On sait quelles conséquences eut la lettre. Elle fut fatale au parti

en ce qu'elle y mit le désordre; elle fut fatale à Éverard en ce sens

qu'elle donna lieu à un discours très controversé dans les rangs de

son parti. Il avait, par un mouvement généreux, assumé sur lui toute

la responsabilité de cette pièce incriminée par la cour des pairs. Il

l'eût fait, quand même Trélat ne lui eût pas donné l'exemple du

sacrifice. Mais Trélat fit devant la cour un acte d'hostilité

héroïque, tandis qu'Éverard sema de contrastes sa profession de foi

devant ce même tribunal. Laissons parler Louis Blanc: «....Puis M.

Michel (de Bourges) s'avance. On connaissait déjà l'entraînement de sa

parole, et tous attendaient, au milieu d'un solennel silence. Il

commença d'une voix brève et profonde; à demi courbé sur la balustrade

qui lui servait d'appui, tantôt il la faisait trembler sous la

pression convulsive de ses mains; tantôt, d'un mouvement impétueux, il

en parcourait l'étendue, semblable à ce Caïus Gracchus dont il fallait

qu'un joueur de flûte modérât, lorsqu'il parlait, l'éloquence trop

emportée. M. Michel (de Bourges) cependant ne fut ni aussi hardi ni

aussi terrible que M. Trélat. Il se défendit, ce que M. Trélat n'avait

pas daigné faire, et les attaques qu'il dirigea contre la pairie ne

furent pas tout à fait exemptes de ménagemens. Tout en maintenant

l'esprit de la lettre, il parut disposé à faire bon marché des formes,

et il reconnut qu'à en juger par ce qu'il voyait depuis trois jours,

les pairs valaient mieux que leur institution. Du reste, et pour ce

qui concernait le fond même du procès, il fut inflexible.»

Je ne me permettrai de reprendre qu'un mot à cette excellente

appréciation. Selon moi, Éverard ne se _défendit_ pas, et je souffre

encore en m'imaginant que, s'il fit bon marché des formes de sa

provocation, ce fut peut-être sous l'impression de la critique que je

lui avais faite de ces mêmes formes. Je trouvais, moi, et je me

permettais de le lui dire, que la principale maladresse de son parti

était la rudesse du langage et le ton acerbe des discussions. On

revenait trop au vocabulaire des temps les plus aigris de la

révolution; on affectait de le faire, sans songer qu'un choix

d'expression fort du cachet de son temps, paraît violent, par

conséquent faible, à quarante ans de distance. J'admirais

l'originalité de la parole d'Éverard, précisément parce qu'elle

donnait une couleur, une physionomie nouvelle à ces choses du passé.

Il sentait bien que là était sa puissance, et il riait de tout son

cœur des vieilles formules et des déclamations banales. Mais en

écrivant, il y retombait quelquefois sans en avoir conscience, et

quand je le lui faisais remarquer, il en convenait modestement. Nous

n'avions pourtant pas été d'accord sur ce point en rédigeant la

lettre. Il avait défendu et maintenu sa version; mais depuis, en

l'entendant blâmer par d'autres, il s'en était dégoûté, et l'artiste

dominant, par bouffées, l'homme de parti, il aurait voulu qu'une pièce

destinée à faire tant de bruit fût un chef-d'œuvre de goût et

d'éloquence. Il est vrai que s'il en eût été ainsi, on ne l'eût pas

incriminée et que son but n'eût pas été atteint.

Comme il ne l'était pas davantage par la situation isolée que lui

faisaient les poursuites, il n'était plus forcé rigoureusement de

défendre chaque expression de cette lettre. Du moment qu'elle n'était

plus signée par un parti tout entier, elle redevenait son œuvre

personnelle, et il crut peut-être de bon goût de n'y pas tenir

aveuglement.

Je n'ai pas entendu ce discours, je n'étais qu'à la séance du 20 mai.

Rien n'est plus fugitif qu'un discours; et la sténographie, qui en

conserve les mots, n'en conserve pas toujours l'esprit. Il faudrait

pouvoir sténographier l'accent et photographier la physionomie de

l'orateur pour bien comprendre toutes les nuances de sa pensée à

chaque crise de son improvisation. Éverard ne préparait jamais rien en

politique; il s'inspirait du moment, et, sous le coup de l'exaltation

nerveuse qui dominait son talent en même temps qu'elle l'entretenait,

il n'était pas toujours maître de sa parole. Ce ne fut pas la seule

fois qu'on lui reprocha l'imprévu de sa pensée et qu'on la jugea plus

significative et plus concluante qu'elle ne l'était dans son propre

esprit.

