lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan
vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les
voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours
parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère
était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle
tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu
gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais
voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se
livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux
changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je
disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve
moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas
malade?--Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au
contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une
grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa
jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.
Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la
regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et
frappé de la perfection de ses traits.
Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine
de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers
bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je
descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand
de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus
que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte,
que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le
signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle
ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une
maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a
dû vous l'écrire.»
La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse
qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence,
puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin.
Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur
un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait
cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà
sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma sœur, qui était auprès d'elle,
m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une
fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère
s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de
voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas
habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses
ressources à ces brigands imaginaires.
Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en
triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le
meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit
à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et
sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre
ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire:
«Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est
affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle
va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le
moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites
absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir
rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui
prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur
leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son
esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement
et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité
habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien,
quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!»
Je prévins ma sœur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de
distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle
voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle
peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction
que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce
qu'elle désire.»
Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de
remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant
ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que
c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces
chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette
poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à
Paris on ne meurt pas!» Son œil était encore brillant et sa voix
pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en
redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai
assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son
dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima.
«Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de
Boulogne.»
Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement,
mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises
et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait
renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma sœur s'inquiétait de
ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle
demandait. Je grondais ma sœur de songer seulement à la contredire,
et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade,
entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en
les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y
goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux.
Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle
tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait
d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta sœur est
dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que
je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un
prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit
riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver
devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une
vivacité naïve: «_Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra,
mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!_»
Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte
et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui
agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du
monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir
pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me
brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre
ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop
faible pour rentrer au collége.»
Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je
craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse
et d'une explication vive avec son père.
Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à
Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom
supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me
l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès
de ma malade.
J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé
la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me
rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais
embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait
dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus
agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne
pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en
coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de
Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des
cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus
belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand
je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et
que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et
cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra
que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit
bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai.
Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en
aller avec toi.
Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait
dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il
ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller
chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible
d'en trouver.--«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens
si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice.
Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie.
Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de
l'après-midi, elle avait dit à ma sœur: «Coiffe-moi, je voudrais
être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait
souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était
envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée
avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _guérie_ en effet, guérie
de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde.
Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma
grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour
jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant
aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.
Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au
Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque,
étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était
toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me
disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et
alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les
singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été
la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses
inflexions de voix, il riait de tout son cœur; et puis il prenait son
chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près,
voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais
sanglotant dans un coin du jardin.
Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai à Fontainebleau, où
je passai quelques jours tête à tête avec Maurice. Il se portait bien,
la chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir,
ne le trouvait cependant pas guéri. Le cœur avait encore des
battemens irréguliers. Il fallait la continuation du régime,
l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous
levions avec le jour et nous partions jusqu'à la nuit sur de petits
chevaux de louage, tous deux seuls, allant à la découverte dans cette
admirable forêt pleine de sites imprévus, de productions variées, de
fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune
naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation et à la chasse en
attendant l'étude. Il avait le goût de cette science et celui du
dessin depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif contre
l'ennui d'une inaction forcée que de jouir de la nature comme il
savait déjà en jouir.
Mais à peine étais-je remise de la crise qui venait de m'ébranler,
qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait été en
Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené Solange.
Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice à sa
velléité de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne
prétendais le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser passer
la mauvaise disposition que mon frère m'avait signalée. J'espérais
toujours arriver à ce à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre
avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire à l'éducation et à la
santé de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry
mystérieusement et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement, je
l'aurais soumis devant lui à l'examen de médecins choisis par lui, et
il se fût convaincu de l'impossibilité de le remettre au collége.
Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance légitime de ce qui
n'était chez moi qu'une inquiétude irrésistible, de ce qui à ses yeux
fut un désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle se croit
fondée à avoir les torts qu'elle suppose aux autres.
Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le moindre désir d'avoir Solange
près de lui. Il avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de
l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il davantage
à celle des garçons? Non, il avait trop de rigidité dans la volonté
pour supporter les inconséquences sans nombre, les langueurs et les
entraînemens de l'enfance. Il n'a jamais aimé la contradiction, et
qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les
prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts
militaires ne le portaient pas à s'amuser de ce que l'enfance a
d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle
d'une mère.
Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de Maurice que celui d'en
faire un collégien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange
il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même ensuite, que
celle de me la faire chercher.
J'aurais dû me le dire à moi-même et me tranquilliser; mais les
circonstances de cet enlèvement se présentèrent à mon esprit d'une
manière poignante, et, dans la réalité, elles avaient été plus
dramatiques que de besoin. La gouvernante avait été frappée et ma
pauvre petite, épouvantée, avait été emmenée de force en poussant des
cris dont toute la maison était encore consternée. Solange n'avait
pourtant pas été prévenue par moi contre son père, comme il se
l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame
Rollinat la mère, qui se trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de
son père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmène pas!»
La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien.
Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnèrent la
fièvre. Je courus à Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis
Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en règle; je me fis
accompagner d'un autre ami et du maître clerc de mon avoué, M.
Vincent, un excellent jeune homme, plein de cœur et de zèle,
aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers
Guillery. Pendant ces deux journées de préparatifs, le ministre, M.
Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le télégraphe: je savais
où était ma fille.
