songeai sérieusement. En me renfermant à la campagne toute l'année,
j'espérais vivre de Nohant, et vivre fort satisfaite en consacrant ce
que je pouvais avoir de lumière dans l'âme à instruire mes enfants;
mais je m'aperçus bien vite que le professorat ne me convenait pas du
tout, ou, pour mieux dire, que je ne convenais pas du tout à la tâche
toute spéciale du professorat. Dieu ne m'a pas donné la parole; je ne
m'exprimais pas d'une manière assez précise et assez nette, outre que
la voix me manquait au bout d'un quart d'heure. D'ailleurs, je n'avais
pas assez de patience avec mes enfants, j'aurais mieux enseigné ceux
des autres. Il ne faut peut-être pas s'intéresser passionnément à ses
élèves. Je m'épuisais en efforts de volonté, et je trouvais souvent
dans la leur une résistance qui me désespérait. Une jeune mère n'a pas
assez d'expérience des langueurs et des préoccupations de l'enfance.
Je me rappelais les miennes cependant; mais, me rappelant aussi que si
on ne les avait pas vaincues malgré moi, je serais restée inerte ou
devenue folle, je me tuais à lasser la résistance, ne sachant pas la
briser.
Plus tard j'ai appris à lire à ma petite-fille, et j'ai eu de la
patience, quoique je l'aimasse passionnément aussi; mais j'avais
beaucoup d'années de plus!
Dans l'irrésolution où je fus quelque temps relativement à
l'arrangement de ma vie, en vue du mieux possible pour ces chers
enfants, une question sérieuse fut débattue dans ma conscience. Je me
demandai si je devais accepter l'idée que Chopin s'était faite de
fixer son existence auprès de la mienne. Je n'eusse pas hésité à dire
non si j'eusse pu savoir alors combien peu de temps la vie retirée et
la solennité de la campagne convenaient à sa santé morale et physique.
J'attribuais encore son désespoir et son horreur de Majorque à
l'exaltation de la fièvre et à l'_excès de caractère_ de cette
résidence. Nohant offrait des conditions plus douces, une retraite
moins austère, un entourage sympathique et des ressources en cas de
maladie. Papet était pour lui un médecin éclairé et affectueux.
Fleury, Duteil, Duvernet et leurs familles, Planet, Rollinat surtout,
lui furent chers à première vue. Tous l'aimèrent aussi et se sentirent
disposés à le gâter avec moi.
Mon frère était revenu habiter le Berry. Il était fixé dans la terre
de Montgivray, dont sa femme avait hérité, à une demi-lieue de nous.
Mon pauvre Hippolyte s'était si étrangement et si follement conduit
envers moi que le bouder un peu n'eût pas été trop sévère; mais je ne
pouvais bouder sa femme, qui avait toujours été parfaite pour moi, et
sa fille, que je chérissais comme si elle eût été mienne, l'ayant
élevée en partie avec les mêmes soins que j'avais eus pour Maurice.
