au premier chef dans la science des affaires, puissant dans
l'intuition de celles qu'il n'avait pas étudiées, prompt à s'assimiler
les notions les plus diverses, doué d'une mémoire aussi étonnante que
celle de Pierre Leroux, invincible dans la déduction et le
raisonnement des choses de fait, il sentait ses brillantes facultés le
prendre à la gorge et l'étouffer par leur inaction. La monotonie de sa
profession l'exaspérait, en même temps que l'assujettissement de cette
fatigue achevait de ruiner sa santé. Il rêvait donc une révolution
comme les béats rêvent le ciel, et il ne se disait pas qu'en se
laissant dévorer par cette aspiration, il usait son âme et la rendait
incapable de se gouverner elle-même dans de moindres périls et de
moindres labeurs.
C'est cette ambition fatale que j'assayai en vain d'engourdir et de
calmer. Elle avait son beau côté sans doute, et si le destin l'eût
secondée, elle se fut épurée au creuset de l'expérience et au foyer de
l'inspiration; mais elle retomba sur elle-même sans trouver l'aliment
qui convenait à son heure, et il fut dévoré par elle sans profit
marqué pour la cause révolutionnaire.
Il a passé sur la terre comme une âme éperdue, chassée de quelque
monde supérieur, vainement avide de quelque grande existence
appropriée à son grand désir. Il a dédaigné la part de gloire qui lui
était comptée, et qui eût enivré bien d'autres. L'emploi borné d'un
talent immense n'a pas suffi à son vaste rêve. Cela est bien
pardonnable, nous le lui pardonnons tous, mais nous ne pouvons nous
empêcher de regretter l'impuissance de nos efforts pour le retenir
plus longtemps parmi nous.
D'ailleurs, ce n'était pas seulement au point de vue de son repos et
de sa santé que je m'attachais à lui faire prendre patience. C'était
en vue de son propre idéal de justice et de sagesse, qui me semblait
compromis dans la lutte de ses instincts avec ses principes. En même
temps qu'Éverard concevait un monde renouvelé par le progrès moral du
genre humain, il acceptait en théorie, ce qu'il appelait les
nécessités de la politique pure, les ruses, le charlatanisme, le
mensonge même, les concessions sans sincérité, les alliances sans foi,
les promesses vaines. Il était encore de ceux qui disent que qui veut
la fin veut les moyens! Je pense qu'il ne réglait jamais sa conduite
personnelle sur ces déplorables erremens de l'esprit de parti, mais
j'étais affligée de les lui voir admettre comme pardonnables, ou
seulement inévitables.
Plus tard, la dissidence se creusa et porta sur l'idéal même. J'étais
devenue socialiste, Éverard ne l'était plus.
Ses idées subirent encore des modifications après la Révolution de
Février, qui l'avait intempestivement surpris dans une phase de
modération un peu dictatoriale. Ce n'est pas le moment de compléter
son histoire, trop tôt suspendue par une mort prématurée. Il faut que
je revienne au récit de mes propres vicissitudes.
Je quittai donc Bourges attristée de ses agitations, partagée entre le
besoin de les fuir et le regret de le laisser dans la tourmente, mais
mon devoir m'appelait ailleurs, et il le reconnaissait.
CHAPITRE QUATRIEME.
Irrésolution.
Je ne savais trop que devenir. Retourner à Paris m'était odieux,
rester loin de mes enfans m'était devenu impossible. Depuis que
j'avais renoncé au projet de les quitter pour un grand voyage, chose
étrange, je n'aurais plus voulu les quitter d'un jour. Mes entrailles,
engourdies par le chagrin, s'étaient réveillées en même temps que mon
esprit s'était ouvert aux idées sociales. Je sentais revenir ma santé
morale et j'avais la perception des vrais besoins de mon cœur.
Mais à Paris je ne pouvais plus travailler, j'étais malade. Les
ouvriers avaient repris possession du rez-de-chaussée, les importuns
et les curieux venaient disputer mes heures à mes amis et à mes
devoirs. La politique, tendue de nouveau par l'attentat Fieschi,
devenait une source amère pour la réflexion. On exploitait
l'assassinat, on arrêtait Armand Carrel, un des hommes les plus purs
de notre temps: on marchait à grands pas vers les lois de septembre.
Le peuple laissait faire.
