posée dans nos esprits à cette époque. Mes souvenirs me le
présentaient comme l'ennemi né du socialisme. Les souvenirs de mes
amis combattaient le mien, et la fin de nos commentaires était
qu'ayant un grand cœur, il aurait pu être illuminé de quelque grande
lumière.
Mais il est certain qu'en 1847 Émile de Girardin était, relativement
au mouvement accompli dans les esprits et dans le sien propre depuis
dix ans, ce qu'était Armand Carrel dix ans auparavant.
Il l'a dépassé depuis, relativement et réellement: il l'a immensément
dépassé.
Ce n'est pas un vain parallèle que je veux établir ici entre deux
caractères très-opposés dans leurs instincts et deux talents
très-différents dans leurs manières. C'est un rapprochement qui me
frappe, qui m'a frappée souvent et qui me semble amené par la fatalité
des situations.
Carrel, sous la république se fût prononcé pour la présidence, à moins
que Carrel n'eût bien changé! Carrel eût peut-être été président de la
république. M. de Girardin eût probablement soutenu un autre candidat;
mais ce n'est pas la question de l'institution qui les eût divisés.
Jusque-là, sans s'en apercevoir, M. de Girardin n'avait donc pas été
plus loin que Carrel, mais personne dans nos rangs ne s'apercevait que
Carrel n'avait pas été plus loin que M. de Girardin.
Je n'ai pas connu particulièrement Carrel. Je ne lui ai jamais parlé,
bien que je l'aie rencontré souvent; mais je me rappellerai toute ma
vie une heure de conversation entre Éverard et lui, à laquelle
j'assistai sans qu'il me vît. Je lisais dans l'embrasure d'une
fenêtre, le rideau était tombé de lui-même sur moi lorsqu'il entra.
Ils parlèrent du peuple. Je fus abasourdie. Carrel n'avait pas la
notion du progrès! Ils ne furent pas d'accord. Éverard l'influença,
puis, à son tour, il fut influencé par lui. Le plus faible entraîna le
plus fort, cela se voit souvent.
Après avoir parcouru bien des horizons depuis ce jour-là, Éverard, en
1847, était revenu s'enfermer dans l'horizon limité de Carrel.
En voyant ces fluctuations des grands esprits, les partisans
s'alarment, s'étonnent ou s'indignent. Les plus impatients crient à la
défection, à la trahison. Les derniers jours de Carrel furent
empoisonnés par ces injustices. Éverard réagit et lutta jusqu'à sa fin
contre des soupçons amers. M. de Girardin, plus accusé, plus insulté,
plus haï encore par toutes les nuances des partis, est seul resté
debout. Il est aujourd'hui, en France, le champion des théories les
plus audacieuses et les plus généreuses sur la liberté. Ainsi le
voulait la destinée en le douant d'une force supérieure à celle de ses
adversaires.
Il faudrait pouvoir retrancher de nos mœurs politiques la prévention,
l'impatience et la colère. Les idées que nous poursuivons ne
trouveront leur triomphe que dans des consciences équitables et
généreuses. Qu'un homme comme Carrel ait été outragé et navré par des
lettres de reproches et de menaces impies, que tant d'autres,
également purs, aient été accusés d'ambition cupide ou de lâcheté de
caractère, c'est, dit-on, l'inévitable écume qui court sur le flot
débordé des passions. On ajoute qu'il faut en prendre son parti et que
toute révolution est à ce prix amer.
Eh bien, non, n'en prenons plus notre parti. Excusons ces égarements
inévitables dans le passé, ne les acceptons plus pour l'avenir.
Disons-nous une bonne fois qu'aucun parti, même le nôtre, ne
gouvernera longtemps par la haine, la violence et l'insulte.
N'admettons plus que les républiques doivent être ombrageuses et les
dictatures vindicatives. Ne rêvons plus le progrès à la condition d'y
marcher en nous soupçonnant, en nous flagellant les uns les autres.
Laissons au passé ses ténèbres, ses emportements, ses grossièretés.
