La première lettre que j'avais écrite en prenant la résolution de

lutter judiciairement contre mon mari avait été pour elle. Son élan

vers moi fut alors spontané, complet, et ne se démentit plus. Dans les

voyages que je fis à Paris durant cette lutte, je la trouvai toujours

parfaite. Il y avait donc près de deux ans que ma pauvre petite mère

était redevenue pour moi ce qu'elle avait été dans mon enfance. Elle

tournait un peu ses taquineries vers Maurice, qu'elle eût voulu

gouverner à sa guise et qui résistait un peu plus que je n'aurais

voulu. Mais elle l'adorait quand même, et j'avais besoin de la voir se

livrer à ces petites frasques pour ne pas m'inquieter de ce doux

changement survenu en elle à mon égard. Il y avait des momens où je

disais à Pierret: «Ma mère est adorable maintenant, mais je la trouve

moins vive et moins gaie. Êtes-vous sûr qu'elle ne soit pas

malade?--Eh non, me répondait-il; elle est mieux portante, au

contraire. Elle a enfin passé l'âge où on se ressent encore d'une

grande crise, et à présent la voilà comme elle était dans sa

jeunesse, aussi aimable et presque aussi belle.» C'était la vérité.

Quand elle était un peu parée, et elle s'habillait à ravir, on la

regardait encore passer sur le boulevard, incertain de son âge et

frappé de la perfection de ses traits.

Au moment où, appelée par cette terrible nouvelle de la fin prochaine

de ma mère, j'arrivais à Paris à la fin de juillet, les derniers

bulletins m'avaient laissé pourtant grande espérance. J'accours, je

descends l'escalier du boulevard, et je suis arrêtée par le marchand

de fontaines, qui me dit: «Mais madame Dupin n'est plus ici!» Je crus

que c'était une manière de m'annoncer sa mort, et la fenêtre ouverte,

que j'avais prise pour un bon augure, me revint à l'esprit comme le

signe d'un éternel départ. «Tranquillisez-vous, me dit cet homme, elle

ne va pas plus mal. Elle a voulu aller se faire soigner dans une

maison de santé pour avoir moins de bruit et un jardin. M. Pierret a

dû vous l'écrire.»

La lettre de Pierret ne m'était pas parvenue. Je courus à l'adresse

qu'on m'indiquait, m'imaginant trouver ma mère en convalescence,

puisqu'elle se préoccupait de la jouissance d'un jardin.

Je la trouvai dans une affreuse petite chambre sans air, couchée sur

un grabat et si changée que j'hésitai à la reconnaître: elle avait

cent ans. Elle jeta ses bras à mon cou en me disant: «Ah! me voilà

sauvée: tu m'apportes la vie!» Ma sœur, qui était auprès d'elle,

m'expliqua tout bas que le choix de cet affreux domicile était une

fantaisie de malade, et non une nécessité. Notre pauvre mère

s'imaginant, dans ses heures de fièvre, qu'elle était environnée de

voleurs, cachait un sac d'argent sous son oreiller et ne voulait pas

habiter une meilleure chambre dans la crainte de révéler ses

ressources à ces brigands imaginaires.

Il fallut entrer dans sa fantaisie un instant; mais, peu à peu, j'en

triomphai. La maison de santé était belle et vaste. Je louai le

meilleur appartement sur le jardin, et dès le lendemain elle consentit

à y être transportée. Je lui amenai mon cher Gaubert, dont la douce et

sympathique figure lui plut, et qui réussit à lui persuader de suivre

ses prescriptions. Mais il m'emmena ensuite au jardin pour me dire:

