mystère. Ceux de mes amis qui étaient dans de bons termes avec M.
Dudevant devaient l'ignorer, si elle ne devait pas aboutir. Il écouta
le récit de toute ma vie conjugale, et, apprenant toutes les
évolutions de volonté que j'avais dû subir, il se prononça, comme
Rollinat, pour la séparation judiciaire. Mon plan de conduite me fut
tracé après mûre délibération. Je devais surprendre mon adversaire par
une requête au président du tribunal, afin que, ce fait accompli, il
pût en accepter les conséquences dans un moment où il devait mieux en
sentir la nécessité. On ne mettait pas en doute qu'il ne les acceptât
sans discussion pour éviter d'ébruiter les causes de ma détermination.
Nous comptions sans les mauvais conseillers que M. Dudevant crut
devoir écouter dans la suite du procès.
Je devais, pour conserver mes droits de plaignante, ne pas rentrer au
domicile conjugal, et jusqu'à ce que le président du tribunal eût
statué sur mon domicile temporaire, aller chez un de mes amis de la
Châtre. Le plus âgé était Duteil; mais Duteil, ami de mon mari,
voudrait-il me recevoir dans la circonstance? Quant à sa femme et à sa
sœur, cela n'était pas douteux pour moi; quant à lui, c'était une
chose à tenter.
Le geôlier vint nous avertir que le jour allait poindre et qu'il
fallait sortir comme nous étions entrés, sans être vus, le règlement
de la prison s'opposant à ces consultations nocturnes. La sortie se
passa sans encombre. Nous reprîmes la poste et nous allâmes surprendre
Duteil à la Châtre. En trente heures nous avions fait cinquante-quatre
lieues dans un débris de cabriolet tombant en ruines, et nous n'avions
pas pris un moment de repos moral.
«Me voilà, dis-je à Duteil; je viens demeurer chez toi, à moins que tu
ne me chasses. Je ne te demande ni conseil ni consultation contre M.
Dudevant, qui est ton ami. Je ne t'appellerai pas en témoignage contre
lui. Je t'autoriserai, dès que j'aurai obtenu un jugement, à devenir
le conciliateur entre nous, c'est-à-dire à lui assurer de ma part les
meilleures conditions d'existence possibles, celles qu'il avait
réglées. Ton rôle, que tu peux dès à présent lui faire connaître, est
donc honorable et facile.
«--Vous resterez chez moi, dit Duteil avec cette spontanéité de cœur
qui le caractérisait dans les grandes occasions. Je suis si
reconnaissant de la préférence que vous m'accordez sur vos autres
amis, que vous pouvez compter à jamais sur moi, quoi qu'il arrive.
Quant au procès que vous voulez entamer, laissez-moi en causer avec
vous.
«--Donne-moi d'abord à dîner, car je meurs de faim, lui répondis-je,
et ensuite j'irai chercher à Nohant mes pantoufles et mes paperasses.
«--Je vous y accompagnerai, dit-il, et nous causerons chemin faisant.»
Le dîner m'ayant un peu remise, je repris avec lui le vénérable
cabriolet, et deux heures après nous revenions chez lui. Il m'avait
écoutée en silence, se bornant à des questions d'un ordre plus élevé
que celle des hasards de la procédure, et ne me disant pas trop son
avis. Enfin, dans l'allée de peupliers qui touche à l'arrivée de la
petite ville, il se résuma ainsi: «J'ai été le compagnon et l'hôte
joyeux de votre mari et de votre frère, mais je n'ai jamais oublié,
quand vous étiez là, que j'étais chez vous et que je devais à votre
caractère de mère de famille un respect sans bornes. Je vous ai
cependant quelquefois assommée de mon bavardage après dîner et de mon
tapage aux heures de votre travail. Vous savez bien que c'était comme
malgré moi et qu'une parole de reproche de vous me dégrisait
quelquefois comme par miracle. Votre tort est de m avoir gâté par trop
de douceur. Aussi qu'est-il arrivé? C'est que, tout en me sentant le
camarade de votre mari pendant douze heures de gaieté, j'avais chaque
soir une treizième heure de tristesse où je me sentais votre ami.
Après ma femme et mes enfants, vous êtes ce que j'aime le mieux sur la
terre, et si j'hésite depuis deux heures à vous donner raison, c'est
que je redoute pour vous les fatigues et les chagrins de la lutte que
vous entamez. Pourtant je crois qu'elle peut être douce et se
renfermer dans le petit horizon de notre petite ville, si Casimir
écoute mes conseils. Je vois ceux qu'il faut lui donner dans son
intérêt, et je pense maintenant pouvoir me faire fort de le persuader.
