M. Dudevant voyait bien qu'avec sa requête il avait fait fausse route.

On lui conseilla de se poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.

C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rôle que

démentait sa loyauté naturelle. On le poussa à venir le soir sous mes

fenêtres et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une entrevue

mystérieuse; mais ma conscience se révolta contre une pareille

comédie, et, après s'être promené de long en large quelques instans

dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les

épaules. Il avait bien raison.

J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin, une des plus

honorables de la ville. Félix Tourangin, riche industriel et proche

parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée, l'autre

déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers étaient des enfans.

Agasta et son mari m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet

nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientôt; j'avais

donc tout mon cher Berry autour de moi, car dès ce moment je

m'attachai à la famille Tourangin, comme si j'y avais passé ma vie. Le

père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un ange de bonté et une femme

du plus grand mérite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa

sœur. Je me faisais avec elle la mère des petits frères. Leurs autres

parens nous venaient voir souvent, et me témoignaient le plus

affectueux intérêt, même M. Mater, le premier président, quand mon

procès fut terminé. Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile

Regnault, un Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et qui avait

épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me

faire amende honorable de torts que j'avais oubliés.

L'avocat de mon mari, donnant dans le système adopté, plaida, comme je

l'ai déjà dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de

faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit généreusement le

pardon après l'outrage. Éverard fit ressortir avec une merveilleuse

éloquence l'inconséquence odieuse d'une pareille philosophie

conjugale. Si j'étais coupable, il fallait commencer par me répudier,

et si je ne l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux. Dans

tous les cas, la générosité était difficile à accepter après la

vengeance. Tout l'édifice de l'amour tomba d'ailleurs devant des

preuves. Il lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait: «J'irai à

Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous

gêner, pas plus que je ne veux que vous me gêniez.» L'avocat général

en lut d'autres où la satisfaction de mon absence était si clairement

exprimée, qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette tendresse

posthume qui m'était offerte. Et pourquoi M. Dudevant se défendait-il

de ne pas m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi, plus on était

porté à l'absoudre. Mais proclamer à la fois cette affection et les

prétendues causes qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les

esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il n'eût sans doute pas

voulu mériter.

Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se désista de son

appel, et, la cour donnant acte de ce désistement, le jugement de La

Châtre eut son plein effet sur le reste de ma vie.

Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait offert à Nohant et

que ses malheureuses irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par

une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti à ne pas

varier.

Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le

soin de payer et surveiller l'éducation de Maurice au collége. Sur ce

point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus

d'être séparée de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collége

pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me décidai à ne pas

faire de réserves. Éverard, Duteil et Rollinat me remontrèrent que

tout pacte devait entraîner réconciliation de cœur et d'esprit; qu'il

y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je

lui faisais à payer l'éducation de son fils; que Maurice était bien

portant, travaillait passablement et paraissait habitué au régime

universitaire; qu'il avait déjà douze ans, et que dans bien peu

d'années la direction de ses idées et le choix de sa carrière

appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup à lui-même; que

dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait guère m'inspirer

d'inquiétudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu

à vouloir m'enlever son cœur et sa confiance. C'étaient de très

bonnes raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret. J'avais le

pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que

l'éducation en commun était nécessaire, fortifiante pour le corps et

pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à Maurice, et je

ne me trompais pas. Je cédai, craignant de prendre pour la science de

l'instinct maternel une faiblesse de cœur dangereuse à l'objet de ma

sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir élever aucune

contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer

Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole.

J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille, qui m'avaient si bien

aimée à première vue, Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été

entendre la messe à mon intention, les beaux enfans de la maison et

les braves amis qui m'avaient entourée d'une sollicitude fraternelle.

Je partis pour Nohant, où je rentrai définitivement avec Solange le

jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands

ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux

oreilles qu'il a bercées dès l'enfance, eût pu me paraître d'un

heureux augure.

CHAPITRE CINQUIEME

Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon à l'hôtel de

France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je

l'emmène à Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais à Paris.--Ma

mère malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon

mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours après

Maurice.--Je cours après Solange.--La sous-préfecture de

Nérac.--Retour à Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux

enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et

vouloir.--Père et mère.

Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au

contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands

embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me

fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans

compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour

abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de

tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles,

histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères

mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous

entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne

sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que

nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion

en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée

à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans

qui nous survivront.

Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis

finale. Je sentais bien que j'y apportais mon cœur agité et mon

intelligence en travail.

Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps

auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance

et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque

temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et

douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure.

Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce

voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la

vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne

promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement

de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires

qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient

frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice,

je partis donc pour Genève avec lui, sa sœur et Ursule.

Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations

avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai

quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à

peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses

locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette

chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes

profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le

rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et

redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente,

la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de

Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a

des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez

eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et

partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes

habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est

chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y

rencontrai aussi M. Berryer.

A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près

d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques

jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques

hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis

connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz,

Nourrit, Victor Schœlcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens.

Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine,

etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion

d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se

trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par

l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois

poétiques et sérieuses.

On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait

s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre

amie commune, tête passionnée, cœur maternel, destinée malheureuse

parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de

son imagination et les exigences de sa sensibilité.

Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses

sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou

moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une

synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre

histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour

moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est

fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de

riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur

livre.

Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi

animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade.

Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir

se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites

indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins

s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au cœur. Je me hâtai de

l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors

à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité

paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais

avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai

vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence.

Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi.

Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne

croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point.

J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai

Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne

voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse

maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de

l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs

de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles.

Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le

proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le

reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice.

Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti,

c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa

pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un

aiguillon dans ce pauvre cœur malade. Il empirait visiblement, il

n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me

fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation

signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et

Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être

soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin,

après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis

l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le

garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le

délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès

le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant,

fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à

moi. Il voulait s'en aller tout nu.

Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais

effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois

fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le

mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, _Nohant!

Nohant!!_ d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que

tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet

enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes

le médecin qu'il lui faut.»

Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange.

Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un

rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de

tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans

ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une

heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait

aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le

cerveau.

Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt,

Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un

été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à

ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de

doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux.

Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me

disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie

très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne

venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la

préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie.

Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour

venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu,

elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.»

Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave

Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à

Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez

ma mère.

Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord

avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire

souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses

involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre

les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à

la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant

sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion

instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de

plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges

alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les

critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations

perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que

tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour

m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis

d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je

lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte.

Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le

lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout

aussitôt, elle s'engouait de mon œuvre avec l'aveuglement qu'une mère

peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques

infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage.

Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie.

Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne,

vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque

chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux

pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait

en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais,

pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de

connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien,

puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il

fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une

nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais

j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit

charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels.

Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6,

dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de

fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit

jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par

elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de

jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre

ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard,

n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans

l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et

m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime

mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les

arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières

où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me

rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et

m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce

mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous

savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre

mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours!

Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses

malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de cœur

envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois

que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je

grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de

l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque

toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans

la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais

en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression

que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite

grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas

demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les

fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait

toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on

montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore

trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la

réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me

disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise?

Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour

se fâcher?»

Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je

la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel

brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation,

pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux

heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais

l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais

plus émue encore qu'essoufflée, et mon cœur battait à se rompre au

moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et

déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle

reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en

mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»--mais si elle

était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou,

ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «_Qui est

là?_»

Ce _Qui est là?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il

fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou

qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou

quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication

violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et

passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de

plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si

charmante qu'il fallait tout oublier.

Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était

justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le

coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui

passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais

venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous

les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés.

Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me

suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres,

combien son cœur était peu complice des voyages de son imagination.

J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés,

soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent

appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud,

et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai

jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne

voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de

ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve,

me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de

l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas

même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait

me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison

dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au

bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour

l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais,

tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je

ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens

où j'allais lui porter tout mon cœur: mon cœur souvent navré de

quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre,

mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 28 / 34 段