enfans, et dans des conditions où la discipline subie en commun paraît
moins dure aux natures indépendantes. J'essayai de la mettre en
pension dans une de ces charmantes petites maisons d'éducation du
quartier Beaujon, au milieu de ces tranquilles et rians jardins qui
semblent destinés à n'être peuplés que de belles petites filles. Mlles
Martin étaient deux bonnes sœurs anglaises vraiment maternelles pour
leurs jeunes élèves. Ces élèves n'étaient que huit, condition
excellente pour qu'elles fussent choyées et surveillées avec soin.
Ma grosse fille se trouva fort bien de ce nouveau régime. Elle
commença à s'effiler et à se civiliser avec ses compagnes. Mais elle
resta longtemps sauvage avec les personnes du dehors, avec mes amis
surtout, qui se plaisaient trop à se faire ses esclaves. Elle avait
une manière d'être si originale et si comique avec eux, que la fine
mouche, voyant bien qu'en les faisant rire elle les désarmait, s'en
donnait à cœur joie. Emmanuel Arago surtout, ce bon frère aîné,
qu'elle traitait encore plus lestement que Maurice, et qui était
encore enfant lui-même pour s'en divertir, fut sa victime de
prédilection. Un jour qu'elle s'était montrée fort aimable avec lui,
jusqu'à le reconduire à la porte du jardin de la pension: «Solange,
lui dit-il, qu'est-ce que tu veux que je t'apporte quand je
reviendrai!--Rien, lui dit-elle, mais tu peux me faire un grand
plaisir si tu m'aimes bien.--Lequel, dis?--Eh bien, mon garçon, c'est
de ne jamais revenir me voir.»
Une autre fois qu'elle était chez moi, un peu malade, et que le
médecin avait recommandé de la faire promener, elle partit de bonne
grâce, en fiacre, avec Emmanuel, pour le jardin du Luxembourg; mais,
chemin faisant, il lui prit fantaisie de déclarer qu'elle ne voulait
pas se promener à pied. Emmanuel, à qui j'avais recommandé d'être
inflexible, tint bon, et lui déclara, de son côté, que ce n'était pas
la coutume de se promener en fiacre dans le jardin du Luxembourg, et
qu'elle y marcherait sur ses pieds bon gré, mal gré. Elle parut se
soumettre; mais, arrivée à la grille, quand il la prit dans ses bras
pour la faire descendre, il s'aperçut qu'elle était sans souliers:
elle les avait adroitement détachés et jetés dans la rue avant
d'arriver. "A présent, lui dit-elle, vois si tu veux me faire marcher
pieds nus."
Souvent, quand j'étais dehors avec elle, il lui passait par l'esprit
de s'arrêter court et de ne vouloir ni marcher ni monter en voiture,
ce qui ameutait les passans autour de nous. Elle avait sept ou huit
ans, qu'elle me faisait encore de ces tours-là, et qu'il me fallait la
porter malgré elle du bas de l'escalier à la mansarde, ce qui n'était
pas une petite affaire. Et le pire, c'est que ces humeurs bizarres
n'avaient aucune cause que je pusse prévoir d'avance et deviner
ensuite. Elle-même ne s'en rend pas compte aujourd'hui; c'était comme
une impossibilité naturelle de se plier à l'impulsion d'autrui, et je
ne pouvais pas m'habituer à briser par la rigueur cette
incompréhensible résistance.
Je me décidai donc à me séparer de ma fille pour quelque temps; mais
quoiqu'il me fût bientôt prouvé qu'elle acceptait plus volontiers la
règle générale que la règle particulière, et qu'elle était heureuse en
pension, ce fut pour moi un profond chagrin de voir que son bonheur
d'enfant ne lui venait pas de moi. J'en fus d'autant plus disposée,
malgré mes belles résolutions, à la gâter par la suite.
De son côté, Maurice faisait tout le contraire. Il ne voulait et ne
savait vivre qu'avec moi. Ma mansarde était le paradis de ses rêves.
