IV

Ce n'avait pas été sans une émotion profonde que Pascal avait revu La

Neuville. Parti étant presque un enfant, il revenait un homme. Dans les

longues méditations de sa vie solitaire à l'étranger, il avait beaucoup

discuté avec lui-même les causes qui avaient amené son départ, et pas

une fois il ne s'était senti troublé par un regret. Il avait fait ce

qu'il devait faire. Conduit par les circonstances à juger son père, il

s'était enfui, comme pour se punir de son manque de respect, et s'était

jeté à corps perdu dans le travail.

Peu à peu il avait senti en lui un grand apaisement. L'éloignement avait

étendu des voiles propices entre son souvenir et la terrible figure de

Carvajan. Il en était venu à ne la plus voir qu'effacée et adoucie.

Pendant ces années d'absence, seul dans l'immensité peuplée, et, pour

lui, cependant déserte, des pays étrangers, il s'était désespérément

attaché à la patrie lointaine, à la famille délaissée. Il avait écrit à

son père, régulièrement, pour le tenir au courant de ses entreprises, de

ses travaux, de ses espérances. Carvajan lui avait envoyé, avec une

exactitude de commerçant, des réponses courtes, substantielles et

froides, véritables lettres d'affaires, se terminant à peine par une

phrase tendre. Des conseils toujours, hardis et pratiques, donnés avec

un instinct merveilleux des situations, mais jamais un mot qui fût une

allusion au passé, ou une ouverture pour l'avenir. Jamais, dans un

moment d'isolement et de tristesse, il n'avait fait entendre à son fils

le cri d'appel de la vieillesse qui cherche un appui: Reviens! La

ténacité rude et orgueilleuse de Carvajan se retrouvait tout entière

dans sa manière d'être avec Pascal. Celui-ci avait voulu partir, s'était

soustrait à l'autorité paternelle: il devait et pouvait user sans limite

de sa liberté.

Cependant le jour où, las de courir le monde, ayant terminé les travaux

engagés, le jeune homme s'était décidé à annoncer son retour, il avait

reçu de son père un billet bref, mais dans lequel éclatait une

satisfaction inattendue. Pascal en éprouva une vive émotion. Il n'était

point blasé sur ces manifestations de l'affection paternelle. Il la

sentait vibrer sans fausse honte. Le vieillard était heureux de revoir

son fils. Et un pâle éclair de joie réchauffait son coeur sec et glacé.

Pascal partit avec un double ravissement, à la pensée de rentrer au pays

et d'y trouver son père plus accessible et plus doux. À lui, habitué à

parcourir les grands espaces, à voyager lentement, dans des pays

sauvages, la traversée rapide d'Amérique en France parut longue, le

trajet en chemin de fer sembla interminable. Il fut pris d'une sorte de

fièvre d'impatience. Il se donna à peine le temps de rendre des comptes

à ses administrateurs de Paris, et, le soir même, il arrivait à La

Neuville.

Le coeur lui battait fort en descendant de wagon; il suivit le quai de

débarquement, en proie à un trouble qu'il ne pouvait surmonter. Ses

yeux, obscurcis par des larmes qu'il ne retenait pas, découvrirent

devant la gare un petit homme qui attendait, seul, droit et raide. Un

double cri se fit entendre.

--Pascal!

--Mon père!

Et, poussés par une force invincible, ils tombèrent dans les bras l'un

de l'autre. Le maire de La Neuville se remit promptement de son émotion,

donna des ordres brefs aux facteurs du chemin de fer, pour qu'on

apportât les bagages à la rue du Marché, et, prenant son fils

par-dessous le bras, il l'emmena à travers la ville, répondant

distraitement aux saluts, hâtant le pas pour distancer les importuns, et

ne tarissant pas de questions sur les affaires conduites par Pascal,

insistant sur les résultats, et glissant sur les moyens.

Ils dînèrent tous deux et passèrent la soirée en tête à tête. Il

regardait le jeune homme, l'écoutait parler avec une surprise joyeuse,

et sa voix grave lui faisait vibrer quelque chose dans la poitrine. Il

l'admirait, il le trouvait capable, brillant, supérieur. Quand Pascal

lui avoua qu'il revenait avec six cent mille francs, part réalisée de

ses bénéfices dans les entreprises menées à bien, le banquier poussa un

cri de joie. Puis un nuage obscurcit son front, sa parole se glaça, et

son geste s'alourdit. Une réflexion venait de se faire jour dans son

cerveau: Riche, mon fils peut se passer de moi. Je n'aurai aucune action

sur lui.

Or Carvajan était essentiellement dominateur. Et pour qu'il s'intéressât

à quelqu'un, il fallait qu'il l'eût en sa dépendance. Cependant, cette

impression fâcheuse s'effaça. Pascal avait recommencé à parler, et sa

voix pénétrante et profonde agissait de nouveau. Le banquier se dit:

--Quelle impression singulière produit-il sur moi? Il a dans la parole

une puissance irrésistible. Quand on l'écoute, il est difficile de ne

pas se laisser gagner à son opinion. Et moi-même... Allons! c'est le

premier effet, et cela passera!

Le voyageur était las: il se retira de bonne heure. Son père le

conduisit lui-même au premier étage, par les couloirs obscurs et

l'escalier étroit de la petite maison, et s'arrêta devant une porte que

Pascal reconnut pour celle de la chambre de sa mère.

Il demeura immobile, hésitant, repris par tous ses souvenirs. Carvajan

ouvrit, et l'appartement, tel qu'il était autrefois, s'offrit aux

regards du jeune homme. Tout était resté dans le même ordre, comme, si,

pendant tant d'années, personne n'eût pénétré dans cette pièce rendue

sacrée par la mort. Les menus objets familiers étaient rangés sur la

table et semblaient attendre. Le métier à tapisserie, couvert d'une

toile grise, se dressait au coin de la cheminée, auprès du fauteuil

préféré. La sensation que Pascal éprouva fut si vive qu'il se demanda

s'il avait rêvé, si le temps passé au loin s'était vraiment écoulé et

s'il n'allait pas entendre la voix de la morte. Dans l'ombre sonore de

la vaste pièce, ce fut la voix de Carvajan qui parla, sèche et banale:

--Je t'ai mis ici... J'ai pensé que tu y serais mieux que dans ta

chambre de garçon.

Mieux! Ainsi, c'était seulement du confort que Carvajan se préoccupait

en ouvrant à ce fils la chambre de sa mère! Il n'avait pas prévu

l'attendrissement qui s'emparerait de Pascal. Il ne devinait pas que

trois mots venus du coeur, à cette heure de trouble profond, lui auraient

rendu pour toujours son enfant confiant et soumis. Ces mots, il ne les

trouva pas, et, serrant la main de son nouvel hôte, comme fait un

compagnon de voyage au seuil banal d'une chambre d'auberge, il se

retira.

De grand matin, Pascal fut sut pied. Mais son père l'avait devancé: il

était sorti pour ses affaires. Le jeune homme en éprouva un secret

soulagement. Livré à lui-même, il voulut visiter en détail la maison où

s'était passée son enfance.

Il ouvrit la fenêtre et vit la rue étroite et noire, avec la même

fontaine coulant sur les dalles, les mêmes boutiques avec les mêmes gens

au comptoir. Le mouvement de la ville était resté tel qu'au moment de

son départ. Dans l'éloignement, il entendait les modulations d'une flûte

jouée par le conducteur des chèvres qui traversaient le quartier à huit

heures, chaque matin. Quand il était enfant, sa mère l'appelait pour

voir passer les bêtes, et, pendant quinze jours, étant malade, on lui

avait fait boire de leur lait. Il entendait maintenant le tintement de

la clochette du bouc qui portait sur son dos la boîte aux tasses. Au

coin de la rue, soudain, le troupeau s'avança. C'était toujours l'homme

d'autrefois, et l'air de flûte n'avait pas varié. Les chèvres

défilèrent, faisant claquer leurs pieds fins sur le pavé, secouant leurs

têtes barbues; au tournant de la place, elles disparurent; modulations

et tintement se perdirent dans l'espace. Et le silence s'était fait, que

Pascal écoutait encore, les yeux vagues, le coeur gonflé, comme s'il

venait de voir s'éloigner sa jeunesse.

Lentement il descendit. Dans l'escalier, il se croisa avec la servante

et, la regardant par hasard, il fut étonné de sa beauté. C'était une

fille de vingt ans, brune au teint blanc et aux yeux bleus, qui le salua

d'un sourire. Elle était mise avec coquetterie et montait de l'eau dans

un grand broc de cuivre.

--Peut-être que vous cherchez votre père, monsieur Pascal? dit-elle. Dès

patron-minette, il est parti pour sa ferme de La Moncelle... Il ne

rentrera que pour l'heure de midi... Si vous voulez faire un petit tour,

vous avez le temps, et vous gagnerez de l'appétit...

--Merci, c'est ce que je me propose, en effet...

--Alors, Monsieur, à vous revoir...

Il sortit; l'air était vif et les martinets poussaient des cris aigus en

se poursuivant dans le ciel. Il gagna les hauteurs de Couvrechamps, se

jeta dans les chemins boisés, se perdit dans les prés, respirant les

senteurs puissantes de la terre natale, étourdi par le soleil, enivré

par la brise parfumée, et conduit irrésistiblement par sa destinée sur

le passage de cette belle amazone qui suivait, solitaire et rêveuse, le

chemin creux de Clairefont.

Et lui, libre, insouciant la veille encore, n'ayant d'autre désir que

celui d'oublier le passé et de s'accommoder du présent, de vivre calme

en fermant les yeux aux choses mauvaises, il était en un instant, dès le

premier jour, jeté au milieu d'orages plus violents que tous ceux

jusqu'ici affrontés. Une puissance inconnue s'emparait de lui, le

subjuguait, le faisait sa chose. Et voilà qu'il se trouvait une seconde

fois aux prises avec son père, et plus terriblement que jamais.

On le lui avait bien dit: il arrivait au milieu de la bataille.

Clairefont contre Carvajan. Le duel, engagé depuis trente ans, en était

aux dernières passes, et il fallait que l'un des deux combattants

tombât.

Il connaissait maintenant complètement l'histoire de son père et du

marquis. Fleury, en descendant de la Grande Marnière, lui avait tout

conté. Il avait pu, à l'aide de ses propres souvenirs, combler les

lacunes du récit. Et bien des détails qui avaient frappé obscurément son

esprit d'enfant devenaient maintenant lumineux. Il voyait Carvajan et

Clairefont aux prises, nouveaux Montaigu et Capulet, dans une guerre

implacable. Les moyens mis en oeuvre étaient différents, comme l'époque,

le pays et les moeurs. On était à La Neuville et non à Vérone, en 1880,

et non en 1300. Les armes n'étaient plus l'épée et la dague, mais le

terrible argent. On ne faisait point couler le sang qui éclabousse au

grand jour, mais l'encre qui salit dans l'ombre. Ce n'était pas une

hostilité franche, déclarée, active et bruyante, mais une lutte sourde,

patiente et hypocrite, plus dangereuse que l'autre, et plus acharnée.

Il se rendait un compte exact des forces en présence et les voyait

disproportionnées. D'un côté, le marquis, pauvre homme à l'âme tendre et

à l'esprit troublé, ne sachant ni calculer, ni prévoir, ballotté au

hasard de ses utopies, sacrifiant le positif au chimérique, et, de

l'autre, Carvajan, ce coeur de pierre, ce cerveau froid et lucide, ne se

décidant jamais qu'à coup sûr, et ne reculant plus, une fois engagé.

C'était le combat d'un nain et d'un géant. La victoire était décidée

d'avance.

Et Pascal savait par quels moyens les confédérés se préparaient à

l'obtenir. Il était au centre même de l'attaque, lui qui s'intéressait

secrètement à la défense. Il les voyait tous manoeuvrer comme une bande

de fourmis qui s'acharnent sur une bête morte et la dépouillent de sa

chair jusqu'à ce que les os soient nets et blancs. Il savait ce qu'ils

tenaient déjà. Tondeur avait acheté la scierie des bois de La Saucelle,

cette fameuse scierie à vapeur qui avait tant fait baisser le salaire

des bûcherons. Dumontier, le beau-frère de Carvajan, avait prêté cent

vingt mille francs, avec hypothèque sur les admirables prairies que

traverse la Thelle. Fleury, l'âme damnée de Carvajan, le Père Joseph de

ce Richelieu, n'avait pas avancé de fonds, mais avait sa part faite pour

les bons offices qu'il rendait continuellement, comme greffier de la

justice de paix, faisant fonction de commissaire-priseur dans les ventes

auxquelles aboutissaient presque toutes les affaires d'argent

entreprises par le banquier. Pourtois convoitait l'entourage de son

auberge et aspirait à voir les travaux reprendre à la Grande Marnière;

car, depuis que les fours à chaux étaient éteints et que les ouvriers

avaient été congédiés, il ne faisait plus de recettes, et les tables de

sa salle étaient vides.

Quant à Carvajan, il lui fallait la terre, l'argent, l'honneur et le

bonheur d'Honoré de Clairefont. Les désastres les plus effroyables lui

paraissaient à peine suffisants. Il voulait voir, abattu à ses pieds,

cet homme, qui l'avait humilié, et marcher sur lui. À cette exquise

jouissance morale, il ne lui déplaisait pas d'ajouter, car il était

toujours pratique, même dans la vengeance, la satisfaction matérielle de

réaliser une spéculation admirable. Possesseur du domaine de Clairefont,

il était maître du pays, dominait l'opinion, entrait au Conseil général,

se faisait nommer député, et, exploitant la Grande Marnière avec les

développements qu'il saurait donner à l'affaire, il créait une puissance

industrielle qui devait assurer à son fondateur un avenir sans bornes.

Pascal savait à quoi s'en tenir sur l'ambition de son père. L'ex-garçon

de magasin avait un orgueil silencieux et sauvage qui lui faisait juger

toutes les grandeurs réservées à sa haute capacité. Les obstacles ne le

gênaient point: il les tournait ou les renversait. Il était de ces

hommes qui, partis de rien, arrivent à tout, et ne s'arrêtent jamais,

faute de moyens. Il osait et, quand il avait échoué une fois,

recommençait jusqu'à ce qu'il eût réussi.

