fébrile, sans qu'il fût au pouvoir d'aucun de nous de le calmer et de
le forcer à se ménager. En rentrant, il se trouvait mal, et nous avons
passé souvent une partie de la nuit, Planet et moi, à l'aider à lutter
contre une sorte d'agonie effrayante. Il était alors assiégé de
visions lugubres; courageux contre son mal, faible contre les images
qu'on éveillait en lui, il nous suppliait de ne pas le laisser seul
avec les spectres. Cela m'effrayait un peu moi-même. Planet, habitué à
le voir ainsi, ne s'en inquiétait pas; et quand il le voyait
s'assoupir, il allait le mettre au lit, revenait causer avec moi dans
la chambre voisine, bien bas pour ne pas l'éveiller dans son premier
sommeil, et me ramenait chez moi quand il le sentait bien endormi. Au
bout de trois ou quatre heures Éverard s'éveillait plus actif, plus
vivant, plus fougueux chaque jour, plus imprévoyant surtout du mal
qu'il creusait en lui et dont, à chaque effort de la vie, il croyait
le retour impossible. Il courait aux réunions ardentes où s'agitait la
question de la défense des accusés, et après des discussions
passionnées, il revenait s'évanouir chez lui avant dîner, quand on ne
l'y apportait pas évanoui déjà dans la voiture. Mais alors c'était
l'affaire de quelques instans de pâleur livide et de sourds
gémissemens. Il se ranimait comme par un miracle de la nature ou de la
volonté, il revenait parler et rire avec nous, car, au milieu de cette
excitation et de cet affaissement successifs, il se jetait dans la
gaîté avec l'insouciance et la candeur d'un enfant.
Tant de contrastes m'émouvaient et m'arrachaient à moi-même. Je
m'attachais par le cœur à cette nature qui ne ressemblait à rien,
mais qui avait pour les moindres soins, pour la moindre sollicitude,
des trésors de reconnaissance. Le charme de sa parole me retenait des
heures entières, moi que la parole fatigue extrêmement, et j'étais
dominée aussi par un vif désir de partager cette passion politique,
cette foi au salut général, ces vivifiantes espérances d'une prochaine
rénovation sociale, qui semblaient devoir transformer en apôtres, même
les plus humbles d'entre nous.
Mais j'avoue qu'après cette causerie du pont des Saints-Pères, et
cette déclamation anti-sociale et anti-humaine dont il m'avait
régalée, je me sentis tomber du ciel en terre, et que, haussant les
épaules, à mon réveil, je repris ma résolution de m'en aller chercher
des fleurs et des papillons en Égypte ou en Perse.
Sans trop réfléchir ni m'émouvoir, j'obéis à l'instinct qui me
poussait vers la solitude, et j'allai chercher mon passeport pour
l'étranger. En rentrant, je trouvai chez moi Éverard qui m'attendait.
«Qu'est-ce qu'il y a? s'écria-t-il. Ce n'est pas la figure sereine que
je connais?--C'est une figure de voyageur, lui répondis-je, et il y a
que je m'en vas décidément. Ne te fâche pas; tu n'es pas de ceux avec
qui on est poli par hypocrisie de convenance. J'ai assez de vos
républiques. Vous en avez tous une qui n'est pas la mienne et qui
n'est celle d'aucun des autres. Vous ne ferez rien cette fois-ci. Je
reviendrai vous applaudir et vous couronner dans un meilleur temps,
quand vous aurez usé vos utopies, et rassemblé des idées saines.»
L'explication fut orageuse. Il me reprocha ma légèreté d'esprit et ma
sécheresse de cœur. Poussée à bout par ses reproches je me résumai.
Quelle était cette folle volonté de dominer mes convictions et de
m'imposer celles d'autrui? Pourquoi, comment avait-il pu prendre à ce
point au pied de la lettre l'hommage que mon intelligence avait rendu
à la sienne en l'écoutant sans discussion et en l'admirant sans
réserve? Cet hommage avait été complet et sincère, mais il n'avait
pas pour conséquence possible l'abandon absolu des idées, des
instincts et des facultés de mon être. Après tout, nous ne nous
connaissions pas entièrement l'un et l'autre, et nous n'étions
peut-être pas destinés à nous comprendre, étant venus de si loin l'un
vers l'autre pour discuter quelques articles de foi dont il croyait
avoir la solution. Cette solution, il ne l'avait pas. Je ne pouvais
pas lui en faire un reproche; mais lui, où prenait-il la fantaisie
tyrannique de s'irriter de ma résistance à ses théories comme d'un
tort envers lui-même?