Admettons que les hommes qui ont fait de grandes choses, ou qui ont eu
seulement de grandes idées ou de grands sentiments, ne doivent pas
être accusés à la légère et qu'ils doivent toujours l'être avec
mesure. Soyons assez intelligents pour apprécier ces hommes au point
de vue de l'ensemble de l'histoire; voyons leur puissance et ses
limites naturelles, fatales. Vouloir qu'à toutes les heures de sa vie
un homme supérieur réponde à l'idéal qu'il nous a fait entrevoir,
c'est faire le procès à Dieu même, qui a créé l'homme incertain et
limité. Que nos suffrages, dans un état libre, ne se portent pas sur
celui dont, à une certaine heure l'esprit défaille, hésite ou s'égare,
c'est notre droit. Mais, en l'éloignant pour un instant de notre
route, rendons-lui encore hommage en songeant que demain peut-être nos
destins auront besoin de l'homme qui s'est reposé dans le scrupule ou
dans la prudence[23].
[23] C'est ainsi qu'il faut juger M. Lamartine.
Quand nos mœurs politiques auront fait ce progrès, quand les luttes
de la popularité n'auront plus pour armes l'injure, l'ingratitude et
la calomnie, nous ne verrons plus de défections importantes, soyez-en
certains. Les défections sont presque toujours des réactions de
l'orgueil blessé, des actes de dépit. Ah! je l'ai vu cent fois! Tel
homme qui, respecté et ménagé dans son caractère, eût marché dans le
droit chemin, s'est violemment séparé de ses coreligionnaires à cause
d'une parole blessante, et les plus grands caractères ne sont pas à
l'abri de la cuisante blessure d'une attaque contre l'honneur, ou
seulement d'une critique brutale contre leur sagesse. Je ne peux pas
citer les exemples trop rapprochés de nous, mais vous en avez
certainement vu vous-même, quel que soit votre milieu. De funestes
déterminations ont dû être prises devant vous, qui tenaient à un fil
bien délié!
Et cela n'est-il pas dans la nature humaine? On devient insensiblement
l'ennemi de l'homme qui s'est déclaré votre ennemi. S'il s'acharne,
quelle que soit votre patience, vous arrivez peu à peu à le croire
aveugle et injuste en toutes choses, du moment qu'il est injuste et
aveugle envers vous. Ses idées mêmes vous deviennent antipathiques en
même temps que son langage. Vous différiez sur quelques points au
début, et voilà que les croyances même qui vous étaient communes vous
apparaissent douteuses, du moment qu'il leur a donné des formules qui
semblent être la critique ou la négation des vôtres. Vous partez d'un
jeu de mots et vous finissez par du sang. Les duels n'ont souvent pas
d'autre cause, et il y a des duels de parti à parti qui ensanglantent
la place publique.
Quel est le plus grand coupable dans ces funestes embrasements de
l'histoire? Le premier qui dit à son frère _Raca_. Si Abel eût dit le
premier cette parole à Caïn, c'est lui que Dieu eût puni comme le
premier meurtrier de la race humaine.
Ces réflexions qui m'entraînent ne sont pas hors de propos quand je me
rappelle la mort de Carrel, la douleur d'Éverard et la haine de notre
parti contre M. de Girardin. Si nous eussions été justes, si nous
eussions reconnu que M. de Girardin ne pouvait pas refuser de se
battre sérieusement avec Carrel, comme il était pourtant bien facile
de s'en convaincre en examinant les faits; si, après avoir traité
Carrel d'esprit lâche et poltron, on n'eût pas traité son adversaire
de spadassin et d'assassin, il ne nous eût pas fallu vingt ans pour
nous emparer de notre bien légitime, c'est-à-dire du secours de cette
grande puissance et de cette grande lumière qu'Émile de Girardin
portait en lui, et devait porter tout seul sur le chemin qui conduit à
notre but commun.
Que de méfiances et de préventions contre lui! Je les ai subies, moi
aussi; non pas pour ce fait du duel, d'où, dangereusement blessé
lui-même, il remporta la blessure plus profonde encore d'une
irréparable douleur: quand des voix ardentes s'élevaient autour de moi
pour s'écrier: «Quoi qu'il y ait, on ne tue pas Carrel! on ne doit pas
tuer Carrel!» je me rappelais que M. de Girardin, ayant essuyé le feu
de M. Degouve-Dennuques, avait refusé de le viser, et que cet acte,
digne de Carrel parce qu'il était chevaleresque, avait été considéré
comme une injure parce qu'il venait d'un ennemi politique. Quant à la
cause du duel, il est impossible que les témoins eussent pu la trouver
suffisante, si Carrel ne les y eût contraints par son obstination.