Voilà!»--Et comme nous escaladions le petit pont en dos d'âne qui
entre en ville, il allongea un coup de fouet au cheval en disant avec
la gaieté ranimée: «Allons! _enlevons Hermione!_»
Le 16 février 1836, le tribunal rendit un jugement de séparation en ma
faveur. M. Dudevant y fit défaut, ce qui nous fit croire à tous qu'il
acceptait cette solution. Je pus aller prendre possession de mon
domicile légal à Nohant. Le jugement me confiait la garde et
l'éducation de mon fils et de ma fille.
Je me croyais dispensée de pousser plus loin les choses. Mon mari
écrivait à Duteil de manière à me le faire espérer. Je passai quelques
semaines à Nohant dans l'attente de son arrivée au pays pour notre
liquidation, et nos arrangemens. Duteil se chargeait de faire pour moi
toutes les concessions possibles, et je devais, pour éviter toute
rencontre irritante, me rendre à Paris dès que M. Dudevant viendrait à
La Châtre.
J'eus donc à Nohant quelques beaux jours d'hiver, où je savourai pour
la première fois depuis la mort de ma grand'mère les douceurs d'un
recueillement que ne troublait plus aucune note discordante. J'avais,
autant par économie que par justice, fait maison nette de tous les
domestiques habitués à commander à ma place. Je ne gardai que le vieux
jardinier de ma grand'mère, établi avec sa femme dans un pavillon au
fond de la cour. J'étais donc absolument seule dans cette grande
maison silencieuse. Je ne recevais même pas mes amis de La Châtre,
afin de ne donner lieu à aucune amertume. Il ne m'eût pas semblé de
bon goût de pendre sitôt la crémaillère, comme on dit chez nous, et de
paraître fêter bruyamment ma victoire.
Ce fut donc une solitude absolue, et une fois dans ma vie, j'ai habité
Nohant à l'état de _maison déserte_. La maison déserte a longtemps été
un de mes rêves. Jusqu'au jour où j'ai pu goûter sans alarmes les
douceurs de la vie de famille, je me suis bercée de l'espoir de
posséder dans quelque endroit ignoré une maison, fût-ce une ruine ou
une chaumière, où je pourrais de temps en temps disparaître et
travailler sans être distraite par le son de la voix humaine.
Nohant fut donc en ce temps-là, c'est-à-dire en ce moment-là, car il
fut court comme tous les pauvres petits repos de ma vie, un idéal pour
ma fantaisie. Je m'amusai à le ranger, c'est-à-dire à le déranger
moi-même. Je faisais disparaître tout ce qui me rappelait des
souvenirs pénibles, et je disposais les vieux meubles comme je les
avais vus placés dans mon enfance. La femme du jardinier n'entrait
dans la maison que pour faire ma chambre et m'apporter mon dîner.
Quand il était enlevé, je fermais toutes les portes donnant dehors et
j'ouvrais toutes celles de l'intérieur. J'allumais beaucoup de bougies
et je me promenais dans l'enfilade des grandes pièces du
rez-de-chaussée, depuis le petit boudoir où je couchais toujours,
jusqu'au grand salon illuminé en outre par un grand feu. Puis
j'éteignais tout, et marchant à la seule lueur du feu mourant dans
l'âtre, je savourais l'émotion de cette obscurité mystérieuse pleine
de pensées mélancoliques, après avoir ressaisi les rians et doux
souvenirs de mes jeunes années. Je m'amusais à me faire un peu peur en
passant comme un fantôme devant les glaces ternies par le temps, et le
bruit de mes pas dans ces pièces vides et sonores me faisait
quelquefois tressaillir, comme si l'ombre de Deschartres se fût
glissée derrière moi.
J'allai à Paris au mois de mars, à ce que je crois me rappeler. M.