«En m'entendant te parler comme un élève attentif aux leçons de ton
maître, tu t'es cru mon père, lui dis-je; tu m'as appelé ton fils
bien-aimé et ton Benjamin, tu as fait de la poésie, de l'éloquence
biblique. Je t'ai écouté comme dans un rêve dont la grandeur et la
pureté céleste charmeront toujours mes souvenirs. Mais on ne peut pas
rêver toujours. La vie réelle appelle des conclusions sans lesquelles
on chante comme une lyre, sans avancer le règne de Dieu et le bonheur
des hommes. Moi, je place ce bonheur dans la sagesse plus que dans
l'action. Je ne veux rien, je ne demande rien dans la vie, que le
moyen de croire en Dieu et d'aimer mes semblables. J'étais malade,
j'étais misanthrope; tu t'es fais fort de me guérir; tu m'as beaucoup
attendrie, j'en conviens. Tu as combattu rudement mon mauvais
orgueil, et tu m'as fait entrevoir un idéal de fraternité qui a fondu
la glace de mon cœur. En cela, tu as été véritablement chrétien, et
tu m'as convertie par le sentiment. Tu m'as fait pleurer de grosses
larmes, comme au temps où je devenais dévote par un attendrissement
subit et imprévu de ma rêverie. Je n'aurais pas retrouvé en moi-même,
après tant d'incertitudes et de fatigues d'esprit, la source de ces
larmes vivifiantes. Ton éloquence et ta persuasion ont fait le miracle
que je te demandais: sois bénis pour cela, et laisse-moi partir sans
regret. Laisse-moi aller réfléchir maintenant aux choses que vous
cherchez ici, aux principes qui peuvent se formuler et s'appliquer aux
besoins de cœur et d'esprit de tous les hommes. Et ne me dis pas que
vous les avez trouvés, que tu les tiens dans ta main, cela n'est pas.
Vous ne tenez rien, vous cherchez! Tu es meilleur que moi, mais tu
n'en sais pas plus que moi.»
Et comme il paraissait offensé de ma franchise, je lui dis encore:
«Tu es un véritable artiste. Tu ne vis que par le cœur et
l'imagination. Ta magnifique parole est un don qui t'entraîne
fatalement à la discussion. Ton esprit a besoin d'imposer à ceux qui
t'écoutent avec ravissement des croyances que la raison n'a pas encore
mûries. C'est là où la réalité me saisit et m'éloigne de toi. Je vois
toute cette poésie du cœur, toutes ces aspirations de l'âme aboutir
à des sophismes, et voilà justement ce que je ne voudrais pas
entendre, ce que je suis fâchée d'avoir entendu. Écoute, mon pauvre
père, nous sommes fous. Les gens du monde officiel, du monde positif,
qui ne voient de nous que des excentricités de conduite et d'opinion,
nous traitent de rêveurs. Ils ont raison, ne nous en fâchons pas.
Acceptons ce dédain. Ils ne comprennent pas que nous vivions d'un
désir et d'une espérance dont le but ne nous est pas personnel. Ces
gens-là sont fous à leur manière; ils sont complétement fous à nos
yeux, eux qui poursuivent des biens et des plaisirs que nous ne
voudrions pas toucher avec des pincettes. Tant que durera le monde, il
y aura des fous occupés à regarder par terre, sans se douter qu'il y a
un ciel sur leurs têtes, et des fous qui, regardant trop le ciel ne
tiendront pas assez de compte de ceux qui ne voient qu'à leurs pieds.
Il y a donc une sagesse qui manque à tous les hommes, une sagesse qui
doit embrasser la vue de l'infini et celle du monde fini où nous
sommes. Ne la demandons pas aux fous du positivisme, mais ne
prétendons pas la leur donner avant de l'avoir trouvée.
«Cette sagesse-là, c'est celle dont la politique ne peut se passer.
