Il faisait ensuite un effort pour rire, et il nous jouait des choses

sublimes qu'il venait de composer, ou, pour mieux dire, des idées

terribles ou déchirantes qui venaient de s'emparer de lui, comme à son

insu, dans cette heure de solitude, de tristesse et d'effroi.

C'est là qu'il a composé les plus belles de ces courtes pages qu'il

intitulait modestement des préludes. Ce sont des chefs-d'œuvre.

Plusieurs présentent à la pensée des visions de moines trépassés et

l'audition des chants funèbres qui l'assiégeaient, d'autres sont

mélancoliques et suaves; ils lui venaient aux heures de soleil et de

santé, au bruit du rire des enfants sous la fenêtre, au son lointain

des guitares, au chant des oiseaux sous la feuillée humide, à la vue

des petites roses pâles épanouies sur la neige.

D'autres encore sont d'une tristesse morne et, en vous charmant

l'oreille, vous navrent le cœur. Il y en a un qui lui vint par une

soirée de pluie lugubre et qui jette dans l'âme un abattement

effroyable. Nous l'avions laissé bien portant ce jour-là, Maurice et

moi, pour aller à Palma acheter des objets nécessaires à notre

campement. La pluie était venue, les torrents avaient débordé: nous

avions fait trois lieues en six heures pour revenir au milieu de

l'inondation, et nous arrivions en pleine nuit, sans chaussures,

abandonnés de notre voiturin, à travers des dangers inouïs[25]. Nous

nous hâtions en vue de l'inquiétude de notre malade. Elle avait été

vive, en effet, mais elle s'était comme figée en une sorte de

désespérance tranquille, et il jouait son admirable prélude en

pleurant. En nous voyant entrer, il se leva en jetant un grand cri,

puis il nous dit, d'un air égaré et d'un ton étrange: «Ah! je le

savais bien, que vous étiez morts!»

[25] Voyez un _Hiver dans le midi de l'Europe_, par G. Sand.

Quand il eut repris ses esprits et qu'il vit l'état où nous étions, il

fut malade du spectacle rétrospectif de nos dangers: mais il m'avoua

ensuite qu'en nous attendant il avait vu tout cela dans un rêve et

que, ne distinguant plus ce rêve de la réalité, il s'était calmé et

comme assoupi en jouant du piano, persuadé qu'il était mort lui-même.

Il se voyait noyé dans un lac; des gouttes d'eau pesantes et glacées

lui tombaient en mesure sur la poitrine, et quand je lui fis écouter

le bruit de ces gouttes d'eau, qui tombaient en effet en mesure sur le

toit, il nia les avoir entendues. Il se fâcha même de ce que je

traduisais par le mot d'harmonie imitative. Il protestait de toutes

ses forces, et il avait raison, contre la puérilité de ces imitations

pour l'oreille. Son génie était plein des mystérieuses harmonies de la

nature, traduites par des équivalents sublimes dans sa pensée musicale

et non par une répétition servile des sons extérieurs[26]. Sa

composition de ce soir-là était bien pleine des gouttes de pluie qui

résonnaient sur les tuiles sonores de la Chartreuse, mais elles

s'étaient traduites dans son imagination et dans son chant par des

larmes tombant du ciel sur son cœur.

[26] J'ai donné, dans _Consuelo_, une définition de cette

distinction musicale qui l'a pleinement satisfait, et qui, par

conséquent, doit être claire.

Le génie de Chopin est le plus profond et le plus plein de sentiments

et d'émotions qui ait existé. Il a fait parler à un seul instrument la

langue de l'infini; il a pu souvent résumer, en dix lignes qu'un

enfant pourrait jouer, des poëmes d'une élévation immense, des drames

d'une énergie sans égale. Il n'a jamais eu besoin des grands moyens

matériels pour donner le mot de son génie. Il ne lui a fallu ni

saxophones ni ophicléides pour remplir l'âme de terreur; ni orgues

d'église, ni voix humaines pour la remplir de foi et d'enthousiasme.

