Quel eût été le rôle de Carrel en 1848? Cette question s'est souvent

posée dans nos esprits à cette époque. Mes souvenirs me le

présentaient comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs de mes

amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires était

qu'ayant un grand cœur, il aurait pu être illuminé de quelque grande

lumière.

Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin était, relativement

au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis

dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.

Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement: il l'a immensément

dépassé.

Ce n'est pas un vain parallèle que je veux établir ici entre deux

caractères très-opposés dans leurs instincts et deux talents

très-différents dans leurs manières. C'est un rapprochement qui me

frappe, qui m'a frappée souvent et qui me semble amené par la fatalité

des situations.

Carrel, sous la république se fût prononcé pour la présidence, à moins

que Carrel n'eût bien changé! Carrel eût peut-être été président de la

république. M. de Girardin eût probablement soutenu un autre candidat;

mais ce n'est pas la question de l'institution qui les eût divisés.

Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas été

plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que

Carrel n'avait pas été plus loin que M. de Girardin.

Je n'ai pas connu particulièrement Carrel. Je ne lui ai jamais parlé,

bien que je l'aie rencontré souvent; mais je me rappellerai toute ma

vie une heure de conversation entre Éverard et lui, à laquelle

j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais dans l'embrasure d'une

fenêtre, le rideau était tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra.

Ils parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la

notion du progrès! Ils ne furent pas d'accord. Éverard l'influença,

puis, à son tour, il fut influencé par lui. Le plus faible entraîna le

plus fort, cela se voit souvent.

Après avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-là, Éverard, en

1847, était revenu s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.

En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans

s'alarment, s'étonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient à la

défection, à la trahison. Les derniers jours de Carrel furent

empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit et lutta jusqu'à sa fin

contre des soupçons amers. M. de Girardin, plus accusé, plus insulté,

plus haï encore par toutes les nuances des partis, est seul resté

debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des théories les

plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le

voulait la destinée en le douant d'une force supérieure à celle de ses

adversaires.

Il faudrait pouvoir retrancher de nos mœurs politiques la prévention,

l'impatience et la colère. Les idées que nous poursuivons ne

trouveront leur triomphe que dans des consciences équitables et

généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait été outragé et navré par des

lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres,

également purs, aient été accusés d'ambition cupide ou de lâcheté de

caractère, c'est, dit-on, l'inévitable écume qui court sur le flot

débordé des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que

toute révolution est à ce prix amer.

Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces égarements

inévitables dans le passé, ne les acceptons plus pour l'avenir.

Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, même le nôtre, ne

gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte.

N'admettons plus que les républiques doivent être ombrageuses et les

dictatures vindicatives. Ne rêvons plus le progrès à la condition d'y

marcher en nous soupçonnant, en nous flagellant les uns les autres.

Laissons au passé ses ténèbres, ses emportements, ses grossièretés.

Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu

seulement de grandes idées ou de grands sentiments, ne doivent pas

être accusés à la légère et qu'ils doivent toujours l'être avec

mesure. Soyons assez intelligents pour apprécier ces hommes au point

de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses

limites naturelles, fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de sa vie

un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il nous a fait entrevoir,

c'est faire le procès à Dieu même, qui a créé l'homme incertain et

limité. Que nos suffrages, dans un état libre, ne se portent pas sur

celui dont, à une certaine heure l'esprit défaille, hésite ou s'égare,

c'est notre droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de notre

route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-être nos

destins auront besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule ou

dans la prudence[23].

[23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.

Quand nos mœurs politiques auront fait ce progrès, quand les luttes

de la popularité n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et

la calomnie, nous ne verrons plus de défections importantes, soyez-en

certains. Les défections sont presque toujours des réactions de

l'orgueil blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel

homme qui, respecté et ménagé dans son caractère, eût marché dans le

droit chemin, s'est violemment séparé de ses coreligionnaires à cause

d'une parole blessante, et les plus grands caractères ne sont pas à

l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou

seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas

citer les exemples trop rapprochés de nous, mais vous en avez

certainement vu vous-même, quel que soit votre milieu. De funestes

déterminations ont dû être prises devant vous, qui tenaient à un fil

bien délié!

Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement

l'ennemi de l'homme qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,

quelle que soit votre patience, vous arrivez peu à peu à le croire

aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et

aveugle envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent antipathiques en

même temps que son langage. Vous différiez sur quelques points au

début, et voilà que les croyances même qui vous étaient communes vous

apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donné des formules qui

semblent être la critique ou la négation des vôtres. Vous partez d'un

jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas

d'autre cause, et il y a des duels de parti à parti qui ensanglantent

la place publique.

Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de

l'histoire? Le premier qui dit à son frère _Raca_. Si Abel eût dit le

premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu eût puni comme le

premier meurtrier de la race humaine.

Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas hors de propos quand je me

rappelle la mort de Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre

parti contre M. de Girardin. Si nous eussions été justes, si nous

eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se

battre sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant bien facile

de s'en convaincre en examinant les faits; si, après avoir traité

Carrel d'esprit lâche et poltron, on n'eût pas traité son adversaire

de spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas fallu vingt ans pour

nous emparer de notre bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette

grande puissance et de cette grande lumière qu'Émile de Girardin

portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit à

notre but commun.

Que de méfiances et de préventions contre lui! Je les ai subies, moi

aussi; non pas pour ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé

lui-même, il remporta la blessure plus profonde encore d'une

irréparable douleur: quand des voix ardentes s'élevaient autour de moi

pour s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas

tuer Carrel!» je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuyé le feu

de M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser, et que cet acte,

digne de Carrel parce qu'il était chevaleresque, avait été considéré

comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant à la

cause du duel, il est impossible que les témoins eussent pu la trouver

suffisante, si Carrel ne les y eût contraints par son obstination.

Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait arracher une

humiliation plutôt qu'une réparation. Encore était-ce la réparation

d'un tort peut-être imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles

furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insulté par

les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de

Carrel.

Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie, et Éverard

lui-même, en pleurant Carrel qu'il chérissait, rendait justice à la

loyauté de l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais il nous

semblait voir, dans ce génie pratique qui commençait à se révéler,

l'ennemi né de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme nous

séparait alors. Nous sépare-t-il encore? Oui, sur des questions de

sentiment, sur des rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question du

mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas à le dire. M. de

Girardin socialiste, c'est-à-dire touchant aux questions vitales de la

famille dans un livre admirable quant à la politique et à l'esprit des

législations, laisse dans l'ombre ou jette dans de téméraires aperçus

ce grand dogme de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une mère

et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut,

je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un père et

une mère.

Mais une discussion nous mènerait trop loin, et tout ceci est une

digression à mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la

retranche pas; mais il faut que, remettant encore à un autre cadre

l'appréciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant

dans mon récit, je résume ce peu de pages.

Carrel disparut, emporté par la destinée, et non pas immolé par un

ennemi. Un grand journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de

synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur époque en la

rattachant au passé et à l'avenir, à travers les inspirations ou les

lassitudes du génie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le

sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce

sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé n'était pas

chose facile après une telle catastrophe. La lumière vacilla longtemps

dans ses mains éperdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou

la faire dévier; mais elle devait vivre, et nous eussions dû la saluer

plus tôt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand même. La

mission de l'héritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempête. Au

jour des catastrophes elle a été chevaleresque et généreuse. Un moment

est venu où lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que

Carrel eût sans doute été forcé de refouler au fond de son cœur,

puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de saisir, à un moment

donné, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur

de n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur

aussi[24].

[24] Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse

nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je

laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beauté,

d'intelligence, de grâce et de bonté, car elle était bonne, bien

vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais

cette tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que ses

ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis seuls la

connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même de l'apprécier

profondément.

Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un

enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment! Elle n'avait

pourtant pas été mère, et ce n'est pas l'intelligence toute seule

qui révèle à une femme ce que les mères doivent souffrir: C'est le

cœur, c'est le génie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce

génie-là pour couronnement d'une admirable organisation.

Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Éverard

avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit

pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour oublier.

Oublier est bien le mot, car la netteté des souvenirs est quelquefois

encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de

diverse nature: d'une part, ses velléités d'_ambition_; il se servait

toujours de ce mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins

d'activité; de l'autre, les emportemens trop réitérés de son

caractère, aigri souvent par l'inaction ou les déceptions.

Quant à l'innocente ambition de siéger à la Chambre des députés et d'y

prendre de l'influence, je ne la désapprouvais nullement; mais j'avoue

qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard, car c'est comme vieillard,

aux heures où sa figure altérée marquait soixante ans, que je le

chérissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces

momens-là, il était doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idéal

divin. Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que je n'ai

jamais pu savoir. Il était sincère à coup sûr dans tous ses aspects;

mais quelle eût été sa vraie nature si son organisation eût été

régulière, c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait passer

par de continuelles alternatives de fièvre et de langueur?

L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique,

mais comme étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent

au petit combat de la politique d'actualité, que j'éprouvais

l'invincible besoin de ne pas trop m'intéresser à lui.

C'est cette indifférence à ce qu'il regardait alors comme l'intérêt

puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'après des bouderies ou

des reproches. Pour éviter le retour de ces querelles, je ne

provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en

plus rares. Il fut nommé député. Son début à la Chambre le posa, dans

une question de propriété particulière que je ne me rappelle pas bien,

comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rôle y

fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme

comme lui on pouvait attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes

des mois entiers sans nous voir et sans nous écrire. J'étais fixée à

Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la

révolution de février. Dans les dernières entrevues, nous n'étions

plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu étudié et médité

mon idéal; il semblait avoir écarté le sien pour revenir à un siècle

en arrière de la révolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont

des Saints-Pères. Il eût affirmé par serment et de bonne foi que

j'avais rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui

prouver que j'avais gardé et amélioré mes sentimens, et qu'il avait

laissé reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec

un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisément tendre et

paternel. Alors je lui prédisais qu'un jour il redeviendrait

socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma

modération. Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.

L'absence ni la mort ne détruisent les grandes amitiés; la mienne lui

resta et lui reste en dépit de tout. Je ne fus jamais brouillée avec

lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernières années de sa

vie. Je dirai pourquoi.

Il voulait être commissaire à Bourges sous le gouvernement provisoire.

Il ne le fut pas et s'en prit à moi. Il me supposait auprès du

ministre de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir. M.

Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses décisions

politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise

plaisanterie. Éverard eut la simplicité de le croire sur des

commentaires de province.

Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité absolue, je dus ne

pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais été

consultée, ou, pour mieux dire, si j'avais été le ministre en

personne, je n'eusse pas raisonné ni agi autrement que n'avait fait le

ministre. Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire que M. Ledru-Rollin

ayant pris cette détermination et la déclarant après coup dans une

conversation à laquelle je me trouvais présente, j'avais trouvé

sérieux et justes les motifs qu'il en avait donnés.--Éverard, je l'ai

dit déjà, et je le lui disais à lui-même, avait été surpris par la

république dans une phase d'antipathie marquée pour les idées qui

devaient, qui eussent dû faire vivre la république. Il eût pu

redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincère comme il l'était, on

ne devait guère être en peine de son retour, et, dans tous les cas, on

pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance

comme la sienne. Mais, à coup sûr, il n'était pas l'homme de ce

jour-là, du jour où nous étions, jour de foi entière et d'aspiration

illimitée vers des principes rejetés la veille par Éverard.

Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression des circonstances, Éverard

était à un des faîtes de la montagne, lorsque la violence des

événements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la

cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonné

ma sincérité. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son cœur a

été juste et sa raison lucide à un moment donné connu de lui seul.

Aujourd'hui que je vois son âme face à face, je suis bien tranquille.