Quoi qu'il en soit, ce discours, à la fin duquel il fut ramené chez

lui atteint d'une bronchite aiguë, lui fit de nombreux détracteurs

parmi ses coréligionnaires. Éverard avait blessé des croyances et des

amours-propres dans les discussions orageuses au sein du parti. Il eut

contre lui des rancunes amères et même des sévérités impartiales.

«Était-ce donc la peine, disait-on, d'avoir combattu avec tant

d'âpreté l'opinion de ceux qui voulaient adopter le système de la

défense, pour arriver à se défendre soi-même, tout seul, d'un acte

dont l'intention était collective?»

Mais n'était-ce pas précisément parce que cette cause n'avait plus de

sens collectif qu'Éverard était fatalement entraîné à en faire

meilleur marché? N'y avait-il pas quelque chose de naïf et de grand

dans la modestie qui lui faisait confesser n'avoir aucun ressentiment,

aucune haine personnelle? Et sa péroraison fut-elle timide lorsqu'il

s'écria: «Si l'amende m'atteint, je mettrai ma fortune à la

disposition du fisc, heureux de consacrer encore à la défense des

accusés ce que j'ai pu gagner dans l'exercice de ma profession. Quant

à la prison, je me rappelle le mot de cet autre républicain qui sut

mourir à Utique: _J'aime mieux être en prison, que de siéger ici, à

côté de toi, César!_»

L'arrêt qui condamnait Trélat à trois ans de prison et Michel à un

mois seulement servit de texte aux commentaires hostiles. Michel fut

jaloux de la prison de Trélat et non de l'honneur qui lui en revenait.

Il chérissait ce noble caractère, et le parallèle qui fut établi

entre eux au désavantage de l'un des deux ne diminua en rien la

tendresse et la vénération de celui-ci pour l'autre. «Trélat est un

saint, disait Éverard, et je ne le vaux pas.» Cela était vrai: mais,

pour la dire sincèrement en pareille circonstance, il fallait encore

être très grand soi-même.

Éverard fut assez gravement malade. La preuve qu'il n'avait pas été

aussi agréable à la pairie que quelques adversaires le prétendaient,

c'est que la pairie procéda très brutalement avec lui en le sommant de

se faire écrouer mort ou vif. Je réclamai pour lui, à son insu, auprès

de M. Pasquier, qui voulut bien faire envoyer le médecin délégué

d'office en ces sortes de constatations.

Ce médecin procéda à l'interrogatoire d'Éverard d'une manière

blessante, feignant de prendre la maladie pour une feinte et le retard

demandé par moi pour un danger. Peu s'en fallut qu'Éverard ne fît

manquer l'objet de ma démarche, car, en voyant arriver le médecin du

pouvoir d'un air rogue, il répondit brusquement qu'il n'était pas

malade et refusa de se laisser examiner. Pourtant j'obtins que le

pouls fût consulté, et la fièvre était si réelle et si violente que

l'Esculape monarchique se radoucit aussitôt, honteux peut-être d'une

insulte toute gratuite et assez inintelligente; car quel est le

condamné à un mois de prison qui préférerait la fuite? Je vis par ce

petit fait comment on provoquait les républicains, même dans les

circonstances légères, et je me fis une idée du système adopté dans

les prisons pour exciter ces colères et ces révoltes que le pouvoir

semblait avide de faire naître afin d'avoir le plaisir de les châtier.

Dès qu'Éverard fut guéri, je partis pour Nohant avec ma fille. Je ne

sais plus pour quel motif, la peine prononcée contre Éverard ne devait

plus être subie qu'au mois de novembre suivant. Ce fut peut-être dans

l'intérêt de ses cliens que ce délai lui fut accordé.

Cette fois, mon séjour chez moi fut désagréable et même difficile. Il

fallut m'armer de beaucoup de volonté pour ne pas aigrir la situation.