D'ailleurs mon frère, quand il reconnaissait ses torts, s'accusait si
entièrement, si drôlement, si énergiquement, disant mille naïvetés
spirituelles tout en jurant et pleurant avec effusion, que mon
ressentiment était tombé au bout d'une heure. D'un autre que lui, le
passé eût été inexcusable, et avec lui l'avenir ne devait pas tarder à
redevenir intolérable; mais qu'y faire? C'était lui! C'était le
compagnon de mes premières années; c'était le bâtard né heureux,
c'est-à-dire l'enfant gâté de chez nous. Hippolyte eût eu bien
mauvaise grâce à se poser en _Antony_. Antony est vrai relativement
aux préjugés de certaines familles; d'ailleurs ce qui est beau est
toujours assez vrai; mais on pourrait bien faire la contre-partie
d'_Antony_, et l'auteur de ce poëme tragique pourrait la faire
lui-même aussi vraie et aussi belle. Dans certains milieux, l'enfant
de l'amour inspire un tel intérêt qu'il arrive à être, sinon le roi de
la famille, du moins le membre le plus entreprenant et le plus
indépendant de la famille, celui qui ose tout et à qui l'on passe
tout, parce que les entrailles ont besoin de le dédommager de
l'abandon de la société. Par le fait, n'étant rien officiellement, et
ne pouvant prétendre à rien légalement dans mon intérieur, Hippolyte y
avait toujours fait dominer son caractère turbulent, son bon cœur et
sa mauvaise tête. Il m'en avait chassée, par la seule raison que je ne
voulais pas l'en chasser; il avait aigri et prolongé la lutte qui m'y
ramenait, et il y rentrait lui-même, pardonné et embrassé pour
quelques larmes qu'il versait au seuil de la maison paternelle. Ce
n'était que la reprise d'une nouvelle série de repentirs de sa part et
d'absolutions de la mienne.
Son entrain, sa gaîté intarissable, l'originalité de ses saillies, ses
effusions enthousiastes et naïves pour le génie de Chopin, sa
déférence constamment respectueuse envers lui seul, même dans
l'inévitable et terrible _après-boire_, trouvèrent grâce auprès de
l'artiste éminemment aristocratique. Tout alla donc fort bien au
commencement, et j'admis éventuellement l'idée que Chopin pourrait se
reposer et refaire sa santé parmi nous pendant quelques étés, son
travail devant nécessairement le rappeler l'hiver à Paris.
Cependant la perspective de cette sorte d'alliance de famille avec un
ami nouveau dans ma vie me donna à réfléchir. Je fus effrayée de la
tâche que j'allais accepter et que j'avais crue devoir se borner au
voyage en Espagne. Si Maurice venait à retomber dans l'état de
langueur qui m'avait absorbée, adieu à la fatigue des leçons, il est
vrai, mais adieu aussi aux joies de mon travail; et quelles heures de
ma vie sereines et vivifiantes pourrais-je consacrer à un second
malade, beaucoup plus difficile à soigner et à consoler que Maurice?
Une sorte d'effroi s'empara donc de mon cœur en présence d'un devoir
nouveau à contracter. Je n'étais pas illusionnée par une passion.
J'avais pour l'artiste une sorte d'adoration maternelle très-vive,
très-vraie, mais qui ne pouvait pas un instant lutter contre l'amour
des entrailles, le seul sentiment chaste qui puisse être passionné.
J'étais encore assez jeune pour avoir peut-être à lutter contre
l'amour, contre la passion proprement dite. Cette éventualité de mon
âge, de ma situation et de la destinée des femmes artistes, surtout
quand elles ont horreur des distractions passagères, m'effrayait
beaucoup, et, résolue à ne jamais subir d'influence qui pût me
distraire de mes enfants, je voyais un danger moindre, mais encore
possible, même dans la tendre amitié que m'inspirait Chopin.
Eh bien, après réflexion, ce danger disparut à mes yeux et prit même
un caractère opposé, celui d'un préservatif contre des émotions que
je ne voulais plus connaître. Un devoir de plus dans ma vie, déjà si
remplie et si accablée de fatigue, me parut une chance de plus pour
l'austérité vers laquelle je me sentais attirée avec une sorte
d'enthousiasme religieux.
Si j'eusse donné suite à mon projet de m'enfermer à Nohant toute
l'année, de renoncer aux arts et de me faire l'institutrice de mes
enfants, Chopin eût été sauvé du danger qui le menaçait, lui, à mon
insu: celui de s'attacher à moi d'une manière trop absolue. Il ne
m'aimait pas encore au point de ne pouvoir s'en distraire, son
affection n'était pas encore exclusive. Il m'entretenait d'un amour
romanesque qu'il avait eu en Pologne, de doux entraînements qu'il
avait subis ensuite à Paris et qu'il y pouvait retrouver, et surtout
de sa mère, qui était la seule passion de sa vie, et loin de laquelle
pourtant il s'était habitué à vivre. Forcé de me quitter pour sa
profession, qui était son honneur même, puisqu'il ne vivait que de son
travail, six mois de Paris l'eussent rendu, après quelques jours de
malaise et de larmes, à ses habitudes d'élégance, de succès exquis et
de coquetterie intellectuelle. Je n'en pouvais pas douter, je n'en
doutais pas.
