VIII

Ainsi que l'avait fait pressentir la tante Isabelle, il lui aurait été

impossible de ne pas suivre son Benjamin. Après une soirée passée à se

ronger les poings dans des accès de fureur contenue et une nuit pendant

laquelle elle parut près de devenir folle, la vieille fille avait sauté

en chemin de fer. Antoinette, restée seule avec son père, dut, pour

expliquer l'absence de son frère et de sa tante, forger de toutes pièces

une histoire.

Mlle de Saint-Maurice avait eu des difficultés avec son fermier et

elle était partie pour quelques jours avec Robert. Pour quelques jours!

Le marquis n'avait point remarqué le sourire navrant dont Antoinette

avait accompagné ce mensonge. Il n'était point exigeant, le bon Honoré,

et pourvu qu'on ne le tourmentât pas au sujet de ses inventions, il

passait volontiers condamnation sur le reste. Il se suffisait,

d'ailleurs, admirablement à lui-même.

Il s'était replongé plus passionnément dans l'étude de son procédé de

chauffage. Le perfectionnement était le vice du marquis. Une invention

n'était intéressante pour lui qu'à l'état d'énigme. Une fois trouvée,

elle cessait de lui plaire. Son esprit inquiet se mettait en quête d'un

autre résultat. Et rarement il s'en tenait à ce qu'il avait réalisé. Il

lui fallait toujours le mieux, ce destructeur du bien.

C'était ainsi qu'il avait pu rendre improductives les affaires les

meilleures, et stériliser la Grande Marnière, cette mine d'or qu'un

commis intelligent et honnête eût suffi à administrer de façon à

enrichir son maître et tout le pays. Depuis trois jours, il ne parlait

plus, même à table. On le voyait absorbé, l'oeil fixe, la pensée

visiblement absente. Robert, quand il était encore là, avait dit

plaisamment:

--Ah! mon père est remonté dans son laboratoire!

Le marquis n'avait même pas entendu; il poursuivait son rêve et

s'efforçait d'enchaîner sa chimère. Que de millions de lieues il avait

fait ainsi dans le vague, chevauchant son dada fantastique pour

n'atteindre que l'impossible! Cependant il avait par instants de

soudaines explosions de joie. Il se frottait les mains avec force, et,

la figure radieuse, il s'écriait:

--Ah! ah! cette fois, je crois que je le tiens bien!

Et, sans explications préalables, pour sa satisfaction personnelle, il

entamait une courte dissertation sur le procédé qu'il voulait appliquer.

Ses auditeurs, régulièrement, opinaient du bonnet lorsqu'il les

provoquait à l'approbation par des: hein? n'est-ce pas? qu'en

dites-vous? ah! ah!, qu'ils ne pouvaient pas laisser tomber dans le

silence sans risquer de faire subir au vieillard le cruel serrement de

coeur du doute.

Antoinette bénit la fatale manie qui, en cette circonstance, absorbait

si heureusement son père. Il ne parut pas s'apercevoir de l'absence de

la tante de Saint-Maurice, qui, pour la première fois depuis trente ans,

ne dînait pas à la table commune. Quant à Robert, il faisait des

déplacements de chasse fréquents et prolongés.

Après le repas, qui fut court et silencieux, le marquis et sa fille se

trouvèrent en tête à tête dans l'immense salon qui, éclairé par deux

lampes, leur parut tout noir. Les rafales d'un vent violent ébranlaient

les futaies séculaires du parc, et pleuraient, lugubres, dans les hautes

cheminées du château. Et la jeune fille écoutait ces plaintes, se

demandant si ce n'étaient pas les âmes des morts de Clairefont qui,

tournoyant dans la nuit, gémissaient sur le malheur de la famille.

Puis sa pensée s'en allait à la suite de son frère, et elle se le

figurait dans une cellule sombre et nue, attendant qu'on décidât de son

sort. Où était la tante Isabelle? Qu'avait-elle pu faire? On n'entrait

sans doute pas facilement dans une prison. Peut-être ne verrait-elle

même pas Robert. Alors, comme un vieux chien fidèle, que son maître a

laissé à la porte, elle resterait, regardant les murailles, heureuse

encore de se dire: Il est là, l'enfant que j'aime, je suis dans l'air

qu'il respire, ces pierres seules le séparent de moi... Oh! la triste

soirée! Et comme les heures, sonnaient lentes et lugubres! Seule, sans

amis, sans conseils, avec ce vieillard qui dodelinait de la tête au fond

de son fauteuil, tout à sa folie, quand le malheur donnait l'assaut à sa

maison, et entrait terrible, implacable, par toutes les brèches! Oh! que

de pensées navrantes, que de pleurs refoulés!

--Ah! ah! dit le marquis, avec un rire qui glaça Antoinette, cette fois,

c'est tout à fait ça! Vois-tu, ma fille, la grille du haut, dans mon

fourneau, est à surface plane, et la disposition est vicieuse. Elle

cause le stationnement des résidus qui entravent le courant d'air. Il

faut que la grille soit infléchie: alors tout descend normalement, et

l'incandescence est continue. Voilà! c'est très simple! Qu'en dis-tu?

--C'est parfait, mon père!

--Tu me dis: c'est parfait, bien mollement! Tiens, au lieu de rester

dans ce salon où nous sommes perdus comme deux abandonnés, montons chez

moi... Je te montrerai mon modèle, et te ferai toucher le

perfectionnement du doigt... C'est la fortune, fillette! oui, c'est la

fortune!

Se soumettant au caprice du vieillard, Antoinette prit une lampe, et

tous deux montèrent au premier étage de la tour.

Dans la vaste salle dont la voûte ogivale est soutenue par des piliers

de pierre à fines nervures, le marquis s'était aménagé à la fois une

bibliothèque, un cabinet et un laboratoire. Tout le côté donnant sur le

parc était garni de rayons qu'encombraient les livres innombrables et

poudreux; un escalier mobile, roulant le long de la muraille, mettait le

savant à même de prendre l'ouvrage dont il avait besoin. Un admirable

bureau était placé devant la large fenêtre cintrée ornée de vitraux, et,

près d'un pilier, une table à dessiner se dressait, chargée de plans et

d'épures. Un tapis épais couvrait les dalles de granit, dans toute cette

partie de la tour, meublée confortablement de fauteuils profonds,

propres à la méditation et, disait Robert, au sommeil.

L'autre côté, donnant sur la cour d'honneur, était réservé au

laboratoire. Un immense fourneau de briques, à large manteau, au-dessus

duquel se voyait un soufflet terminé par une chaîne, semblable à celui

d'une forge, avait reçu l'adjonction d'un petit four en fonte, surmonté

d'un tuyau qui se perdait dans la grande cheminée. C'était le fameux

brûleur du marquis. Sur les tables, des cornues, des fioles de toutes

formes, et, dans un coin, auprès d'une vasque de pierre, dans laquelle

l'eau coulait à volonté, un serpentin au cou de cuivre en zigzag. Dans

ce pandémonium, où avaient pris naissance les idées funestes qui, en

trente ans, avaient consommé la ruine de la maison, le marquis se

trouvait complètement heureux.

Il poussa un soupir de satisfaction et regarda sa fille avec plus de

tendresse.

--Il y avait quelque temps, ma chérie, que tu n'étais venue ici,

dit-il... Tu vois, j'ai là bien des dessins qui réclament tes soins...

Puisque nous sommes, pour quelques jours, en garçons, tu devrais

t'installer avec moi... Tu verrais comme nous passerions de bonnes

journées!...

Et le vieil enfant souriait, uniquement préoccupé de son idée fixe.

--Oui, mon père... dit Antoinette du bout des lèvres.

Alors le marquis enchanté s'élança vers son brûleur, tira les caisses

roulantes, pleines de charbon, qui occupaient tout le dessous du

fourneau, et commença, à grand renfort de copeaux et de papier, à

allumer lui-même son appareil. Il avait retroussé ses manches jusqu'aux

coudes et se salissait épouvantablement. Il y eut bientôt dans le

laboratoire une fumée telle qu'il fallut ouvrir les fenêtres. Et, moitié

parlant, moitié toussant, à demi asphyxié, l'inventeur expliquait. Il

allait de l'appareil, qu'il déclarait défectueux, aux dessins nombreux

sur lesquels il l'avait rectifié...

--Vois-tu, ma fille, les copeaux mouillés brûlent maintenant: c'était la

mise en train qui était difficile... Le tirage est insuffisant, mais,

avec une cheminée d'usine, ça irait tout seul... Des copeaux

mouillés!... Hein? Et quelle chaleur! Toute la valeur de l'invention est

là... En Amérique, dans les plantations, ils pourront chauffer avec des

détritus de cannes à sucre! Qu'en dis-tu?

Antoinette ne disait rien. Attirée par la lumière, une énorme

chauve-souris était entrée dans le laboratoire et, toute noire, ses

ailes étendues, elle tournoyait. Par deux fois l'horrible bête, dans son

vol sinistre, effleura la jeune fille, qui fascinée ne pouvait la

quitter des yeux. Il lui semblait la voir grandir peu à peu et

s'étendre, resserrant les cercles qu'elle traçait. Sa tête, devenue

énorme, avait des regards de feu, et un rictus diabolique qui rappelait

le visage de Carvajan. Elle passa encore une fois, les griffes étendues,

comme un vampire, et, terrifiée, Antoinette se dit: Si elle me touche,

c'est que nous n'avons plus rien à espérer et que nous sommes

irrémédiablement perdus.

