surtout du mouvement naïf que j'avais provoqué chez Éverard par ma
résistance enjouée aux argumens humanitaires de la guillotine. Il ne
pensait pas un mot de ce qu'il avait dit; il avait horreur de la peine
de mort en matière politique; il avait voulu être logique jusqu'à
l'absurde, mais il eût ri de son propre emportement, si, après les
mondes que la suite de la discussion nous avait fait franchir à tous,
nous eussions songé à revenir sur cette _misère_ de quelques têtes de
plus ou de moins en travers de nos opinions!
Nous étions dans le vrai en nous disant qu'Éverard n'eût pas voulu
occire seulement une mouche pour réaliser son utopie. Mais Fleury n'en
resta pas moins frappé de la tendance dictatoriale de son esprit, qui
ne lui était apparue pour la première fois qu'en l'entendant
contrecarrer par mes théories de liberté individuelle.
Et puis, fût-ce l'effet du songe allégorique qui nous avait visités
tous deux, ou la sollicitude d'une amitié délicate et la crainte de
m'avoir jetée sous une influence funeste, en voulant me pousser sous
une influence curative? Il est certain que le Gaulois se sentit tout à
coup pressé de partir. Il m'en avait fait la promesse en montant en
voiture, et il avait regretté cette promesse en arrivant à Bourges.
Maintenant, il trouvait qu'on n'attelait pas assez vite. Il craignait
de voir arriver Éverard pour nous retenir.
Éverard, de son côté, pensait nous retrouver là, et fut étonné de
notre fuite. Moi, sans me presser avec inquiétude, mais bien résolue à
m'en aller dès le matin, je m'en allais en effet, causant de lui et
de la république sur la grande route avec mon Gaulois, et ne lui
cachant pas que j'acceptais un bel aperçu de cet idéal, mais que
j'avais besoin d'y réfléchir et de me reposer de ces torrens
d'éloquence qu'il n'était pas dans ma nature de subir trop longtemps
sans respirer.
Mais il ne dépendit pas de moi de respirer, en effet, l'air du matin
et des pommiers en fleur. La béatitude de mes rêveries n'était pas du
goût de mon compagnon de voyage. Il était organisé pour le combat et
non pour la contemplation. Il voulait trouver sa certitude dans les
luttes et dans les solutions successives de l'humanité. Il n'essayait
pas de me prêcher après Éverard, mais il voulait se prêcher lui-même,
commenter chacune des paroles du maître, accepter ou repousser ce qui
lui avait paru faux ou juste, et comme lui-même était un esprit
distingué et un cœur sincère, il ne me fût pas possible de ne pas
parler d'Éverard, de politique et de philosophie pendant dix-huit
lieues.
Éverard ne me laissa pas respirer davantage. A peine fus-je reposée de
ma course, que je reçus à mon réveil une lettre enflammée du même
souffle de prosélytisme qu'il semblait avoir épuisé dans notre veillée
ambulatoire à travers les grands édifices blanchis par la lune et sur
le pavé retentissant de la vieille cité endormie. C'était une écriture
indéchiffrable d'abord, et comme torturée par la fièvre de
l'impatience de s'exprimer; mais quand on avait lu le premier mot,
tout le reste allait de soi-même. C'était un style aussi concis que sa
parole était abondante, et comme il m'écrivait de très longues
lettres, elles étaient si pleines de choses non développées, qu'il y
en avait pour tout un jour à les méditer après les avoir lues.
Ces lettres se succédèrent avec rapidité sans attendre les réponses.
Cet ardent esprit avait résolu de s'emparer du mien; toutes ses
facultés étaient tendues vers ce but. La décision brusque et la
délicate persuasion, qui étaient les deux élémens de son talent
extraordinaire, s'aidaient l'une l'autre pour franchir tous les
obstacles de la méfiance par des élans chaleureux et par des
ménagemens exquis. Si bien que cette manière impérieuse et inusitée de
fouler aux pieds les habitudes de la convenance, de se poser en
dominateur de l'âme et en apôtre inspiré d'une croyance, ne laissait
aucune prise à la raillerie, et ne tombait pas un seul instant dans le
ridicule, tant il y avait de modestie personnelle, d'humilité
religieuse et de respectueuse tendresse dans ses cris de colère comme
dans ses cris de douleur.
