Chopin voulait toujours Nohant, et ne supportait jamais Nohant. Il

était l'homme du monde par excellence, non pas du monde trop officiel

et trop nombreux, mais du monde intime, des salons de vingt personnes,

de l'heure où la foule s'en va et où les habitués se pressent autour

de l'artiste pour lui arracher par d'aimables importunités le plus pur

de son inspiration. C'est alors seulement qu'il donnait tout son génie

et tout son talent. C'est alors aussi qu'après avoir plongé son

auditoire dans un recueillement profond ou dans une tristesse

douloureuse, car sa musique vous mettait parfois dans l'âme des

découragements atroces, surtout quand il improvisait; tout à coup,

comme pour enlever l'impression et le souvenir de sa douleur aux

autres et à lui-même, il se tournait vers une glace, à la dérobée,

arrangeait ses cheveux et sa cravate, et se montrait subitement

transformé en Anglais flegmatique, en vieillard impertinent, en

Anglaise sentimentale et ridicule, en juif sordide. C'était toujours

des types tristes, quelque comiques qu'ils fussent, mais parfaitement

compris et si délicatement traduits qu'on ne pouvait se lasser de les

admirer.

Toutes ces choses sublimes, charmantes ou bizarres qu'il savait tirer

de lui-même faisaient de lui l'âme des sociétés choisies, et on se

l'arrachait bien littéralement, son noble caractère, son

désintéressement, sa fierté, son orgueil bien entendu, ennemi de toute

vanité de mauvais goût et de toute insolente réclame, la sûreté de son

commerce et les exquises délicatesses de son savoir-vivre faisant de

lui un ami aussi sérieux qu'agréable.

Arracher Chopin à tant de gâteries, l'associer à une vie simple,

uniforme et constamment studieuse, lui qui avait été élevé sur les

genoux des princesses, c'était le priver de ce qui le faisait vivre,

d'une vie factice il est vrai, car, ainsi qu'une femme fardée, il

déposait le soir, en rentrant chez lui, sa verve et sa puissance, pour

donner la nuit à la fièvre et à l'insomnie; mais d'une vie qui eût été

plus courte et plus animée que celle de la retraite, et de l'intimité

restreinte au cercle uniforme d'une seule famille. A Paris, il en

traversait plusieurs chaque jour, ou il en choisissait au moins chaque

soir une différente pour milieu. Il avait ainsi tour à tour vingt ou

trente salons à enivrer ou à charmer de sa présence.

Chopin n'était pas né exclusif dans ses affections; il ne l'était que

par rapport à celles qu'il exigeait; son âme, impressionnable à toute

beauté, à toute grâce, à tout sourire, se livrait avec une facilité et

une spontanéité inouïes. Il est vrai qu'elle se reprenait de même, un

mot maladroit, un sourire équivoque le désenchantant avec excès. Il

aimait passionnément trois femmes dans la même soirée de fête, et s'en

allait tout seul, ne songeant à aucune d'elles, les laissant toutes

trois convaincues de l'avoir exclusivement charmé.

Il était de même en amitié, s'enthousiasmant à première vue, se

dégoûtant, se reprenant sans cesse, vivant d'engouements pleins de

charmes pour ceux qui en étaient l'objet, et de mécontentements

secrets qui empoisonnaient ses plus chères affections.

Un trait qu'il m'a raconté lui-même prouve combien peu il mesurait ce

qu'il accordait de son cœur à ce qu'il exigeait de celui des autres.

Il s'était vivement épris de la petite-fille d'un maître célèbre; il

songea à la demander en mariage, dans le même temps où il poursuivait

la pensée d'un autre mariage d'amour en Pologne, sa loyauté n'étant

engagée nulle part, mais son âme mobile flottant d'une passion à

l'autre. La jeune Parisienne lui faisait bon accueil, et tout allait

au mieux, lorsqu'un jour qu'il entrait chez elle avec un autre

musicien plus célèbre à Paris qu'il ne l'était encore, elle s'avisa

de présenter une chaise à ce dernier avant de songer à faire asseoir

Chopin. Il ne la revit jamais et l'oublia tout de suite.