«Ne vous flattez pas, elle ne peut pas guérir; le foie est

affreusement tuméfié. La crise des douleurs atroces est passée. Elle

va mourir sans souffrance. Vous ne pouvez que retarder un peu le

moment fatal par des soins moraux. Quant aux soins physiques, faites

absolument tout ce qu'elle voudra. Elle n'a pas la force de vouloir

rien qui lui soit précisément nuisible. Mon rôle, à moi, est de lui

prescrire des choses insignifiantes et d'avoir l'air de compter sur

leur efficacité. Elle est impressionnable comme un enfant. Occupez son

esprit de l'espoir d'une prochaine guérison. Qu'elle parte doucement

et sans en avoir conscience. Puis il ajouta avec sa sérénité

habituelle, lui qui était frappé à mort aussi, et qui le savait bien,

quoiqu'il le cachât pieusement à ses amis: «Mourir n'est pas un mal!»

Je prévins ma sœur, et nous n'eûmes plus qu'une pensée, celle de

distraire et d'endormir les prévisions de notre pauvre malade. Elle

voulut se lever et sortir. «C'est dangereux, nous dit Gaubert, elle

peut expirer dans vos bras; mais retenir son corps dans une inaction

que son esprit ne peut accepter est plus dangereux encore. Faites ce

qu'elle désire.»

Nous habillâmes notre pauvre mère et la portâmes dans une voiture de

remise. Elle voulut aller aux Champs-Élysées. Là, elle fut un instant

ranimée par le sentiment de la vie qui s'agitait autour d'elle. «Que

c'est beau, nous disait-elle, ces voitures qui font du bruit, ces

chevaux qui courent, ces femmes en toilette, ce soleil, cette

poussière d'or! On ne peut pas mourir au milieu de tout cela! non! à

Paris on ne meurt pas!» Son œil était encore brillant et sa voix

pleine. Mais, en approchant de l'arc de triomphe, elle nous dit en

redevenant pâle comme la mort: «Je n'irai pas jusque-là. J'en ai

assez.» Nous fûmes épouvantées, elle semblait prête à exhaler son

dernier souffle. Je fis arrêter la voiture. La malade se ranima.

«Retournons, me dit-elle; un autre jour nous irons jusqu'au bois de

Boulogne.»

Elle sortit encore plusieurs fois. Elle s'affaiblissait visiblement,

mais la crainte de la mort s'évanouissait. Les nuits étaient mauvaises

et troublées par la fièvre et le délire: mais le jour elle semblait

renaître. Elle avait envie de manger de tout; ma sœur s'inquiétait de

ses fantaisies et me grondait de lui apporter tout ce qu'elle

demandait. Je grondais ma sœur de songer seulement à la contredire,

et elle se rassurait, en effet, en voyant notre pauvre malade,

entourée de fruits et de friandises, se réjouir en les regardant, en

les touchant et en disant: «J'y goûterai tout à l'heure.» Elle n'y

goûtait même pas. Elle en avait joui par les yeux.

Nous la descendions au jardin, et là, sur un fauteuil, au soleil, elle

tombait dans la rêverie, et même dans la méditation. Elle attendait

d'être seule avec moi pour me dire ce qu'elle pensait. «Ta sœur est

dévote, me disait-elle, et moi je ne le suis plus du tout depuis que

je me figure que je vais mourir. Je ne veux pas voir la figure d'un

prêtre, entends-tu bien! Je veux, si je dois partir, que tout soit

riant autour de moi. Après tout, pourquoi craindrais-je de me trouver

devant Dieu? Je l'ai toujours aimé.» Et elle ajoutait avec une

vivacité naïve: «_Il pourra bien me reprocher tout ce qu'il voudra,

mais de ne pas l'avoir aimé, cela, je l'en défie!_»

Soigner et consoler ma mère mourante ne me fut pas accordé sans lutte

et sans distraction par le destin qui me poursuivait. Mon frère, qui

agissait de la manière la plus étrange et la plus contradictoire du

monde, m'écrivit: «Je t'avertis, à l'insu de ton mari, qu'il va partir

pour Nohant afin de t'enlever Maurice. Ne me trahis pas, cela me

brouillerait avec lui. Mais je crois devoir te mettre en garde contre

ses projets. C'est à toi de savoir si ton fils est réellement trop

faible pour rentrer au collége.»