«Je sais bien,» me disait-il--après des élans de lyrisme où le
tutoiement arrivait de bonne grâce--«que le mal de ton intelligence
vient de quelque grande peine de cœur. L'amour est une passion
égoïste. Étends cet amour brûlant et dévoué, qui ne recevra jamais sa
récompense en ce monde, à toute cette humanité qui déroge et qui
souffre. Pas tant de sollicitude pour une seule créature! Aucune ne le
mérite, mais toutes ensemble l'exigent au nom de l'éternel auteur de
la création!»
Tel fut, en résumé, le thème qu'il développa dans cette série de
lettres, auxquelles je répondis sous l'empire d'un sentiment modifié,
depuis une certaine méfiance au point de départ jusqu'à la foi presque
entière pour conclusion. On pourrait appeler ces _Lettres à Éverard_,
qui, de ses mains, ont passé presque immédiatement dans celles du
public, l'analyse rapide d'une conversion rapide.
Cette conversion fut absolue dans un sens et très incomplète dans un
autre sens. La suite de mon récit le fera comprendre.
Une grande agitation régnait alors en France. La monarchie et la
république allaient jouer leur _va-tout_ dans ce grand procès qu'on a
nommé avec raison le procès-monstre, bien que, par une suite brutale
de dénis de justice et de violations de la légalité, le pouvoir ait su
l'empêcher d'atteindre aux proportions et aux conséquences qu'il
pouvait et devait avoir.
Il n'était plus guère possible de rester neutre dans ce vaste débat
qui n'avait plus le caractère des conspirations et des coups de main,
mais bien celui d'une protestation générale où tous les esprits
s'éveillaient pour se jeter dans un camp ou dans l'autre. La cause de
ce procès (les événemens de Lyon) avait eu un caractère plus
socialiste, et un but plus généralement senti que ceux de Paris qui
les avaient précédés. Ici il ne s'était agi, du moins en apparence,
que de changer la forme du gouvernement. Là-bas, le problème de
l'organisation du travail avait été soulevé avec la question du
salaire et pleinement compris. Le peuple, sollicité et un peu entraîné
ailleurs par des chefs politiques, avait, à Lyon, entraîné ces mêmes
chefs dans une lutte plus profonde et plus terrible.
Après les massacres de Lyon, la guerre civile ne pouvait plus de
longtemps amener de solution favorable à la démocratie. Le pouvoir
avait la force des canons et des baïonnettes. Le désespoir seul
pouvait chercher désormais dans les combats le terme de la souffrance
et de la misère. La conscience et la raison conseillaient d'autres
luttes, celles du raisonnement et de la discussion. Le retentissement
de la parole publique devait ébranler l'opinion publique. C'est sous
l'opinion de la France entière que pouvait tomber ce pouvoir perfide,
ce système de provocation inauguré par la politique de Louis-Philippe.
C'était une belle partie à jouer. Une simple mais large question de
procédure pouvait aboutir à une révolution. Elle pouvait, tout au
moins, imprimer un mouvement de recul à l'aristocratie et lui poser
une digue difficile à franchir. La partie fut mal jouée par les
démocrates. C'est à eux que le mouvement de recul fut imprimé, c'est
devant eux que la digue fut posée.
Au premier abord, il semblait pourtant que cette réunion de talens
appelés de tous les coins du pays et représentant tous les types de
l'intelligence des provinces dût produire une résistance vigoureuse.
C'était, dans les rêves du départ, la formation d'un corps d'élite,
d'un petit bataillon sacré impossible à entamer, parce qu'il
présentait une masse parfaitement homogène. Il s'agissait de parler et
de protester, et presque tous les combattans de la démocratie appelés
dans la lice étaient des orateurs brillans ou des argumentateurs
habiles.
Mais on oubliait que les avocats les plus sérieux sont, avant tout,
des artistes, et que les artistes n'existent qu'à la condition de
s'entendre sur certaines règles de forme, et de différer
essentiellement les uns des autres par le fond de la pensée, par
l'illumination intérieure, par l'inspiration.
On se croyait bien d'accord au début sur la conclusion politique, mais
chacun comptait sur ses propres moyens; on pliera difficilement des
artistes à la discipline, à la charge en douze temps.
