M. de Croix-Mesnil étonné regarda son ami et, ne comprenant pas:

--Que se passe-t-il, donc? demanda-t-il au milieu d'un silence de mort.

--Il se passe, reprit le jeune homme, que le danseur qui vient de se

placer en face de vous est le fils de M. Carvajan!...

--Ah! dit avec beaucoup de calme M. de Croix-Mesnil, cela est fâcheux,

en effet.

Il jeta à Pascal devenu livide un froid coup d'oeil, et, s'inclinant

devant Antoinette, comme pour lui demander pardon de l'avoir

involontairement exposée à un contact outrageant:

--Excusez-moi, Mademoiselle.

Et il la reconduisit à sa place. Pas un murmure ne s'éleva. Personne

n'osa prendre parti pour ou contre. Entre la force physique de Robert et

la puissance morale de Carvajan, chacun trembla. Les visages se

détournèrent, une stupeur lourde pesa sur tous les assistants. Le maire,

debout toujours, regardait cet étrange spectacle, doutant de sa réalité.

Un tel affront public, à lui, riposte foudroyante à son audacieuse

provocation! Ces Clairefont se redressant intraitables lorsqu'il croyait

les tenir à sa merci! Il frémit de rage, et ses yeux aux pupilles jaunes

étincelèrent comme ceux d'un tigre dans la nuit. Il se tourna vers son

entourage, pour lui arracher un blâme, il ne rencontra que des figures

contraintes et mornes. Il se reporta vers son fils. Il le vit palpitant,

égaré, pris d'une envie furieuse de se venger, et le coeur glacé à l'idée

que celui sur lequel il devrait se ruer serait le frère ou le fiancé

d'Antoinette.

Mlle Leglorieux fournit un dénouement à la situation. Ses yeux

s'écarquillèrent, elle passa du blanc au rouge, puis du rouge au blanc,

poussa un cri, et, s'élançant dans les bras de sa mère qui s'avançait

inquiète, elle se livra à une attaque de nerfs qui la dispensa de

manifester plus nettement son opinion.

Au même moment, l'orchestre, partant avec éclat, attaqua les premières

mesures du quadrille, et les deux lignes des danseurs, heureux de se

soustraire à cette impression pénible, firent en avant-deux au milieu

d'un nuage de poussière. Antoinette, ramenée auprès de sa tante, n'eut

pas le temps de se reconnaître; elle fut entourée par ses amis, et un

concert d'exclamations, de commentaires, s'éleva bruyant, comme le

bourdonnement d'une ruche en rumeur.

Les hommes, graves et silencieux, s'étaient rangés aux côtés de Robert

et de M. de Croix-Mesnil. Dans la tribune officielle l'émoi n'était pas

moindre. Le maire venait d'en descendre, et, sans écouter les

lamentations de Mme Leglorieux, s'était élancé vers Pascal.

Le jeune homme était resté presque à la même place, immobile, un peu en

arrière des danseurs, et regardait sans voir la longue ligne qui

s'avançait et reculait en cadence. Les accords des instruments lui

emplissaient les oreilles d'un bruit éclatant qui l'étourdissait. Et,

dans son esprit confus, la même idée passait persistante: On t'a insulté

à cause d'elle et devant elle. Ses poings se crispaient alors avec

colère, et il sentait en lui la résolution bien ferme de ne pas rester

sous le coup de l'outrage. Il fallait qu'il s'en prît à quelqu'un. Mais

à qui? À Robert? C'était lui l'insulteur, c'était lui qui avait provoqué

cet éclat public. Et cependant, c'était à l'autre, à celui qui avait

froidement acquiescé, qu'il en voulait. Et il était dévoré de l'âpre

désir d'aller à ce jeune homme correct et tranquille, de le frapper, et

de jouer sa vie contre la sienne.

M. de Croix-Mesnil avait Antoinette à son bras au moment de l'insulte,

et son sourire était plus insolent encore que les paroles de Robert Et

puis, n'était-il pas le fiancé de la jeune fille? Ah! c'était bien là le

vrai motif qui faisait bouillonner si furieusement la pensée de Pascal,

et qui lui mettait au front cette pâleur. La jalousie encore plus que la

colère le torturait. Sous les yeux de Mlle de Clairefont, il voulait

se montrer intraitable et terrible. La pensée qu'elle pouvait le

mépriser lui donnait le courage d'affronter mille morts.

Il sentit qu'on lui prenait le bras et qu'on essayait de l'emmener. Il

leva les yeux et reconnut son père.