Certes, Maurice était hors d'état de rentrer au collége, et je

craignais, sur ses nerfs ébranlés, l'effet d'une surprise douloureuse

et d'une explication vive avec son père.

Je ne pouvais quitter ma mère. Un de mes amis prit la poste, courut à

Ars, et conduisit Maurice à Fontainebleau, où j'allai, sous un nom

supposé, l'installer dans une auberge. L'ami qui s'était chargé de me

l'amener voulut bien rester près de lui pendant que je revenais auprès

de ma malade.

J'arrivai à la maison de santé à sept heures du matin. J'avais voyagé

la nuit pour gagner du temps. Je vis la fenêtre ouverte. Je me

rappelai celle du boulevard, et je sentis que tout était fini. J'avais

embrassé ma mère l'avant-veille pour la dernière fois, et elle m'avait

dit: «Je me sens très bien, et j'ai à présent les idées les plus

agréables de toute ma vie. Je me mets à aimer la campagne, que je ne

pouvais pas souffrir. Cela m'est venu dans ces derniers temps, en

coloriant des lithographies pour m'amuser. C'était une belle vue de

Suisse, avec des arbres, des montagnes, des chalets, des vaches et des

cascades. Cette image-là me revient toujours, et je la vois bien plus

belle qu'elle n'était. Je la vois même plus belle que la nature. Quand

je ferme les yeux, je vois des paysages dont tu n'as pas d'idée, et

que tu ne pourrais pas décrire; c'est trop beau, c'est trop grand! Et

cela change à toute minute pour devenir toujours plus beau. Il faudra

que j'aille à Nohant faire des grottes et des cascades dans le petit

bois. A présent que Nohant n'appartient plus qu'à toi, je m'y plairai.

Tu vas partir dans une quinzaine, n'est-ce pas? Eh bien, je veux m'en

aller avec toi.

Ce jour-là il faisait une chaleur écrasante, et Gaubert nous avait

dit: «Tâchez qu'elle ne veuille pas sortir en voiture, à moins qu'il

ne pleuve.» La chaleur redoublant, j'avais fait semblant d'aller

chercher une voiture, et j'étais rentrée disant qu'il était impossible

d'en trouver.--«Au fait, cela m'est égal, avait-elle dit. Je me sens

si bien que je n'ai plus envie de me déranger. Va-t'en voir Maurice.

Quand tu reviendras, je suis sûre que tu me trouveras guérie.

Le lendemain, elle avait été parfaitement tranquille. A cinq heures de

l'après-midi, elle avait dit à ma sœur: «Coiffe-moi, je voudrais

être bien coiffée.» Elle s'était regardée au miroir, elle avait

souri. Sa main avait laissé retomber le miroir, et son âme s'était

envolée. Gaubert m'avait écrit sur-le-champ, mais je m'étais croisée

avec sa lettre. J'arrivais pour la trouver _guérie_ en effet, guérie

de l'effroyable fatigue et de la tâche cruelle de vivre en ce monde.

Pierret ne pleura pas. Comme Deschartres auprès du lit de mort de ma

grand'mère, il semblait ne pas comprendre qu'on pût se séparer pour

jamais. Il l'accompagna le lendemain au cimetière et revint en riant

aux éclats. Puis il cessa brusquement de rire et fondit en larmes.