Une rougeur lui monta au visage, elle saisit le long tisonnier que son

père venait de poser, et, au moment où la bête hideuse s'avançait

menaçante, elle frappa. Brisée par la tige de fer, la chauve-souris

tomba sur la grille du brûleur, et, Antoinette avec une joyeuse

surprise, la vit disparaître dans les flammes.

Elle respira plus librement; elle pensa: Je suis indigne de me laisser

abattre. Il faut lutter, vaincre, en tout cas se défendre... Est-ce

possible que des gens comme nous soient si bas, qu'ils n'aient plus le

moyen de se relever?

Puis l'horreur de la situation s'imposa de nouveau à son esprit, et elle

se reprit à désespérer. Son frère! Qui sauverait le pauvre garçon accusé

si bassement, et autour duquel s'étendait le réseau dangereux des

calomnies? Si elle pouvait essayer de faire face aux difficultés de leur

situation financière, comment irait-elle au secours de ce sang de son

sang? Elle avait l'ignorance de la pureté. Les lois criminelles

n'étaient point faites pour son innocence. Elles lui faisaient l'effet

d'une monstrueuse énigme. Le péril qui menaçait Robert lui semblait

formidable et incompréhensible.

Et la tristesse s'étendait en elle, sombre, profonde, ainsi qu'une nuit

intérieure. Son père continuait à parler et elle ne l'écoutait pas. Les

paroles du vieillard tombaient dans le vide, comme du robinet l'eau

gouttant sonore et inutile dans la vasque de pierre. À la pensée de la

jeune fille revenait, obsédante et désolante, la préoccupation du salut

de Robert, et du payement de l'échéance prochaine.

Elle songea un moment à interrompre le marquis au milieu de ses

amusements scientifiques, et à lui poser nettement la question d'argent

qu'il fallait résoudre. Au moment de parler, un dernier reste de pitié

pour le vieil enfant qu'il fallait arracher à son aveugle sécurité

arrêta les mots décisifs. Elle se tut, pensant: Il sera assez tôt

demain, qu'il ait encore au moins cette soirée heureuse, et cette nuit

tranquille. Et comme un vol de spectres nocturnes, les pensées sinistres

recommencèrent à enserrer son esprit dans leur cercle douloureux.

À onze heures, le père et la fille quittèrent le laboratoire et

descendirent dans leurs appartements. Le marquis, heureux d'avoir pu,

pendant deux heures, développer ses idées, sans se préoccuper de savoir

s'il avait seulement été entendu, embrassa Antoinette, et la quitta en

lui disant:

--Je suis tout ragaillardi! Tu ne t'imagines pas comme ta présence me

fait du bien... Quand je te vois au milieu de mes appareils, je crois

que tout ce que j'ai entrepris doit réussir... Tu reviendras, n'est-ce

pas? Tu y as intérêt, sais-tu... C'est la fortune!...

La fortune! toujours le mot magique, le rêve de tout savant: la pierre

philosophale découverte; l'or coulant d'un creuset ou jaillissant d'un

appareil. Et l'inventeur, confiant et ravi, alla se coucher avec ce

rayon dans la cervelle.

La nuit parut longue à Antoinette. Elle resta les yeux ouverts dans

l'obscurité, écoutant l'ouragan qui se déchaînait au dehors et faisait

trembler le château sur sa base. Ces souffles irrités, passant et

repassant en violents tourbillons, lui rappelaient la mer, et, dans la

fièvre de son insomnie, il lui semblait être sur un navire battu par la

tempête. Des haleines furieuses grinçaient dans les mâts et dans les

cordages, et la poussée croissante et décroissante de leur bruit

tumultueux donnait à la jeune fille la sensation de la montée énorme et

de la descente profonde des vagues.

Elle se trouvait, au milieu d'une obscurité traversée seulement par de

rouges éclairs, emportée sur un océan couleur d'encre. Elle était tout

étourdie par le balancement horrible des flots, et souffrait

cruellement. L'orage grandissait sans cesse, emplissant ses oreilles de

sifflements stridents, et, dans le trouble de ses pensées, elle se

figurait allant délivrer son frère abandonné sur un étroit et stérile

rocher.

Elle se tournait vers celui qui commandait le fantastique vaisseau et,

à la lueur de la foudre, elle lui voyait le visage de Pascal. Il la

regardait avec douceur, comme pour lui dire: Tu sais bien que je

t'adore; tu n'as qu'un mot à prononcer, qu'un signe à faire, et c'est

moi-même qui te conduirai vers ton frère, qui assurerai son salut. Rien

ne me coûtera pour te plaire. Tes larmes me désolent, je souffre de ton

chagrin. Ne t'entête pas dans ton orgueil, sois raisonnable et bonne. Et

ton malheur, en un instant, va se réparer.

Mais elle, implacable, détournait la tête, refusait de faire entendre la

prière si doucement implorée. Et, dans le chaos mouvant des flots

exaspérés, le navire s'éloignait, abandonnant à son sort le pauvre

Robert qui appelait à grands cris. La nuit se faisait plus sinistre, la

clameur du vent plus effroyable, et les vagues énormes, devenues couleur

de sang, roulaient dans leurs plis des cadavres.

Antoinette, terrifiée, voulut s'arracher à cet horrible cauchemar. Elle

se raisonna, se dit: Mais non, je suis dans ma chambre, près de mon

père, je rêve tout éveillée. Elle tâta les draps de son lit pour se

convaincre. Mais toujours l'hallucination revenait. Elle dut allumer un

flambeau, et, brisée de fatigue, les cheveux collés au front par une

sueur glacée, elle retrouva un peu de calme. Enfin le jour parut, pâle,

et la délivra de cette angoisse.

Le premier regard qu'elle jeta au dehors lui montra les ravages que

l'ouragan avait faits dans les massifs du parc et sur les toits du

château. La terrasse était semée de débris d'ardoises et de fragments

de briques, les allées couvertes de branches brisées.

Le marquis, chez lequel la jeune fille entra, dès le matin, était frais

comme une rose, ayant dormi d'un sommeil d'enfant, sans trouble et sans

rêve. Comme il montait dans son cabinet, vers dix heures, une lettre

apportée par un clerc de Malézeau fut remise à Antoinette qui courut

s'enfermer pour la lire. Elle contenait un billet envoyé de Rouen par la

tante de Saint-Maurice, et apporté par un exprès, ainsi qu'une

suppliante recommandation du notaire d'avoir à ne pas oublier l'échéance

du lendemain.

La tante Isabelle faisait savoir à sa nièce, qu'arrivée à sept heures,

elle s'était fait conduire, sans retard, par un ami influent, chez le

procureur général, à qui elle avait demandé la mise en liberté de son

neveu. Mais, malgré une bonne volonté évidente, le magistrat n'avait pu

faire droit à sa requête. L'affaire, racontée par les gazettes du

département, avec force détails inexacts, suivant l'usage de ces

«canailles de journalistes», faisait déjà un tapage effrayant dans la

ville. Il était impossible de voir Robert, qui se trouvait, lui avait-on

dit, «au secret».

Elle s'était logée dans le quartier Saint-Sever, chez un carrossier qui

lui louait une chambre meublée, et elle ne savait plus à quel saint se

vouer. La vieille fille, au travers de ses tourments, n'oubliait pas les

affaires et prévenait sa nièce que tous les papiers relatifs à

l'échéance étaient serrés dans la commode de sa chambre, sous ses

mouchoirs.

En lisant ce billet griffonné à cinq heures du matin, d'une grosse

écriture, sur du papier commun, et avec autant de fautes d'orthographe

que de mots, Antoinette pleura. Cet aveu d'impuissance fait par la

pauvre tante dissipa les suprêmes hésitations, détruisit les dernières

espérances de la jeune fille. Elle découvrit la réalité navrante, et eut

la certitude que tout était perdu. Elle résolut de faire ce que la

situation lui commandait, et, sans prendre la peine d'essuyer ses yeux

humides de larmes, elle monta chez son père.

Assis devant son bureau, l'inventeur écrivait des notes en marge d'un

plan. Il s'arrêta en voyant entrer sa fille, et, repoussant en arrière

le chaperon de velours qui lui couvrait la tête et le faisait ressembler

à un vieil alchimiste:

--Ah! ah! tu prends intérêt à ce que je t'ai montré hier, dit-il

gaiement, puisque te voilà ici de si bon matin... Sois la bienvenue, mon

enfant. Tiens, assieds-toi là, près de moi...

Et comme Antoinette frémissante lui obéissait silencieusement.

--Mais qu'est-ce que je vois? s'écria-t-il, tes yeux sont rouges comme

si tu avais du chagrin... Ah! ça, qu'y a-t-il? j'exige que tu me parles

franchement...

--Hélas! mon père... je n'ai plus le loisir de me taire... Sans quoi je

vous aurais, peut-être plus tendrement que prudemment, épargné encore de

cruelles inquiétudes.

--C'est encore Malézeau qui aura fait des siennes!... interrompit le

marquis avec ennui... Ne peut-il arranger ces affaires, sans nous en

rompre la tête?... J'ai de bien autres et plus graves préoccupations...

Le temps qu'il me fait perdre est précieux...

--Le temps, mon père, vous n'en pouvez plus disposer, dit Mlle de

Clairefont... Vous êtes arrivé à l'extrême limite... et l'impatience de

vos créanciers ne peut plus être calmée.

Le marquis prit un air à la fois étonné et mécontent.

