrance pour donner ce hardi conseil? N'était-il pas du devoir

d'Antoinette de le suivre? Elle l'avait promis, et, au fond d'elle-même,

une secrète espérance naissait déjà. Le salut viendrait de là peut-être.

Par le fils on obtiendrait beaucoup du père. Si la haine de Carvajan,

adoucie par cette capitulation de ses ennemis, allait se calmer? S'il

consentait seulement à rester neutre, à ne plus déchaîner contre eux

toutes les mauvaises passions de ses partisans. Comme l'horizon pourrait

promptement s'éclaircir! Robert, lavé de tout soupçon et rendu à la

liberté, viendrait près du malade dont il hâterait la guérison.

À cette pensée, une exaltation ardente s'empara de la jeune fille. Eh!

quoi! elle délibérait quand le résultat heureux était dans ses mains!

Un amer sourire crispa ses lèvres. Au prix de quelle humiliation

l'obtiendrait-elle? Il lui faudrait aller au-devant de Pascal, le

convaincre, et l'implorer. Lui ayant nettement fait comprendre un jour

qu'il n'existait pas pour elle, et que d'une Clairefont un Carvajan

n'avait à attendre que le mépris, elle devrait se présenter en

suppliante, et pleurer devant lui.

Eh bien! ce serait avec joie. Quel sacrifice lui coûterait pour assurer

la délivrance de son frère? D'ailleurs, n'avait-elle pas à expier?

N'était-elle pas responsable d'une part de leur malheur commun? Elle

s'était montrée dédaigneuse et hautaine: elle accepta le sacrifice de

son orgueil, et s'apprêta à l'offrir comme un tribut à leur ennemi. Elle

s'adresserait à Carvajan lui-même, s'il le fallait; elle affronterait le

monstre, elle lui demanderait pardon de l'avoir chassé, et lui donnerait

la joie d'un triomphe complet.

Le jour la trouva dans ces dispositions. Son parti était pris: elle ne

devait plus faiblir. Elle cherchait seulement un moyen d'arriver jusqu'à

Pascal. Elle s'en rapporta au hasard. Vers sept heures, Croix-Mesnil

vint la rejoindre. Le vieillard était plongé maintenant dans une torpeur

lourde. Il ne parlait plus, et respirait fortement. Cédant aux

supplications de son ami, Antoinette consentit à lui laisser la garde du

malade. Elle gagna sa chambre, rafraîchit son visage, et se jeta sur son

lit pour quelques instants. À neuf heures, comme elle finissait de

s'habiller, le vieux Bernard gratta à la porte et lui annonça que le

docteur Margueron était arrivé, amenant avec lui maître Malézeau. La

jeune fille les trouva au chevet de son père. Toutes les fenêtres, par

ordre du médecin, avaient été ouvertes. L'air et la lumière entraient à

flots, et le marquis s'en était montré ranimé. Il avait les yeux ouverts

et manifestait quelques symptômes de connaissance. La fièvre était

tombée, mais il y avait un peu de paralysie du côté gauche. Le docteur

se déclara beaucoup plus rassuré et expliqua à Malézeau que son malade

avait eu un transport au cerveau qui semblait en bonne voie de guérison.

--Il ne faut pas le fatiguer, dit-il, et surtout qu'on ne le fasse pas

causer... Descendons: j'écrirai en bas mon ordonnance.

Sur la terrasse, entre le notaire et Mlle de Clairefont, le brave

homme ne put se retenir de parler de Robert. La veille, dans l'émotion

des premiers soins à donner au marquis, il n'avait pu rencontrer le

moment favorable pour déclarer quelle saisissante impression il avait

emportée de la scène de la confrontation.

--Voyez-vous, Mademoiselle, quand je l'ai vu s'agenouiller si simplement

devant le lit de la morte et prier, ma conscience s'est soulevée et je

me suis dit: Ou ce jeune homme est un déterminé scélérat, ou il est

innocent.

--Oh!... il n'est pour rien dans le malheur, s'écria avec feu Malézeau.

Il est si loyal! Il a dit la vérité... Un Clairefont ne ment pas,

docteur.

--Il a de terribles ennemis, reprit Margueron. Déjà toutes mes

déclarations ont été dénaturées et circulent dans La Neuville,

accablantes pour le comte. Mais, devant la justice, je dirai ce que je

pense... Et si les jurés ne sont pas circonvenus...

--Est-ce donc possible? demanda Antoinette, épouvantée.

--Cela s'est vu, dit Malézeau.

Mlle de Clairefont laissa partir le docteur et retint le notaire.

Elle était résolue à agir. Permettre que Carvajan continuât à travailler

l'opinion publique, c'était peut-être signer la condamnation de son

frère. Elle arrêta Malézeau, le fit asseoir près du perron, et, à

brûle-pourpoint, elle lui dit:

--Comment faudrait-il m'y prendre pour avoir un entretien avec le fils

de M. Carvajan?

Il fut stupéfait. Il pouvait s'attendre à tout, excepté à une pareille

démarche. Il se demanda si Antoinette, exaspérée, n'était pas déterminée

à faire quelque coup de tête. Mais il la vit calme et réfléchie.

Adroitement il l'interrogea. Elle raconta tout simplement ce qui s'était

passé la nuit précédente, et avoua que l'ordre donné par son père lui

paraissait un commandement du ciel. En l'écoutant, Malézeau se sentit

gagné par une émotion singulière. Peut-être était-ce là réellement le

plan le plus sage: prendre Pascal par les sentiments, et gagner Carvajan

par l'intérêt. Peut-être faudrait-il en arriver à un arrangement

amiable, qui empêcherait la vente, et livrerait le domaine au maire de

La Neuville. Mais tout n'était-il pas préférable à l'horreur d'un procès

criminel? Le notaire, au fond de lui-même, avait la conviction que

toutes les dépositions faites contre Robert avaient été soufflées par

Fleury, Tondeur et consorts. Il ne se trompait guère. Un mot dit par

Carvajan, et l'affaire changeait de face. Au lieu d'un renvoi devant la

cour d'assises, on pouvait obtenir une ordonnance de non-lieu.