--Ne reste pas là, dit Carvajan... Viens avec moi... Il résista, et, la

voix tremblante:

--Laissez-moi, dit-il... Tout n'est pas fini... Je ne dois pas

m'éloigner de cette place.

--Que prétends-tu faire?

--Me croyez-vous homme à supporter une pareille injure sans en demander

réparation?

--Tu es fou!

--Me conseillez-vous donc de me dérober, et de passer aux yeux de tous

ceux qui sont ici pour un lâche?

La figure de Carvajan se contracta et devint effrayante; il serra plus

fortement le bras de son fils:

--Tu veux te battre avec ces gens-là? Tu es fou, te dis-je... Laisse-moi

le soin de te venger: ce sera plus sûr et plus prompt.

--Plus prompt et plus sûr?... s'écria le jeune homme avec un geste

terrible... C'est ce que vous allez voir!

Le quadrille finissait, et, dans un pêle-mêle bruyant, les cavaliers

reconduisaient leurs danseuses. Pascal, en quelques pas rapides, se

dirigea vers le groupe au centre duquel se tenaient Robert et M. de

Croix-Mesnil, et, s'approchant du fiancé de Mlle de Clairefont

jusqu'à lui toucher l'épaule avec sa poitrine, le regard provocant et la

main inquiète:

--Monsieur, j'ai quelques mots à vous dire. Voudriez-vous me faire la

faveur de m'accompagner à deux pas d'ici?...

Le baron s'inclina et déjà il s'apprêtait à suivre le fils de Carvajan,

lorsque Robert, se plaçant devant eux, leur barra le passage.

--Doucement, dit-il, d'un ton railleur: il me paraît qu'il y a

confusion. Ce n'est pas à vous, mon cher ami, que monsieur doit avoir

affaire, mais à moi. Vous n'avez fait que déférer à mon désir: c'est moi

qui ai dit...

--Je n'ai pas entendu vos paroles, interrompit Pascal avec force, et je

ne veux pas en tenir compte... Monsieur seul m'a offensé... C'est lui

seul que je rends responsable.

--Il y aurait cependant un moyen d'arranger les choses, s'écria le jeune

comte. Et, reculant d'un pas, il se préparait à quelque violence, quand

sa soeur, pâle et frémissante, se dressa entre lui et son adversaire.

--Robert, retire-toi, dit-elle doucement, je t'en prie...

--Mais... dit-il en essayant de résister.

Deux larmes jaillirent des yeux de la jeune fille, aussitôt séchées par

le feu de ses joues, et, la main tendue dans un geste d'autorité

souveraine:

--Retire-toi... répéta-t-elle. Je le veux!

Et comme le jeune homme, dominé, lui obéissait, se tournant alors vers

Pascal:

--Vous avez raison, Monsieur, et réparation vous est due. C'est à cause

de moi que vous avez été offensé... C'est à moi de m'en excuser...

Veuillez donc me pardonner.

Le fils de Carvajan la vit s'incliner devant lui, il essaya de parler,

ses lèvres remuèrent sans articuler aucun son et, chancelant, plus

écrasé par la fière humilité d'Antoinette qu'il ne l'avait été par

l'insolence de Robert, à pas lents, il s'éloigna.

--Où vas-tu? lui dit son père l'arrêtant à la porte du bal. Rappelle-toi

ce que tu disais à l'instant. Veux-tu avoir l'air de fuir?

--Ah! que m'importe? s'écria le jeune homme en continuant à marcher du

côté de l'obscurité, comme s'il eût voulu y cacher son désespoir.

--Ne veux-tu pas te venger? reprit Carvajan, en arrivant sur la route.

Dis un mot, et je mets tous ceux qui t'ont bravé à ta merci.

--Jamais!

--Que prétends-tu donc faire?

--M'éloigner. Quitter pour toujours, cette fois, ce pays où je ne trouve

que des soucis et des amertumes... M'en aller loin des luttes, des

débats, des embûches et des perfidies... Oublier tout, jusqu'au nom que

vous m'avez rendu si lourd à porter.

--Pascal!

--Mon père, vous avez semé la haine... Il ne faut donc pas que je

m'étonne si on nous insulte et si on nous menace... Mais je ne pourrais

pas vivre ainsi. Je préfère partir.

--On dira que tu as eu peur...

--Soit!

--Alors tu veux m'abandonner?

--Vous n'avez pas besoin de moi, mon père: vous l'avez bien prouvé.