--Ne leur a-t-on pas fait entendre que j'étais à la veille de réaliser

des bénéfices importants avec mon invention nouvelle? Si je ne m'étais

pas ingénié à y apporter un dernier perfectionnement, mes brevets

seraient pris, et la grande industrie serait ma tributaire... Car tu as

vu, fillette, hier soir. Tu ne peux pas nier. C'est certain, évident,

palpable!... Et dans quelques jours...

--Vous n'avez plus devant vous que des heures...

--Eh! ces drôles se fâchent réellement? Il me semble qu'ils ont gagné

assez d'argent avec moi, depuis trente ans qu'ils me grugent... Ils

pourraient se montrer une dernière fois accommodants...

--Mais, mon père, vous oubliez donc que c'est avec M. Carvajan que vous

avez à compter, maintenant, avec lui seul? Ou bien M. Malézeau ne vous

a-t-il rien dit, la dernière fois qu'il est venu?

L'inventeur se frappa le front, comme une personne qui retrouve au fond

de sa pensée un souvenir très effacé.

--Si, ma fille, je me rappelle quelque chose comme ça... Mais je

m'étais beaucoup animé, en lui parlant de mon fourneau qui me

satisfaisait, quoiqu'il n'eût pas encore subi le perfectionnement

décisif... Et, les talons tournés, je n'ai plus pensé à cette misérable

affaire... Ah! Carvajan?... oui, oui... Et qu'est-ce qu'il veut?

--L'argent que vous lui devez, mon père.

--C'est fort juste. A-t-il présenté son compte?

--Présenté, protesté, signifié, toutes les formalités qui précèdent la

saisie...

--La saisie?

--Et l'expropriation, oui, mon père; c'est là seulement ce qu'il reste à

faire.

--Mais, mon enfant, il me semble qu'on lui a laissé, avec bien de la

négligence, accumuler des frais inutiles... Que n'a-t-on payé tout de

suite?

Mlle de Clairefont regarda le vieillard avec une compatissante

tendresse:

--Ah! si on avait pu!

Le savant frotta fortement sa tête blanche avec son bonnet de velours,

et, très inquiet subitement:

--Il n'y a donc point de fonds disponibles?

--Non, mon père; depuis un an, nous vivons avec une simplicité plus

grande que celle des petits bourgeois de la ville. Vous ne vous en êtes

pas aperçu, car vous êtes indifférent aux recherches du luxe. C'est

grâce à cette économie que nous avons pu subvenir aux dépenses que vous

avez faites pour vos travaux. Vous retourneriez toutes nos poches que

vous ne réuniriez pas mille francs, et nous n'avons rien à recevoir. Le

fermier de Couvrechamps a payé son loyer, celui de La Saucelle est en

avance. Les bois de Clairefont sont coupés à blanc. Il reste les futaies

du parc, qui valent, dit-on, une soixantaine de mille francs, mais ce

serait déshonorer la propriété.

Le marquis ne parut pas avoir entendu les derniers mots; il suivait sa

pensée:

--Ces soixante mille francs, je comptais les appliquer à la prise de mes

brevets.

Cet aveugle et implacable égoïsme arracha à Antoinette un cri de

douleur. Son père, elle le comprit, se souciait fort peu de la ruine de

la maison. Au milieu du désastre commun, il ne songeait qu'à son

invention, et se montrait prêt à sacrifier à sa manie jusqu'à l'honneur

de son nom. Il s'était levé et errait à pas lents dans son laboratoire,

jetant des regards inquiets et caressants à son brûleur. Un combat

semblait se livrer en lui. Il gesticulait en marchant et parlait tout

haut sans s'en apercevoir.

--Au moment où je touche au résultat certain... pour quelques misérables

milliers de francs... C'est impossible!... Quel coup pour moi!... Non!

on doit pouvoir emprunter encore sur le domaine... S'il le faut,

j'abandonnerai la moitié des brevets... Oui... je sacrifierai l'Asie,

l'Afrique et l'Océanie. Ce sont des millions que je perds... Mais, au

moins, l'Europe et l'Amérique m'appartiendront... Oui, pour quelques

milliers de francs!...

Antoinette, pâle et froide, suivait la lutte inutile engagée par le

savant contre lui-même. Vainement, il amputait son oeuvre. Vainement,

comme le marin pour alléger son navire, il jetait une partie de la

cargaison à la mer. Il était trop tard, et la tourmente, au milieu de

laquelle il se trouvait engagé, devait tout engloutir.

--Hélas! mon père, dit-elle avec fermeté, renoncez à vos rêves... Vous

ne pourrez pas les réaliser... Tout est fini, bien fini... Les dernières

ressources sont taries... Croyez qu'il me faut un grand courage pour

vous parler ainsi... Si j'avais pu m'y décider plus tôt, peut-être ne

serions-nous pas arrivés à une ruine si complète.

--Ma fille! interrompit le marquis d'un ton de reproche.

--- Oh! ne doutez pas de mon respect et de mon affection, interrompit

Mlle de Clairefont... Je vous les prouve mieux en vous tenant

aujourd'hui ce langage, qu'autrefois en gardant le silence... Vous aviez

le droit de disposer d'une fortune qui vous appartenait, et personne

dans la famille ne se permettra de discuter l'emploi qu'il vous a plu

d'en faire.

--Eh! aveugle que tu es! s'écria avec force l'inventeur, je voulais, je

veux encore vous enrichir! Tu ne comprends donc rien, tu n'as donc plus

confiance en moi?

--Si, mon père... Mais le résultat a trahi vos efforts... Et non

seulement vous n'avez plus d'argent pour continuer, mais vous n'en avez

même pas pour acquitter vos dettes.

--Qu'importent mes dettes? J'en doublerais la somme, sans crainte et

sans scrupule: je suis sûr de réussir!

--Vous l'avez affirmé déjà bien souvent, mon père.

--Voyons, la situation n'est pas si désespérée que tu le dis? Je

comprends vos inquiétudes... Vous ne savez pas, vous autres, ce que je

puis attendre de mon affaire nouvelle... Vous n'avez pas, comme moi, la

réalisation devant les yeux!... Oh! tu ne connais pas les sacrifices

dont un créateur est capable pour sauver son oeuvre. Tiens! Cellini,

voyant que le bronze en fusion allait manquer dans le moule de son

Jupiter, jeta à la fournaise de la vaisselle d'or et d'argent ciselée de

sa main... Moi, vois-tu, mon enfant, pour assurer le succès de ma

découverte... je ferais tout! J'y crois tant, que je me vendrais

moi-même.

Enflammé par l'enthousiasme, le vieillard montra un visage transfiguré.

Il serra sa fille dans ses bras et lui prodigua les noms les plus

tendres. Tout ce qu'un enfant capricieux et câlin peut, pour obtenir une

faveur, adresser de supplications et faire de cajoleries à sa mère, le

vieillard le tenta pour désarmer Antoinette. Il la trouva de glace.

Cette fière Clairefont, bonne et généreuse jusqu'à la démence, une fois

butée à une résolution devint implacable.

--La tante Isabelle possède Saint-Maurice, intact, dit le marquis. Ne

peut-elle emprunter dessus de quoi nous dégager cette fois?

--Elle s'y refusera: elle l'a dit bien souvent. Saint-Maurice doit être,

dans sa pensée, le dernier asile de la famille.

--L'ingrate! s'écria l'inventeur avec amertume... Depuis trente ans

qu'elle est chez moi, ai-je jamais, avec elle, distingué entre le mien

et le sien? Tout a été commun pendant la prospérité. Tout se sépare au

moment du désastre!

--Non! mon père, vous êtes injuste. La tante Isabelle a déjà payé plus

qu'elle ne pouvait, et son désintéressement, sachez-le, a été à la

hauteur de son affection.

--Mais toi, ma fille, ma chérie, ma bonne petite Toinon... Tu ne

laisseras pas ton père dans un embarras mortel... Car j'en mourrai,

vois-tu, si je ne réussis pas!... Tu as de l'argent... Ton frère t'a

abandonné sa part... La fortune de ta mère est dans tes mains... Sauve

l'avenir de notre maison, relève Clairefont de la ruine!... Tiens! sois

mon associée? Je te fais millionnaire... M'entends-tu? Réponds-moi donc!

Est-ce que tu ne comprends pas? Millionnaire! Oui! en un an! Ah! ah! ah!

c'est beau! Cela vaut la peine de risquer quelque chose... Pas toute ta

dot, une partie seulement!

Et, suppliant, les yeux égarés, il tendait les mains vers Antoinette.

Elle frémit de douleur. Ainsi son père en était venu à un tel

abaissement moral! Sa passion, comme un poison qui ronge, avait fini par

détruire en lui la délicatesse de l'homme, la dignité du chef de

famille. Celui qu'elle avait sous les yeux n'était plus qu'un pauvre

maniaque presque en enfance. Il ne méritait pas de reproches, il ne

pouvait qu'inspirer la pitié. Sa dot? Il la lui demandait, gémissant

comme un mendiant qui implore une aumône. Il ne soupçonnait pas, dans

son ignorance de tous les dévouements qui s'empressaient héroïques

autour de lui, que, cette dot, elle l'avait déjà jetée dans le gouffre,

sacrifiant mariage, avenir, bonheur, pour lui épargner une contrariété.

Antoinette, le coeur serré, se résigna à mentir pour épargner au

vieillard la douleur d'apprendre qu'elle s'était dépouillée pour lui.

--Ce que vous demandez là, mon père, est impossible, reprit-elle avec

une voix altérée.

--Quoi! tu me refuses? dit le marquis avec stupeur. Tu laisses ton vieux

père te supplier inutilement. Voyons, tu n'as pas compris, ou bien je me

trompe, tu n'as pas répondu non...