Mais la destinée nous poussait dans les liens d'une longue
association, et nous y arrivâmes tous deux sans nous en apercevoir.
Forcée d'échouer dans mon entreprise de professorat, je pris le parti
de le remettre en meilleures mains et de faire, dans ce but, un
établissement annuel à Paris. Je louai, rue Pigale, un appartement
composé de deux pavillons au fond d'un jardin. Chopin s'installa rue
Tronchet; mais son logement fut humide et froid. Il recommença à
tousser sérieusement, et je me vis forcée de donner ma démission de
garde-malade; ou de passer ma vie en allées et venues impossibles.
Lui, pour me les épargner, venait chaque jour me dire avec une figure
décomposée et une voix éteinte qu'il se portait à merveille. Il
demandait à dîner avec nous, et il s'en allait le soir, grelottant
dans son fiacre. Voyant combien il s'affectait du dérangement de notre
vie de famille, je lui offris de lui louer un des pavillons dont je
pouvais lui céder une partie. Il accepta avec joie. Il eut là son
appartement, y reçut ses amis et y donna ses leçons sans me gêner.
Maurice avait l'appartement au-dessus du sien; j'occupais l'autre
pavillon avec ma fille. Le jardin était joli et assez vaste pour
permettre de grands jeux et de belles gaîtés. Nous avions des
professeurs des deux sexes qui faisaient de leur mieux. Je voyais le
moins de monde possible, m'en tenant toujours à mes amis. Ma jeune et
charmante parente Augustine, Oscar, le fils de ma sœur, dont je
m'étais chargée et que j'avais mis en pension, les deux beaux enfants
de madame d'Oribeau, qui était venue se fixer à Paris dans le même
but que moi, c'était là un jeune monde bien-aimé qui se réunissait de
temps en temps à mes enfants, mettant, à ma grande satisfaction, la
maison sens dessus dessous.
Nous passâmes ainsi près d'un an, à tâter ce mode d'éducation à
domicile. Maurice s'en trouva assez bien. Il ne mordit jamais plus que
mon père ne l'avait fait aux études classiques; mais il prit avec M.
Eugène Pelletan, M. Loyson et M. Zirardini le goût de lire et de
comprendre, et il fût bientôt en état de s'instruire lui-même et de
découvrir tout seul les horizons vers lesquels sa nature d'esprit le
poussait. Il put aussi commencer à recevoir des notions de dessin,
qu'il n'avait reçues jusque-là que de son instinct.
Il en fut autrement de ma fille. Malgré l'excellent enseignement qui
lui fut donné chez moi par mademoiselle Suez, une Genevoise de grand
savoir et d'une admirable douceur, son esprit impatient ne pouvait se
fixer à rien, et cela était désespérant, car l'intelligence, la
mémoire et la compréhension étaient magnifiques chez elle. Il fallut
en revenir à l'éducation en commun, qui la stimulait davantage, et à
la vie de pension, qui, restreignant les sujets de distraction, les
rend plus faciles à vaincre. Elle ne se plut pourtant pas dans la
première pension où je la mis. Je l'en retirai aussitôt pour la
conduire à Chaillot, chez madame Bascans, où elle convint qu'elle
était réellement mieux que chez moi. Installée dans une maison
charmante et dans un lieu magnifique, objet des plus doux soins et
favorisée des leçons particulières de M. Bascans, un homme de vrai
mérite, elle daigna enfin s'apercevoir que la culture de
l'intelligence pouvait bien être autre chose qu'une vexation gratuite.