Pauvre excellent Pierret! Il ne se consola jamais. Il retourna au

Cheval blanc, à sa bière et à sa pipe. Il fut toujours gai, brusque,

étourdi, bruyant. Il vint me voir à Nohant l'année suivante. C'était

toujours le même Pierret à la surface. Mais, tout d'un coup, il me

disait: «Parlons donc un peu de votre mère! Vous souvenez-vous?...» et

alors il se remémorait tous les détails de sa vie, toutes les

singularités de son caractère, toutes les vivacités dont il avait été

la victime volontaire, et il citait ses mots, il rappelait ses

inflexions de voix, il riait de tout son cœur; et puis il prenait son

chapeau et s'en allait sur une plaisanterie. Je le suivais de près,

voyant bien l'excitation nerveuse qui l'emportait, et je le trouvais

sanglotant dans un coin du jardin.

Aussitôt après la mort de ma mère, je retournai à Fontainebleau, où

je passai quelques jours tête à tête avec Maurice. Il se portait bien,

la chaleur avait dissipé les rhumatismes. Gaubert, qui vint l'y voir,

ne le trouvait cependant pas guéri. Le cœur avait encore des

battemens irréguliers. Il fallait la continuation du régime,

l'exercice continuel et pas la moindre fatigue d'esprit. Nous nous

levions avec le jour et nous partions jusqu'à la nuit sur de petits

chevaux de louage, tous deux seuls, allant à la découverte dans cette

admirable forêt pleine de sites imprévus, de productions variées, de

fleurs splendides et de papillons merveilleux pour mon jeune

naturaliste, qui pouvait se livrer à l'observation et à la chasse en

attendant l'étude. Il avait le goût de cette science et celui du

dessin depuis qu'il était au monde. C'était un préservatif contre

l'ennui d'une inaction forcée que de jouir de la nature comme il

savait déjà en jouir.

Mais à peine étais-je remise de la crise qui venait de m'ébranler,

qu'une alerte nouvelle vint me surprendre. M. Dudevant avait été en

Berry, et n'y trouvant pas Maurice, il avait emmené Solange.

Comment avait-il pu s'imaginer que j'avais soustrait Maurice à sa

velléité de le reprendre, pour lui jouer un mauvais tour? Je ne

prétendais le lui cacher que le temps nécessaire pour laisser passer

la mauvaise disposition que mon frère m'avait signalée. J'espérais

toujours arriver à ce à quoi je suis arrivée plus tard, à m'entendre

avec lui sur ce qui était avantageux, nécessaire à l'éducation et à la

santé de notre fils. Qu'au lieu d'aller le chercher en Berry

mystérieusement et en mon absence, il me l'eût réclamé ouvertement, je

l'aurais soumis devant lui à l'examen de médecins choisis par lui, et

il se fût convaincu de l'impossibilité de le remettre au collége.

Quoi qu'il en soit, il crut tirer une vengeance légitime de ce qui

n'était chez moi qu'une inquiétude irrésistible, de ce qui à ses yeux

fut un désir de le blesser. Quand l'âme est aigrie, elle se croit

fondée à avoir les torts qu'elle suppose aux autres.

Jamais M. Dudevant n'avait témoigné le moindre désir d'avoir Solange

près de lui. Il avait coutume de dire: «Je ne me mêle pas de

l'éducation des filles, je n'y entends rien.» S'entendait-il davantage

à celle des garçons? Non, il avait trop de rigidité dans la volonté

pour supporter les inconséquences sans nombre, les langueurs et les

entraînemens de l'enfance. Il n'a jamais aimé la contradiction, et

qu'est ce qu'un enfant, sinon la contradiction vivante de toutes les

prévisions et intentions paternelles? D'ailleurs, ses instincts

militaires ne le portaient pas à s'amuser de ce que l'enfance a

d'ennuyeux et d'impatientant pour toute autre indulgence que celle

d'une mère.

Il n'avait donc d'autre projet à l'égard de Maurice que celui d'en

faire un collégien et plus tard un militaire, et en enlevant Solange

il n'avait pas d'autre intention, il me l'a dit lui-même ensuite, que

celle de me la faire chercher.

