Il était huit heures, et dans la salle de danse construite par Pourtois,
une foule animée et bruyante se pressait. Sur une longueur de cinquante
mètres, et sur une largeur égale, le gazon avait été couvert d'un
plancher par les soins de Tondeur. Des poutres soutenant une immense
couverture en toile goudronnée se dressaient, supportant des écussons en
carton peint, décorés à leur centre du chiffre R.F. et ornés de
drapeaux. Cinq lustres en fer-blanc, garnis de lampes à réflecteurs,
répandaient une violente clarté. Des banquettes couvertes de housses en
calicot rouge entouraient ce vaste espace. À l'un des bouts, sur une
étroite estrade, se tenaient les musiciens, attendant qu'un geste de
Pourtois leur donnât le signal des danses. À l'autre, séparée du reste
de la salle par une balustrade, une tribune, faisant face à l'entrée,
avait été réservée pour les autorités. Trois fauteuils de velours
entourés de chaises étaient rangés sous un buste en plâtre de la
République, logé dans une niche faite de branchages verts. Des portes
ouvertes dans la partie gauche de la tente mettaient la salle en
communication avec le jardin du cabaret, éclairé par des lanternes
vénitiennes dont la chaleur faisait crépiter les bois des tonnelles.
La maison, les bosquets, tout était plein, un cercle de buveurs
entourait chacune des tables, la fumée des cigares et des pipes montait
dans la clarté des illuminations, et le vacarme, commencé dès le matin,
continuait, avec un peu plus d'enrouement des braillards, et un peu plus
d'abrutissement des ivrognes.
Par moments, des disputes éclataient, avec des vociférations, comme si
on allait s'égorger; alors, la petite Mme Pourtois paraissait, sèche
et raide dans sa robe de fête. En trois phrases, elle mettait les mutins
à la raison:
--Si vous voulez faire du tapage, il faut sortir... Nous manquons de
tables... De la tenue, ou dehors! Ici il n'y a que des gens comme il
faut!...
Et les plus enragés obéissaient à cette parole tranchante et décidée.
D'autant plus que, derrière Mme Pourtois, se profilait, dans la
demi-obscurité du jardin, la carrure athlétique d'Anastase, son cousin,
le couvreur de La Neuville, qui venait chez ses parents, dans les
grandes circonstances, donner un coup de main, et cueillait un ivrogne
sur sa chaise aussi facilement qu'une pomme sur une branche.
Pourtois, saucissonné dans un habit noir, et luisant d'émotion et de
chaleur, allait de la porte d'entrée aux groupes déjà installés sur les
banquettes, plaçant les dames, souriant aux «demoiselles», et poussant
les pères du côté du cabaret. Sa voix aiguë dominait le tumulte et,
surexcité, le gros homme s'épongeait le front avec la serviette que, par
habitude, il avait gardée à la main.
Au pied de la tribune officielle, il rangeait les gros bonnets de
l'arrondissement, les riches fermiers de la plaine, et les forts
meuniers de la vallée. De bons rires pesants et satisfaits s'élevaient à
chaque arrivée, les hommes se donnant des poignées de main à se
démancher l'épaule, et les femmes minaudant avec une affectation de
grande distinction. Les jeunes filles se jetaient au cou les unes des
autres, pâlissant de dépit si leur toilette était écrasée par l'élégance
supérieure d'une rivale. Elles s'étaient réunies en un petit cercle et,
là, caquetaient à qui mieux mieux sur le compte des nouveaux arrivants.
Des méchancetés noires étaient échangées par ces innocentes.
--Ah! ma chère, que je suis contente de vous rencontrer!... Regardez
Mlle Delarue. Est-elle fagotée ce soir! Et sa mère, qui est habillée
avec un vieux rideau!...
--Ne m'en parlez pas... On dit que le fils Levasseur, qui devait
l'épouser, a repris sa parole... Du reste, les Delarue sont très bas en
ce moment: ils ont vendu la moitié de leur troupeau...
--Ah! voici Véronique Auclair!... Voyez donc ses pieds!... On ne se
chausse pas avec des souliers blancs quand on a des pieds comme ceux-là!
--Quel beau pendant de cou vous avez là!... Est-ce qu'il est ancien?