--C'est donc moi qui m'attacherai à toi, dit Carvajan en passant son

bras sous celui de son fils... Tu veux rentrer, rentrons. Demain, quand

tu seras plus calme, nous raisonnerons.

Et, tournant le dos à la fête, les deux hommes se dirigèrent vers La

Neuville.

Dans la salle de danse, l'émotion causée par l'intervention de Mlle

de Clairefont n'était pas encore calmée. La tante de Saint-Maurice,

d'abord pétrifiée, avait fini par reprendre ses esprits et, la figure

fulgurante:

--Ah! çà, mais qu'est-ce que tout cela signifie? gronda-t-elle...

Deviens-tu folle, ma fille? Tu fais des politesses à ce jeune

«maltôtier», quand il méritait une bonne leçon pour son impertinence...

--Non! tante, non, c'est nous qui avons eu tous les torts... Il fallait

ne pas venir ici, où nous savions que nous n'avions rien que de mauvais

à attendre... Il fallait surtout ne pas provoquer ce jeune homme...

--Mais tu n'as donc pas vu le vieux sacripant de père, riant d'avance

de la bonne plaisanterie qu'il faisait, en t'exposant à te trouver nez à

nez avec son fils?...

Antoinette hocha la tête avec tristesse.

--Ne nous attaquons pas à cet homme: nous ne serions pas les plus

forts... Cédons le terrain, c'est ce que nous avons de mieux à faire.

Elle s'appuya fortement sur le bras de Croix-Mesnil. Elle paraissait

épuisée. La tante Isabelle suivit avec Robert. Arrivée à la voiture qui

les attendait sous la garde du vieux Bernard, Mlle de Clairefont

voulut faire monter son frère. Mais il refusa, déclarant qu'il ne se

sentait pas en humeur de rentrer.

--Que vas-tu faire? demanda Antoinette, pleine d'inquiétude.

--Ce que je fais tous les ans à la fête: m'amuser, en dépit de ce

rabat-joie de Carvajan.

--Promets-moi que tu ne vas pas reprendre la querelle! Oh! viens avec

nous: tu m'inquiètes; il me semble qu'il va t'arriver malheur...

Robert eut un geste d'impatience.

--Petite fille, je trouve que tu te mêles beaucoup trop de ce qui ne te

regarde pas. Rentre te coucher, et aie un sommeil sans rêves. C'est ce

qu'il y a de plus sain pour une enfant de ton âge. Quant à la façon dont

doit agir un garçon tel que moi, elle est toute tracée, et tes

exhortations n'y changeront rien... Bonsoir...

Il prit la jeune fille par la taille, l'enleva comme une plume,

l'embrassa, et la posa sur les coussins de la voiture.

--Robert, sois prudent! s'écria la vieille Saint-Maurice, toujours en

éveil quand il s'agissait de son Benjamin.

--Ne craignez rien, tante, dit-il avec un gros rire; si on veut me

manger, on ne m'avalera toujours pas d'une seule bouchée...

Il ferma la portière et cria au cocher:

--Allez!

Et, sifflant entre ses dents, il se dirigea vers la salle de danse en

traversant le jardin du cabaret. Là, les gens du pays s'en donnaient

sans contrainte et sans vergogne. Dans la nuit tiède, traversée par le

vol rapide des chauves-souris qui effleuraient de l'aile les lanternes

vénitiennes éclatantes au milieu de la verdure, au bruit amorti des

instruments, les buveurs criaient à plein gosier, et tapaient à tour de

bras.

Le vieux Chassevent, grimpé sur un tonneau, chantait d'une voix enrouée

une chanson grivoise. C'était la quatrième de la soirée, et, entre

temps, il allait, de table en table, boire un petit verre d'eau-de-vie

ou une chope de bière. Il ne paraissait pas ivre, mais sa gaieté

devenait plus furieuse, ses gestes plus heurtés, et sa chanson plus

ordurière.

Dans un coin, le gendarme préposé à la surveillance de l'ordre, car les

paysans, quand ils étaient ivres, se battaient souvent à se tuer, assis

sur un tabouret, écoutait le braconnier en riant.

Robert s'arrêta un instant et prêta l'oreille aux «zon zon, digue din

gue daine» rapportés de quelque geôle par le vagabond. Tous les

auditeurs, avec un entrain frénétique, l'accompagnaient en frappant sur

les tables, et c'était pendant quelques secondes un charivari à ne plus

entendre Dieu tonner. Puis le silence se faisait, et la voix du sauvage

amuseur de cette réunion d'ivrognes s'élevait de nouveau, rogommeuse,

lançant avec une vibration satisfaite le mot grossier, qui éclatait plus

ignoble dans cette nuit étoilée.