Depuis que Pascal était revenu, le banquier se montrait agité. Il avait

modifié ses habitudes, s'arrêtait pour parler aux gens dans la rue, et

ne tarissait pas sur la joie qu'il éprouvait de posséder son fils. La

maison de la rue du Marché prit un autre aspect. Les fenêtres,

ordinairement closes, s'ouvrirent, et le logis perdit son air de mystère

et de défiance. Bien plus, Carvajan se mit sur le pied de recevoir.

--Je ne veux pas que mon garçon s'ennuie chez moi, dit-il à ceux qui

firent paraître un peu de surprise. Il est jeune, il a besoin de

distraction. Pour un vieux loup comme moi, la maison est assez agréable;

mais, pour lui, elle a besoin d'être égayée: je veux qu'il y vienne des

dames... Eh! eh! Pascal a trente ans: il faut qu'il songe au mariage...

Cette idée de marier son fils s'était emparée de lui subitement. Il en

parlait volontiers. Et il s'occupait de la mettre à exécution.

Il avait fait des grâces inusitées aux Leglorieux, les riches meuniers

du Capendu. Mme et Mlle Leglorieux, invitées à dîner chez le maire

de La Neuville, étaient devenues rouges de plaisir. Elles avaient pris

le train pour Rouen et s'étaient enfermées pendant deux heures avec

Mlle Siméon, la couturière de la rue Beauvoisine, la première

faiseuse de la ville. La «demoiselle» de Mme Leglorieux était une

grande et belle personne de vingt ans, type accompli de la race

normande, blanche de peau, ayant des cheveux magnifiques, de grands

pieds et de fortes mains. Elle était fille unique, et Fleury, qui

connaissait, à peu de choses près, toutes les fortunes du pays, disait:

Elle aura un fameux sac!

Mme Leglorieux, frémissante d'espérance, avait ouvert du premier coup

son coeur à son héritière:

--Ma chère, ce doit être un mariage qui se prépare... C'est la première

fois que M. Carvajan invite des dames chez lui... Jamais il n'a reçu que

des messieurs... Oh! Félicie, y penses-tu!... Il a des millions, cet

homme-là... Et son fils est si bien!... On dit que, comme avocat, il a

un talent immense... bien plus que Me Bonnet...! S'il voulait se

fixer à Rouen, il serait capable de devenir bâtonnier... Et tu dînerais

à la Préfecture!

Mlle Félicie ne répondait pas, mais ses yeux devenaient humides, et,

sur chaque joue, elle avait un rond rouge.

Cependant Pascal, aussitôt que son père lui laissait un instant de

liberté, se dirigeait du côté de Clairefont. Il put aller rôder ainsi

deux fois, vers le soir, sur le plateau, du côté du chemin où il avait

rencontré Antoinette.

Il se mettait en embuscade derrière les haies, assis dans le trèfle en

fleurs, chaud des derniers rayons du soleil, et il attendait. Mais la

charmante fille s'était faite invisible.

Il s'enhardit jusqu'à s'avancer auprès de la grille. Le grand lévrier

d'Écosse, couché paresseusement sur la terre d'un massif, dans laquelle

il avait creusé un trou pour trouver un peu de fraîcheur, leva son

museau effilé et poussa quelques aboiements agacés. Le jeune homme se

cacha le long du mur du parc, craignant d'être vu, et, dans le silence,

il entendit la voix harmonieuse d'Antoinette qui disait:

--Tais-toi, Fox. C'est quelque mendiant... Vas-tu maintenant montrer les

dents aux pauvres gens?

Et la voix rude de la tante de Saint-Maurice ajouta:

--Un de ces jours alors, il nous les montrera à nous-mêmes.

Ces mots tombèrent lourdement sur le coeur de Pascal. Plus que la

distance, plus que le mur de pierre, ils le séparaient de Mlle de

Clairefont. La ruine, n'était-ce pas Carvajan qui la consommait?

Il s'éloigna lentement. Le soir venait, une brume légère descendait sur

le bois, et, au travers des futaies de Clairefont, le soleil se

couchait, jetant des lueurs sanglantes. Le jeune homme suivit le bord de

la lande où il avait vu Rose battre son linge en chantant. Il aperçut le

troupeau de moutons du Roussot qui broutait les pousses maigres, sous la

conduite du chien noir. Le berger était couché sur sa limousine, auprès

de son parc ouvert pour la nuit, et, mélancoliquement, soufflait dans

une tige de sureau creusé. Il tirait de cette flûte primitive un son

aigu et plaintif, qui se perdait dans l'air, semblable au cri gémissant

d'un oiseau blessé.

Pascal fut découvert par l'idiot qui, se levant d'un bond, poussa deux

cris stridents auxquels son chien obéit en courant sur le flanc du

troupeau dispersé. Prenant son fouet, le Roussot se mit à sauter dans la

bruyère avec des gestes furieux, comme si, en approchant de ses bêtes,

le passant eût commis un grave méfait. Et pendant longtemps Pascal

entendit sur la colline le claquement sonore du fouet alternant avec les

cris du berger.

Il rentra triste jusqu'au fond de l'âme. Il n'y avait que huit jours

qu'il était de retour à La Neuville. Carvajan, tout de suite, remarqua

le changement qui se produisait dans l'humeur de son fils. Il l'observa

d'abord silencieusement, puis il lui dit:

--Qu'est-ce que tu as? Est-ce que quelque chose ou quelqu'un te déplaît

ici? On le changera, mon cher. Je veux que tu sois satisfait...

Pascal regarda son père. Il le jugea sincère. Il se dit:

--En vieillissant il s'est humanisé. Qui sait s'il ne ferait pas

vraiment beaucoup pour me plaire?

Il eut la pensée de profiter des bonnes dispositions où il le voyait, et

de tout lui avouer. Il était temps encore peut-être de détourner le coup

suspendu sur Clairefont. Si la rentrée de l'enfant, pendant si longtemps

errant à travers le monde, pouvait être le signal d'une pacification

heureuse? Oh! de quelle tendresse il paierait son père, si, par

condescendance pour lui, il consentait à épargner ses ennemis vaincus!

Il se figurait Antoinette débarrassée de ses soucis, libre de sourire.

Et ce serait à lui que la jeune fille devrait la sécurité de la vie pour

son père, et le calme du coeur pour elle. Un grand attendrissement

s'empara de Pascal. Sans retard, il voulut tenter l'épreuve.

--Mon père, depuis que je suis rentré chez vous, dit-il, j'admire comme

tout a changé. Je vous ai retrouvé le premier de la ville... Vous avez

une grande situation, et je comprends qu'elle n'est pas encore ce

qu'elle peut être...

Carvajan baissa la tête en signe d'affirmation. Un rire muet passa sur

son visage basané.

--Je vois cependant un point noir à l'horizon: c'est l'état d'hostilité

dans lequel vous vivez avec les habitants de Clairefont... Croyez-vous

qu'il soit digne de vous de prolonger une lutte qui jette du trouble

dans le pays? Car, vraiment, tous ceux qui ne sont pas pour vous sont

pour eux... Et c'est une véritable discorde que vous entretenez.

Le banquier baissa le nez, comme lorsqu'il ne voulait pas s'expliquer

et, avec une sourde ironie:

--Je ne l'entretiendrai pas longtemps, maintenant.

Pascal ne se laissa pas prendre à l'ambiguïté de la réponse. Il savait

ce que parler voulait dire, même pour Carvajan.

--J'entends, en effet, répéter partout que le marquis Honoré est à bout

de ressources, et c'est justement là ce qui m'encourage à vous parler

aussi nettement, quoique je sache fort bien que le sujet n'est pas pour

vous plaire... Voilà des gens qui, à force de maladresses,

d'excentricités, de folies, je ne vous chicanerai pas sur les causes,

sont arrivés à la ruine complète. Eh bien! mon père, pour le mal qu'ils

vous ont fait, que pouvez-vous leur souhaiter de plus?

La physionomie de Carvajan prit une expression de gaieté terrible. Il

hocha la tête, et, levant ses yeux jaunes qui rayonnaient de haine:

--Enfant! dit-il, avec une dédaigneuse pitié. Tu ne sais pas de quoi tu

parles!

Il y eut dans ces quelques mots tant d'amère et de profonde ironie, ce

fut si bien le cri de la vengeance insatiable, que Pascal en demeura

glacé. Il avait espéré amener le vieillard à faire un retour sur

lui-même, provoquer une discussion de laquelle sortirait quelque

expédient favorable. Il trouvait son père froid comme un marbre,

répondant à ses attaques avec la bienveillance câline d'un homme qui

cause avec un gamin. Cependant il ne se tint pas pour battu: il revint à

la charge:

--Il n'en est pas moins certain que le marquis de Clairefont est

actuellement un pauvre adversaire pour un combattant tel que vous...

--Hé! hé! fit railleusement Carvajan, il ne faut jamais mépriser son

ennemi. Si depuis trente ans le marquis avait répété ces paroles, chaque

soir, avant de se coucher, en guise de prière, il n'en serait peut-être

pas où il en est.

--Mais il est vieux...

--Tiens! il a mon âge!

--Auprès de lui sont des femmes dignes d'intérêt...

À ces mots Carvajan se dressa sur ses pieds; il lança à son fils un

regard aigu, et, d'une voix métallique, sa vraie voix, qui fit vibrer

les nerfs de Pascal:

--Des femmes? Qui te l'a dit? Tu les as peut-être vues? Ah! ah! nous

voilà gentils, si cette engeance se mêle de nos affaires! Des femmes!

Est-ce qu'il n'y en a pas toujours dans le jeu du marquis? Il fallait

s'attendre à ce que les cotillons entreraient en danse. Eh bien! garçon,

est-ce à la vieille demoiselle de Saint-Maurice que tu t'intéresses, ou

à la belle Antoinette?

Le nom de la jeune fille, jeté avec cette âpre familiarité, sonna

douloureusement à l'oreille du jeune homme. Il lui sembla que l'accent

avec lequel son père le prononçait était avilissant. Il voulut couper

court aux commentaires, mais il n'en eut pas le temps.

--Qui t'a parlé de ces femmes? continua le vieillard avec une animation

qui allait grandissante. Les aurais-tu rencontrées, par hasard? Tu cours

la campagne depuis que tu es revenu, et elles sont continuellement par

les chemins comme des aventurières... Ah! elles t'ont peut-être bien

parlé! Elles ne sont pas honteuses... Et puis, le fils Carvajan... Bonne

affaire!

Le banquier eut un rire atroce.

--Mon père, dit Pascal, je vous en supplie...

--Laisse donc! Est-ce que je ne les connais pas?... À l'heure qu'il est,

elles sont capables de tout, pour de l'argent... Mais il faut se défier;

ce sont des gaillardes... la jeune surtout, avec ses airs candides...

et son capitaine de cavalerie qui ne l'épouse pas! Ah! ah! va, mon

petit! C'est du vilain monde... Ne t'en occupe pas. Tu te ferais

rouler... Il faut la poigne du vieux Carvajan pour en venir à bout, et

encore ce n'a pas été sans peine! Si tu crains le tapage que fera

l'écroulement de cette vieille bicoque lézardée, craquelée, vermoulue,

qui s'appelle la maison de Clairefont, va faire un tour à Paris... Tu es

jeune: il faut t'amuser. Mais, crois-moi, n'essaie jamais de changer de

place les quilles de ton père... Certes, je t'aime bien... Mais tu

pourrais tout de même recevoir la boule dans les jambes!

Pascal voulut faire un dernier effort, parler encore. Mais sa belle voix

profonde n'exerçait plus aucune séduction. Dès qu'il s'agissait de sa

haine, le vieillard avait une armure de diamant sur laquelle tous les

coups, même les mieux portés, s'émoussaient.

--D'ailleurs, ajouta-t-il avec une fausse bonhomie, toute ta sensiblerie

est inutile... Il n'y a pas auprès du marquis que des femmes... Il y a

aussi un grand gaillard de vingt-huit ans, fort comme un boeuf et qui, du

reste, jusqu'ici n'a employé sa force qu'à faire des sottises... Mais

s'il veut travailler, il en a le droit... Nous savons, toi et moi,

comment on fait... J'ai commencé par balayer la boutique du père

Gâtelier... Et toi, mauvaise tête, tu as fait le tour du monde... Qui

est-ce qui empêche ce beau fils de reconstruire l'édifice de la fortune

paternelle? Hé! hé! nous le jugeons peut-être mal, ce garçon! Qui sait

s'il n'a pas une autre vocation que celle d'assommer les garçons

d'écurie et de rosser les braconniers, entre deux petits verres de

cognac?... Je serais ravi qu'il eût des capacités cachées, et qu'un beau

matin il prouvât qu'il peut être bon à quelque chose...

Carvajan fit une courte pause, son visage devint dur et sombre; puis,

avec un geste net et tranchant comme un coup de couperet:

--Mais s'il est à la fois, comme tous les siens, incapable et

malfaisant, il faut qu'il tombe et disparaisse. Dans notre société

moderne, telle qu'elle est organisée, il n'y a plus de place pour les

vicieux et les fainéants.

Ainsi, pour se couvrir aux yeux de son fils, le maire de La Neuville

prétendait donner une portée sociale à son oeuvre de rancune. Ce n'était

plus Carvajan écrasant Clairefont. C'était la démocratie laborieuse

triomphant de la noblesse inactive, et, à grand coups de serpe, taillant

dans les pousses parasites dont l'enlacement étouffait le pays.

Si rudement repoussé, Pascal voulut donner le change à son père et prit

un air fort détaché. Ce qu'il en avait dit, après tout, c'était par un

excès de scrupule. La famille de Clairefont lui était fort indifférente.

Il ne connaissait pas ces gens-là et n'avait aucune envie de les

connaître. Carvajan le laissa parler et ne souffla plus mot. Il se

promettait de faire surveiller Pascal par quelqu'un de ses affidés,

rôdeur de broussailles, habile à suivre une piste. Mais le jeune homme

faisait en même temps un raisonnement semblable et prenait la résolution

de ne plus aller, pendant quelque temps, se promener sur la colline.

