Et ils s'en allaient de compagnie, ce grand cœur et cette généreuse

raison qui se cédaient toujours l'un à l'autre. Ils construisaient

ensemble une nouvelle église, belle, savante, étayée selon les règles

de la philosophie. Et c'était merveille de voir comment l'architecte

inspiré faisait plier la lettre de ses anciennes croyances à l'esprit

de sa nouvelle révélation. Qu'y avait-il de changé? Rien selon lui. Je

lui ai entendu dire naïvement à diverses époques de sa vie: «Je défie

qui que ce soit de me prouver que je ne suis pas catholique aussi

orthodoxe aujourd'hui que je l'étais en écrivant l'_Essai sur

l'indifférence_.» Et il avait raison pour son compte. Au temps où il

avait écrit ce livre, il n'avait pas vu le _pape debout à côté du czar

bénissant les victimes_. S'il l'eût vu, il eût protesté contre

l'impuissance du pape, contre l'indifférence de l'Église en matière de

religion. Qu'y avait-il de changé dans les entrailles et dans la

conscience du croyant? Rien, en vérité. Il n'abandonnait jamais ses

principes, mais les conséquences fatales ou forcées de ces principes.

Maintenant, dirons-nous qu'il y avait en lui une réelle inconséquence

dans ses relations de tous les jours, dans ses engouemens, dans sa

crédulité, dans ses soudaines méfiances, dans ses retours imprévus?

Non, bien que nous ayons quelquefois souffert de sa facilité à subir

l'influence passagère de certaines personnes qui exploitaient son

affection au profit de leur vanité ou de leurs rancunes, nous ne

dirons pas que ces inconséquences furent réelles. Elles ne partaient

pas des entrailles de son sentiment. Elles étaient à la surface de son

caractère, au degré du thermomètre de sa frêle santé. Nerveux et

irascible, il se fâchait souvent avant d'avoir réfléchi, et son unique

défaut était de croire avec précipitation à des torts qu'il ne prenait

pas le temps de se faire prouver. Mais j'avoue que, pour ma part, bien

qu'il m'en ait gratuitement attribué quelques-uns, il ne m'a jamais

été possible de ressentir la moindre irritation contre lui. Faut-il

tout dire? J'avais comme une faiblesse maternelle pour ce vieillard

que je reconnaissais en même temps pour un des pères de mon église,

pour une des vénérations de mon âme. Par le génie et la vertu qui

rayonnaient en lui, il était dans mon ciel, sur ma tête. Par les

infirmités de son tempérament débile, par ses dépits, ses bouderies,

ses susceptibilités, il était à mes yeux comme un enfant généreux,

mais enfant à qui l'on doit dire de temps en temps: «Prenez garde,

vous allez être injuste. Ouvrez donc les yeux!»

Et quand j'applique à un tel homme ce mot d'enfant, ce n'est pas du

haut de ma pauvre raison que je le prononce, c'est du fond de mon

cœur attendri, fidèle et plein d'amitié pour lui au delà de la tombe.

Qu'y a-t-il de plus touchant, en effet, que de voir un homme de ce

génie, de cette vertu et de cette science ne pouvoir pas entrer dans

la maturité du caractère, grâce à une modestie incomparable?

N'êtes-vous pas ému quand vous voyez le lion de l'Atlas dominé et

persuadé par le petit chien compagnon de sa captivité? Lamennais

semblait ignorer sa force, et je crois qu'il ne se faisait aucune idée

de ce qu'il était pour ses contemporains et pour la postérité. Autant

il avait la notion de son devoir, de sa mission, de son idéal, autant

il s'abusait sur l'importance de sa vie intérieure et individuelle. Il

la croyait nulle et allait la livrant au hasard des influences et des

personnes du moment. Le moindre cuistre eût pu l'émouvoir, l'irriter,

le troubler et, au besoin, lui persuader d'agir ou de s'abstenir dans

la sphère de ses goûts les plus purs et de ses habitudes les plus

modestes. Il daignait répondre à tous, consulter les derniers de tous,

discuter avec eux, et parfois les écouter avec la naïve admiration

d'un écolier devant un maître.