--Oui, c'est mon père qui l'a découvert à Rouen, près du Gros-Horloge,
chez un marchand de curiosités.
--Vous savez que Pourpied, le notaire de Saint-Frambert, va «manquer».
Voilà un malheur pour cette pauvre Clémence!...
--Ah! elle faisait trop sa chipie depuis qu'elle avait épousé un
notaire... Elle ne nous reconnaissait plus quand elle était en
voiture!...
--Est-ce que M. et Mme la comtesse d'Édennemare paraîtront au bal?
--Oh! non. Ils ne sortent pas cette année... à cause de la maladie de la
grand'mère... Mais le jeune vicomte Paul m'a dit hier qu'il viendrait
pour moi... Quel bon danseur, ma chère!...
--Ce qu'il a fait le mieux danser jusqu'ici, ce sont les écus de son
papa!...
--Les Leglorieux sont arrivés... Les voyez-vous assis là-bas, à
gauche?... La grande Félicie va se donner le torticolis à agiter sa tête
de jument...
--Vous savez qu'il est question pour elle du «jeune homme» à M.
Carvajan?...
--Laissez donc!... Elle n'est pas assez riche... Le maire de La Neuville
a des mille et des cents... Il voudra une demoiselle de Paris!... Eh!
justement, le voici avec son fils.
Pourtois s'était élancé au-devant de son patron, bousculant tout le
monde, et lui faisant les honneurs avec un empressement courtisanesque.
Il avait voulu le conduire à la tribune des autorités. Mais le banquier,
plus sombre que de coutume, avait écarté le gros homme et, prenant le
bras de Pascal, qui marchait derrière lui, il avait affecté de se
confondre dans la masse des assistants.
--Tout à l'heure, Pourtois. C'est bon, mon ami, ne vous occupez pas de
moi... Je désire faire un tour avec mon fils... Il sera toujours temps
d'être en représentation officielle...
Et il avait laissé le poussah tout décontenancé. Il se proposait de bien
affirmer, sous les yeux de Pascal, l'importance qu'il possédait
maintenant. Il prétendait lui faire compter les courbettes et les
génuflexions auxquelles condescendaient les gens les plus considérables
du pays. Il voulait enfin se manifester à lui dans toute la redoutable
grandeur de son omnipotence.
--Il faut, mon cher enfant, que tu refasses connaissance avec tous ceux
que tu as perdus de vue depuis dix ans. Il ne convient pas que tu te
tiennes à l'écart avec l'air d'un sauvage. Montre, je t'en prie, un
gracieux visage à tous ces anciens amis, qui se souviennent de ta mère
et qui te parleront d'elle...
Le coeur de Pascal se serra à ces mots, et le pâle visage de la morte
passa devant ses yeux. Elle, la pauvre femme reléguée au fond de cette
sombre maison, où elle avait langui étiolée et mélancolique, comme une
fleur sans jour et sans air, elle, des amis qui avaient gardé son
souvenir? Dérision amère, ou plutôt audace incroyable! Carvajan avait-il
donc si bien oublié le passé, qu'il pût, sans crainte d'évoquer dans
l'esprit de son fils des pensées dangereuses, parler de cette martyre?
Des amis, ces hommes et ces femmes qui s'agitaient autour de lui,
endimanchés, prétentieux, lourds, grotesques, choquant toutes les
délicatesses de son esprit cultivé? Quel lien pourrait jamais exister
entre lui et ces gens-là?
En passant, son père les lui présentait et, avec complaisance, énumérait
les qualités et les titres de chacun, soupesant les fortunes et évaluant
les influences. Toutes les mains se tendaient vers le Maire et si, dans
les yeux de quelques-uns, Pascal devinait une secrète contrainte,
l'empressement apparent de l'accueil trahissait plus complètement la
dépendance dans laquelle le tyran de La Neuville tenait tous ses sujets.
Accentuant sa rudesse et sa froideur, Carvajan le prenait de plus haut
avec les riches et les importants. Il éprouvait un plaisir raffiné à
faire peser sa lourde main sur les chefs des plus considérables familles
terriennes de la contrée. Et, malgré lui, le jeune homme ne pouvait se
défendre d'admirer l'orgueil de ce parvenu qui, parti de si bas,
dominait maintenant tous ceux qui le dédaignaient autrefois. On
l'entourait, on le flattait, on le patelinait.