Il n'a pas été connu et il ne l'est pas encore de la foule. Il faut de

grands progrès dans le goût et l'intelligence de l'art pour que ses

œuvres deviennent populaires. Un jour viendra où l'on orchestrera sa

musique sans rien changer à sa partition de piano, et où tout le monde

saura que ce génie aussi vaste, aussi complet, aussi savant que celui

des plus grands maîtres qu'il s'était assimilés, a gardé une

individualité encore plus exquise que celle de Sébastien Bach, encore

plus puissante que celle de Beethoven, encore plus dramatique que

celle de Weber. Il est tous les trois ensemble, et il est encore

lui-même, c'est-à-dire plus délié dans le goût, plus austère dans le

grand, plus déchirant dans la douleur. Mozart seul lui est supérieur,

parce que Mozart a en plus le calme de la santé, par conséquent la

plénitude de la vie.

Chopin sentait sa puissance et sa faiblesse. Sa faiblesse était dans

l'excès même de cette puissance qu'il ne pouvait régler. Il ne pouvait

pas faire, comme Mozart (au reste Mozart seul a pu le faire), un

chef-d'œuvre avec une teinte plate. Sa musique était pleine de

nuances et d'imprévu. Quelquefois, rarement, elle était bizarre,

mystérieuse et tourmentée. Quoiqu'il eût horreur de ce que l'on ne

comprend pas, ses émotions excessives l'emportaient, à son insu, dans

des régions connues de lui seul. J'étais peut-être pour lui un mauvais

arbitre (car il me consultait comme Molière sa servante), parce que, à

force de le connaître, j'en étais venue à pouvoir m'identifier à

toutes les fibres de son organisation. Pendant huit ans, en m'initiant

chaque jour au secret de son inspiration ou de sa méditation musicale,

son piano me révélait les entraînements, les embarras, les victoires

ou les tortures de sa pensée. Je le comprenais donc comme il se

comprenait lui-même, et un juge plus étranger à lui-même l'eût forcé à

être plus intelligible pour tous.

Il avait eu quelquefois des idées riantes et toutes rondes dans sa

jeunesse. Il a fait des chansons polonaises et des romances inédites

d'une charmante bonhomie ou d'une adorable douceur. Quelques-unes de

ses compositions ultérieures sont encore comme des sources de cristal

où se mire un clair soleil. Mais qu'elles sont rares et courtes, ces

tranquilles extases de sa contemplation! Le chant de l'alouette dans

le ciel et le mœlleux flottement du cygne sur les eaux immobiles sont

pour lui comme des éclairs de la beauté dans la sérénité. Le cri de

l'aigle plaintif et affamé sur les rochers de Majorque, le sifflement

amer de la bise et la morne désolation des ifs couverts de neige

l'attristaient bien plus longtemps et bien plus vivement que ne le

réjouissaient le parfum des orangers, la grâce des pampres et la

cantilène mauresque des laboureurs.

Il en était ainsi de son caractère en toutes choses. Sensible un

instant aux douceurs de l'affection et aux sourires de la destinée, il

était froissé des jours, des semaines entières par la maladresse d'un

indifférent ou par les menues contrariétés de la vie réelle. Et, chose

étrange, une véritable douleur ne le brisait pas autant qu'une petite.

Il semblait qu'il n'eût pas la force de la comprendre d'abord et de la

ressentir ensuite. La profondeur de ses émotions n'était donc

nullement en rapport avec leurs causes. Quant à sa déplorable santé,

il l'acceptait héroïquement dans les dangers réels, et il s'en

tourmentait misérablement dans les altérations insignifiantes. Ceci

est l'histoire et le destin de tous les êtres en qui le système

nerveux est développé avec excès.

Avec le sentiment exagéré des détails, l'horreur de la misère et les

besoins d'un bien-être raffiné, il prit naturellement Majorque en

horreur au bout de peu de jours de maladie. Il n'y avait pas moyen de

se remettre en route, il était trop faible. Quand il fut mieux, les

vents contraires régnèrent sur la côte, et pendant trois semaines le

bateau à vapeur ne put sortir du port. C'était l'unique embarcation

possible, et encore ne l'était-elle guère.