--Eh bien! Mademoiselle, dit Malézeau, sortant de ses réflexions, c'est

une tentative à faire, Mademoiselle... Le fils Carvajan est arrivé ce

matin par le chemin de fer... Il est donc à La Neuville. Mais je ne

crois pas que vous soyez tentée de rencontrer le père? Il faut manoeuvrer

adroitement. Si vous voulez vous en rapporter à moi, Mademoiselle...

--Je n'espère qu'en vous...

--Eh bien! je vous conduirai chez ma femme, et, pendant ce temps-là,

j'irai reconnaître les abords de la maison, et préparer votre entrée.

Après une absence de vingt-quatre heures qui avait beaucoup intrigué son

père, Pascal était, en effet, revenu le matin même. Interrogé sur le

résultat de son voyage, il avait répondu laconiquement qu'il était allé

au Havre pour voir un de ses correspondants. Il n'avait pu, en disant

cela, s'empêcher de rougir. Il n'était pas habitué au mensonge. Or, son

voyage au Havre s'était borné à un séjour à Rouen, où il savait devoir

trouver un de ses camarades d'école, nommé récemment substitut du

procureur général. Le magistrat l'avait reçu avec cette amabilité

emphatique et gourmée qui est la marque professionnelle; il avait parlé

d'abondance pendant une demi-heure, s'étendant sur ses écrasants

travaux, sur les soucis de sa responsabilité, délayant des phrases

tièdes et longues. Mais, quand Pascal avait voulu mettre sur le tapis

l'affaire de Clairefont, le substitut était devenu froid et soupçonneux.

Il n'avait plus parlé que par monosyllabes.

--Grosse affaire... très grosse affaire... Instruction difficile...

Prévenu adroit et très fermé.

Et comme le jeune homme le pressait de questions:

--Mais au fait, mon cher, vous êtes de La Neuville: vous devez en savoir

plus long que moi.

Et, au lieu de répondre, il avait interrogé. Au bout d'une heure de

visite, Pascal s'était retiré très inquiet, avec la conviction que le

parquet pousserait l'affaire à outrance. Il avait passé une triste

soirée à l'hôtel, ne voulant pas revenir avant le lendemain, de peur de

donner des soupçons à son père.

Maintenant, enfermé dans le cabinet du banquier, il s'efforçait de

travailler pour user le temps, mais sa pensée rebelle lui échappait et

l'emportait bien loin de ses rapports et de ses mémoires. Incapable de

rester en place, il allait de la table à la fenêtre, pour regarder au

dehors. Le temps s'était mis à l'orage, et des nuées lourdes couraient

dans le ciel. Un éclair brilla, suivi d'un coup de tonnerre lointain, et

le jour devint jaune, comme si l'air eût été chargé de cendres.

Au même moment, le marteau de la porte retomba avec bruit, poussé par

une main impatiente, un chuchotement se fit entendre dans le vestibule,

et maître Malézeau entra dans le cabinet avec une mine extraordinaire.

Jamais ses yeux n'avaient tant papilloté derrière ses lunettes d'or. Il

dit mystérieusement:

--Votre père est bien parti en cabriolet sur la route de Lisors? Vous

êtes vraiment seul? Bien! j'ai là une dame qui désirerait vous parler...

À ces mots, tout le sang de Pascal se porta à son coeur, ses jambes

fléchirent, il vit la salle tourner autour de lui. Il demanda d'une voix

altérée: Qui est-ce? avec la certitude d'entendre répondre: Mlle de

Clairefont.

Malézeau ne perdit même pas son temps à remplir cette formalité; il

ouvrit la porte et, s'effaçant pour laisser le passage libre, il dit:

--Entrez, Mademoiselle.

Et, sur le seuil du triste cabinet de son père, Pascal se trouva en face

d'Antoinette. Elle était vêtue de noir. Un voile couvrait son visage:

elle l'ôta d'un brusque mouvement; et il la vit pâle, l'air souffrant,

les yeux rougis par l'insomnie et le chagrin. Il était bien plus ému

qu'elle. Sans savoir ce qu'il faisait, il lui avança un siège. Elle

s'assit, et adressa un geste suppliant à Malézeau. Le notaire s'inclina

et sortit. Ils restèrent en présence. Ce moment, que Pascal, la veille,

eût payé de sa vie, lui causa un embarras insupportable. Une chaleur

dévorante lui monta au visage, il sentit des pointes de feu à la racine

de chaque cheveu. Il se dit: si je ne parle pas, je deviens grotesque;

si je parle, je risque de dire quelque sottise qui me rendra odieux. Il

leva sur la jeune fille des yeux si pleins d'angoisse qu'elle comprit

que c'était à elle d'ordonner, et à lui de se soumettre. Elle sourit

tristement, et, d'une voix qui pénétra Pascal jusqu'au fond de l'âme:

--Je viens à vous, Monsieur, en suppliante... Et comment oserais-je

tenter une telle démarche, si je n'avais pas pour m'encourager le

souvenir de notre première rencontre?... Le hasard, vous le voyez,

savait ce qu'il faisait en vous plaçant en travers de ma route...

Elle eut le courage de le regarder avec coquetterie. Elle voulait

vaincre. Et lui, sous le charme, quand elle eut fini de parler,

l'écoutait encore. Ainsi c'était elle qui avait évoqué le souvenir de ce

chemin creux où, pour la première fois, ils s'étaient trouvés l'un près

de l'autre. Tout ce qui avait suivi n'existait pas: elle l'avait

volontairement effacé. Il ne restait, pour lui et pour elle, que cette

courte promenade par une belle matinée d'été, dans la lumière, la

verdure et les fleurs. S'il eût prononcé les mots qui lui montaient aux

lèvres, il lui eût dit: Je vous aime. Mais il ne le voulut pas. Elle

était venue à lui loyalement, elle restait là, seule, sous la sauvegarde

de son honneur, et elle était malheureuse. Il pensa: Je ne lui révélerai

jamais combien je l'adore, mais je le lui prouverai en lui dévouant ma

vie. Il s'approcha, et, avec un respect religieux:

--Je sais, Mademoiselle, ce qui vous amène, dit-il de cette belle voix

profonde qui allait au coeur de Carvajan lui-même, et il semble que j'aie

eu le pressentiment que je devais vous voir aujourd'hui, car je suis

allé hier à Rouen pour m'informer de votre frère.