Ce n'est pas que son âme fût impuissante ou froide. Loin de là, elle

était ardente et dévouée, mais non pas exclusivement et

continuellement envers telle ou telle personne. Elle se livrait

alternativement à cinq ou six affections qui se combattaient en lui et

dont une primait tour à tour toutes les autres.

Il n'était certainement pas fait pour vivre longtemps en ce monde, ce

type extrême de l'artiste. Il y était dévoré par un rêve d'idéal que

ne combattait aucune tolérance de philosophie ou de miséricorde à

l'usage de ce monde. Il ne voulait jamais transiger avec la nature

humaine. Il n'acceptait rien de la réalité. C'était là son vice et sa

vertu, sa grandeur et sa misère. Implacable envers la moindre tache,

il avait un enthousiasme immense pour la moindre lumière, son

imagination exaltée faisant tous les frais possibles pour y voir un

soleil.

Il était donc à la fois doux et cruel d'être l'objet de sa préférence,

car il vous tenait compte avec usure de la moindre clarté, et vous

accablait de son désenchantement au passage de la plus petite ombre.

On a prétendu que, dans un de mes romans, j'avais peint son caractère

avec une grande exactitude d'analyse. On s'est trompé, parce que l'on

a cru reconnaître quelques-uns de ses traits, et, procédant par ce

système, trop commode pour être sûr, Liszt lui-même, dans une _Vie de

Chopin_, un peu exubérante de style, mais remplie cependant de

très-bonnes choses et de très-belles pages, s'est fourvoyé de bonne

foi.

J'ai tracé, dans le _Prince Karol_, le caractère d'un homme déterminé

dans sa nature, exclusif dans ses sentiments, exclusif dans ses

exigences.

Tel n'était pas Chopin. La nature ne dessine pas comme l'art, quelque

réaliste qu'il se fasse. Elle a des caprices, des inconséquences, non

pas réelles probablement, mais très-mystérieuses. L'art ne rectifie

ces inconséquences que parce qu'il est trop borné pour les rendre.

Chopin était un résumé de ces inconséquences magnifiques que Dieu seul

peut se permettre de créer et qui ont leur logique particulière. Il

était modeste par principe et doux par habitude, mais il était

impérieux par instinct et plein d'un orgueil légitime qui s'ignorait

lui-même. De là des souffrances qu'il ne raisonnait pas et qui ne se

fixaient pas sur un objet déterminé.

D'ailleurs le prince Karol n'est pas artiste. C'est un rêveur, et rien

de plus: n'ayant pas de génie, il n'a pas les droits du génie. C'est

donc un personnage plus vrai qu'aimable, et c'est si peu le portrait

d'un grand artiste, que Chopin, en lisant le manuscrit chaque jour sur

mon bureau, n'avait pas eu la moindre velléité de s'y tromper, lui,

si soupçonneux pourtant!

Et cependant plus tard, par réaction, il se l'imagina, m'a-t-on dit.

Des ennemis (j'en avais auprès de lui qui se disaient ses amis, comme

si aigrir un cœur souffrant n'était pas un meurtre), des ennemis lui

firent croire que ce roman était une révélation de son caractère. Sans

doute, en ce moment-là, sa mémoire était affaiblie: il avait oublié le

livre, que ne l'a-t-il relu!

Cette histoire était si peu la nôtre! Elle en était tout l'inverse. Il

n'y avait entre nous ni les mêmes enivrements, ni les mêmes

souffrances. Notre histoire, à nous, n'avait rien d'un roman, le fond

en était trop simple et trop sérieux pour que nous eussions jamais eu

l'occasion d'une querelle l'un contre l'autre, à propos l'un de

l'autre. J'acceptais toute la vie de Chopin telle qu'elle se

continuait en dehors de la mienne. N'ayant ni ses goûts, ni ses idées

en dehors de l'art, ni ses principes politiques, ni son appréciation

des choses de fait, je n'entreprenais aucune modification de son être.

Je respectais son individualité, comme je respectais celle de

Delacroix et de mes autres amis engagés dans un chemin différent du

mien.

