On lui conseilla de se poser en mari égaré par l'amour et la jalousie.
C'était un peu tard, et je pense qu'il joua fort mal un rôle que
démentait sa loyauté naturelle. On le poussa à venir le soir sous mes
fenêtres et jusqu'à ma porte, comme pour solliciter une entrevue
mystérieuse; mais ma conscience se révolta contre une pareille
comédie, et, après s'être promené de long en large quelques instans
dans la rue, je le vis qui s'en allait en riant et en haussant les
épaules. Il avait bien raison.
J'avais reçu l'hospitalité dans la famille Tourangin, une des plus
honorables de la ville. Félix Tourangin, riche industriel et proche
parent de la famille Duteil, avait deux filles, l'une mariée, l'autre
déjà majeure, et quatre fils, dont les derniers étaient des enfans.
Agasta et son mari m'avaient accompagnée. Rollinat, Planet et Papet
nous avaient suivis. Les autres nous rejoignirent bientôt; j'avais
donc tout mon cher Berry autour de moi, car dès ce moment je
m'attachai à la famille Tourangin, comme si j'y avais passé ma vie. Le
père Félix m'appelait sa fille, Élisa, un ange de bonté et une femme
du plus grand mérite et de la plus adorable vertu, m'appelait sa
sœur. Je me faisais avec elle la mère des petits frères. Leurs autres
parens nous venaient voir souvent, et me témoignaient le plus
affectueux intérêt, même M. Mater, le premier président, quand mon
procès fut terminé. Je vis arriver aussi, le jour des débats, Émile
Regnault, un Sancerrois que j'avais aimé comme un frère et qui avait
épousé contre moi je ne sais plus quelle mauvaise querelle. Il vint me
faire amende honorable de torts que j'avais oubliés.
L'avocat de mon mari, donnant dans le système adopté, plaida, comme je
l'ai déjà dit d'avance, l'amour de mon mari, et, tout en offrant de
faire hautement la preuve de mes crimes, il m'offrit généreusement le
pardon après l'outrage. Éverard fit ressortir avec une merveilleuse
éloquence l'inconséquence odieuse d'une pareille philosophie
conjugale. Si j'étais coupable, il fallait commencer par me répudier,
et si je ne l'étais pas, il ne fallait pas faire le généreux. Dans
tous les cas, la générosité était difficile à accepter après la
vengeance. Tout l'édifice de l'amour tomba d'ailleurs devant des
preuves. Il lut une lettre de 1831 où M. Dudevant me disait: «J'irai à
Paris; je ne descendrai pas chez vous, parce que je ne veux pas vous
gêner, pas plus que je ne veux que vous me gêniez.» L'avocat général
en lut d'autres où la satisfaction de mon absence était si clairement
exprimée, qu'il n'y avait pas à compter beaucoup sur cette tendresse
posthume qui m'était offerte. Et pourquoi M. Dudevant se défendait-il
de ne pas m'avoir aimée? Plus il disait de mal de moi, plus on était
porté à l'absoudre. Mais proclamer à la fois cette affection et les
prétendues causes qui m'en rendaient indigne, c'était jeter dans les
esprits le soupçon d'un calcul intéressé qu'il n'eût sans doute pas
voulu mériter.
Il le sentit, car, sans attendre le jugement, il se désista de son
appel, et, la cour donnant acte de ce désistement, le jugement de La
Châtre eut son plein effet sur le reste de ma vie.
Nous reprîmes alors l'ancien traité qu'il m'avait offert à Nohant et
que ses malheureuses irrésolutions m'avaient forcé à rendre valide par
une année de luttes amères, inutiles s'il eût consenti à ne pas
varier.