Car tel était le thème de cette raisonneuse; elle avait prétendu
jusque-là qu'on avait _inventé_ les connaissances humaines dans
l'unique but de contrarier les petites filles.
Ce parti de me séparer d'elle de nouveau étant pris (avec plus
d'effort et de regret que je ne voulus lui en montrer), je vécus
alternativement à Nohant l'été, et à Paris l'hiver, sans me séparer de
Maurice, qui savait s'occuper partout et toujours. Chopin venait
passer trois ou quatre mois chaque année à Nohant. J'y prolongeais mon
séjour assez avant dans l'hiver, et je retrouvais à Paris mon _malade
ordinaire_, c'est ainsi qu'il s'intitulait, désirant mon retour, mais
ne regrettant pas la campagne, qu'il n'aimait pas au delà d'une
quinzaine, et qu'il ne supportait davantage que par attachement pour
moi. Nous avions quitté les pavillons de la rue Pigale, qui lui
déplaisaient, pour nous établir au square d'Orléans, où la bonne et
active Marliani nous avait arrangé une vie de famille. Elle occupait
un bel appartement entre les deux nôtres. Nous n'avions qu'une grande
cour, plantée et sablée, toujours propre, à traverser pour nous
réunir, tantôt chez elle, tantôt chez moi, tantôt chez Chopin, quand
il était disposé à nous faire de la musique. Nous dînions chez elle
tous ensemble à frais communs. C'était une très-bonne association,
économique comme toutes les associations, et qui me permettait de voir
du monde chez madame Marliani, mes amis plus intimement chez moi, et
de prendre mon travail à l'heure où il me convenait de me retirer.
Chopin se réjouissait aussi d'avoir un beau salon isolé, où il pouvait
aller composer ou rêver. Mais il aimait le monde et ne profitait guère
de son sanctuaire que pour y donner des leçons. Ce n'est qu'à Nohant
qu'il créait et écrivait. Maurice avait son appartement et son atelier
au-dessus de moi. Solange avait près de moi une jolie chambrette où
elle aimait à faire la _dame_ vis-à-vis d'Augustine les jours de
sortie, et d'où elle chassait son frère et Oscar impérieusement,
prétendant que les gamins avaient mauvais ton et sentaient le cigare,
ce qui ne l'empêchait pas de grimper à l'atelier un moment après pour
les faire enrager, si bien qu'ils passaient leur temps à se renvoyer
outrageusement de leurs domiciles respectifs et à revenir frapper à la
porte pour recommencer. Un autre enfant, d'abord timide et raillé,
bientôt taquin et railleur, venait ajouter aux allées et venues, aux
algarades et aux éclats de rire qui désespéraient le voisinage.
C'était Eugène Lambert, camarade de Maurice à l'atelier de peinture
de Delacroix, un garçon plein d'esprit, de cœur et de dispositions,
qui devint mon enfant presque autant que les miens propres, et qui,
appelé à Nohant pour un mois, y a passé jusqu'à présent une douzaine
d'étés, sans compter plusieurs hivers.
Plus tard, je pris Augustine tout-à-fait avec nous, la vie de famille
et d'intérieur me devenant chaque jour plus chère et plus
nécessaire[29].
[29] Cette enfant, belle et douce, fut toujours un ange de
consolation pour moi. Mais, en dépit de ses vertus et de sa
tendresse, elle fut pour moi la cause de bien grands chagrins.