--Cher monsieur Carvajan!... Quel aimable jeune homme que monsieur votre
fils!... Est-ce que nous n'aurons pas le bonheur de vous posséder un de
ces jours?... Vous savez que chez nous, vous êtes chez vous...
Le banquier ne s'arrêtait dans aucun groupe, continuant gravement sa
marche triomphale, avec l'air d'un souverain qui passe en revue les
dignitaires de sa cour et s'offre à l'adoration universelle. Cependant,
arrivé devant les Dumontier et les Leglorieux, il fit une pause et
manifesta quelque amabilité. Son cortège l'avait entouré et, dans ce
coin de la salle de danse, on se bousculait, tandis que partout ailleurs
on circulait à l'aise. Carvajan, ayant jeté sur ses courtisans un regard
hautain, se tourna vers Pascal.
--Il me semble que nous sommes un peu serrés, dit-il. Et pour la
première fois de la soirée, sa lèvre eut un pli qui pouvait passer pour
un sourire.
--N'est-ce pas ainsi partout où vous êtes, mon cher Carvajan? s'écria
avec adulation le père Leglorieux.
--Parbleu! si tous ses futurs électeurs étaient ici, ce serait bien
autre chose, ajouta le beau-frère Dumontier.
--Il faudrait alors, pour les contenir, la place de la mairie... Et
encore!... insinua Fleury qui arrivait. Mesdames, Messieurs, votre
serviteur bien humble... Pourtois... une chaise pour M. le maire... Vous
êtes là comme un extatique à le considérer, et vous ne pensez seulement
pas à le faire asseoir.
Le poussah s'élança avec une vélocité extraordinaire et revint portant
un siège.
Fleury, rasé de frais, ses cheveux bourrus enduits d'une pommade qui les
faisait briller comme des fils de fer, sa chemise déjà fripée et sa
cravate blanche roulée en corde, parut plus repoussant encore dans sa
toilette de cérémonie. Il souriait de ce sourire affreux qui découvrait
ses dents noires, et s'efforçait d'attirer l'attention de Pascal,
immobile et silencieux.
--Eh! eh! il va falloir, en fait d'électeurs, penser aux élections qui
approchent, reprit Dumontier aîné. Le renouvellement du Conseil général
tombe cette année, et je suppose que nous allons nous entendre pour ne
pas nous laisser rouler comme nous l'avons encore été il y a sept ans.
--Sauf votre respect, monsieur Dumontier, dit Pourtois, qui se hasarda à
prendre la parole... si M. le maire veut se porter cette fois je réponds
de l'affaire... J'ai Clairefont, Couvrechamps, La Saucelle et Pierreval
dans la main... sans parler des faubourgs de La Neuville. Tondeur
apportera les voix des gens de la forêt... Quant à la vallée, c'est
votre affaire à vous et à M. Leglorieux... Tenons-nous bien, et nous
aurons une belle majorité... C'est moi qui vous le dis... Et on sait que
je m'y connais... Le vieux hibou de là-haut n'a plus qu'à dénicher!
La voix de crécelle du poussah monta de deux tons, et passa à l'aigu sur
cette affirmation insolente...
--Et la députation viendra après, ajouta Fleury. Toute chose en son
temps...
La figure basanée de Carvajan devint d'un rouge sombre. Ses yeux
brillèrent sous ses sourcils grisonnants. Il eut une courte palpitation.
Mais il était trop maître de lui pour laisser percer sa joie. Il fit un
geste insouciant, et, d'une voix sèche:
--Nous verrons bien. Le moment est mal choisi pour former de tels
projets... D'ailleurs, il faut s'attendre à de l'opposition.