Ma présence était positivement gênante. Mes amis souffrirent d'avoir à

le constater, et ceux-mêmes qui contribuaient à me gâter mon

intérieur, mon frère et une autre, sentirent que la position n'était

pas tenable pour moi. Ils songèrent donc à conseiller quelque

arrangement.

Je recevais trois mille francs de pension pour ma fille et pour moi.

C'était fort court, mon travail étant encore peu lucratif et soumis

d'ailleurs aux éventualités humaines, ne fût-ce qu'à l'état de ma

santé. Pourtant c'était possible à la condition que, passant chez moi

six mois sur douze, je mettrais de côté quinze cents francs par an

pour payer l'éducation de l'enfant. Si l'on me fermait ma porte, ma

vie devenait précaire, et la conscience de mon mari ne pouvait pas,

ne devait pas être bien satisfaite.

Il le reconnaissait. Mon frère le pressait de me donner six mille

francs par an. Il lui en serait resté à peu près dix en comptant son

propre avoir. C'était de quoi vivre à Nohant, et y vivre seul, puisque

tel était son désir. M. Dudevant s'était rendu à ce conseil; il avait

donc promis de doubler ma pension; mais quand il avait été question de

le faire, il m'avait déclaré être dans l'impossibilité de vivre à

Nohant avec ce qui lui restait. Il fallut entrer dans quelques

explications et me demander ma signature pour sortir d'embarras

financiers qu'il s'était créés. Il avait mal employé une partie de son

petit héritage, il ne l'avait plus. Il avait acheté des terres qu'il

ne pouvait payer; il était inquiet, chagrin. Quand j'eus signé, les

choses n'allèrent pas mieux, selon lui. Il n'avait pas résolu le

problème qu'il m'avait donné à résoudre quelques années auparavant;

ses dépenses excédaient nos revenus. La cave seule en emportait une

grosse part, et, pour le reste, il était volé par des domestiques trop

autorisés à le faire. Je constatai plusieurs friponneries flagrantes,

croyant lui rendre service autant qu'à moi-même. Il m'en sut mauvais

gré. Comme Frédéric-le-Grand, il voulait être servi par des pillards.

Il me défendit de me mêler de ses affaires, de critiquer sa gestion et

de commander à ses gens. Il me semblait que tout cela était un peu à

moi, puisqu'il disait n'avoir plus rien à lui. Je me résignai à garder

le silence et à attendre qu'il ouvrît les yeux.

Cela ne tarda pas. Dans un jour de dégoût de son entourage, il me dit

que Nohant le ruinait, qu'il y éprouvait des chagrins personnels,

qu'il s'y ennuyait au milieu de ses loisirs, et qu'il était prêt à

m'en laisser la jouissance et l'entretien. Il voulait aller vivre à

Paris ou dans le Midi avec le reste de nos revenus, qu'il évaluait

alors à sept mille francs. J'acceptai. Il rédigea nos conventions, que

je signai sans discussion aucune; mais, dès le lendemain, il me

témoigna tant de regret et de déplaisir que je partis pour Paris en

lui laissant le traité déchiré et en remettant mon sort à la

providence des artistes, au travail.

Ceci s'était passé au mois d'avril. Mon voyage à Nohant en juin

n'améliora pas la position. M. Dudevant persistait à quitter Nohant.

Cette idée prenait plus de consistance quand j'y retournais; mais,

comme elle était accompagnée de dépit, je m'en allai encore sans rien

exiger.

Éverard était retourné à Bourges. Je vécus à Paris tout à fait cachée

pendant quelque temps. J'avais un roman à faire, et comme je mourais

de chaud dans ma mansarde du quai Malaquais, je trouvai moyen de

m'installer dans un atelier de travail assez singulier. L'appartement

du rez-de-chaussée était en réparation, et les réparations se

trouvaient suspendues, je ne sais plus pour quel motif. Les vastes

pièces de ce beau local étaient encombrées de pierres et de bois de

travail: les portes donnant sur le jardin avaient été enlevées, et le

jardin lui-même fermé, désert et abandonné, attendait une

métamorphose. J'eus donc là une solitude complète, de l'ombrage, de

l'air et de la fraîcheur. Je fis de l'établi d'un menuisier un bureau

bien suffisant pour un petit attirail, et j'y passai les journées les

plus tranquilles que j'aie peut-être jamais pu saisir, car personne au

monde ne me savait là, que le portier, qui m'avait confié la clé, et

ma femme de chambre, qui m'y apportait mes lettres et mon déjeuner. Je

ne sortais de ma tanière que pour aller voir mes enfans à leurs

pensions respectives. J'avais remis Solange chez les demoiselles

Martin.