Ses tuteurs me la disputaient, et j'avais de fortes raisons pour
accepter le devoir de la protéger exclusivement. Devenue majeure,
elle ne voulait pas s'éloigner de moi. Ce fut la cause d'une
lutte ignoble et d'un chantage infâme de la part de gens que je
ne nommerai pas. On me menaça de libelles atroces si je ne
donnais pas quarante mille francs. Je laissai paraître les
libelles, immonde ramassis de mensonges ridicules que la police
se chargea d'interdire. Ce ne fut pas là le point douloureux du
martyre que je subissais pour cette noble et pure enfant: la
calomnie s'acharna après elle par contre-coup, et, pour la
protéger envers et contre tous, je dus plus d'une fois briser mon
propre cœur et mes plus chères affections.
S'il me fallait parler ici avec détail des illustres et chers amis qui
m'entourèrent pendant ces huit années, je recommencerais un volume.
Mais ne suffit-il pas de nommer, outre ceux dont j'ai parlé déjà,
Louis Blanc, Godefroy Cavaignac, Henri Martin, et le plus beau génie
de femme de notre époque, uni à un noble cœur, Pauline Garcia, fille
d'un artiste de génie, sœur de la Malibran, et mariée à mon ami Louis
Viardot, savant modeste, homme de goût et surtout homme de bien!
Parmi ceux que j'ai vus avec autant d'estime et moins d'intimité, je
citerai Mickiewicz, Lablache, Alkan aîné, Soliva, E. Quinet, le
général Pepe, etc.! et, sans faire de catégories de talent ou de
célébrité, j'aime à me rappeler l'amitié fidèle de Bocage, le grand
artiste, et la touchante amitié d'Agricol Perdiguier, le noble
artisan; celle de Ferdinand François, âme stoïque et pure, et celle de
Gilland, écrivain prolétaire d'un grand talent et d'une grande foi;
celle d'Étienne Arago, si vraie et si charmante, et celle d'Anselme
Pététin, si mélancolique et si sincère; celle de M. de Bonnechose, le
meilleur des hommes et le plus aimable, l'inappréciable ami de madame
Marliani; et celle de M. de Rancogne, charmant poëte inédit, sensible
et gai vieillard qui avait toujours des roses dans l'esprit et jamais
d'épines dans le cœur; celle de Mendizabal, le père enjoué et
affectueux de toute notre chère jeunesse, et celle de Dessaüer,
artiste éminent, caractère pur et digne[30]; enfin celle d'Hetzel, qui
pour arriver sur le tard de ma vie, ne m'en fut pas moins précieuse,
et celle du docteur Varennes, une des plus anciennes et des plus
regrettées.
[30] Henri Heine m'a prêté contre lui des sentiments inouïs. Le
génie a ses rêves de malade.
Hélas! la mort ou l'absence ont dénoué la plupart de ces relations,
sans refroidir mes souvenirs et mes sympathies. Parmi celles que j'ai
pu ne pas perdre de vue, j'aime à nommer le capitaine d'Arpentigny, un
des esprits les plus frais, les plus originaux et les plus étendus qui
existent, et madame Hortense Allart, écrivain d'un sentiment
très-élevé et d'une forme très-poétique, femme savante toute jolie et
toute rose, disait Delatouche; esprit courageux, indépendant; femme
brillante et sérieuse, vivant à l'ombre avec autant de recueillement
et de sérénité qu'elle saurait porter de grâce et d'éclat dans le
monde; mère tendre et forte, entrailles de femme, fermeté d'homme.
Je voyais aussi cette tête exaltée et généreuse, cette femme qui avait
les illusions d'une enfant et le caractère d'un héros, cette folle,
cette martyre; cette sainte, Pauline Roland.