Tous deux restèrent donc en présence, s'observant sourdement comme des

adversaires, déjà séparés par des arrière-pensées, doutant l'un de

l'autre, Carvajan craignant d'avoir une seconde fois à lutter contre ce

qu'il appelait la pruderie de son fils, Pascal perdant en un instant

toutes ses illusions et voyant reparaître avec un grand serrement de

coeur le tyran qui lui avait fait, une fois déjà, fuir la maison natale.

Le dîner auquel le Maire avait convié les notables de La Neuville pour

fêter le retour de l'enfant prodigue eut lieu avec beaucoup d'apparat.

Il n'est rien de tel que les avares pour se mettre exceptionnellement en

dépense. Les somptuosités du menu causèrent de l'émerveillement dans un

pays où les repas de cérémonie durent quatre heures et peuvent faire

concurrence aux légendaires noces de Gamache.

Le sous-préfet était présent. Il n'avait point osé se dérober à

l'invitation qui lui avait été envoyée. Le service fut fait par des

maîtres d'hôtel venus de Rouen, et dont la tenue imposa tellement à

Dumontier aîné, le beau-frère de Carvajan, qu'il ne put, malgré les

coups d'oeil furibonds de sa femme, s'empêcher de leur dire, chaque fois

qu'ils lui changèrent son assiette: Merci, Monsieur.

Commencé froidement dans cette salle à manger sombre, démeublée pour la

circonstance, car on se trouva vingt-deux à table, le dîner s'anima peu

à peu, et lorsque, avec le rôti qui avait été précédé de plusieurs

entrées, on commença à verser les vins de Bourgogne, les langues se

délièrent et la conversation devint très bruyante.

Fleury, qui n'était séparé du fils de la maison que par Mlle

Leglorieux, entreprit de faire briller le jeune homme et le poussa sur

l'Amérique. Mais il le trouva rebelle à toutes ses tentatives. Taciturne

et absorbé, Pascal parut décidé à ne pas se livrer. Le milieu dans

lequel il était lui fit horreur. La perspective de vivre avec ces gens,

dont les manières, le langage, les idées, le choquaient si violemment,

lui sembla effroyable. Carvajan, froid et sévère, sobre de gestes et de

paroles, avait la distinction fière et menaçante d'un prince, comparé à

ceux qui l'entouraient. Toute cette gaieté triviale et basse, qui

montait comme une boueuse marée, écoeura Pascal et le plongea dans une

profonde tristesse.

La jeune Mlle Leglorieux se tortillait auprès de lui, épanouie et

rouge comme une pivoine, s'étudiant à être élégante, buvant, le petit

doigt en l'air, choisissant ses mots et tombant dans une afféterie

ridicule. Tondeur, sanglé dans un habit noir qui le mettait au supplice,

était devenu violet et accompagnait chacune des plaisanteries de

l'ignoble Fleury d'un rire étouffé d'asthmatique. Mme Leglorieux

versait dans l'oreille de Carvajan des confidences très détaillées sur

les talents de sa fille et sur la fortune qu'elle avait à attendre de

deux grands-oncles, riches fermiers du pays de Bray.

--Oui, monsieur le maire, je peux le dire, Félicie sera un parti de

première classe, et tel qu'on n'en pourra pas trouver un pareil dans le

canton... Dieu merci, son père et moi, nous nous portons bien... Mais

elle n'en aura pas moins trois cent mille francs en se mariant... Ah!

mais!... Et vous savez comment on l'appelle à La Neuville? La demoiselle

aux héritages! C'est qu'elle en aura, voyez-vous... sans compter le

nôtre... le plus tard possible, comme de juste!

Elle se mit à rire, et les tire-bouchons de cheveux noirs, qui lui

pendaient de chaque côté du visage, voltigèrent évaporés. Carvajan la

regardait en écoutant d'un air tranquille.

Pascal, qui tendait l'oreille, eut la fantaisie de comparer la mère à la

fille. Et, avec stupéfaction, il constata une désolante ressemblance:

même taille, même carnation, mêmes traits. Il voyait là, dans Mme

Leglorieux, Félicie telle qu'elle serait à quarante ans, épaissie,

couperosée, éraillée, abêtie par les grasses et lourdes mollesses de la

vie de province. Et c'était une telle femme qu'on lui destinait!

Il raisonna froidement. Qu'y avait-il là de surprenant? N'était-ce pas

normal, et devait-il espérer une autre union? La jeune fille

n'était-elle pas de son monde, de son pays, et pouvait-on trouver mieux

en cherchant? Fils de paysan enrichi, était-il réservé à un mariage de

grand seigneur? N'avait-il pas, entraîné par son imagination, porté ses

regards plus haut qu'il ne lui était permis?

Il oublia tout ce qui l'entourait, le bruit croissant des conversations

et des rires, l'animation plus ardente des convives; il se figura qu'il

était seul dans un coin de parc silencieux et ombragé. Une silhouette

de jeune fille passa devant ses yeux, douce, effacée, enveloppée d'un

nuage léger, comme dans un songe. Et c'était elle qu'il aimait, elle

seule. Il se sentait prêt à tout tenter pour l'obtenir. Rien ne

lasserait sa patience, rien n'affaiblirait son courage. Il finirait par

user les résistances, par désarmer les colères, et il serait heureux!

Il frissonna à cette pensée. Quelle douceur ce serait de sentir la main

fine de cette adorable créature se poser sur son bras tremblant! Et

quelle ivresse de marcher dans la vie à ses côtés! Ne voir qu'elle, ne

penser qu'à elle, se fondre éperdument en elle, et n'avoir plus ni désir

ni espoir qui ne fût pas elle. Être son époux, ne la quitter jamais que

pour revenir plus vite et plus tendrement à ses pieds, maître avide de

se faire esclave. La voir s'épanouir dans la maternité triomphante, et

avoir de cette femme adorée des enfants, blonds, roses, joyeux,

impérieux et câlins comme elle, et se sentir le coeur à peine assez grand

pour contenir tout l'amour que ces êtres divins sauraient inspirer! Afin

que ces anges pussent vivre sans chagrin et sans souffrance, il faudrait

un paradis, quelque lieu béni plein de lumière tiède, d'air embaumé et

de soleil radieux. Les arbres se pencheraient pour caresser de leurs

branches fleuries les fronts délicats. Les oiseaux chanteraient des

chansons choisies pour charmer les oreilles attentives. Le sable se

ferait plus moelleux pour ne pas blesser les petits pieds mutins et

joueurs. Rien de ce qui existait dans la nature ne serait assez pur,

assez beau, assez bon pour Antoinette et les chérubins qui naîtraient

d'elle.

Une acclamation violente, retentissant autour de Pascal, l'arracha à sa

délicieuse rêverie. Tous les convives de son père s'étaient levés et,

choquant leurs verres, buvaient à son heureux retour. Mme Leglorieux,

agitant ses frisures, lança à Carvajan un regard victorieux semblant lui

dire:

--Vous l'avez ramené. À nous de le garder!...

Fleury, après s'être courbé devant le sous-préfet avec une basse

obséquiosité, pour s'excuser de la liberté grande, entamait un speech

préparé à l'avance et qu'il affectait d'ânonner, pour lui donner un air

d'improvisation. Il y faisait des allusions mal déguisées à la lutte

engagée entre Clairefont et Carvajan, insinuant que le maire de La

Neuville avait été depuis de longues années le défenseur des libertés

communales menacées par les derniers représentants de l'ancienne

oppression féodale...

--Un jour viendra, qui n'est pas loin peut-être, dit-il en terminant,

où, admirable prix de cette résistance triomphante, la prospérité

s'étendra sur tout le pays... Et c'est à M. Carvajan, au maire de La

Neuville, que ce résultat merveilleux sera dû... Je n'en veux pas dire

davantage... D'ailleurs, vous m'avez compris... Joignez-vous donc à moi,

et buvons à la santé de notre excellent ami.

--À sa santé!

--Marchez! il est d'un bon bois! Je m'y connais, clama Tondeur.

Fleury avait dit vrai. Ils comprenaient tous. Et les visages enflammés,

les yeux brillants, exprimaient bien la convoitise éveillée. Tous ils

étaient prêts pour la curée. Car c'était de la Grande Marnière,

toujours, qu'il s'agissait. La source de richesse jaillirait de la

colline, et chacun des associés à l'oeuvre de ruine y puiserait

largement.

Le silence se fit: Carvajan répondait. Il était debout, grave, et de ses

lèvres les paroles tombaient froides et mesurées. Il se défendait

modestement de l'honneur qu'on voulait lui faire, en attribuant à sa

faible initiative les avantages précieux que l'avenir promettait. Il

avait eu d'utiles collaborateurs... D'ailleurs, il était satisfait

d'avoir obtenu l'approbation générale; car le but qu'il avait eu devant

les yeux, c'était uniquement l'intérêt de ceux qui se trouvaient autour

de lui...

Il mit la main sur son coeur, avec une onction d'apôtre prêt à s'immoler

pour l'humanité. Transportés, ses convives applaudirent de plus belle.

Pascal avait assisté à cette scène avec une stupeur pleine de doute. Il

se demanda s'il rêvait, ou si, jusqu'alors, de fausses apparences ne

l'avaient pas abusé.

Mais la figure de singe de Fleury, contractée par un sourire silencieux,

frappa son regard. Il se rappela les confidences que le greffier lui

avait faites. Tout ce qu'il venait de voir était donc une odieuse

comédie; tout ce qu'il avait entendu était un éhonté mensonge.

Le dégoût lui souleva le coeur. Il se souvint de la vie libre, large et

franche, qu'il menait quelques semaines auparavant. Les vastes plaines

de l'Amérique s'ouvrirent de nouveau devant lui, comme pour l'appeler

dans leurs solitudes verdoyantes et calmes. Une sensation de repos frais

et sain l'enveloppa de ses douceurs caressantes. Il lui sembla que le

vent parfumé des savanes passait sur son front et calmait les orages de

sa pensée. Pourquoi était-il revenu? Que faisait-il dans cette fange? Il

retrouva en lui-même sa force des anciens jours, alors que rien au monde

ne lui eût fait accepter la complicité dans une infamie.

Un enthousiasme subit gonfla son coeur, il se sentit maître de sa

conscience, supérieur à tout ce qui l'entourait, sûr d'échapper à

l'avilissement qu'on songeait à lui faire partager. Il se jura à

lui-même de tout quitter, famille, foyer, patrie, et d'aller ensevelir

ses rêves dans les pays d'où l'on ne revient pas. L'avenir lui apparut

comme un abîme obscur. Et sans hésitation, sans faiblesse, il se décida

à y engloutir sa vie.

On se leva de table. Le cabinet de Carvajan, cette salle de torture,

dont les murailles avaient été frappées par tant de soupirs et de

gémissements, était brillamment éclairé. Le bureau du maître, débarrassé

de ses paperasses, avait été rangé dans un coin. Des fauteuils et des

chaises entouraient la cheminée. Un piano occupait l'entre-deux des

croisées. Le logis maussade et sombre s'emplissait de lumière et de

bruit. Dans la rue, des badauds émerveillés regardaient ce spectacle

inattendu: les fenêtres de Carvajan étincelantes, et écoutaient les

accords d'une valse tapotée par Mlle Félicie. Des invités sonnaient

avec mystère, comme s'ils craignaient de se tromper. C'était bien là,

pourtant. Le maire de La Neuville restait chez lui, et tous les notables

arrivaient les uns après les autres, la mine échauffée et le regard

curieux.

Dans un angle, Pascal, assis sur une chaise, écoutait d'une oreille

distraite les propos de son oncle Dumontier. La fenêtre était ouverte,

et, par les fenêtres, des vols de petits papillons de nuit entraient et

se mettaient à tourner autour des bougies, brûlant leurs ailes à la

flamme. Et, les regardant, Pascal se disait qu'il en avait été ainsi du

pauvre marquis, et que, maintenant, il n'avait plus assez de force pour

échapper à l'embrasement définitif. Le nom de Clairefont prononcé tout

près de lui attira l'attention du jeune homme. Dans l'embrasure, au coin

du piano, il aperçut son père qui causait avec M. Malézeau.

--Vous savez, monsieur Carvajan, je ne suis pas homme à vous donner un

conseil à la légère, disait le notaire; eh bien, n'usez pas de rigueur

envers M. de Clairefont, donnez-lui quelques facilités...

--Qu'entendez-vous par là? demanda le banquier.

--Monsieur, ne le poussez pas l'épée dans les reins, comme vous le

faites depuis un an; laissez-le respirer, ou, en un mot, accordez-lui du

temps...

--Le puis-je? Ce n'est pas moi qui ai prêté. Je ne suis que tiers

porteur, et si je fais de la générosité avec le marquis, pendant ce

temps-là mon gage peut se déprécier. Je peux arriver à perdre...

--Vous ne le pensez pas!

--Il faut toujours le penser.

--Qui sait si, au contraire, avec un peu de répit, M. de Clairefont ne

parviendrait pas à s'acquitter d'une partie de sa dette?...

À ces mots, Carvajan, qui s'était montré, depuis le commencement de

l'entretien, froid et rogue, devint souriant et patelin. Il prit

Malézeau par le bras, s'appuyant familièrement sur lui, le caressant du

regard et l'enlaçant du geste.

--Est-ce qu'il y a du nouveau? Contez-moi donc cela! Est-ce que le baron

de Croix-Mesnil se décide à épouser?... L'eau va-t-elle revenir au

moulin?...

Déjà le notaire se repentait d'avoir éveillé l'attention de Carvajan. Il

se sentit trop avancé et voulut battre en retraite. Mais le banquier

n'était pas homme à lâcher prise facilement. Insinuant et impérieux tout

ensemble, priant et commandant à la fois:

--Allons, Malézeau, il faut être sincère... Le marquis vous a mis au

courant de sa nouvelle découverte? Peut-être vous a-t-il montré le

fameux fourneau?

--Comment savez-vous?...

--Est-ce que ce n'est pas mon métier de tout savoir? s'écria Carvajan

avec impatience... Voilà six semaines qu'on me fatigue les oreilles avec

cette histoire. On dit que c'est très surprenant, qu'au moyen d'un

nouveau système de grilles, le marquis arriverait à brûler des copeaux

mouillés, et à développer une chaleur extraordinaire... Est-ce vrai?