Je pense que tout le monde est, comme moi, friand de ces rares et

courts instans où les choses extérieures daignent s'arranger de

manière à nous laisser un calme absolu relativement à elles. Le

moindre coin nous devient alors une prison volontaire, et, quel qu'il

soit, il se pare à nos yeux de ce je ne sais quoi de délicieux qui est

le sentiment de la conquête et de la possession du temps, du silence

et de nous-mêmes. Tout m'appartenait dans ces murs vides et dévastés,

qui bientôt allaient se couvrir de dorures et de soie, mais dont

jamais personne ne devait jouir à ma manière. Du moins je me disais

que les futurs occupans n'y retrouveraient peut-être jamais une heure

du loisir assuré et de la rêverie complète que j'y goûtais chaque

jour, du matin à la nuit. Tout était mien en ce lieu, les tas de

planches qui me servaient de siéges et de lits de repos, les araignées

diligentes qui établissaient leurs grandes toiles avec tant de science

et de prévision d'une corniche à l'autre; les souris mystérieusement

occupées à je ne sais quelles recherches actives et minutieuses dans

les copeaux; les merles du jardin qui, venus insolemment sur le seuil,

me regardaient, immobiles et méfians tout à coup, et terminaient leur

chant insoucieux et moqueur sur une modulation bizarre, écourtée par

la crainte. J'y descendais quelquefois le soir, non plus pour écrire,

mais pour respirer et songer sur les marches du perron. Le chardon et

le bouillon blanc avaient poussé dans les pierres disjointes; les

moineaux, réveillés par ma présence, frôlaient le feuillage des

buissons dans un silence agité, et les bruits des voitures, les cris

du dehors arrivant jusqu'à moi, me faisaient sentir davantage le prix

de ma liberté et la douceur de mon repos.

Quand mon roman fut fini, je rouvris ma porte à mon petit groupe

d'amis. C'est à cette époque, je crois, que je me liai avec Charles

d'Arragon, un être excellent et du plus noble caractère, puis avec M.

Artaud, un homme très savant et parfaitement aimable. Mes autres amis

étaient républicains; et, malgré l'agitation du moment, jamais aucune

discussion politique ne troubla le bon accord et les douces relations

de la mansarde.

Un jour, une femme d'un grand cœur, qui m'était chère, Mme Julie

Beaune vint me voir. «On s'agite beaucoup dans Paris, me dit-elle. On

vient de tirer sur Louis-Philippe.» C'était la machine Fieschi. Je fus

très inquiète; Maurice était sorti avec Charles d'Arragon, qui l'avait

mené justement voir passer le roi chez la comtesse de Montijo. Je

craignais qu'au retour ils ne se trouvassent dans quelque bagarre.

J'allais y courir, quand d'Arragon me ramena mon collégien sain et

sauf. Pendant que j'interrogeais le premier sur l'événement, l'autre

me parlait d'une charmante petite fille avec laquelle il prétendait

avoir parlé politique. C'était la future impératrice des Français. Ce

mot d'enfant m'en rappelle un autre. Maurice, un an plus tard

m'écrivait: «Montpensier (le jeune prince était au collége Henri IV),

m'a invité à son bal, _malgré mes opinions politiques_. Je m'y suis

bien amusé. Il nous a tous fait cracher avec lui sur la tête des

gardes nationaux[18].»

[18] En se livrant à ce divertissement, le petit prince et ses

jeunes invités étaient sur une galerie au-dessous de laquelle

passaient les bonnets à poil.

C'est dans le courant de cette année-là que je m'approchai très

humblement de deux des plus grandes intelligences de notre siècle, M.

Lamennais et M. Pierre Leroux. J'avais projeté de consacrer un long

chapitre de cet ouvrage à chacun de ces hommes illustres; mais les

bornes de l'ouvrage ne peuvent être reculées à mon gré, et je ne

voudrais pas écourter deux sujets aussi vastes que ceux de leur

philosophie dans l'histoire et de leur mission dans le monde des

idées. Cet ouvrage-ci est la préface étendue et complète d'un livre

qui paraîtra plus tard, et où, n'ayant plus à raconter ma propre

histoire dans son développement minutieux et lent, je pourrai aborder

des individualités plus importantes et plus intéressantes que la

mienne propre.