Il est une autre âme, non moins belle et pure dans son essence, non

moins malade et troublée dans ce monde, que je retrouve avec autant de

placidité dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de

ce monde meilleur où nous devons nous reconnaître tous au rayon d'une

lumière plus vive et plus divine que celle de la terre.

Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte des huit dernières années

de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie.

En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement confié, je me

décidai à chercher pour lui un hiver plus doux que le nôtre.

J'espérais le préserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de

l'année précédente. Je voulais trouver, en même temps, un lieu

tranquille où je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa sœur,

et travailler moi-même sans excès. On gagne bien du temps quand on ne

voit personne, on est forcé de veiller beaucoup moins.

Comme je faisais mes projets et mes préparatifs de départ, Chopin, que

je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le génie et le

caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il était à la place de

Maurice, il serait bientôt guéri lui-même. Je le crus, et je me

trompai. Je ne le mis pas dans le voyage à la place de Maurice, mais à

côté de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller

passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait

phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'était pas. «Vous

le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la

promenade et du repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne

se déciderait à quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une

personne aimée de lui et dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent

vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait si à propos et

d'une façon tout inespérée.

J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre

sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec

deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de

turbulence, sans prendre encore un tourment de cœur et une

responsabilité de médecin.

Mais Chopin était dans un moment de santé qui rassurait tout le monde.

Excepté Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous

confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces

morales, car il n'avait jamais envisagé sans effroi, depuis plusieurs

années, l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations, son

appartement même et son piano. C'était l'homme des habitudes

impérieuses, et tout changement, si petit qu'il fût, était un

événement terrible dans sa vie.

Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques

jours à Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait

pas au bout d'un certain délai, je passerais en Espagne. J'avais

choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître

le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas

du tout.

Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que célèbre,

devait se rendre à Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,

au cas où il donnerait suite à son rêve de voyage.

Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le

courant de novembre. Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où

j'embrassai avec joie ma mère Angèle et toute cette bonne et chère

famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai

les fillettes grandes, belles et mariées. Tonine, ma préférée, était à

la fois superbe et charmante. Mon pauvre père James était goutteux et

marchait sur des béquilles. J'embrassai le père et la fille pour la

dernière fois! Tonine devait mourir à la suite de sa première

maternité, son père à peu près dans le même temps.

Nous fîmes un grand détour, voyageant pour voyager. Nous revîmes à

Lyon notre amie l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore de

Seynes, etc., et descendîmes le Rhône jusqu'à Avignon, d'où nous

courûmes à Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui

mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité de ses vers. De là,

traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques

jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur et ami Boucoiran et

pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que

je devais conserver pour amie, nous gagnâmes Perpignan, où dès le

lendemain nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien supporté le

voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu'à Barcelone, ni

de Barcelone jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer excellente;

nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice

supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien;

mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées au soleil du

matin par les aloès et les palmiers, elle se mit à courir sur le pont,

joyeuse et fraîche comme le matin même.

J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce

voyage. J'y ai raconté mes angoisses relativement au malade que

j'accompagnais. Dès que l'hiver se fit, et il se déclara tout à coup

par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous

les caractères de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais

devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice; nous

n'avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus

simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre

même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade.

Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le

vent, avec sa sœur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne

redoutions les chemins inondés et les averses. Nous avions trouvé dans

une chartreuse abandonnée et ruinée en partie un logement sain et des

plus pittoresques. Je donnais des leçons aux enfants dans la matinée.

Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le

soir, nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de la lune, ou

nous lisions dans les cellules. Notre existence eût été fort agréable

dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et

de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances

de notre compagnon et certains jours d'inquiétude sérieuse pour sa vie

ne m'eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du

voyage.

Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j'avais

redouté, pas assez malheureusement, arriva. Il se démoralisa d'une

manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il

ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était

pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait

bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de

mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le

trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux

hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait

quelques instants pour nous reconnaître.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 30 / 34 段