Du regard, il montra le coin opposé de la salle dans lequel, comme
d'instinct, s'étaient isolés les représentants de l'aristocratie
provinciale. Mme de Saint-André venait d'arriver avec son fils et ses
trois filles. Le vieux marquis de Couvrechamps, qui avait commandé les
mobiles pendant la guerre et s'était montré si énergique au combat de
Buchy, était entouré de plusieurs de ses anciens soldats devenus des
pères de famille, mais qui, rentrés dans le calme et la sécurité,
avaient plaisir à se souvenir des jours de misère et de danger. Le petit
vicomte d'Édennemare s'empressait auprès de la jeune Mme Tourette,
dont le mari, agent de change à Paris, avait récemment acheté la
magnifique terre de La Barellerie, à deux lieues de La Neuville. La
baronne douairière de Sainte-Croix était le centre d'un petit cercle
qu'elle tenait sous le charme de sa conversation.
Entre ces deux groupes, celui où triomphait Carvajan et celui que
formaient les grands propriétaires de l'arrondissement, éclatait un
violent contraste. D'un côté, on avait fait toilette comme pour une
noce. De l'autre, on avait affecté de s'habiller avec simplicité. Les
uns montraient que l'assemblée étant l'unique occasion de s'amuser qui
se présentât à eux, ils avaient voulu y paraître dans leurs plus
brillants atours. Les autres prouvaient qu'ils n'étaient venus que pour
jeter un coup d'oeil, et, comme disait Mme de Saint-André, honorer la
fête de leur présence.
Cependant, l'espace vide qui s'étendait entre ces deux camps était
fréquemment traversé par quelque gros fermier qui allait offrir ses
hommages à son propriétaire. Le vieux marquis de Couvrechamps tendait à
ses tenanciers, qu'il tutoyait tous, les ayant vus naître, une main
fluette qu'ils prenaient avec précaution du bout de leurs gros doigts.
Et les dos énormes se courbaient devant le gentilhomme universellement
aimé et respecté.
Pascal, indifférent à tout ce qui se passait autour de lui, sourd aux
flatteries des partisans de son père, aveugle à leurs sourires, s'était
adossé à un des mâts qui soutenaient la tente, et, dirigeant son regard
sur la faction rivale, y avait inutilement cherché celle qui était son
unique préoccupation. Il attira promptement l'attention de la douairière
de Sainte-Croix qui, se penchant vers le jeune et élégant M. Tourette:
--Qui est donc ce beau garçon que je vois là-bas dans la cohue des
caudataires du sieur Carvajan?...
--Mais, baronne, c'est son fils...
--Tiens! il n'en a pas trop l'air... Il est vraiment bien!
--Et, de plus, c'est un homme d'un réel mérite, reprit l'agent de
change. Il s'est employé récemment à aplanir les difficultés qui
s'élevaient entre le Nicaragua et la Compagnie du canal de Panama... Il
paraît qu'il s'en est tiré avec beaucoup d'habileté. Il avait auparavant
mené à bien des négociations financières et industrielles au Chili et au
Pérou, débrouillé des affaires très compliquées. On a été enchanté de
ses services et, quoiqu'on les ait payés très cher, je sais qu'on lui a,
en plus, gardé de la reconnaissance.
--Il paraît s'assommer supérieurement.
--Il fait tout avec supériorité.
Un mouvement se produisit dans l'assistance, et les têtes se tournèrent
du côté de l'entrée. Escorté de son secrétaire général, le sous-préfet
arrivait. Pourtois s'était élancé au-devant de lui. Il le conduisit,
avec des révérences, jusqu'à Carvajan, dont le prestige s'augmenta de la
déférence que lui marquait le fonctionnaire.
Le maire parut en ce moment le véritable roi de la fête. C'était lui qui
dominait tout et qui pouvait imposer sa volonté à tous. Il eut une
minute d'enivrement et, jouissant de son triomphe, il recommença sa
promenade autour de la salle, pour faire les honneurs au préfet. La
musique, sur l'ordre de Pourtois, s'était mise à jouer et, par toutes
les ouvertures donnant sur les jardins, des curieux apparaissaient,
regardant, sans quitter leur verre, ce tableau animé.
Carvajan était à la moitié de son parcours, lorsque la portière de toile
rayée bleu et blanc, qui donnait accès dans la salle, se souleva et,
donnant le bras à sa soeur, Robert de Clairefont entra. Derrière les
jeunes gens, à vingt pas en arrière, venaient la tante de Saint-Maurice
et M. de Croix-Mesnil.