D'un autre côté, Chopin m'accordait, et je peux dire m'honorait d'un

genre d'amitié qui faisait exception dans sa vie. Il était toujours le

même pour moi. Il avait sans doute peu d'illusions sur mon compte,

puisqu'il ne me faisait jamais redescendre dans son estime. C'est ce

qui fit durer longtemps notre bonne harmonie.

Étranger à mes études, à mes recherches et, par suite, à mes

convictions, enfermé qu'il était dans le dogme catholique, il disait

de moi, comme la mère Alicia dans les derniers jours de sa vie[32]:

«_Bah! bah! je suis bien sûre qu'elle aime Dieu!_»

[32] Cette âme bien-aimée est retournée à Dieu le 20 janvier

1855.

Nous ne nous sommes donc jamais adressé un reproche mutuel, sinon une

seule fois qui fut, hélas! la première et la dernière. Une affection

si élevée devait se briser, et non s'user dans des combats indignes

d'elle.

Mais si Chopin était avec moi le dévouement, la prévenance, la grâce,

l'obligeance et la déférence en personne, il n'avait pas, pour cela,

abjuré les aspérités de son caractère envers ceux qui m'entouraient.

Avec eux, l'inégalité de son âme, tour à tour généreuse et fantasque,

se donnait carrière, passant toujours de l'engouement à l'aversion, et

réciproquement. Rien ne paraissait, rien n'a jamais paru de sa vie

intérieure dont ses chefs-d'œuvre d'art étaient l'expression

mystérieuse et vague, mais dont ses lèvres ne trahissaient jamais la

souffrance. Du moins telle fut sa réserve pendant sept ans, que moi

seule pus les deviner, les adoucir et en retarder l'explosion.

Pourquoi une combinaison d'événements en dehors de nous ne nous

éloigna-t-elle pas l'un de l'autre avant la huitième année!

Mon attachement n'avait pu faire ce miracle de le rendre un peu calme

et heureux que parce que Dieu y avait consenti en lui conservant un

peu de santé. Cependant il déclinait visiblement, et je ne savais plus

quels remèdes employer pour combattre l'irritation croissante des

nerfs. La mort de son ami le docteur Mathuzinski et ensuite celle de

son propre père lui portèrent deux coups terribles. Le dogme

catholique jette sur la mort des terreurs atroces. Chopin, au lieu de

rêver pour ces âmes pures un meilleur monde, n'eut que des visions

effrayantes, et je fus obligée de passer bien des nuits dans une

chambre voisine de la sienne, toujours prête à me lever cent fois de

mon travail pour chasser les spectres de son sommeil et de son

insomnie. L'idée de sa propre mort lui apparaissait escortée de toutes

les imaginations superstitieuses de la poésie slave. Polonais, il

vivait dans le cauchemar des légendes. Les fantômes l'appelaient,

l'enlaçaient, et, au lieu de voir son père et son ami lui sourire dans

le rayon de la foi, il repoussait leurs faces décharnées de la sienne

et se débattait sous l'étreinte de leurs mains glacées.

Nohant lui était devenu antipathique. Son retour, au printemps,

l'enivrait encore quelques instants. Mais dès qu'il se mettait au

travail, tout s'assombrissait autour de lui. Sa création était

spontanée, miraculeuse. Il la trouvait sans la chercher, sans la

prévoir. Elle venait sur son piano soudaine, complète, sublime; ou

elle se chantait dans sa tête pendant une promenade, et il avait hâte

de se la faire entendre à lui-même en la jetant sur l'instrument. Mais

alors commençait le labour le plus navrant auquel j'aie jamais

assisté. C'était une suite d'efforts, d'irrésolutions et d'impatiences

pour ressaisir certains détails du thème de son audition: ce qu'il

avait conçu tout d'une pièce, il l'analysait trop en voulant l'écrire,

et son regret de ne pas le retrouver net, selon lui, le jetait dans

une sorte de désespoir. Il s'enfermait dans sa chambre des journées

entières, pleurant, marchant, brisant ses plumes, répétant et

changeant cent fois une mesure, l'écrivant et l'effaçant autant de

fois, et recommençant le lendemain avec une persévérance minutieuse et

désespérée. Il passait six semaines sur une page pour en revenir à

l'écrire telle qu'il l'avait tracée du premier jet.