Elle poussa un cri de joyeuse surprise, et une teinte rosée s'étendit

sur ses joues, en se voyant si promptement et si bien comprise.

--Il était en bonne santé, et très calme, m'a-t-on assuré. Quant à

l'affaire en elle-même, les magistrats sont jusqu'ici fort silencieux.

--Peut-être rien n'est-il encore décidé, fit-elle en joignant les

mains... Peut-être serait-il temps encore!... Ah! Monsieur, si vous

vouliez joindre vos efforts aux nôtres! Je sens que je puis compter sur

vous, que votre esprit est juste, et votre coeur généreux. Je vous en

prie, parlez pour nous à M. Carvajan!... Pascal pâlit à cette terrible

demande qui assimilait son père à un bourreau dont on veut désarmer la

cruauté. Antoinette craignit de l'avoir offensé: elle prit un air

caressant.

--Pardonnez-moi, dit-elle, si je vous ai déplu... Mais ce que j'ai à

vous demander est si difficile à dire!... Je ne veux pas prononcer une

parole qui puisse vous paraître irrespectueuse pour votre père, et,

cependant, il faut que je vous fasse comprendre que nous venons demander

grâce... Nous sommes à sa discrétion, à la vôtre... Tout ce qui sera

exigé nous paraîtra facile, si nous pouvons obtenir un peu plus

d'indulgence pour le pauvre Robert... Tout, vous entendez, Monsieur? Et

c'est parce que nous avons jugé que votre intercession serait plus

puissante que nulle autre que je me suis adressée à vous.

Ainsi, c'était à son frère seul qu'elle avait pensé! Dans le secret de

son esprit, aucun penchant ne l'avait entraînée vers Pascal. Son coeur

était fermé à ce qui n'était pas Robert, et, pour l'amour de lui

seulement, elle avait pris sur elle de vaincre sa fierté, et de

supplier. Il chassa toute vaine espérance de tendresse, il glaça sa

pensée, il apaisa les bouillonnements de son sang.

--Si vous saviez comme nous sommes durement éprouvés! poursuivit la

jeune fille. À la suite d'une entrevue avec M. Carvajan... Oh! je ne

l'accuse pas!... mon père est tombé malade et nous inspire les plus

vives inquiétudes... Tout m'accable à la fois, vous le voyez, et je ne

sais de quel côté me tourner pour ne pas voir une menace de malheur. Je

suis seule à Clairefont. Et sans un ami dévoué qui est venu à mon

aide...

Un soupçon traversa le coeur de Pascal: il changea de visage, ses poings

se crispèrent.

--M. de Croix-Mesnil, murmura-t-il sourdement.

--Oui, M. de Croix-Mesnil. De son affection pour nous il n'aura obtenu

que des soucis et de la tristesse, le pauvre garçon!...

Ce fut si doux, si tendre, et cependant si indifférent, que Pascal

revint à la vie.

--Croyez, Mademoiselle, déclara-t-il, que je suis prêt à tout tenter

pour vous satisfaire... Mais je ne puis engager que moi, et c'est de mon

père que vous voulez que je vous réponde.

Il sembla à Antoinette que celui qu'elle voulait conquérir lui

échappait.

--N'avez-vous pas tout pouvoir sur lui? reprit-elle avec ardeur. N'ai-je

pas vu quelle place vous occupiez dans ses préoccupations? Oh! je vous

en prie, soyez pour nous un allié bienveillant, prenez notre cause en

mains!... Nous n'avons plus d'espoir qu'en vous... Robert! Rien ne nous

touche que Robert; et nous abandonnerons tout ce qui n'est pas lui.

--Votre terre, votre château, le reste de votre fortune... n'est-il pas

vrai? dit amèrement le jeune homme.

Elle resta silencieuse. Pour la seconde fois elle avait fait l'offre. Et

ne fallait-il pas en arriver là? Malézeau ne lui avait pas caché que ce

serait le mot décisif pour le banquier. La Grande Marnière, le but de

ses efforts, le rêve de son ambition, la proie montrée à ses alliés.

Mlle de Clairefont sentit qu'elle avançait sur un terrain brûlant,

mais ne devait-elle point, dans ce traité de capitulation suprême,

spécifier les conditions?... Elle n'osait plus parler et regardait

Pascal qui marchait dans le cabinet, le front lourd. Il s'arrêta, passa

la main sur ses yeux, laissa échapper un soupir qui ressemblait à un

sanglot, et s'assit près de la fenêtre, paraissant oublier complètement

qu'il n'était pas seul. Il souffrait. Antoinette fut saisie de pitié:

elle alla a lui et, avec un accent qui le fit frissonner:

--Vous ai-je blessé? Je vous en prie, pardonnez-moi!...

Il la regarda d'un air sombre.

--Blessé, moi? dit-il. Comment? Est-ce qu'on blesse un Carvajan en lui

offrant de l'argent?...

Il eut un rire douloureux. Elle resta interdite et glacée.

--Pourquoi serais-je si sensible? poursuivit-il. Ne sait-on pas que

l'intérêt est la règle unique de cette maison où nous sommes?... Le

langage que vous tenez est raisonnable et logique. Après tout, il ne

s'agit que d'une affaire! Vous ne me connaissez pas, vous ne savez pas

si j'ai une conscience et un coeur... D'où vous viendrait ce soupçon que

j'ai souffert de ce qui se passe autour de moi? Qui vous aurait révélé

mes répugnances et mes douleurs? Auriez-vous eu, par hasard, le

pressentiment que je pourrais être fier et désintéressé? N'en croyez

rien: je suis un Carvajan, c'est-à-dire un être avide et vénal. Le

marché que vous proposez est avantageux; nul doute que je l'accepte.

Mettez en jeu mon âpreté au gain. Voilà ce qui est vrai et ce qui ne

vous trompera pas!

Il lui montra un visage bouleversé par la violence de ses sensations.

Elle agita lentement la tête:

--Et voilà justement ce que je ne crois pas, dit-elle avec beaucoup de

calme. Je suis sûre que vous êtes bon, et qu'une prière et des larmes

feront cent fois plus pour notre cause que les plus brillantes

promesses... En échange de ce que vous allez faire pour nous, je ne vous

offrirai que ma reconnaissance sincère, je ne vous demanderai d'autre

engagement que de mettre votre main dans la mienne... Le voulez-vous?