Notre séjour à la Chartreuse de Valdemosa fut donc un supplice pour

lui et un tourment pour moi. Doux, enjoué, charmant dans le monde,

Chopin malade était désespérant dans l'intimité exclusive. Nulle âme

n'était plus noble, plus délicate, plus désintéressée; nul commerce

plus fidèle et plus loyal, nul esprit plus brillant dans la gaîté,

nulle intelligence plus sérieuse et plus complète dans ce qui était de

son domaine; mais en revanche, hélas! nulle humeur n'était plus

inégale, nulle imagination plus ombrageuse et plus délirante; nulle

susceptibilité plus impossible à ne pas irriter, nulle exigence de

cœur plus impossible à satisfaire. Et rien de tout cela n'était sa

faute, à lui. C'était celle de son mal. Son esprit était écorché vif;

le pli d'une feuille de rose, l'ombre d'une mouche le faisaient

saigner. Excepté moi et mes enfants, tout lui était antipathique et

révoltant sous le ciel de l'Espagne. Il mourait de l'impatience du

départ, bien plus que des inconvénients du séjour.

Nous pûmes enfin nous rendre à Barcelone et de là, par mer encore, à

Marseille, à la fin de l'hiver. Je quittai la Chartreuse avec un

mélange de joie et de douleur. J'y aurais bien passé deux ou trois

ans, seule avec mes enfants. Nous avions une malle de bons livres

élémentaires que j'avais le temps de leur expliquer. Le ciel devenait

magnifique et l'île un lieu enchanté. Notre installation romantique

nous charmait; Maurice se fortifiait à vue d'œil, et nous ne

faisions que rire des privations pour notre compte. J'aurais eu de

bonnes heures de travail sans distraction; je lisais de beaux ouvrages

de philosophie et d'histoire quand je n'étais pas garde-malade, et le

malade lui-même eût été adorablement bon s'il eût pu guérir. De quelle

poésie sa musique remplissait ce sanctuaire, même au milieu de ses

plus douloureuses agitations! Et la Chartreuse était si belle sous ses

festons de lierre, la floraison si splendide dans la vallée, l'air si

pur sur notre montagne, la mer si bleue à l'horizon! C'est le plus bel

endroit que j'aie jamais habité, et un des plus beaux que j'aie jamais

vus. Et j'en avais à peine joui! N'osant quitter le malade, je ne

pouvais sortir avec mes enfants qu'un instant chaque jour, et souvent

pas du tout. J'étais très-malade moi-même de fatigue et de

séquestration.

A Marseille il fallut nous arrêter. Je soumis Chopin à l'examen du

célèbre docteur Cauvières, qui le trouva gravement compromis d'abord,

et qui pourtant reprit bon espoir en le voyant se rétablir rapidement.

Il augura qu'il pouvait vivre longtemps avec de grands soins, et il

lui prodigua les siens. Ce digne et aimable homme, un des premiers

médecins de France, le plus charmant, le plus sûr, le plus dévoué des

amis, est, à Marseille, la providence des heureux et des malheureux.

Homme de conviction et de progrès, il a conservé dans un âge

très-avancé la beauté de l'âme et celle du visage. Sa physionomie

douce et vive en même temps, toujours éclairée d'un tendre sourire et

d'un brillant regard, commande le respect et l'amitié à dose égale.

C'est encore une des plus belles organisations qui existent, exempte

d'infirmités, pleine de feu, jeune de cœur et d'esprit, bonne autant

que brillante, et toujours en possession des hautes facultés d'une

intelligence d'élite.

Il fut pour nous comme un père. Sans cesse occupé à nous rendre

l'existence charmante, il soignait le malade, il promenait et gâtait

les enfants, il remplissait mes heures, sinon de repos, du moins

d'espoir, de confiance et de bien-être intellectuel. Je l'ai retrouvé

cette année à Marseille[27], c'est-à-dire quinze ans après, plus jeune

et plus aimable encore, s'il est possible, que je ne l'avais laissé;

venant de traverser et de vaincre le choléra comme un jeune homme,

aimant comme au premier jour les élus de son cœur, croyant à la

France, à l'avenir, à la vérité, comme n'y croient plus les enfants de

ce siècle: admirable vieillesse, digne d'une admirable vie!