Il la vit muette et immobile, navrée, mais faisant ferme contenance. Il

la regarda jusqu'au fond de l'âme, elle détourna la tête. Elle n'eut pas

une larme, mais le cercle qui meurtrissait ses yeux devint plus noir,

accusant la pâleur de ses joues. Le marquis, stupéfait de trouver sa

fille tout à coup si différente d'elle-même, en avait oublié son

invention. Il était tout à la constatation de son impuissance sur cette

enfant jusque-là esclave docile de ses fantaisies.

--Ainsi, pour une misérable somme d'argent, tu vas laisser se consommer

notre ruine, tu vas supporter qu'on vende la demeure où tu es née, où

nous avons vécu... où ta mère est morte...

Elle restait de marbre, ne parlant plus, n'opposant aux instances du

vieillard que la force d'inertie. Il s'exaspéra. C'était la première

fois qu'on lui résistait.

--Sans doute vous étiez d'accord, ta tante, ton frère et toi... C'est là

probablement la raison de leur absence?... Ils ont fui. Toi, plus

hardie, ou moins sensible, tu es restée pour me tenir tête... Tu me

refuses le salut, tu me voles non seulement la fortune, mais la gloire.

Tu es une fille dénaturée... Tiens! va-t'en! Je ne veux pas supporter ta

présence... Sors d'ici!...

Il marchait vers elle, le visage décomposé par une rage sénile, les

lèvres tremblantes... Elle ne put résister davantage, elle éclata en

sanglots, elle ouvrit les bras, saisit avec force ce père qui approchait

menaçant, le couvrit de caresses et de larmes, le supplia, le raisonna,

lui parlant tour à tour comme à un enfant gâté et comme à un homme

raisonnable.

--Non! vous ne savez pas combien vous êtes à la fois injuste et

cruel!... Oh! ne dites plus rien, ne m'éloignez pas de vous... Plus

tard, vous en auriez un regret mortel... N'accusez ni ma tante ni mon

frère... Ah! Dieu! ils donneraient leur sang pour vous... ainsi que

moi!... Nous sommes victimes de la fatalité... Elle s'acharne contre

nous... N'essayez pas de comprendre... Nous sommes plus malheureux que

vous ne pouvez le supposer... Ne cherchez pas... Et soyez bon!

N'accablez pas votre fille qui vous aime, vous vénère, et dont la seule

joie en ce monde est votre tendresse!

Elle se mit à genoux, étourdit le vieillard, le réduisit au silence,

mais n'arriva pas à le convaincre. Dans sa tête obstinée, il ruminait

toujours son projet, et cherchait un moyen détourné de le réaliser.

L'idée de faire venir Tondeur et de lui vendre les grands arbres du parc

s'imposait à lui. Raser les allées ombreuses, être le bourreau de ces

bosquets sévères et profonds, qui couronnaient le penchant de la colline

de leurs voûtes verdoyantes, voilà ce qu'il complotait silencieusement.

Planté devant la fenêtre, absorbé en apparence par le panorama

merveilleux qui s'offrait à ses yeux, il n'admirait pas la splendeur et

la variété des points de vue; il faisait le compte de ce qu'il pourrait

tirer de ses futaies séculaires. Pas une hésitation, pas un regret à la

pensée de mettre la cognée d'une bande noire dans ce dernier vestige de

la grandeur seigneuriale du domaine. Il se demandait avec angoisse si la

somme qu'on lui offrirait suffirait à ses besoins immédiats.

Indépendamment de ses brevets, il rêvait la construction d'un modèle de

son brûleur, tel qu'il devait être pour avoir une valeur industrielle.

Et, emporté par son imagination, il voyait la machine de fonte terminée

et parfaite. Sur la paroi une plaque d'acier portait cette inscription:

Brûleur de Clairefont. Et il souriait, se mirant dans son oeuvre.

Sa fille le regardait, pleine d'angoisse. Elle comprenait bien que le

vieillard lui échappait encore et que rien de ce qu'elle lui avait dit

ne s'était gravé dans ce cerveau malade. À quoi bon lutter, lorsque la

déraison faisait son adversaire invulnérable? À quoi bon se torturer les

nerfs, se déchirer le coeur, puisque son père sortait du combat calme et

insouciant?

Il marchait maintenant dans son cabinet, les mains dans les poches,

chantonnant entre ses dents. Il ne paraissait pas s'inquiéter de la

présence d'Antoinette. À différentes reprises il passa tout près du

fauteuil dans lequel elle restait accablée. Il finit par s'asseoir

devant son bureau et prit quelques notes rapides, comme s'il avait fait

une observation soudaine, puis il passa dans son laboratoire, et la

jeune fille l'entendit qui fourrageait dans le grand fourneau, remuait

ses cornues et tirait la chaîne de son soufflet.

Plus isolée et plus triste au milieu de ce bruit que si elle eût été

dans le parc désert, elle se leva lentement et sortit. Elle alla sans

but déterminé, dans les vastes corridors, descendit un escalier, et,

avec un tressaillement, se trouva devant la porte de l'appartement de

son frère. Elle entra. Les persiennes fermées faisaient la chambre

obscure. Tout était en place et bien rangé. Les fusils s'étageaient au

râtelier, les fouets et les cravaches pendaient, un rayon, filtrant par

un trou du volet, tirait une étincelle d'or du pavillon d'une trompe de

chasse.

Un bouquet, apporté la veille par Antoinette, se fanait dans un vase,

répandant un parfum affaibli et mélancolique. La tristesse des choses

abandonnées se dégageait si pénétrante de ce lieu solitaire que la jeune

fille se sentit près de défaillir. Il lui sembla qu'elle était dans la

chambre d'un mort. Et, le coeur aux lèvres, oppressée, palpitante, elle

demeura dans l'ombre silencieuse, longtemps, en proie à un

découragement amer.

Elle se figurait Robert dévoré par l'inquiétude et l'impatience, se

débattant au travers des embûches préparées par les calomniateurs,

cédant peut-être à la colère qui lui montait si promptement au cerveau,

et, qui sait? aggravant sa situation par des violences sur lesquelles,

sans doute, on comptait. Et nul ne pouvait pénétrer jusqu'à lui. Ce

garçon vigoureux, habitué aux fortes senteurs des bois et des plaines,

aux durs exercices de la vie agreste, cloîtré entre quatre murailles,

gardé à vue et torturé par des interrogatoires auxquels il ne pouvait

assurément rien répondre. Quel supplice de tous les instants, quelle

épreuve mortelle! Quand le reverrait-on? Reviendrait-il seulement

jamais? Que ne devait-on pas redouter d'ennemis qui avaient pu égarer la

justice à ce point qu'un innocent, pour les besoins d'une cause infâme,

fût chargé du crime d'un autre?

Elle voyait aussi la tante de Saint-Maurice, noyée dans la grande ville,

allant sans résultat du Palais de Justice à la prison, et tournant comme

un chien perdu autour des murs derrière lesquels vivait misérable

l'enfant qu'elle adorait. Ah! la pauvre vieille, comme elle devait

souffrir, et, que de barbarismes devaient tomber de sa bouche!

Antoinette voulut lui écrire. Elle alluma une bougie, ne pouvant,

superstitieusement, se décider à ouvrir les volets, cette chambre étant

destinée à rester close jusqu'à ce que celui qui l'habitait fût revenu.

Elle prit le papier, les plumes de son frère, et, soulageant son coeur

ulcéré, elle répandit à la fois sa tristesse et ses larmes.

Ne voulant pas que personne pût, dans le pays, savoir où était allée la

tante Saint-Maurice, elle fit porter sa lettre à la boîte du chemin de

fer par le vieux Bernard. Plus calme, elle rentra dans sa chambre et

passa la journée à griffonner des comptes, à fouiller des dossiers, à

relire des exploits d'huissier.

Le soir réunit le père et la fille dans la salle à manger. Le marquis se

montra très froid pour Antoinette. Il boudait. Il ne desserra pas les

dents jusqu'à la fin du dîner. Et la jeune fille se félicita presque de

ce silence. Le dessert terminé, le marquis se leva, tourna dans

l'immense pièce, caressa le lévrier qui, laissé à l'abandon depuis deux

jours, regardait sa maîtresse avec des yeux étonnés. Une fenêtre donnant

sur la cour d'honneur était ouverte: le vieillard s'en approcha et jeta

du pain aux pierrots qui voletaient en criant. Il resta indécis et

soucieux pendant quelques minutes. Il coula un coup d'oeil du côté

d'Antoinette, comme s'il allait lui parler, puis il prit sa résolution,

fit un geste de dépit, et, disant sèchement: «Bonsoir, ma fille», sans

une main tendue, sans un baiser donné, il remonta dans son laboratoire.

Mlle de Clairefont baissa le front comme si le fardeau de cette

injuste rancune lui eût semblé trop lourd; elle se tourna vers Fox,

modula un léger sifflement et, sortant dans la cour, se mit à marcher

de long en large, sur le pavé, sans songer à prendre la petite allée

qui bordait les plates-bandes de fleurs. Le lévrier, gravement, suivait

réglant son pas sur celui de sa maîtresse.

L'ombre descendait silencieuse sur les champs et les bois. Une fraîcheur

légère ranimait la vie des plantes brûlées par le soleil, et, avec un

tintement de clochettes d'argent, les rainettes chantaient au loin dans

les herbes. C'était l'heure où, chaque soir, avec Robert et la tante

Isabelle, avant d'aller tenir compagnie à son père, Antoinette faisait

un tour de promenade. Dans cette obscurité grandissante, le sentiment de

son affreuse situation s'imposa plus cruellement à elle, ses yeux

cherchèrent avec angoisse les êtres aimés, elle se vit seule, et,

accablée, n'eut pas la force de continuer son chemin; elle se laissa

tomber sur un banc de pierre, et, gémissante, elle murmura: Robert! oh!

