raison qui se cédaient toujours l'un à l'autre. Ils construisaient
ensemble une nouvelle église, belle, savante, étayée selon les règles
de la philosophie. Et c'était merveille de voir comment l'architecte
inspiré faisait plier la lettre de ses anciennes croyances à l'esprit
de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il de changé? Rien selon lui. Je
lui ai entendu dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je défie
qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi
orthodoxe aujourd'hui que je l'étais en écrivant l'_Essai sur
l'indifférence_.» Et il avait raison pour son compte. Au temps où il
avait écrit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout à côté du czar
bénissant les victimes_. S'il l'eût vu, il eût protesté contre
l'impuissance du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière de
religion. Qu'y avait-il de changé dans les entrailles et dans la
conscience du croyant? Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses
principes, mais les conséquences fatales ou forcées de ces principes.
Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une réelle inconséquence
dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa
crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses retours imprévus?
Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilité à subir
l'influence passagère de certaines personnes qui exploitaient son
affection au profit de leur vanité ou de leurs rancunes, nous ne
dirons pas que ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient
pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son
caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et
irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique
défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait
pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien
qu'il m'en ait gratuitement attribué quelques-uns, il ne m'a jamais
été possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il
tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard
que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon église,
pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui
rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les
infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies,
ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux,
mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde,
vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»
Et quand j'applique à un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du
haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon
cœur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui au delà de la tombe.
Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce
génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans
la maturité du caractère, grâce à une modestie incomparable?
N'êtes-vous pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé et
persuadé par le petit chien compagnon de sa captivité? Lamennais
semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée
de ce qu'il était pour ses contemporains et pour la postérité. Autant
il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idéal, autant
il s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et individuelle. Il
la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des
personnes du moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir, l'irriter,
le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans
la sphère de ses goûts les plus purs et de ses habitudes les plus
modestes. Il daignait répondre à tous, consulter les derniers de tous,
discuter avec eux, et parfois les écouter avec la naïve admiration
d'un écolier devant un maître.
Il résulta de cette touchante faiblesse, de cette humilité extrême,
quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce
n'est pas à ma personnalité que la grande individualité de Lamennais
s'est jamais heurtée, c'est à mes tendances socialistes. Après m'avoir
poussée en avant, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je
trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions
raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage,
comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire,
en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les
hommes à la même communion.
Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non
plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects
de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité
et sa bonté charmante. Il me suffira de dire, quant à présent, qu'il
daigna d'abord en quelques entretiens très courts, mais très pleins,
m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande
impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits
rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.
Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même concision pour le moment
et pour le même motif, c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,
j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport à moi dans le
temps que je raconte.
C'était quelques semaines avant ou après le procès d'avril. Planet
était à Paris, et, toujours préoccupé de la question sociale, au
milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me
prenait à part et me demandait, dans le sérieux de son esprit et dans
la sincérité de son âme, de lui _résoudre cette question_. Il voulait
juger l'époque, les événemens, les hommes, Éverard lui-même, son
maître chéri: il voulait juger sa propre action, ses propres
instincts, savoir, en un mot, _où il allait_.
Un jour que nous avions causé longtemps ensemble, moi lui demandant
précisément ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous
ne saisissions pas bien le lien de la révolution faite avec celle que
nous voudrions faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï dire à
Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont
l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce
problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui
calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force
des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,
parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchemens du
catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur
croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui
entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre
Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des
désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers eux la
lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savans médecins de
l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas
osé: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les
juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.
Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai
vu, et j'oserais davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,
comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez
comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_?
--Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le
fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et
demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon
paysan, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de
conversation. J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez
l'air d'écouter par-dessus le marché.»
J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dîner avec nous deux
dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné: il était trop fin pour
n'avoir pas deviné le piége innocent que je lui avais tendu, et il
balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste
que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'était pas. Mais la
bonhomie de Planet, ses questions sans détour, son attention à écouter
et sa facilité à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut un peu
tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il
arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable
éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage
imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne quand
on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir
suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce,
l'œil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et
ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté
et de bonté vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force
des raisonnemens. Il était dès lors le plus grand critique possible
dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien
nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il
faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en
promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se
sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.
Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il nous parla de la
_propriété des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son
esprit à l'état de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses
écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je
ne saisissais pas l'étendue des questions que les mots peuvent
embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses
discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une assise jetée dans le
champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes,
mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce
grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.