Dudevant vint à La Châtre et accepta une transaction qui lui faisait
des conditions infiniment meilleures que le jugement prononcé contre
lui. Mais à peine eut-il signé, qu'il crut devoir n'en tenir compte et
former opposition. Il s'y prit fort mal; il était aigri par les
conseils de mon pauvre frère, qui, mobile comme l'onde, ou plutôt
comme le vin, s'était tourné contre ma victoire après m'avoir fourni
toutes les armes possibles pour le combat. La belle-mère de mon mari,
madame Dudevant, faisait pour ainsi dire à celui-ci une nécessité de
poursuivre la lutte. Il se trouvait qu'elle me détestait affreusement
sans que j'aie jamais su pourquoi. Peut-être éprouvait-elle, à la
veille de sa mort, ce besoin de détester quelqu'un qui, le jour de sa
mort, devint un besoin de détester tout le monde, mon mari tout le
premier. Quoi qu'il en soit, elle mettait alors, m'a-t-on dit, pour
condition à son héritage, la résistance de son beau-fils à toute
conciliation avec moi.
Mon mari, je le répète, s'y prit mal. Voulant repousser la séparation,
il imagina de présenter au tribunal une requête dictée, on eût pu dire
rédigée par deux servantes que j'avais chassées, et qu'un célèbre
avocat ne le détourna pas de prendre pour auxiliaires. Les conseils de
cet avocat sont quelquefois funestes. Un fait récent, qui a pour
jamais déchiré mon âme sans profit pour sa gloire, à lui, me l'a
cruellement prouvé.
Quant à son intervention dans mes affaires conjugales, elle ne servit
qu'à rendre amère une solution qui eût pu être calme. Elle éclaira
plus qu'il n'était besoin la conscience des juges. Ils ne comprirent
pas qu'en me supposant de si étranges torts envers lui et envers
moi-même, mon mari voulût renouer notre union. Ils trouvèrent l'injure
suffisante, et, annulant les motifs de leur premier jugement pour vice
de forme dans la procédure, ils le renouvelèrent le 11 mai 1836,
absolument dans les mêmes termes.
J'étais revenue à La Châtre, chez Duteil; j'avais fait toute la nuit
des projets et des préparatifs de départ. Je m'étais assurée par
emprunt une somme de dix mille francs avec laquelle j'étais résolue à
enlever mes enfans et à fuir en Amérique si la déplorable requête
était prise en considération. J'avoue maintenant, sans scrupule, cette
intention formelle que j'avais de résister à l'effet de la loi, et
j'ose dire très ouvertement que celle qui règle les séparations
judiciaires est une loi contre laquelle la conscience du présent
proteste, et une des premières sur lesquelles la sagesse de l'avenir
reviendra.
Le principal vice de cette loi, c'est la publicité qu'elle donne aux
débats. Elle force l'un des époux, le plus mécontent, le plus blessé
des deux, à subir une existence impossible ou à mettre au jour les
plaies de son âme. Ne suffirait-il pas de révéler ces plaies à des
magistrats intègres, qui en garderaient le secret, sans être forcé de
publier l'égarement de celui qui les a faites? On exige des témoins,
on fait une enquête. On rédige et on affiche les fautes signalées.
Pour soustraire les enfants à des influences qui ne sont peut-être que
passagèrement funestes, il faut qu'un des époux laisse dans les
annales d'un greffe un monument de blâme contre l'autre. Et ce n'est
encore là que la partie douce et voilée de semblables luttes. Si
l'adversaire fait résistance, il faut arriver à l'éclat des
plaidoiries et au scandale des journaux. Ainsi une femme timide ou
généreuse devra renoncer à respecter son mari ou à préserver ses
enfans. Un de ses devoirs sera en opposition avec l'autre. Dira-t-on
que, si l'amour maternel ne l'emporte pas, elle aura sacrifié l'avenir
des enfans à la morale publique, à la sainteté de la famille? Ce
serait un sophisme difficile à admettre, et si l'on veut que le devoir
de la mère ne soit pas plus impérieux que celui de l'épouse, on
accordera au moins qu'il l'est tout autant.
Et si c'est l'époux qui demande la séparation, son devoir n'est-il pas
plus effroyable encore? Une femme peut articuler des causes
d'incompatibilité suffisantes pour rompre le lien sans être
déshonorantes pour l'homme dont elle porte le nom. Ainsi, qu'elle
allègue la vie bruyante, les emportemens et les amours de son mari
dans le domicile conjugal, c'est trop exiger d'elle sans doute pour la
délivrer des malheurs qu'entraînent ces infractions à la règle; mais
enfin ce ne sont pas là des souillures dont un homme ne puisse se
laver dans l'opinion. Il y a plus; dans notre société, dans nos
préjugés et dans nos mœurs, plus un homme est signalé pour avoir eu
des bonnes fortunes, plus le sourire des assistans le complimente. En
province surtout, quiconque a beaucoup fêté la table et l'amour passe
pour un _joyeux compère_, et tout est dit. On le blâme un peu de
n'avoir pas ménagé la fierté de sa femme légitime, on convient qu'il
a eu tort de s'emporter contre elle, mais enfin, faire acte d'autorité
absolue dans la maison est le droit du mari, et pour peu qu'il y eût
mis des formes, tout son sexe lui eût donné raison plus ou moins; et,
en fait, il peut avoir subi les entraînemens de certaines
intempérances, et n'en être pas moins un galant homme à tous autres
égards.