Je me bornerai donc à esquisser quelques traits des imposantes figures

que j'ai rencontrées dans la période de mon existence contenue dans ce

livre et à dire l'impression qu'elles firent sur moi.

J'allais alors cherchant la vérité religieuse et la vérité sociale

dans une seule et même vérité. Grâce à Éverard, j'avais compris que

ces deux vérités sont indivisibles et doivent se compléter l'une par

l'autre, mais je ne voyais encore qu'un épais brouillard faiblement

doré par la lumière qu'il voilait à mes yeux. Un jour, au milieu des

péripéties du procès monstre, Liszt, qui était reçu avec bonté par M.

Lamennais, le fit consentir à monter jusqu'à mon grenier de poète.

L'enfant israélite Puzzi, élève de Liszt, musicien ensuite sous son

vrai nom d'Herman, aujourd'hui carme déchaussé sous le nom de frère

Augustin, les accompagnait.

M. Lamennais, petit, maigre et souffreteux, n'avait qu'un faible

souffle de vie dans la poitrine. Mais quel rayon dans sa tête! Son nez

était trop proéminant pour sa petite taille et pour sa figure étroite.

Sans ce nez disproportionné, son visage eût été beau. L'œil clair

lançait des flammes; le front droit et sillonné de grands plis

verticaux, indices d'ardeur dans la volonté, la bouche souriante et le

masque mobile sous une apparence de contraction austère, c'était une

tête fortement caractérisée pour la vie de renoncement, de

contemplation et de prédication.

Toute sa personne, ses manières simples, ses mouvemens brusques, ses

attitudes gauches, sa gaîté franche, ses obstinations emportées, ses

soudaines bonhomies, tout en lui, jusqu'à ses gros habits propres,

mais pauvres, et à ses bas bleus, sentait le cloarek breton.

Il ne fallait pas longtemps pour être saisi de respect et d'affection

pour cette âme courageuse et candide. Il se révélait tout de suite et

tout entier, brillant comme l'or et simple comme la nature.

En ces premiers jours où je le vis, il arrivait à Paris, et, malgré

tant de vicissitudes passées, malgré plus d'un demi-siècle de

douleurs, il redébutait dans le monde politique avec toutes les

illusions d'un enfant sur l'avenir de la France. Après une vie

d'étude, de polémique et de discussion, il allait quitter

définitivement sa Bretagne pour mourir sur la brèche, dans le tumulte

des événemens, et il commençait sa campagne de glorieuse misère par

l'acceptation du titre de défenseur des accusés d'avril.

C'était beau et brave. Il était plein de foi, et il disait sa foi avec

netteté, avec clarté, avec chaleur; sa parole était belle, sa

déduction vive, ses images rayonnantes; et chaque fois qu'il se

reposait dans un des horizons qu'il a successivement parcourus, il y

était tout entier, passé, présent et avenir, tête et cœur, corps et

biens, avec une candeur et une bravoure admirables. Il se résumait

alors dans l'intimité avec un éclat que tempérait un grand fonds

d'enjouement naturel. Ceux qui, l'ayant rencontré perdu dans ses

rêveries, n'ont vu de lui que son œil vert, quelquefois hagard, et

son grand nez acéré comme un glaive, ont eu peur de lui et ont déclaré

son aspect diabolique. S'ils l'avaient regardé trois minutes, s'ils

avaient échangé avec lui trois paroles, ils eussent compris qu'il

fallait chérir cette bonté tout en frissonnant devant cette puissance,

et qu'en lui tout était versé à grandes doses, la colère et la

douceur, la douleur et la gaîté, l'indignation et la mansuétude.

On l'a dit, et on l'a très bien dit[19] et compris, jusqu'au lendemain

de sa mort, les esprits droits et justes ont embrassé d'un coup d'œil

cette illustre carrière de travaux et de souffrances; la postérité le

dira à jamais, et ce sera une gloire de l'avoir reconnu et proclamé

sur la tombe encore tiède de Lamennais: ce grand penseur a été, sinon

parfaitement, du moins admirablement logique avec lui-même dans toutes

ses phases de développement. Ce que, dans des heures de surprise,

d'autres critiques, sérieux d'ailleurs, mais placés momentanément à un

point de vue trop étroit, ont appelé les évolutions du génie, n'a été

chez lui que le progrès divin d'une intelligence éclose dans les

liens des croyances du passé et condamnée par la Providence à les

élargir et à les briser, à travers mille angoisses, sous la pression

d'une logique plus puissante que celle des écoles, la logique du

sentiment.