Cet ancien traité, qui fit base pour le nouveau, lui attribuait le
soin de payer et surveiller l'éducation de Maurice au collége. Sur ce
point, du moment que nous retombions d'accord, je ne craignais plus
d'être séparée de mon fils. Mais l'aversion de Maurice pour le collége
pouvait revenir, et ce n'est pas sans peine que je me décidai à ne pas
faire de réserves. Éverard, Duteil et Rollinat me remontrèrent que
tout pacte devait entraîner réconciliation de cœur et d'esprit; qu'il
y allait de l'honneur de mon mari d'employer une part du revenu que je
lui faisais à payer l'éducation de son fils; que Maurice était bien
portant, travaillait passablement et paraissait habitué au régime
universitaire; qu'il avait déjà douze ans, et que dans bien peu
d'années la direction de ses idées et le choix de sa carrière
appartiendraient fort peu à ses parens et beaucoup à lui-même; que
dans tous les cas, sa passion pour moi ne devait guère m'inspirer
d'inquiétudes, et que Mme Dudevant, la baronne, n'aurait pas beau jeu
à vouloir m'enlever son cœur et sa confiance. C'étaient de très
bonnes raisons, auxquelles je cédai pourtant à regret. J'avais le
pressentiment d'une nouvelle lutte. On me disait en vain que
l'éducation en commun était nécessaire, fortifiante pour le corps et
pour l'esprit; il ne me semblait pas qu'elle convînt à Maurice, et je
ne me trompais pas. Je cédai, craignant de prendre pour la science de
l'instinct maternel une faiblesse de cœur dangereuse à l'objet de ma
sollicitude. M. Dudevant ne paraissait vouloir élever aucune
contestation sur l'emploi des vacances. Il promettait de m'envoyer
Maurice aussitôt qu'elles seraient ouvertes, et il tint parole.
J'embrassai l'excellente Élisa et sa famille, qui m'avaient si bien
aimée à première vue, Agasta, qui, le matin de mon procès, avait été
entendre la messe à mon intention, les beaux enfans de la maison et
les braves amis qui m'avaient entourée d'une sollicitude fraternelle.
Je partis pour Nohant, où je rentrai définitivement avec Solange le
jour de Sainte-Anne, patronne du village. On dansait sous les grands
ormes, et le son rauque et criard de la cornemuse, si cher aux
oreilles qu'il a bercées dès l'enfance, eût pu me paraître d'un
heureux augure.
CHAPITRE CINQUIEME
Voyage en Suisse.--Mme d'Agoult.--Son salon à l'hôtel de
France.--Maurice tombe malade.--Luttes et chagrins.--Je
l'emmène à Nohant.--Lettre de Pierret.--Je vais à Paris.--Ma
mère malade.--Retour sur mes relations avec elle depuis mon
mariage.--Ses derniers momens.--Pierret.--Je cours après
Maurice.--Je cours après Solange.--La sous-préfecture de
Nérac.--Retour à Nohant.--Nouvelles discussions.--Deux beaux
enfans pour cinquante mille francs.--Travail, fatigue et
vouloir.--Père et mère.
Je n'avais pourtant pas conquis la moindre aisance. J'entrais, au
contraire, je ne pouvais pas me le dissimuler, dans de grands
embarras, par suite d'un mode de gestion qu'à plusieurs égards il me
fallait changer, et de dettes qu'on laissait à ma charge sans
compensation immédiate. Mais j'avais la maison de mes souvenirs pour
abriter les futurs souvenirs de mes enfans. A-t-on bien raison de
tenir tant à ces demeures pleines d'images douces et cruelles,
histoire de votre propre vie, écrite sur tous les murs en caractères
mystérieux et indélébiles, qui, à chaque ébranlement de l'âme, vous
entourent d'émotions profondes ou de puériles superstitions? Je ne
sais; mais nous sommes tous ainsi faits. La vie est si courte que
nous avons besoin, pour la prendre au sérieux, d'en tripler la notion
en nous-mêmes, c'est-à-dire de rattacher notre existence par la pensée
à l'existence des parens qui nous ont précédés et à celle des enfans
qui nous survivront.
Au reste, je n'entrais pas à Nohant avec l'illusion d'une oasis
finale. Je sentais bien que j'y apportais mon cœur agité et mon
intelligence en travail.
Liszt était en Suisse et m'engageait à venir passer quelque temps
auprès d'une personne avec laquelle il m'avait fait faire connaissance
et qu'il voyait souvent à Genève, où elle s'était établie pour quelque
temps. C'était la comtesse d'Agoult, belle, gracieuse, spirituelle, et
douée par-dessus tous ces avantages d'une intelligence supérieure.
Elle m'appelait aussi d'une façon fort aimable, et je regardai ce
voyage comme une diversion utile à mon esprit après les dégoûts de la
vie positive où je venais de me plonger. C'était une très bonne
promenade pour mes enfans et un moyen de les soustraire à l'étonnement
de leur nouvelle position, en les éloignant des propos et commentaires
qui, dans ce premier moment de révolution intérieure, pouvaient
frapper leurs oreilles. Sitôt que les vacances me ramenèrent Maurice,
je partis donc pour Genève avec lui, sa sœur et Ursule.
