en ce qu'elle y mit le désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens
qu'elle donna lieu à un discours très controversé dans les rangs de
son parti. Il avait, par un mouvement généreux, assumé sur lui toute
la responsabilité de cette pièce incriminée par la cour des pairs. Il
l'eût fait, quand même Trélat ne lui eût pas donné l'exemple du
sacrifice. Mais Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité
héroïque, tandis qu'Éverard sema de contrastes sa profession de foi
devant ce même tribunal. Laissons parler Louis Blanc: «....Puis M.
Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa
parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il
commença d'une voix brève et profonde; à demi courbé sur la balustrade
qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la
pression convulsive de ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux, il
en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait
qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop
emportée. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni
aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait
pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne
furent pas tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en maintenant
l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes,
et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours,
les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce
qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible.»
Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot à cette excellente
appréciation. Selon moi, Éverard ne se _défendit_ pas, et je souffre
encore en m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes de sa
provocation, ce fut peut-être sous l'impression de la critique que je
lui avais faite de ces mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me
permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti
était la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On
revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la
révolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix
d'expression fort du cachet de son temps, paraît violent, par
conséquent faible, à quarante ans de distance. J'admirais
l'originalité de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle
donnait une couleur, une physionomie nouvelle à ces choses du passé.
Il sentait bien que là était sa puissance, et il riait de tout son
cœur des vieilles formules et des déclamations banales. Mais en
écrivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et
quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous
n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point en rédigeant la
lettre. Il avait défendu et maintenu sa version; mais depuis, en
l'entendant blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste
dominant, par bouffées, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pièce
destinée à faire tant de bruit fût un chef-d'œuvre de goût et
d'éloquence. Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on ne l'eût pas
incriminée et que son but n'eût pas été atteint.
Comme il ne l'était pas davantage par la situation isolée que lui
faisaient les poursuites, il n'était plus forcé rigoureusement de
défendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'était
plus signée par un parti tout entier, elle redevenait son œuvre
personnelle, et il crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir
aveuglement.
Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais qu'à la séance du 20 mai.
Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la sténographie, qui en
conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait
pouvoir sténographier l'accent et photographier la physionomie de
l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pensée à
chaque crise de son improvisation. Éverard ne préparait jamais rien en
politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation
nerveuse qui dominait son talent en même temps qu'elle l'entretenait,
il n'était pas toujours maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule
fois qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et qu'on la jugea plus
significative et plus concluante qu'elle ne l'était dans son propre
esprit.
Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel il fut ramené chez
lui atteint d'une bronchite aiguë, lui fit de nombreux détracteurs
parmi ses coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances et des
amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut
contre lui des rancunes amères et même des sévérités impartiales.
«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant
d'âpreté l'opinion de ceux qui voulaient adopter le système de la
défense, pour arriver à se défendre soi-même, tout seul, d'un acte
dont l'intention était collective?»
Mais n'était-ce pas précisément parce que cette cause n'avait plus de
sens collectif qu'Éverard était fatalement entraîné à en faire
meilleur marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf et de grand
dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment,
aucune haine personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide lorsqu'il
s'écria: «Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la
disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des
accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant
à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut
mourir à Utique: _J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à
côté de toi, César!_»
L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de prison et Michel à un
mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut
jaloux de la prison de Trélat et non de l'honneur qui lui en revenait.
Il chérissait ce noble caractère, et le parallèle qui fut établi
entre eux au désavantage de l'un des deux ne diminua en rien la
tendresse et la vénération de celui-ci pour l'autre. «Trélat est un
saint, disait Éverard, et je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais,
pour la dire sincèrement en pareille circonstance, il fallait encore
être très grand soi-même.
Éverard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas été
aussi agréable à la pairie que quelques adversaires le prétendaient,
c'est que la pairie procéda très brutalement avec lui en le sommant de
se faire écrouer mort ou vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès
de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le médecin délégué
d'office en ces sortes de constatations.
Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard d'une manière
blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard
demandé par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard ne fît
manquer l'objet de ma démarche, car, en voyant arriver le médecin du
pouvoir d'un air rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas
malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le
pouls fût consulté, et la fièvre était si réelle et si violente que
l'Esculape monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être d'une
insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le
condamné à un mois de prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce
petit fait comment on provoquait les républicains, même dans les
circonstances légères, et je me fis une idée du système adopté dans
les prisons pour exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir
semblait avide de faire naître afin d'avoir le plaisir de les châtier.
Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne
sais plus pour quel motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait
plus être subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-être dans
l'intérêt de ses cliens que ce délai lui fut accordé.
Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable et même difficile. Il
fallut m'armer de beaucoup de volonté pour ne pas aigrir la situation.
Ma présence était positivement gênante. Mes amis souffrirent d'avoir à
le constater, et ceux-mêmes qui contribuaient à me gâter mon
intérieur, mon frère et une autre, sentirent que la position n'était
pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à conseiller quelque
arrangement.
Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi.
C'était fort court, mon travail étant encore peu lucratif et soumis
d'ailleurs aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état de ma
santé. Pourtant c'était possible à la condition que, passant chez moi
six mois sur douze, je mettrais de côté quinze cents francs par an
pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma
vie devenait précaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas,
ne devait pas être bien satisfaite.
Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de me donner six mille
francs par an. Il lui en serait resté à peu près dix en comptant son
propre avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre seul, puisque
tel était son désir. M. Dudevant s'était rendu à ce conseil; il avait
donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait été question de
le faire, il m'avait déclaré être dans l'impossibilité de vivre à
Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques
explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras
financiers qu'il s'était créés. Il avait mal employé une partie de son
petit héritage, il ne l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il
ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les
choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le
problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;
ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une
grosse part, et, pour le reste, il était volé par des domestiques trop
autorisés à le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes,
croyant lui rendre service autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais
gré. Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi par des pillards.
Il me défendit de me mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et
de commander à ses gens. Il me semblait que tout cela était un peu à
moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien à lui. Je me résignai à garder
le silence et à attendre qu'il ouvrît les yeux.
Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût de son entourage, il me dit
que Nohant le ruinait, qu'il y éprouvait des chagrins personnels,
qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il était prêt à
m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre à
Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait
alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea nos conventions, que
je signai sans discussion aucune; mais, dès le lendemain, il me
témoigna tant de regret et de déplaisir que je partis pour Paris en
lui laissant le traité déchiré et en remettant mon sort à la
providence des artistes, au travail.
Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage à Nohant en juin
n'améliora pas la position. M. Dudevant persistait à quitter Nohant.
Cette idée prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais,
comme elle était accompagnée de dépit, je m'en allai encore sans rien
exiger.
Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à Paris tout à fait cachée
pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais
de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de
m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement
du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se
trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes
pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de
travail: les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le
jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une
métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de
l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau
bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journées les
plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au
monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clé, et
ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je
ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfans à leurs
pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles
Martin.
Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et
courts instans où les choses extérieures daignent s'arranger de
manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le
moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il
soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est
le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence
et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés,
qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont
jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais
que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une heure
du loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque
jour, du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de
planches qui me servaient de siéges et de lits de repos, les araignées
diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science
et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement
occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans
les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil,
me regardaient, immobiles et méfians tout à coup, et terminaient leur
chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par
la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire,
mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et
le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les
moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des
buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris
du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix
de ma liberté et la douceur de mon repos.
Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte à mon petit groupe
d'amis. C'est à cette époque, je crois, que je me liai avec Charles
d'Arragon, un être excellent et du plus noble caractère, puis avec M.
Artaud, un homme très savant et parfaitement aimable. Mes autres amis
étaient républicains; et, malgré l'agitation du moment, jamais aucune
discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations
de la mansarde.
Un jour, une femme d'un grand cœur, qui m'était chère, Mme Julie
Beaune vint me voir. «On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On
vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était la machine Fieschi. Je fus
très inquiète; Maurice était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait
mené justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je
craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre.
J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collégien sain et
sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'événement, l'autre
me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait
avoir parlé politique. C'était la future impératrice des Français. Ce
mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard
m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était au collége Henri IV),
m'a invité à son bal, _malgré mes opinions politiques_. Je m'y suis
bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des
gardes nationaux[18].»
[18] En se livrant à ce divertissement, le petit prince et ses
jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous de laquelle
passaient les bonnets à poil.
C'est dans le courant de cette année-là que je m'approchai très
humblement de deux des plus grandes intelligences de notre siècle, M.
Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de consacrer un long
chapitre de cet ouvrage à chacun de ces hommes illustres; mais les
bornes de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré, et je ne
voudrais pas écourter deux sujets aussi vastes que ceux de leur
philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des
idées. Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète d'un livre
qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant plus à raconter ma propre
histoire dans son développement minutieux et lent, je pourrai aborder
des individualités plus importantes et plus intéressantes que la
mienne propre.
Je me bornerai donc à esquisser quelques traits des imposantes figures
que j'ai rencontrées dans la période de mon existence contenue dans ce
livre et à dire l'impression qu'elles firent sur moi.
J'allais alors cherchant la vérité religieuse et la vérité sociale
dans une seule et même vérité. Grâce à Éverard, j'avais compris que
ces deux vérités sont indivisibles et doivent se compléter l'une par
l'autre, mais je ne voyais encore qu'un épais brouillard faiblement
doré par la lumière qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des
péripéties du procès monstre, Liszt, qui était reçu avec bonté par M.
Lamennais, le fit consentir à monter jusqu'à mon grenier de poète.
L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien ensuite sous son
vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme déchaussé sous le nom de frère
Augustin, les accompagnait.
M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible
souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez
était trop proéminant pour sa petite taille et pour sa figure étroite.
Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair
lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis
verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le
masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une
tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de
contemplation et de prédication.
Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvemens brusques, ses
attitudes gauches, sa gaîté franche, ses obstinations emportées, ses
soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres,
mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton.
Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection
pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et
tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.
En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris, et, malgré
tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de
douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les
illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie
d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter
définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche, dans le tumulte
des événemens, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par
l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril.
C'était beau et brave. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec
netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa
déduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se
reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y
était tout entier, passé, présent et avenir, tête et cœur, corps et
biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait
alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds
d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses
rêveries, n'ont vu de lui que son œil vert, quelquefois hagard, et
son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré
son aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils
avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il
fallait chérir cette bonté tout en frissonnant devant cette puissance,
et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la
douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation et la mansuétude.
On l'a dit, et on l'a très bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain
de sa mort, les esprits droits et justes ont embrassé d'un coup d'œil
cette illustre carrière de travaux et de souffrances; la postérité le
dira à jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclamé
sur la tombe encore tiède de Lamennais: ce grand penseur a été, sinon
parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-même dans toutes
ses phases de développement. Ce que, dans des heures de surprise,
d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais placés momentanément à un
point de vue trop étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a été
chez lui que le progrès divin d'une intelligence éclose dans les
liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les
élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression
d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du
sentiment.
[19] Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant sa vie,
insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, ce
prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans, a été
cependant enseveli avec honneur et vénération par les écrivains
de la presse sérieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui
apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages,
je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même
feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps
avant la mort du maître, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre
1853). Ce chapitre des mémoires de l'auteur d'_Antony_ est à la
fois excellent et magnifique; il prouve que le génie peut toucher
à tout, et que le romancier fécond, le poète dramatique et
lyrique, le critique enjoué, l'artiste plein de fantaisie et
d'imprévu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas
n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se développer en
lui et de faire sa preuve, à l'occasion, avec une égale
puissance.
Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout quand je l'eus entendu se
résumer en un quart d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en
vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre en garde, dans ses
charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre
l'inconséquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indifférence_.
Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthèse
de son siècle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait
admiré le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En
le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqué de
voir ce nom auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester
contre sa foi et ses doctrines.
Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté contradictoire de cette
marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette
critique-là ne portait que sur des apparences, il suffirait de
regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter avec le cœur
l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanément tout ce qu'il y avait
de spontané dans cette âme sincère, dans ce cœur épris de justice et
de vérité jusqu'à la passion. Mélange de dogmatisme absolu et de
sensibilité impétueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde
exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosité.
Non! Il en était chassé par un élan suprême de tendresse froissée, de
pitié ardente, de charité indignée. Son cœur disait alors
probablement à sa raison: «Tu as cru être là dans le vrai. Tu avais
découvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne
pressentais rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré les rideaux
et fermé la porte. Tu étais sincère, et pour te fortifier dans ce
que tu croyais bon et définitif, comme dans une citadelle, tu avais
entassé sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta
dialectique.--Eh bien! tu t'étais trompée! car voilà que des serpens
habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et
muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et
relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait
profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos
croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces
esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur
bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en
les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux, et à
se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette
prison.»