J'aurais dû me le dire à moi-même et me tranquilliser; mais les

circonstances de cet enlèvement se présentèrent à mon esprit d'une

manière poignante, et, dans la réalité, elles avaient été plus

dramatiques que de besoin. La gouvernante avait été frappée et ma

pauvre petite, épouvantée, avait été emmenée de force en poussant des

cris dont toute la maison était encore consternée. Solange n'avait

pourtant pas été prévenue par moi contre son père, comme il se

l'imaginait. Pendant la lutte avec Marie-Louise Rollinat et madame

Rollinat la mère, qui se trouvait là, elle s'était jetée aux genoux de

son père en criant: «Je t'aime, mon papa, je t'aime, ne m'emmène pas!»

La pauvre enfant, ne sachant rien, ne comprenait rien.

Les lettres qui me racontaient cette nouvelle aventure me donnèrent la

fièvre. Je courus à Paris, je confiai Maurice à mon ami M. Louis

Viardot, j'allai trouver le ministre, je me mis en règle; je me fis

accompagner d'un autre ami et du maître clerc de mon avoué, M.

Vincent, un excellent jeune homme, plein de cœur et de zèle,

aujourd'hui avocat. Je partis en poste, courant jour et nuit vers

Guillery. Pendant ces deux journées de préparatifs, le ministre, M.

Barthe, avait eu l'obligeance de faire jouer le télégraphe: je savais

où était ma fille.

Madame Dudevant était morte un mois auparavant. Elle n'avait pu

frustrer mon mari de l'héritage de son père. Elle lui laissait

quelques charges qui lui valurent une douzaine de procès et la terre

de Guillery, dont il avait déjà pris possession. Que Dieu fasse paix à

cette malheureuse femme! Elle avait été bien coupable envers moi, bien

plus que je ne veux le dire. Faisons grâce aux morts! Ils deviennent

meilleurs, je l'espère, dans un monde meilleur. Si les justes

ressentiments de celui-ci peuvent leur en retarder l'accès, il y a

longtemps que j'ai crié: «Ouvrez-lui, mon Dieu.»

Et que savons-nous du repentir au lendemain de la mort? Les orthodoxes

disent qu'un instant de contrition parfaite peut laver l'âme de toutes

ses souillures, même au seuil de l'éternité. Je le crois avec eux:

mais pourquoi veulent-ils qu'aussitôt après la séparation de l'âme et

du corps, cette douleur du péché, cette expiation suprême, cesse

d'être possible? Est-ce que l'âme a perdu, selon eux, sa lumière et sa

vie en montant vers le tribunal où Dieu l'appelle pour la juger? Ils

ne sont point conséquents, ces catholiques qui regardent la misérable

épreuve de cette vie comme définitive, puisqu'ils admettent un

purgatoire où l'on pleure, où l'on se repent, où l'on prie.

J'arrivai à Nérac, je courus chez le sous-préfet, M. Haussmann,

aujourd'hui préfet de la Seine. Je ne me rappelle pas s'il était déjà

le beau-frère de mon digne ami M. Artaud. Ce dernier a épousé sa

sœur. Je sais que j'allai lui demander aide et protection, et qu'il

monta sur-le-champ dans ma voiture pour courir à Guillery, qu'il me

fit rendre ma fille sans bruit et sans querelle, qu'il nous ramena à

la sous-préfecture avec mes compagnons de voyage, et qu'il ne voulut

pas nous permettre de retourner à l'auberge, ni de partir avant deux

jours de repos, de paisibles promenades sur la jolie rivière de Beïse

et le long des rives où la tradition place les jeunes amours de

Florette et de Henri IV. Il me fit dîner avec d'anciens amis que je

fus heureuse de retrouver, et je me souviens que l'on causa beaucoup

philosophie, terrain neutre en comparaison de celui de la politique,

où le jeune fonctionnaire ne se fût pas trouvé d'accord avec nous.

C'était un esprit sérieux, avide de creuser le problème général; mais

un savoir-vivre exquis l'empêcha de soulever aucune question délicate.