Robert!

À ce nom un plaintif et lugubre hurlement répondit. Le lévrier, le

museau levé vers le ciel assombri, regardant la jeune fille comme s'il

eût compris sa pensée et partagé sa peine, semblait aussi pleurer

l'absent. Elle lui parla pour l'apaiser, et, la main perdue dans le poil

rude de sa tête, elle resta à songer. Huit heures sonnèrent à l'église

du village. Frissonnante, Antoinette s'apprêtait à rentrer, lorsque la

petite porte de la grille s'ouvrit, donnant passage à Me Malézeau. Le

notaire, en apercevant Mlle de Clairefont, poussa un soupir de

soulagement.

--Dieu soit loué, Mademoiselle, je vous trouve seule, Mademoiselle...

Mon inquiétude était de rencontrer M. le marquis auprès de vous...

Il s'arrêta, pris d'une suffocation, et, serrant avec attendrissement

les mains de la jeune fille...

--Ma pauvre enfant... Ah! je vous plains de tout mon coeur... Ma pauvre

enfant!

Il ne continua pas, parut craindre de s'être abandonné à trop de

familiarité, et se courbant très respectueusement:

--Pardonnez à ma vieille affection, Mademoiselle... Je m'oublie un peu,

Mademoiselle, mais je vous ai vue naître... C'est là mon excuse.

--En avez-vous besoin? s'écria Antoinette... Ne regrettez pas ces

témoignages de sympathie, mon bon monsieur Malézeau. On ne nous les

prodigue pas, en ce moment, et je suis profondément reconnaissante à

ceux qui ne nous délaissent pas et qui osent nous plaindre.

--Ah! Mademoiselle... Mon entier dévouement... croyez-le bien, balbutia

le brave homme... Aucune puissance, si redoutable qu'elle soit, ne

m'empêchera de remplir mon devoir envers votre famille... Et je viens me

mettre entièrement aux ordres de M. le marquis et aux vôtres. Si vous

saviez quelle peine cela me fait de vous voir malheureuse!... Ne pleurez

pas, je vous en supplie... Vous me bouleversez, et j'ai besoin de toute

ma tête... Car nous avons de sérieuses résolutions à prendre.

Antoinette essuya les larmes qui coulaient sur ses joues, et,

s'efforçant de retrouver sa fermeté:

--Que se passe-t-il? Dites-moi tout: je ne dois rien ignorer... Mon

frère d'abord...

--Oh! Mademoiselle, par quelle fatalité, avant-hier, ne l'avez-vous pas

emmené avec vous en quittant la fête?... Quelle imprudence même d'y être

allés!...

--Eh! qui pouvait prévoir ce qui s'est passé?

--Grand Dieu! Il fallait tout craindre! Ce Carvajan... Malézeau,

instinctivement, baissa la voix, comme s'il eût craint que le vent de la

nuit emportât ses paroles jusqu'à la maison de la rue du Marché... Ce

Carvajan est un tigre déchaîné!... Il a soulevé l'opinion contre votre

frère, c'est lui qui l'a désigné à la justice... Si l'arrestation

n'avait pas eu lieu, on ne sait pas ce qui se serait passé. La populace

des faubourgs s'ameutait... Oh! le parquet fait son devoir... Les

recherches continuent; on a mis la main sur plusieurs drôles fort

suspects... Rien n'a pu être relevé contre eux... Tandis que ce

malheureux Robert... Ah! le piège a été bien tendu!

--Que faire pour désarmer Carvajan?

--Il y a huit jours je vous aurais répondu: Satisfaites son ambition et

sa convoitise. Cédez-lui la Grande Marnière à l'amiable. Mais encore, se

serait-il contenté de cette satisfaction matérielle? Cet homme hait

votre père et tout ce qui l'entoure... Vous êtes malheureusement à sa

discrétion et il ne faut pas compter sur sa générosité.

--Ah! que Clairefont périsse, que la Grande Marnière disparaisse, que

les débris de ce que nous possédons soient engloutis dans le désastre,

mais que mon frère nous soit rendu!...

--Comptez sur moi, Mademoiselle, pour que rien de ce qui pourra assurer

ce résultat, Mademoiselle, ne soit négligé... Mais nous avons du temps

devant nous, malheureusement...

--Il faudra donc attendre longtemps?

--Hélas! plusieurs semaines, Mademoiselle. La justice est lente,

Mademoiselle...

Mlle de Clairefont poussa une douloureuse exclamation.

--Comment ferons-nous pour maintenir mon père dans l'ignorance de ce qui

se passe?

--Ce sera bien difficile...

--Et pourtant, tout lui dire, c'est le tuer! Il ne supportera pas un

pareil coup... L'entretien sérieux que j'ai eu avec lui ce matin l'a

bouleversé... Il souffre... Que voulez-vous? Il n'est pas habitué aux

contrariétés... Nous les avons jusqu'à présent gardées pour nous seuls.

Il pouvait se livrer paisiblement aux travaux qui sont sa joie et son

existence même. Il était si confiant dans ses découvertes!... J'espérais

toujours... S'il avait enfin trouvé ce qu'il cherche, ne serait-ce pas

un crime de le priver de ce résultat si laborieusement obtenu?

--Ne pensons plus à cela, pour le moment, Mademoiselle... Il s'agit de

savoir ce que vous voulez faire... Vous êtes sous le coup d'une

expropriation par voie de saisie immobilière... Jugement rendu,

signifié, délais obtenus grâce à des oppositions successives, qui n'ont

abouti qu'à vous procurer du temps, en augmentant les frais...

Aujourd'hui, je puis encore user de moyens dilatoires, pour vous

maintenir pendant quelques jours en possession... Nous continuerons la

bataille du papier timbré... Mais il faudra toujours en arriver à la

chute finale. Et ces atermoiements n'auront pour résultat que

d'exaspérer Carvajan. D'un autre côté, si nous laissons saisir, nous

avons chance, avant la vente, de voir aboutir l'affaire de votre frère.

Dégagés de tout souci, nous portons tous nos efforts sur sa défense.

Nous prions quelque avocat éminent du barreau de Paris de soutenir sa

cause, et nous pouvons arriver à l'arracher des mains de vos ennemis.

Une fois hors de danger, oh! alors, nous n'avons plus rien à ménager, et

nous tâchons de tirer de nos biens-fonds tout le parti possible. Nous

envoyons des annonces aux notaires du département et de la capitale,

afin de trouver des acquéreurs importants pour le château et le domaine.

Nous nous adressons aux fabricants de chaux de Senonches, nous leur

faisons valoir le péril de la concurrence, nous les engageons à pousser

pour obtenir l'enchère, afin d'unifier les tarifs. Carvajan, qui devient

enragé, pousse de son côté, et, grâce à cette rivalité, les

adjudications sont faites à des prix inespérés. Si bien qu'une fois la

cloche fondue, nous trouvons pour M. le marquis, toutes les dettes

payées, un reliquat de deux ou trois cent mille francs, lesquels,

habilement placés par mes soins, lui permettent de vivre honorablement à

Saint-Maurice. Voilà, ma chère demoiselle, le plan que j'ai conçu et

que je venais vous proposer.

Le bon Malézeau, entraîné par la chaleur de son débit, ne bredouillait

plus et ne hachait plus son discours de ses habituels Monsieur, Madame,

ou Mademoiselle, mais le tic de ses yeux avait redoublé et, derrière ses

lunettes d'or, son regard papillotait terrible.

--Oui, c'est là ce qu'il faut faire, dit Antoinette, voilà ce que la

raison conseille... Oh! Dieu, à force de tourments et de tristesse, j'en

viendrai à quitter cette maison presque sans regrets: j'y aurai trop

souffert... Je m'en remets à vous, cher monsieur Malézeau; voyez mon

père, raisonnez-le, obtenez de lui qu'il se repose sur vous et sur moi

du soin d'arranger ses affaires. Faisons le vide autour de lui, jusqu'à

ce que mon frère soit revenu... Après le péril, nous pourrons lui

laisser soupçonner nos inquiétudes. Il y aura assez de joie pour les lui

faire oublier.

Elle eut un doux et triste sourire:

--Peut-être trouverez-vous l'excès de nos précautions un peu ridicule...

Mais mon père y est habitué... Je lui ménage le plaisir et la peine,

comme à un enfant; car, voyez-vous, je suis un peu sa mère...

Malézeau regarda la jeune fille avec une admiration attendrie. Il lui

prit les mains et les serra avec force:

--Oui, Mademoiselle... C'est bien dit, Mademoiselle...

Il s'interrompit; un mot de plus, il allait pleurer. Ils marchèrent

ensemble dans la direction du château. Arrivée au vestibule, Antoinette

s'arrêta.

--Je rentre chez moi, dit-elle. Si vous aviez, avant de partir, quelques

recommandations nouvelles à m'adresser, faites-moi appeler, je vous

prie...

Le notaire se courba devant Mlle de Clairefont, comme aux pieds d'une

reine, et, montant l'escalier, se dirigea vers le laboratoire.

Enfermée dans sa chambre, Antoinette attendit, l'oreille au guet. Elle

avait de vagues appréhensions. Elle se défiait de la déraison de son

père. Elle craignait qu'il ne fît naître quelques complications

soudaines et ne détruisît le fragile échafaudage si soigneusement élevé

afin de lui dérober la vérité. Au bout d'une heure, elle entendit

Malézeau descendre, elle le vit traverser la cour, et s'éloigner.