Le notaire, très troublé, gardait le silence. Le maire le secoua

vivement et, les yeux étincelants, la voix rude:

--Eh! répondez donc carrément! Le silence est un aveu aussi bien que les

paroles! Avez-vous vu l'appareil? Est-ce certain? Un ingénieur que j'ai

consulté prétend que ce serait une application merveilleuse pour

certaines industries...

L'animation de Carvajan était si vive, cet homme, ordinairement maître

de lui, montrait son ardent désir de savoir avec tant d'abandon, que

Malézeau espéra tirer parti de la situation en faveur de son client.

Peut-être, en donnant à entendre que les résultats de l'invention du

marquis seraient considérables, arriverait-il à intimider le banquier,

et à l'amener à composition. Il lui jeta par-dessus ses lunettes d'or le

regard papillotant de ses yeux louches, et, s'expliquant avec une

lenteur calculée:

--J'ai vu en effet le brûleur dont il s'agit... Il est fort curieux...

Le marquis a eu la bonté de l'allumer devant moi...

--Le modèle est-il important? Enfin, est-ce un joujou, ou peut-on se

fier raisonnablement à l'épreuve qui en est faite?

--C'est un modèle très sérieux que M. de Clairefont a adapté au fourneau

de son laboratoire... Il s'en sert pour ses travaux de chimie... Je suis

convaincu qu'il fonctionnera aussi bien en grand qu'en petit...

Voyez-vous, j'entrevois dans un avenir très prochain M. de Clairefont

remis à flot... Si vous voulez mon opinion sur lui, c'est un homme

remarquable, et il y aura peut-être plus à gagner en se mettant avec lui

que contre lui.

--Oh! oh! fit Carvajan, en soulageant par un sifflement sa poitrine

oppressée. Vraiment! c'est un homme si remarquable que cela, ce brave

marquis! Eh bien! j'en suis charmé pour lui!... Parmi toutes ses

découvertes, qu'il en fasse donc une qui me plaira plus que toutes les

autres: celle de l'argent qu'il me doit, et que je voudrais bien

toucher!... Vous êtes encore un particulier un peu bizarre, vous,

Malézeau, de venir me débiter froidement de pareilles calembredaines...

Un homme remarquable!... Eh bien! c'est moi qui vous le dis, et vous

savez que je ne menace jamais en vain, si cet homme remarquable n'est

pas en mesure de faire face à l'échéance qui tombe à la fin de ce mois,

c'est-à-dire trois jours après la Saint-Firmin, je le fais exproprier,

lui et sa noble famille, de son noble château... Cela aussi vrai que je

me nomme Carvajan.

Il s'était excité encore en parlant, et son visage basané avait pris une

teinte livide, ses yeux flambaient de haine, et ses mains étaient

agitées d'un tremblement. Il fit une pause, dévisagea le notaire, et,

d'une voix railleuse:

--Si le brûleur est une merveille, Malézeau, c'est moi qui

l'exploiterai, mon bon... Et soyez tranquille, j'en tirerai meilleur

parti que votre vieil utopiste de marquis...

Comme le notaire ouvrait la bouche pour tenter un suprême effort en

faveur de son client:

--Ça suffit, dit Carvajan d'un ton tranchant. Jusqu'à la fin du mois, ni

plus, ni moins! Vous pouvez le lui dire... Et qu'il se souvienne... car,

moi, je n'oublie pas!

Il leva son doigt à la hauteur de sa joue et montra, avec un amer

sourire, une petite ligne blanche qui tranchait sur le brun de son

visage, trace toujours visible du coup de fouet reçu trente ans

auparavant dans la nuit de la Saint-Firmin.

Sans ajouter une parole, il quitta le notaire, traversa les groupes de

ses invités et rejoignit le sous-préfet, profondément enfoncé dans une

conversation administrative avec l'agent voyer. Alors Pascal, dans le

désordre de ses pensées, pesant les griefs de son père et ceux du

marquis, en vint, plein d'angoisse, à les trouver égaux. Oui, les torts

de M. de Clairefont avaient été graves, et les rancunes de Carvajan

étaient légitimes. Hélas! entre ces deux hommes l'abîme n'en était que

plus profond. Jamais une volonté humaine n'arriverait à le combler. Et,

victimes de cette inimitié implacable, les enfants, qui étaient

innocents et auraient pu s'aimer, se voyaient condamnés à la discorde et

à la haine. Tout ce bruit qui l'entourait lui fit horreur. Il put sortir

sans être remarqué, et gagner la rue redevenue déserte.

L'air était calme et doux. Dans le ciel transparent, les étoiles

brillaient. Il s'assit sur un banc de pierre, auprès de la fontaine qui

coulait avec un léger murmure; tout se taisait, et, dans cette solitude

de la ville endormie, ne trouvant que tristesse dans son passé,

n'attendant que tristesse de son avenir, maudissant le marquis,

rougissant de son père, résolu à chasser de son coeur le souvenir

d'Antoinette, Pascal désespéré laissa tomber sa tête entre ses mains, et

se mit à pleurer.

V

L'assemblée de La Neuville, cette année-là, fut particulièrement

brillante. La récolte s'annonçait bien, les branches des pommiers

pliaient sous les fruits, les pluies du printemps avaient rendu les

foins savoureux et abondants. Le marché aux bestiaux avait vu ses cours

très soutenus, et les génisses se payaient couramment vingt-cinq

pistoles. Un vent de gaieté passait sur la ville, une animation inusitée

mettait en branle ses habitants lourdauds et casaniers. Les rues étaient

encombrées, les boutiques s'ouvraient hospitalières, les paysans, d'un

pas traînant, le nez en l'air, la blouse neuve, d'un bleu noir,

ballonnant sur le dos, s'en allaient le long des trottoirs, suivis de

leur femme et de leurs filles, en bonnet de fête à grandes aiguilles

d'or.

À l'entrée du faubourg, devant l'auberge du Cygne d'argent, un cercle de

cabriolets et de tapissières, les brancards en l'air, s'élargissait

d'heure en heure, pendant que, dans une petite prairie, attachés à des

piquets, les chevaux, leurs harnais sur le dos, le mors défait et

pendant, broutaient l'herbe, se fouettant les flancs de leur queue pour

chasser les mouches. À chaque instant, une charrette ou un bog sonnant

la ferraille arrivait, couvert de poussière, conduit par un fermier, la

casquette sur l'oreille, le cigare mâchonné à la bouche. Et c'étaient

des appels et des exclamations.

--Tiens! c'est maître Levasseur... Comment va en hui?...

--Hé, Jean-Louis! ohé!

--Ah! bon sang, vieux malin! T'as bien fait de vendre tes pommes l'année

dernière... La razière ne sera pas chère.

--Prenons-nous un café? Lebourgeois, veille à ma jument... Un double

d'avoine, et à boire dans une demi-heure...

L'aubergiste, sa femme et son garçon d'écurie, affairés, allaient de la

salle à la cave et de la cave à la grange. Des cris terribles partaient

du rez-de-chaussée, comme si on s'égorgeait, et c'était simplement une

vente de bestiaux qui se traitait entre amis. Dans l'air, une violente

odeur de friture se répandait avec des nuages de fumée bleue s'échappant

de la cuisine, et, sur la fenêtre, dans une manne, des douzaines de

douillons dorés, sortant du four, achevaient de refroidir. Derrière la

toile d'une baraque, les détonations d'un tir se faisaient entendre; un

jeu de chevaux de bois jetait à l'écho les aigres harmonies de son orgue

poussif, et, sur le haut d'une voiture à capote, derrière laquelle était

installé un valet armé d'une trompe de chasse, un dentiste, brandissant

un sabre, appelait les badauds, expliquant, avec une faconde

populacière, qu'à l'aide de «cet engin meurtrier» il extrayait les

molaires les plus récalcitrantes, sans difficulté et sans douleur.

--Un dentiste de la ville, pour vous éblouir, vous parlerait de

pied-de-biche, vous offrirait le davier, vous conseillerait la clef de

Garengeot, criait-il d'une voix enrouée... Ignorance et imposture! Pour

l'opérateur, l'outil n'est rien... La main est tout! Avec son instrument

perfectionné, il pourrait vous «fraxer» l'alvéole et vous briser l'os

dentaire. Et moi, Messieurs, avec un sabre, avec un clou, avec une

épingle... le temps de le dire... et, pour cinquante centimes, je vous

aurai soulagé!...

Et la trompe du valet rugissait sa fanfare, pendant qu'un paysan, rouge

et suant d'émotion, montrait au tourmenteur sa mâchoire aux dents gâtées

par le cidre.

Des camelots vendant des peignes, des brosses, des miroirs de poche en

plomb, des bonnets de linge pour les femmes, des éponges et des étrilles

pour les chevaux, avaient étalé leurs marchandises sur le revers gazonné

d'un fossé. Dans une voiture longue, étroite et basse, tout un

assortiment de faïences et de verreries, depuis les plats communs en

terre de pipe, jusqu'aux services à fleurs qui ornent si gaiement les

vaisseliers, depuis le verre massif qui roule sur les tables de cabaret

jusqu'au verre à pied gravé, sur lequel un renard saute au travers des

pampres et des grappes. Un ferrailleur vendait sur le bord de la route

des marmites en fonte, des fers à repasser, des marteaux, des scies et

des merlins. Et, entourés d'une corde, piétinant dans la poussière,

bêlant de faim, des moutons attendaient qu'on vînt les emmener.

Sous les tilleuls de la promenade, un maquignon faisait courir son

cheval, tapant avec un fouet sur le feutre dur de son chapeau, pour

actionner l'animal qui se cabrait et pointait aux mains du palefrenier

chargé de le produire.

Un soleil ardent couvrait la fête de ses rayons de feu. La terre brûlait

les pieds, pas un souffle de vent ne balayait les odeurs fortes des

bêtes, et, de la grande place aux barrières, une foule bruyante

circulait, se partageant entre les affaires et les plaisirs.

Aux abords de la mairie, la compagnie des pompiers, en tenue, était

massée, et dans la grande salle de l'école, ornée de drapeaux

tricolores, une distribution de prix, clôturant un congrès pomologique,

avait lieu sous la présidence du sous-préfet.

Carvajan avait lu un discours chaudement applaudi, et, aux accords

violents de la fanfare de la ville, la cérémonie prenait fin. Un

commandement bref retentit. Les pompiers se mirent en ligne, et le

clairon sonna aux champs sur le passage des autorités.

Le cortège, marchant lentement, se débandait peu à peu. Les gros

fermiers, rougeauds, s'arrêtaient pour attendre un compère, et, par

petits groupes, stationnaient sur la place. Le sous-préfet, au coin de

la rue du Marché, s'adressant à Carvajan qui marchait à ses côtés:

--Vous verra-t-on ce soir à la fête, monsieur le maire?

--Mais, sans doute, monsieur le préfet. D'abord c'est mon devoir, et

ensuite c'est un usage à La Neuville d'aller faire un tour d'une heure

au bal...

--Eh bien! donc, je viendrai, dit le sous-préfet, puisque vous pensez

que c'est utile...

--Vous ferez plus en une heure, là, pour vos élections, qu'en trois

semaines de tournées. Vous trouverez tous les gros bonnets de la

campagne. Et soignez les pompiers, monsieur le préfet... Ils sont

influents. On ne sait pas tout ce qu'on peut obtenir par les

pompiers!...

--Je vois que vous connaissez à fond la question, dit gaiement le

fonctionnaire. D'ailleurs, à marcher avec vous, il n'y a jamais qu'à

gagner.

Carvajan changea de visage, soupçonnant une raillerie. Il regarda le

sous-préfet, le vit gracieux et souriant. Il se dit: À quoi vais-je

penser! Qui lui donnerait l'audace de s'attaquer à moi? Ne sait-il pas

que, si je voulais le battre en brèche, je pourrais le faire facilement

sauter?

Une sombre joie passa sur son front. Il était bien le maître, dans cette

ville où on l'avait connu garçon de magasin, presque domestique. Nul ne

devait lui résister. Et ses ennemis verseraient avant peu des larmes de

sang. Il se retourna vers ceux qui le suivaient, et dit avec le ton d'un

maître:

--Messieurs, nous nous retrouverons ce soir au banquet municipal...

Puis il prit la petite rue et se dirigea vers sa maison. Il était midi,

et devant l'église, il donna dans la sortie de la grand'messe. Les

femmes et les filles s'en allaient, causant, avec un bourdonnement de

ruche. Elles étaient vêtues de leurs robes de cérémonie, coiffées de

chapeaux à fleurs ou de bonnets couverts de rubans, et portaient

gravement leur paroissien. En passant près du maire, elles chuchotaient

plus bas. L'impression de terreur que Carvajan jetait autour de lui se

retrouvait même chez ces femmes qui, cependant, n'avaient rien à

craindre. Il sourit. Il ne lui déplaisait pas de se sentir redouté: il

voyait là une preuve de son pouvoir. Découvrant des figures de

connaissance, il distribua d'un air grave quelques coups de chapeau. Et,

suivi par les volées retentissantes des cloches, il hâta le pas.

Quand il eut dépassé la fontaine, au moment de lever le marteau de la

porte, il s'arrêta. De loin, à l'autre bout de la rue, il venait

d'apercevoir Pascal qui s'avançait lentement. Tout, dans la démarche du

jeune homme, révélait la préoccupation et l'ennui. Depuis qu'il était

rentré à La Neuville, son teint bistré avait pâli, et ses joues

semblaient amaigries. Rien de tout cela n'avait échappé à Carvajan, et,

regardant son fils venir d'un pas traînant, il se demandait si c'était

le même garçon alerte et vigoureux qu'il avait vu arriver quelques jours

auparavant.

Ils se trouvèrent face à face devant la maison. Pascal ne put réprimer

un tressaillement en voyant son père. Il s'efforça de lui montrer une

figure calme. Mais ses traits contractés ne se détendirent pas, et il

resta troublé et soucieux.

--Tu viens de la fête? demanda Carvajan, en examinant son fils avec

attention.

--Oui, mon père, dit Pascal qui semblait sortir d'un rêve.

--As-tu faim?