Le moment commençait à poindre où les idées purement politiques et
les idées purement socialistes devaient creuser des abîmes entre les
partisans de la démocratie. Cependant on s'entendait encore à Paris
contre l'ennemi commun. On s'entendait même mieux sous ce rapport
qu'on n'avait fait depuis longtemps. La phalange des avocats de
province venait se ranger sur un pied d'égalité, mais avec une tendre
vénération, autour d'une pléiade de célébrités, choisie d'inspiration
et d'enthousiasme parmi les plus beaux noms démocratiques du barreau,
de la politique et de la philosophie, de la science et de l'art
littéraire: Dupont, Marie, Garnier-Pagès, Ledru-Rollin, Armand Carrel,
Buonarotti, Voyer-d'Argenson, Pierre Leroux, Jean Reynaud, Raspail,
Carnot, et tant d'autres dont la vie a été éclatante de dévoûment ou
de talent par la suite. A côté de ces noms déjà illustres, un nom
encore obscur, celui de Barbès, donne à cette réunion choisie un
caractère non moins sacré pour l'histoire que ceux de Lamennais, Jean
Reynaud et Pierre Leroux. Grand parmi les grands, Barbès a eu l'éclat
de la vertu, à défaut de celui de la science.
J'ai dit qu'on se croyait bien d'accord au point de départ. Pour mon
compte, je me crus d'accord avec Éverard et je supposais ses amis
d'accord avec lui. Il n'en était rien. La plupart de ceux qu'il avait
amenés de la province étaient tout au plus girondins quoiqu'ils se
crussent montagnards.
Mais Éverard n'avait encore confié à personne et pas plus à moi qu'aux
autres, sa doctrine ésotérique. Son expansion ne paralysait pas une
grande prudence qui, en fait d'idées, allait quelquefois jusqu'à la
ruse. Il se croyait en possession d'une certitude, et, sentant bien
qu'elle dépassait la portée révolutionnaire de ses adeptes, il en
insinuait tout doucement l'esprit et n'en révélait pas la lettre.
Pourtant certaines réticences, certaines contradictions m'avaient
frappée, et je sentais en lui des lacunes ou des choses réservées qui
échappaient aux autres et qui me tourmentaient. J'en parlais à Planet,
qui n'y voyait pas plus avant que moi et qui, naïvement tourmenté
aussi pour son compte, avait coutume de dire à tout propos, et même
souvent à propos de bottes: «_Mes amis, il est temps de poser la
question sociale!_»
Il disait cela si drôlement, ce bon Planet, que sa proposition était
toujours accueillie par des rires, et que son mot était passé chez
nous en proverbe. On disait: «Allons poser la question sociale» pour
dire: «Allons dîner!» et quand quelque bavard venait nous ennuyer, on
proposait de lui poser la question sociale pour la mettre en fuite.
Planet cependant avait raison; même dans ses gaîtés excentriques, son
bon sens allait toujours au fait.
Enfin, un soir que nous avions été au Théâtre-Français, et que, par
une nuit magnifique, nous ramenions Éverard à sa demeure voisine de la
mienne (il s'était logé quai Voltaire), la question sociale fut
sérieusement posée. J'avais toujours admis ce que l'on appelait alors
l'égalité des biens, et même le _partage des biens_, faute d'avoir
adopté généralement le mot si simple d'association, qui n'est devenu
populaire que par la suite. Les mots propres descendent toujours trop
tard dans les masses. Il a fallu que le socialisme fût accusé de
vouloir le retour de la loi agraire et de toutes ses conséquences
brutales, pour qu'il trouvât des formules plus propres à exprimer ses
aspirations.
J'entendais, moi, ce partage des biens de la terre d'une façon toute
métaphorique; j'entendais réellement par là la participation au
bonheur, due à tous les hommes, et je ne pouvais pas m'imaginer un
dépècement de la propriété qui n'eût pu rendre les hommes heureux qu'à
la condition de les rendre barbares. Quelle fut ma stupéfaction quand
Éverard, serré de près par mes questions et les questions encore plus
directes et plus pressantes de Planet, nous exposa enfin son système!