J'avais eu longtemps l'influence de le faire consentir à se fier à ce

premier jet de l'inspiration. Mais quand il n'était plus disposé à me

croire, il me reprochait doucement de l'avoir gâté et de n'être pas

assez sévère pour lui. J'essayais de le distraire, de le promener.

Quelquefois emmenant toute ma couvée dans un char à bancs de

campagne, je l'arrachais malgré lui à cette agonie, je le menais aux

bords de la Creuse, et, pendant deux ou trois jours, perdus au soleil

et à la pluie dans des chemins affreux, nous arrivions, riants et

affamés, à quelque site magnifique où il semblait renaître. Ces

fatigues le brisaient le premier jour, mais il dormait! Le dernier

jour, il était tout ranimé, tout rajeuni, en revenant à Nohant, et il

trouvait la solution de son travail sans trop d'efforts; mais il

n'était pas toujours possible de le déterminer à quitter ce piano qui

était bien plus souvent son tourment que sa joie, et peu à peu il

témoigna de l'humeur quand je le dérangeais. Je n'osais pas insister.

Chopin fâché était effrayant, et comme, avec moi, il se contenait

toujours, il semblait près de suffoquer et de mourir.

Ma vie, toujours active et rieuse à la surface, était devenue

intérieurement plus douloureuse que jamais. Je me désespérais de ne

pouvoir donner aux autres ce bonheur auquel j'avais renoncé pour mon

compte: car j'avais plus d'un sujet de profond chagrin contre lequel

je m'efforçais de réagir. L'amitié de Chopin n'avait jamais été un

refuge pour moi dans la tristesse. Il avait bien assez de ses propres

maux à supporter. Les miens l'eussent écrasé, aussi ne les

connaissait-il que vaguement et ne les comprenait-il pas du tout. Il

eût apprécié toutes choses à un point de vue très-différent du mien.

Ma véritable force me venait de mon fils, qui était en âge de partager

avec moi les intérêts les plus sérieux de la vie et qui me soutenait

par son égalité d'âme, sa raison précoce et son inaltérable

enjouement. Nous n'avons pas, lui et moi, les mêmes idées sur toutes

choses, mais nous avons ensemble de grandes ressemblances

d'organisation, beaucoup des mêmes goûts et des mêmes besoins; en

outre, un lien d'affection naturelle si étroit qu'un désaccord

quelconque entre nous ne peut durer un jour et ne peut tenir à un

moment d'explication tête-à-tête. Si nous n'habitons pas le même

enclos d'idées et de sentiments, il y a, du moins, une grande porte

toujours ouverte au mur mitoyen, celle d'une affection immense et

d'une confiance absolue.

A la suite des dernières rechutes du malade, son esprit s'était

assombri extrêmement, et Maurice, qui l'avait tendrement aimé

jusque-là, fut blessé tout-à-coup par lui d'une manière imprévue pour

un sujet futile. Ils s'embrassèrent un moment après, mais le grain de

sable était tombé dans le lac tranquille, et peu à peu les cailloux y

tombèrent un à un. Chopin fut irrité souvent sans aucun motif et

quelquefois irrité injustement contre de bonnes intentions. Je vis le

mal s'aggraver et s'étendre à mes autres enfants, rarement à Solange,

que Chopin préférait, par la raison qu'elle seule ne l'avait pas

gâté, mais à Augustine avec une amertume effrayante, et à Lambert

même, qui n'a jamais pu deviner pourquoi. Augustine, la plus douce, la

plus inoffensive de nous tous à coup sûr, en était consternée. Il

avait été d'abord si bon pour elle! Tout cela fut supporté; mais

enfin, un jour, Maurice, lassé de coups d'épingle, parla de quitter la

partie. Cela ne pouvait pas et ne devait pas être. Chopin ne supporta

pas mon intervention légitime et nécessaire. Il baissa la tête et

prononça que je ne l'aimais plus.