Tout ce que La Neuville et les environs comptaient de filles légères se

trouvait là, et c'étaient autour du cou des hommes des enguirlandements

de bras tendrement abandonnés. Pourtois, ayant mis son bal en train, et

fait les honneurs de la salle aux autorités, revenait avec une vivacité

intéressée aux consommateurs qui assuraient sa recette, et, lâchant la

bride à la gaieté, comme il lâchait la bonde à ses tonneaux, disait de

sa voix perçante:

--Donnez-vous-en, les enfants, donnez-vous-en! Une fois la fête finie,

en voilà pour jusqu'à l'année prochaine! Aujourd'hui c'est le jour où on

ouvre la bouche et où je ferme les yeux!

Et le cousin Anastase, le couvreur de La Neuville, prenant les paroles

du cabaretier à la lettre, venait d'attraper derrière un bosquet la

silencieuse et brune Mme Pourtois et de l'embrasser ferme, sans

qu'elle fît la moindre résistance.

Robert continua sa route, et il arrivait à la porte de la salle de

danse, quand, d'une tonnelle dont les lanternes vénitiennes avaient été

éteintes, il s'entendit appeler. Éclairés seulement par la flamme d'un

immense bol de punch, MM. d'Édennemare, de Saint-André et quelques-uns

des habituels compagnons de chasse du jeune comte étaient assis autour

d'une petite table.

--Toutes ces dames sont parties. N'allez pas dans la salle: on y

étouffe.

--J'ai encore quelque chose à y faire...

--Si c'est le maire et monsieur son fils que vous cherchez, ils viennent

de sortir.

--N'importe! je veux me montrer, pour que toute la canaille qui marche

avec Carvajan sache bien que je ne suis pas disposé à reculer d'une

semelle.

--Eh! mon cher, on le sait de reste!... Venez donc vous asseoir!

Robert était déjà entré. L'aspect du bal avait changé depuis quelques

instants. Le départ de la Société, comme on appelait les châtelains des

environs, avait fait cesser toute contrainte, et maintenant, entre soi,

on s'amusait librement. Les couples avaient abandonné leur raideur

gourmée, les bras empoignaient fortement les tailles, et l'orchestre

lui-même, gagné par l'entrain général, accélérait le rythme et jouait

avec plus d'éclat, comme si un défi avait été jeté à qui l'emporterait,

du souffle des musiciens ou du jarret des danseurs.

Le jeune comte chercha vainement Carvajan et Pascal. Ainsi que ses amis

le lui avaient dit, le père et le fils avaient quitté la place. Le

sous-préfet, jugeant qu'il avait assez fait pour sa popularité, avait

regagné également La Neuville, sous la conduite du commissaire central

et du capitaine de gendarmerie. Robert fit un tour dans la salle,

circulant au milieu des groupes, et prenant plaisir à affronter les

regards. L'ascendant que la famille de Clairefont exerçait encore,

malgré sa décadence notoire, faisait courber les fronts sur le passage

du jeune homme. Et pendant que Carvajan n'était pas là, on se dépêchait

de sourire à son adversaire.

Pouvait-on, en somme, savoir ce qui arriverait? Le marquis s'était, bien

des fois, depuis quelques années, trouvé, prétendait-on, à la veille de

la ruine définitive. Et, au demeurant, on le voyait toujours debout. Il

fallait se ménager une porte de sortie, pour le cas où ce diable

d'homme, qui avait la vie si dure, trouverait encore moyen de se tirer

des griffes du banquier.

D'ailleurs, Fleury et Tondeur, les fidèles serviteurs de Carvajan,

donnaient l'exemple de la platitude, et, auprès de Robert, se

confondaient en politesses. Ce fut dans l'enivrement de ce triomphe

menteur que les amis du jeune comte le retrouvèrent, en rentrant pour

donner suite à leur projet de faire sauter un peu leurs gentilles

fermières.

Une ronde, sorte de bourrée locale, vive et courante comme une

farandole, tirait à sa fin. Et parmi les plus enragés danseurs, le

Roussot se distinguait par l'ardeur farouche avec laquelle il

bondissait. Il avait obtenu de Rose qu'elle dansât avec lui, et, la main

haute, la taille souple, ployant sur ses jarrets d'acier, le berger

enlevait la belle fille avec une vigueur incomparable. Il tournait,

sautait, sans règle, les joues pâles, les yeux brillants, les dents

serrées, avec une contraction de tous ses muscles qui le rendait presque

effrayant dans l'enivrement de ce plaisir tout nouveau pour lui.