A cette première rencontre avec lui, j'étais trop dérangée par la vie
extérieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-même,
sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de cœur, et cela
pour suffire à l'éducation de ma fille, à mes devoirs envers les
autres et envers moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de
travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités. Il ne m'était
plus permis de m'arrêter un instant, de revoir mon œuvre, d'attendre
l'inspiration, et j'avais des accès de remords en songeant à tout ce
temps consacré à un travail frivole, quand mon cerveau éprouvait le
besoin de se livrer à de salutaires méditations. Les gens qui n'ont
rien à faire et qui voient les artistes produire avec facilité sont
volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se
réserver à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de
l'imagination, quand elle n'altère pas la santé, laisse du moins une
excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'âme
qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail.
Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant
parler d'ouvrages sérieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que
j'aurais voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais avec mes
enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand
venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien
et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux. Il me semblait que tout
ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rêve, et que
ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une
poignante réalité.
C'est alors que je me pris à regretter Nohant, dont je me bannissais
par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi
avais-je déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon revenu?
J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et
m'y retirer avec ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances
de Maurice; je me serais reposée là, en face des mêmes horizons
qu'avaient contemplés mes premiers regards, au milieu des amis de mon
enfance; j'aurais vu fumer les cheminées de Nohant au-dessus des
arbres plantés par ma grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui
se passait maintenant sous leurs ombrages, assez près pour me figurer
que je pouvais encore y aller lire ou rêver en liberté.
Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le dégoût que j'avais de
Paris, me conseillait de m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis
un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prêta sa maison,
où je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je
trouvai dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec amour un petit
travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison
déserte, pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard, Planet et la
maîtresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient
me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moitié des nuits
seule dans un petit préau rempli de fleurs, sous la lune brillante,
savourant ces belles senteurs de l'été et cette sérénité salutaire
qu'il me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un restaurant
voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas
dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'étais
encore une fois oubliée du monde entier et plongée dans l'oubli de ma
propre vie réelle.
Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais
m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-être qui me convînt
dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et
par son caractère d'abandon uni à un modeste confortable. D'ailleurs,
il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur eût pas été
bonne. Dès que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais
été signalée dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée d'une
vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que
je touchais à une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais
fort bien.
Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai l'idée de m'établir de ce
côté. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, semée de
marécages et dépourvue d'arbres, s'étend autour de la ville comme la
campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forêts et des
eaux vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec Planet, avec un ou
deux amis, était d'un commerce délicieux; tête-à-tête, il était trop
brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui
donner la réplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais
qu'écouter. Quand nous étions seuls ensemble, mon silence l'irritait,
et il y voyait une marque de méfiance ou d'indifférence pour ses idées
et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait
étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement à l'entraînement,
mais échappe à la domination. Avec lui surtout, ma conscience se
réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du
détachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de
tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un réseau d'argumens à
l'usage des hommes d'action, tantôt pour me tracer d'excellentes lois
de conduite, tantôt pour me prouver des nécessités politiques qui me
semblaient coupables ou puériles, j'étais forcée de lui répondre, et
comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte
d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt que j'en venais à
parler bien clairement, ce qui m'étonnait moi-même et me brisait comme
si j'eusse parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi
l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles
le jetaient dans un profond dégoût de sa propre existence, dans le
découragement de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.
Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela
était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait
rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais
l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus
éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par
des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit
naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans
l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de
quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se
retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des
philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau.
Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma
logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes
raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,
raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais
plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'œuvre
démocratique.
Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce
système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était
modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous
l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut
l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au
désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique.
Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque
où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à
Montesquieu.
Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand
poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et
dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans
l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la
modération avec une énergie à la fois touchante et comique.
On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans
l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces
idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un
orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de
sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir
longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle,
il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un
oiseau de moindre envergure.
Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais
m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes
et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme
furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il
se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se
moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de
vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se
parait de toutes sortes de travers et même de vices de cœur qu'il
n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le
laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de
divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle
venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution
soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il
venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais
forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que
les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à
l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour
toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru
ivre.
J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur
et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en
général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je
n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave.
Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable
de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins.
C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi
la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter
au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à
combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui
faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que
les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses
inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté
les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de
sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans,
et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.
C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les
rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à
moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos
amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait
encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout
fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard
n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens
n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il
était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les
époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie
dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre.
Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison
se préserva toujours de son influence quand cette influence était
déraisonnable, mais mon cœur subit encore le poids et le charme de
son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des
trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet;
son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux
petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on
souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant
l'impossibilité de lui épargner la souffrance.
Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela
souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins
en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences.
Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes
d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit
qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse
ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte
d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était
avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation
de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs.
Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas
un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la
pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à
Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne
jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de
tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus
riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.
Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude
dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient
donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on
pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un
rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui
qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir.
La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif
de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un
appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue,
ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le
besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en
servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait
l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi
aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses,
dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait
au-dessous de ses aspirations.