Madame Dudevant était morte un mois auparavant. Elle n'avait pu
frustrer mon mari de l'héritage de son père. Elle lui laissait
quelques charges qui lui valurent une douzaine de procès et la terre
de Guillery, dont il avait déjà pris possession. Que Dieu fasse paix à
cette malheureuse femme! Elle avait été bien coupable envers moi, bien
plus que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts! Ils deviennent
meilleurs, je l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes
ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a
longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui, mon Dieu.»
Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes
disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes
ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je le crois avec eux:
mais pourquoi veulent-ils qu'aussitôt après la séparation de l'âme et
du corps, cette douleur du péché, cette expiation suprême, cesse
d'être possible? Est-ce que l'âme a perdu, selon eux, sa lumière et sa
vie en montant vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la juger? Ils
ne sont point conséquents, ces catholiques qui regardent la misérable
épreuve de cette vie comme définitive, puisqu'ils admettent un
purgatoire où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.
J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet, M. Haussmann,
aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà
le beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a épousé sa
sœur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il
monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me
fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena à
la sous-préfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut
pas nous permettre de retourner à l'auberge, ni de partir avant deux
jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Beïse
et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de
Florette et de Henri IV. Il me fit dîner avec d'anciens amis que je
fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup
philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique,
où le jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous.
C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais
un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate.
Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie
moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire, et
qu'au retour je disais à mon compagnon de route: «Vous avez discuté
avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je
n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des
instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont
étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop
tard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà fait son
temps.» Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le
pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en
arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne
devais pas tarder à m'y intéresser vivement.
Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité
nécessaire à ce genre d'études.
M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il avouait être de 1,200 fr.
et qui devait bientôt augmenter du double, il ne me semblait pas juste
qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il en jugea autrement,
et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donné tant de peine
pour une question d'argent, si j'avais pu être certaine de suffire à
l'éducation de mes deux enfants. Mais le travail littéraire est si
éventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances
de mon métier: banqueroute d'éditeurs, banqueroute de succès ou de
santé. Je voulais amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice, et
il y paraissait disposé. Puisqu'il se croyait trop gêné pour payer son
entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même, et
il accepta enfin cette solution par un contrat définitif, en 1838. Il
me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle
il me rendit la jouissance de l'hôtel de Narbonne, patrimoine de mon
père, et celle beaucoup plus précieuse de garder et gouverner mes deux
enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait
constitué en partie la pension de ma mère; nous signâmes cet échange,
enchantés l'un et l'autre de notre lot[22].
[22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons
rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage de ma fille.
Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en égard au
présent. Le collége de Narbonne, maison historique fort vieille, avait
été si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y dépenser près de
cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix
ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma
fille.
Mais, au milieu des grands embarras que me suscitèrent mes petites
propriétés, je ne perdis pas courage. J'étais devenue à la fois père
et mère de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand
l'héritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie
absorbante, comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne sais ce
que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la faculté de
veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait à toute heure. Je
commençai à l'aimer le jour où il devint pour moi, non plus une
nécessité personnelle, mais un devoir austère. Il m'a, non pas
consolée, mais distraite de bien des peines, et arrachée à bien des
préoccupations.
Mais que de préoccupations diverses, pour une tête sans grande variété
de ressources, que ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper
simultanément dans ma petite sphère! Le respect de l'art, les
obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe
toujours avant le reste, le détail de la maison, les devoirs de
l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journées
sont courtes pour que le désordre ne s'empare pas de la famille, de la
maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et
je n'y ai fait que ce qui est possible à la volonté et à la foi. Je
n'étais pas secondée par une de ces merveilleuses organisations qui
embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un
enfant malade à une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman
à un registre de comptabilité. J'avais donc dix fois, cent fois plus
de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs années je ne
m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres
années je luttai contre d'atroces migraines jusqu'à tomber en
défaillance sur mon travail, et toutes choses n'allèrent pourtant pas
toujours au gré de mon zèle et de mon dévouement.
D'où je conclus que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que
possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité
d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop
d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche,
chacun selon sa capacité.
Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition
d'être volontaire, il faut la rendre possible.
Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la
religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez
fait une belle découverte.
CHAPITRE SIXIEME.
Mort d'Armand Carrel.--M. Émile de Girardin.--Résumé sur
Éverard.--Départ pour Majorque.--Frédéric Chopin.--La
Chartreuse de Valdemosa.--Les préludes.--Jour de
pluie.--Marseille. Le docteur Cauvières.--Course en mer jusqu'à
Gènes.--Retour à Nohant.--Maurice malade et guéri.--Le 12 mai
1839.--Armand Barbès.--Son erreur et sa sublimité.
Deux circonstances portent ma pensée, en cet endroit de mon récit, sur
deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux
à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le même jour que
mon procès à Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens
d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est de M. Émile de
Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin
législateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le
titre de journaliste embrasse peut-être tous les autres.
Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu deux grands journalistes,
Armand Carrel, Émile de Girardin. Par une mystérieuse et poignante
fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante encore, le
vainqueur de ce déplorable combat, jeune alors et en apparence
inférieur au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent, est arrivé
à le dépasser de toute l'étendue du progrès qui s'est accompli dans
les idées générales et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel eût vécu,
eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le; mais soyons sans
prévention, et avouons que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de
sa mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui voient comme moi,
singulièrement arriéré.
Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans sa marche, bien qu'il ait
paru, qu'il ait peut-être été emporté par des courants contraires en
de certains élans de sa ligne ascendante.
Si bien que, sans dire une énormité, ni chercher un paradoxe, on
pourrait entrevoir un incompréhensible dessein de la Providence, non
pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable de la mort de
Carrel, mais dans cet héritage de son génie recueilli précisément par
son adversaire consterné.