Nous nous étions arrêtés sur le pont des Saints-Pères. Il y avait bal
ou concert au château: on voyait le reflet des lumières sur les arbres
du jardin des Tuileries. On entendait le son des instrumens qui
passait par bouffées dans l'air chargé de parfums printaniers, et que
couvrait, à chaque instant, le roulement des voitures sur la place du
Carroussel. Le quai désert du bord de l'eau, le silence et
l'immobilité qui régnaient sur le pont contrastaient avec ces rumeurs
confuses, avec cet invisible mouvement. J'étais tombée dans la
rêverie, je n'écoutais plus le dialogue entamé, je ne me souciais plus
de la question sociale, je jouissais de cette nuit charmante, de ces
vagues mélodies, des doux reflets de la lune mêlés à ceux de la fête
royale.
Je fus tirée de ma contemplation par la voix de Planet, qui disait
auprès de moi: «Ainsi, mon bon ami, vous vous inspirez du vieux
Buonarotti, et vous iriez jusqu'au babouvisme?--Quoi? qu'est-ce? leur
dis-je tout étonnée. Vous voulez faire revivre cette vieillerie? Vous
avez laissé chez moi l'ouvrage de Buonarotti: je l'ai lu, c'est beau;
mais ces moyens empiriques pouvaient entrer dans le cœur désespéré
des hommes de cette époque, au lendemain de la chute de Robespierre.
Aujourd'hui, ils seraient insensés, et ce n'est pas par ces chemins-là
qu'une époque civilisée peut vouloir marcher.--La civilisation!
s'écria Éverard courroucé et frappant de sa canne les balustrades
sonores du pont; oui! voilà le grand mot des artistes! La
civilisation! Moi, je vous dis que, pour rajeunir et renouveler votre
société corrompue, il faut que ce beau fleuve soit rouge de sang, que
ce palais maudit soit réduit en cendres, et que cette vaste cité où
plongent vos regards soit une grève nue, où la famille du pauvre
promènera la charrue et dressera sa chaumière!»
Là-dessus, voilà mon avocat parti, et comme mon rire d'incrédulité
échauffait sa verve, ce fut une déclamation horrible et magnifique
contre la perversité des cours, la corruption des grandes villes,
l'action dissolvante et énervante des arts, du luxe, de l'industrie,
de la civilisation, en un mot. Ce fut un appel au poignard et à la
torche, ce fut une malédiction sur l'impure Jérusalem et des
prédictions apocalyptiques; puis, après ces funèbres images, il évoqua
le monde de l'avenir comme il le rêvait en ce moment-là, l'idéal de la
vie champêtre, les mœurs de l'âge d'or, le paradis terrestre
fleurissant sur les ruines fumantes du vieux monde par la vertu de
quelque fée.
Comme je l'écoutais sans le contredire, il s'arrêta pour m'interroger.
L'horloge du château sonnait deux heures. «Il y a deux grandes heures
que tu plaides la cause de la mort, lui dis-je, et j'ai cru entendre
le vieux Dante au retour de l'enfer. Maintenant, je me délecte à ta
symphonie pastorale; pourquoi l'interrompre si tôt?
«--Ainsi, s'écria-t-il indigné, tu t'occupes à admirer ma pauvre
éloquence? Tu te complais dans les phrases, dans les mots, dans les
images? Tu m'écoutes comme un poème ou comme un orchestre, voilà
tout! Tu n'es pas plus convaincue que cela!»
A mon tour je plaidai, mais sans aucun art, la cause de la
civilisation, la cause de l'art surtout, et puis, poussée par ses
dédains injustes, je voulus plaider aussi celle de l'humanité, faire
appel à l'intelligence de mon farouche pédagogue, à la douceur de ses
instincts, à la tendresse de son cœur, que je connaissais déjà si
aimant et si impressionnable. Tout fut inutile. Il était monté sur ce
_dada_ qui était véritablement le cheval pâle de la vision. Il était
hors de lui: il descendit sur le quai en déclamant, il brisa sa canne
sur les murs du vieux Louvre, il poussa des exclamations tellement
_séditieuses_ que je ne comprends pas comment il ne fut ni remarqué,
ni entendu, ni _ramassé_ par la police. Il n'y avait que lui au monde
qui pût faire de pareilles excentricités sans paraître fou et sans
être ridicule.