La petite main, qui avait si insolemment coupé l'air avec une cravache,

dans le chemin de Couvrechamps, se tendait maintenant ouverte et

caressante. Toucher ces doigts fins et fuselés, c'était se faire

esclave. Se dévouer à Antoinette, c'était se déclarer contre Carvajan.

Pascal s'y décida résolument. Depuis sa rentrée à La Neuville, il y

était prêt!

Il ne conçut aucune espérance d'arriver à être aimé un jour; il ne se

permit aucune illusion sur les sentiments auxquels obéissait la jeune

fille. Il la vit contrainte par une implacable nécessité de faire

violence à son orgueil, presque à sa pudeur. Il la plaignit et voulut

abréger l'épreuve. Il prit la main qu'elle avançait, la serra à peine,

avec un respect attendri, et, s'inclinant:

--Soyez rassurée, Mademoiselle, dit-il, vous ne serez frappée ni dans

vos affections ni dans votre fortune... J'en prends l'engagement, sur

mon honneur.

Dans le saisissement de sa joie, Antoinette ne trouva pas un mot à

répondre, et la promesse faite tomba si solennelle dans le silence du

sombre cabinet de Carvajan que Pascal lui-même en fut épouvanté.

--Songez cependant, Monsieur, dit-elle enfin, que je ne vous demande

point de faire dans notre intérêt quoi que ce soit qui puisse vous

nuire...

--Rien ne pourrait me nuire davantage, répondit-il, que de m'associer,

même indirectement, à une oeuvre que réprouverait ma conscience.

Mlle de Clairefont approuva de la tête, et une lueur singulière

brilla dans ses yeux. Sa voix parut à Pascal plus moelleuse, plus

liante, presque affectueuse.

--N'importe, reprit-elle, j'entends que votre généreuse promesse ne vous

engage vis-à-vis de nous que dans une mesure que, seul, vous aurez à

fixer.

Puis, comme si elle eût craint que ce dernier cri de fierté eût blessé

le jeune homme:

--Mais quoi qu'il résulte de cette entrevue, ajouta-t-elle, soyez sûr

que j'en garderai pour vous une complète estime et une vive gratitude.

Elle lui tendait de nouveau la main, et, cette fois, il ne craignit pas

de la prendre et de la serrer, comme si le contact de cette chair douce

et tiède eût dû l'attacher plus invinciblement à Antoinette.

La porte s'ouvrit, Me Malézeau s'avança, et Mlle de Clairefont

était déjà au bout de la rue du Marché, que Pascal, sur le seuil de la

maison, s'efforçait de la voir encore.

Il rentra lentement, gravit l'escalier, et s'enferma dans sa chambre. À

sept heures du soir, Carvajan revint de Lisors. Il était affamé, ayant

fait sept lieues en cabriolet. Il demanda le dîner à grands cris, et,

tout droit, alla s'asseoir dans la salle à manger. Son fils vint l'y

retrouver. Le banquier se montra d'une humeur joyeuse. Il parla avec une

grande animation, expliquant l'affaire qu'il avait examinée dans la

journée, et qui lui promettait de beaux bénéfices.

--Vois-tu, garçon, c'est une distillerie établie sur la Lieure, qui

donne une excellente force motrice... Les braves gens qui l'ont montée

n'avaient pas les reins assez solides, et ils sont très près de leurs

pièces... Il faut beaucoup de capitaux pour conduire une entreprise

pareille... Ces innocents ont des marchés annuels passés avec les

cultivateurs du Nord pour la fourniture des betteraves, et ils vendent

les pulpes aux fermiers des environs, au lieu de les utiliser à nourrir

eux-mêmes des bestiaux... Mais rien que le lait payerait l'achat des

matières premières! Il a fallu que le père Carvajan vînt leur expliquer

ça... Dumontier et moi, nous allons leur prêter cent cinquante mille

francs... sur première hypothèque... Lisors n'est pas loin... J'irai

surveiller l'exploitation de temps en temps. Ah! j'ai bien dîné... mais

je n'avais pas volé ma soupe! Et toi, mon brave, qu'est-ce que tu as

fait?

Pascal eut une violente palpitation. Allait-il raconter hardiment à son

père ce qui s'était passé, ou le préparer adroitement à entendre une

pareille confidence? Il n'osa pas parler encore. Il dit évasivement:

--Je suis resté ici toute la journée...

Carvajan dressa l'oreille. Dans l'accent de son fils il avait découvert

une sonorité singulière. Il l'observa et lui trouva la contenance

embarrassée.

--Eh bien! allons fumer dans mon cabinet, dit-il en se levant.

Ils passèrent dans la grande pièce sombre, éclairée seulement par une

lampe placée sur le bureau du banquier. Et, avec une ivresse délicieuse,

Pascal retrouva flottant, affaibli dans l'air, le parfum qu'Antoinette

avait laissé, trace subtile de son séjour dans la maison de l'ennemi.

Carvajan avait un odorat de sauvage; il respira avec force, mais ne

sonna mot. Il marchait à grands pas, suivant son habitude. Les soupçons

qu'il avait formés sur le compte de son fils tendaient à se préciser, et

lui causaient une sourde inquiétude: Serait-il de connivence avec les

gens de Clairefont? se demandait-il. Mais comment, par quelle entremise?

Absorbé dans la recherche de ce problème, il allongeait ses enjambées,

allant de la fenêtre au bureau, lorsque, sur la console en vieil acajou

empire, qui garnissait le trumeau du côté de la rue, un morceau de tissu

noir attira son attention. Il s'approcha machinalement, le regarda,

reconnut une voilette de femme, et, avec une exclamation, s'en emparant:

--Qui est-ce qui a laissé ça ici? cria-t-il. Qui donc est venu en mon

absence? Sacredié! J'avais bien reniflé, en entrant, une odeur qui

n'était pas catholique!...

Il mit la voilette sous le nez de Pascal.

--Tu dois être informé, toi, monsieur le casanier, qui n'es pas sorti de

la journée? Cet objet de toilette n'appartient pas à une des dames de La

Neuville... Dieu merci, elles ne se cachent pas le visage!... Est-ce

que?...

La supposition qu'il fit était si énorme qu'il n'osa pas la formuler. Il

resta en suspens, les mains tendues, froissant la gaze noire imprégnée

d'une délicate senteur d'iris, la bouche tordue par la colère.

