J'espérai qu'elle serait plus calme et plus heureuse avec d'autres

enfans, et dans des conditions où la discipline subie en commun paraît

moins dure aux natures indépendantes. J'essayai de la mettre en

pension dans une de ces charmantes petites maisons d'éducation du

quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui

semblent destinés à n'être peuplés que de belles petites filles. Mlles

Martin étaient deux bonnes sœurs anglaises vraiment maternelles pour

leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient que huit, condition

excellente pour qu'elles fussent choyées et surveillées avec soin.

Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau régime. Elle

commença à s'effiler et à se civiliser avec ses compagnes. Mais elle

resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis

surtout, qui se plaisaient trop à se faire ses esclaves. Elle avait

une manière d'être si originale et si comique avec eux, que la fine

mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les désarmait, s'en

donnait à cœur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,

qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui était

encore enfant lui-même pour s'en divertir, fut sa victime de

prédilection. Un jour qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui,

jusqu'à le reconduire à la porte du jardin de la pension: «Solange,

lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je

reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand

plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garçon, c'est

de ne jamais revenir me voir.»

Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu malade, et que le

médecin avait recommandé de la faire promener, elle partit de bonne

grâce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais,

chemin faisant, il lui prit fantaisie de déclarer qu'elle ne voulait

pas se promener à pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être

inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté, que ce n'était pas

la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et

qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré. Elle parut se

soumettre; mais, arrivée à la grille, quand il la prit dans ses bras

pour la faire descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:

elle les avait adroitement détachés et jetés dans la rue avant

d'arriver. "A présent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher

pieds nus."

Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit

de s'arrêter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture,

ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit

ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-là, et qu'il me fallait la

porter malgré elle du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était

pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres

n'avaient aucune cause que je pusse prévoir d'avance et deviner

ensuite. Elle-même ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'était comme

une impossibilité naturelle de se plier à l'impulsion d'autrui, et je

ne pouvais pas m'habituer à briser par la rigueur cette

incompréhensible résistance.

Je me décidai donc à me séparer de ma fille pour quelque temps; mais

quoiqu'il me fût bientôt prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la

règle générale que la règle particulière, et qu'elle était heureuse en

pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur

d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus disposée,

malgré mes belles résolutions, à la gâter par la suite.

De son côté, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne

savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde était le paradis de ses rêves.

Aussi, quand il fallait se séparer le soir, c'était des larmes à

recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui.

Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais

bien qu'elle était extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car

elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la vaincre? J'étais

opprimée et torturée par mes entrailles comme je l'étais d'ailleurs

par mon cœur et mon cerveau.

Planet me conseilla de prendre une grande résolution, et de quitter la

France au moins pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon pour vos

enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé et ne travaillera au

collége qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,

trop forte, subit une crise de développement physique dont vous vous

tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous

voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de

bonheur, cela est certain; votre intérieur à Nohant n'est possible

qu'à la condition d'y être comme en visite. Votre mari est aigri

maintenant par votre présence, et le temps approche où il en sera

irrité. Vous vous affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous en

créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que vous vous tournez contre

vous-même, et que vous vous en prenez à votre propre organisation, à

votre propre destinée, d'une rencontre de circonstances fâcheuses, il

est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volonté ne

puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un moment viendra où vous

le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la santé morale et

physique, que vous êtes en train de perdre. Il faut vous éloigner du

spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce

cercle d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de la poésie dans

quelque beau pays où vous ne connaîtrez personne. Vous aimez la

solitude, vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez pas de

vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assiégera toujours. La

solitude est mauvaise à la longue; mais par momens elle est

nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là. Obéissez à l'instinct

qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tôt

rêvé seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous

en serez là, je réponds de vous.»

Planet a toujours été pour ses amis un excellent médecin moral,

persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et

celle qu'il portait à comprendre votre véritable situation. Beaucoup

d'amis ont le tort de nous juger d'après eux-mêmes, de vous apporter

une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre

part, et qui vous fait sentir que vous n'êtes pas compris. Planet,

ingénieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait

pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi à se figurer qu'il

était vous-même, et alors il se prononçait avec une grande décision et

une grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient que

superficiellement, Planet était un type de simplicité et même de

niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le génie du cœur et de la

volonté. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui

ne s'est jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait subi

plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui

d'entre nous qui, au premier abord, eût semblé devoir être mené par

tous les autres.

Je fus donc persuadée, et un beau matin, après avoir arrangé tant bien

que mal mes affaires de façon à m'assurer quelques ressources, je

quittai Paris sans faire d'adieux à personne et sans dire mon projet à

Maurice. Je vins à Nohant pour prendre congé de mes amis et les

entretenir de mes enfans, dans le cas où quelque accident me ferait

trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en

prenant la route de l'Orient.

Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorité sur mes enfans

tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce

premier âge, exercer sur eux de douces influences. J'espérais même que

Mme Decerfz pourrait être une véritable mère pour ma fille, et je

voulais vendre ma propriété littéraire pour lui créer une petite rente

qui la mît à même de faire son éducation, dans le cas où mon mari

viendrait à y consentir. A l'époque du mariage de ma fille, cette

rente lui eût été restituée: c'était alors peu de chose, mais cela

représentait ce que coûte, dans la meilleure position possible

l'éducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le

projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans

l'éventualité de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes

amis du devoir que je leur léguais d'entourer Maurice et Solange d'un

réseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues.

Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une

circonstance singulière qui eut lieu dans l'hiver de 1835.

J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai,

Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis

quelques années seulement. C'était une personne distinguée à tous

égards, d'une beauté exquise, et d'un caractère si parfaitement

aimable qu'elle fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.

Étant appelée à Paris pour ses affaires au moment où j'y retournais

(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes

de ma mansarde, et y passa une quinzaine.

Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui

habitait Lyon: «On me charge vraiment d'une commission singulière. Une

famille très honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que

fait à Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et

dont l'existence est mystérieuse, même pour les siens. Si je sais

comment m'y prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse, et voilà

tout.»

Elle se résolut à le prier de venir la voir, afin de parler avec lui

de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations.

Je l'autorisai à le recevoir chez moi.

Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit qu'elle n'était guère

plus avancée et qu'elle l'avait engagé à revenir, afin de pouvoir me

le présenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manière

plus explicite. Cette idée me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu

sous le ciel une personne inhabile à en confesser une autre, c'est moi

à coup sûr; mais je ne pus refuser à Rozane ce qu'elle exigeait de

moi: je reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux, et même

elle nous laissa ensemble quelques instans, espérant qu'il se

méfierait moins de moi que d'elle-même.

Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur

des idées générales, et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu

le fait avec précision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la

conclusion que j'en tirai; mais, grâce à elle, la voici textuellement

telle que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce jeune homme est

charmant. C'est un esprit très remarquable, et sa conscience me paraît

fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme

aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme

conspirateur. Il s'est dévoué à la fortune de la famille Bonaparte. Il

croit encore à cette étoile. Il croit à quelque chose en ce monde: il

est bien heureux!»

Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune homme était M. Fialin de

Persigny.

Je reprends le récit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que

dans mes rêves.

J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour

Bourges, où Planet était établi (il y rédigeait un journal

d'opposition), me proposa d'aller causer sérieusement de ma situation

et de mes projets, non seulement avec ce fidèle ami, mais avec le

célèbre avocat Michel, notre ami à tous.

Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprécié

et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne fût pas chose aisée.

C'est à cette époque que je commençai à subir une influence d'un genre

tout à fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence

qui me fut longtemps précieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup

et d'une manière complète, sans briser mon amitié.

CHAPITRE DEUXIEME

Éverard.--Sa tête, sa figure, ses manières, ses

habitudes.--Patriotes ennemis de la propreté.--Conversation

nocturne et ambulatoire.--Sublimités et contradictions.--Fleury

et moi faisons le même rêve, à la même heure.--De Bourges à

Nohant.--Les lettres d'Éverard.--Procès d'avril.--Lyon et

Paris.--Les avocats.--Pléiade philosophique et

politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des

Saints-Pères.--Fête au château.--Fantasmagorie babouviste.--Ma

situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dîner

excentrique.--Une page de Louis Blanc.--Éverard malade et

halluciné.--Je veux partir; conversation décisive; Éverard sage

et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue

différens dans la défense, je donne raison à M. Jules Favre.

La première chose qui m'avait frappée en voyant Michel pour la

première fois, fraîche que j'étais dans mes études phrénologiques,

c'était la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait avoir deux

crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme

étant aussi proéminens à la proue de ce puissant navire que ceux des

généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération,

enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par

l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage

physique. _Éverard_[16] était une organisation admirable. Mais

Éverard était malade, Éverard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La

poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et

austère, il était usé, et à cette réunion de facultés et de qualités

hors ligne, dont chacune avait sa logique particulière, il manquait

fatalement la logique générale, la cheville ouvrière des plus savantes

machines humaines, la santé.

[16] Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que je lui ai

donné dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aimé à

baptiser mes amis d'un nom à ma guise, mais dont je ne me

rappelle pas toujours l'origine.

Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha

profondément. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intérêt

pour une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable

destruction, quand cette âme ardente et courageuse domine à chaque

instant son mal et paraît le dominer toujours. Éverard n'avait que

trente-sept ans, et son premier aspect était celui d'un vieillard

petit, grêle, chauve et voûté; le temps n'était pas venu où il voulut

se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans

le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation

qu'il dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue, ne s'est pas

accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver

son image sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.