Aussi, quand il fallait se séparer le soir, c'était des larmes à
recommencer, et je ne me sentais pas plus de courage que lui.
Mes amis blâmaient ma faiblesse pour mes pauvres enfans et je sentais
bien qu'elle était extrême. Je ne l'entretenais pas à plaisir, car
elle me déchirait l'âme. Mais que faire pour la vaincre? J'étais
opprimée et torturée par mes entrailles comme je l'étais d'ailleurs
par mon cœur et mon cerveau.
Planet me conseilla de prendre une grande résolution, et de quitter la
France au moins pour un an. «Votre séjour à Venise a été bon pour vos
enfans, me disait-il: Maurice n'a travaillé et ne travaillera au
collége qu'en vous sentant loin de lui. Il est encore faible. Solange,
trop forte, subit une crise de développement physique dont vous vous
tourmentez trop. En vous faisant sa victime, elle s'habitue à vous
voir souffrir, et cela ne vaut rien pour elle. Vous n'avez pas de
bonheur, cela est certain; votre intérieur à Nohant n'est possible
qu'à la condition d'y être comme en visite. Votre mari est aigri
maintenant par votre présence, et le temps approche où il en sera
irrité. Vous vous affectez de vos chagrins extérieurs jusqu'à vous en
créer d'imaginaires. Vos écrits prouvent que vous vous tournez contre
vous-même, et que vous vous en prenez à votre propre organisation, à
votre propre destinée, d'une rencontre de circonstances fâcheuses, il
est vrai, mais non pas tellement exceptionnelles que votre volonté ne
puisse les surmonter ou les faire fléchir. Un moment viendra où vous
le pourrez; mais auparavant il vous faut recouvrer la santé morale et
physique, que vous êtes en train de perdre. Il faut vous éloigner du
spectacle et des causes de vos souffrances. Il faut sortir de ce
cercle d'ennuis et de déboires. Allez-vous-en faire de la poésie dans
quelque beau pays où vous ne connaîtrez personne. Vous aimez la
solitude, vous en serez toujours privée ici: ne vous flattez pas de
vivre en ermite dans votre mansarde. On vous y assiégera toujours. La
solitude est mauvaise à la longue; mais par momens elle est
nécessaire. Vous êtes dans un de ces momens-là. Obéissez à l'instinct
qui vous y pousse; fuyez! Je vous connais, vous n'aurez pas plus tôt
rêvé seule quelques jours que vous reviendrez croyante, et quand vous
en serez là, je réponds de vous.»
Planet a toujours été pour ses amis un excellent médecin moral,
persuasif par l'attention avec laquelle il pesait ses conseils et
celle qu'il portait à comprendre votre véritable situation. Beaucoup
d'amis ont le tort de nous juger d'après eux-mêmes, de vous apporter
une opinion toute faite, que ne modifie aucune objection de votre
part, et qui vous fait sentir que vous n'êtes pas compris. Planet,
ingénieux dans l'art de consoler, interrogeait minutieusement, n'avait
pas de parti pris tant qu'il n'avait pas réussi à se figurer qu'il
était vous-même, et alors il se prononçait avec une grande décision et
une grande netteté. Pour les gens qui ne le connaissaient que
superficiellement, Planet était un type de simplicité et même de
niaiserie; mais il avait, pour nous autres, le génie du cœur et de la
volonté. Il n'est aucun de nous, je parle de ce groupe berrichon qui
ne s'est jamais divisé et dont je faisais partie, qui n'ait subi
plusieurs fois dans sa vie l'influence extraordinaire de Planet, celui
d'entre nous qui, au premier abord, eût semblé devoir être mené par
tous les autres.