Sans aucun doute, Carrel était aigri et voulait arracher une
humiliation plutôt qu'une réparation. Encore était-ce la réparation
d'un tort peut-être imaginaire.--Quant aux suites du duel, elles
furent navrantes et honorables pour M. de Girardin. Il fut insulté par
les amis de Carrel, et pour toute vengeance il porta le deuil de
Carrel.
Ce n'était donc pas là le motif de notre antipathie, et Éverard
lui-même, en pleurant Carrel qu'il chérissait, rendait justice à la
loyauté de l'adversaire, quand il était de sang-froid. Mais il nous
semblait voir, dans ce génie pratique qui commençait à se révéler,
l'ennemi né de nos utopies. Nous ne nous trompions pas. Un abîme nous
séparait alors. Nous sépare-t-il encore? Oui, sur des questions de
sentiment, sur des rêves d'idéal? et, quant à moi, sur la question du
mariage, après mûre réflexion, je n'hésite pas à le dire. M. de
Girardin socialiste, c'est-à-dire touchant aux questions vitales de la
famille dans un livre admirable quant à la politique et à l'esprit des
législations, laisse dans l'ombre ou jette dans de téméraires aperçus
ce grand dogme de l'amour et de la maternité. Il n'admet qu'une mère
et des enfants dans la constitution de la famille. J'ai dit plus haut,
je dirai encore ailleurs, toujours et partout, qu'il faut un père et
une mère.
Mais une discussion nous mènerait trop loin, et tout ceci est une
digression à mon histoire. Je ne la regrette pas, et je ne la
retranche pas; mais il faut que, remettant encore à un autre cadre
l'appréciation de cette nouvelle figure historique, apparue un instant
dans mon récit, je résume ce peu de pages.
Carrel disparut, emporté par la destinée, et non pas immolé par un
ennemi. Un grand journaliste, c'est-à-dire un de ces hommes de
synthèse qui font, au jour le jour, l'histoire de leur époque en la
rattachant au passé et à l'avenir, à travers les inspirations ou les
lassitudes du génie, laissa tomber le flambeau qu'il portait dans le
sang de son adversaire, et dans le sien propre. L'adversaire lava ce
sang de ses larmes et ramassa le flambeau. Le tenir élevé n'était pas
chose facile après une telle catastrophe. La lumière vacilla longtemps
dans ses mains éperdues. Le souffle des passions a pu l'obscurcir ou
la faire dévier; mais elle devait vivre, et nous eussions dû la saluer
plus tôt. Nous ne l'avons pas fait, et elle a vécu quand même. La
mission de l'héritier de Carrel s'est ennoblie dans la tempête. Au
jour des catastrophes elle a été chevaleresque et généreuse. Un moment
est venu où lui seul a pu montrer, en France, le courage et la foi que
Carrel eût sans doute été forcé de refouler au fond de son cœur,
puisque Carrel n'eût pu se défendre du devoir de saisir, à un moment
donné, le pouvoir pour son compte. M. de Girardin a eu le rare bonheur
de n'y être pas contraint. C'est quelquefois un grand honneur
aussi[24].
[24] Au moment où je corrige ces épreuves, une douloureuse
nouvelle vient me frapper: Mme de Girardin est morte, elle que je
laissais malade il y a un mois, mais encore rayonnante de beauté,
d'intelligence, de grâce et de bonté, car elle était bonne, bien
vraiment bonne! Tout le monde sait qu'elle avait du génie; mais
cette tendresse délicate, cette fibre d'exquise maternité que ses
ouvrages dramatiques venaient de révéler, ses amis seuls la
connaissaient déjà. Pour moi, j'ai été à même de l'apprécier
profondément.
Elle a pleuré avec nous la plus douloureuse des pertes, d'un
enfant adoré, et pleuré si naïvement, si ardemment! Elle n'avait
pourtant pas été mère, et ce n'est pas l'intelligence toute seule
qui révèle à une femme ce que les mères doivent souffrir: C'est le
cœur, c'est le génie de la tendresse, et Mme de Girardin avait ce
génie-là pour couronnement d'une admirable organisation.
Revenons à Éverard. Trois ans s'étaient écoulés depuis qu'Éverard
avait pris une grande influence morale sur mon esprit. Il la perdit
pour des causes que je n'ai pas attendu jusqu'à ce jour pour oublier.