Rose, grisée par la rapidité des mouvements de son cavalier, étourdie

par les sons enragés de la musique, se laissait entraîner, à demi pâmée,

la tête renversée sur l'épaule du Roussot qui l'emportait, superbe et

terrible. Tondeur, grimpé sur un tabouret, le visage rougi par de

copieuses rasades, criait de toutes ses forces en tapant sur son feutre

avec le manche de la trique dont il ne se séparait jamais, stimulant par

ses exclamations cette furie joyeuse.

--Hardi, les garçons! tenez bon, mes enfants!... ferme! oh! oh! oh!

hardi!

Et la respiration sortait rauque des poitrines, les pieds retombaient

plus lourds sur les planches, la rapidité de la ronde diminuait peu à

peu.

Les instruments se turent et, poussant un soupir de soulagement, les

couples s'arrêtèrent et se répandirent de tous côtés sur les banquettes,

comme des naufragés qui abordent la terre ferme. Seul, le berger,

soutenant Rose à bout de bras, allait toujours, passionné et

infatigable.

--Est-il enragé, le mâtin! s'écria Tondeur en sautant à bas de son

piédestal. Il ne veut pas s'arrêter... Il irait comme cela jusqu'à

demain.

Mais, au même moment, Robert saisit Rose au passage, l'enleva des bras

de son danseur, et la déposa presque défaillante sur une chaise. Le

berger s'était arrêté et revenait vers Rose, avec un grondement

inarticulé...

--Il n'est pas content! s'écria Tondeur en riant jusqu'à s'étrangler...

Vous allez voir qu'il va réclamer.

Le jeune comte fronça le sourcil: il dit au Roussot sourdement:

--En voilà assez! Allons! houste! À tes moutons!

Le gars ne paraissait pas disposé à obéir, et restait obstinément planté

devant la belle fille. Robert, comme s'il faisait sauter d'une

chiquenaude une chenille rampant sur le calice d'une fleur, d'un revers

de main envoya l'entêté pirouetter dans le jardin.

--Ah! soupira Rose, en ouvrant les yeux, j'ai cru que j'allais perdre le

souffle.

--Un peu de punch, dit gaiement le jeune comte, et il n'y paraîtra plus.

--Je vous remercie bien, fit Rose, je n'aime pas les choses fortes...

J'ai reçu trop de claques du père Chassevent quand il avait bu...

D'ailleurs, il va falloir que je rentre...

--Est-ce que tu as assez de la danse...?

--Ma foi, il fait trop chaud.

L'orchestre entamait un quadrille, et déjà les couples se formaient.

Robert, abandonnant ses amis, sortit avec Rose, et la conduisit sous la

tonnelle obscure. Au milieu de la ripaille générale, ils étaient bien

seuls. Nul ne faisait attention à eux. Ces ivrognes n'avaient plus

d'yeux que pour leur verre, et d'oreilles que pour Chassevent qui

continuait à chanter. Les jeunes gens restèrent ainsi quelques minutes

sans parler, écoutant les vociférations qui suivaient la terminaison de

chaque couplet. Robert s'était approché très près de Rose, et, peu à

peu, de son bras, lui avait entouré la taille. Elle ne se défendait pas.

Elle semblait rêveuse, elle habituellement vive et gaie comme un oiseau.

Elle frissonna, et nouant autour de sa tête l'écharpe qui lui avait

servi de coiffure pour venir:

--Je me refroidis ici...

--Tu as le cou nu. Ce n'est pas prudent...

Il prit dans la poche de sa jaquette un joli foulard bleu à bordure

rouge, et, le lui tendant:

--Tiens, voilà une cravate.

Elle fit un mouvement de joie en froissant la soie souple et douce.

--Vous êtes gentil, dit-elle. Mais ne restons pas dans cette odeur de

boisson et dans ce tapage.

--Eh bien, marchons, dit Robert; et, se levant, il la fit passer devant

lui pour sortir du jardin. Derrière eux, agile et silencieux, le Roussot

s'était glissé.