Autrement vous ferez des coups de tête et des coups de main pour
aboutir à des chimères ou à des catastrophes. Je sens qu'en te parlant
ainsi au milieu de ta fièvre d'action, je ne peux pas te convaincre;
aussi je ne te parle que pour te prouver mon droit de me retirer de
cette mêlée où je ne peux porter aucune lumière, et où je ne peux pas
suivre la tienne, qui est encore enveloppée de nuages impénétrables.»
Quand j'eus tout dit, Éverard, qui s'était calmé à grand'peine pour
tout entendre, reprit son énergie et sa conviction. Il me donna des
raisons devant lesquelles je me sentis vaincue, et dont voici le
résumé:
«Nul ne peut trouver la lumière à lui tout seul. La vérité ne se
révèle plus aux penseurs retirés sur la montagne. Elle ne se révèle
même plus à des cénacles détachés comme des cloîtres sur les divers
sommets de la pensée. Elle s'y élucubre, et rien de plus. Pour
trouver, à l'heure dite, la vérité applicable aux sociétés en travail,
il faut se réunir, il faut peser toutes les opinions, il faut se
communiquer les uns aux autres, discuter et se consulter, afin
d'arriver tant bien que mal, à une formule qui ne peut jamais être la
vérité absolue, Dieu seul la possède, mais qui est la meilleure
expression possible de l'aspiration des hommes à la vérité. Voilà
pourquoi j'ai la fièvre, voilà pourquoi je m'assimile avec ardeur
toutes les idées qui me frappent, voilà pourquoi je parle jusqu'à
m'épuiser, jusqu'à divaguer, parce que parler, c'est penser tout haut
et qu'en pensant ainsi tout haut je vas plus vite qu'en pensant tout
bas et tout seul. Vous autres qui m'écoutez, et toi tout le premier,
qui écoutes plus attentivement que personne, vous tenez trop de compte
des éclairs fugitifs qui traversent mon cerveau. Vous ne vous attachez
pas assez à la nécessité de me suivre comme on suit un guide dévoué et
aventureux sur un chemin dont il ne connaît pas lui-même tous les
détours, mais dont sa vue perçante et son courage passionné ont su
apercevoir le but lointain. C'est à vous de m'avertir des obstacles, à
vous de me ramener dans le sentier quand l'imagination ou la curiosité
m'emportent. Et cela fait, si vous vous impatientez de mes écarts, si
vous vous lassez de suivre un pilote incertain de sa route,
cherchez-en un meilleur, mais ne le méprisez pas pour n'avoir pas été
un dieu, et ne le maudissez pas pour vous avoir montré des rives
nouvelles conduisant plus ou moins à celle où vous voulez aborder.
«Quant à toi, je te trouve exigeant et injuste, écolier sans cervelle!
Tu ne sais rien, tu l'avoues, et tu ne voulais rien apprendre, tu l'as
déclaré. Puis, tout à coup, la fièvre de savoir s'étant emparé de toi,
tu as demandé du jour au lendemain la science infuse, la vérité
absolue. _Vite, vite, donnez le secret de Dieu à M. George Sand, qui
ne veut pas attendre!_
«Eh bien! ajouta-t-il après un feu roulant de ces plaisanteries sans
aigreur qu'il aimait à saisir comme des mouches qu'on attrape en
courant, moi je fais une découverte, c'est que les âmes ont un sexe
et que tu es une femme. Croirais-tu que je n'y avais pas encore pensé?
En lisant _Lélia_ et tes _Premières Lettres d'un voyageur_, je t'ai
toujours vu sous l'aspect d'un jeune garçon, d'un poète enfant dont je
faisais mon fils, moi dont la profonde douleur est de n'avoir pas
d'enfans et qui élève ceux du premier lit de ma femme avec une
tendresse mêlée de désespoir. Quand je t'ai vu réellement pour la
première fois, j'ai été étonné comme si l'on ne m'avait pas dit que tu
t'habilles d'une robe et que tu t'appelles d'un nom de femme dans la
vie réelle. J'ai voulu garder mon rêve, t'appeler George tout court,
te tutoyer comme on se tutoie sous les ombrages virgiliens, et ne te
regarder à la clarté de notre petit soleil que le temps de savoir
chaque jour comment se porte ton moral. Et, en vérité, je ne connais
de toi que le son de ta voix, qui est sourd et qui ne me rappelle pas
la flûte mélodieuse d'une voix de femme. Je t'ai donc toujours parlé
comme à un garçon qui a fait sa philosophie et qui a lu l'histoire. A
présent je vois bien, et tu me le rappelles, que tu as l'ambition et
l'exigence des esprits incultes, des êtres de pur sentiment et de pure
imagination, des femmes en un mot. Ton sentiment est, je l'avoue, un
impatient logicien qui veut que la science philosophique réponde
d'emblée à toutes ses fibres et satisfasse toutes ses délicatesses;
mais la logique du sentiment pur n'est pas suffisante en politique, et
tu demandes un impossible accord parfait entre les nécessités de
l'action et les élans de la sensibilité. C'est là l'idéal, mais il est
encore irréalisable sur la terre, et tu en conclus qu'il faut se
croiser les bras en attendant qu'il arrive de lui-même.