J'ai nommé Mickiewicz, génie égal à celui de Byron, âme conduite aux
vertiges de l'extase par l'enthousiasme de la patrie et la sainteté
des mœurs. J'ai nommé Lablache, le plus grand acteur comique et le
plus parfait chanteur de notre époque: dans la vie privée, c'est un
adorable esprit et un père de famille respectable. J'ai nommé Soliva,
compositeur lyrique d'un vrai talent, professeur admirable, caractère
noble et digne, artiste enjoué, enthousiaste, sérieux. Enfin, j'ai
nommé Alkan, pianiste célèbre, plein d'idées fraîches et originales,
musicien savant, homme de cœur. Quant à Edgar Quinet, tous le
connaissent en le lisant: un grand cœur, dans une vaste intelligence;
ses amis connaissent en plus sa modestie candide et la douceur de son
commerce. Enfin, j'ai nommé le général Pepe, âme héroïque et pure, un
de ces caractères qui rappellent les hommes de Plutarque. Je n'ai
nommé ni Mazzini, ni les autres amis que j'ai gardés dans le monde
politique et dans la vie intime, ne les ayant connus réellement que
plus tard.
Déjà, dans ce temps-là, je touchais, par mes relations variées, aux
extrêmes de la société, à l'opulence, à la misère, aux croyances les
plus absolutistes, aux principes les plus révolutionnaires. J'aimais à
connaître et à comprendre les divers ressorts qui font mouvoir
l'humanité et qui décident de ses vicissitudes. Je regardais avec
attention, je me trompais souvent, je voyais clair quelquefois.
Après les désespérances de ma jeunesse, trop d'illusions me
gouvernèrent. Au scepticisme maladif succéda trop de bienveillance et
d'ingénuité. Je fus mille fois dupe d'un rêve de fusion archangélique
dans les forces opposées du grand combat des idées. Je suis bien
encore quelquefois capable de cette simplicité, résultat d'une
plénitude de cœur, pourtant j'en devrais être bien guérie, car mon
cœur a beaucoup saigné.
La vie que je raconte ici était aussi bonne que possible à la surface.
Il y avait pour moi du beau soleil sur mes enfants, sur mes amis, sur
mon travail; mais la vie que je ne raconte pas était voilée
d'amertumes effroyables.
Je me souviens d'un jour où, révoltée d'injustices sans nom qui, dans
ma vie intime, m'arrivaient tout à coup de plusieurs côtés à la fois,
je m'en allai pleurer dans le petit bois de mon jardin de Nohant, à
l'endroit où jadis ma mère faisait pour moi et avec moi ses jolies
petites rocailles. J'avais alors environ quarante ans, et quoique
sujette à des névralgies terribles, je me sentais physiquement
beaucoup plus forte que dans ma jeunesse. Il me prit fantaisie, je ne
sais au milieu de quelles idées noires, de soulever une grosse pierre,
peut-être une de celles que j'avais vu autrefois porter par ma robuste
petite mère. Je la soulevai sans effort, et je la laissai retomber
avec désespoir, disant en moi-même: «Ah! mon Dieu, j'ai peut-être
encore quarante ans à vivre!»
L'horreur de la vie, la soif du repos, que je repoussais depuis
longtemps, me revinrent cette fois-là d'une manière bien terrible. Je
m'assis sur cette pierre, et j'épuisai mon chagrin dans des flots de
larmes. Mais il se fit là en moi une grande révolution: à ces deux
heures d'anéantissement succédèrent deux ou trois heures de
méditation et de rassérénement dont le souvenir est resté net en moi
comme une chose décisive en ma vie.
La résignation n'est pas dans ma nature. C'est là un état de tristesse
morne, mêlée à de lointaines espérances, que je ne connais pas. J'ai
vu cette disposition chez les autres, je n'ai jamais pu l'éprouver.
Apparemment mon organisation s'y refuse. Il me faut désespérer
absolument pour avoir du courage. Il faut que je sois arrivée à me
dire «Tout est perdu!» pour que je me décide à tout accepter. J'avoue
même que ce mot de résignation m'irrite. Dans l'idée que je m'en fais,
à tort ou à raison, c'est une sotte paresse qui veut se soustraire à
l'inexorable logique du malheur; c'est une mollesse de l'âme qui nous
pousse à faire notre salut en égoïstes, à tendre un dos endurci aux
coups de l'iniquité, à devenir inertes, sans horreur du mal que nous
subissons, sans pitié par conséquent pour ceux qui nous l'infligent.