Pascal ferma les paupières pour ne pas voir son père qui, ainsi, lui fit

horreur, et, affermissant sa résolution:

--Ne cherchez pas, répondit-il, la personne qui est venue est Mlle de

Clairefont.

--Ah! ah! fit railleusement Carvajan... Il faut qu'ils soient bien à

quia, là-haut, pour que la fière Antoinette se soit décidée à descendre

jusqu'ici... Et tu l'as reçue?

--Oui, mon père...

--Qu'est-ce qu'elle voulait?

--Intercéder pour les siens auprès de vous...

--Intercéder? Vraiment! La voilà soudainement devenue bien humble!...

Il changea de ton, et, regardant son fils avec sévérité:

--Et pourquoi, dès mon arrivée, ne m'as-tu pas raconté la chose?...

--Parce que j'espérais, en gagnant un peu de temps, arriver à vous

disposer favorablement.

Les deux hommes se dévisagèrent. Il y eut un silence.

--Ah! tu espérais?... Vraiment! Me prends-tu pour un tonton qui va comme

on le pousse? Suis-je homme à changer au gré d'un caprice, et à renoncer

à mes projets pour des pleurnicheries?... La belle a sans doute tâché de

t'émouvoir avec des regards mouillés et de t'entortiller avec des

phrases câlines!... Ah! elle connaît son métier de femme, et c'est une

sucrée de la première espèce!... Elle nous en a donné un échantillon, le

soir de la fête, quand son nicodème de fiancé a refusé de danser en face

de toi!... Il faut se méfier de ces gens-là... En paroles, ils vous

promettent le bon Dieu; mais, en actions, ils vous donnent le diable!

Je les connais, moi, et bien, depuis le temps que je les pratique! Ce

qu'ils savent le mieux, c'est mentir! La demoiselle t'a enjôlé, et elle

n'était pas au bout de la rue qu'elle riait de toi... Tu peux m'en

croire!

Pascal ne répondit pas. Il s'était promis de subir impassible les

sarcasmes et les violences. Pouvait-il acheter trop cher la réalisation

des promesses faites à la jeune fille? Carvajan avait repris sa marche

de long en large dans son cabinet. Il réfléchissait, et sa physionomie

était devenue très grave. Brusquement il s'arrêta, et, jetant un coup

d'oeil à son fils:

--Mais enfin elle n'a pas fait que soupirer, n'est-il pas vrai? Elle a

dû parler aussi un peu... Qu'a-t-elle dit? Qu'a-t-elle proposé? Quand on

demande la paix... c'est à de certaines conditions... Laissons le côté

sentimental de la question, et voyons le côté pratique... Que veut-elle,

d'abord?

--Que vous sauviez son frère, et que vous épargniez son père...

--Autrement dit, que je prouve clair comme le jour que le jeune

Clairefont est aussi blanc que l'hermine, et que, tenant le vieux dans

le creux de la main que voici, je le laisse aller franc et quitte?...

Mazette! Et que m'offre-t-elle en échange? Sans doute une reconnaissance

éternelle?...

--Mlle de Clairefont n'a point fixé de conditions...

--Et qui donc les fixera, sacredié? s'écria Carvajan, dont le visage

basané devint d'un rouge sombre.

--Vous, mon père, répondit froidement Pascal... N'êtes-vous pas le

maître?

Carvajan alla s'adosser à la cheminée.

--Je suis le maître, c'est vrai! dit-il avec une cauteleuse bonhomie...

Mais la situation est embarrassante... Et deux avis valent mieux

qu'un... Toi, à ma place, qu'est-ce que tu ferais?

--Je ne vous l'ai jamais laissé ignorer, mon père, et, dès le

commencement de mon séjour, je vous ai exhorté à la conciliation. La

situation de la famille de Clairefont était alors beaucoup moins grave

qu'elle ne l'est aujourd'hui, et c'était uniquement dans votre intérêt

que je parlais. Je souhaitais vous voir renoncer à une hostilité qui

pouvait vous rabaisser dans l'opinion de beaucoup de gens. Je voulais

vous voir des idées qui fussent à la hauteur de la position à laquelle

vous avez su atteindre. Vous étiez le plus fort: il convenait de vous

montrer généreux. C'était là le langage que je vous tenais... Et ceux

que vous considériez comme vos ennemis résistaient encore! Que dois-je

vous dire, aujourd'hui qu'ils sont vaincus, désespérés, et qu'ils

demandent grâce? Ce n'est pas un avis que je vous donne, c'est une

prière que je vous adresse. Soyez humain: ne frappez pas des gens à

terre. Détournez-vous de ces Clairefont qui n'existent plus maintenant.

N'accablez pas le fils, dont le seul et vrai crime est le nom qu'il

porte, et laissez le père mourir en paix dans son domaine morcelé et

appauvri.

--Le fils! s'écria Carvajan avec colère. Oublies-tu qu'il t'a insulté

devant toute la ville?... Le père! ne sais-tu pas qu'hier matin il a

voulu m'assommer? Des gens à terre?... Que feraient-ils alors s'ils

étaient debout? Tu ne les connais pas: ce sont des bandits! Il redevint

très calme et, fourrant ses mains dans ses poches:

--Enfin, mon bonhomme, c'est très joli, mais ils me doivent près de

quatre cent mille francs!

--Le domaine en vaut le double!...

--Pardienne! je serais propre, sans ça!

--Mon père, reprit Pascal avec une émotion qui faisait trembler sa voix,

ne m'ôtez pas tout espoir de vous convaincre... Faites-moi ce sacrifice,

et je vous en serai reconnaissant toute ma vie! En échange, exigez de

moi ce que vous voudrez, et j'y consens d'avance. Je serai votre

serviteur, je m'attacherai à votre fortune, je ferai triompher votre

ambition. Mes jours, mes nuits, tout vous appartiendra. Mais, au nom de

ce qu'il y a de plus sacré, ne me refusez pas ce que je vous demande!...

Carvajan marcha sur son fils, et, avec une atroce ironie:

--Qu'est-ce qu'on t'a donc promis, si tu réussissais?

--Mon père! cria le jeune homme.

--Es-tu mon fils ou l'homme d'affaires des Clairefont?