--Ma foi, oui...

Ils se mirent à table. Carvajan pensait: Il ne s'est seulement pas

aperçu qu'il y avait fête aujourd'hui à La Neuville. Il est allé encore

du côté de Clairefont. La poussière crayeuse qui couvre ses souliers est

celle de la Grande Marnière. Quel projet roule-t-il donc dans sa tête?

Il se défie de moi, c'est évident. Chaque fois que je l'interroge, il ne

me répond pas un seul mot qui ne soit un mensonge. Il craint même de me

regarder, tant il a peur que je devine ses pensées dans ses yeux.

Pascal, en effet, assis de l'autre côté de la table, le nez dans son

assiette, mangeait distraitement. Décidé à quitter le pays, il n'avait

pu résister au désir de parcourir une fois encore la colline de

Clairefont. Il était sorti aussitôt qu'il avait vu son père se diriger

vers la mairie, et, par le sentier qui traversait la Grande Marnière, il

avait gagné le plateau.

Il ne voulut pas, comme les autres jours, se cacher aux alentours du

parc. Il craignit d'être rencontré. Une chaleur lui montait à la gorge,

à la pensée de se trouver face à face une seconde fois avec Antoinette.

De quel front oserait-il l'attendre? Et quelle opinion aurait-elle de

lui, si elle le surprenait aux abords du château, guettant comme un

rôdeur.

Il pensa que la jeune fille irait certainement à la messe, et, dès neuf

heures, il entra dans la petite église du village. Assis sur un banc de

bois enveloppé d'ombre, il était presque impossible à reconnaître. Il

demeura là, très patiemment, regardant les ornements de l'autel, les

tableaux de la nef, les vitraux du choeur, et découvrant dans chacun

d'eux une trace de la générosité pieuse des châtelains de Clairefont:

inscriptions sur les murailles, chiffres peints dans les verrières, tout

parlait d'eux et racontait l'histoire intime de leur vie.

Sur une plaque de marbre blanc, auprès d'un confessionnal, ces mots

inscrits en lettres d'or sautèrent aux yeux de Pascal: Le Seigneur m'a

conservé ma fille bien-aimée. Que son saint nom soit béni! et,

au-dessous, cette date: 1872, et ce nom: Honoré de Clairefont. C'était

quelque ex-voto, placé là par le marquis à la suite d'une grave maladie

d'Antoinette.

Et, dans l'obscurité mystérieuse de l'église, la pensée de Pascal

s'exalta, il eut une sorte d'hallucination. Il lui sembla qu'il était

emporté vers le château par une force qui paralysait sa volonté. Il

entra, se dirigea vers la chambre de la jeune fille, et sur son lit,

pâle, les traits creusés, il la vit près de mourir.

C'était bien elle, encore toute petite, mais déjà charmante. Un

vieillard que le jeune homme ne connaissait pas, mais dans lequel il

devina le marquis, était assis au chevet de la malade. De grosses larmes

roulaient dans ses yeux, pendant qu'il pressait une main effilée et

blanche. Ses lèvres se mirent à remuer comme pour une prière, et Pascal

comprit qu'il demandait du fond de l'âme à Dieu de sauver son enfant.

Et comme si la volonté divine se fût instantanément manifestée, le

visage d'Antoinette se colora, ses yeux s'ouvrirent, animés et

brillants. Et elle fut soudain transfigurée. Ce n'était plus la petite

malade, que le jeune homme avait maintenant devant lui, c'était la belle

jeune fille qu'il avait rencontrée dans le chemin creux, celle qu'il

adorait et redoutait à la fois, et pour laquelle, sans hésiter, il eût

donné sa vie.

Il fit un effort pour chasser cette vision, pour reprendre possession de

lui-même. Il força ses yeux à fixer un objet réel, et sa vue tomba de

nouveau sur la plaque de marbre blanc, et il en répéta l'inscription,

comme s'il adressait à Dieu des actions de grâces pour avoir sauvé

Antoinette. N'était-ce donc pas afin qu'il la vît et l'aimât, que la

mort avait été écartée d'elle? Mais s'il devait l'aimer, alors pourquoi

devait-elle le haïr? Il se leva, et lentement gagna les rangées de

chaises qui s'ouvraient vides en face de l'autel. Au milieu de la

première, un prie-Dieu de bois noir, garni d'un coussin de velours bleu,

attira son attention. Il s'approcha, certain que c'était là

qu'Antoinette priait. Il se courba à la place où elle s'agenouillait

elle-même et, voyant que la tablette du prie-Dieu formait un coffre, il

l'ouvrit, et, près d'une bourse de quêteuse il aperçut le livre de

messe. Il le prit d'une main tremblante. Il était petit, couvert en

maroquin blanc, et à fermoir d'argent. Sur la garde de moire se trouvait

inscrite une date: celle de la première communion. Le reste était

virginal et immaculé, comme l'âme d'Antoinette. Pascal ne put résister

au désir de parcourir ce livre, espérant y surprendre quelque trace des

pensées de la jeune fille. Des images de piété marquaient seules les

pages. Une sainte Antoinette portait cette dédicace: À ma chère soeur.

Robert de Clairefont. Et devant ces tendres et naïfs souvenirs, Pascal

se sentit pris d'un profond attendrissement. Il se reprocha sa

curiosité, comme une action mauvaise: il lui sembla qu'il commettait une

odieuse profanation. Il referma le livre, et, le front appuyé sur ce

muet confident des déceptions et des espérances, il pria.

Peu à peu, le calme revint dans son coeur. Il se sentit plus maître de

lui, plus sûr de bien faire. Il se releva, et avisant la bourse préparée

dans laquelle, sans doute, Mlle de Clairefont devait, le jour même,

recueillir les offrandes des fidèles, il y glissa son aumône, puis,

refermant le prie-Dieu, il regagna sa place dans le coin obscur de

l'église.

La cloche commençait à sonner; le sacristain parut dans le choeur,

allumant les cierges, et la nef sombre s'étoila de flammes tremblantes.

De lourds piétinements se traînèrent sur les dalles, des chaises remuées

grincèrent dans le vide sonore de la voûte, et peu à peu les arrivants

se groupèrent. Comme le prêtre sortait de la sacristie, un bruit de pas

léger effleurant la pierre fit tressaillir Pascal. Il se tourna

avidement vers le porche, et là, avec un affreux serrement de coeur, il

aperçut Antoinette qui entrait, suivie de Mlle de Saint-Maurice, et

accompagnée d'un jeune homme de haute taille, de tournure militaire,

dans lequel l'émotion qu'il ressentit lui fit reconnaître M. de

Croix-Mesnil. Ses yeux se troublèrent, les vitraux lui parurent

flamboyer, ses oreilles s'emplirent de bourdonnements. Il lui sembla que

l'église vacillait sur ses fondations. Il fit un violent effort, et de

nouveau il vit et entendit.

Le prêtre était à l'autel, et le murmure de sa psalmodie arrivait

distinct dans le silence. Les deux femmes et leur compagnon s'étaient

confondus dans la foule. Le jeune homme se leva, et, appuyé à un pilier,

il chercha Antoinette. Il l'aperçut de loin, la tête baissée,

recueillie, entre sa tante et son fiancé. Ainsi c'était à cela que, pour

Pascal, le rêve caressé avec tant d'amour avait abouti: à voir Mlle

de Clairefont aux côtés de l'homme qu'on désignait comme son futur

époux. Toutes les agitations, toutes les ruses, toutes les espérances,

toutes les craintes auxquelles il s'était passionnément livré n'avaient

troublé que lui. Celle qui y avait été mêlée, dans sa pensée, n'en avait

rien soupçonné. Calme et froide, comme la veille, elle continuait sa

vie, sans se douter des orages qu'elle avait soulevés.

Il se demanda avec amertume ce qu'il faisait là. Avec la certitude du

néant de ses illusions, il retrouva toute son énergie. Il se leva,

sortit sans tourner la tête, et, reprenant le chemin qui l'avait amené,

il regagna la ville. C'était là l'heureuse promenade dont il revenait

quand il avait rencontré son père.

Assis en face l'un de l'autre, les deux hommes continuaient leur

déjeuner silencieux. Au dehors, sous la fenêtre, passaient en bandes les

arrivants sans cesse plus nombreux. Des détonations éclataient au loin,

et les cris d'appel, les plaisanteries, les chansons, se mêlaient dans

un joyeux vacarme. Toute la ville était en liesse, tout le canton était

répandu dans les rues, chacun se préparait à boire, à rire et à danser.

À Clairefont et dans la petite maison de la rue du Marché seulement, la

préoccupation et la tristesse régnaient. Vainqueurs et vaincus se

montraient également soucieux: le marquis, parce que le fiancé

d'Antoinette était arrivé la veille pour passer quelques jours au

château; Carvajan, parce qu'il voyait devant lui, sombre et inquiet, le

fils qu'il avait rêvé de s'attacher par les liens d'un bonheur

tranquille.

Le bon Honoré, subitement arraché à son égoïste abstraction, avait été

obligé de revenir aux cuisantes réalités de la vie. La présence de M. de

Croix-Mesnil lui avait replacé devant les yeux les difficultés de la

situation financière, les inexplicables hésitations d'Antoinette

remettant, de mois en mois, son mariage.

Le maire de La Neuville, au moment de triompher, se demandait avec

angoisse si quelque obstacle allait se dresser, contre lequel toute son

énergique volonté viendrait se briser. L'abattement de Pascal lui

causait une sourde inquiétude qu'il n'était pas homme à supporter

longtemps. Il résolut de questionner hardiment son fils et d'avoir avec

lui une explication décisive. Il se promit de saisir le premier prétexte

favorable, et alors, s'il le fallait, de découvrir ses plans, d'initier

le jeune homme aux secrets de son ambition, de lui montrer le vaste

avenir qui s'ouvrait, et, s'il ne pouvait le garder par l'affection, au

moins de le retenir par l'intérêt. Il ne se doutait point, au moment où

il prenait cette résolution, que, quelques heures plus tard, un des

incidents de ce jour de fête, qui devait être si fécond en grandes

conséquences, allait lui fournir l'occasion souhaitée.

Dès le matin, les habitants de Clairefont avaient été réveillés par

l'explosion des boîtes traditionnelles, annonçant l'ouverture de la

fête. Sur la façade du château, une fenêtre s'était ouverte, et

Antoinette, en peignoir blanc, avait paru. Elle s'était accoudée à

l'appui, sérieuse et pensive. Son visage un peu pâle, ses yeux rougis,

attestaient les préoccupations d'une nuit d'insomnie. Et ces

préoccupations n'avaient pas cessé avec le jour; car la jeune fille,

immobile, restait indifférente au charme de cette belle matinée d'été.

Dans les parterres, les oiseaux se poursuivaient avec des cris joyeux,

se posant sur les fleurs qui pliaient sous leur poids léger, laissant de

leurs calices couler des gouttes de rosée, brillantes comme des

diamants. La brise, passant dans les feuilles des arbres, les faisait

frissonner avec un doux bruit; Et, des corbeilles de roses, un parfum

pénétrant montait dans l'air tiède.

Antoinette songeait. Un pli creusait son front charmant, et son regard

fixé dans le vide avait la langueur des larmes récemment versées. La

porte de sa chambre, en s'ouvrant, l'arracha à sa douloureuse

méditation. Elle se retourna et, reconnaissant la tante Isabelle, son

mélancolique visage s'éclaira d'un sourire.

Vêtue d'une robe de chambre en cretonne à grandes palmes, ses cheveux

gris ébouriffés sur sa tête, rouge comme une braise dès le matin, malgré

une application copieuse de poudre d'amidon qui marbrait ses joues

couperosées, la vieille demoiselle entra d'un air de mystère, et, allant

à sa nièce, elle lui donna deux rudes baisers. Puis, s'adossant à la

cheminée, dans une posture masculine:

--J'ai entendu ta fenêtre s'ouvrir, et j'arrive... J'ai passé une nuit

effroyable... je n'ai pas cessé d'avoir le cauchemar... Je ne sais pas

si tu crois aux rêves?... Moi, j'y crois... Ma mère les expliquait d'une

façon admirable, et toujours ses prédictions se réalisaient. Or, j'ai

rêvé coq rouge... C'est signe de malheur et de mort... J'ai vu pendant

mon sommeil un énorme coq rouge qui avait la figure de l'horrible

Carvajan, et qui battait des ailes en criant... Je me suis réveillée en

sursaut... toute en sueur... Tu m'en vois encore troublée et j'en ai ma

«suffocante».

La tante Isabelle aspira l'air avec la violence et le bruit d'un

soufflet de forge:

--Tu sais, poursuivit-elle, dans quelle situation nous nous trouvons

ici... Il est arrivé, hier soir, un commandement d'avoir à payer cent

soixante mille francs et des centimes... J'ai naturellement fait

disparaître le papier, et je n'ai pas osé en parler à ton père... Il va

pourtant falloir que nous avisions, car cet état-là ne peut pas durer...

Du reste, nous sommes sur nos fins, et je ne sais diable pas comment

nous ferons honneur à l'échéance... Cent soixante mille francs ne se

trouvent pas dans le pied d'un mulet, et, pour ma part, je déclare que

je n'en ai pas le premier sou. Il ne me reste que Saint-Maurice... C'est

une bicoque à peu près logeable, et deux mille cinq cents francs de

rente... Un toit pour vous loger, aux jours de misère qui ne viendront

que trop vite, et du pain, pour que vous ne mouriez pas de faim... Ça,

vois-tu, ma fille, la tête sous le couperet de la guillotine, je ne

l'abandonnerai pas, car c'est la dernière ressource, maintenant que ton

père a si déplorablement tout dissipé et perdu.

Antoinette fit un geste de prière, et vint s'asseoir près de sa tante,

lui montrant son doux visage pâli par les soucis.

--Tante, je vous en prie, n'accusez pas mon père... Ce qu'il a fait,

c'était pour le bien. Il a poursuivi des chimères, il s'est livré à des

espérances folles, mais il n'avait qu'un but, nous enrichir et augmenter

notre luxe... Il est, lui, sans besoins, vous le savez, et le petit

château de Saint-Maurice lui paraîtra un palais, si nous y sommes tous à

ses côtés.