À cent pas du cabaret, ils s'arrêtèrent au bord du sentier qui montait

vers la Grande Marnière. La maison de Pourtois, les bosquets et la salle

de danse, flambaient au travers des arbres, mais la clameur, qui était

la voix de cette foule en liesse, se perdait dans les airs, déjà

affaiblie par la distance. Dans l'obscurité transparente de la nuit, des

formes apparaissaient confuses, puis plus précises à mesure qu'elles

approchaient. C'étaient des gens de La Saucelle ou de Couvrechamps qui,

ayant à se lever de bonne heure, malgré la fête, rentraient avant la fin

de la danse. Une voix goguenarde dit:

--On ne te dévalisera pas en chemin, la Rose, puisque te voilà sous la

garde d'un hardi cavalier.

--Notre monsieur veut bien me conduire jusqu'à la traverse de

Clairefont, mes bonnes gens, répliqua la fille... Y a-t-il grand mal à

ça?

--Non, au contraire... Mais ne t'arrête pas, car il y a du bien beau

gazon au bord de la route...

Robert se mit à rire. Rose, mécontente, s'écarta de lui.

--Vous voyez: on me raille à cause de vous; il vaut mieux que je m'en

aille toute seule.

Il la prit par le bras, et, très doucement, la bouche contre l'oreille

de la belle:

--Reste donc, Rosette. Nous allons causer du père Chassevent et de la

petite maison que tu désires.

Et, abandonnant le grand chemin, ils prirent le sentier qui montait vers

le plateau à travers les escarpements déserts de la colline. Le Roussot

les suivait toujours, d'un pas souple et félin, sans qu'une pierre

roulante et sans qu'une branche froissée révélât sa présence. Ils

marchaient lentement, et le passage était si étroit qu'ils étaient

forcés de se serrer très près l'un de l'autre. La lune n'était pas

encore levée, et les étoiles se faisaient complaisantes, car elles

éclairaient bien faiblement les ténèbres. Rose et Robert allaient

doucement, enlacés maintenant, et respirant l'odeur exquise de la

bruyère en fleurs que la fraîcheur de la nuit faisait s'exhaler. De

temps en temps, scandant leurs paroles, comme un doux frémissement

d'ailes, un bruit de baisers s'envolait, et, dans l'ombre, jaloux écho

de cette caressante harmonie, s'élevait une plainte sourde comme celle

d'une bête blessée qui grince et menace.

Ils montaient, sans se presser, jouissant de cette heure délicieuse,

dans le calme profond qui s'étendait autour d'eux. Le bruit de la fête

ne leur parvenait plus que comme un vague murmure, et, enivrés par cette

poésie puissante qui se dégageait de la terre embaumée et du ciel

resplendissant, ils se serraient dans une étreinte plus amoureuse. Et,

plus gémissante, plus irritée, plus jalouse, murmurait dans les ténèbres

la voix de leur surveillant mystérieux.

Le sentier n'était pas long, et on ne mettait d'ordinaire pas plus d'un

quart d'heure à le gravir; cependant, sous les pieds de Robert et de

Rose, peut-être se fit-il plus sinueux, plus difficile et plus

capricieux, car, bien longtemps après y être entrés, ils s'y trouvaient

encore. Le clocher de Clairefont avait laissé tomber plusieurs fois dans

le silence le tintement grave de son horloge. À l'aube, le ciel

commençait à pâlir, et il devait être bien près de trois heures du matin

quand les deux jeunes gens débouchèrent auprès de la Grande Marnière, à

l'angle des taillis de Couvrechamps.

--Laissez-moi aller, dit Rose doucement: il est grand temps que je

rentre...

--Où te reverrai-je?

--Vous saurez bien me trouver, répondit la belle, avec une malicieuse

gaieté, si la fantaisie vous prend de venir me parler encore... Ce n'est

pas bien sûr, car vous êtes changeant...

--Tu ne dis pas ce que tu penses!...

--Que si!

Il la prit par la taille, et, l'enlevant de terre, il l'embrassa à

pleines lèvres.

--Laissez-moi un peu de bouche pour demain, dit-elle gaiement.

Il la reposa sur la route, et comme s'il se décidait à grand'peine à la

quitter:

--Pourquoi ne veux-tu pas que je te mène jusqu'à ta porte?

--Tiens! pour qu'on vous voie avec moi, et que tout le pays en jase...

Non, da! Allez-vous-en de votre côté; moi, je m'en retourne du mien...

Bonsoir, ou plutôt bonjour!

Ils se séparèrent et s'en furent, l'un vers Couvrechamps, l'autre vers

Clairefont. Au tournant du chemin, Robert s'arrêta, mais la nuit était

encore très profonde, et il n'aperçut plus la belle fille. Alors il hâta

le pas, et bientôt il arriva à la petite porte du parc.