--N'est-ce pas un fils qui veut le nom de son père respecté et honoré?

--Respect, honneur, mots bien placés dans ta bouche! Allons, monsieur

l'honnête homme, dis donc hardiment ce que tu penses, aie donc le

courage de ta trahison!... Crois-tu que j'en suis à m'apercevoir que

j'ai un ennemi dans ma propre maison? Tu rêves de me tromper!... Tu es

encore un peu trop jeune!... Niais, qui se laisse entraîner par une

femme, et qui veut duper son père! Parle pour elle, plaide, soupire.

Triple sot! Tu verras comment elle t'en récompensera! Ah! j'ai voulu

savoir à quoi m'en tenir, et je suis fixé maintenant: tu as marivaudé

avec la belle Antoinette, et tu es sa créature... Va, elle t'apprendra

le respect et l'honneur!

--Mon père!

--Ose donc me dire qu'elle ne t'a pas ensorcelé! Ose donc nier que tu

l'aimes!

Pascal, qui s'était courbé sous la colère paternelle, se redressa, et,

montrant un visage illuminé par la passion:

--Eh bien! oui, je l'aime! Et ce sera le malheur de ma vie, puisque je

me vois placé entre vous, que je trouve implacable, et elle, que je

voudrais sacrée. Prenez pitié de moi! Tous les coups que vous allez

frapper tomberont sur mon coeur. C'est la fatalité qui a décidé... Je

n'ai pas été au-devant de Mlle de Clairefont. Je l'ai rencontrée sans

savoir qui elle était... Et quand j'ai pu réfléchir, il était trop

tard... Je vous engage ma parole de ne jamais la revoir, si vous voulez

l'épargner... Je ne connais ni son père ni son frère... Devant les yeux

je n'ai qu'elle. Elle seule! Vous ne pouvez la haïr: elle ne vous a

jamais rien fait... Mon père, vous avez aimé, vous aussi, et vous avez

souffert... Au nom du passé, soyez bon aujourd'hui, et ne faites pas

votre fils aussi malheureux que vous l'avez été vous-même!

--Ah! tu as eu tort d'évoquer ce souvenir, dit Carvajan, car il me

défend la pitié! Renonce à ton amour: il est un peu moins vieux que ma

haine! Du plus loin que je me souvienne, je la retrouve, vivace au fond

de mon coeur. C'est en elle que j'ai puisé l'énergie qu'il m'a fallu pour

arriver où je suis. Je n'ai rien fait dans la vie que pour assurer son

triomphe, et quand je touche au but, tu viens, pour un caprice, pour une

amourette, me demander de renoncer à cette joie si ardemment rêvée?

Allons donc! Tu n'es qu'un enfant plein de faiblesse et d'aveuglement.

Tu ne sais pas te conduire... Laisse-moi faire tes affaires, en même

temps que les miennes, et je t'obtiendrai plus que tu n'as pu désirer.

Tu m'accuses presque d'être un mauvais père... Je te prouverai mon

affection... Cette fille que tu aimes, la veux-tu? je te la donnerai. Tu

la verras souple et douce! Sa fierté! ah! ah! j'ai un procédé, moi,

infaillible, pour mettre au pas les jeunes personnes qui s'en font

accroire... Aie confiance en moi... Suis mes conseils, ne te mêle de

rien, sois simplement spectateur, et la princesse est à toi!...

--Jamais! cria Pascal avec furie. Je mourrais de honte devant elle!

--Ah! ah! fit Carvajan. Je crois m'être montré patient, mais tu

commences à m'échauffer les oreilles! J'apprécie la fantaisie, mais à la

condition qu'elle ne se prolonge pas! Il n'y a point de puissance

humaine qui me ferait dire non, quand j'ai pensé oui! Or, je me suis

fait, il y a trente années, le serment que je mettrais le marquis hors

de son château et que je m'y installerais à sa place!

--Et moi, mon père, j'ai fait tout à l'heure le serment que je vous en

empêcherais!

--Ah! vraiment! tu as juré cela? dit Carvajan avec un calme effrayant.

Eh bien! tu apprendras à tes dépens qu'il ne faut jamais prendre

d'engagement téméraire... Dans quinze jours, tu m'entends, le domaine de

Clairefont passera en vente, et le marquis sera sur le grand chemin!

--Non, mon père, car demain vous serez payé!

--Allons donc! ricana le banquier. Avec quel argent?

--Avec le mien!

La maison en s'écroulant n'aurait pas produit un plus formidable effet.

--As-tu bien réfléchi, bégaya Carvajan, à ce que tu viens de dire?

--Oui, mon père, comme vous à ce que vous voulez faire!

--Tu contrecarreras mes projets?

--Je ne reculerai devant rien pour empêcher une spoliation indigne!

--Où prends-tu l'audace de me parler ainsi?

--Dans l'horreur que vos actes m'inspirent!

À ces mots, Carvajan s'avança menaçant et terrible. Il parut grandir,

son visage fut bouleversé par une colère sauvage. Debout, tout noir,

les doigts crochus comme des griffes, ses yeux jaunes étincelant comme

de l'or, on l'eût pris pour le génie du mal.

--Ah! c'est ainsi! cria-t-il. Ah! tu me menaces et tu m'outrages! Eh

bien! ceux que tu veux défendre, je les poursuivrai sans pitié. Ah! ils

ont cru opérer une diversion triomphante en t'attirant à eux? Ils ont

espéré que je m'arrêterais pour ne pas te combattre? Ils verront ce que

je peux quand on me brave! Le beau protecteur qu'ils ont là!... Tu es

bien hardi d'oser te frotter à ton père! Ah! ah! mon garçon, j'en ai

maté de plus forts que toi, et tu connaîtras la poigne de Carvajan!...

Imbécile, qui croit à tout ce que ces Clairefont lui ont promis!... Mais

ce sont des hypocrites!... Ils se servent de toi... Ils t'ont amorcé

avec la fille... Tu n'y as vu que du feu... Ah! elle n'est pas avare de

gentillesses... Demande à l'officier!... Mais elle ne peut que te

mépriser: un homme de rien, le fils de ton père, un monsieur qui n'est

pas «de» quelque chose!... Quand tu auras tiré les marrons du feu, on te

chassera comme un laquais! Voyons, comprends donc les choses...