Je me souviens aussi que j'étais si peu versée dans la philosophie

moderne à cette époque, que j'écoutai sans trouver rien à dire, et

qu'au retour je disais à mon compagnon de route: «Vous avez discuté

avec M. Haussmann sur des matières où je n'entends rien du tout. Je

n'ai, par rapport aux choses présentes, que des sentiments et des

instincts. La science des idées nouvelles a des formules qui me sont

étrangères et que je n'apprendrai probablement jamais. Il est trop

tard. J'appartiens par l'esprit à une génération qui a déjà fait son

temps.» Il m'assura que je me trompais et que, quand j'aurais mis le

pied dans un certain cercle de discussion, je ne pourrais plus m'en

arracher. Il se trompait aussi un peu, mais il est certain que je ne

devais pas tarder à m'y intéresser vivement.

Huit mois se passèrent encore avant que j'eusse la tranquillité

nécessaire à ce genre d'études.

M. Dudevant ayant hérité d'un revenu qu'il avouait être de 1,200 fr.

et qui devait bientôt augmenter du double, il ne me semblait pas juste

qu'il continuât à jouir de la moitié du mien. Il en jugea autrement,

et il fallut discuter encore. Je ne me serais pas donné tant de peine

pour une question d'argent, si j'avais pu être certaine de suffire à

l'éducation de mes deux enfants. Mais le travail littéraire est si

éventuel, que je ne voulais pas soumettre leur existence aux chances

de mon métier: banqueroute d'éditeurs, banqueroute de succès ou de

santé. Je voulais amener mon mari à ne plus s'occuper de Maurice, et

il y paraissait disposé. Puisqu'il se croyait trop gêné pour payer son

entretien sans mon aide, je lui proposai de m'en charger moi-même, et

il accepta enfin cette solution par un contrat définitif, en 1838. Il

me fit demander une somme de cinquante mille francs moyennant laquelle

il me rendit la jouissance de l'hôtel de Narbonne, patrimoine de mon

père, et celle beaucoup plus précieuse de garder et gouverner mes deux

enfants comme je l'entendrais. Je vendis le coupon de rente qui avait

constitué en partie la pension de ma mère; nous signâmes cet échange,

enchantés l'un et l'autre de notre lot[22].

[22] Depuis ce temps nous n'avons eu ensemble que de bons

rapports. Il est venu à Nohant pour le mariage de ma fille.

Quant à l'argent, le mien ne valait pas grand'chose, en égard au

présent. Le collége de Narbonne, maison historique fort vieille, avait

été si peu entretenu et réparé, qu'il me fallut y dépenser près de

cent mille francs pour le remettre en bon rapport. Je travaillai dix

ans pour payer cette somme et faire de cette maison la dot de ma

fille.

Mais, au milieu des grands embarras que me suscitèrent mes petites

propriétés, je ne perdis pas courage. J'étais devenue à la fois père

et mère de famille. C'est beaucoup de fatigue et de souci quand

l'héritage n'y suffit pas, et qu'il faut exercer une industrie

absorbante, comme l'est celle d'écrire pour le public. Je ne sais ce

que je serais devenue si je n'avais pas eu, avec la faculté de

veiller beaucoup, l'amour de mon art qui me ranimait à toute heure. Je

commençai à l'aimer le jour où il devint pour moi, non plus une

nécessité personnelle, mais un devoir austère. Il m'a, non pas

consolée, mais distraite de bien des peines, et arrachée à bien des

préoccupations.