Quelques minutes plus tard le vieux Bernard heurtait à la porte, et

remettait un billet écrit à la hâte par le notaire et qui contenait ces

seuls mots: «Ne vous tourmentez pas: M. le marquis sera raisonnable. Je

reviendrai demain à midi.» Forte de ces assurances, la jeune fille

s'apaisa.

Écrasée de fatigue, elle put dormir, et le lendemain, quand elle se

réveilla, le soleil était déjà haut dans le ciel.

Cette nuit, calme et réparatrice pour Mlle de Clairefont, avait été

pour Carvajan féconde en agitations. Plus il approchait du moment où ses

espérances devaient se réaliser, plus le banquier sentait son impatience

grandir. Ayant la certitude que le marquis ne pouvait plus lui

échapper, il se surprenait à avoir des mouvements d'irritation violente.

Il était inquiet de tout et redoutait même l'impossible. Pascal était

parti la veille pour le Havre, où il avait, prétendait-il, une visite

importante à faire, et ne devait rentrer que le lendemain. Fleury était

venu prendre des instructions définitives pour l'importante opération

qui se préparait, et, retenu par le maire, qui parlait avec une

animation inaccoutumée, il n'avait pu se retirer que très avant dans la

soirée. Resté seul, Carvajan monta dans sa chambre, où, presque jusqu'au

jour, il se promena comme un tigre en cage.

Pendant cette veille, il revécut tout le passé. Il s'enivra de sa haine

et se fortifia dans sa rancune. Il eut une jouissance exquise à la

pensée que le marquis était enfin à sa discrétion et qu'il allait

l'abreuver d'humiliations. Aux tortures morales de son ennemi, il

voulait ajouter la rude épreuve des difficultés matérielles. À ce fier

gentilhomme imposer l'horreur d'une saisie, le mettre aux prises avec

l'huissier et ses clercs, le forcer à assister aux boueuses promenades

de ces drôles; livrer les précieux souvenirs de famille, les portraits

des aïeux, les objets, venant d'un père ou d'une mère, à la prisée

infâme qui souille les reliques sacrées; introduire dans le château, au

nom de la loi, des étrangers ayant le droit de faire main basse sur

tout, d'ouvrir les portes, de fouiller les tiroirs; infliger au marquis

le supplice dégradant de l'inventaire: c'était là sa revanche.

Que n'avait-il le droit d'assister lui-même à ce spectacle, de guider

ses argousins à l'assaut, de les exciter à la curée et, lui, le chapeau

sur la tête, de braver Honoré de Clairefont tremblant d'impuissance et

pâle de douleur? Mais la loi, plus clémente que Carvajan, s'opposait à

ce monstrueux triomphe. Elle soustrayait la victime au contact direct de

son bourreau. Et le banquier était tenu de s'arrêter au seuil de la

maison. Il trouva cette disposition absurde, se coucha en grommelant, et

rêva que, devenu député, il la faisait modifier pour son usage

personnel.

Le matin il se leva à son heure accoutumée, ouvrit son courrier, reçut

quelques personnes, et, comme neuf heures sonnaient, se dit: Papillon et

Fleury partent pour Clairefont. Au même moment on heurta à la porte

d'entrée, et la grosse voix de Tondeur se fit entendre.

--Le patron est-il là? Il faut que je lui parle, et vivement!

Carvajan ouvrit lui-même: il pressentit un incident nouveau et éprouva

un terrible bouillonnement intérieur. Il regarda le marchand de bois

avec des yeux dévorants et dit rudement:

--Qu'y a-t-il?

--Il y a que le marquis m'a fait, dès la «piquette» du jour, quérir pour

me proposer une drôle d'affaire... Je n'aurais jamais pensé ça de lui,

par exemple!

--Allez donc, sacré bavard! cria le maire, exaspéré par les

développements de Tondeur, au fait!... Quoi? Qu'est-ce qu'il voulait?

--Me vendre toutes les futaies du parc, ce matin même, pour soixante

mille francs... Il y a pour cent mille francs de bois, vous savez, ou

que le diable me brûle!... J'ai dit non. Il a baissé à cinquante. J'ai

dit non. Il est devenu tout blanc et m'a déclaré: Il me faut quarante

mille francs ou je ne vends pas.

--Comme vous voudrez, monsieur le marquis, ai-je dit... Mais moi je ne

dois rien faire sans le consentement de M. Carvajan. Lui seul peut

autoriser l'opération... Fichtre, si j'allais de l'avant, je me mettrais

dans de jolis draps!... Quand tout va être saisi! Alors le vieux a

marché pendant quelques minutes... il a marmotté entre ses dents:

quarante mille francs, et deux mois de répit... c'est le salut! Puis il

est venu à moi et a ajouté: Croyez-vous que M. Carvajan consentirait à

venir me parler?

--Ça, je n'en sais rien, ai-je répondu, faudrait le lui demander.

--Eh bien! voulez-vous vous en charger?

--Mais, tout de même, monsieur le marquis, pour vous être agréable...

J'ai pris mes jambes, et, en quinze minutes, j'ai attrapé le bouton de

votre porte. Sans vous commander, je boirais bien quelque chose:

j'étrangle de soif...

Le maire ouvrit la porte.

--Claudine, un verre et du vin, cria-t-il, puis, revenant à Tondeur:

--Allons-y!

--Oh! oh! fit le marchand de bois... Vous allez vous regarder de près,

le vieux sauvage et vous?...

--Il faut bien savoir ce qu'il veut... Papillon et Fleury doivent être

en route.

--Je les ai rencontrés à la barrière...

--Nous les rattraperons sur le plateau.

--Bouffre! s'écria Tondeur. Aujourd'hui je vais maigrir de dix livres.

Il se mit à rire, s'étrangla, et fut pris d'une quinte de toux qui le

rendit violet.

Carvajan s'en allait déjà à grands pas dans la rue du Marché. Ainsi,

c'était le marquis lui-même qui le faisait appeler! Un orgueil immense

gonfla sa poitrine. Il l'avait donc amené à demander grâce! Il montait

de nouveau à Clairefont, comme trente ans auparavant. Mais quelle

différence! Autrefois c'était en pleine nuit, il courait, trébuchant à

tous les détours du chemin, le coeur serré par l'angoisse. Maintenant,

sous le soleil resplendissant, il marchait d'un pas assuré sur une route

aplanie, conscient de sa force, et distinguant nettement le but vers

lequel il tendait. Il était prêt à crier aux arbres, aux pierres, aux

fossés de la route: Me reconnaissez-vous? Je suis le misérable que vous

avez vu passer un soir pleurant et désespéré, poursuivant la femme qu'il

aimait, le triste hère que l'on pouvait bafouer, insulter, et frapper

impunément. C'est moi qui reviens en vainqueur, et aujourd'hui je

rendrai, s'il me plaît, insulte pour insulte et coup pour coup. En

trente années la roue a tourné, n'est-il pas vrai? J'étais en bas et me

voilà en haut. C'est bien moi!

Il jeta sur le parc de Clairefont et sur la terrasse qui s'étendait

blanche à travers les arbres un regard dominateur.

--Non, pensa-t-il, on n'abattra pas ces ombrages qui demain

m'appartiendront. Je ne laisserai pas abîmer mon domaine. C'est là que

je m'installerai bientôt, jouissant de la joie de vivre où vécut mon

ennemi, et d'être heureux à sa place.

Ils arrivaient à la grande allée et longeaient les talus blancs de la

Grande Marnière. Cet aride et crayeux monticule déplut à Carvajan. Il se

dit: Je ferai planter trois rangées d'arbres verts pour masquer la vue

des travaux.

Il était déjà propriétaire, il disposait du terrain, il le modifiait à

son gré. Avant d'arriver à la grille, Tondeur et lui rejoignirent

Fleury, Papillon et son acolyte.

--Qu'est-ce qui se passe donc? demanda le greffier avec inquiétude.

Est-ce qu'il y a des modifications au programme?

--Elles seront avantageuses ou il n'y en aura pas! déclara Carvajan. Le

marquis de Clairefont a désiré me voir... et, par condescendance, je

suis venu; car j'aurais pu lui faire répondre de passer à mon bureau...

Mais quand on est le plus fort, il faut se montrer accommodant...

Entrons!

Il ouvrit lui-même la porte de fer et foula, le premier, les pavés de la

cour d'honneur. Il s'avançait tête basse, cherchant la place où il était

tombé sous les pieds des chevaux du marquis, la figure coupée d'un

sillon sanglant. Il la reconnut: c'était là, près d'un petit massif de

rosier à bordure de réséda; il s'y arrêta, la piétina, comme s'il eût

retrouvé une trace à effacer, et, bouleversé par ce souvenir dévorant,

il se disposait à entrer dans le vestibule, quand, sur le pas de la

porte, il se rencontra face à face avec Mlle de Clairefont.

Ils n'échangèrent pas une parole. La jeune fille, impassible, interrogea

du regard Fleury et Papillon dont elle attendait la venue. Carvajan ne

daigna pas s'expliquer. Son front basané s'était chargé de nuages. Il se

sentit en présence du seul adversaire qui lui restât à combattre dans

cette maison que sa haine faisait déserte. Il eut un frémissement, sa

joie triomphante tomba: il lui sembla que tout n'était pas encore fini

entre ces Clairefont et lui. D'un geste, il ordonna à Tondeur de parler.