Pascal... mon ami!... Je ne te trompe pas, moi, je suis franc et

sincère... Tu cours à un camouflet certain... Tu auras manqué à tous tes

devoirs, renié ton père, et tu resteras avec ta courte honte!... Hein!

tu m'écoutes?... Réponds-moi... Tu es là, les yeux fixes...

M'entends-tu?... Voyons, veux-tu parler? Tu n'as pas la bouche

cousue... Promets-moi de réfléchir... Ne donne pas des centaines de

mille francs comme ça... Sacredié! C'est difficile à gagner, l'argent...

Ah! ils ne seraient pas longs à te fricoter le tien! Pascal...

Pascal!...

Il s'approcha du jeune homme, le prit dans ses bras, le serra, le

caressa, lui parlant avec tendresse, avec éloquence, variant ses

intonations, ardent à le convaincre et à le séduire. Il le trouva

insensible, muet et sourd, cuirassé par sa volonté. Alors, bavant de

colère, Carvajan cria:

--Hors d'ici, misérable! Je te chasse! Infâme qui vend son père, qui

l'assassine! Oui, tu me tues! Si je ne vois pas ces Clairefont dans le

ruisseau, je meurs: je n'ai vécu que pour cette heure-là, où je les

tiendrai abattus, écrasés, sous mes talons!... Et tu me voles ce bonheur

tant attendu!... Va-t'en... Va-t'en donc! Je te ferais du mal!

--Mon père!... supplia Pascal.

--Je te défends de m'appeler ton père... Le suis-je d'abord? J'en doute

en voyant comment tu agis.

Le jeune homme demeura muet d'horreur devant cette fureur qui ne

reculait devant aucune menace, devant aucun blasphème. Il fit un geste

de désespoir et se dirigea vers la porte. Son père y fut en même temps

que lui, prêt à un dernier effort:

--Pascal... Eh bien! au moins, transigeons, dit-il, les yeux égarés,

mais le cerveau lucide... Ne paie pas... Et je les laisse en repos...

--Non, mon père, je n'ai plus confiance en vous... Vous me tromperiez.

Les cheveux gris de Carvajan se hérissèrent sur son crâne; il voulut

frapper son fils: ses bras retombèrent sans force. Il essaya de crier,

d'insulter, il ne put que balbutier:

--Si ta mère était là, elle te maudirait!...

--Non, mon père, dit le jeune homme, qui releva la tête avec orgueil.

Et, laissant le vieillard ivre de rage impuissante, il sortit.

X

Le lendemain, avec une surprise et une satisfaction à peu près égales,

la population de La Neuville apprit que la querelle entre Clairefont et

Carvajan allait prendre une face nouvelle, grâce à la rupture qui venait

de se produire entre le maire et son fils. On avait vu d'une part

Fleury, Tondeur et Dumontier accourir dès le matin à la rue du Marché

et, au bout d'un temps très long, sortir affairés, discutant et

gesticulant. D'autre part, Pascal s'était installé provisoirement chez

Me Malézeau, qui, brûlant bravement ses vaisseaux, se déclarait pour

la famille de Clairefont.

Quelle aubaine pour la petite ville dont la plate existence se traînait

dans la monotonie, et qui, subitement, se trouvait agitée par des

émotions violentes! Les langues marchaient bon train, et les commérages

prenaient des proportions à la fois effrayantes et risibles.

Les Dumontier avaient raconté aux Leglorieux que Pascal, affolé par

Antoinette de Clairefont, avait osé tenir tête à son père, et cette

confidence, embellie par les Leglorieux de quelques broderies de leur

façon, tournait maintenant à la calomnie. On disait couramment que

Pascal, surpris avec la demoiselle du château, avait été chassé par le

banquier indigné. Il avait presque fallu arracher Carvajan des mains de

son fils qui voulait l'étrangler. Aurait-on jamais attendu de tels excès

de ce jeune homme qui paraissait si convenable? Ah! la démoralisation

marchait bien! Autrefois on n'aurait pas vu ça! Mais la punition serait

exemplaire, et ces intrigants de Clairefont ne gagneraient rien à avoir

fomenté la discorde, car le maire, qui les avait ménagés jusque-là,

était maintenant décidé à les accabler. Il savait des choses décisives

sur l'affaire du jeune comte, et il les dirait: on pouvait compter au

moins sur une condamnation aux travaux forcés à perpétuité, la faiblesse

des juges ne permettant pas d'espérer une condamnation à mort. Et, le

jour même du procès, le domaine de Clairefont, vendu à l'audience des

criées, serait adjugé à Carvajan.

Un autre récit, favorable, celui-là, à Pascal, mais tout aussi gros

d'inexactitudes, était mis en circulation par les partisans du château:

--Ah! le maire était dans de beaux draps, et il allait sans doute être

révoqué, car il avait fait prêter par des hommes de paille de l'argent à

cinquante pour cent à ce pauvre innocent de marquis. De plus, il

connaissait le véritable assassin de Rose Chassevent, et il l'avait fait

passer en pays étranger pour le soustraire à l'action de la justice, et

perdre plus sûrement le malheureux Robert, qui était innocent, mes

amis, comme l'enfant qui vient de naître. Pascal avait tout découvert,

et, indigné, il avait voulu forcer son père à entrer en arrangement avec

le marquis et à dénoncer le vrai coupable. Mais Carvajan avait résisté:

alors le fils était parti, en déclarant qu'il défendrait lui-même Robert

de Clairefont en cour d'assises, et saurait bien empêcher la vente du

domaine.

La Neuville, en deux jours, avait perdu sa physionomie habituelle. Ce

n'était plus la petite cité tranquille et somnolente, dont les habitants

traînaillaient leurs plaisirs ou leurs affaires, s'efforçant de tuer le

temps qui leur paraissait long. Tout était en mouvement et en rumeur.

Les rues, ordinairement désertes, s'emplissaient du matin au soir de

curieux et de bavards, s'informant de porte en porte, discourant,

bataillant, qui pour le maire, qui pour le marquis. Et, ce qu'on ne se

rappelait pas avoir vu de mémoire d'homme, des paris s'engageaient sur

le résultat de la lutte.