--Eh! je sais bien qu'il a un coeur d'or... Mais il ne peut pas payer

avec, malheureusement! Et les créanciers que nous avons à nos trousses

ne nous laisseront pas de répit... Malézeau a vu Carvajan et l'a trouvé

dur et âpre comme à son habitude... Nous devons nous attendre à tout! Ma

fille, c'est à se damner!... Si nous ne trouvons pas, d'ici à la fin de

la semaine, un expédient pour gagner du temps, il va falloir sauter le

pas... Nous verrons l'huissier dans les salons de Clairefont, et on nous

mettra à la porte de la maison des ancêtres... Qu'est-ce que M. de

Croix-Mesnil va penser de ça?

--Ce n'est pas de lui que je m'inquiète, tante, dit Antoinette avec un

sourire. Je le connais... Il m'épouserait aussi volontiers pauvre que

riche... Et si je l'aimais...

--Tu ne l'aimes donc pas? s'écria Mlle de Saint-Maurice d'une voix

terrible. Comment! voilà près de deux ans qu'il te fait la cour!...

--Je le juge charmant, tante, reprit la jeune fille avec une douce

mélancolie, mais il n'est pas l'homme qu'il faut épouser, lorsqu'on doit

n'avoir pour tout bonheur que la tendresse de celui auprès duquel on est

destinée à vivre. Vous le savez bien, et vous me l'avez dit un jour

vous-même... Il est correct et un peu froid, capable de toutes les

délicatesses, et accessible à tous les nobles sentiments. Mais il n'aura

jamais les grandes initiatives des esprits d'élite, et les ardents

dévouements des âmes passionnées. Accepter de devenir sa femme, pour le

voir risquer d'être entraîné dans notre ruine, avec la certitude qu'il

n'aura ni l'énergie ni le talent de triompher des difficultés qui nous

entourent?... Non, tante, ce ne serait pas généreux, ce ne serait pas

digne, et je ne dois pas y consentir.

--Le fait est, le pauvre garçon, que s'il avait à se «débarbouiller»

avec Carvajan, il ferait triste mine! Ah! si j'avais, comme dans les

contes de fées, le pouvoir de lui donner du génie... mais un vrai génie

sérieux et pratique, pas comme celui de ton père! Avec quel plaisir je

le verrais s'attaquer à ce vieux «schismatique» de maire!... Oh! rendre

à ce scélérat tout le mal qu'il nous a fait, le combattre avec ses

propres armes, triompher de lui, et en rire tout notre content!... Non,

vois-tu, je ne sais pas ce que je donnerais pour ça!

La tante Isabelle agita sa tête avec violence, fit quelques pas dans la

chambre, puis, s'asseyant en face de sa nièce:

--Pourquoi ton frère n'est-il pas aussi délié d'esprit qu'il est

vigoureux de corps!... C'est lui qui se serait attaqué au maire, et qui

lui aurait fait toucher les épaules!... Mais il n'entend rien aux

affaires... Il est comme ton père et comme moi... Et je vois bien que

c'est encore toi, ma fille, qui es la plus forte tête de la famille...

N'importe! Singulier temps que celui où un Carvajan peut tourmenter un

Clairefont, et où il n'y a pas d'autre aide, d'autre secours à attendre

que de soi-même... Autrefois, on serait allé trouver le roi, et en un

tour de main l'affaire aurait été arrangée... Aujourd'hui, rien!... Si

la balance penche, c'est du côté de ces drôles, et toutes les grâces

sont pour eux... Plus ils sont scélérats, plus ils sont sûrs d'être

favorisés. Ma pauvre enfant, tu le vois, nous n'avons pour nous aucune

chance, et il faut nous résigner.

--C'est ce qu'il y aura de plus facile, tante; et nous ne changerons

guère d'existence. Comment vivons-nous depuis deux ans ici? De la façon

la plus misérable. Nous sommes, tous les quatre, perdus dans ce grand

château froid et silencieux. Nous nous y cherchons tristement. Or, la

pauvreté est cent fois plus pénible dans une demeure faite pour le luxe,

que dans une modeste maison. C'est à Clairefont que je suis née, que

j'ai grandi, et que j'ai souffert. Mille liens m'attachent à cette

terre. Mais je les romprai sans regrets si nous devons trouver ailleurs

le repos et la sécurité de la vie. Que mon père soit calme et libre, que

sa vieillesse soit à l'abri des agitations et des soucis, que nous

sortions des difficultés de l'heure présente, avec notre nom intact, et,

je vous le jure, je n'aurai pas une larme pour le passé brillant, je

n'aurai que des actions de grâces pour le présent humble et heureux.

--Et tu resteras fille?

--Et je resterai fille, ma foi oui, tante, comme vous. Nous finirons,

toutes les deux, par avoir le même âge, nous nous créerons des manies,

nous jouerons aux cartes, nous mettrons des petits bonnets à rubans très

jeunes, nous ferons des confitures. Papa nous racontera ses inventions,

qu'il n'aura pas le moyen de réaliser, et nous les admirerons sans

arrière-pensée, puisqu'elles ne coûteront plus rien... Et, comme nous

trouverons toujours bien à Saint-Maurice de quoi nourrir un cheval,

quand il fera beau et que nous aurons été très sages, nous courrons les

bois en voiture avec Robert... Allons, riez, tante! Il se rencontrera

encore de bons jours pour nous... Avec de la philosophie on s'accommode

de tout dans la vie. Et quand on est avec ceux qu'on aime, de quoi

peut-on se plaindre?

La vieille fille se dressa en pied, elle ouvrit ses longs bras, et,

saisissant sa nièce par les épaules, elle la serra avec force sur sa

poitrine osseuse.

--Chère enfant du bon Dieu! s'écria-t-elle avec attendrissement, oui,

partout où tu seras il y aura du bonheur. Tu es notre lumière, notre

rayon... Sans toi, qu'est-ce que nous deviendrions? Va, tu as raison,

n'épouse pas ton dragon... Avec nous tu seras pauvre, mais, au moins, tu

resteras libre... Avec lui tu serais un peu plus riche, mais tu ne

t'appartiendrais plus! Et ce serait un désastre! Je suis une abominable

égoïste, je ne pense qu'à moi quand je t'encourage dans tes idées

d'indépendance... Mais, me blâme qui voudra: tu es ma vivante excuse.

Elle tenait entre ses vastes mains la tête de la jeune fille et la

contemplait avec adoration. Dans le désordre de ses cheveux, avec son

teint rosé, ses yeux bleus, sa bouche tendre et son air de candeur

fière, Antoinette rappelait ces charmantes figures de Greuze, pleines à

la fois de grâce pudique et de coquette innocence. Ses bras nus

sortaient des manches de son peignoir, et, au bas de la jupe tuyautée,

dans une petite mule de satin, apparaissait le bout d'un pied mignon qui

s'agitait léger, comme un oiseau prêt à s'envoler.

--Ne vous adressez pas de reproches, tante, dit Antoinette, en se

détournant un peu, vous n'aurez pas influé sur ma volonté... Ma décision

est prise, depuis longtemps déjà, et je n'attends qu'une occasion pour

la faire connaître à M. de Croix-Mesnil... C'est un galant homme, ne

craignez rien, il comprendra mes raisons, et restera notre ami. Quant à

mon père, le mieux est de ne lui rien dire. Aujourd'hui surtout!

Laissons passer la fête. Et demain, s'il y a lieu, nous tiendrons

conseil de famille.

--Espérons que rien de fâcheux n'aggravera la situation, dit la tante de

Saint-Maurice. J'ai de mauvais pressentiments... Et rarement ils m'ont

trompée...

Mlle de Clairefont agita lentement sa tête pensive.

--Nous prierons le bon Dieu de nous épargner un surcroît de tristesse.

Il ne peut vouloir nous accabler. Mais si c'est son dessein...

--Alors, je souhaite que ce soit moi seule qu'il frappe, s'écria la

vieille fille, avec une ardeur de dévouement qui fit monter des flammes

à son visage, et que vous, mes chers enfants, vous soyez épargnés.

Une bouffée d'air plus vif apporta aux deux femmes le son de la cloche

de l'église qui tintait dans l'éloignement.

--Voici le premier coup de la messe, dit la tante Isabelle, et je n'ai

pas encore commencé à me coiffer... Je me sauve... À tout à l'heure...

Et, gagnant la porte du couloir en deux enjambées, elle disparut comme

un tourbillon.

La tante de Saint-Maurice n'était jamais longue à se «mistifriser»,

comme elle disait. Et du château à l'église, on ne comptait pas cinq

minutes de marche. Le curé n'avait pas fini de faire solennellement le

tour de la nef en donnant la bénédiction, que Mlle de Clairefont,

suivie de sa tante et de M. de Croix-Mesnil, avait gagné sa place et

s'était mise à prier. Rien ne vint la distraire, tout se passa avec la

régularité habituelle. Le fils du bedeau, qui servait la messe, se

moucha avec un éclat irrespectueux pendant l'élévation, et reçut de son

père, qui chantait au lutrin, un coup d'oeil furibond, avant-coureur de

terribles taloches. Mlle Bihorel, la soeur du curé, frappa de petits

coups secs, sur son prie-Dieu, avec son paroissien, pour indiquer aux

enfants de l'école le moment de se lever ou de s'asseoir. Le profond

soupir que poussa Pascal en découvrant M. de Croix-Mesnil ne parvint pas

jusqu'aux chastes oreilles d'Antoinette, et le bruit des pas de celui

qui l'adorait n'éveilla aucun écho dans sa pensée. Elle demeura calme et

recueillie jusqu'au moment où sa tante, lui poussant légèrement le

coude, murmura ces paroles: Prépare-toi pour la quête... La jeune fille

ferma son livre, leva la tablette de son prie-Dieu, et prit l'escarcelle

de velours, sur laquelle, fanées, se distinguaient les armes de

Clairefont.

Le bedeau, sa canne de baleine à pomme d'argent à la main, s'approcha

d'elle avec une profonde révérence. Antoinette, sortant de son banc,

s'avança vers le choeur. Tout en marchant, il lui semblait que la bourse

qu'elle tenait à la main n'était pas vide, et qu'un léger bruissement

métallique s'y faisait entendre. Étonnée, elle desserra les cordons de

soie, et, avec une surprise qui lui fit monter le rouge au visage, elle

vit, sur le fond de chagrin noir, briller cinq pièces d'or.

Très troublée, elle parvint devant l'autel, s'inclina, puis commença à

quêter. Les centimes et les sous tombaient dans l'escarcelle, recouvrant

les louis mystérieux, et, inconsciente, la jeune fille continuait à

parcourir les bancs, murmurant machinalement les paroles habituelles:

Pour les pauvres, s'il vous plaît... Et tout en marchant, elle pensait:

Qui donc est venu ce matin dans l'église et a généreusement fait cette

charité anonyme? Elle jeta vivement les yeux autour d'elle, sondant du

regard les coins obscurs. Mais elle ne découvrit que les figures

familières des paysans des environs. Pascal était déjà loin.

Antoinette, jusqu'à la fin de la messe, se montra distraite. Son livre

resta inutile dans ses mains, elle ne songea pas à lire ses prières.

Elle resta les yeux fixés sur un grand vitrail donné par son

arrière-grand-père et représentant la lutte de Jacob avec l'ange. Le

fils d'Isaac serrait dans ses bras vigoureux son céleste adversaire qui

lui échappait d'un coup d'aile. Au bas, le peintre avait tracé cette

inscription en caractères gothiques: Ainsi l'homme attaché à la terre

s'efforce de conquérir le ciel.

Et il semblait à Mlle de Clairefont que le visage de Jacob, qu'elle

n'avait jamais regardé attentivement, offrait une singulière

ressemblance avec celui d'une personne qui ne lui était pas étrangère.

Elle connaissait cette figure énergique, encadrée d'une barbe brune, ces

yeux perçants. Mais elle ne pouvait y mettre un nom. Elle cherchait dans

sa mémoire et ne trouvait pas. Le prêtre avait déjà quitté l'autel. Tous

les assistants s'étaient levés, se hâtant vers la sortie, qu'Antoinette

demeurait encore immobile et absorbée.

--Allons, ma chérie, il faut nous en aller, dit la tante Isabelle. Mon

cher baron, veuillez nous attendre devant le porche. Nous avons à rendre

des comptes à notre cher curé.

M. de Croix-Mesnil s'inclina silencieusement et gagna la porte, pendant

que les deux femmes se dirigeaient vers la sacristie. Le curé de

Clairefont, prêtre doux et simple, avait baptisé Antoinette et lui avait

fait faire sa première communion. Les deux femmes le trouvèrent ôtant

ses vêtements sacerdotaux. S'arrachant aux mains de sa soeur, qui lui

dégrafait son surplis, il s'élança au-devant d'elles.

--Au nom du ciel, mon cher abbé, ne vous dérangez pas, s'écria la tante

de Saint-Maurice, nous ne faisons qu'entrer et sortir... Antoinette vous

apporte sa collecte, et nous nous sauvons... Excusez-nous...

Mlle Bihorel, ouvrant la bourse de velours, en versait déjà le

contenu sur la table de bois, et l'or, l'argent et le cuivre se

répandaient pêle-mêle; elle poussa un cri de surprise:

--Voyez, mon frère...

Le prêtre sourit, et prenant les mains de la jeune fille:

--Vous avez été prodigue... Je reconnais là votre coeur... Mais c'est

trop, mon enfant, et je devrais vous gronder plutôt que vous remercier.

À ces mots, les joues d'Antoinette s'empourprèrent, elle essaya de se

détourner, mais les regards de la tante de Saint-Maurice se fixèrent sur

elle, avec une telle expression d'étonnement qu'il lui fut impossible de

se taire.

--Je ne mérite aucun remerciement, monsieur le curé, dit-elle vivement.

Cet argent ne vient pas de moi: je l'ai trouvé dans ma bourse avant de

commencer la quête.

Cette fois, l'étonnement de la tante Isabelle devint de la stupéfaction.