Après deux mois de courses intéressantes et de charmantes relations
avec mes amis de Genève, nous revînmes tous à Paris. J'y passai
quelque temps en hôtel garni, ma mansarde du quai Malaquais étant à
peu près tombée en ruines, et le propriétaire ayant expulsé ses
locataires pour cause de réparations urgentes. J'avais quitté cette
chère mansarde, déjà toute peuplée de mes songes décevans et de mes
profondes tristesses, avec d'autant plus de regret que le
rez-de-chaussée, mon atelier solitaire, sorti de ses décombres et
redevenu un riche appartement, était occupé par une femme excellente,
la belle duchesse de Caytus, mariée en secondes noces à M. Louis de
Rochemur. Ils avaient deux petites filles adorables, et là où il y a
des enfans il est facile de m'attirer. Je fus doucement retenue chez
eux, malgré ma sauvagerie, par une sympathie réelle inspirée et
partagée. Je les voyais donc très souvent, ce voisinage allant à mes
habitudes sédentaires. Je n'avais que l'escalier à descendre. C'est
chez eux que j'ai vu pour la première fois M. de Lamartine. J'y
rencontrai aussi M. Berryer.
A l'hôtel de France, où Mme d'Agoult m'avait décidée à demeurer près
d'elle, les conditions d'existence étaient charmantes pour quelques
jours. Elle recevait beaucoup de littérateurs, d'artistes et quelques
hommes du monde intelligent. C'est chez elle ou par elle que je fis
connaissance avec Eugène Sue, le baron d'Ekstein, Chopin, Mickiewicz,
Nourrit, Victor Schœlcher, etc. Mes amis devinrent aussi les siens.
Elle connaissait de son côté M. Lamennais, Pierre Leroux, Henri Heine,
etc. Son salon improvisé dans une auberge était donc une réunion
d'élite qu'elle présidait avec une grâce exquise, et où elle se
trouvait à la hauteur de toutes les spécialités éminentes par
l'étendue de son esprit et la variété de ses facultés à la fois
poétiques et sérieuses.
On faisait là d'admirable musique, et, dans l'intervalle, on pouvait
s'instruire en écoutant causer. Elle voyait aussi Mme Marliani, notre
amie commune, tête passionnée, cœur maternel, destinée malheureuse
parce qu'elle voulut trop faire plier la vie réelle devant l'idéal de
son imagination et les exigences de sa sensibilité.
Ce n'est pas ici le lieu d'une appréciation détaillée des diverses
sommités intellectuelles qu'à partir de cette époque j'ai plus ou
moins abordées. Il me faudrait embrasser chacune d'elles dans une
synthèse qui me détournerait trop quant à présent de ma propre
histoire. Cela serait beaucoup plus intéressant, à coup sûr, et pour
moi-même et pour les autres, mais j'approche de la limite qui m'est
fixée, et je vois qu'il me reste, si Dieu me prête vie, beaucoup de
riches sujets pour un travail futur et peut-être pour un meilleur
livre.
Je n'avais ni le moyen de vivre à Paris ni le goût d'une vie aussi
animée, mais je fus forcée d'y passer l'hiver: Maurice tomba malade.
Le régime du collége, auquel pendant une année il avait paru vouloir
se faire, redevint tout à coup mortel pour lui, et, après de petites
indispositions qui paraissaient sans gravité: les médecins
s'aperçurent d'un commencement d'hypertrophie au cœur. Je me hâtai de
l'emmener chez moi; je voulais l'emmener à Nohant; M. Dudevant, alors
à Paris, s'y opposa. Je ne voulus pas lutter contre l'autorité
paternelle, quelques droits que j'eusse pu faire valoir. Je devais
avant tout à mon fils de ne pas lui enseigner la révolte. J'esperai
vaincre son père par la douceur et lui faire toucher l'évidence.
Cela fut très difficile pour lui et horriblement douloureux pour moi.
Les personnes qui ont le bonheur de jouir d'une excellente santé ne
croient pas facilement aux maux qu'elles ne connaissent point.