Je fus donc persuadée, et un beau matin, après avoir arrangé tant bien
que mal mes affaires de façon à m'assurer quelques ressources, je
quittai Paris sans faire d'adieux à personne et sans dire mon projet à
Maurice. Je vins à Nohant pour prendre congé de mes amis et les
entretenir de mes enfans, dans le cas où quelque accident me ferait
trouver la mort en voyage, car je voulais aller loin devant moi en
prenant la route de l'Orient.
Je savais bien que mes amis n'auraient aucune autorité sur mes enfans
tant qu'ils seraient enfans. Mais ils pouvaient, au sortir de ce
premier âge, exercer sur eux de douces influences. J'espérais même que
Mme Decerfz pourrait être une véritable mère pour ma fille, et je
voulais vendre ma propriété littéraire pour lui créer une petite rente
qui la mît à même de faire son éducation, dans le cas où mon mari
viendrait à y consentir. A l'époque du mariage de ma fille, cette
rente lui eût été restituée: c'était alors peu de chose, mais cela
représentait ce que coûte, dans la meilleure position possible
l'éducation d'une jeune fille. Je partis donc pour Nohant avec le
projet de tenter cet arrangement, qui ne devait avoir lieu que dans
l'éventualité de ma mort, et pour entretenir, dans tous les cas, mes
amis du devoir que je leur léguais d'entourer Maurice et Solange d'un
réseau de sollicitudes paternelles et de relations assidues.
Mais avant de raconter ce qui suivit, je ne veux pas oublier une
circonstance singulière qui eut lieu dans l'hiver de 1835.
J'avais en Berry une amie charmante, une nouvelle amie, il est vrai,
Mme Rozane B., femme d'un fonctionnaire établi à La Châtre depuis
quelques années seulement. C'était une personne distinguée à tous
égards, d'une beauté exquise, et d'un caractère si parfaitement
aimable qu'elle fut bientôt parmi nous comme si elle y était née.
Étant appelée à Paris pour ses affaires au moment où j'y retournais
(au mois de janvier, je crois), elle accepta une des deux chambrettes
de ma mansarde, et y passa une quinzaine.
Elle me dit un jour en recevant des lettres de sa famille, qui
habitait Lyon: «On me charge vraiment d'une commission singulière. Une
famille très honorable prie la mienne de s'informer par moi de ce que
fait à Paris et dans le monde un jeune homme que je ne connais pas et
dont l'existence est mystérieuse, même pour les siens. Si je sais
comment m'y prendre, je veux être pendue. J'ai son adresse, et voilà
tout.»
Elle se résolut à le prier de venir la voir, afin de parler avec lui
de sa famille et de le sonder sur ses projets et sur ses occupations.
Je l'autorisai à le recevoir chez moi.
Après qu'elle eut reçu sa visite, elle me dit qu'elle n'était guère
plus avancée et qu'elle l'avait engagé à revenir, afin de pouvoir me
le présenter. Elle comptait sur moi pour le faire causer d'une manière
plus explicite. Cette idée me fit beaucoup rire. S'il y a jamais eu
sous le ciel une personne inhabile à en confesser une autre, c'est moi
à coup sûr; mais je ne pus refuser à Rozane ce qu'elle exigeait de
moi: je reçus avec elle la visite du jeune homme mystérieux, et même
elle nous laissa ensemble quelques instans, espérant qu'il se
méfierait moins de moi que d'elle-même.
Je ne me rappelle pas un mot de la conversation, qui ne roula que sur
des idées générales, et même, sans le secours de Rozane, qui a retenu
le fait avec précision, je ne me souviendrais pas beaucoup de la
conclusion que j'en tirai; mais, grâce à elle, la voici textuellement
telle que je la lui donnai quand il fut parti: «Ce jeune homme est
charmant. C'est un esprit très remarquable, et sa conscience me paraît
fort tranquille. S'il voyage, s'il court le monde, ce n'est pas comme
aventurier subalterne, mais comme aventurier politique, comme
conspirateur. Il s'est dévoué à la fortune de la famille Bonaparte. Il
croit encore à cette étoile. Il croit à quelque chose en ce monde: il
est bien heureux!»