Telle n'est pas la position de la femme accusée d'adultère. On
n'attribue à la femme qu'un seul genre d'honneur. Infidèle à son mari,
elle est flétrie et avilie, elle est déshonorée aux yeux de ses
enfans, elle est passible d'une peine infamante, la prison. Voilà ce
qu'un mari outragé qui veut soustraire ses enfans à de mauvais
exemples est forcé de faire quand il demande la séparation judiciaire.
Il ne peut se plaindre ni d'injures, ni de mauvais traitemens. Il est
le plus fort, il en a les droits, on lui rirait au nez s'il se
plaignait d'avoir été battu. Il faut donc qu'il invoque l'adultère et
qu'il tue moralement la femme qui porte son nom. C'est peut-être pour
lui éviter la nécessité de ce meurtre moral que la loi lui concède le
droit de meurtre réel sur sa personne.
Quelles solutions aux malheurs domestiques! Cela est sauvage, cela
peut tuer l'âme de l'enfant condamné à contempler la durée du
désaccord de ses parens ou à en connaître l'issue.
Mais ceci n'est rien encore, et l'homme est investi de bien d'autres
droits. Il peut déshonorer sa femme, la _faire mettre en prison_ et la
condamner ensuite à rentrer sous sa dépendance, à subir son pardon et
ses caresses! S'il lui épargne ce dernier outrage, le pire de tous, il
peut lui faire une vie de fiel et d'amertume, lui reprocher sa faute à
toutes les heures de sa vie, la tenir éternellement sous l'humiliation
de la servitude, sous la terreur des menaces.
Imaginez le rôle d'une mère de famille sous le coup de l'outrage d'une
pareille miséricorde! Voyez l'attitude de ses enfans condamnés à
rougir d'elle, ou à l'absoudre en détestant l'auteur de son châtiment!
Voyez celle de ses parens, de ses amis, de ses serviteurs! Supposez un
époux implacable, une femme vindicative, vous aurez un intérieur
tragique. Supposez un mari inconséquent et débonnaire à ses heures,
une femme sans mémoire et sans dignité, vous aurez un intérieur
ridicule. Mais ne supposez jamais un époux vraiment généreux et moral,
capable de punir au nom de l'honneur et de pardonner au nom de la
religion. Un tel homme peut exercer sa rigueur et sa clémence dans le
secret du ménage, il ne peut jamais invoquer le bénéfice de la loi
pour infliger publiquement une honte qu'il n'est pas en son pouvoir
d'effacer.
Cette doctrine judiciaire fut pourtant admise par les conseils de mon
mari et plaidée plus tard par un brave homme, avocat de province, qui
n'était peut-être pas sans talent, mais qui fut forcé d'être absurde
sous le poids d'un système immoral et révoltant. Je me souviens que,
plaidant au nom de la religion, de l'autorité, de l'orthodoxie de
principes, et voulant invoquer le type de la charité évangélique dans
l'image du Christ, il le traita de philosophe et de prophète, son
mouvement oratoire ne pouvant s'élever jusqu'à en taire un Dieu. Je le
crois bien: appeler la sanction d'un Dieu sur la _vengeance précédant
le pardon_, c'eût été un sacrilége.
Ajoutons que cette vengeance prétendue légitime peut reposer sur
d'atroces calomnies, accueillies dans un moment d'irritation maladive;
le ressentiment de certaine valetaille sait orner de faits monstrueux
la faute présumée. Un époux autorisé à admettre des infamies jusqu'à
essayer d'en fournir la preuve y risquerait son honneur ou sa raison.