Éverard paraissait donc, au premier coup d'œil avoir soixante ans, et

il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que

quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents

magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur

admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette

particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout

ensemble.

Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus

et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il

ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie

débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une

intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus

émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.

Sa manière d'être extérieure répondait à ce contraste par un contraste

non moins frappant. Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et

de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui et dans la ville

une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en

toute saison et partout; mais, poli quand même, il ne consentait pas à

garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait

seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa

poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les

autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et

remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la

manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque.

Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours

blanche et fraîche, qui trahissait la secrète exquisité de ce paysan

du Danube. Certains démocrates de province blâmaient ce sybaritisme

caché et ce soin extrême de la personne. Ils avaient grand tort. La

propreté est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence

pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté

raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de soi-même, la

mauvaise odeur, les dents répugnantes à voir, les cheveux sales, sont

des habitudes malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux

artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus,

et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de

leur commerce ou l'excellence de leurs idées attire davantage, et

qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand

elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin, je me

persuade que la négligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit

quelque point de correspondance dont les observateurs devraient

toujours se méfier.

Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Éverard

n'étaient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les

gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par

nature la douceur, l'obligeance et la grâce même: attentif au moindre

désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,

débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories

d'autorité absolue.

Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond,

c'était les entrailles même de son caractère, et cela ne diminuait en

rien ses bontés et ses condescendances paternelles. Il voulait des

esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et

légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il

eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils

eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves.

Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête; tant il est

vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par

quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple

lumière.

Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi

j'envoyai dire à Éverard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il

venait de lire _Lélia_ et il était _toqué_ de cet ouvrage. Je lui

racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai

beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées. Il était disposé à

l'expansion, et de sept heures du soir à quatre heures du matin, ce

fut un véritable éblouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous

nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il faisait un brillant

clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une

promenade dans cette belle ville austère et muette qui semble être

faite pour être vue ainsi. Nous le reconduisîmes jusqu'à sa porte;

mais là il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à la

nôtre en passant par l'hôtel de Jacques Cœur, un admirable édifice de

la Renaissance, où chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il

nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne

se décida à nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes

neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de

marcher en causant et en s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne

sentîmes l'effet de cette fatigue que quand il nous eût quittés.

Que nous avait-il dit durant cette longue veillée? Tout et rien. Il

s'était laissé emporter par nos _dire_, qui ne se plaçaient là que

pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis

ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux

plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi

tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole

plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette

parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de

redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à

l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine

d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui

vous ramène sans effort et sans contraste par un lien logique et une

douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.

Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes

_Lettres à Éverard_ (Sixième numéro des _Lettres d'un voyageur_), qui

sont comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés de sa

prédication, ne peuvent que le faire pressentir. J'étais le sujet un

peu passif de sa déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury

m'avaient citée devant son tribunal pour que j'eusse à confesser mon

scepticisme à l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui

voulait follement s'élever à l'adoration d'une perfection abstraite en

oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'était chez moi

une théorie plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien solide dans

ma défense, et je ne résistais guère que pour me faire mieux

endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de

profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse

bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se

laisser aller au charme des choses de détail, quand elles sont bien

pensées et bien dites, et c'est être ennemi de soi-même que d'en

interrompre la déduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage;

mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, eût le parfait

et solide bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique l'autre,

Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives contre la poésie dans

les argumens.

Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que fût le degré de conviction

de l'homme qui nous avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,

tellement au dessus de nous-mêmes, que nous ne pouvions et ne devions

pas nous soustraire par le doute à l'admiration et à la

reconnaissance.

«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis

à ses côtés, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livré

pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et

de sa sensibilité. Ou il vient de se révéler à lui-même pour la

première fois de sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même

et se défendant d'un complet abandon.»

De ce moment, l'attachement de Planet pour Éverard devint une sorte de

fétichisme, et il en arriva de même à plusieurs autres qui avaient

douté jusque-là de son cœur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir

devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le

savoir, à l'existence morale d'Éverard et à ses relations avec

quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur réelle dans sa vie, mais

fût-ce un bien réel? Il n'est bon pour personne d'être trop

aveuglement aimé.

Après quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury)

singulièrement tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je fus

presque effrayée moi-même en le lui entendant raconter: car, à peu de

chose près, j'avais eu le même rêve. C'était une parole dite en riant

par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais comment cela arrive,

dans un coin de notre cervelle, et précisément celle qui nous avait le

moins frappés dans le moment où elle avait été dite.

Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait

d'une parole éveillant la même pensée, et que la même cause produisant

dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mêmes effets.

Pourtant, cette coïncidence d'images simultanées dans le cours des

mêmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut

que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement à la

manière des croyances antiques.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 21 / 34 段