Je n'avais pas conçu de grandes espérances pendant le procès d'avril;
mais, si raisonnable ou si pessimiste que l'on fût, à ce moment-là, il
y avait dans l'air je ne sais quel souffle de vie qui retombait
soudainement glacé sous un souffle de mort. La république fuyait à
l'horizon pour une nouvelle période d'années...........
* * * * *
Je m'installai donc chez Duteil pour quelques semaines, sentant qu'il
fallait vivre là comme dans une maison de verre, au cœur du commérage
de La Châtre, et faire tomber toutes les histoires que l'on y
bâtissait depuis que j'existe sur l'excentricité de mon caractère. Ces
histoires merveilleuses avaient pris un bien plus bel essor depuis que
j'avais été tenter à Paris la destinée de l'artiste. Comme je n'avais
absolument rien à cacher, et que je n'ai jamais rien posé, il m'était
bien facile de me faire connaître. Quelques rancunes à propos de la
fameuse chanson persistèrent bien un peu, quelques fanatiques de
l'autorité maritale se raidirent bien encore contre ma cause; mais, en
général, je vis tomber toutes les préventions, et si j'avais eu mes
pauvres enfans avec moi, ce temps que je passai à La Châtre eût été un
des plus agréables de ma vie. Je luttais pour eux, je pris donc
patience. La famille de Duteil devint vite la mienne. Sa femme, la
belle et charmante Agasta, sa belle-sœur, l'excellente Félicie,
toutes deux pleines d'intelligence et de cœur, furent comme mes
sœurs, à moi aussi. M. et Madame Desages (cette dernière était la
propre sœur de Duteil) demeuraient dans la même maison, au
rez-de-chaussée. Nous étions réunis tous les soirs quatorze, dont sept
enfans[20]. Charles et Eugénie Duvernet, Alphonse et Laure Fleury,
Planet, désormais fixé à La Châtre, Gustave Papet quand il quittait
Paris, et quelques autres personnes de la famille Duteil, venaient se
joindre à nous fort souvent, et nous organisions pour les enfans des
charades en action, des travestissemens, des danses et des jeux bien
véritablement innocens, qui leur mettaient l'âme en joie. C'est si
bon, le rire inextinguible de ces heureuses créatures! Ils mettent
tant d'ardeur et de bonne foi dans les émotions du jeu! Je redevenais
encore une fois enfant moi-même, _traînant tous leurs cœurs après
moi_. Ah! oui, c'était là mon empire et ma vocation, j'aurais dû être
bonne d'enfans ou maîtresse d'école.
[20] Un de ces enfans, Luc Desages est devenu le disciple et le
gendre de Pierre Leroux.
A dix heures la marmaille allait se coucher, à onze heures le reste de
la famille se séparait. Félicie, bonne pour moi comme un ange, me
préparait ma table de travail et mon petit souper; elle couchait sa
sœur Agasta, qui était atteinte d'une maladie de nerfs fort grave et
qui, après s'être ranimée à la gaîté des enfans, retombait souvent
accablée et comme mourante. Nous causions un peu avec elle pour
l'endormir, ou, quand elle dormait d'elle-même, avec Duteil et Planet,
qui aimaient à babiller et qu'il nous fallait renvoyer pour les
empêcher de me prendre ma veillée. A minuit, je me mettais enfin à
écrire jusqu'au jour, bercée quelquefois par d'étranges rugissemens.
Vis-à-vis de mes fenêtres, dans la rue étroite, montueuse et
malpropre, flottait, de temps immémorial, l'enseigne classique: _A la
Boutaille_. Duteil, qui prétendait avoir appris à lire sur cette
enseigne, disait que le jour où cette faute d'orthographe serait
corrigée, il n'aurait plus qu'à mourir, parce que toute la physionomie
du Berry serait changée.
FIN DU TOME DOUZIÈME.
Typographie L. Schnauss.
HISTOIRE DE MA VIE.
HISTOIRE
DE MA VIE
PAR
Mme GEORGE SAND.
Charité envers les autres
Dignité envers soi-même;
Sincérité devant Dieu
Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
15 avril 1847.
GEORGE SAND.
TOME TREIZIÈME ET DERNIER.
PARIS, 1855.
LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
CHAPITRE QUATRIEME.
(SUITE.)