Comme si le hasard eût voulu accuser bien nettement l'antagonisme, en
face de Carvajan entouré de tous ceux qui, par passion ou par intérêt,
étaient disposés à le soutenir, les enfants du marquis s'avançaient
seuls.
Pascal, avec une horrible anxiété, les vit, lancés les uns contre les
autres, ainsi que des combattants prêts à en venir aux mains. Son coeur
cessa de battre dans sa poitrine, et toute sa vie fut, pendant quelques
secondes, concentrée dans ses regards. Il souhaita que la salle entière
s'abîmât, il rêva un cataclysme soudain qui pût empêcher cette horrible
situation d'aller jusqu'au dénouement. Il pensa à s'élancer sur son
père, qu'il apercevait, ricanant avec un air de bravade, à le saisir, à
l'entraîner bien loin. Tout lui parut préférable à ce qui se préparait.
Après un léger temps d'arrêt, les antagonistes avaient repris leur
mouvement. Robert, le front haut, ne déviait pas d'une ligne dans sa
marche. Il allait droit à Carvajan et, sur son visage énergique, il
était facile de lire la résolution de ne point reculer d'un pas.
Antoinette, devenue soudainement pâle, pressait le bras de son frère,
essayant de le détourner de la direction du groupe officiel. Mais
l'athlétique Robert, sans même faire un effort, entraînait la jeune
fille. Carvajan, baissant son front, noir de haine, pareil à un taureau
qui fonce sur son adversaire, avançait toujours.
--Robert, je t'en prie! murmura Antoinette.
--Laisse, dit le jeune comte les dents serrées. Il nous cédera la place
ou je lui passe sur le corps.
Et, fixant sur leur ennemi des yeux étincelants, il marcha droit sur
lui.
Déjà, au milieu d'un silence effrayant, ce choc, dont on ne pouvait
prévoir les conséquences, allait se produire, quand, bien innocemment,
le sous-préfet sauva la situation. Apercevant Mlle de Clairefont qui
était arrivée tout près de lui, il fit un geste d'admiration et,
s'écartant du maire, il s'inclina avec politesse. Antoinette, étouffée
par une horrible angoisse, respira en voyant l'espace libre. Elle ne put
se défendre d'adresser un reconnaissant sourire au fonctionnaire. Et,
passant à côté de Carvajan, tremblant de colère contenue, elle gagna à
pas pressés le coin où tous les amis de son père étaient réunis.
Carvajan s'était retourné, les suivant encore du regard. Il entendit un
profond soupir auprès de lui et, levant les yeux, il découvrit Pascal,
blême de l'horrible émotion qu'il venait d'éprouver.
--Qui est donc cette charmante personne? demanda alors le sous-préfet à
son guide, en ajustant son lorgnon pour mieux voir.
--C'est Mlle de Clairefont, dit Carvajan avec une sombre ironie... Et
vous venez, monsieur le préfet, de lui faire un accueil flatteur auquel
elle ne s'attendait guère.
--Bah! reprit gaiement le fonctionnaire... c'est une jolie femme... Je
combattrai le père sur le terrain politique... mais, en attendant, je
réclame le droit d'admirer la fille.
--Pas de trop près, cependant, si vous ne voulez pas avoir maille à
partir avec le jeune sanglier qui l'accompagne... Tenez, voyez ce qu'il
fait...
Arrivé au milieu du petit cercle aristocratique, Robert s'était inquiété
de faire asseoir sa tante et sa soeur. Sur les banquettes, déjà, on se
trouvait à l'étroit. Dans un angle avoisinant la tribune officielle, la
douairière de Sainte-Croix s'était installée et, avec de grandes
protestations d'amitié, s'efforçait de retenir auprès d'elle Mlle de
Clairefont et la tante de Saint-Maurice. M. de Croix-Mesnil parlait
d'aller chercher deux chaises dans le jardin, lorsque Robert, avisant
les sièges d'apparat destinés aux notabilités de La Neuville, dit à voix
haute:
--Mais voilà bien notre affaire... Des femmes assises sur de la paille,
pendant que le Conseil municipal se carrerait sur du velours? Ce serait
invraisemblable!