Quel blasphème après ces huit années de dévouement maternel! Mais le

pauvre cœur froissé n'avait pas conscience de son délire. Je pensais

que quelques mois passés dans l'éloignement et le silence guériraient

cette plaie et rendraient l'amitié calme, la mémoire équitable. Mais

la révolution de février arriva et Paris devint momentanément odieux à

cet esprit incapable de se plier à un ébranlement quelconque dans les

formes sociales. Libre de retourner en Pologne, où certain d'y être

toléré, il avait préféré languir dix ans loin de sa famille qu'il

adorait, à la douleur de voir son pays transformé et dénaturé. Il

avait fui la tyrannie, comme maintenant il fuyait la liberté!

Je le revis un instant en mars 1848. Je serrai sa main tremblante et

glacée. Je voulus lui parler, il s'échappa. C'était à mon tour de dire

qu'il ne m'aimait plus. Je lui épargnai cette souffrance et je remis

tout aux mains de la Providence et de l'avenir.

Je ne devais plus le revoir. Il y avait de mauvais cœurs entre nous.

Il y en eut de bons aussi, qui ne surent pas s'y prendre. Il y en eut

de frivoles qui aimèrent mieux ne pas se mêler d'affaires délicates;

Gutmann n'était pas là[33].

[33] Gutmann, son plus parfait élève, aujourd'hui un véritable

maître lui-même, un noble cœur toujours. Il fut forcé de

s'absenter durant la dernière maladie de Chopin, et ne revint que

pour recevoir son dernier soupir.

On m'a dit qu'il m'avait appelée, regrettée, aimée filialement jusqu'à

la fin. On a cru devoir me le cacher jusque-là. On a cru devoir lui

cacher aussi que j'étais prête à courir vers lui. On a bien fait si

cette émotion de me revoir eût dû abréger sa vie d'un jour ou

seulement d'une heure. Je ne suis pas de ceux qui croient que les

choses se résolvent en ce monde. Elles ne font peut-être qu'y

commencer, et, à coup sûr, elles n'y finissent point. Cette vie

d'ici-bas est un voile que la souffrance et la maladie rendent plus

épais à certaines âmes, qui ne se soulève que par moments pour les

organisations les plus solides, et que la mort déchire pour tous.

Garde-malade, puisque telle fut ma mission pendant une notable portion

de ma vie, j'ai dû accepter sans trop d'étonnement et surtout sans

dépit les transports et les accablements de l'âme aux prises avec la

fièvre. J'ai appris au chevet des malades à respecter ce qui est

véritablement leur volonté saine et libre, et à pardonner ce qui est

le trouble et le délire de leur fatalité.

J'ai été payée de mes années de veille, d'angoisse et d'absorption par

des années de tendresse, de confiance et de gratitude qu'une heure

d'injustice ou d'égarement n'a point annulées devant Dieu. Dieu n'a

pas puni, Dieu n'a pas seulement aperçu cette heure mauvaise dont je

ne veux pas me rappeler la souffrance. Je l'ai supportée, non pas avec

un froid stoïcisme, mais avec des larmes de douleur et d'enthousiasme,

dans le secret de ma prière. Et c'est parce que j'ai dit aux absents,

dans la vie ou dans la mort: «Soyez bénis!» que j'espère trouver dans

le cœur de ceux qui me fermeront les yeux la même bénédiction à ma

dernière heure.