Or, je n'avais pas trop mal deviné. Ce jeune homme était M. Fialin de
Persigny.
Je reprends le récit de mon voyage en Orient, lequel n'eut lieu que
dans mes rêves.
J'étais à Nohant depuis quelques jours, quand Fleury, partant pour
Bourges, où Planet était établi (il y rédigeait un journal
d'opposition), me proposa d'aller causer sérieusement de ma situation
et de mes projets, non seulement avec ce fidèle ami, mais avec le
célèbre avocat Michel, notre ami à tous.
Il est donc temps que je parle de cet homme si diversement apprécié
et que je crois avoir bien connu, quoique ce ne fût pas chose aisée.
C'est à cette époque que je commençai à subir une influence d'un genre
tout à fait exceptionnel dans la vie ordinaire des femmes, influence
qui me fut longtemps précieuse, et qui pourtant cessa tout d'un coup
et d'une manière complète, sans briser mon amitié.
CHAPITRE DEUXIEME
Éverard.--Sa tête, sa figure, ses manières, ses
habitudes.--Patriotes ennemis de la propreté.--Conversation
nocturne et ambulatoire.--Sublimités et contradictions.--Fleury
et moi faisons le même rêve, à la même heure.--De Bourges à
Nohant.--Les lettres d'Éverard.--Procès d'avril.--Lyon et
Paris.--Les avocats.--Pléiade philosophique et
politique.--Planet _pose la question sociale_.--Le pont des
Saints-Pères.--Fête au château.--Fantasmagorie babouviste.--Ma
situation morale.--Sainte-Beuve se moque.--Un dîner
excentrique.--Une page de Louis Blanc.--Éverard malade et
halluciné.--Je veux partir; conversation décisive; Éverard sage
et vrai.--Encore une page de Louis Blanc.--Deux points de vue
différens dans la défense, je donne raison à M. Jules Favre.
La première chose qui m'avait frappée en voyant Michel pour la
première fois, fraîche que j'étais dans mes études phrénologiques,
c'était la forme extraordinaire de sa tête. Il semblait avoir deux
crânes soudés l'un à l'autre, les signes des hautes facultés de l'âme
étant aussi proéminens à la proue de ce puissant navire que ceux des
généreux instincts l'étaient à la poupe. Intelligence, vénération,
enthousiasme, subtilité et vastitude d'esprit étaient équilibrés par
l'amour familial, l'amitié, la tendre domesticité, le courage
physique. _Éverard_[16] était une organisation admirable. Mais
Éverard était malade, Éverard ne devait pas, ne pouvait pas vivre. La
poitrine, l'estomac, le foie étaient envahis. Malgré une vie sobre et
austère, il était usé, et à cette réunion de facultés et de qualités
hors ligne, dont chacune avait sa logique particulière, il manquait
fatalement la logique générale, la cheville ouvrière des plus savantes
machines humaines, la santé.
[16] Je lui conserverai dans ce récit le pseudonyme que je lui ai
donné dans les _Lettres d'un voyageur_. J'ai toujours aimé à
baptiser mes amis d'un nom à ma guise, mais dont je ne me
rappelle pas toujours l'origine.
Ce fut précisément cette absence de vie physique qui me toucha
profondément. Il est impossible de ne pas ressentir un tendre intérêt
pour une belle âme aux prises avec les causes d'une inévitable
destruction, quand cette âme ardente et courageuse domine à chaque
instant son mal et paraît le dominer toujours. Éverard n'avait que
trente-sept ans, et son premier aspect était celui d'un vieillard
petit, grêle, chauve et voûté; le temps n'était pas venu où il voulut
se rajeunir, porter une perruque, s'habiller à la mode et aller dans
le monde. Je ne l'ai jamais vu ainsi: cette phase d'une transformation
qu'il dépouilla tout à coup, comme il l'avait revêtue, ne s'est pas
accomplie sous mes yeux. Je ne le regrette pas; j'aime mieux conserver
son image sévère et simple comme elle m'est toujours apparue.