Rose s'était éloignée vivement. Elle suivait la longue allée bordée de

sapins, pensant en souriant aux promesses que le jeune comte lui avait

signées avec des baisers. Elle tressaillit tout à coup: il lui avait

semblé entendre marcher derrière elle, dans la ligne noire des arbres.

Elle n'était pas peureuse, mais son coeur battit plus vite, et une petite

sueur lui monta aux tempes. Elle hâta sa marche, prêtant l'oreille aux

bruits vagues de la nuit. Un craquement sec, comme celui d'une branche

morte foulée par un pied humain, frappa de nouveau son oreille.

Elle était alors le long des talus blancs, en face des charpentes

abandonnées qui surmontaient les puits d'extraction. Devant ses yeux

troublés, ce lieu familier prit une apparence fantastique et se peupla

de redoutables spectres. Les arbres lui parurent se pencher plus sombres

et plus touffus sur sa tête. Elle voulut courir. Au même moment, un être

effrayant bondit sur elle, la saisit dans ses bras, et, avec un

ricanement de démoniaque, l'emporta dans le fourré. Elle eut la force de

crier deux fois avec un accent déchirant: «Robert! Robert!» Une main se

posa, brutale, sur ses lèvres et, épouvantée, elle s'évanouit.

Au même moment, deux hommes suivaient le raccourci où Rose et Robert

avaient promené si longtemps leur causerie amoureuse. L'un buttait

fréquemment contre les pierres, l'autre s'efforçait d'empêcher son

compagnon de tomber.

--Je ne sais pas, sacrédié, pourquoi les cailloux sont si hauts ce soir,

dit la voix enrouée de Chassevent.

--Eh! mon homme, c'est que vous ne levez pas le pied aussi haut que

d'habitude, reprit la voix perçante de Pourtois...

--Je ne me suis pourtant pas fatigué à danser...

--Non! mais vous vous êtes joliment rincé le gosier.

--Tu me le reproches, ingrat? Crois-tu que si je n'avais pas tant

braillé pour amuser tes pratiques, j'aurais eu une pareille pépie et toi

une pareille recette?

--D'accord, mon vieux père... Aussi, pour vous marquer mon bon vouloir,

je vous ai accompagné un bout de chemin afin d'être sûr que vous ne vous

jetteriez pas dans quelque trou de marne.

--Bon! grogna l'ivrogne, si ce n'est que par précaution que tu te

déranges, et point par amitié, tu peux rentrer chez toi... D'autant que

ta femme est restée seule avec Anastase... N'y mets pas d'entêtement...

car je n'ai pas besoin de toi... Plus je suis pochard et plus j'y vois

clair.

En dépit de la lourdeur de ses jambes, il marchait droit, devançant le

cabaretier qui soufflait derrière lui comme un phoque. Ils arrivèrent à

la route de Couvrechamps, et là Pourtois dit:

--Respirons une seconde, puis je vous tire ma révérence et je rentre

chez moi.

Ils s'assirent sur le revers du fossé, et, par une habitude de

braconnier, Chassevent se masqua d'une cépée. Il prit sa pipe dans sa

poche, la chargea, et commençait à fumer, quand un pas rapide sur la

route attira son attention. Vivement il aplatit son compagnon dans la

bruyère, et, sondant l'obscurité de ses yeux faits à voir la nuit, il

resta aux aguets.

--C'est le jeune bourgeois de Clairefont, dit-il à voix basse. D'où

diable vient-il par là? Il a flâné avant de rentrer... Quelque cotillon

qu'il aura suivi... Qui sait? peut-être la petite... Il tourne autour

d'elle depuis longtemps... Alors faudrait voir à ne pas me gêner dans

mon industrie... Joli temps, du reste, pour poser une batterie de

collets... Si j'y allais?... J'ai sur moi les instruments...

Il fouilla sous sa blouse et en retira un paquet de fils de laiton.

--Minute! je n'en suis plus, dit Pourtois, qui se releva... Je ne veux

pas faire la connaissance du président de la correctionnelle...

Cassez-vous le cou si vous voulez, vieux, moi, je m'en vas.

Le poussah n'eut pas le temps de faire un pas. Au loin, un cri déchirant

qui le glaça retentit, puis deux fois ce nom répété avec une indicible

expression d'épouvante: «Robert! Robert!»

--Qu'est-ce que c'est que ça? fit Chassevent en saisissant avec force le

bras du cabaretier.