[19] Ce grand homme si méconnu, si calomnié durant sa vie,

insulté jusque sur son lit de mort par les pamphlétaires, ce

prêtre du vrai Dieu, crucifié pendant soixante ans, a été

cependant enseveli avec honneur et vénération par les écrivains

de la presse sérieuse. Quand j'aurai, moi, l'honneur de lui

apporter un tribut plus complet que celui de ces quelques pages,

je ne dirai certes pas mieux qu'il n'a été dit dans ce même

feuilleton par M. Paulin Limayrac, et avant lui, quelque temps

avant la mort du maître, par Alexandre Dumas (28 et 29 septembre

1853). Ce chapitre des mémoires de l'auteur d'_Antony_ est à la

fois excellent et magnifique; il prouve que le génie peut toucher

à tout, et que le romancier fécond, le poète dramatique et

lyrique, le critique enjoué, l'artiste plein de fantaisie et

d'imprévu, tous les hommes qui sont contenus dans Alexandre Dumas

n'ont pas empêché l'écrivain philosophique de se développer en

lui et de faire sa preuve, à l'occasion, avec une égale

puissance.

Voilà ce qui me frappa et me pénétra surtout quand je l'eus entendu se

résumer en un quart d'heure de naïve et sublime causerie. C'est en

vain que Sainte-Beuve avait essayé de me mettre en garde, dans ses

charmantes lettres et dans ses spirituels entretiens, contre

l'inconséquence de l'auteur de l'_Essai sur l'indifférence_.

Sainte-Beuve n'avait pas alors dans l'esprit apparemment la synthèse

de son siècle. Il en avait pourtant suivi la marche, et il avait

admiré le vol de Lamennais jusqu'aux protestations de l'_Avenir_. En

le voyant mettre le pied dans la politique d'action, il fut choqué de

voir ce nom auguste mêlé à tant de noms qui semblaient protester

contre sa foi et ses doctrines.

Sainte-Beuve démontrait et accusait le côté contradictoire de cette

marche avec son talent ordinaire; mais, pour sentir que cette

critique-là ne portait que sur des apparences, il suffirait de

regarder en face, des yeux de l'âme, et d'écouter avec le cœur

l'ermite de la Chenaie. On sentait spontanément tout ce qu'il y avait

de spontané dans cette âme sincère, dans ce cœur épris de justice et

de vérité jusqu'à la passion. Mélange de dogmatisme absolu et de

sensibilité impétueuse, M. Lamennais ne sortait jamais d'un monde

exploré, par la porte de l'orgueil, du caprice ou de la curiosité.

Non! Il en était chassé par un élan suprême de tendresse froissée, de

pitié ardente, de charité indignée. Son cœur disait alors

probablement à sa raison: «Tu as cru être là dans le vrai. Tu avais

découvert ce sanctuaire, tu croyais y rester toujours. Tu ne

pressentais rien au delà, tu avais fait ton siége, tiré les rideaux

et fermé la porte. Tu étais sincère, et pour te fortifier dans ce

que tu croyais bon et définitif, comme dans une citadelle, tu avais

entassé sur ton seuil tous les argumens de ta science et de ta

dialectique.--Eh bien! tu t'étais trompée! car voilà que des serpens

habitaient avec toi, à ton insu. Ils s'étaient glissés, froids et

muets, sous ton autel, et voilà que, réchauffés, ils sifflent et

relèvent la tête. Fuyons, ce lieu est maudit et la vérité y serait

profanée. Emportons nos lares, nos travaux, nos découvertes, nos

croyances; mais allons plus loin, montons plus haut, suivons ces

esprits qui s'élèvent en brisant leurs fers; suivons-les pour leur

bâtir un autel nouveau, pour leur conserver un idéal divin, tout en

les aidant à se débarrasser des liens qu'ils traînent après eux, et à

se guérir du venin qui les a souillés dans les horreurs de cette

prison.»

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 24 / 34 段