Il me semble que les gens complétement résignés sont pleins de dégoût
et de mépris pour la race humaine. Ne s'efforçant plus de soulever les
rochers qui les écrasent, ils se disent que tout est rocher, et qu'eux
seuls sont les enfants de Dieu[31].
[31] C'était aussi le sentiment de M. Lamennais. Silvio Pellico
était pour lui le type de la résignation, et cette résignation-là
l'indignait.
Une autre solution s'ouvrit devant moi. Tout subir sans haine et sans
ressentiment, mais tout combattre par la foi; aucune ambition, aucun
rêve de bonheur personnel pour moi-même en ce monde, mais beaucoup
d'espoir et d'efforts pour le bonheur des autres.
Ceci me parut une conclusion souveraine de la logique applicable à ma
nature. Je pouvais vivre sans bonheur personnel, n'ayant pas de
passions personnelles.
Mais j'avais de la tendresse et le besoin impérieux d'exercer cet
instinct-là. Il me fallait chérir ou mourir. Chérir en étant peu ou
mal chéri soi-même, c'est être malheureux; mais on peut vivre
malheureux. Ce qui empêche de vivre, c'est de ne pas faire usage de sa
propre vie, ou d'en faire un usage contraire aux conditions de sa
propre vie.
En face de cette résolution, je me demandai si j'aurais la force de la
suivre; je n'avais pas une assez haute idée de moi-même pour m'élever
au rêve de la vertu. D'ailleurs, voyez-vous, dans le temps de
scepticisme où nous vivons, une grande lumière s'est dégagée: c'est
que la vertu n'est qu'une lumière elle-même, une lumière qui se fait
dans l'âme. Moi, j'y ajoute, dans ma croyance, l'aide de Dieu. Mais
qu'on accepte ou qu'on rejette le secours divin, la raison nous
démontre que la vertu est un résultat brillant de l'apparition de la
vérité dans la conscience, une certitude par conséquent, qui commande
au cœur et à la volonté.
Écartant donc de mon vocabulaire intérieur ce mot orgueilleux de vertu
qui me paraissait trop drapé à l'antique, et me contentant de
contempler une certitude en moi-même, je pus me dire, assez sagement
je crois, qu'on ne revient pas sur une certitude acquise, et que, pour
persévérer dans un parti pris en vue de cette certitude, il ne s'agit
que de regarder en soi chaque fois que l'égoïsme vient s'efforcer
d'éteindre le flambeau.
Que je dusse être agitée, troublée et tiraillée par cette imbécile
personnalité humaine, cela n'était pas douteux, car l'âme ne veille
pas toujours; elle s'endort et elle rêve; mais que, connaissant la
réalité, c'est-à-dire l'impossibilité d'être heureuse par l'égoïsme,
je n'eusse pas le pouvoir de secouer et de réveiller mon âme, c'est ce
qui me parut également hors de doute.
Après avoir calculé ainsi mes chances avec une grande ardeur
religieuse et un véritable élan de cœur vers Dieu, je me sentis
très-tranquille, et je gardai cette tranquillité intérieure tout le
reste de ma vie; je la gardai non pas sans ébranlement, sans
interruption et sans défaillance, mon équilibre physique succombant
parfois sous cette rigueur de ma volonté; mais je la retrouvai
toujours sans incertitude et sans contestation au fond de ma pensée
et dans l'habitude de ma vie.
Je la retrouvai surtout par la prière. Je n'appelle pas prière un
choix et un arrangement de parole lancées vers le ciel, mais un
entretien de la pensée avec l'idéal de lumière et de perfections
infinies.
De toutes les amertumes que j'avais non plus à subir, mais à
combattre, les souffrances de mon _malade ordinaire_ n'étaient pas la
moindre.