Dans ces promenades, Éverard marchait et parlait avec une animation

fébrile, sans qu'il fût au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de

le forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons

passé souvent une partie de la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter

contre une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé de

visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images

qu'on éveillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul

avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même. Planet, habitué à

le voir ainsi, ne s'en inquiétait pas; et quand il le voyait

s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans

la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller dans son premier

sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au

bout de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus actif, plus

vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprévoyant surtout du mal

qu'il creusait en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait

le retour impossible. Il courait aux réunions ardentes où s'agitait la

question de la défense des accusés, et après des discussions

passionnées, il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand on ne

l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture. Mais alors c'était

l'affaire de quelques instans de pâleur livide et de sourds

gémissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la

volonté, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette

excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la

gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un enfant.

Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient à moi-même. Je

m'attachais par le cœur à cette nature qui ne ressemblait à rien,

mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude,

des trésors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des

heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais

dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique,

cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine

rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même

les plus humbles d'entre nous.

Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont des Saints-Pères, et

cette déclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait

régalée, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les

épaules, à mon réveil, je repris ma résolution de m'en aller chercher

des fleurs et des papillons en Égypte ou en Perse.

Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à l'instinct qui me

poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour

l'étranger. En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui m'attendait.

«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que

je connais?--C'est une figure de voyageur, lui répondis-je, et il y a

que je m'en vas décidément. Ne te fâche pas; tu n'es pas de ceux avec

qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos

républiques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui

n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je

reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps,

quand vous aurez usé vos utopies, et rassemblé des idées saines.»

L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma légèreté d'esprit et ma

sécheresse de cœur. Poussée à bout par ses reproches je me résumai.

Quelle était cette folle volonté de dominer mes convictions et de

m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce

point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu

à la sienne en l'écoutant sans discussion et en l'admirant sans

réserve? Cet hommage avait été complet et sincère, mais il n'avait

pas pour conséquence possible l'abandon absolu des idées, des

instincts et des facultés de mon être. Après tout, nous ne nous

connaissions pas entièrement l'un et l'autre, et nous n'étions

peut-être pas destinés à nous comprendre, étant venus de si loin l'un

vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait

avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais

pas lui en faire un reproche; mais lui, où prenait-il la fantaisie

tyrannique de s'irriter de ma résistance à ses théories comme d'un

tort envers lui-même?

«En m'entendant te parler comme un élève attentif aux leçons de ton

maître, tu t'es cru mon père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils

bien-aimé et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de l'éloquence

biblique. Je t'ai écouté comme dans un rêve dont la grandeur et la

pureté céleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas

rêver toujours. La vie réelle appelle des conclusions sans lesquelles

on chante comme une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le bonheur

des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans

l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le

moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'étais malade,

j'étais misanthrope; tu t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup

attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais

orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idéal de fraternité qui a fondu

la glace de mon cœur. En cela, tu as été véritablement chrétien, et

tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses

larmes, comme au temps où je devenais dévote par un attendrissement

subit et imprévu de ma rêverie. Je n'aurais pas retrouvé en moi-même,

après tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces

larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta persuasion ont fait le miracle

que je te demandais: sois bénis pour cela, et laisse-moi partir sans

regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant aux choses que vous

cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux

besoins de cœur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que

vous les avez trouvés, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas.

Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu

n'en sais pas plus que moi.»

Et comme il paraissait offensé de ma franchise, je lui dis encore:

«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que par le cœur et

l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entraîne

fatalement à la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux qui

t'écoutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore

mûries. C'est là où la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois

toute cette poésie du cœur, toutes ces aspirations de l'âme aboutir

à des sophismes, et voilà justement ce que je ne voudrais pas

entendre, ce que je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon pauvre

père, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif,

qui ne voient de nous que des excentricités de conduite et d'opinion,

nous traitent de rêveurs. Ils ont raison, ne nous en fâchons pas.

Acceptons ce dédain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un

désir et d'une espérance dont le but ne nous est pas personnel. Ces

gens-là sont fous à leur manière; ils sont complétement fous à nos

yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne

voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il

y aura des fous occupés à regarder par terre, sans se douter qu'il y a

un ciel sur leurs têtes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne

tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs pieds.

Il y a donc une sagesse qui manque à tous les hommes, une sagesse qui

doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini où nous

sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne

prétendons pas la leur donner avant de l'avoir trouvée.

«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique ne peut se passer.

Autrement vous ferez des coups de tête et des coups de main pour

aboutir à des chimères ou à des catastrophes. Je sens qu'en te parlant

ainsi au milieu de ta fièvre d'action, je ne peux pas te convaincre;

aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de

cette mêlée où je ne peux porter aucune lumière, et où je ne peux pas

suivre la tienne, qui est encore enveloppée de nuages impénétrables.»

Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était calmé à grand'peine pour

tout entendre, reprit son énergie et sa conviction. Il me donna des

raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le

résumé:

«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se

révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle

même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers

sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour

trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,

il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se

communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin

d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la

vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure

expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà

pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur

toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à

m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut

et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout

bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier,

qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte

des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez

pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et

aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les

détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su

apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à

vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité

m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si

vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route,

cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été

un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives

nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder.

«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle!

Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as

déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi,

tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité

absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui

ne veut pas attendre!_

«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans

aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en

courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe

et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé?

En lisant _Lélia_ et tes _Premières Lettres d'un voyageur_, je t'ai

toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je

faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas

d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une

tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la

première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu

t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la

vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court,

te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te

regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir

chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais

de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas

la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé

comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A

présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et

l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure

imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un

impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde

d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses;

mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et

tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de

l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est

encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se

croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même.

«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta

conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je

n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner

la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en

avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même,

et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir.

«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le

devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté

pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du cœur à des affections

terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends

toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais

dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et

de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il

en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux

que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire

la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser

sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité

absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur

tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative

n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe

des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la

solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans

les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la

comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien

quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois

réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.»

«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que

l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de

réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul,

n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la

poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la

certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes

propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et

de vrai.»

Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car

j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait

de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche

analyse.

Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce

voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé,

une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait

et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait

mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée

à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de

l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard,

et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il

revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non

pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une

réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai

mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais

peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A

présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je

te dire adieu et aller dîner sans toi?

--Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et

chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture

intellectuelle.»

J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie

et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment

donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail

d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et

profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le

souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de

temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à

faire.

Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique

était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable

historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on

vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever

soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à

l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait

commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti

les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un

la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie

administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts.

Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des

recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course

intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des

dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes

s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais

d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans

limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de

l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la

route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance,

comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant

et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais!

«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement,

que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou

haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se

soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces

résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne

suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler

ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17].»

[17] _Histoire de dix ans_, volume IV.

Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y

rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il

faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de

dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la

connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit

d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et

généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la

suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes

des événemens et des hommes qui les subissent.

Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile:

ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à

mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne

saurais y rien ajouter.

Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne

suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et,

faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était

incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.

On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les _défenseurs_: débat

ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie.

Une partie des accusés s'entendait avec ses _défenseurs_ pour n'être

pas _défendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et

de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher

la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit

sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une

autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non

pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait,

mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle

façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait

traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait

ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et

pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de

savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques

provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à

réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On

avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable

cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple

trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre

humain affranchi.

J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé

dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un

adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne

l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir

combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur

donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de

le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant

bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait:

«Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!»

CHAPITRE TROISIEME.

Lettre incriminée au procès monstre.--Ma rédaction

rejetée.--Défection du barreau républicain.--Trélat.--Discours

d'Éverard.--Sa condamnation.--Retour à Nohant.--Projets

d'établissement.--La maison déserte à Paris.--Charles

d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de

Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me

prend.--La maison déserte à Bourges.--Contradictions

d'Éverard.--Je reviens à Paris.

Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains

accusés, en petit nombre, heureusement, qui menaçaient de faiblir.

J'étais bien d'accord avec Éverard sur ce point, que, quel que fût le

résultat d'une division dans les motifs et les idées des défenseurs,

il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, même chez

quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre, la fameuse lettre qui

devait donner au procès monstre une nouvelle extension. C'était son

but, à lui de rendre inextricable le système d'accusation. L'idée

souriait par momens à Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa

prudence. Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait

supposer parfois si méfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il

prit le temps de la réflexion. Il trouva ma rédaction trop

sentimentale et la changea.

«Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des

homélies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.

C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime. Je veux

attaquer violemment la pairie pour exalter les accusés; je veux

d'ailleurs mettre en cause tout le barreau républicain.» Je lui fis

observer que le barreau républicain signerait ma rédaction et

reculerait devant la sienne. «Il faudra bien que tous signent,

répondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.»

On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que

de provoquer les défections. Toutes n'étaient pas si coupables

qu'elles le parurent à Éverard. Certains hommes étaient venus là sans

vouloir une révolution de fait, espérant contribuer seulement à une

révolution dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais

l'accomplissement d'un devoir dont toutes les conséquences ne leur

avaient pas été soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut

impossible de blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs

d'abstention.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 23 / 34 段