Éverard paraissait donc, au premier coup d'œil avoir soixante ans, et
il avait soixante ans en effet; mais, en même temps, il n'en avait que
quarante quand on regardait mieux sa belle figure pâle, ses dents
magnifiques et ses yeux myopes d'une douceur et d'une candeur
admirables à travers ses vilaines lunettes. Il offrait donc cette
particularité de paraître et d'être réellement jeune et vieux tout
ensemble.
Cet état problématique devait être et fut la cause de grands imprévus
et de grandes contradictions dans son être moral. Tel qu'il était, il
ne ressemblait à rien et à personne. Mourant à toute heure, la vie
débordait cependant en lui à toute heure, et parfois avec une
intensité d'expansion fatigante même pour l'esprit qu'il a le plus
émerveillé et charmé, je veux dire pour mon propre esprit.
Sa manière d'être extérieure répondait à ce contraste par un contraste
non moins frappant. Né paysan, il avait conservé le besoin d'aise et
de solidité dans ses vêtemens. Il portait chez lui et dans la ville
une épaisse houppelande informe et de gros sabots. Il avait froid en
toute saison et partout; mais, poli quand même, il ne consentait pas à
garder sa casquette ou son chapeau dans les appartemens. Il demandait
seulement la permission de mettre _un mouchoir_, et il tirait de sa
poche trois ou quatre foulards qu'il nouait au hasard les uns sur les
autres, qu'il faisait tomber en gesticulant, qu'il ramassait et
remettait avec distraction, se coiffant ainsi, sans le savoir, de la
manière tantôt la plus fantastique et tantôt la plus pittoresque.
Sous cet accoutrement, on apercevait une chemise fine, toujours
blanche et fraîche, qui trahissait la secrète exquisité de ce paysan
du Danube. Certains démocrates de province blâmaient ce sybaritisme
caché et ce soin extrême de la personne. Ils avaient grand tort. La
propreté est un indice et une preuve de sociabilité et de déférence
pour nos semblables, et il ne faut pas qu'on proscrive la propreté
raffinée, car il n'y a pas de demi-propreté. L'abandon de soi-même, la
mauvaise odeur, les dents répugnantes à voir, les cheveux sales, sont
des habitudes malséantes qu'on aurait tort d'accorder aux savans, aux
artistes ou aux patriotes. On devrait les en reprendre d'autant plus,
et ils devraient se les permettre d'autant moins, que le charme de
leur commerce ou l'excellence de leurs idées attire davantage, et
qu'il n'est point de si belle parole qui ne perde de son prix quand
elle sort d'une bouche qui vous donne des nausées. Enfin, je me
persuade que la négligence du corps doit avoir dans celle de l'esprit
quelque point de correspondance dont les observateurs devraient
toujours se méfier.
Les manières brusques, le sans-gêne, la franchise acerbe d'Éverard
n'étaient qu'une apparence, et, avouons-le, une affectation devant les
gens hostiles, ou qu'il supposait tels à première vue. Il était par
nature la douceur, l'obligeance et la grâce même: attentif au moindre
désir, au moindre malaise de ceux qu'il aimait, tyrannique en paroles,
débonnaire dans la tendresse quand on ne résistait pas à ses théories
d'autorité absolue.
Cet amour de l'autorité n'était cependant pas joué. C'était le fond,
c'était les entrailles même de son caractère, et cela ne diminuait en
rien ses bontés et ses condescendances paternelles. Il voulait des
esclaves, mais pour les rendre heureux, ce qui eût été une belle et
légitime volonté s'il n'eût eu affaire qu'à des êtres faibles. Mais il
eût sans doute voulu travailler à les rendre forts, et dès lors ils
eussent cessé d'être heureux en se sentant esclaves.