«Croise donc tes bras et va-t'en! Certes, tu es libre de fait; mais ta
conscience ne le serait pas si elle se connaissait bien elle-même. Je
n'ai pas le droit de te demander ton affection. J'ai voulu te donner
la mienne. Tant pis pour moi; tu ne me l'avais pas demandée, tu n'en
avais pas besoin. Je ne te parlerai donc pas de moi, mais de toi-même,
et de quelque chose de plus important que toi-même, le devoir.
«Tu rêves une liberté de l'individu qui ne peut se concilier avec le
devoir général. Tu as beaucoup travaillé à conquérir cette liberté
pour toi-même. Tu l'as perdue dans l'abandon du cœur à des affections
terrestres qui ne t'ont pas satisfait, et à présent tu te reprends
toi-même dans une vie d'austérité que j'approuve et que j'aime, mais
dont tu étends à tort l'application à tous les actes de ta volonté et
de ton intelligence. Tu te dis que ta personne t'appartient et qu'il
en est ainsi de ton âme. Eh bien! voilà un sophisme pire que tous ceux
que tu me reproches et plus dangereux, puisque tu es maître d'en faire
la loi de ta propre vie, tandis que les miens ne peuvent se réaliser
sans des miracles. Songe à ceci que, si tous les amans de la vérité
absolue disaient comme toi adieu à leur pays, à leurs frères, à leur
tâche, non-seulement la vérité absolue, mais encore la vérité relative
n'auraient plus un seul adepte. Car la vérité ne monte pas en croupe
des fuyards et ne galoppe pas avec eux. Elle n'est pas dans la
solitude, rêveur que tu es! Elle ne parle pas dans les plantes et dans
les oiseaux, ou c'est d'une voix si mystérieuse que les hommes ne la
comprennent pas. Le divin philosophe que tu chéris le savait bien
quand il disait à ses disciples: «Là où vous serez seulement trois
réunis en mon nom, mon esprit sera avec vous.»
«C'est donc avec les autres qu'il faut chercher et prier. Si peu que
l'on trouve en s'unissant à quelques autres, c'est quelque chose de
réel, et ce qu'on croit trouver seul n'existe que pour soi seul,
n'existe pas par conséquent. Va-t'en donc à la recherche, à la
poursuite du néant; moi je me consolerai de ton départ avec la
certitude d'être, en dépit des erreurs d'autrui et des miennes
propres, à la recherche et à la poursuite de quelque chose de bon et
de vrai.»
Ayant tout dit, il sortit, un peu sans que j'y fisse attention, car
j'étais absorbée par mes propres réflexions sur tout ce qu'il venait
de dire, en des termes dont la plume ne peut donner qu'une sèche
analyse.
Quand je voulus lui répondre, pensant qu'il était dans la pièce
voisine, où il se retirait quelquefois pour faire, tout à coup brisé,
une sieste de cinq minutes, je m'aperçus qu'il était parti tout à fait
et qu'il m'avait enfermée. Je cherchai la clef partout, il l'avait
mise dans sa poche, et j'avais donné congé pour le reste de la journée
à la femme qui me servait, et qui avait la seconde clef de
l'appartement. J'attribuai ma captivité à une distraction d'Éverard,
et je me remis à réfléchir tranquillement. Au bout de trois heures il
revint me délivrer, et comme je lui signalais sa distraction: «Non
pas, me dit-il en riant, je l'ai fait exprès. J'étais attendu à une
réunion, et, voyant que je ne t'avais pas encore convaincue, je t'ai
mise au secret afin de te donner le temps de la réflexion. J'avais
peur d'un coup de tête et de ne plus te retrouver à Paris ce soir. A
présent que tu as réfléchi, voilà ta clef, la clef des champs! Dois-je
te dire adieu et aller dîner sans toi?