[27] 1855.

En voyant Chopin renaître avec le printemps et s'accommoder d'une

médication fort douce, il approuva notre projet d'aller passer

quelques jours à Gênes. Ce fut un plaisir pour moi de revoir avec

Maurice tous les beaux édifices et tous les beaux tableaux que possède

cette charmante ville.

Au retour, nous eûmes en mer un rude coup de vent. Chopin en fut assez

malade, et nous prîmes quelques jours de repos à Marseille chez

l'excellent docteur.

Marseille est une ville magnifique qui froisse et déplaît au premier

abord par la rudesse de son climat et de ses habitants. On s'y fait

pourtant, car le fond de ce climat est sain et le fond de ces

habitants est bon. On comprend qu'on puisse s'habituer à la brutalité

du mistral, aux colères de la mer, et aux ardeurs d'un implacable

soleil, quand on trouve là, dans une cité opulente, toutes les

ressources de la civilisation à tous les degrés où l'on peut se les

procurer, et quand on parcourt, sur un rayon de quelque étendue, cette

Provence aussi étrange et aussi belle en bien des endroits que

beaucoup d'endroits un peu trop vantés de l'Italie.

J'amenai à Nohant, sans encombre, Maurice guéri, et Chopin en train de

l'être. Au bout de quelques jours, ce fut le tour de Maurice d'être le

plus malade des deux. Le cœur reprenait trop de plénitude. Mon ami

Papet, qui est excellent médecin et qui, en raison de sa fortune,

exerce la médecine gratis pour ses amis et pour les pauvres, prit sur

lui de changer radicalement son régime. Depuis deux ans on le tenait

aux viandes blanches et à l'eau rougie. Il jugea qu'une rapide

croissance exigeait des toniques, et après l'avoir saigné, il le

fortifia par un régime tout opposé. Bien m'en prit d'avoir confiance

en lui, car depuis ce moment Maurice fut radicalement guéri et devint

d'une forte et solide santé.

Quant à Chopin, Papet ne lui trouva plus aucun symptôme d'affection

pulmonaire, mais seulement une petite affection chronique du larynx

qu'il n'espéra pas guérir et dont il ne vit pas lieu à s'alarmer

sérieusement[28].

[28] C'est à cette époque que je perdis mon angélique ami

Gaubert. J'avais déjà perdu, en 1837, mon noble et tendre _papa_,

M. Duris-Dufresne, d'une manière tragique et douloureuse. Il

avait dîné la veille avec mon mari. «Il fut rencontré le 29

octobre, à onze heures du matin, par une personne de Châteauroux.

Il était joyeux, il allait devenir grand-père, il venait

d'acheter les dragées. Depuis lors on a perdu sa trace. Son corps

a été retrouvé dans la Seine. A-t-il été assassiné? Rien ne le

prouve; on ne l'avait pas volé; ses boucles d'oreilles en or

étaient intactes.» (_Lettre du Malgache_, 1837.)

Cette déplorable fin est restée mystérieuse. Mon frère, qui

l'avait vu deux jours auparavant, lui avait entendu dire, en

parlant de la marche des événements politiques: «Tout est fini,

tout est perdu!» Il paraissait très-affecté. Mais, mobile,

énergique et enthousiaste, il avait repris sa gaîté au bout d'un

instant.

Avant d'aller plus avant, je dois parler d'un événement politique qui

avait eu lieu en France le 12 mai 1839, pendant que j'étais à Gênes,

et d'un des hommes que je place aux premiers rangs parmi mes

contemporains, bien que je ne l'aie connu que beaucoup plus tard;

Armand Barbès.

Ses premiers élans furent pourtant ceux d'un héroïsme irréfléchi, et

je n'hésite pas à blâmer, avec Louis Blanc, la tentative du 12 mai.