J'écrivis à M. Dudevant, je le reçus, j'allai chez lui, je lui confiai
Maurice de temps en temps pour qu'il s'assurât de sa maladie: il ne
voulait rien entendre; il croyait à une conspiration de la tendresse
maternelle excessive caressant la faiblesse et la paresse de
l'enfance. Il se trompait cruellement. J'avais fait contre les pleurs
de Maurice et contre mes propres terreurs tous les efforts possibles.
Je voyais bien qu'en se soumettant l'enfant périssait. D'ailleurs, le
proviseur refusait d'assumer sur lui la responsabilité de le
reprendre. La méfiance de son père exaspérait la maladie de Maurice.
Ce qui lui était le plus sensible, à lui qui n'avait jamais menti,
c'était de pouvoir être soupçonné de mensonge. Chaque reproche sur sa
pusillanimité, chaque doute sur la réalité de son mal, enfonçaient un
aiguillon dans ce pauvre cœur malade. Il empirait visiblement, il
n'avait plus de sommeil; il était quelquefois si faible qu'il me
fallait le porter dans mes bras pour le coucher. Une consultation
signée Levrault, médecin du collége Henri IV, Gaubert, Marjolin et
Guersant (ces deux derniers m'étaient inconnus et ne pouvaient être
soupçonnés de complaisance), ne convainquit pas M. Dudevant. Enfin,
après quelques semaines de terreurs et de larmes, nous fûmes réunis
l'un à l'autre pour toujours, mon enfant et moi. M. Dudevant voulut le
garder toute une nuit chez lui pour se convaincre qu'il avait le
délire et la fièvre. Il s'en convainquit si bien qu'il m'écrivit dès
le matin de venir vite le chercher. J'y courus. Maurice, en me voyant,
fit un cri, sauta pieds nus sur le carreau et vint se cramponner à
moi. Il voulait s'en aller tout nu.
Nous partîmes pour Nohant dès que la fièvre fut un peu calmée. J'étais
effrayée de l'éloigner des soins de Gaubert, qui venait le voir trois
fois par jour; mais Gaubert me criait de l'emmener. L'enfant avait le
mal du pays. Dans ses songes agités, il criait, lui, _Nohant!
Nohant!!_ d'une voix déchirante. C'était une idée fixe, il croyait que
tant qu'il ne serait pas là son père viendrait le reprendre. «Cet
enfant ne respire que par votre souffle, me disait Gaubert, vous êtes
le médecin qu'il lui faut.»
Nous fîmes le voyage en poste, à courtes journées, avec Solange.
Maurice recouvra vite un peu de sommeil et d'appétit; mais un
rheumatisme aigu dans tous les membres et de violentes douleurs de
tête revinrent souvent l'accabler. Il passa le reste de l'hiver dans
ma chambre, et pendant six mois nous ne nous quittâmes pas d'une
heure. Son éducation classique dut être interrompue; il n'y avait
aucun moyen de le remettre aux études du collége sans lui briser le
cerveau.
Mme d'Agoult vint passer chez moi une partie de l'année. Liszt,
Charles Didier, Alexandre Rey et Bocage y vinrent aussi. Nous eûmes un
été magnifique, et le piano du grand artiste fit nos délices. Mais à
ce temps de soleil splendide, consacré à un travail paisible et à de
doux loisirs, succédèrent des jours bien douloureux.
Je reçus un jour, au milieu du dîner, une lettre de Pierret qui me
disait: «Votre mère vient d'être envahie subitement par une maladie
très grave. Elle le sent, et la terreur de la mort empire son mal. Ne
venez pas avant quelques jours. Il nous faut ce temps-là pour la
préparer à votre arrivée comme à une chose étrangère à sa maladie.
Écrivez-lui comme si vous ignoriez tout, et inventez un prétexte pour
venir à Paris. «Le lendemain il m'écrivait: «Tardez encore un peu,
elle se méfie. Nous ne sommes pas sans espoir de la sauver.»
Mme d'Agoult partait pour l'Italie. Je confiai Maurice à Gustave
Papet, qui demeurait à une demi-lieue de Nohant: je laissai Solange à
Mlle Rollinat, qui faisait son éducation à Nohant, et je courus chez
ma mère.