Pourtant j'en fus attristée, et, lui tournant le dos, je le laissai
plaider tout seul et repris avec Planet le chemin de ma demeure.
Il nous rejoignit sur le pont. Il était à la fois furieux et désolé de
ne m'avoir pas persuadée. Il me suivit jusqu'à ma porte, voulant
m'empêcher de rentrer, me suppliant de l'écouter encore, me menaçant
de ne jamais me revoir si je le quittais ainsi. On eût dit d'une
querelle d'amour, et il ne s'agissait pourtant que de la doctrine de
Babeuf.
Il ne s'agissait que de cela! C'était quelque chose, pourtant!
Maintenant que les idées ont dépassé cette farouche doctrine, elle
fait déjà sourire les hommes avancés; mais elle a eu son temps dans le
monde, elle a soulevé la Bohême au nom de Jean Hus, elle a dominé
souvent l'idéal de Jean-Jacques Rousseau, elle a bouleversé bien des
imaginations à travers les tempêtes de la révolution du dernier
siècle, et même encore, à travers les agitations intellectuelles de
1848, elle s'est fondue en partie dans l'esprit de certains clubs de
cette époque avec les théories de certaines dictatures. En un mot,
elle a fait secte, et comme, dans toute doctrine de rénovation, il y a
de grandes lueurs de vérité et de touchantes aspirations vers l'idéal,
elle a mérité l'examen, elle a exercé sa part de séduction en se
formulant au pied de l'échafaud où montèrent, déjà frappés de leur
propre main, l'enthousiaste Gracchus et le stoïque Darthé.
Emmanuel Arago, plaidant pour Barbès en 1839, a dit _Barbès est
babouviste_. Il ne m'a pas semblé depuis, en causant avec Barbès,
qu'il eût jamais été babouviste dans le sens où l'avait été Éverard en
1835. On se trompe aisément quand, pour exposer la croyance d'un
homme, on est obligé, pour la résumer et la définir, de l'assimiler à
celle d'un homme qui l'a précédé. On ne peut pas être, quoi qu'on
fasse, dans l'exacte vérité. Toute doctrine se transforme rapidement
dans l'esprit des adeptes, et d'autant plus que les adeptes sont ou
deviennent plus forts que le maître.
Je ne veux pas analyser et critiquer ici la doctrine de Babeuf. Je ne
veux la montrer que dans ses résultats possibles, et comme Éverard, le
plus illogique des hommes de génie dans l'ensemble de sa vie, était le
plus implacable logicien de l'univers dans chaque partie de sa science
et dans chaque phase de sa conviction, il n'est pas indifférent
d'avoir à constater qu'elle le jetait, à l'époque que je raconte, dans
des aberrations secrètes et dans un rêve de destruction colossale.
J'avais passé le mois précédent à lire Éverard et à lui écrire. Je
l'avais revu dans cet intervalle, je l'avais pressé de questions, et,
pour mieux mettre à profit le peu de temps que nous avions, je n'avais
plus rien discuté. J'avais tâché de construire en moi l'édifice de sa
croyance, afin de voir si je pouvais me l'assimiler avec fruit.
Convertie au sentiment républicain et aux idées nouvelles, on sait
maintenant de reste que je l'étais d'avance. J'avais gagné à entendre
cet homme, véritablement inspiré en certains momens, de ressentir de
vives émotions que la politique ne m'avait jamais semblé pouvoir me
donner. J'avais toujours pensé froidement aux choses de fait; j'avais
regardé couler autour de moi, comme un fleuve lourd et troublé, les
mille accidens de l'histoire générale contemporaine, et j'avais dit:
«_Je ne boirai pas cette eau._» Il est probable que j'eusse continué à
ne pas vouloir mêler ma vie intérieure à l'agitation de ces flots
amers. Sainte-Beuve, qui m'influençait encore un peu à cette époque
par ses adroites railleries et ses raisonnables avertissemens,
regardait les choses positives en amateur et en critique. La critique
dans sa bouche avait de grandes séductions pour la partie la plus
raisonneuse et la plus tranquille de l'esprit. Il raillait
agréablement cette fusion subite qui s'opérait entre les esprits les
plus divers venus de tous les points de l'horizon et qui se mêlaient,
disait-il, comme tous les cercles du Dante écrasés subitement en un
seul.