--M. le marquis, Mademoiselle, m'a demandé ce matin de prier M. Carvajan

de venir causer une minute avec lui... M. le maire a bien voulu

m'accompagner...

Carvajan chez le marquis! Tout le danger d'un pareil rapprochement

apparut instantanément à Antoinette. Qui avait pu souffler une pareille

résolution à son père? Quel accord prétendait-il conclure avec le

banquier! Quelles révélations celui-ci oserait-il faire? Toute l'oeuvre

de sublime dissimulation, entreprise par l'entourage du vieillard,

pouvait être détruite d'un mot.

--Je vais donc conduire M. Carvajan chez mon père, dit-elle lentement...

Quant à vous, Messieurs, faites ce que vous avez à faire... Bernard,

accompagnez ces messieurs, et tenez-vous à leurs ordres.

Elle monta, suivie de Carvajan et de Tondeur. Pendant qu'elle

gravissait les vingt marches de l'escalier, la jeune fille endura des

souffrances plus vives que toutes celles qu'elle avait déjà supportées.

Elle se vit tenue en suspicion par son père, n'ayant plus d'autorité sur

lui, et ne pouvant plus le défendre contre les coups que ses pires

ennemis s'apprêtaient à lui porter en plein coeur. Elle fut au supplice.

Elle pensa à se tourner vers Carvajan, et à lui dire:

--Voyons, qu'est-ce que vous voulez? Dictez vos conditions... Mais

n'entrez pas chez mon père!

La porte du laboratoire en s'ouvrant coupa court à ses irrésolutions. Le

marquis avait entendu arriver son ennemi et venait au-devant de lui. Il

fronça le sourcil en apercevant sa fille. Antoinette, intrépidement,

s'avança pour entrer. Mais le vieillard lui touchant le bras, dit

doucement:

--Va, mon enfant... J'ai à causer avec ces messieurs... Si j'ai besoin

de toi, je te ferai prévenir.

--Mais, mon père... s'écria la jeune fille, avec un trouble horrible.

Carvajan leva la tête, et, la bouche narquoise, ses yeux jaunes fixés

sur M. de Clairefont:

--Si monsieur le marquis est en tutelle, dit-il, je me demande ce que je

fais ici!...

--Va, mon enfant, répéta le marquis avec un peu d'impatience.

Alors, craignant de blesser son père en paraissant lui résister,

terrifiée à la pensée de ce qui allait se passer, Antoinette se retira.

L'inventeur et le banquier restèrent en présence.

Tondeur s'était retiré discrètement dans un coin, semblant se

désintéresser de ce qui se ferait et se dirait. Habile émissaire, il

avait su introduire Carvajan dans la place. Au maître de profiter de la

situation. Une fois l'affaire dans le sac, il serait temps, pour le

serviteur, de demander sa part.

--J'ai prié Tondeur de vous amener ici, Monsieur, dit le marquis, afin

que nous puissions régler directement des questions d'intérêt qui nous

divisent. Vous avez réuni la plus grande partie des créances qui

existent contre moi. Je ne discuterai pas les raisons que vous avez eues

de centraliser ces effets... Je vais tout droit au fait... Je crois

avoir trouvé un moyen de me libérer envers vous... Il me faut, pour

atteindre ce résultat, un délai de deux mois et une somme de quarante

mille francs... Dans quelles conditions voulez-vous m'accorder l'un et

me prêter l'autre?

Le maire regarda avec stupéfaction le marquis. Il se demandait si

c'était bien à lui que pareille requête était adressée. Tant de naïveté

le trouva méfiant. Il soupçonna un piège. Il ne put croire à un tel

aveuglement de son ennemi. On lui demandait un service, on paraissait

oublier toutes ses exactions, toutes ses calomnies, tous ses affronts,

et enfin ce coup terrible si récent, l'arrestation de Robert, que le

pays entier attribuait à son véritable auteur. Il y avait, sous cette

mansuétude inexplicable, quelque embûche dans laquelle, une fois pris,

Carvajan devait succomber. Il se replia sur lui-même, et réfléchit. Le

marquis, voyant le banquier interdit, le supposa hésitant et, pour le

décider:

--Ne craignez pas d'exiger beaucoup, dit-il: je vous ferai les avantages

que vous voudrez... Je suis tellement sûr de réussir!...

Réussir! Ce seul mot illumina les ténèbres où s'égarait le tyran de La

Neuville. Réussir! Le mot typique de l'inventeur. Il se rappela le

fourneau dont on lui avait tant parlé. C'était sur l'avenir de sa

découverte que le marquis basait un espoir de libération. C'était avec

ce fameux brûleur qu'il se proposait de rendre l'activité aux travaux de

la Grande Marnière, de payer ses dettes et de refaire sa fortune. La

situation devenait claire. Le marquis subordonnait tout à son invention.

Pour elle, il oubliait les luttes du passé, les chagrins du présent, il

commandait à ses rancunes, et sacrifiait enfin à l'enfant de sa pensée

l'enfant de sa chair.

Carvajan redevint lui-même. Il jeta un froid coup d'oeil au marquis.

--C'est sans doute votre fourneau qui vous préoccupe si vivement?

dit-il... Mais je vous ferai remarquer que je suis ici pour recevoir de

l'argent et non pour en prêter, pour liquider une affaire et point pour

en entamer une nouvelle... Est-ce là tout ce que vous aviez à me

communiquer?

Mais l'inventeur, avec la ténacité et la candeur d'un maniaque, se mit à

développer ses projets, à énumérer ses chances de réussite.

Il avait oublié à qui il s'adressait, dans quel moment terrible il

parlait, il ne pensait plus qu'à son appareil, et il en décrivait les

mérites. Il n'existait plus rien au monde pour lui que son fourneau. Il

attira le banquier dans le coin du laboratoire où se trouvait le

brûleur, et lui proposa de le faire fonctionner en sa présence. Et il

s'animait, débordant à la fois d'enthousiasme et de confiance.

La voix coupante de Carvajan calma subitement le marquis.

--Mais sous quel prétexte voulez-vous que je vous donne de l'argent pour

exploiter votre invention?... Vais-je m'amuser à vous fournir des

cartouches pour que vous me fassiez plus commodément la guerre? Je vois

bien votre intérêt dans tout ceci... Mais le mien, où est-il? Je ne suis

pas homme à me payer de mots creux, de théories humanitaires... Le

progrès, l'industrie, très joli tout ça! Mais, moi d'abord! Rien ne me

prouve que vous tirerez bon parti des fonds que vous me demandez... Et

j'ai assez d'argent dehors... Vous me devez, mon cher monsieur, près de

quatre cent mille francs, dont cent soixante mille à payer ce matin

même... Êtes-vous en mesure?

Le marquis courba le front, puis, très bas:

--Non, Monsieur...

--Alors, serviteur! On ne dérange pas les gens pour leur conter des

calembredaines... Et quand on ne peut pas payer ses dettes, on ne se

donne pas des airs de génie... Ah! ah! le brûleur... Il est à moi,

d'ailleurs, comme tout ce qui est ici. Et je ne sais pas pourquoi, s'il

est bon, je ne l'exploiterais pas moi-même...

--Vous!

--Mais oui, moi! Je pense, monsieur le marquis, que le moment est

arrivé de ne plus finasser... Vous n'espérez pas que vous roulerez un

vieux malin tel que moi?... Et cependant vous l'avez essayé, je le dis à

votre honneur. Je vous croyais moins de défense... Maintenant c'est

fini, n'est-ce pas? Vous ne conservez plus aucune illusion? Il n'y a

qu'à ramasser vos cliques et vos claques et à vous en aller de votre

gentilhommière!...

Le tyran se planta devant M. de Clairefont, et, illuminé par une

effroyable joie:

--Vous m'avez, il y a trente ans, fait jeter hors de chez vous.

Aujourd'hui, c'est mon tour... Un huissier est en bas qui instrumente...

Il éclata d'un rire injurieux, et, les mains dans les poches de son

pantalon, avec un horrible sans gêne, il marcha de long en large,

s'étalant, comme si déjà il eût été le maître.

Le marquis avait écouté, plein de stupeur, cette violente apostrophe.

Les illusions qu'il conservait encore se dissipèrent en une seconde,

comme les nuages se dispersent sous un souffle de tempête. Il revint à

la raison, il retrouva sa clairvoyance, il rougit de s'être abaissé à

discuter avec Carvajan. Il ne vit plus en lui le prêteur toujours

disposé à faire une spéculation avantageuse: il retrouva l'ennemi

patient et acharné de sa maison.

--Je me suis trompé, dit-il avec dédain, je croyais posséder encore de

quoi tenter votre cupidité.

--Oh! oh! des insolences, fit le banquier froidement, c'est un grand

luxe que vos moyens ne vous permettent plus, mon cher monsieur. Quand

on est le débiteur des gens, il faut les payer autrement qu'en mauvaises

paroles!

--Vous pouvez abuser de ma situation, Monsieur, dit le marquis avec

amertume. Je suis dans vos mains, et je dois m'attendre à tout, puisque

les miens m'ont les premiers abandonné. Quels égards puis-je espérer

d'un étranger, quand ma fille me ferme sa bourse et que mon fils

s'éloigne de moi?... Au surplus, brisons là... Nous n'avons plus rien à

nous dire.

Carvajan fit un geste de surprise, puis son visage s'illumina d'une

diabolique satisfaction.