Il résulta de cette touchante faiblesse, de cette humilité extrême,

quelques malentendus dont souffrirent ses vrais amis. Quant à moi, ce

n'est pas à ma personnalité que la grande individualité de Lamennais

s'est jamais heurtée, c'est à mes tendances socialistes. Après m'avoir

poussée en avant, il a trouvé que je marchais trop vite. Moi, je

trouvais qu'il marchait parfois trop lentement à mon gré. Nous avions

raison tous les deux à notre point de vue: moi, dans mon petit nuage,

comme lui dans son grand soleil, car nous étions égaux, j'ose le dire,

en candeur et en bonne volonté. Sur ce terrain-là, Dieu admet tous les

hommes à la même communion.

Je ferai ailleurs l'histoire de mes petites dissidences avec lui, non

plus pour me raconter, mais pour le montrer, lui, sous un des aspects

de sa rudesse apostolique, soudainement tempérée par sa suprême équité

et sa bonté charmante. Il me suffira de dire, quant à présent, qu'il

daigna d'abord en quelques entretiens très courts, mais très pleins,

m'ouvrir une méthode de philosophie religieuse qui me fit une grande

impression et un grand bien, en même temps que ses admirables écrits

rendirent à mon espérance la flamme prête à s'éteindre.

Je parlerai de M. Pierre Leroux avec la même concision pour le moment

et pour le même motif, c'est-à-dire que, pour n'en pas parler à demi,

j'en parlerai très peu ici, et seulement par rapport à moi dans le

temps que je raconte.

C'était quelques semaines avant ou après le procès d'avril. Planet

était à Paris, et, toujours préoccupé de la question sociale, au

milieu des rires que son mot favori soulevait autour de lui, il me

prenait à part et me demandait, dans le sérieux de son esprit et dans

la sincérité de son âme, de lui _résoudre cette question_. Il voulait

juger l'époque, les événemens, les hommes, Éverard lui-même, son

maître chéri: il voulait juger sa propre action, ses propres

instincts, savoir, en un mot, _où il allait_.

Un jour que nous avions causé longtemps ensemble, moi lui demandant

précisément ce qu'il me demandait, et tous deux reconnaissant que nous

ne saisissions pas bien le lien de la révolution faite avec celle que

nous voudrions faire, il me vint une idée lumineuse. «J'ai ouï dire à

Sainte-Beuve, lui dis-je, qu'il y avait deux hommes dont

l'intelligence supérieure avait creusé et éclairé particulièrement ce

problème dans une tendance qui répondait à mes aspirations et qui

calmerait mes doutes et mes inquiétudes. Ils se trouvent, par la force

des choses et par la loi du temps, plus avancés que M. Lamennais,

parce qu'ils n'ont pas été retardés comme lui par les empêchemens du

catholicisme. Ils sont d'accord sur les points essentiels de leur

croyance, et ils ont autour d'eux une école de sympathies qui

entretient dans l'ardeur de leurs travaux. Ces deux hommes sont Pierre

Leroux et Jean Reynaud. Quand Sainte-Beuve me voyait tourmentée des

désespérances de _Lélia_, il me disait de chercher vers eux la

lumière, et il m'a proposé de m'amener ces savans médecins de

l'intelligence. Mais, moi je n'ai pas voulu, parce que je n'ai pas

osé: je suis trop ignorante pour les comprendre, trop bornée pour les

juger, et trop timide pour leur exposer mes doutes intérieurs.

Cependant, il se trouve que Pierre Leroux est timide aussi, je l'ai

vu, et j'oserais davantage avec celui-là; mais comment l'aborder,

comment le retenir quelques heures? Ne va-t-il pas nous rire au nez

comme les autres, si nous lui posons la _question sociale_?

--Moi, je m'en charge, dit Planet, j'oserai fort bien, et si je le

fais rire, peu m'importe, pourvu qu'il m'instruise. Écrivez-lui et

demandez-lui pour moi, pour un meunier de vos amis, pour un bon

paysan, le catéchisme du républicain en deux ou trois heures de

conversation. J'espère que moi je ne l'intimiderai pas, et vous aurez

l'air d'écouter par-dessus le marché.»