--On dirait quelqu'un qu'on égorge! balbutia Pourtois, dont les dents

claquaient.

--Sacrédié! il faut courir voir... À deux hommes, nous ne laisserons pas

tuer un malheureux sans aller à son aide.

--Chassevent, n'y allons pas! supplia le poussah. C'est du côté de la

Grande Marnière!

--Eh! quand ça serait du côté du diable, j'y vais, répliqua le

braconnier, dont l'ivresse parut complètement dissipée.

Il prit son élan, et Pourtois, terrifié, aimant encore mieux le suivre

que de rester seul, s'engagea derrière lui à travers les genêts.

Chassevent, avec l'instinct du chasseur, piquait droit dans la direction

où le cri s'était fait entendre, et, de ses gros souliers ferrés, il

arpentait les herbes, sans tituber. Il fit ainsi une centaine de mètres,

ayant toujours le cabaretier à la remorque, tournant avec une adresse

miraculeuse les trous et les fondrières dont le terrain était semé.

Puis, il s'arrêta pour écouter, retenant sa respiration haletante.

Devant eux, dans un fond, des gémissements se faisaient encore entendre.

Sans dire un mot, le braconnier repartit, étouffant autant qu'il le

pouvait le bruit de sa course. Mais il avait été entendu, car une forme

confuse s'était levée vivement, comme un grand fauve qui détale, et

s'éloignait rapide, bondissant sur la déclivité du vallon.

--Il va nous échapper... Aoh! tiens bon, Pourtois!... cria Chassevent,

excitant son compagnon, comme s'il appuyait ses chiens.

Le fugitif, en reconnaissant la voix du vagabond, s'était brusquement

arrêté. Il parut se courber, comme s'il posait à terre un fardeau dont

il voulait se décharger, et, libre de ses mouvements, reprenant sa

course avec une agilité plus grande, il gagna le plateau et disparut.

--Il nous échappe! cria Chassevent, mais il a jeté bas un paquet... Il

faut voir ce que c'est...

En quelques secondes, ils arrivèrent au bord d'une excavation ancienne,

dans laquelle la bruyère avait poussé. Au fond, gisait une forme

blanche.

--On dirait une femme! s'écria avec une horrible émotion Pourtois, qui

ruisselait de sueur.

--Je descends! dit Chassevent. Et, s'accrochant aux racines, se

cramponnant aux pierres, il parvint jusqu'en bas. Il se mit à genoux,

approcha son visage, puis, se rejetant en arrière avec un cri rauque:

--C'est ma fille!

À ces mots effrayants, Pourtois trouva des ailes. Moitié sautant, moitié

glissant, il rejoignit son camarade, saisit Rose inanimée dans ses bras,

lui souleva la tête, et, ne perdant pas sa présence d'esprit:

--De la lumière, cria-t-il.

Instantanément, le braconnier sortit de sa poche un rat de cave, des

allumettes, et on vit clair. Dans ce trou noir, c'était un spectacle

effrayant que celui de ces deux hommes penchés sur cette femme, à la

lueur rougeâtre de ce lumignon. Rose, livide, les lèvres noires, les

yeux éteints, avait autour du cou son écharpe serrée comme une corde.

Pourtois, avec difficulté, la dénoua... Un horrible soupir s'échappa de

la bouche de l'enfant, ses yeux clignèrent avec une affreuse expression

d'angoisse, puis se fermèrent; elle battit l'air de ses bras et se

renversa en arrière.

--Grand Dieu!... Mais elle est morte! gémit le cabaretier...

--Oh! hurla Chassevent... Ma fille!... ma petite Rose... Mais qui a fait

le coup?

Il se frappa le front, puis, avec une expression de haine indicible:

--Ça ne peut être que ce gredin de Clairefont! Il était là... c'est lui.

Ah! canaille!

--Qu'est-ce que vous dites? Vous devenez fou! s'écria Pourtois. Vous

savez bien que nous avons vu rentrer M. Robert avant d'entendre

crier!...

--C'est lui! c'est lui! reprit Chassevent, avec une fureur croissante.

Oh! mais ma fille... il me la paiera! Il saura ce que coûte une enfant

bonne et douce comme elle était!

--Eh! avant tout, voyons donc s'il n'y a pas moyen de la ranimer. Ma

maison est à deux pas... Allons-y...

Ils soulevèrent la pauvre fille, dont les mains devenaient froides, et,

dans la demi-clarté du jour naissant, ils descendirent vers le cabaret.

La Grande Marnière · 第 15 / 22 题