--Non, lui répondis-je, j'avais tort; je reste. Allons dîner et
chercher quelque chose de mieux que Babeuf pour notre nourriture
intellectuelle.»
J'ai rapporté cette longue conversation parce qu'elle raconte ma vie
et celle de la vie d'un certain nombre de révolutionnaires à ce moment
donné. Pendant cette phase du procès d'avril, le travail
d'élucubration était partout dans nos rangs, parfois, savant et
profond, parfois naïf et sauvage. Quand on s'y reporte par le
souvenir, on est étonné du progrès qu'ont fait les idées en si peu de
temps, et moins effrayé par conséquent du progrès énorme qui reste à
faire.
Le véritable foyer de cette élucubration sociale et philosophique
était dans les prisons d'État. «Alors, dit Louis Blanc, cet admirable
historien de nos propres émotions, qu'on ne peut trop citer, alors, on
vit ces hommes sur qui pesait la menace d'un arrêt terrible s'élever
soudain au dessus du péril et de leurs passions pour se livrer à
l'étude des plus arides problèmes. Le comité de défense parisien avait
commencé par distribuer entre les membres les plus capables du parti
les principales branches de la science de gouverner, assignant à l'un
la partie philosophique et religieuse, à l'autre la partie
administrative, à celui-ci l'économie politique, à celui-là les arts.
Ce fut pour tous le sujet des plus courageuses méditations, des
recherches les plus passionnées. Mais tous, dans cette course
intellectuelle, n'étaient pas destinés à suivre la même carrière. Des
dissidences théoriques se manifestèrent, des discussions brûlantes
s'élevèrent. Par le corps, les captifs appartenaient au geôlier, mais
d'un vol indomptable et libre, leur esprit parcourait le domaine, sans
limites, de la pensée. Du fond de leurs cachots, ils s'inquiétaient de
l'avenir des peuples, ils s'entretenaient avec Dieu; et, placés sur la
route de l'échafaud, ils s'exaltaient, ils s'enivraient d'espérance,
comme s'ils eussent marché à la conquête du monde. Spectacle touchant
et singulier, dont il convient de conserver le souvenir à jamais!
«Que des préoccupations sans grandeur se soient mêlées à ce mouvement,
que l'émulation ait quelquefois fait place à des rivalités frivoles ou
haineuses, que des esprits trop faibles pour s'élever impunément se
soient perdus dans le pays des rêves, on ne peut le nier; mais ces
résultats trop inévitables des infirmités de la nature humaine ne
suffisent pas pour enlever au fait général que nous venons de signaler
ce qu'il présente de solennel et d'imposant[17].»
[17] _Histoire de dix ans_, volume IV.
Si l'on veut juger le procès d'avril et tous les faits qui s'y
rattachent d'une manière juste, élevée et vraiment philosophique, il
faut relire tout ce chapitre si court et si plein de l'_Histoire de
dix ans_. Les hommes et les choses y sont jugés non seulement avec la
connaissance exacte d'un passé que l'historien n'a jamais le droit
d'arranger et d'atténuer, mais avec la haute équité d'un grand et
généreux esprit qui fixe et précise la vérité morale, c'est à dire la
suprême vérité de l'histoire au milieu des contradictions apparentes
des événemens et des hommes qui les subissent.
Je ne raconterai pas ces événemens. Cela serait tout à fait inutile:
ils sont enregistrés là d'une manière si conforme à mon sentiment, à
mon souvenir, à ma conscience et à ma propre expérience, que je ne
saurais y rien ajouter.
Acteur perdu et ignoré, mais vivant et palpitant dans ce drame, je ne
suis ici que le biographe d'un homme qui y joua un rôle actif, et,
faut-il le dire, problématique en apparence, parce que l'homme était
incertain, impressionnable et moins politique qu'artiste.
On sait qu'un grand débat s'était élevé entre les _défenseurs_: débat
ardent, insoluble sous la pression des actes précipités de la pairie.