Depuis mon mariage, je n'avais plus de sujets immédiats de désaccord
avec elle, mais son caractère agité n'avait pas cessé de me faire
souffrir. Elle était venue à Nohant, et s'y était livrée à ses
involontaires injustices, à ses inexplicables susceptibilités contre
les personnes les plus inoffensives. Et pourtant, dès ce temps-là, à
la suite d'explications sérieuses, j'avais pris enfin de l'ascendant
sur elle. D'ailleurs, je l'aimais toujours avec une passion
instinctive que ne pouvaient détruire mes trop justes sujets de
plainte. Ma renommée littéraire produisait sur elle les plus étranges
alternatives de joie et de colère. Elle commençait par lire les
critiques malveillantes de certains journaux et leurs insinuations
perfides sur mes principes et sur mes mœurs. Persuadée aussitôt que
tout cela était mérité, elle m'écrivait ou accourait chez moi pour
m'accabler de reproches, en m'envoyant ou m'apportant un ramassis
d'injures qui, sans elle, ne fussent jamais arrivées jusqu'à moi. Je
lui demandais alors si elle avait lu l'ouvrage incriminé de la sorte.
Elle ne l'avait jamais lu avant de le condamner. Elle se mettait à le
lire après avoir protesté qu'elle ne l'ouvrirait pas. Alors, tout
aussitôt, elle s'engouait de mon œuvre avec l'aveuglement qu'une mère
peut y mettre, elle déclarait la chose sublime et les critiques
infâmes: et cela recommençait à chaque nouvel ouvrage.
Il en était ainsi de toutes choses à tous les momens de ma vie.
Quelque voyage ou quelque séjour que je fisse, quelque personne,
vieille ou jeune, homme ou femme, qu'elle rencontrât chez moi, quelque
chapeau que j'eusse sur la tête ou quelque chaussure que j'eusse aux
pieds, c'était une critique, une tracasserie incessante qui dégénérait
en querelle sérieuse et en reproches véhémens, si je ne me hâtais,
pour la satisfaire, de lui promettre que je changerais de projets, de
connaissances et d'habillemens à sa guise. Je n'y risquais rien,
puisqu'elle oubliait dès le lendemain le motif de son dépit. Mais il
fallait beaucoup de patience pour affronter, à chaque entrevue, une
nouvelle bourrasque impossible à prévoir. J'avais de la patience, mais
j'étais mortellement attristée de ne pouvoir retrouver son esprit
charmant et ses élans de tendresse qu'à travers des orages perpétuels.
Elle demeurait depuis plusieurs années boulevard Poissonnière, no 6,
dans une maison qui a disparu pour faire place à la maison du pont de
fer. Elle y vivait presque toujours seule, ne pouvant garder huit
jours une servante. Son petit appartement était toujours rangé par
elle, nettoyé avec un soin minutieux, orné de fleurs, et brillant de
jour ou de soleil. Elle logeait en plein midi et tenait sa fenêtre
ouverte en été, à la chaleur, à la poussière et au bruit du boulevard,
n'ayant jamais Paris assez dans sa chambre. «Je suis Parisienne dans
l'âme, disait-elle. Tout ce qui rebute les autres de Paris me plaît et
m'est nécessaire. Je n'y ai jamais trop chaud, ni trop froid. J'aime
mieux les arbres poudreux du boulevard et les ruisseaux noirs qui les
arrosent que toutes vos forêts où l'on a peur, et toutes vos rivières
où l'on risque de se noyer. Les jardins ne m'amusent plus, ils me
rappellent trop les cimetières. Le silence de la campagne m'effraie et
m'ennuie. Paris me fait l'effet d'être toujours en fête, et ce
mouvement que je prends pour de la gaîté m'arrache à moi-même. Vous
savez bien que le jour où il me faudra réfléchir, je mourrai.» Pauvre
mère, elle réfléchissait beaucoup dans ses derniers jours!
Bien que plusieurs de mes amis, témoins de ses emportemens ou de ses
malices contre moi, me reprochassent d'être trop faible de cœur
envers elle, je ne pouvais me défendre d'une vive émotion chaque fois
que j'allais la voir. Quelquefois je passais sous sa fenêtre, et je
grillais de monter chez elle; puis je m'arrêtais, effrayée de
l'algarade qui m'y attendait peut-être; mais je succombais presque
toujours, et lorsque j'avais eu la fermeté de rester une semaine sans
la voir, je partais avec une secrète impatience d'arriver. J'observais
en moi la force de cet instinct de la nature, à l'étrange oppression
que j'éprouvais en voyant la porte de sa maison. C'était une petite
grille donnant sur un escalier qu'il fallait descendre. Au bas
demeurait un marchand de fontaines qui remplissait, je crois, les
fonctions de portier, car de la boutique quelque voix me criait
toujours: «Elle y est, montez!» On traversait une petite cour et on
montait un étage, puis on suivait un couloir, et on montait encore
trois autres étages. Cela donnait le temps de la réflexion, et la
réflexion me revenait toujours dans ce couloir sombre, où je me
disais: «Voyons, quelle figure m'attend là-haut? Bonne ou mauvaise?