J'écrivis dans ce sens, et Pierre Leroux vint dîner avec nous deux

dans la mansarde. Il fut d'abord fort gêné: il était trop fin pour

n'avoir pas deviné le piége innocent que je lui avais tendu, et il

balbutia quelque temps avant de s'exprimer. Il n'est pas plus modeste

que M. Lamennais, il est timide; M. Lamennais ne l'était pas. Mais la

bonhomie de Planet, ses questions sans détour, son attention à écouter

et sa facilité à comprendre le mirent à l'aise, et quand il eut un peu

tourné autour de la question, comme il fait souvent quand il parle, il

arriva à cette grande clarté, à ces vifs aperçus et à cette véritable

éloquence qui jaillissent de lui comme de grands éclairs d'un nuage

imposant. Nulle instruction n'est plus précieuse que la sienne quand

on ne le tourmente pas trop pour formuler ce qu'il ne croit pas avoir

suffisamment dégagé pour lui-même. Il a la figure belle et douce,

l'œil pénétrant et pur, le sourire affectueux, la voix sympathique et

ce langage de l'accent et de la physionomie, cet ensemble de chasteté

et de bonté vraies qui s'empare de la persuasion autant que la force

des raisonnemens. Il était dès lors le plus grand critique possible

dans la philosophie de l'histoire, et s'il ne vous faisait pas bien

nettement entrevoir le but de sa philosophie personnelle, du moins il

faisait apparaître le passé dans une si vive lumière, et il en

promenait une si belle sur tous les chemins de l'avenir, qu'on se

sentait arracher le bandeau des yeux comme avec la main.

Je ne sentis pas ma tête bien lucide quand il nous parla de la

_propriété des instrumens de travail_, question qu'il roulait dans son

esprit à l'état de problème, et qu'il a éclaircie depuis dans ses

écrits. La langue philosophique avait trop d'arcanes pour moi, et je

ne saisissais pas l'étendue des questions que les mots peuvent

embrasser; mais la logique de la Providence m'apparut dans ses

discours, et c'était déjà beaucoup, c'était une assise jetée dans le

champ de mes réflexions. Je me promis d'étudier l'histoire des hommes,

mais je ne le fis pas, et ce ne fut que plus tard que, grâce à ce

grand et noble esprit, je pus saisir enfin quelques certitudes.

A cette première rencontre avec lui, j'étais trop dérangée par la vie

extérieure. Il me fallait produire sans repos, tirer de moi-même,

sans le secours d'aucune philosophie, des historiens de cœur, et cela

pour suffire à l'éducation de ma fille, à mes devoirs envers les

autres et envers moi-même. Je sentis alors l'effroi de cette vie de

travail dont j'avais accepté toutes les responsabilités. Il ne m'était

plus permis de m'arrêter un instant, de revoir mon œuvre, d'attendre

l'inspiration, et j'avais des accès de remords en songeant à tout ce

temps consacré à un travail frivole, quand mon cerveau éprouvait le

besoin de se livrer à de salutaires méditations. Les gens qui n'ont

rien à faire et qui voient les artistes produire avec facilité sont

volontiers surpris du peu d'heures, du peu d'instans qu'ils peuvent se

réserver à eux-mêmes. Ils ne savent pas que cette gymnastique de

l'imagination, quand elle n'altère pas la santé, laisse du moins une

excitation des nerfs, une obsession d'images et une langueur de l'âme

qui ne permettent pas de mener de front un autre genre de travail.

Je prenais ma profession en grippe dix fois par jour en entendant

parler d'ouvrages sérieux que j'aurais voulu lire, ou de choses que

j'aurais voulu voir par moi-même. Et puis, quand j'étais avec mes

enfans, j'aurais voulu ne vivre que pour eux et avec eux. Et quand

venaient mes amis, je me reprochais de ne pas les recevoir assez bien

et d'être parfois préoccupée au milieu d'eux. Il me semblait que tout

ce qui est le vrai de la vie passait devant moi comme un rêve, et que

ce monde imaginaire du roman s'appesantissait sur moi comme une

poignante réalité.

C'est alors que je me pris à regretter Nohant, dont je me bannissais

par faiblesse et qui se fermait devant moi par ma faute. Pourquoi

avais-je déchiré le contrat qui m'assurait la moitié de mon revenu?