L'auberge de la _Boutaille_ et les bohémiens.--Je ne vais pas à
la Chenaie.--Lettre de mon frère.--La famille Duteil.--Je vais
à Nohant.--Le Bois de Vavray.--Grande résolution.--Course à
Châteauroux et à Bourges.--La prison de Bourges.--La
brèche.--Un quart d'heure de cachot.--Consultation,
détermination et retour.--Enlevons Hermione!--Premier
jugement.--La maison déserte à Nohant.--Second
jugement.--Réflexions sur la séparation de corps.--La maison
déserte à La Châtre.--Bourges.--La famille
Tourangin.--Plaidoiries.--Transaction.--Retour définitif et
prise de possession de Nohant.
L'auberge de la _Boutaille_ était tenue par une vieille sibylle qui
logeait à la nuit, et ce taudis était principalement affecté aux
bateleurs ambulans, aux petits colporteurs suspects et aux montreurs
d'animaux savans. Les marmottes, les chiens chorégraphes, les singes
pelés et surtout les ours muselés tenaient cour plénière dans des
caves dont les soupiraux donnaient sur la rue. Ces pauvres bêtes,
harassées de la fatigue du voyage et rouées des coups inséparables de
toute éducation classique, vivaient là en bonne intelligence une
partie de la nuit; mais, aux approches du jour, la faim, ou l'ennui se
faisant sentir, on commençait à s'agiter, à s'injurier et à grimper
aux barreaux du soupirail pour gémir, grimacer ou maugréer de la façon
la plus lugubre.
C'était le prélude de scènes très curieuses et que je me suis souvent
divertie à surveiller à travers la fonte de ma jalousie. L'hôtesse de
la _Boutaille_, Madame Gaudron, sachant très bien à quelles gens elle
avait affaire, se levait la première et très mystérieusement pour
surveiller le départ de ses hôtes. De leur côté, ceux-ci, préméditant
de partir sans payer, faisaient leurs préparatifs à tâtons, et l'un
d'eux, descendant auprès des bêtes, les excitait pour les faire
gronder, afin de couvrir le bruit furtif de la fuite des camarades.
L'adresse et la ruse de ces bohémiens étaient merveilleuses; je ne
sais par quels trous de la serrure ils s'évadaient, mais, en dépit de
l'œil attentif et de l'oreille fine de la vieille, elle se trouvait
très souvent en présence d'un gamin pleurard qui se disait abandonné
avec les animaux par ses compagnons dénaturés et dans l'impossibilité
de payer la dépense. Que faire? Mettre ce bétail en fourrière et le
nourrir jusqu'à ce que la police eût rattrapé les délinquans? C'était
là une mauvaise créance, et il fallait bien laisser partir la feinte
victime avec les quadrupèdes affamés et menaçans, qui paraissaient peu
disposés à se laisser appréhender au corps.
Quand la bande payait honnêtement son écot, la vieille avait un autre
souci. Elle redoutait surtout ceux qui se conduisaient en
gentilshommes et dédaignaient de marchander. Elle furetait alors
autour de leurs paquets avec angoisse, comptait et recomptait ses
couverts d'étain et ses guenilles. Le bât de l'âne, quand il y avait
un âne, était surtout l'objet de son anxiété. Elle trouvait mille
prétextes pour retenir cet âne, et, au dernier moment, elle passait
adroitement ses mains sous le bât pour lui palper l'échine. Mais, en
dépit de toutes ces précautions et de toutes ces alarmes, il se
passait peu de jours sans qu'on l'entendit geindre sur ses pertes et
maudire sa clientèle.
Quels beaux _Decamps_, quels fantastiques _Callot_ j'ai vus là, aux
rayons blafards de la lune ou aux pâles lueurs de l'aube d'hiver,
quand la bise faisait claqueter l'enseigne séculaire, et que les
bohémiens, blêmes comme des spectres, se mettaient en marche sur le
pavé couvert de neige! Tantôt c'était une femme bronzée, pittoresque
sous ses guenilles sombres, portant dans ses bras un pauvre bel enfant
rose, volé ou acheté sur les chemins; tantôt c'était le petit Savoyard
beaucoup plus laid que son singe, et tantôt l'Hercule de carrefour
traînant dans une espèce de brouette sa femme et sa nombreuse
progéniture. Il y avait de ces êtres effrayans ou hideux, et pourtant,
par hasard, il s'y détachait quelquefois des figures plus
intéressantes, des paillasses tristes et résignés comme celui qu'a
idéalisé Frédérick Lemaître, de vieux artistes mendians raclant du
violon avec une sorte de maestria désordonnée, des petites filles
gymnastes exténuées et livides, riant et chantant le printemps et
l'amour au bras de leurs amoureux de quinze ans. Que de misère, que
d'insouciance, que de larmes ou de chansons sur ces chemins poudreux
ou glacés qui ne mènent pas même à l'hôpital!