Souriante ou bouleversée? Que pourra-t-elle inventer aujourd'hui pour
se fâcher?»
Mais je me rappelais le bon accueil qu'elle savait me faire quand je
la surprenais dans une bonne disposition. Quel doux cri de joie, quel
brillant regard, quel tendre baiser maternel! Pour cette exclamation,
pour ce regard et pour ce baiser, je pouvais bien affronter deux
heures d'amertume. Alors l'impatience me prenait, je trouvais
l'escalier insupportable, je le franchissais rapidement; j'arrivais
plus émue encore qu'essoufflée, et mon cœur battait à se rompre au
moment où je tirais la sonnette. J'écoutais à travers la porte, et
déjà je savais mon sort, car lorsqu'elle était de bonne humeur, elle
reconnaissait ma manière de sonner, et je l'entendais s'écrier en
mettant la main sur la serrure: «Ah! c'est mon Aurore!»--mais si elle
était dans des idées noires, elle ne reconnaissait pas mon bruit, ou,
ne voulant pas dire qu'elle l'avait reconnu, elle criait: «_Qui est
là?_»
Ce _Qui est là?_ me tombait comme une pierre sur la poitrine, et il
fallait quelquefois bien du temps avant qu'elle voulût s'expliquer ou
qu'elle pût se calmer. Enfin, quand j'avais arraché un sourire, ou
quand Pierret arrivait bien disposé à prendre mon parti, l'explication
violente tournait en gaîté, et je l'emmenais dîner au restaurant et
passer la soirée au spectacle. Elle appelait cela une partie de
plaisir, et elle s'amusait comme dans sa jeunesse. Elle était alors si
charmante qu'il fallait tout oublier.
Mais en certains jours il était impossible de s'entendre. C'était
justement quelquefois ceux où l'accueil avait été le plus riant, où le
coup de sonnette avait éveillé l'accent le plus tendre. Il lui
passait par la tête de me retenir pour me taquiner, et comme je voyais
venir l'orage, je m'esquivais, lassée ou froissée, redescendant tous
les escaliers avec autant d'impatience que je les avais montés.
Pour donner une idée de ces étranges querelles de sa part, il me
suffira de raconter celle-ci, qui prouve, entre toutes les autres,
combien son cœur était peu complice des voyages de son imagination.
J'avais au bras un bracelet de cheveux de Maurice, blonds, nuancés,
soyeux, enfin d'un ton et d'une finesse à ne pas douter qu'ils eussent
appartenu à la tête d'un petit enfant. On venait d'exécuter Alibaud,
et ma mère avait entendu dire qu'il avait de longs cheveux. Je n'ai
jamais vu Alibaud, j'ai ouï dire qu'il était très brun; mais ne
voilà-t-il pas que ma pauvre mère, qui avait la tête toute remplie de
ce drame, s'imagine que ce bracelet est de sa chevelure! «La preuve,
me dit-elle, c'est que ton ami Charles Ledru a plaidé la cause de
l'assassin.» A cette époque, je ne connaissais pas Charles Ledru, pas
même de vue; mais il n'y eut aucun moyen de la dissuader. Elle voulait
me faire jeter au feu ce cher bracelet, qui était toute la toison
dorée du premier âge de Maurice, et qu'elle m'avait vu dix fois au
bras sans y faire attention. Je fus obligée de me sauver pour
l'empêcher de me l'arracher. Je me sauvais souvent en riant; mais,
tout en riant, je sentais de grosses larmes tomber sur mes joues. Je
ne pouvais m'habituer à la voir irritée et malheureuse dans ces momens
où j'allais lui porter tout mon cœur: mon cœur souvent navré de
quelque amertume secrète qu'elle n'eût probablement pas su comprendre,
mais qu'une heure de son amour eût pu dissiper.