Une partie des accusés s'entendait avec ses _défenseurs_ pour n'être
pas _défendue_. Il ne s'agissait pas de gagner le procès judiciaire et
de se faire absoudre, par le pouvoir; il s'agissait de faire triompher
la cause générale dans l'opinion en plaidant avec énergie le droit
sacré du peuple devant le pouvoir de fait, le droit du plus fort. Une
autre catégorie d'accusés, celle de Lyon, voulait être défendue, non
pas pour proclamer sa non-participation au fait dont on l'accusait,
mais pour apprendre à la France ce qui s'était passé à Lyon, de quelle
façon l'autorité avait provoqué le peuple, de quelle façon elle avait
traité les vaincus, de quelle façon les accusés eux-mêmes avaient fait
ce qui était humainement possible pour prévenir la guerre civile et
pour en ennoblir et en adoucir les cruels résultats. Il s'agissait de
savoir si l'autorité avait eu le droit de prendre quelques
provocations isolées, on disait même payées, pour une rébellion à
réprimer, et pour ruer une armée sur une population sans défense. On
avait des faits, on voulait les dire, et, selon moi, la véritable
cause était là. On était assez fort pour plaider la cause du peuple
trahi et mutilé, on ne l'était pas assez pour proclamer celle du genre
humain affranchi.
J'étais donc dans les idées de M. Jules Favre, qui se trouvait posé
dans les conciliabules en adversaire d'Éverard, et qui était un
adversaire digne de lui. Je ne connaissais pas Jules Favre, je ne
l'avais jamais vu, jamais entendu; mais lorsque Éverard, après avoir
combattu ses argumens avec véhémence, venait me les rapporter, je leur
donnais raison. Éverard sentait bien que ce n'était pas par envie de
le contredire et de l'irriter; mais il en était affligé, et devinant
bien que je redoutais l'exposé public de ses utopies, il s'écriait:
«Ah! maudits soient le pont des Saints-Pères et la question sociale!»
CHAPITRE TROISIEME.
Lettre incriminée au procès monstre.--Ma rédaction
rejetée.--Défection du barreau républicain.--Trélat.--Discours
d'Éverard.--Sa condamnation.--Retour à Nohant.--Projets
d'établissement.--La maison déserte à Paris.--Charles
d'Aragon.--Affaire Fieschi.--Les opinions politiques de
Maurice.--M. Lamennais.--M. Pierre Leroux.--Le mal du pays me
prend.--La maison déserte à Bourges.--Contradictions
d'Éverard.--Je reviens à Paris.
Cependant il s'agissait surtout de soutenir le courage de certains
accusés, en petit nombre, heureusement, qui menaçaient de faiblir.
J'étais bien d'accord avec Éverard sur ce point, que, quel que fût le
résultat d'une division dans les motifs et les idées des défenseurs,
il fallait que la crainte et la lassitude ne parussent pas, même chez
quelques accusés. Il me fit rédiger la lettre, la fameuse lettre qui
devait donner au procès monstre une nouvelle extension. C'était son
but, à lui de rendre inextricable le système d'accusation. L'idée
souriait par momens à Armand Carrel; en d'autres, elle alarmait sa
prudence. Mais Éverard la poussa rapidement, et lui, que l'on pouvait
supposer parfois si méfiant du lendemain, c'est tout au plus s'il
prit le temps de la réflexion. Il trouva ma rédaction trop
sentimentale et la changea.
«Il n'est pas question de soutenir la foi chancelante par des
homélies, me dit-il; les hommes ne donnent pas tant de part à l'idéal.
C'est par l'indignation et la colère qu'on les ranime. Je veux
attaquer violemment la pairie pour exalter les accusés; je veux
d'ailleurs mettre en cause tout le barreau républicain.» Je lui fis
observer que le barreau républicain signerait ma rédaction et
reculerait devant la sienne. «Il faudra bien que tous signent,
répondit-il, et s'ils ne le font pas, on se passera d'eux.»
On se passa du grand nombre, en effet, et ce fut une grande faute que
de provoquer les défections. Toutes n'étaient pas si coupables
qu'elles le parurent à Éverard. Certains hommes étaient venus là sans
vouloir une révolution de fait, espérant contribuer seulement à une
révolution dans les idées ne rêvant ni profit ni gloire, mais
l'accomplissement d'un devoir dont toutes les conséquences ne leur
avaient pas été soumises. J'en connais plusieurs qu'il me fut
impossible de blâmer quand ils m'expliquèrent leurs motifs
d'abstention.