Et, allongeant le bras par-dessus la balustrade, il prit les deux
chaises qui entouraient le fauteuil d'honneur. Un rire étouffé courut
dans le groupe à cet acte audacieux. Pourtois, stupéfait, regardait
alternativement le maire et le jeune comte, hésitant entre le désir de
complaire à Carvajan et la crainte de mécontenter Robert. Les
confédérés, silencieux, attendaient, se demandant si leur chef allait se
laisser ainsi braver ouvertement. D'un coup d'oeil impérieux, le maire
commanda à ses partisans l'immobilité et le silence. Et, se tournant
vers le sous-préfet, il dit assez haut pour être entendu:
--Il convient, je crois, de donner l'exemple de la modération et de la
patience... Car, si nous répondions aux provocations de M. de
Clairefont, il pourrait se produire des conflits qui attristeraient
cette fête... Tenons donc les actes de ce jeune homme pour non
avenus...
Il ajouta, d'une voix plus basse:
--Du reste, de fâcheuses habitudes d'intempérance l'ont rendu un peu
fou, et il n'est pas toujours maître de lui-même...
--Cette tribune vide, quand on se presse partout, est d'un mauvais
effet, ajouta le fonctionnaire... Faites-la donc occuper par des dames.
--Vous avez raison...
Fleury et Pourtois s'étaient déjà élancés et, triomphantes, les dames
Dumontier et Leglorieux s'avançaient vers la tribune.
--Voilà qui va bien, fit ironiquement la douairière de Sainte-Croix, et
les choses sont dans leur ordre...
--Si nous allions faire notre cour à Mme Dumontier? proposa le beau
d'Édennemare...
--Le grand-père Dumontier a assez fait la nôtre, quand il était
domestique chez ma mère, répliqua aigrement Mme de Saint-André.
--Comme disait la maréchale Lefebvre, sous le premier Empire:
«Maintenant, c'est nous qui sont les princesses!...»
--Ces bourgeoises de La Neuville sont horribles! s'écria Robert... Et
s'adressant aux jeunes gens qui l'entouraient: Si vous voulez, tout à
l'heure, pour leur faire pièce, nous irons inviter les petites paysannes
et nous mènerons le bal avec elles?...
--Il y en a d'assez gentilles pour que ce ne soit pas un sacrifice, dit
le jeune Tourette, en lorgnant Rose Chassevent qui entrait, suivie du
Roussot.
Dans ses habits du dimanche, l'ouvrière s'avançait avec une grâce libre
et souriante. Elle était vêtue d'une robe de cretonne à petits bouquets,
ouverte devant et garnie d'un petit fichu de mousseline noué au corsage
avec des rubans bleus. Ses manches courtes laissaient voir son
avant-bras potelé, recouvert d'une haute mitaine. Elle était coiffée
avec ses beaux cheveux blonds, sans un bijou et sans une fleur. Elle
portait à la main une écharpe dont elle avait enveloppé sa tête pour
venir.
Le berger, ébloui par l'éclat de la lumière, comme un hibou par le jour,
marchait derrière elle, ne la quittant pas. Il était tout battant neuf,
ainsi qu'il l'avait annoncé à la jeune fille, et sa blouse d'alpaga
grisâtre était attachée par une agrafe en argent. Il avait essayé de se
peigner, et ses cheveux rouges, habituellement incultes, séparés sur le
front, donnaient à son visage, criblé de taches de rousseur, une
expression à la fois grotesque et effrayante.
--Quel est ce monstre qui emboîte le pas à cette charmante enfant?
demanda le vicomte d'Édennemare.
--Le berger de Clairefont, un innocent qui a été élevé à la ferme,
répondit Robert.
--Singulier page qu'elle s'est donné là!
Rose, apercevant Antoinette, s'était approchée d'elle et, l'air riant,
elle écoutait les compliments que la jeune fille lui adressait sur sa
mise.
--Mais, Mademoiselle, c'est une robe à vous que j'ai sur le corps... Ne
la reconnaissez-vous point? Vous me l'avez donnée au printemps... J'ai
changé la façon, comme de juste, car une fille de ma condition ne porte
pas des effets tournés comme ceux de ses maîtres... Elle me fait
honneur, vous voyez... et elle a encore bon air!
--C'est toi qui l'embellis, ma petite, dit Mlle de Clairefont avec un
sourire indulgent. Allons, va, et amuse-toi bien, mais ne danse pas trop
tard... car tu sais que j'ai besoin de toi demain matin.