M. Lamennais m'avait invitée à aller passer quelques jours à la
Chênaie; je partis et m'arrêtai en route, en me demandant ce que
j'allais faire là, moi si gauche, si muette, si ennuyeuse! Oser lui
demander une heure de son temps précieux, c'était déjà beaucoup, et à
Paris il m'en avait accordé quelques-unes; mais aller lui prendre des
jours entiers, c'est ce que je n'osai pas accepter. J'eus tort, je ne
le connaissais pas dans toute sa bonhomie, comme je l'ai connu plus
tard. Je craignais la tension soutenue d'un grand esprit que je
n'aurais pas pu suivre, et le moindre de ses disciples eût été plus
fort que moi pour soutenir un dialogue sérieux. Je ne savais pas qu'il
aimait à se reposer dans l'intimité des travaux ardus de
l'intelligence. Personne ne causait avec autant d'abandon et d'entrain
de tout ce qui est à la portée de tous. Il n'était pas difficile
d'ailleurs, l'excellent homme, sur l'esprit de ses interlocuteurs. On
l'amusait avec un rien. Une niaiserie, un enfantillage le faisaient
rire. Et comme il riait! Il riait comme Éverard, jusqu'à en être
malade, mais plus souvent et plus facilement que lui. Il a écrit
quelque part que les pleurs sont le lot des anges et le rire celui de
Satan. L'idée est belle là où elle est, mais dans la vie humaine le
rire d'un homme de bien est comme le chant de sa conscience. Les
personnes vraiment gaies sont toujours bonnes, et il en était
justement la preuve.
Je n'allai donc pas à la Chenaie. Je revins sur mes pas, je rentrai à
Paris, et j'y reçus une lettre de mon frère qui me disait d'aller à
Nohant. Il prenait alors mon parti et se faisait fort de décider mon
mari à m'abandonner sans regret l'habitation et le revenu de ma terre.
«Casimir, disait-il, est dégoûté des ennuis de la propriété et des
dépenses que celle-là exige. Il n'y sait pas suffire. Toi, avec ton
travail, tu pourrais t'en tirer. Il veut aller vivre à Paris ou chez
sa belle-mère dans le Midi: il se trouvera plus riche avec la moitié
de vos revenus et la vie de garçon, qu'il ne l'est dans ton
château,...» etc. Mon frère, qui prit plus tard le parti de mon mari
contre moi, s'exprimait là avec beaucoup de liberté et de sévérité sur
la situation de Nohant en mon absence. «Tu ne dois pas abandonner
ainsi tes intérêts, ajoutait-il, c'est un tort envers tes enfants,»
etc.
A cette époque mon frère n'habitait plus Nohant, mais il faisait de
fréquents voyages au pays.
Je crus devoir suivre son conseil, et je trouvai en effet M. Dudevant
disposé à quitter le Berry et à me laisser les charges et les profits
de la résidence. En même temps qu'il prenait cette résolution il me
témoignait tant de dépit, que je n'insistai pas et m'en allai encore
une fois, n'ayant pas le courage d'entamer une lutte pour de l'argent.
Cette lutte devint nécessaire, inévitable quelques semaines plus tard.
Elle eut des motifs plus sérieux, elle devint un devoir envers mes
enfants d'abord, ensuite envers mes amis et mon entourage, et
peut-être aussi envers la mémoire de ma grand'mère, dont l'éternelle
préoccupation et les dernières volontés se trouvaient trop ouvertement
violées aux lieux mêmes qu'elle m'avait transmis pour abriter et
protéger ma vie.
Le 19 octobre 1835, j'avais été passer à Nohant la fin des vacances de
Maurice. A la suite d'un orage que rien n'avait provoqué, rien
absolument, pas même une parole ou un sourire de ma part, j'allai
m'enfermer dans ma petite chambre. Maurice m'y suivit en pleurant. Je
le calmai en lui disant que cela ne recommencerait pas. Il se paya des
consolations que l'on donne aux enfants en paroles vagues; mais, dans
ma pensée, les miennes avaient un sens arrêté et définitif. Je ne
voulais pas que mes enfants vissent jamais se renouveler la preuve de
dissentiments qu'ils avaient ignorés jusque-là. Je ne voulais pas que
ces dissentiments eussent pour conséquence de leur faire oublier ce
qu'ils devaient de respect à leur père ou à moi.