Elle resta un instant muette, puis, poussant un soupir qui ressemblait à

un hennissement, le visage incendié par l'émotion qu'elle éprouvait:

--Voilà qui est un peu fort, s'écria-t-elle. Comment cela a-t-il pu se

faire? J'ai envoyé Bernard, moi-même, hier soir, porter la bourse dans

ton prie-Dieu. Se serait-on permis, par hasard, de fouiller?...

--Mais, tante, interrompit la jeune fille, avec une vivacité enjouée, en

tout cas ce n'est pas un voleur, puisqu'au lieu de me dérober quelque

chose, on m'a laissé de l'argent pour les pauvres. D'ailleurs a-t-on eu

besoin de fouiller comme vous dites? Bernard n'a-t-il pas pu, tout

simplement, poser la bourse sur mon prie-Dieu? Enfin, je vous prie, de

quelle importance est cette affaire, pour qu'autour vous meniez si grand

bruit?

Elle avait des larmes dans les yeux. La tante Isabelle craignit de lui

avoir fait de la peine, et voulant la calmer, elle dit en riant:

--Allons! tu verras que c'est le baron qui se sera levé au petit jour

pour aller «en catimini» te préparer la surprise de son offrande.

--Tante, vous savez bien que cela ne peut être; M. de Croix-Mesnil n'est

pas matinal, d'abord, et, ensuite, il ne savait pas que je devais

quêter...

--Je ne vois personne dans le pays à qui faire honneur d'une telle

libéralité, dit Mlle Bihorel, songeuse.

--Et aucun étranger, à ma connaissance, n'est venu visiter l'église,

ajouta le curé. Il s'arrêta brusquement, son visage s'éclaira, et,

frappant ses mains l'une contre l'autre:

--À moins que ce ne soit le jeune homme que j'ai vu ce matin, en faisant

le tour de l'église, pour la bénédiction.

--Quel jeune homme? s'écria Mlle de Saint-Maurice, dont les sourcils

se froncèrent.

--Un jeune homme brun, avec de la barbe, qui se tenait près des fonts

baptismaux dans un coin sombre, à droite de l'entrée.

Comme par enchantement, le visage de Pascal fut évoqué par Antoinette.

Il lui apparut, c'était lui, elle le reconnaissait maintenant, qui

ressemblait au fils du patriarche luttant avec l'ange. Comme l'avait

écrit le peintre, voulait-il donc gagner le ciel? Et que pouvait être le

ciel pour un Carvajan, sinon l'amour d'une Clairefont? C'était lui, à

n'en pas douter, qui s'était glissé jusqu'à son prie-Dieu, qui l'avait

ouvert, et qui y avait laissé cette preuve de son indiscrète curiosité.

Il lui sembla étrangement hardi. La voix de son orgueil s'éleva avec

colère contre l'audacieux. Que voulait-il? Qu'espérait-il? Parce qu'il

s'était trouvé face à face avec elle sur un chemin banal, pensait-il

s'imposer à sa pensée? Prétendait-il la forcer à la reconnaissance par

son offensante générosité?

Cependant une voix plus douce, celle de sa raison, répondait: Qu'y

a-t-il là dont tu puisses te plaindre? Il a fait la charité par tes

mains, et en se cachant. Il eût pu rester dans l'église, attendre ton

passage, et ouvertement te donner son aumône. Il a craint de te

déplaire. Il n'a pas osé affronter ton regard. Il a été timide et

respectueux. Vas-tu le lui reprocher?

Et c'était justement ce mystère qui la froissait. Elle se trouvait

engagée ainsi, malgré elle, dans une sorte de complicité avec le fils de

l'ennemi de son père. En la voyant, il pourrait sourire, comme s'il y

avait entre elle et lui un commencement d'entente secrète. Elle eût

voulu le nommer, crier que c'était lui qui avait eu la hardiesse de

violer la cachette de son prie-Dieu, et lui rejeter cet argent dont elle

ne voulait pas.

Elle n'osa point devant ce prêtre et devant sa soeur. Il lui sembla qu'un

tel aveu serait une humiliation pour la maison de Clairefont tout

entière. Et bourrelée, assombrie, elle demeura silencieuse.

--Maintenant que tu as rendu tes comptes, ma fille, sauvons-nous, dit la

tante de Saint-Maurice; il y a belle lurette que le baron bat la semelle

à la porte... Allons le relever de sa faction... Au revoir, mon cher

abbé... Et vous, petite, bonjour.

La petite Bihorel, qui avait la cinquantaine, fit une révérence de

dévote et conduisit les deux dames du château jusqu'à la porte de la

sacristie. À peine la tante et la nièce furent-elles seules dans

l'église, que Mlle de Saint-Maurice, regardant Antoinette avec des

yeux pétillants de curiosité:

--Ah ça, ma belle, je suppose que tu as reconnu ton donateur au portrait

que le curé a tracé de lui? C'est assurément le jeune sire de Carvajan,

en personne.

--Tante! murmura la jeune fille avec ennui.

--Eh bien! quoi donc? Le fils de ce vieux coquin, pris de remords

peut-être, rend un peu de l'argent volé par son père, et se sert de ta

main pour faire cette restitution agréable aux hommes et à Dieu. C'est

fort moral, et du dernier galant!... Tu vas voir que nous aurons, sans

nous en douter, un allié dans la maison du monstre.

--Je vous en prie, tante, ne plaisantez pas sur un pareil sujet! dit

Mlle de Clairefont d'une voix troublée.

--Qu'est-ce donc? Je ne comprends pas ton émotion, s'écria la vieille

fille avec étonnement.

--C'est que tout cela m'humilie et me blesse... C'est que je ne peux pas

admettre qu'un étranger s'introduise ainsi de force dans ma vie. Je ne

connais pas cet homme, il m'est odieux par avance, et je ne veux rien

savoir de lui, si ce n'est qu'il est le fils de son père, et que je dois

par conséquent, sinon le mépriser, au moins le haïr. D'ailleurs, qui

vous dit que ce n'est pas par bravade qu'il est venu apporter cet

argent? N'y a-t-il pas là une cruelle raillerie? Ne nous sait-il pas

appauvries au point de ne plus pouvoir faire nos charités, comme par le

passé, et ne prétend-il pas nous faire comprendre que, sans un Carvajan,

nous serions contraintes de laisser vide la main que nous tendent les

malheureux?

--Eh là! comme tu t'animes! Le sujet, à vrai dire, n'en vaut pas la

peine. Voilà un gaillard qui, pour cent francs, aura trouvé moyen de

faire parler de lui. Et les oreilles ont dû lui «clocher»! S'il a fait

un calcul, il n'est déjà pas si bête!... Mais avant de laisser de côté

le personnage, un dernier mot: je ne le crois pas un diable si noir que

tu te l'imagines. Il a eu autrefois des démêlés avec son père. Il est

vrai que le voilà rentré dans la maison. Mais est-ce une raison pour

qu'il soit d'accord avec le vieux scélérat? Moi, mon rêve serait de les

voir se dévorer l'un l'autre... Carvajan contre Carvajan... À corsaire,

corsaire «ennemi». Serait-ce amusant!

--Vous ne jouirez pas de ce spectacle, tante, dit Antoinette avec une

dédaigneuse amertume. Le moment venu, soyez sûre qu'ils se trouveront

unis pour nous accabler... Quoi qu'il en soit, ne parlons plus jamais

de ce qui vient de se passer.

Elles sortirent de l'église. M. de Croix-Mesnil, très occupé à

déchiffrer une épitaphe sur la pierre qui servait de seuil, se tourna

vers elles en souriant. C'était un très joli garçon de trente ans, aux

yeux noirs et à la moustache blonde, d'une charmante distinction de

manières, et d'une exquise aménité de caractère. Il avait donné des

preuves de brillante valeur pendant la guerre, sous les ordres du

général de Charette. On le citait comme un de ces hommes doux qui vont

au danger sans fracas, et qui, d'une voix tranquille, donnent des ordres

mortels.

--Je fais appel à tous mes souvenirs classiques pour arriver à

comprendre cette inscription latine... Il y est question, si je ne me

trompe, d'un abbé de Clairefont, qui a été enterré là, voulant que le

pied des fidèles, en entrant dans le temple, foulât sa dépouille

terrestre... _Calcabunt fidelium pedes_...

--Parfaitement, dit la tante de Saint-Maurice... C'est Foulque de

Clairefont, prieur de Jumiège. Si cela peut vous être agréable, le

marquis vous contera son histoire... Il commença par être mousquetaire,

fut un grand sacripant, devint un modèle de piété, et finit comme un

saint... C'est la gloire religieuse de la maison... Son portrait est

dans l'oratoire.

--Voici mon père et Robert qui viennent à notre rencontre, interrompit

Antoinette.

Le marquis, marchant lentement, appuyé sur le bras de son fils,

s'avançait le long de l'avenue de tilleuls qui conduit du village à la

grille du château. Robert, quittant pour un jour les habits de chasse

qu'il portait habituellement, était vêtu d'un costume de drap bleu qui

faisait valoir la robuste élégance de sa taille. Il causait gaiement

avec son père, et, de la main gauche, tenait en laisse le lévrier

d'Antoinette. En apercevant sa soeur, il lâcha le chien qui, partant

comme un trait, avec des jappements caressants, se roula aux pieds de la

jeune fille.

--Pourquoi donc avais-tu attaché cette pauvre bête? dit Mlle de

Clairefont qui avait hâté le pas, en arrivant à portée de la voix.

--Parce qu'elle avait déjà pris sa course et s'apprêtait à aller te

retrouver à l'église... Or, je ne crois pas que la messe soit dite pour

les chiens.

--Ah! c'est vrai, fit Antoinette en souriant. Quand M. de Croix-Mesnil

est ici, Fox ne veut pas me quitter...

--Il est jaloux, parbleu! s'écria Robert avec une grosse gaieté.

--Il n'y a pas de quoi, pourtant, répliqua doucement le baron, et des

deux rivaux, le mieux traité par Mademoiselle n'est certainement pas

l'homme...

--Allons, Croix-Mesnil, tout finira par s'arranger, mon cher enfant, dit

le marquis. Rentrons au château et, après le déjeuner, je vous montrerai

mon nouveau fourneau... Vous verrez, c'est une merveille!... Quand on a

inventé un appareil aussi simple et destiné à être aussi fécond en

résultats extraordinaires, il ne faut douter de rien... La Grande

Marnière va reprendre prochainement son activité, et, cette fois, avec

de tels progrès dans la fabrication de la chaux, que c'est la fortune

certaine... Vous verrez! vous verrez!

Et il se frotta gaiement les mains, en trottinant du côté du château.

Antoinette et la tante de Saint-Maurice échangèrent un rapide regard. Le

coeur de la jeune fille se serra en entendant l'inventeur parler avec

confiance de travail et de richesse, quand il était à la veille de

l'expropriation et de la ruine.

Tout à sa fantaisie, le vieil enfant s'amusait de son jouet, quand la

catastrophe, qui le menaçait depuis si longtemps, était devenue

imminente. Combien la chute si inattendue allait lui paraître profonde

et douloureuse! De quelle façon lui faire connaître sa situation exacte?

Quels moyens employer pour lui porter un coup si cruel? Et, surtout,

comment le rappeler à la raison, le guérir à jamais de sa folie, et

obtenir de lui qu'il renonçât aux rêves qui étaient le principe même de

sa vie, l'élément unique de son bonheur?

--Il faudra que nous allions ce soir à la fête, mes enfants, reprit M.

de Clairefont... Nous laisserons tomber la chaleur du jour, et, après le

dîner, nous descendrons tranquillement faire un petit tour d'une

heure...

Le visage d'Antoinette se rembrunit.

--Croyez-vous que notre abstention serait mal interprétée, mon père?

dit-elle avec contrainte. Ces assemblées sont vraiment sans intérêt pour

nous... Qu'irions-nous y faire?

--Mais nous conformer à un usage... Moins que qui que ce soit, nous

avons le droit de ne pas respecter les traditions.

--Sans doute, mais ce sera bien fatigant pour vous d'être au milieu

d'une cohue, au travers de ce tumulte et de cette poussière, reprit

Antoinette, qui frémissait à la pensée qu'un mot malveillant, une

allusion indiscrète, pût révéler brutalement la vérité au vieillard.

--Oh! moi, ma fille, je ne tiens pas à sortir de Clairefont, et votre

présence à vous autres jeunes gens suffira largement.

--Eh bien! donc, nous irons, dit la jeune fille avec empressement, et

nous vous représenterons. De la sorte, vous pourrez être en repos... Et

nul n'y trouvera à redire.

--Voilà qui va bien, mademoiselle la Sagesse, dit Honoré en souriant, et

je suis heureux de te satisfaire... Je profiterai de la circonstance

pour commencer une analyse chimique que je remets depuis quelque temps,

dans la crainte de m'attirer des reproches.

--Eh! mon cher, s'écria aigrement la tante Isabelle, la dernière fois

vous avez, avec les vapeurs qui sortaient de votre cabinet, noirci tous

les cadres de la galerie... Et mon linge a senti mauvais pendant plus de

quinze jours.

--C'est vrai, avoua le savant avec humilité; dans ma préoccupation,

j'avais oublié d'ouvrir les fenêtres, et j'ai gâté quelques dorures...

Mais je ferai bien attention cette fois.

Ils entraient dans la cour d'honneur. Le vieux Bernard, les apercevant,

sonna cérémonieusement la cloche pour annoncer le déjeuner, et,

s'approchant de son maître, avec un profond salut:

--Monsieur le marquis est servi...

--Allons, Antoinette, donne-moi ton bras.

Et, appuyé sur sa fille, comme il en avait l'habitude, avec plus de

nonchalance câline que de réelle faiblesse, le vieillard, d'un pas

traînant, se dirigea vers la salle à manger.

C'était le moment où Carvajan et Pascal, assis, tous deux, sans se

parler, au rez-de-chaussée de la petite maison de la rue du Marché,

agitaient de graves résolutions. L'un se proposant de resserrer les

liens qui retenaient son fils près de lui; l'autre, de se dégager

complètement des projets de son père et de s'éloigner.