Non, le lien conjugal brisé dans les cœurs ne peut être renoué par la
main des hommes. L'amour et la foi, l'estime et le pardon sont choses
trop intimes et trop saintes pour qu'il n'y faille pas Dieu seul pour
témoin et le mystère pour caution. Le lien conjugal est rompu dès
qu'il est devenu odieux à l'un des époux. Il faudrait qu'un conseil de
famille et de magistrature fût appelé à connaître, je ne dis pas des
motifs de plainte, mais de la réalité, de la force et de la
persistance du mécontentement. Que des épreuves de temps fussent
imposées, qu'une sage lenteur se tînt en garde contre les caprices
coupables ou les dépits passagers; certes, on ne saurait mettre trop
de prudence à prononcer sur les destinées d'une famille; mais il
faudrait que la sentence ne fût motivée que sur des incompatibilités
certaines dans l'esprit des juges, vagues dans la formule judiciaire,
inconnues au public. On ne plaiderait plus pour la haine et pour la
vengeance, et on plaiderait beaucoup moins.
Plus on aplanira les voies de la délivrance, plus les naufragés du
mariage feront d'efforts pour sauver le navire avant de l'abandonner.
Si c'est une arche sainte comme l'esprit de la loi le proclame, faites
qu'elle ne sombre pas dans les tempêtes, faites que ses porteurs
fatigués ne la laissent pas tomber dans la boue; faites que deux
époux, forcés par un devoir de dignité bien entendue à se séparer,
puissent respecter le lien qu'ils brisent et enseigner à leurs enfans
à les respecter l'un et l'autre.
Voilà les réflexions qui se pressaient dans mon esprit la veille du
jour qui devait décider de mon sort. Mon mari, irrité des motifs
énoncés au jugement, et s'en prenant à moi et à mes conseils
judiciaires de ce que les formes légales ont de dur et d'indélicat, ne
songeait plus qu'à en tirer vengeance. Aveuglé, il ne savait pas que
la société était là son seul ennemi. Il ne se disait pas que je
n'avais articulé que les faits absolument nécessaires, et fourni que
les preuves strictement exigées par la loi. Il connaissait pourtant le
Code mieux que moi: il avait été reçu avocat; mais jamais sa pensée,
éprise d'immobilité dans l'autorité, n'avait voulu s'élever à la
critique morale des lois, et par conséquent prévoir leurs funestes
conséquences.
Il répondait donc à une enquête où l'on n'avait trahi que des faits
dont il aimait à se vanter, par des imputations dont j'aurais frémi de
mériter la cent millième partie. Son avoué se refusa à lire un
libelle. Les juges se seraient refusés à l'entendre.
Il allait donc au delà de l'esprit de la loi, qui permet à l'époux
offensé par des reproches, de motiver les procédés acerbes dont on
l'accuse, par de violens sujets de plainte. Mais la loi qui admet le
moyen de défense dans un procès où l'époux demande la séparation à son
profit ne saurait l'admettre comme acte de vengeance dans une lutte où
il repousse la séparation. Elle la prononce d'autant plus en faveur de
la femme qui s'est déclarée offensée, que ce moyen est la pire des
offenses: c'est ce qui arriva.
Je n'étais pourtant pas tranquille sur l'issue de ce débat. J'aurais
voulu, moi, dans un premier moment d'indignation, que mon mari fût
autorisé à faire la preuve des griefs qu'il articulait. Éverard, qui
devait plaider pour moi, repoussait l'idée d'un pareil débat. Il avait
raison, mais ma fierté souffrait, je l'avoue, de la possibilité d'un
soupçon dans l'esprit des juges. «Ce soupçon, disais-je, prendra
peut-être assez de consistance dans leur pensée pour qu'en prononçant
la séparation ils me retirent le soin d'élever mon fils.»
Pourtant, quand j'eus réfléchi, je reconnus l'absence de danger de ma
situation, de quelque façon qu'elle vînt à aboutir. Le soupçon ne
pouvait même pas effleurer l'esprit de mes juges: Les accusations
portaient trop le cachet de la démence.
Je m'endormis alors profondément. J'étais fatiguée de mes propres
pensées qui, pour la première fois avaient embrassé la question du
mariage d'une manière générale assez lucide. Jamais, je le jure, je
n'avais senti aussi vivement la sainteté du pacte conjugal et les
causes de sa fragilité dans nos mœurs que dans cette crise où je me
voyais en cause moi-même. J'éprouvais enfin un calme souverain,
j'étais sûre de la droiture de ma conscience et de la pureté de mon
idéal. Je remerciai Dieu de ce qu'au milieu de mes souffrances
personnelles il m'avait permis de conserver sans altération la notion
et l'amour de la vérité.