Quelques jours auparavant, mon mari avait signé un acte sous seing
privé exécutable à la date du 11 novembre suivant, par lequel je lui
abandonnais plus de la moitié de mes revenus. Cet acte, qui me
laissait l'habitation de Nohant et la gouverne de ma fille, ne me
garantissait en rien contre le revirement de sa volonté. Sa manière
d'être et ses paroles sans détour me prouvaient qu'il considérait
comme nulles les promesses deux fois faites et deux fois signées.
C'était son droit, le mariage le veut ainsi, dans notre législation
l'époux étant le maître; or, le maître n'est jamais engagé envers
celui qui n'est maître de rien.
Quand Maurice fut couché et endormi, Duteil vint près de moi
s'enquérir de la disposition de mon esprit. Il blâmait ouvertement
celle qui s'était trahie chez mon mari. Il voulait amener une
réconciliation à laquelle tous deux se refusèrent. Je le remerciai de
son intervention, mais je ne lui fis point part de la résolution que
je venais de prendre. Il me fallait l'avis de Rollinat.
Je passai la nuit à réfléchir. En ce moment où je sentais la plénitude
de mes droits, mes devoirs m'apparaissent dans toute leur rigueur.
J'avais tardé bien longtemps, j'avais été bien faible et bien
insoucieuse de mon propre sort. Tant que ce n'avait été qu'une
question personnelle dont mes enfants ne pouvaient souffrir dans leur
éducation morale, j'avais cru pouvoir me sacrifier et me permettre la
satisfaction intérieure de laisser tranquille un homme que je n'étais
pas née pour rendre heureux selon ses goûts. Pendant treize ans il
avait joui du bien-être qui m'appartenait et dont je m'étais abstenue
pour lui complaire. J'aurais voulu le lui laisser toute sa vie; il
aurait pu le conserver. La veille encore, le voyant soucieux, je lui
avais dit: «Vous regrettez Nohant, je le vois bien, malgré le dégoût
que vous avez pris de votre gestion. Eh bien, tout n'est-il pas pour
le mieux, puisque je vous en débarrasse? Croyez-vous que la porte du
logis vous sera jamais fermée?» Il m'avait répondu: «Je ne remettrai
jamais les pieds dans une maison dont je ne serais pas le seul
maître.» Et dès le lendemain il avait voulu être pour jamais le seul
maître.
Il ne pouvait plus, il ne devait plus m'inspirer de sécurité. J'étais
sans ressentiment contre lui, je le voyais emporté par une fatalité
d'organisation, je devais séparer ma destinée de la sienne, ou
sacrifier plus que je n'avais encore fait, c'est-à-dire ma dignité
vis-à-vis de mes enfants, ou ma vie, à laquelle je ne tenais pas
beaucoup, mais que je leur devais également.
Dès le matin, M. Dudevant alla à la Châtre. Il n'était plus sédentaire
comme il avait été longtemps. Il s'absentait des journées, des
semaines entières. Il n'aurait pas dû trouver mauvais qu'au moins,
pendant les vacances de Maurice, je fusse là pour garder la maison et
les enfants. Je sus par les domestiques que rien n'était changé dans
ses projets; il devait partir le jour suivant, le 21, pour Paris et
reconduire Maurice au collége, Solange à sa pension. Cela avait été
convenu; je devais les rejoindre au bout de quelques jours; mais les
nouvelles circonstances me firent changer de résolution. Je décidai
que je ne reverrais mon mari ni à Paris ni à Nohant, et que je ne l'y
reverrais pas même avant son départ. Je serais sortie de la maison
tout à fait si je n'eusse pas voulu passer avec Maurice le dernier
jour de ses vacances. Je pris un petit cheval et un mauvais cabriolet,
il n'y avait pas de domestique à mes ordres; je mis mes deux enfants
dans ce modeste véhicule, et je les menai dans le bois de Vavray, un
endroit, charmant alors, d'où, assis sur la mousse, à l'ombre des
vieux chênes, on embrassait de l'œil des horizons mélancoliques et
profonds de la vallée Noire.