J'aurais pu au moins louer une petite maison non loin de la mienne et

m'y retirer avec ma fille une moitié de l'année, au temps des vacances

de Maurice; je me serais reposée là, en face des mêmes horizons

qu'avaient contemplés mes premiers regards, au milieu des amis de mon

enfance; j'aurais vu fumer les cheminées de Nohant au-dessus des

arbres plantés par ma grand'mère, assez loin pour ne pas gêner ce qui

se passait maintenant sous leurs ombrages, assez près pour me figurer

que je pouvais encore y aller lire ou rêver en liberté.

Éverard, à qui je disais ma nostalgie et le dégoût que j'avais de

Paris, me conseillait de m'établir à Bourges ou aux environs. J'y fis

un petit voyage. Un de mes amis, qui s'absentait, me prêta sa maison,

où je passai seule quelques jours, en compagnie de Lavater, que je

trouvai dans la bibliothèque, et sur lequel je fis avec amour un petit

travail. Cette solitude au milieu d'une ville morte, dans une maison

déserte, pleine de poésie, me parut délicieuse. Éverard, Planet et la

maîtresse de la maison, femme excellente et pleine de soins, venaient

me voir une heure ou deux le soir, puis je passais la moitié des nuits

seule dans un petit préau rempli de fleurs, sous la lune brillante,

savourant ces belles senteurs de l'été et cette sérénité salutaire

qu'il me fallait conquérir à la pointe de l'épée. D'un restaurant

voisin, un homme qui ne savait pas mon nom venait m'apporter mes repas

dans un panier que je recevais par la guichet de la cour. J'étais

encore une fois oubliée du monde entier et plongée dans l'oubli de ma

propre vie réelle.

Mais cette douce retraite ne pouvait pas durer. Je ne pouvais

m'emparer de cette charmante maison, la seule peut-être qui me convînt

dans toute la ville par son isolement dans un quartier silencieux et

par son caractère d'abandon uni à un modeste confortable. D'ailleurs,

il m'y fallait mes enfans, et cette claustration ne leur eût pas été

bonne. Dès que j'aurais mis le pied dans une rue de Bourges, j'aurais

été signalée dans toute la ville, et je n'acceptais pas l'idée d'une

vie de relations dans une ville de province. Je ne me doutais pas que

je touchais à une situation de ce genre, et que je m'en accommoderais

fort bien.

Malgré les instances d'Éverard, j'abandonnai l'idée de m'établir de ce

côté. Le pays me semblait affreux; une plaine plate, semée de

marécages et dépourvue d'arbres, s'étend autour de la ville comme la

campagne de Rome. Il faut aller loin pour trouver des forêts et des

eaux vives. Et puis, faut-il le dire? Éverard, avec Planet, avec un ou

deux amis, était d'un commerce délicieux; tête-à-tête, il était trop

brillant, il me fatiguait. Il avait besoin d'un interlocuteur pour lui

donner la réplique. Les autres s'en chargeaient, moi je ne savais

qu'écouter. Quand nous étions seuls ensemble, mon silence l'irritait,

et il y voyait une marque de méfiance ou d'indifférence pour ses idées

et ses passions politiques. Son esprit dominateur le tourmentait

étrangement avec moi, dont l'esprit cède facilement à l'entraînement,

mais échappe à la domination. Avec lui surtout, ma conscience se

réservait instinctivement un sanctuaire inattaquable, celui du

détachement des choses de ce monde en ce qu'elles ont de vain et de

tumultueux. Quand il m'avait circonvenue dans un réseau d'argumens à

l'usage des hommes d'action, tantôt pour me tracer d'excellentes lois

de conduite, tantôt pour me prouver des nécessités politiques qui me

semblaient coupables ou puériles, j'étais forcée de lui répondre, et

comme la discussion n'est pas dans ma nature et qu'il m'en coûte

d'être en désaccord avec ceux que j'aime, aussitôt que j'en venais à

parler bien clairement, ce qui m'étonnait moi-même et me brisait comme

si j'eusse parlé dans l'effort d'un rêve, je voyais avec effroi

l'effet de mes paroles sur lui. Elles l'impressionnaient trop, elles

le jetaient dans un profond dégoût de sa propre existence, dans le

découragement de l'avenir et dans les irrésolutions de la conscience.