J'oserai ajouter que ce triste dicton, _le succès justifie tout_, a

quelque chose de plus sérieux qu'un aphorisme fataliste ne semble le

comporter. Il a même un sens très-vrai, si l'on considère que la vie

d'un certain nombre d'hommes peut être sacrifiée à un principe

bienfaisant pour l'humanité, mais à la condition d'avancer réellement

le règne de ce principe dans le monde. Si l'effort de vaillance et de

dévouement doit rester stérile; si même, dans de certaines conditions

et sous l'empire de certaines circonstances, il doit, en échouant,

retarder l'heure du salut, il a beau être pur dans l'intention, il

devient coupable dans le fait. Il donne des forces au parti vainqueur,

il ébranle la foi chez les vaincus. Il verse le sang innocent et le

propre sang des conjurés, qui est précieux, au profit de la mauvaise

cause. Il met le vulgaire en défiance, ou il le frappe d'une terreur

stupide, qui le rend presque impossible à ramener et à convaincre.

Je sais bien que le succès est le secret de Dieu, et que si l'on ne

marchait, comme les anciens, qu'après avoir consulté des oracles

réputés infaillibles, on n'aurait guère de mérite à risquer sa

fortune, sa liberté et sa vie. D'ailleurs, l'oracle des temps

modernes, c'est le peuple: _Vox populi, vox Dei_; et c'est un oracle

mystérieux et trompeur, qui ignore souvent lui-même d'où lui viennent

ses transports et ses révélations. Mais, quelque difficile qu'il soit

à pénétrer, le génie du conspirateur consiste à s'assurer de cet

oracle.

Le conspirateur n'est donc pas à la hauteur de sa mission quand il

manque de sagesse, de clairvoyance et de ce génie particulier qui

devine l'issue nécessaire des événements. C'est une chose si grave de

jeter un peuple, et même une petite fraction du peuple dans l'arène

sanglante des révolutions, qu'il n'est pas permis de céder à

l'instinct du sacrifice, à l'enthousiasme du martyre, aux illusions de

la foi la plus pure et la plus sublime. La foi sert dans le domaine de

la foi; les miracles qu'elle produit ne sortent pas de ce domaine, et

quand l'homme veut la porter dans celui des faits, elle ne suffit plus

si elle reste à l'état de foi mystique. Il faut qu'elle soit éclairée

des vives lumières, des lumières spéciales qu'exigent la connaissance

et l'appréciation du fait même; il faut qu'elle devienne la science,

et une science aussi exacte que celle que Napoléon portait dans le

destin des batailles.

Tout fut l'erreur des chefs de la _Société des saisons_. Ils

comptèrent sur le miracle de la foi, sans tenir compte de la double

lumière qui est nécessaire dans ces sortes d'entreprises. Ils

méconnurent l'état des esprits, les moyens de résistance; ils se

précipitaient dans l'abîme, comme Curtius, sans songer que le peuple

était dans un de ces moments de lassitude et d'incrédulité où, _par

amour pour lui_, par respect de son avenir, de son lendemain

peut-être, il ne faut pas l'exposer à faire acte d'athéisme et de

lâcheté.

Le succès ne justifie pas tout, mais il sanctionne les grandes causes

et impose jusqu'à un certain point les mauvaises à la raison humaine,

l'adhésion d'un peuple étant dans ce cas un obstacle contre lequel il

faut savoir se tenir debout et attendre. La fièvre généreuse des

nobles âmes indignées doit savoir se contenir à de certains moments de

l'histoire, et se ménager pour l'heure où elle pourra faire de

l'étincelle sacrée un vaste incendie. Alors qu'un parti se risque avec

un peuple et même à la tête d'un peuple pour changer ses destinées,

s'il échoue en dépit des plus sages prévisions et des plus savants

efforts, s'il est en situation de rendre au moins sa défaite

désastreuse à l'ennemi, si, en un mot, il exprime par ses actes une

immense et ardente protestation, ses efforts ne sont pas perdus, et

ceux qui survivront en recueilleront le fruit plus tard. C'est dans ce

cas que l'on bénit encore les vaincus de la bonne cause; c'est alors

qu'on les absout des malheurs attachés à la crise, en reconnaissant

qu'ils n'ont pas agi au hasard, et la foi qui survit au désastre est

proportionnée aux chances de succès qu'ils ont su mettre dans leur

plan. C'est ainsi qu'on pardonne à un habile général vaincu dans une

bataille d'avoir perdu des colonnes entières dans la vue d'une

victoire probable, tandis qu'on blâme le héros isolé qui s'en va faire

écharper une petite escorte sans aucune chance d'utilité.