Oublier est bien le mot, car la netteté des souvenirs est quelquefois
encore du ressentiment. Je sais en gros que ces causes furent de
diverse nature: d'une part, ses velléités d'_ambition_; il se servait
toujours de ce mot-là pour exprimer ses violens et fugitifs besoins
d'activité; de l'autre, les emportemens trop réitérés de son
caractère, aigri souvent par l'inaction ou les déceptions.
Quant à l'innocente ambition de siéger à la Chambre des députés et d'y
prendre de l'influence, je ne la désapprouvais nullement; mais j'avoue
qu'elle me gâtait un peu mon vieux Éverard, car c'est comme vieillard,
aux heures où sa figure altérée marquait soixante ans, que je le
chérissais d'une affection presque filiale, parce que, dans ces
momens-là, il était doux, vrai, simple, candide et tout rempli d'idéal
divin. Était-ce alors qu'il était lui-même? C'est ce que je n'ai
jamais pu savoir. Il était sincère à coup sûr dans tous ses aspects;
mais quelle eût été sa vraie nature si son organisation eût été
régulière, c'est-à-dire si un mal chronique ne l'eût pas fait passer
par de continuelles alternatives de fièvre et de langueur?
L'exaltation maladive me le rendait, je ne dirai pas antipathique,
mais comme étranger. C'est lorsqu'il redevenait jeune, actif, ardent
au petit combat de la politique d'actualité, que j'éprouvais
l'invincible besoin de ne pas trop m'intéresser à lui.
C'est cette indifférence à ce qu'il regardait alors comme l'intérêt
puissant de sa vie qu'il ne me pardonnait qu'après des bouderies ou
des reproches. Pour éviter le retour de ces querelles, je ne
provoquais ni ses lettres ni ses visites. Elles devinrent de plus en
plus rares. Il fut nommé député. Son début à la Chambre le posa, dans
une question de propriété particulière que je ne me rappelle pas bien,
comme raisonneur habile plus que comme orateur politique. Son rôle y
fut effacé, selon moi. Je ne voulais pas le tourmenter. D'un homme
comme lui on pouvait attendre le réveil sans inquiétude. Nous fûmes
des mois entiers sans nous voir et sans nous écrire. J'étais fixée à
Nohant. Il y apparut toujours de loin en loin jusque vers la
révolution de février. Dans les dernières entrevues, nous n'étions
plus d'accord sur le fond des choses. J'avais un peu étudié et médité
mon idéal; il semblait avoir écarté le sien pour revenir à un siècle
en arrière de la révolution. Il ne fallait pas lui rappeler le pont
des Saints-Pères. Il eût affirmé par serment et de bonne foi que
j'avais rêvé, ainsi que Planet. Il s'irritait quand je voulais lui
prouver que j'avais gardé et amélioré mes sentimens, et qu'il avait
laissé reculer et obscurcir les siens. Il raillait mon socialisme avec
un peu d'amertume, et cependant il redevenait aisément tendre et
paternel. Alors je lui prédisais qu'un jour il redeviendrait
socialiste, et qu'outre-passant le but, il me reprocherait ma
modération. Cela fût arrivé certainement s'il eût vécu.
L'absence ni la mort ne détruisent les grandes amitiés; la mienne lui
resta et lui reste en dépit de tout. Je ne fus jamais brouillée avec
lui, et il le fut pourtant avec moi dans les dernières années de sa
vie. Je dirai pourquoi.
Il voulait être commissaire à Bourges sous le gouvernement provisoire.
Il ne le fut pas et s'en prit à moi. Il me supposait auprès du
ministre de l'intérieur, une influence que j'étais loin d'avoir. M.
Ledru-Rollin n'avait pas coutume de me consulter sur ses décisions
politiques. Quelques personnes l'ont dit: ce fut une mauvaise
plaisanterie. Éverard eut la simplicité de le croire sur des
commentaires de province.