Cela eût été bon à une nature forte et par conséquent modérée: cela

était mauvais à une nature qui n'était qu'ardente et qui passait

rapidement d'un excès à l'autre. Il s'écriait alors que j'avais

l'inexorable vérité pour moi, que j'étais plus philosophe et plus

éclairée que lui, qu'il était un malheureux poète toujours trompé par

des chimères. Que sais-je? Cette cervelle impressionnable, cet esprit

naïf dans la modestie autant qu'il était sophistique et impérieux dans

l'orgueil, ne connaissait de terme moyen à aucune chose. Il parlait de

quitter sa carrière politique, sa profession, ses affaires, et de se

retirer dans sa petite propriété pour lire des poètes et des

philosophes à l'ombre des saules et au murmure de l'eau.

Il me fallait alors lui remonter le moral, lui dire qu'il poussait ma

logique jusqu'à l'absurde, lui rappeler les belles et excellentes

raisons qu'il m'avait données pour me tirer de ma propre apathie,

raisons qui m'avaient persuadée et depuis lesquelles je ne parlais

plus sans respect de la mission révolutionnaire et de l'œuvre

démocratique.

Nous n'avions plus de querelles sur le babouvisme. Il avait quitté ce

système pour en creuser un autre. Il relisait Montesquieu. Il était

modéré en politique pour le moment, car je l'ai toujours connu sous

l'influence d'une personne ou d'un livre. Un peu plus tard, il lut

l'_Oberman_ de Senancourt et parla pendant trois mois de se retirer au

désert. Puis il eut des idées religieuses et rêva la vie monastique.

Il devint ensuite platonicien, puis aristotélicien; enfin, à l'époque

où j'ai perdu la trace de ses engouemens, il était revenu à

Montesquieu.

Dans toutes ces phases d'enthousiasme ou de conviction il était grand

poète, grand raisonneur ou grand artiste. Son esprit embrassait et

dépassait toutes choses. Excessif dans l'activité comme dans

l'abattement, il eut une période de stoïcisme où il nous prêchait la

modération avec une énergie à la fois touchante et comique.

On ne pouvait se lasser de l'entendre quand il se tenait dans

l'enseignement des idées générales; mais quand la discussion de ces

idées lui devenait personnelle, l'intimité avec lui redevenait un

orage: un bel orage à coup sur, plein de grandeur, de générosité et de

sincérité, mais qu'il n'était pas dans mes facultés de soutenir

longtemps sans lassitude. Cette agitation était sa vie; comme l'aigle,

il planait dans la tempête. C'eût été ma mort, à moi: j'étais un

oiseau de moindre envergure.

Il y avait surtout en lui quelque chose à quoi je ne pouvais

m'identifier, l'imprévu. Il me quittait le soir dans des idées calmes

et vraies, il reparaissait le lendemain tout transformé et comme

furieux d'avoir été tranquillisé la veille. Alors il se calomniait, il

se déclarait ambitieux dans l'acception la plus étroite du mot, il se

moquait de mes restrictions et cas de conscience, il parlait de

vengeance politique, il s'attribuait des haines, des rancunes, il se

parait de toutes sortes de travers et même de vices de cœur qu'il

n'avait pas et qu'il n'aurait jamais pu se donner. Je souriais et le

laissais dire. Je regardais cela comme un accès de fièvre et de

divagation qui m'ennuyait un peu, mais dont la fin allait venir. Elle

venait toujours, et je remarquais avec étonnement une évolution

soudaine et complète dans ses idées, avec un oubli absolu de ce qu'il

venait de penser tout haut. Cela était même inquiétant, et j'étais

forcée de constater ce que j'avais déjà constaté ailleurs, c'est que

les plus beaux génies touchent parfois et comme fatalement à

l'aliénation. Si Éverard n'avait pas été voué à l'eau sucrée pour

toute boisson, même pendant ses repas, maintes fois je l'aurais cru

ivre.

J'étais déjà assez attachée à lui pour supporter tout cela sans humeur

et pour le ménager dans ses crises. L'amitié de la femme est, en

général, très maternelle, et ce sentiment a dominé ma vie plus que je

n'aurais voulu. J'avais soigné Éverard à Paris dans une maladie grave.

Il avait beaucoup souffert, et je l'avais vu à toute heure admirable

de douceur, de patience et de reconnaissance pour les moindres soins.