Vers l'époque où je perdis Chopin, je perdis aussi mon frère plus

tristement encore: sa raison s'était éteinte depuis quelque temps

déjà, l'ivresse avait ravagé et détruit cette belle organisation et la

faisait flotter désormais entre l'idiotisme et la folie. Il avait

passé ses dernières années à se brouiller et à se réconcilier tour à

tour avec moi, avec mes enfants, avec sa propre famille et tous ses

amis. Tant qu'il continua à venir me voir, je prolongeai sa vie en

mettant à son insu de l'eau dans le vin qu'on lui servait. Il avait

le goût si blasé qu'il ne s'en apercevait pas, et s'il suppléait à la

qualité par la quantité, du moins son ivresse était moins lourde ou

moins irritée. Mais je ne faisais que retarder l'instant fatal où, la

nature n'ayant plus la force de réagir, il ne pourrait plus, même à

jeun, retrouver sa lucidité. Il passa ses derniers mois à me bouder et

à m'écrire des lettres inimaginables. La révolution de février, qu'il

ne pouvait plus comprendre, à quelque point de vue qu'il se plaçât,

avait porté un dernier coup à ses facultés chancelantes. D'abord

républicain passionné, il fit comme tant d'autres qui n'avaient pas,

comme lui, des accès d'aliénation pour excuse; il en eut peur, et il

se mit à rêver que le peuple en voulait à sa vie. Le peuple! le peuple

dont il sortait comme moi par sa mère, et avec lequel il vivait au

cabaret plus qu'il n'était besoin pour fraterniser avec lui, devint

son épouvantail, et il m'écrivit qu'il savait de _source certaine que

mes amis politiques voulaient l'assassiner_. Pauvre frère! cette

hallucination passée, il en eut d'autres qui se succédèrent sans

interruption jusqu'à ce que l'imagination déréglée s'éteignit à son

tour, et fit place à la stupeur d'une agonie qui n'avait plus

conscience d'elle-même. Son gendre lui survécut de peu d'années. Sa

fille, mère de trois beaux enfants, encore jeune et jolie, vit près de

moi à la Châtre. C'est une âme douce et courageuse qui a déjà bien

souffert et qui ne faillira pas à ses devoirs. Ma belle-sœur Émilie

vit encore plus près de moi, à la campagne. Longtemps victime des

égarements d'un être aimé, elle se repose de ses longues fatigues.

C'est une amie sévère et parfaite, une âme droite et un esprit nourri

de bonnes lectures.

Ma bonne Ursule est toujours là aussi dans cette petite ville où j'ai

cultivé si longtemps tant de douces et durables affections. Mais,

hélas! la mort ou l'exil ont fauché autour de nous! Duteil, Planet et

Néraud ne sont plus. Fleury a été expulsé comme tant d'autres pour

cause d'opinions, bien qu'il n'eût pas même été en situation d'agir

contre le gouvernement actuel. Je ne parle pas de tous mes amis de

Paris et du reste de la France. On a fait jusqu'à un certain point la

solitude autour de moi, et ceux qui ont échappé, par hasard ou par

miracle, à ce système de proscriptions décrétées souvent par la

réaction passionnée et les rancunes personnelles des provinces, vivent

comme moi de regrets et d'aspirations.

Pour asseoir, en terminant ce récit, la situation de ceux de mes amis

d'enfance qui y ont figuré, je dirai que la famille Duvernet habite

toujours la charmante campagne où dès mon enfance je l'ai vue. Mon

excellente maman madame Decerfz est aussi à la Châtre pleurant ses

enfants exilés. Rollinat est toujours à Châteauroux, accourant chez

nous dès qu'il a un jour de loisir.

Il est assez naturel qu'après avoir vécu un demi-siècle on se voie

privé d'une partie de ceux avec qui on a vécu par le cœur; mais nous

traversons un temps où de violentes secousses morales ont sévi contre

tous et mis en deuil toutes les familles. Depuis quelques années

surtout, les révolutions qui entraînent d'affreux jours de guerre

civile, qui ébranlent les intérêts et irritent les passions, qui

semblent appeler fatalement les grandes maladies endémiques après les

crises de colère et de douleur, après les proscriptions des uns, les

larmes ou la terreur des autres; les révolutions qui rendent les

grandes guerres imminentes, et qui, en se succédant, détruisent l'âme

de ceux-ci et moissonnent la vie de ceux-là, ont mis la moitié de la

France en deuil de l'autre.

Pour ma part, ce n'est plus par douze, c'est par cent que je compte

les pertes amères que j'ai faites dans ces dernières années. Mon cœur

est un cimetière, et si je ne me sens pas entraînée dans la tombe qui

a englouti la moitié de ma vie, par une sorte de vertige contagieux,

c'est parce que l'autre vie se peuple pour moi de tant d'êtres aimés

qu'elle se confond parfois avec ma vie présente jusqu'à me faire

illusion. Cette illusion n'est pas sans un certain charme austère, et

ma pensée s'entretient désormais aussi souvent avec les morts qu'avec

les vivants.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 33 / 34 段