A Dieu ne plaise que j'accuse Barbès, Martin Bernard et les autres

généreux martyrs de cette série d'avoir aveuglement sacrifié à leur

audace naturelle, à leur mépris de la vie, à un égoïste besoin de

gloire! Non! c'étaient des esprits réfléchis, studieux, modestes; mais

ils étaient jeunes, ils étaient exaltés par la religion du devoir, ils

espéraient que leur mort serait féconde. Ils croyaient trop à

l'excellence soutenue de la nature humaine; ils la jugeaient d'après

eux-mêmes. Ah! mes amis, que votre vie est belle, puisque, pour y

trouver une faute, il faut faire, au nom de la froide raison, le

procès aux plus nobles sentiments dont l'âme de l'homme soit capable!

Mais la véritable grandeur de Barbès se manifesta dans son attitude

devant ses juges, et se compléta dans le long martyre de la prison.

C'est là que son âme s'éleva jusqu'à la sainteté. C'est du silence de

cette âme profondément humble et pieusement résignée qu'est sorti le

plus éloquent et le plus pur enseignement à la vertu qu'il ait été

donné à ce siècle de comprendre. Là, jamais une erreur, jamais une

défaillance dans cette abnégation absolue, dans ce courage calme et

doux, dans ces tendres consolations données par lui-même aux cœurs

brisés par sa souffrance. Les lettres de Barbès à ses amis sont dignes

des plus beaux temps de la foi. Mûri par la réflexion, il s'est élevé

à l'appréciation des plus hautes philosophies; mais, supérieur à la

plupart de ceux qui instruisent et qui prêchent, il s'est assimilé la

force du stoïque unie à l'humble douceur du vrai chrétien. C'est par

là que, sans être créateur dans la sphère des idées, il s'est égalé

sans le savoir aux plus grands penseurs de son époque. Chez lui la

parole et la pensée des autres ont été fécondes; elles ont germé et

grandi dans un cœur si pur et si fervent que ce cœur est devenu un

miroir de la vérité, une pierre de touche pour les consciences

délicates, un rare et véritable sujet de consolation pour tous ceux

qui s'épouvantent de la corruption des temps, de l'injustice des

partis et de l'abattement des esprits dans les jours d'épreuve et de

persécution.

CHAPITRE SEPTIEME ET DERNIER.

J'essaye le professorat et j'y échoue.--Irrésolution.--Retour de

mon frère.--Les pavillons de la rue Pigale.--Ma fille en

pension.--Le square d'Orléans et mes relations.--Une grande

méditation dans le petit bois de Nohant.--Caractère de Chopin

développé.--Le prince Karol.--Causes de souffrance.--Mon fils

me console de tout.--Mon cœur pardonne tout.--Mort de mon

frère.--Quelques mots sur les absents.--Le ciel.--Les douleurs

qu'on ne raconte pas.--L'avenir du siècle.--Conclusion.

Après le voyage de Majorque, je songeai à arranger ma vie de manière à

résoudre le difficile problème de faire travailler Maurice sans le

priver d'air et de mouvement. A Nohant, cela était possible, et nos

lectures pouvaient suffire à remplacer par des notions d'histoire, de

philosophie et de littérature le grec et le latin du collége.

Mais Maurice aimait la peinture, et je ne pouvais la lui enseigner.

D'ailleurs, je ne me fiais pas assez à moi-même quant au reste pour

mener un peu loin les études que nous faisions ensemble, moi apprenant

et préparant la veille ce que je lui démontrais le lendemain; car je

ne savais rien avec méthode, et j'étais obligée d'inventer une

méthode à son usage en même temps que je m'initiais aux connaissances

que cette méthode devait développer. Il me fallait, en même temps

encore, trouver une autre méthode pour Solange, dont l'esprit avait

besoin d'un tout autre procédé d'enseignement, relativement aux études

appropriées à son âge.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 31 / 34 段