--Oh! soyez tranquille, Mademoiselle, je ne me ferai pas plus espérer
que d'habitude.
--Et tâche de ne pas garder toute la soirée ton chien de berger cousu à
ta jupe, s'écria la tante de Saint-Maurice... C'est un épouvantail à
danseurs, que ce garçon-là!...
--Oh! Mademoiselle, je vais le confier au père Chassevent.
--Qui va le faire boire... Alors, dans une heure, il ne saura plus
reconnaître sa main droite de sa main gauche.
--Bah! dit la fille avec un sourire... Et puis, pourvu qu'il me laisse
tranquille!... Je lui ai cependant promis de danser une fois avec lui...
Chose promise, chose due!...
Elle s'éloigna en balançant sa jupe, suivie du regard par tous les
hommes que captivait le charme puissant de sa jeunesse épanouie.
Il était huit heures, et la tribune officielle s'était complétée par
l'arrivée du Receveur de l'enregistrement, du Juge de paix et de sa
femme, présidente de l'OEuvre des crèches laïques. Le capitaine de
gendarmerie, en grand uniforme, venait de faire un tour dans le
cabaret, d'où les cris alarmants d'une effroyable dispute s'étaient
subitement élevés. L'air devenait plus lourd, de fortes odeurs de vin
chaud passaient, apportées du jardin par le vent du soir, et le bruit
des conversations plus animées montait, dominant par instants les
flonflons de l'orchestre.
Au milieu de ce mouvement, de cette chaleur et de ce tumulte, Antoinette
restait silencieuse et préoccupée. À deux reprises déjà, M. de
Croix-Mesnil, lui ayant adressé la parole, avait à peine reçu une
réponse distraite. La jeune fille paraissait indifférente à ce qui
l'entourait et, les yeux baissés, elle songeait.
Dès son entrée, le premier visage qui lui était apparu avait été celui
de Pascal. Au moment où Carvajan et Robert, décidés l'un et l'autre à ne
pas se céder le pas, avaient failli si gravement se heurter, elle avait
vu pâlir le jeune homme. Elle comprit qu'il partageait son horrible
anxiété. Cette communauté de souffrance l'avait vivement impressionnée.
Avait-elle en lui un compagnon de malheur? Et devait-elle, sous peine
d'être injuste, l'affranchir de l'exécration à laquelle elle avait voué
tout ce qui portait le nom de Carvajan?
Elle avait levé les yeux timidement de son côté. Il était debout, les
bras croisés, sombre, au milieu de cette fête, lui, le fils du
vainqueur, autant qu'elle, la fille du vaincu. Que se passait-il donc
dans cette âme?
Comme s'il eût senti peser sur lui l'attention de Mlle de
Clairefont, Pascal releva la tête, et leurs regards se rencontrèrent. Ce
fut lui qui se détourna aussitôt, après une inclinaison si respectueuse
qu'elle ressemblait à un prosternement. Puis, à pas lents, il s'éloigna
et disparut, semblant dire à la jeune fille: Vous me haïssez, mais je
vous vénère; ma présence peut vous causer une gêne ou un déplaisir;
aussi, je me tiens à l'écart. Que pouvait-il faire de mieux, n'ayant pas
le droit d'approcher, que de lui témoigner de loin sa fervente
adoration? Il y avait plus de tendresse dans cet effacement volontaire
que dans les protestations les plus passionnées.
Un coup de coude que lui donna sa tante ramena la jeune fille au
sentiment des choses réelles. Un brouhaha s'était élevé dans la salle.
Des couples passaient affairés, se croisaient, et engageaient des
colloques animés. Dans la tribune des autorités, Carvajan, debout auprès
de Mme Leglorieux très actionnée, fouillait du regard les rangs
tumultueux de la foule, et Félicie, rouge jusqu'au milieu de la
poitrine, piétinait avec impatience.
--Où ce diable de garçon peut-il être passé? murmura le maire avec
irritation. Il était là, il n'y a pas cinq minutes...
--Même, il n'avait pas l'air de s'amuser, ajouta d'un air dépité
l'héritière des Leglorieux.