Mais, pour être dans la vérité et dans la sincérité absolue, je dus ne
pas lui cacher que si j'avais eu cette influence et si j'avais été
consultée, ou, pour mieux dire, si j'avais été le ministre en
personne, je n'eusse pas raisonné ni agi autrement que n'avait fait le
ministre. Je poussai la loyauté jusqu'à lui écrire que M. Ledru-Rollin
ayant pris cette détermination et la déclarant après coup dans une
conversation à laquelle je me trouvais présente, j'avais trouvé
sérieux et justes les motifs qu'il en avait donnés.--Éverard, je l'ai
dit déjà, et je le lui disais à lui-même, avait été surpris par la
république dans une phase d'antipathie marquée pour les idées qui
devaient, qui eussent dû faire vivre la république. Il eût pu
redevenir l'homme du lendemain; mobile et sincère comme il l'était, on
ne devait guère être en peine de son retour, et, dans tous les cas, on
pouvait bien l'attendre sans compromettre l'avenir d'une puissance
comme la sienne. Mais, à coup sûr, il n'était pas l'homme de ce
jour-là, du jour où nous étions, jour de foi entière et d'aspiration
illimitée vers des principes rejetés la veille par Éverard.
Je ne m'étais pas trompée. Sous la pression des circonstances, Éverard
était à un des faîtes de la montagne, lorsque la violence des
événements l'en fit descendre sans espoir d'y jamais remonter: la
cruelle mort l'attendait. On m'a dit qu'il ne m'avait jamais pardonné
ma sincérité. Eh bien, je crois le contraire. Je crois que son cœur a
été juste et sa raison lucide à un moment donné connu de lui seul.
Aujourd'hui que je vois son âme face à face, je suis bien tranquille.
Il est une autre âme, non moins belle et pure dans son essence, non
moins malade et troublée dans ce monde, que je retrouve avec autant de
placidité dans mes entretiens avec les morts, et dans mon attente de
ce monde meilleur où nous devons nous reconnaître tous au rayon d'une
lumière plus vive et plus divine que celle de la terre.
Je parle de Frédéric Chopin, qui fut l'hôte des huit dernières années
de ma vie de retraite à Nohant sous la monarchie.
En 1838, dès que Maurice m'eut été définitivement confié, je me
décidai à chercher pour lui un hiver plus doux que le nôtre.
J'espérais le préserver ainsi du retour des rhumatismes cruels de
l'année précédente. Je voulais trouver, en même temps, un lieu
tranquille où je pusse le faire travailler un peu ainsi que sa sœur,
et travailler moi-même sans excès. On gagne bien du temps quand on ne
voit personne, on est forcé de veiller beaucoup moins.
Comme je faisais mes projets et mes préparatifs de départ, Chopin, que
je voyais tous les jours et dont j'aimais tendrement le génie et le
caractère, me dit à plusieurs reprises que, s'il était à la place de
Maurice, il serait bientôt guéri lui-même. Je le crus, et je me
trompai. Je ne le mis pas dans le voyage à la place de Maurice, mais à
côté de Maurice. Ses amis le pressaient depuis longtemps d'aller
passer quelque temps dans le midi de l'Europe. On le croyait
phthisique. Gaubert l'examina et me jura qu'il ne l'était pas. «Vous
le sauverez, en effet, me dit-il, si vous lui donnez de l'air, de la
promenade et du repos». Les autres, sachant bien que jamais Chopin ne
se déciderait à quitter le monde et la vie de Paris sans qu'une
personne aimée de lui et dévouée à lui ne l'y entraînât, me pressèrent
vivement de ne pas repousser le désir qu'il manifestait si à propos et
d'une façon tout inespérée.
J'eus tort, par le fait, de céder à leur espérance et à ma propre
sollicitude. C'était bien assez de m'en aller seule à l'étranger avec
deux enfants, l'un déjà malade, l'autre exubérant de santé et de
turbulence, sans prendre encore un tourment de cœur et une
responsabilité de médecin.
Mais Chopin était dans un moment de santé qui rassurait tout le monde.
Excepté Grzymala, qui ne s'y trompait pas trop, nous avions tous
confiance. Je priai cependant Chopin de bien consulter ses forces
morales, car il n'avait jamais envisagé sans effroi, depuis plusieurs
années, l'idée de quitter Paris, son médecin, ses relations, son
appartement même et son piano. C'était l'homme des habitudes
impérieuses, et tout changement, si petit qu'il fût, était un
événement terrible dans sa vie.
Je partis avec mes enfants, en lui disant que je passerais quelques
jours à Perpignan, si je ne l'y trouvais pas; et que s'il n'y venait
pas au bout d'un certain délai, je passerais en Espagne. J'avais
choisi Majorque sur la foi de personnes qui croyaient bien connaître
le climat et les ressources du pays, et qui ne les connaissaient pas
du tout.