Un dîner où Liszt avait réuni M. Lamennais, M. Ballanche, le chanteur
Nourrit et moi, lui paraissait la chose la plus fantastique qui se pût
imaginer. Il me demandait ce qui avait pu être dit entre ces cinq
personnes. Je lui répondais que je n'en savais rien, que M. Lamennais
avait dû causer avec M. Ballanche, Liszt avec Nourrit, et moi avec le
chat de la maison.
Et pourtant, relisons aujourd'hui cette admirable page de Louis Blanc:
«Et comment peindre maintenant l'effet que produisaient sur les
esprits tant de surprenantes complications? Le nom des accusés volait
de bouche en bouche; on s'intéressait à leurs périls; on glorifiait
leur constance; on se demandait avec anxiété jusqu'où ils
pousseraient l'audace des résolutions prises. Dans les salons même où
leurs doctrines n'étaient pas admises, leur intrépidité touchait le
cœur des femmes; prisonniers, ils gouvernaient irrésistiblement
l'opinion; absens, ils vivaient dans toutes les pensées. Pourquoi s'en
étonner? Ils avaient pour eux, chez une nation généreuse, toutes les
sortes de puissance: le courage, la défaite et le malheur. Époque
orageuse et pourtant regrettable! Comme le sang bouillonnait alors
dans nos veines! Comme nous nous sentions vivre! Comme elle était bien
ce que Dieu l'a faite, cette nation française qui périra sans doute le
jour où lui manqueront tout à fait les émotions élevées! Les
politiques à courte vue s'alarment de l'ardeur des sociétés: ils ont
raison; il faut être fort pour diriger la force. Et voilà pourquoi les
hommes d'État médiocres s'attachent à énerver un peuple. Ils le font à
leur taille, parce qu'autrement ils ne le pourraient conduire. Ce
n'est pas ainsi qu'agissent les hommes de génie. Ceux-là ne s'étudient
point à éteindre les passions d'un grand peuple; car ils ont à les
féconder, et ils savent que l'engourdissement est la dernière maladie
d'une société qui s'en va.»
Cette page me semble avoir été écrite pour moi, tant elle résume ce
qui se passait en moi et autour de moi. J'étais, dans mon petit être,
l'expression de cette société qui s'en allait, et l'homme de génie
qui, au lieu de me montrer le repos et le bonheur dans l'étouffement
des préoccupations immédiates, s'attachait à m'émouvoir pour me
diriger, c'était Éverard, expression lui-même du trouble généreux des
passions, des idées et des erreurs du moment.
Depuis quelques jours que nous nous étions retrouvés à Paris, lui et
moi, toute ma vie avait déjà changé de face. Je ne sais si l'agitation
qui régnait dans l'air que nous respirions tous aurait beaucoup
pénétré sans lui dans ma mansarde; mais avec lui elle y était entrée à
flots. Il m'avait présenté son ami intime, Girerd (de Nevers), et les
autres défenseurs des accusés d'avril, choisis dans les provinces
voisines de la nôtre. Un autre de ses amis, Degeorges (d'Arras), qui
devint aussi le mien, Planet, Emmanuel Arago, et deux ou trois autres
amis communs complétaient l'école. Dans la journée, je recevais mes
autres amis. Peu d'entre eux connaissaient Éverard; tous ne
partageaient pas ses idées; mais ces heures étaient encore agitées par
la discussion des choses du dehors, et il n'y avait guère moyen de ne
pas s'oublier soi-même absolument dans cet accès de fièvre que les
événemens donnaient à tout le monde.
Éverard venait me chercher à six heures pour dîner dans un petit
restaurant tranquille avec nos habitués, en pique-nique. Nous nous
promenions le soir tous ensemble, quelquefois en bateau sur la Seine,
et quelquefois le long des boulevards jusque vers la Bastille,
écoutant les propos, examinant les mouvemens de la foule, agitée et
préoccupée aussi, mais pas autant qu'Éverard s'en était flatté en
quittant la province.
Pour n'être pas remarquée comme femme seule avec tous ces hommes, je
reprenais quelquefois mes habits de petit garçon, lesquels me
permirent de pénétrer inaperçue à la fameuse séance du 20 mai au
Luxembourg.