--Il trouvait sans doute qu'on tardait à danser, souffla Fleury. Une
seconde, et je vous le ramène...
Se faufilant au milieu des danseurs, le greffier s'élança au dehors.
--On va se placer pour le premier quadrille, dit à sa nièce Mlle de
Saint-Maurice. Je pense qu'il est convenable que tu y figures...
--Voulez-vous, Mademoiselle, me faire l'honneur de m'accepter pour
cavalier demanda l'élégant M. Tourette.
--Je vous remercie, Monsieur, dit Antoinette; mais ce sera la seule fois
que je danserai, et j'ai promis à M. de Croix-Mesnil.
--C'est en effet son droit! déclara l'agent de change... Je vais inviter
une des demoiselles de Saint-André, car je ne puis décemment danser avec
ma femme.
--Je vous remercie, chère Antoinette, de la faveur que vous me faites,
dit M. de Croix-Mesnil avec émotion. Mais n'êtes-vous si gracieuse et si
bonne que pour vous faire regretter plus amèrement?
Mlle de Clairefont posa en souriant un doigt sur ses lèvres et,
prenant le bras du jeune homme, elle se tint debout devant sa tante,
entre Mlle de Saint-André et l'agent de change, d'un côté, et, de
l'autre, entre le vicomte d'Édennemare et Mme Tourette.
Dans la longueur de la salle, face à face, les danseurs formaient deux
lignes qui devaient se rencontrer, au milieu, pour les changements de
cavalier, et qui confondaient ainsi, dans une fraternisation de quelques
minutes, les castes et les conditions. C'était une tradition et, de la
sorte, il arrivait que le propriétaire dansait en face de son fermier,
et que la dame du château faisait vis-à-vis à la fille de ferme.
Une fois ce quadrille d'ouverture terminé, les danses avaient un libre
cours, chacun s'amusait à sa guise, et le bal prenait une animation
violente qui, grâce à des libations répétées, tournait souvent à la
bacchanale. Les belles filles de la ville et de la campagne, grisées par
le vin chaud, excitées par la musique, affolées par la danse, sautaient
comme des Érygones dans une vigne et se pâmaient aux bras de leurs
cavaliers. Les bosquets du jardin de Pourtois retentissaient alors
d'éclats de rire aigus, de cris perçants, et, dans la douceur de la
nuit, à la clarté pâle des étoiles complaisantes, bien des baisers
s'échangeaient qui, plus tard, étaient amèrement regrettés.
Ce dénouement diabolique de la fête était bien connu, et vers neuf ou
dix heures, quand la poussée du plaisir devenait plus ardente et plus
rude, les dames des environs et les bourgeoises de la ville partaient
avec leurs filles, laissant la jeunesse villageoise et citadine
s'ébattre avec une furie impossible à modérer.
Pour l'instant, les danseurs se montraient sérieux, compassés et comme
recueillis, les hommes causaient à voix basse, attendant le signal, les
femmes donnaient du plat de la main, de petits coups à leur jupe, se
rengorgeant avec des allures coquettes de jeunes pigeons. Les pieds
s'agitaient déjà avec des frémissements d'attente. En face d'Antoinette,
qui, par l'effet du hasard, se trouvait placée au centre de la ligne,
une place demeurait encore vide.
Robert, resté debout auprès de la tante Isabelle, regardait vaguement
autour de lui, cherchant qui allait faire vis-à-vis à sa soeur, lorsque
Pascal, donnant le bras à Mlle Leglorieux triomphante, parut,
soucieux, s'acquittant de sa tâche comme d'une corvée. Fleury le guidait
à travers la foule. Arrivé à la place vide, le greffier se tourna vers
la tribune et parut consulter Carvajan du regard. Celui-ci debout,
dominant l'assistance, fit un geste impérieux comme pour dire: C'est
bien là que je veux qu'il soit. Alors, démasquant Pascal, Fleury se
retira, et le jeune homme, dont les genoux tremblèrent, et dont les yeux
devinrent troubles, aperçut devant lui Mlle de Clairefont. Au même
moment, une main se posa sur le bras de M. de Croix-Mesnil, en même
temps que la voix de Robert disait tout haut:
--Revenez vous asseoir, mon cher ami; ma soeur ne dansera pas!