Mendizabal, notre ami commun, un homme excellent autant que célèbre,
devait se rendre à Madrid et accompagner Chopin jusqu'à la frontière,
au cas où il donnerait suite à son rêve de voyage.
Je m'en allai donc avec mes enfants et une femme de chambre dans le
courant de novembre. Je m'arrêtai le premier soir au Plessis, où
j'embrassai avec joie ma mère Angèle et toute cette bonne et chère
famille qui m'avait ouvert les bras quinze ans auparavant. Je trouvai
les fillettes grandes, belles et mariées. Tonine, ma préférée, était à
la fois superbe et charmante. Mon pauvre père James était goutteux et
marchait sur des béquilles. J'embrassai le père et la fille pour la
dernière fois! Tonine devait mourir à la suite de sa première
maternité, son père à peu près dans le même temps.
Nous fîmes un grand détour, voyageant pour voyager. Nous revîmes à
Lyon notre amie l'éminente artiste madame Montgolfier, Théodore de
Seynes, etc., et descendîmes le Rhône jusqu'à Avignon, d'où nous
courûmes à Vaucluse, une des plus belles choses du monde, et qui
mérite bien l'amour de Pétrarque et l'immortalité de ses vers. De là,
traversant le Midi, saluant le pont du Gard, nous arrêtant quelques
jours à Nîmes pour embrasser notre cher précepteur et ami Boucoiran et
pour faire connaissance avec madame d'Oribeau, une femme charmante que
je devais conserver pour amie, nous gagnâmes Perpignan, où dès le
lendemain nous vîmes arriver Chopin. Il avait très-bien supporté le
voyage. Il ne souffrit pas trop de la navigation jusqu'à Barcelone, ni
de Barcelone jusqu'à Palma. Le temps était calme, la mer excellente;
nous sentions la chaleur augmenter d'heure en heure. Maurice
supportait la mer presque aussi bien que moi; Solange moins bien;
mais, à la vue des côtes escarpées de l'île, dentelées au soleil du
matin par les aloès et les palmiers, elle se mit à courir sur le pont,
joyeuse et fraîche comme le matin même.
J'ai peu à dire ici sur Majorque, ayant écrit un gros volume sur ce
voyage. J'y ai raconté mes angoisses relativement au malade que
j'accompagnais. Dès que l'hiver se fit, et il se déclara tout à coup
par des pluies torrentielles, Chopin présenta, subitement aussi, tous
les caractères de l'affection pulmonaire. Je ne sais ce que je serais
devenue si les rhumatismes se fussent emparés de Maurice; nous
n'avions aucun médecin qui nous inspirât confiance, et les plus
simples remèdes étaient presque impossibles à se procurer. Le sucre
même était souvent de mauvaise qualité et rendait malade.
Grâce au ciel, Maurice, affrontant du matin au soir la pluie et le
vent, avec sa sœur, recouvra une santé parfaite. Ni Solange ni moi ne
redoutions les chemins inondés et les averses. Nous avions trouvé dans
une chartreuse abandonnée et ruinée en partie un logement sain et des
plus pittoresques. Je donnais des leçons aux enfants dans la matinée.
Ils couraient tout le reste du jour, pendant que je travaillais; le
soir, nous courions ensemble dans les cloîtres au clair de la lune, ou
nous lisions dans les cellules. Notre existence eût été fort agréable
dans cette solitude romantique, en dépit de la sauvagerie du pays et
de la chiperie des habitants, si ce triste spectacle des souffrances
de notre compagnon et certains jours d'inquiétude sérieuse pour sa vie
ne m'eussent ôté forcément tout le plaisir et tout le bénéfice du
voyage.
Le pauvre grand artiste était un malade détestable. Ce que j'avais
redouté, pas assez malheureusement, arriva. Il se démoralisa d'une
manière complète. Supportant la souffrance avec assez de courage, il
ne pouvait vaincre l'inquiétude de son imagination. Le cloître était
pour lui plein de terreurs et de fantômes, même quand il se portait
bien. Il ne le disait pas, et il me fallut le deviner. Au retour de
mes explorations nocturnes dans les ruines avec mes enfants, je le
trouvais, à dix heures du soir, pâle devant son piano, les yeux
hagards et les cheveux comme dressés sur la tête. Il lui fallait
quelques instants pour nous reconnaître.