C'est là un lien qui improvise les grandes amitiés. Il avait pour moi

la plus touchante gratitude, et moi, je m'étais habituée à le dorloter

au moral. J'avais passé avec Planet des nuits à son chevet, à

combattre la fièvre qui le tourmentait par des paroles amies qui

faisaient plus d'effet sur cette organisation tout intellectuelle que

les potions du médecin. J'avais raisonné son délire, tranquillisé ses

inquiétudes, écrit ses lettres, amené ses amis autour de lui, écarté

les contrariétés qui pouvaient l'atteindre. Maurice, dans ses jours de

sortie, l'avait soigné et choyé comme un aïeul. Il adorait mes enfans,

et, d'instinct, mes enfans le chérissaient.

C'étaient là de douces chaînes, et la pureté de notre affection me les

rendait plus précieuses encore. Il m'était assez indifférent, quant à

moi, que l'on pût se méprendre sur la nature de nos relations; nos

amis la connaissaient, et leur présence continuelle la sanctifiait

encore plus. Mais je m'étais flattée en vain qu'un pacte tout

fraternel serait une condition de tranquillité angélique. Éverard

n'avait pas la placidité de Rollinat. Pour être chastes, ses sentimens

n'étaient point calmes. Il voulait posséder l'âme exclusivement, et il

était aussi jaloux de cette possession que le sont les amans et les

époux de posséder la personne. Cela constituait une sorte de tyrannie

dont on avait beau rire, il fallait la subir ou s'en défendre.

Je passai trois ans à faire alternativement l'un et l'autre. Ma raison

se préserva toujours de son influence quand cette influence était

déraisonnable, mais mon cœur subit encore le poids et le charme de

son amitié, tantôt avec joie, tantôt avec amertume. Le sien avait des

trésors de bonté dont on se sentait heureux et fier d'être l'objet;

son caractère était toujours généreux et incapable de descendre aux

petitesses de détail; mais son cerveau avait des bourrasques dont on

souffrait cruellement en le voyant souffrir et en reconnaissant

l'impossibilité de lui épargner la souffrance.

Pour n'avoir pas à trop revenir sur une situation qui se renouvela

souvent pendant ces trois années, et encore au delà, quoique de moins

en moins, je veux résumer en peu de mots le sujet de nos dissidences.

Éverard, au milieu de ses flottemens tumultueux et de ses cataractes

d'idées opposées, nourrissait le ver rongeur de l'ambition. On a dit

qu'il aimait l'argent et l'influence. Je n'ai jamais vu d'étroitesse

ni de laideur dans ses instincts. Quand il se tourmentait d'une perte

d'argent, ou quand il se réjouissait d'un succès de ce genre, c'était

avec l'émotion légitime d'un malade courageux qui craint la cessation

de ses forces, de son travail, de l'accomplissement de ses devoirs.

Pauvre et endetté, il avait épousé une femme riche. Si ce n'était pas

un tort, c'était un malheur. Cette femme avait des enfans, et la

pensée de les dépouiller pour ses besoins personnels était odieuse à

Éverard. Il avait soif de faire fortune, non-seulement afin de ne

jamais tomber à leur charge, mais encore, par un sentiment de

tendresse et de fierté très concevable, afin de les laisser plus

riches qu'il ne les avait trouvés en les adoptant.

Son âpreté au travail, ses soucis devant une dette, sa sollicitude

dans le placement des fonds acquis à la sueur de son visage, avaient

donc un motif sérieux et pressant. Ce n'est pas du tout là ce qu'on

pouvait lui imputer à ambition; mais quand un homme se dévoue à un

rôle politique, il faut qu'il puisse sacrifier sa fortune, et celui

qui ne le peut pas est toujours accusé de ne pas le vouloir.

La convoitise d'Éverard était d'une nature plus élevée. Il avait soif

de pouvoir. Pourquoi? Cela serait impossible à dire. C'était un

appétit de son organisation, et rien de plus. Il n'était ni prodigue,

ni vaniteux, ni vindicatif, et dans le pouvoir il ne voyait que le

besoin d'agir et le plaisir de commander. Il n'eut jamais su s'en

servir. Dès qu'il avait une carrière d'activité ouverte, il ressentait

l'accablement et le dégoût de sa tâche. Dès qu'il était obéi

aveuglément, il prenait ses séides en pitié. Enfin, en toutes choses,

dès qu'il atteignait au but poursuivi avec ardeur, il le trouvait

au-dessous de ses aspirations.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 25 / 34 段