A une heure de l'après-midi, Félicie entra dans ma chambre. «Comment!
vous pouvez dormir! me dit-elle. Sachez donc que l'on sort de
l'audience, vous avez gagné votre procès, vous avez Maurice et
Solange. Levez-vous vite pour remercier Éverard qui arrive et qui a
fait pleurer toute la ville.»
Il y eut encore tentative de transaction avec M. Dudevant pendant que
je retournais à Paris; mais ses conseils ne lui laissaient pas le
loisir d'entendre raison. Il forma appel devant la cour de Bourges. Je
revins habiter La Châtre.
Quoique je fusse choyée et heureuse autant que possible dans la
famille de Duteil, j'y souffrais un peu du bruit des enfans qui se
levaient à l'heure où je commençais à m'endormir, et de la chaleur que
l'étroitesse de la rue et la petitesse de la maison rendaient
accablante. Passer l'été dans une ville, c'est pour moi chose cruelle.
Je n'avais pas seulement une pauvre petite branche de verdure à
regarder. Rozane Bourgoing m'offrit une chambre chez elle, et il fut
convenu que les deux familles se réuniraient tous les soirs.
M. et Mme Bourgoing, avec une jeune sœur de Rozane qu'ils traitaient
comme leur enfant, et qui était presque aussi belle que Rozane,
occupaient une jolie maison avec un jardinet perché en terrasse sur un
précipice. C'était l'ancien rempart de la ville, et par là on voyait
la campagne, on y était. L'Indre coulait, sombre et paisible, sous des
rideaux d'arbres magnifiques et s'en allait, le long d'une vallée
charmante, se perdre dans la verdure. Devant moi, sur l'autre rive,
s'élevait la Rochaille, une colline semée de blocs diluviens et
ombragée de noyers séculaires. La maisonnette blanche et les ajoupas
de roseaux du Malgache s'apercevaient un peu plus loin, et à côté de
nous la grande tour carrée de l'ancien château des Lombault dominait
le paysage.
J'allais de temps en temps à Bourges, ou bien Éverard venait de temps
en temps à La Châtre. C'était toujours en vue de nous consulter sur le
procès, mais le procès était la chose dont nous pouvions le moins
parler. J'avais la tête pleine d'art, Éverard avait la tête pleine de
politique, Planet l'avait toujours de socialisme. Duteil et le
Malgache faisaient de tout cela un pot-pourri d'imagination, d'esprit,
de divagation et de gaîté. Fleury discutait avec ce mélange de bon
sens et d'enthousiasme qui se disputent sa cervelle à la fois positive
et romanesque. Nous nous chérissions trop les uns les autres pour ne
pas nous quereller avec violence. Quelles bonnes violences!
entrecoupées de tendres élans de cœur et de rires homériques! Nous ne
pouvions nous séparer, on oubliait de dormir, et ces prétendus jours
de repos nous laissaient harassés de fatigue, mais débarrassés du trop
plein d'imagination et de ferveur républicaine qui s'entassait en nous
dans les heures de la solitude.
Enfin mon insupportable procès fut appelé à Bourges. Je m'y rendis, au
commencement de juillet, après avoir été chercher Solange à Paris. Je
voulais être encore une fois en mesure de l'emporter en cas d'échec.
Quant à Maurice, mes précautions étaient prises pour l'enlever un peu
plus tard. J'étais toujours secrètement en révolte contre la loi que
j'invoquais ouvertement. C'était fort illogique, mais la loi l'était
plus que moi, elle qui, pour m'ôter ou me rendre mes droits de mère,
me forçait à vaincre tout souvenir d'amitié conjugale, ou à voir ces
souvenirs outragés et méconnus dans le cœur de mon mari. Ces droits
maternels, la société peut les annuler, et, en thèse générale, elle
les fait primer par ceux du mari. La nature n'accepte pas de tels
arrêts, et jamais on ne persuadera à une mère que ses enfans ne sont
pas à elle plus qu'à leur père. Les enfans ne s'y trompent pas non
plus.
Je savais les juges de Bourges prévenus contre moi et circonvenus par
un système de propos fantastiques sur mon compte. Ainsi, le jour où je
me montrai habillée comme tout le monde dans la ville, ceux des
bourgeois qui ne m'y rencontrèrent pas demandèrent aux autres s'il
était vrai que j'avais des pantalons rouges et des pistolets à ma
ceinture.