La fête, interrompue, pour une heure, par le repas, avait fait trêve à

ses rumeurs. Un soleil de plomb pesait sur la campagne, et, dans les

arbres de la promenade, les oiseaux se taisaient, engourdis. À mi-pente

du coteau de Clairefont, cependant, des clameurs s'élevaient à

intervalles réguliers. Elles partaient de la grande salle de Pourtois,

où, tous les ans, les compagnons charpentiers se réunissaient à déjeuner

aux frais de Tondeur. Au dessert, qui se prolongeait fort avant dans la

journée, il était d'usage de chanter des chansons, et chacun gaiement «y

allant de la sienne», comme disait le marchand de bois, au milieu de la

fumée des pipes et de la vapeur de l'alcool, le vacarme des refrains

repris par l'assemblée entière montait dans un crescendo formidable.

Puis, le lourd silence régnait pour quelques instants, la voix du

soliste se perdant dans l'espace. Et le choeur des braillards reprenait,

jetant à l'écho de la vallée les joyeux accents de la chanson gaillarde,

ou les langoureuses modulations de la complainte sentimentale.

Auprès d'une fenêtre, dans le petit salon du château, Antoinette,

travaillant à un ouvrage de broderie, prêtait l'oreille à ces lointaines

vociférations. Elle surveillait le sommeil de son père qui, étendu sur

un canapé, faisait la sieste. Le long de la terrasse, Robert et

Croix-Mesnil marchaient en causant, pendant que Mlle de

Saint-Maurice, armée de longs ciseaux, achevait dans les corbeilles un

abatis de roses fanées. Brusquement, le jeune comte s'arrêta, et, jetant

à son compagnon un regard décidé:

--Mon cher, à votre place, moi, je lui parlerais carrément. Il n'est

rien de mauvais comme les situations fausses... Tout dépend d'elle...

Vous savez combien nous vous aimons ici... S'il avait suffi que nous

répondions: oui, vous seriez depuis longtemps le mari d'Antoinette...

Mais cette jeune personne a son libre arbitre, et on ne lui fait pas

facilement faire le contraire de ce qu'elle a résolu... Elle est bonne

comme un ange, mais elle est entêtée comme un diable... Qui s'en

douterait à la voir?...

Ils passaient devant la fenêtre, auprès de laquelle brodait la jeune

fille. Ils s'arrêtèrent à la regarder. Elle penchait la tête, et, ne

soupçonnant pas qu'on l'observait, laissait son visage exprimer

librement sa profonde tristesse. Un mélancolique sourire glissa sur sa

bouche, ses paupières baissées battirent, retenant difficilement une

larme. Son ouvrage tomba de ses doigts, et elle resta renversée sur le

dossier de sa chaise, songeant avec un air d'accablement. Son chien,

couché à ses pieds, comme s'il eût compris l'agitation intérieure qui la

bouleversait, leva sur elle des yeux humains, et lui poussa la main de

son museau effilé. Elle, regardant le lévrier, lui prit la tête entre

ses bras, et, cessant de se contenir, fondit en larmes. Le chien posa

ses pattes sur les épaules de sa maîtresse, ses yeux brillèrent ainsi

que des diamants noirs, et il poussa un sourd gémissement. Le marquis

s'agita sur son canapé, près de se réveiller.

--Tais-toi, Fox, murmura la jeune fille, en lui montrant le vieillard.

Laisse-le dormir... pendant qu'il est encore tranquille...

--Mon Dieu, elle pleure... Voyez-la, Robert, dit le baron avec émotion.

Qu'est-ce que cela veut dire? Que se passe-t-il donc? Il faut absolument

que je l'interroge, dussé-je encourir son mécontentement.

Il s'approcha de la fenêtre, au bas de laquelle son visage arrivait à

peine, et s'apprêtait à parler, quand Antoinette, avec un fin regard, le

doigt sur les lèvres, lui fit signe de se taire. D'un mouvement de tête

alors, il lui montra le parc, lui demandant d'y venir. Elle se leva

silencieusement, et, légère comme un sylphe, après avoir jeté un dernier

regard sur son père qui dormait toujours, souriant à quelque rêve

heureux, elle sortit.

Le baron lui offrit son bras qu'elle prit, et, lentement, ils

descendirent dans le parc.

Le soleil déclinait à l'horizon, et, sous les grands hêtres, l'ombre

était tiède et parfumée de senteurs de mousse. Les cigales criaient sans

répit dans les gazons brûlés, et les fleurs des massifs tendaient vers

le couchant leurs tiges avides de la rosée du soir. Un banc de pierre,

encore chaud du brûlant midi, s'offrit aux deux jeunes gens. D'un commun

accord ils s'assirent. Antoinette comprit qu'elle ne pouvait plus

reculer devant les questions que son fiancé avait si discrètement

retardées. Elle leva vers lui ses yeux encore humides, le vit troublé,

inquiet, et avec un élan de coeur, elle lui tendit la main. Il la serra,

et, regardant la jeune fille avec tendresse:

--Me la donnez-vous pour que je la garde? dit-il doucement.

Elle ne répondit qu'en secouant tristement la tête.

--Voyons, chère Antoinette, reprit-il, depuis plusieurs mois, je vois

que vous avez beaucoup changé à mon égard. Vous m'accueillez avec

contrainte, vous me traitez avec froideur... J'en ai beaucoup souffert

sans vous le dire... Je n'ai pas une nature expansive. Vous ne

m'entendrez pas, comme certaines gens que j'envie, me répandre en

protestations chaleureuses... Je sais bien que j'y perds, que je dois

paraître glacé, et que je puis passer pour indifférent... Mais mes

sentiments, pour être, contenus, n'en sont pas moins vifs, et soyez

certaine que je suis de ceux dont le coeur ne change jamais...

Sa voix tremblait en parlant, et une flamme était montée à ses joues. Il

poursuivit:

--Lorsque j'ai obtenu de M. de Clairefont et de vous l'espoir que je

deviendrais votre mari, j'en ai été profondément heureux... Je vous

aimais, je vous connaissais bonne et tendre: je vous avais vue auprès de

votre père... Je savais que celui dont vous seriez la femme mériterait

qu'on l'enviât entre tous. Cependant, quand vous avez ajourné la

réalisation de notre projet, quelque chagrin que j'en dusse ressentir,

j'ai obéi à voire volonté. Il m'a semblé alors que je ne pouvais vous

prouver mieux mon amour que par ma patience et ma fidélité. Aujourd'hui,

je me demande si je n'ai pas fait un mauvais calcul. Peut-être

l'explosion d'un violent désespoir, les ardentes récriminations d'un

amour-propre blessé eussent-elles pu vous émouvoir davantage et vous

amener à céder... Je n'ai pas cru devoir fausser mon caractère, j'ai

souffert en silence, au risque de me faire juger peu épris, et j'ai

l'amer regret de penser que, peu à peu, j'ai laissé s'effacer et se

perdre vos bonnes dispositions pour moi...

--Non, ne le croyez pas, dit Mlle de Clairefont avec force. Ne

m'accusez pas plus d'oubli que je ne vous ai accusé de froideur... Les

circonstances seules, fatales, désolantes, ont tout fait...

Elle s'arrêta un instant, comme si elle hésitait à parler, puis, prenant

sa résolution, elle continua d'une voix étouffée:

--En un jour, la situation dans laquelle je me trouvais a été si

gravement changée, que je ne devais plus consentir à vous épouser. Vous

dire la vérité, c'eût été vous mettre dans l'obligation de passer outre,

ou de vous retirer d'une façon qui pouvait vous paraître humiliante. Par

délicatesse, je ne l'ai pas voulu... Nous avons joué tous les deux le

même rôle, nous avons eu une abnégation pareille, une dignité égale, et

nous en avons été bien mal récompensés l'un et l'autre, puisque je vois

que vous souffrez, et que je ne puis rien pour vous consoler.

--Quoi! rien? dit le jeune homme avec douleur. Mais qu'y a-t-il donc de

si grave, que ni vous ni moi ne puissions y remédier?...

Il fit un geste de désespoir.

--Ah! le vrai, le seul motif, c'est que vous ne m'aimez pas! Si votre

coeur m'appartenait, vous n'auriez pas tant consulté votre raison.

--J'ai pour vous une affection profonde, et qui sera inaltérable, dit

Antoinette.

--Une affection de soeur... Ce n'est pas celle que j'attendais de vous.

--Une affection qui me faisait vous tendre la main avec confiance et

joie.

--Mais qui n'a pas été la plus forte, cependant, et m'a sacrifié...

--À une affection plus ancienne, plus impérieuse, celle que j'ai pour

mon père.

--Eh! ne l'aimiez-vous pas assez déjà? s'écria le jeune homme avec

jalousie.

--La tendresse d'un enfant pour son père ne doit pas connaître de

limites, répondit la jeune fille avec exaltation. Mais, pour que vous

montriez tant d'insistance, il faut que vous n'ayez rien remarqué, rien

compris de ce qui se passe ici? Vous n'avez donc pas vu, depuis deux

ans, la ruine s'étendre plus profonde et plus irréparable chaque jour

dans notre maison? La lugubre comédie qui se joue depuis tant de mois,

sous les yeux de mon père, vous a donc échappé? À force de sacrifices,

nous avons fait face à tous les besoins. Mais, aujourd'hui, c'est fini.

Les derniers restes de notre fortune ne nous appartiennent pas: on peut

demain nous expulser d'ici... Nous nous y attendons, car celui qui nous

poursuit se montrera inflexible... Cet effondrement, mon père ne le

soupçonne pas encore. Il eût été inutile de lui montrer le résultat de

ses fautes, puisqu'il était incapable d'y remédier... C'est un vieil

enfant que nous avons gâté, exagérément peut-être, mais qui mourrait si

nous n'étions pas là pour le faire vivre dans une atmosphère de bonheur

factice... Vous le voyez, j'ai charge d'âme... Pouvais-je consentir à

vous faire partager ma servitude?

--C'est pourtant ce que j'aurais voulu, et ce que je veux encore. Vous

êtes pauvre, eh bien, je suis riche pour deux... J'aimerai votre père

autant que vous l'aimez vous-même... Il aura un fils de plus pour le

choyer et le servir... Avec ce que je possède, nous rétablirons ses

affaires, et nous relèverons votre fortune ébranlée.

--Jamais! s'écria Mlle de Clairefont. Ah! voilà ce que je craindrais

par-dessus tout! Vous ne connaissez pas l'égoïsme inconscient de

l'inventeur!... Convaincu de l'excellence de sa découverte, il n'hésite

pas à sacrifier tout à un avenir chimérique... Mon père a jeté de l'or

dans ses creusets, et qu'a-t-on retrouvé? Des cendres! Vous entraîner

avec nous? Je me le reprocherais comme un crime. Nous avons le droit de

nous faire tout le tort possible à nous-mêmes; mais permettre qu'un

étranger devienne victime de nos erreurs, cela, je n'y consentirai pas!

--En me repoussant, vous me faites bien plus de mal, vous le savez...

Mais si vous ne songez pas à moi, au moins songez un peu à vous...

Qu'allez-vous devenir?

Antoinette demeura un instant pensive. Elle parut réfléchir une fois

encore à la grave détermination qu'elle devait prendre. Libre de se

décider, elle avait entre les mains le sort de sa vie entière. D'un

côté, le célibat, et l'existence à jamais désenchantée. De l'autre, le

mariage, et toutes les promesses de l'avenir. Elle n'hésita pas, et,

montrant à M. de Croix-Mesnil un visage rayonnant d'une paisible

sérénité:

--Je vais devenir une vieille fille...

Et comme le jeune homme ouvrait la bouche pour supplier encore:

--Plus un mot, je vous en prie... Soyez généreux, n'augmentez pas mes

peines, en me découvrant plus complètement les vôtres. Je garderai de

vous le plus tendre souvenir... Mais vous, maintenant, votre devoir est

de m'oublier... Je vous rends votre parole... Partez demain et allez

tout dire à votre père... Il approuvera, j'en suis sûre, mes scrupules,

et vous encouragera à l'obéissance que je vous demande.

--Et qu'il m'est impossible de vous promettre... N'exigez pas de moi

plus que je ne puis raisonnablement faire... Avez-vous pu penser que je

consentirais à m'éloigner et à ne plus vous revoir?

--Je ne l'ai pas pensé, et j'ai même espéré que votre amitié me

dédommagerait de tout ce que je perds en renonçant à être votre femme.

--Je suis à vous tout entier, vous le savez bien. Je vous sais un gré

infini d'avoir été avec moi franche et loyale. Mais ne prenons l'un et

l'autre aucune résolution définitive. Réservons l'avenir... Qui sait si

la situation ne changera pas et si nous ne pourrons pas revenir à ces

projets qui m'étaient si chers?... Ne dites plus: jamais; dites:

actuellement. Laissez-moi un espoir, si faible qu'il soit... Je m'y

attacherai, et il m'aidera à supporter tout ce que votre résolution a de

douloureux pour moi.

Elle se leva sans répondre, et prenant le bras qu'il lui offrait,

lentement, elle revint vers la terrasse.

Le soir descendait, et une buée légère s'étendait sur la vallée. La fête

était alors dans toute son animation, et les accords violents d'une

musique de saltimbanques, dominant les rumeurs de la foule, montaient

jusqu'à la colline. Des détonations éclataient d'instants en instants,

et la lueur des coups de feu rayait le ciel assombri. La cloche de la

loterie en plein vent tintait à coups pressés, appelant les curieux. Et

une poussière blanche s'élevait par tourbillons du côté du champ de

foire, sous le passage désordonné des bestiaux qu'on emmenait.

--Tous ces gens-là s'amusent, dit Mlle de Clairefont, en montrant à

son compagnon le faubourg de La Neuville, noir de monde...

--En tout cas ils en ont l'air...

--Il faut que nous fassions comme eux, car nul ne doit se douter que

nous sommes tristes.

Le marquis venait à leur rencontre, avec la tante Isabelle.

--Eh bien! mes enfants, dit le vieillard, n'y aura-t-il plus de

difficultés et êtes-vous tombés d'accord?

--Oui, mon père, répondit Antoinette d'une voix tranquille. Tout est

arrangé. Ne gardez aucun souci.

Elle adressa à M. de Croix-Mesnil un tendre sourire, et, lui serrant la

main, elle s'efforça de lui faire partager sa vaillance et sa

résignation.

La Grande Marnière · 第 13 / 22 题