Les femmes se prononçaient pour le marquis. Pascal avait emporté avec

lui toutes les sympathies des âmes sensibles. Il aimait! Était-il rien

de plus intéressant?

Les hommes, plus terre à terre, et connaissant par expérience la

terrible puissance du maire, hochaient la tête, augurant mal du résultat

pour M. de Clairefont et pour son fils: «On ne résiste pas à Carvajan,

chuchotaient-ils de la bouche à l'oreille: quand ses intérêts sont en

jeu, il est capable de tout. Et, cette fois, il y a, en plus, son

orgueil qui est de la partie. Pascal est un honnête et brave garçon,

mais il sera brisé comme un brin d'herbe. Dans quelle diable d'affaire

s'embarque-t-il, pour des gens qui ne lui sont de rien? Feu d'amour, feu

de paille! Un petit tour de six semaines lui aurait fait oublier la

belle Antoinette. Et il ne se serait pas brouillé à jamais avec son

père!»

Les oisifs allaient rôder autour de la maison de la rue du Marché pour

tâcher de surprendre quelques détails nouveaux. Mais le triste logis

restait silencieux, pas un pli de rideau ne bougeait, la porte demeurait

close, et Carvajan, enfermé chez lui, ne montrait pas au dehors son

visage sombre. Jamais coeur humain n'avait été rongé par une colère plus

effroyable. Depuis le départ de son fils, le tyran de La Neuville

n'avait ni dormi ni mangé. Il avait passé la nuit et le jour à arpenter

son cabinet d'un pas furieux, dépensant dans un mouvement acharné toutes

les violences qui bouillonnaient en lui. Malézeau lui avait fait savoir

qu'il venait de toucher pour son compte, et de mettre à son crédit, le

montant des sommes, capital, intérêts et frais, dont était débiteur le

marquis de Clairefont.

Ainsi c'était fini, et l'oeuvre patiente de trente années se trouvait

ruinée en un instant. Le clerc qui apportait la lettre du notaire

s'était enfui, épouvanté par l'explosion d'une de ces rages

populacières, où les gros mots tombaient des lèvres de l'ancien commis

de Gâtelier, comme la fange déborde du ruisseau. La servante, entendant

un bruit terrible dans le cabinet de son maître, avait craint pour lui

une attaque d'apoplexie, et s'était hasardée à entr'ouvrir la porte.

Elle avait aperçu Carvajan blême, écumant, qui frappait ses meubles à

grands coups en les accablant d'injures. Il l'avait vue, et s'était

élancée sur elle en criant:

--Tu oses m'espionner! Va-t'en, idiote, ou je t'écrase!

Tremblante comme la feuille, la petite s'était réfugiée dans sa cuisine

et, le soir même, avait raconté l'incident aux commères du marché.

--Bonne sainte Vierge! quel homme! Il était quasiment fou!... Il

grinçait des dents... J'en ai été toute épouffée... Je ne voudrais pas

être dans la chemise de ses ennemis... Marchez!

En dépit de ces pronostics, à Clairefont, on était relativement calme.

L'état du marquis s'améliorait, et, forte des assurances données par

Pascal, Antoinette s'était reprise à espérer. Elle avait loyalement

avoué sa démarche à Croix-Mesnil, que cette intervention inattendue du

fils de Carvajan avait troublé jusqu'au fond de l'âme. Par une intuition

particulière aux amoureux, il avait pressenti un mystère et deviné un

danger. Quelle influence souveraine, autre que la beauté de la jeune

fille, avait pu faire un allié du lendemain de cet ennemi de la veille?

Une amertume secrète avait empoisonné la joie que le baron eût dû

éprouver. Mais il avait eu le courage de dissimuler, et, dans son coeur

généreux, le désir de voir triompher ses amis avait presque étouffé la

jalousie qu'il ressentait déjà pour Pascal.

Enfin, le lendemain de la rupture entre Carvajan et son fils, Mlle de

Saint-Maurice, rappelée par l'inquiétude où la mettait l'annonce de la

maladie de son beau-frère, était revenue de Rouen, maigrie par les

soucis, mais plus écarlate que jamais. Malézeau avait ramené la vieille

fille dans son cabriolet. Tout le long de la montée de Clairefont, ils

avaient eu le temps de causer, et lorsque la tante Isabelle, sur les

piliers de pierre qui soutenaient la grande grille de la cour d'honneur,

avait vu les ignobles affiches collées par Papillon, elle s'était

élancée à bas de la voiture, et, de sa propre main arrachant les

placards, les avait emportés jusqu'au château.

Puis, en plein salon, les agitant avec un geste de triomphe, elle

s'était écriée:

--Voilà pour me faire des papillotes!

Il avait fallu la calmer. L'excitation du voyage, le plaisir de se

retrouver à Clairefont, les explications que Malézeau lui avait

fournies, la mettaient hors d'elle. On lui démontra que, pour être

meilleure, la situation n'était pas encore satisfaisante, et de l'excès

de la joie elle retomba dans l'excès de la désolation. Elle parla de

Robert, qu'elle n'avait pas pu arriver à voir, décrivit l'horrible

prison dans laquelle il était enfermé, et finit par pleurer. Le notaire

dut lui affirmer que prochainement elle aurait par Pascal des nouvelles

certaines. Aussitôt le renvoi devant la cour d'assises décidé, le

défenseur pourrait communiquer avec son client. Mlle de Saint-Maurice

elle-même serait admise à le voir. C'était un temps assez long à passer,

mais avec l'espérance d'obtenir un bon résultat. Car le nom seul de

Carvajan valait dix fois mieux pour Robert que l'habileté banale d'un

avocat de Paris.

Le talent de parole de Pascal n'était plus à prouver. On se souvenait

des succès qu'il avait remportés, alors qu'il n'était encore qu'un

débutant. Mûri par le travail, fortifié par l'âge, enflammé par la

passion qu'il mettait à soutenir la cause du comte, il devait être pour

le ministère public un adversaire redoutable: on n'osait pas dire

victorieux.

--J'avais toujours pensé que ce Pascal était un honnête garçon, s'écria

Mlle de Saint-Maurice d'une voix forte... Ah! s'il me rend mon pauvre

Robert... il pourra me demander ce qu'il voudra. Oui, quoi que ce soit,

je le lui donnerai.

La Grande Marnière · 第 18 / 22 题