--Pardon! reprit-il vivement... Je vous vois dans une erreur dont il

faut que je vous tire... Vous accusez à tort votre fille et votre

fils... Vous avez, sans doute, demandé à Mlle de Clairefont de vous

sortir d'embarras, et elle s'y est refusée, prétendez-vous? Elle avait

de bonnes raisons pour cela. L'argent que vous lui demandiez, il y a

beau temps qu'elle l'a donné!... Ah! vous vous plaignez de son

ingratitude!... Eh bien! elle s'est ruinée pour vous, et sans bruit, en

suppliant qu'on ne vous révélât pas l'emploi qu'elle faisait de sa

fortune... Voilà ce que vous appelez vous fermer sa bourse!...

Le marquis ne prononça pas une parole, ne poussa pas un soupir. Une

vague de sang lui monta au cerveau; il devint pourpre, puis livide. Il

jeta à Carvajan le regard d'une victime à son assassin. Il lui sembla

que son coeur était tordu dans sa poitrine. Il fit quelques pas, et,

inconscient, oubliant que le bourreau était là, il s'assit dans son

grand fauteuil et, sur le dossier, roula sa tête avec égarement.

Le maire l'avait suivi, jouissant délicieusement des tortures de son

ennemi, le dominant, l'écrasant du poids de sa haine.

--Quant à votre fils, poursuivit-il, s'il n'est pas auprès de vous, ce

n'est pas de son plein gré, croyez-le bien. Il a été arrêté hier, et

conduit à Rouen entre deux gendarmes!...

D'un bond le marquis se trouva debout: il saisit le banquier à la

cravate, et, les yeux flamboyants, la lèvre tremblante, le poussant

contre un des piliers de pierre avec une force prodigieuse:

--Misérable! tu as menti!... Avoue que tu as menti... ou je t'étrangle!

Les deux hommes luttèrent ainsi, pendant quelques secondes. Mais la

vigueur factice du marquis ne fut pas de longue durée, et, froissé,

secoué par Carvajan qui jurait, il se laissa aller défaillant dans les

bras de Tondeur venu à son secours.

--Ah! tonnerre! Le vieux brigand! Il veut recommencer les voies de fait!

cria le maire... Tondeur, vous êtes témoin... Il a porté la main sur un

officier municipal... nom de nom! Je le fais passer en justice, lui

aussi!

--Allons! monsieur Carvajan, faut vous calmer, dit Tondeur, qui prit le

vieillard en pitié.. Vous lui avez porté un rude coup... Et il n'a pas

été maître d'un premier mouvement...

--Eh bien! je le materai, moi! cria Carvajan... Ah! ça le chiffonne de

voir son fils en cour d'assises?... Je le ferai aller plus loin, moi,

pour lui apprendre le respect qu'on doit aux personnes!

Le vieillard rouvrit les yeux, et, décomposé par la douleur, il répéta

avec un accent déchirant:

--En cour d'assises... Mon fils... Mon Robert... Est-ce possible...

Qu'a-t-il fait?

Carvajan s'approcha, et, son visage enflammé touchant presque celui du

marquis:

--Il a suivi la tradition paternelle: il a enlevé une fille...

Seulement, comme elle se défendait, celle-là... il l'a étranglée! Voilà

ce qu'il a fait!

M. de Clairefont se leva, et s'adressant à son ennemi, sur le ton de la

prière:

--Il est impossible qu'il soit coupable... C'est mon fils, Monsieur.

Vous aussi, vous avez un enfant... Songez à ce que je souffre... Un

pauvre garçon, innocent du crime dont on l'accuse... Oh! je suis à votre

merci. Je ferai ce que vous voudrez... Je reconnais mes torts... Mais je

vous en prie... je sens que vous pouvez tout pour le malheureux

Robert... Soyez indulgent!... Sauvez-le!... Rendez-le-moi!...

Carvajan, les bras croisés, avait écouté, impassible.

--Ah! ah! tout à l'heure vous m'insultiez... Vous m'implorez maintenant.

Lâcheté et hypocrisie! Suis-je donc de vos amis, pour vous rendre

service? Le vieillard courba sa tête blanche.

--Monsieur Carvajan... je regrette profondément ce que je vous ai

fait...

--Croyez-vous que vous effacerez l'outrage avec quelques paroles?...

J'en porte encore les traces sur ma joue, après tant d'heures écoulées.

Il prit rudement Honoré par le bras, et, l'attirant près de la fenêtre:

--Tenez, regardez cette place, devant votre perron... C'est là que vous

m'avez fait renverser par vos chevaux et frapper par vos laquais...

--Eh bien! s'écria avec exaltation le marquis, descendez avec moi; je

vais, si vous l'exigez, à cette même place, me mettre à genoux pour vous

demander la grâce de mon fils!

Devant son ennemi vaincu, suppliant et pleurant, le tyran resta un

moment immobile et muet. Il regardait les larmes couler sur les joues

d'Honoré, il se disait: Le voilà écrasé. Il est à mes pieds. Le rêve

dévorant de mes nuits est réalisé: je triomphe, je suis heureux. Il se

répéta: «Je suis heureux»; mais il sentait qu'il ne l'était pas. Une

amertume persistait en lui, et sa soif de vengeance n'était pas

assouvie. Il tourna sur ses talons, et, s'éloignant:

--Je me soucie bien, dit-il, de vos amendes honorables... Avec vous et

votre fils ce serait toujours à recommencer!... Je vous tiens: je ne

vous lâche pas!... C'est vous qui avez commencé la lutte... Ne vous

étonnez pas si je la pousse à outrance... Rang, fortune, considération,

vous aviez tout, et moi rien... Prochainement, nous ferons chacun notre

compte.

Le marquis, à cette dure réponse, comprit que tout espoir était perdu.

Il fut pris d'un vertige. Et, regardant avec égarement ce monstre qui

se faisait une joie de ses souffrances:

--Si le ciel est juste, vous serez frappé dans votre fils, s'écria-t-il.

Oui, puisque vous êtes impitoyable pour le mien, le vôtre sera

implacable pour vous!... Scélérat, vous avez donné naissance à un

honnête homme. C'est lui qui vous châtiera.

Ces paroles, prononcées par le marquis avec la fièvre de la démence,

firent tressaillir Carvajan de crainte et de colère.

--Pourquoi me dites-vous cela? cria-t-il.

Il vit le vieillard marcher au hasard, le regard trouble et le geste

désordonné.

--Je crois qu'il devient fou! murmura-t-il à Tondeur...

--Ah! ah! ricana le marquis... mes ennemis me vengeront eux-mêmes...

Oui, le fils est un honnête homme... Il a déjà quitté la maison

paternelle... Il aura horreur de ce qu'il verra faire autour de lui...

Il marcha sur Carvajan.

--Hors d'ici, monstre! Ta besogne est faite... Tu as volé ma fortune, tu

as volé mon honneur... Il n'y a plus rien que mon oeuvre... mais tu ne

l'auras pas!

Il courut à sa table, prit ses dessins, les déchira et les foula aux

pieds, puis, saisissant un lourd marteau, il se précipita vers le

fourneau, et, à grands coups, avec d'horribles rires, il s'efforça de le

briser. Carvajan, exaspéré, s'avança pour l'arrêter. Alors le vieillard,

se retournant les cheveux hérissés, la bouche grimaçante:

--N'approche pas, ou je t'assomme!

--Sacrédié. Vous ne me faites pas peur! cria le banquier.

Et il allait s'élancer pour arracher le brûleur à la rage de destruction

de l'inventeur, lorsque la porte s'ouvrit, et Mlle de Clairefont

parut. D'en bas elle avait entendu les vociférations du marquis...

--Mon père! cria-t-elle.

D'un élan, elle fut près de lui, s'empara du marteau et, enlaçant le

vieillard dans ses bras, épouvantée:

--Mon père, qu'y a-t-il?...

Honoré passa la main sur son front, et gémit:

--Chasse cet homme... Il me fait du mal... il me tue!...

La jeune fille se tourna vers Carvajan et, doucement:

--Mon père vous prie de vous retirer, Monsieur... Comme, incertain, il

restait immobile, deux éclairs jaillirent des yeux de Mlle de

Clairefont, et, d'un geste montrant la porte, elle dit ce seul mot:

--Sortez!

Le maire, dominé, s'inclina en silence et, suivi de Tondeur, qui se

faisait petit, il s'éloigna.

Alors Antoinette, asseyant son père sur le grand fauteuil, se mit à

genoux près de lui, réchauffa ses mains glacées, essuya son front

mouillé de sueur et, le voyant inerte, sans regard:

--Mon père... c'est moi... revenez à vous... Mon père... vous me faites

peur...

Honoré poussa un soupir douloureux, s'agita et ouvrit les paupières. Il

reconnut Antoinette. Ses yeux s'emplirent de larmes et, avec effort,

croisant ses doigts comme pour une prière:

--Oh! ma fille... mon ange. Je t'ai accusée, calomniée... pardon!

pardon!

Il se renversa en arrière et perdit connaissance. Au même moment un pas

rapide se fit entendre dans l'escalier, et M. de Croix-Mesnil entra.

--Antoinette! cria-t-il, s'avançant les mains tendues.

--Je vous attendais... dit-elle gravement.

--Mon Dieu! est-ce que j'arrive trop tard?...

--Non! car, hélas, nous avons encore beaucoup à souffrir.

Et lui montrant le marquis inanimé:

--Aidez-moi à emporter mon père dans sa chambre...

Tous deux, pieusement, ils soulevèrent entre leurs bras le vieillard qui

se plaignait comme un enfant, et, lugubre cortège, descendirent

l'escalier de pierre.

La Grande Marnière · 第 17 / 22 题