Mais que de préoccupations diverses, pour une tête sans grande variété

de ressources, que ces extrêmes de la vie dont il fallut m'occuper

simultanément dans ma petite sphère! Le respect de l'art, les

obligations d'honneur, le soin moral et physique des enfants qui passe

toujours avant le reste, le détail de la maison, les devoirs de

l'amitié, de l'assistance et de l'obligeance! Combien les journées

sont courtes pour que le désordre ne s'empare pas de la famille, de la

maison, des affaires ou de la cervelle! J'y ai fait de mon mieux, et

je n'y ai fait que ce qui est possible à la volonté et à la foi. Je

n'étais pas secondée par une de ces merveilleuses organisations qui

embrassent tout sans effort et qui vont sans fatigue du lit d'un

enfant malade à une consultation judiciaire, et d'un chapitre de roman

à un registre de comptabilité. J'avais donc dix fois, cent fois plus

de peine qu'il n'y paraissait. Pendant plusieurs années je ne

m'accordai que quatre heures de sommeil; pendant beaucoup d'autres

années je luttai contre d'atroces migraines jusqu'à tomber en

défaillance sur mon travail, et toutes choses n'allèrent pourtant pas

toujours au gré de mon zèle et de mon dévouement.

D'où je conclus que le mariage doit être rendu aussi indissoluble que

possible; car, pour mener une barque aussi fragile que la sécurité

d'une famille sur les flots rétifs de notre société, ce n'est pas trop

d'un homme et d'une femme, un père et une mère se partageant la tâche,

chacun selon sa capacité.

Mais l'indissolubilité du mariage n'est possible qu'à la condition

d'être volontaire, il faut la rendre possible.

Si, pour sortir de ce cercle vicieux, vous trouvez autre chose que la

religion de l'égalité de droits entre l'homme et la femme, vous aurez

fait une belle découverte.

CHAPITRE SIXIEME.

Mort d'Armand Carrel.--M. Émile de Girardin.--Résumé sur

Éverard.--Départ pour Majorque.--Frédéric Chopin.--La

Chartreuse de Valdemosa.--Les préludes.--Jour de

pluie.--Marseille. Le docteur Cauvières.--Course en mer jusqu'à

Gènes.--Retour à Nohant.--Maurice malade et guéri.--Le 12 mai

1839.--Armand Barbès.--Son erreur et sa sublimité.

Deux circonstances portent ma pensée, en cet endroit de mon récit, sur

deux des hommes les plus remarquables de notre temps. Ces deux

à-propos sont la mort de Carrel, qui eut lieu presque le même jour que

mon procès à Bourges, en 1836, et la question du mariage, que je viens

d'effleurer à propos de ma propre histoire. C'est de M. Émile de

Girardin qu'il s'agit. M. de Girardin journaliste, M. de Girardin

législateur, dirai-je M. de Girardin politique et philosophique? Le

titre de journaliste embrasse peut-être tous les autres.

Jusqu'à ce jour, le dix-neuvième siècle a eu deux grands journalistes,

Armand Carrel, Émile de Girardin. Par une mystérieuse et poignante

fatalité, l'un a tué l'autre, et, chose plus frappante encore, le

vainqueur de ce déplorable combat, jeune alors et en apparence

inférieur au vaincu sous le rapport de l'étendue du talent, est arrivé

à le dépasser de toute l'étendue du progrès qui s'est accompli dans

les idées générales et qui s'est fait en lui-même. Si Carrel eût vécu,

eût-il subi la loi de ce progrès? Espérons-le; mais soyons sans

prévention, et avouons que, fût-il resté ce qu'il était à la veille de

sa mort, il nous paraîtrait, je parle à ceux qui voient comme moi,

singulièrement arriéré.

Émile de Girardin ne s'est pas arrêté dans sa marche, bien qu'il ait

paru, qu'il ait peut-être été emporté par des courants contraires en

de certains élans de sa ligne ascendante.

Si bien que, sans dire une énormité, ni chercher un paradoxe, on

pourrait entrevoir un incompréhensible dessein de la Providence, non

pas dans ce fait douloureux et à jamais regrettable de la mort de

Carrel, mais dans cet héritage de son génie recueilli précisément par

son adversaire consterné.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 29 / 34 段