Il faisait un temps superbe. Maurice m'avait aidée à dételer le petit
cheval qui paissait à côté de nous. Un doux soleil d'automne faisait
resplendir les bruyères. Armés de couteaux et de paniers, nous
faisions une récolte de mousses et de jungermannes que le Malgache
m'avait demandé de prendre là, au hasard, pour sa collection, n'ayant
pas, lui, m'écrivait-il, le temps d'aller si loin pour explorer la
localité.
Nous prenions donc de tout sans choisir, et mes enfants, l'un qui
n'avait pas vu passer la tempête domestique de la veille, l'autre qui,
grâce à l'insouciance de son âge, l'avait déjà oubliée, couraient,
criaient et riaient à travers le taillis. C'était une gaîté, une joie,
une ardeur de recherches qui me rappelait le temps heureux où j'avais
couru ainsi à côté de ma mère pour l'embellissement de nos petites
grottes. Hélas! vingt ans plus tard, j'ai eu à mes côtés un autre
enfant rayonnant de force, de bonheur et de beauté, bondissant sur la
mousse des bois et la ramassant dans les plis de sa robe comme avait
fait sa mère, comme j'avais fait moi-même, dans les mêmes lieux, dans
les mêmes jeux, dans les mêmes rêves d'or et de fées! Et cet enfant-là
repose à présent entre ma grand'mère et mon père! Aussi j'ai peine à
écrire en cet instant, et le souvenir de ce triple passé sans
lendemain m'oppresse et m'étouffe[21]!
[21] Juin 1855.
Nous avions emporté un petit panier pour goûter sous l'ombrage. Nous
ne rentrâmes qu'à la nuit. Le lendemain, les enfants partirent avec M.
Dudevant, qui avait passé la nuit à la Châtre et qui ne demanda pas à
me voir.
J'étais décidée à n'avoir plus aucune explication avec lui; mais je ne
savais pas encore par quel moyen j'éviterais cette inévitable
nécessité domestique. Mon ami d'enfance Gustave Papet vint me voir; je
lui racontai l'aventure, et nous partîmes ensemble pour Châteauroux.
«Je ne vois de remède absolu à cette situation, me dit Rollinat,
qu'une séparation par jugement. L'issue ne m'en paraît pas douteuse;
reste à savoir si tu en auras le courage. Les formes judiciaires sont
brutales, et, faible comme je te connais, tu reculeras devant la
nécessité de blesser et d'offenser ton adversaire.» Je lui demandai
s'il n'y avait pas moyen d'éviter le scandale des débats; je me fis
expliquer la marche à suivre, et quand il l'eut fait, nous reconnûmes
que, mon mari laissant prendre un jugement par défaut, sans
plaidoiries et sans publicité, la position qu'il avait réglée
lui-même, par contrat volontaire, resterait la même pour lui, puisque
telle était mon intention, avec cet avantage essentiel pour moi de
rendre la convention légale, c'est-à-dire réelle.
Mais sur tout cela Rollinat voulait consulter Éverard. Nous
retournâmes avec lui à Nohant le jour même, et, prenant seulement là
le temps de dîner, nous repartîmes dans le même cabriolet, en poste,
pour Bourges.
Éverard payait sa dette à la pairie. Il était en prison. La prison de
ville est l'antique château des ducs de Bourgogne. Dans les ombres de
la nuit, elle avait un grand caractère de force et de désolation. Nous
gagnâmes un des geôliers, qui nous fit passer par une brèche et nous
conduisit dans les ténèbres, à travers des galeries et des escaliers
fantastiques. Il y eut un moment où, entendant le pas d'un
surveillant, il me poussa dans une porte ouverte qu'il referma sur
moi, tandis qu'il fourrait Rollinat je ne sais où, et se présentait
seul au passage de son supérieur.
Je tirai de ma poche une des allumettes qui me servaient pour mes
cigarettes, et je regardai où j'étais. Je me trouvais dans un cachot
fort lugubre, situé au pied d'une tourelle. A deux pas de moi, un
escalier souterrain à fleur de terre descendait dans les profondeurs
des geôles. J'éteignis vite mon allumette, qui pouvait me trahir, et
restai immobile, sachant le danger d'une promenade à tâtons dans cette
retraite de mauvaise mine.
On m'y laissa bien un quart d'heure, qui me parut fort long. Enfin mon
homme revint me délivrer, et nous pûmes gagner l'appartement où
Éverard, averti par Gustave, nous attendait pour me donner
consultation vers deux heures du matin.