Ce raisonnement si simple n'entra jamais dans sa tête; tant il est
vrai que les plus belles intelligences peuvent être troublées par
quelque passion qui leur retire, sur certains points, la plus simple
lumière.
Arrivée à l'auberge de Bourges, je commençai par dîner, après quoi
j'envoyai dire à Éverard par Planet que j'étais là, et il accourut. Il
venait de lire _Lélia_ et il était _toqué_ de cet ouvrage. Je lui
racontai tous mes ennuis, toutes mes tristesses, et le consultai
beaucoup moins sur mes affaires que sur mes idées. Il était disposé à
l'expansion, et de sept heures du soir à quatre heures du matin, ce
fut un véritable éblouissement pour mes deux amis et pour moi. Nous
nous étions dit bonsoir à minuit, mais comme il faisait un brillant
clair de lune et une nuit de printemps magnifique, il nous proposa une
promenade dans cette belle ville austère et muette qui semble être
faite pour être vue ainsi. Nous le reconduisîmes jusqu'à sa porte;
mais là il ne voulut pas nous quitter et nous reconduisit jusqu'à la
nôtre en passant par l'hôtel de Jacques Cœur, un admirable édifice de
la Renaissance, où chaque fois nous faisions une longue pause. Puis il
nous demanda de le reconduire encore, revint encore avec nous, et ne
se décida à nous laisser rentrer que quand le jour parut. Nous fîmes
neuf fois la course, et l'on sait que rien n'est fatigant comme de
marcher en causant et en s'arrêtant à chaque pas; mais nous ne
sentîmes l'effet de cette fatigue que quand il nous eût quittés.
Que nous avait-il dit durant cette longue veillée? Tout et rien. Il
s'était laissé emporter par nos _dire_, qui ne se plaçaient là que
pour lui fournir la réplique, tant nous étions curieux d'abord et puis
ensuite avides de l'écouter. Il avait monté d'idée en idée jusqu'aux
plus sublimes élans vers la Divinité, et c'est quand il avait franchi
tous ces espaces qu'il était véritablement transfiguré. Jamais parole
plus éloquente n'est sortie, je crois, d'une bouche humaine, et cette
parole grandiose était toujours simple. Du moins elle s'empressait de
redevenir naturelle et familière quand elle s'arrachait souriante à
l'entraînement de l'enthousiasme. C'était comme une musique pleine
d'idées qui vous élève l'âme jusqu'aux contemplations célestes, et qui
vous ramène sans effort et sans contraste par un lien logique et une
douce modulation, aux choses de la terre et aux souffles de la nature.
Je n'essaierai pas de me rappeler ce dont il nous entretint. Mes
_Lettres à Éverard_ (Sixième numéro des _Lettres d'un voyageur_), qui
sont comme des réponses réfléchies à ces appels spontanés de sa
prédication, ne peuvent que le faire pressentir. J'étais le sujet un
peu passif de sa déclamation naïve et passionnée. Planet et Fleury
m'avaient citée devant son tribunal pour que j'eusse à confesser mon
scepticisme à l'endroit des choses de la terre, et cet orgueil qui
voulait follement s'élever à l'adoration d'une perfection abstraite en
oubliant les pauvres humains mes semblables. Comme c'était chez moi
une théorie plus sentie que raisonnée, je n'étais pas bien solide dans
ma défense, et je ne résistais guère que pour me faire mieux
endoctriner. Cependant j'apercevais dans cet admirable enseignement de
profondes contradictions que j'eusse pu saisir au vol et que j'eusse
bien fait de constater davantage. Mais il est doux et naturel de se
laisser aller au charme des choses de détail, quand elles sont bien
pensées et bien dites, et c'est être ennemi de soi-même que d'en
interrompre la déduction par des chicanes. Je n'eus pas ce courage;
mes amis ne l'eurent pas non plus quoique l'un, Planet, eût le parfait
et solide bon sens qui peut tenir tête au génie; quoique l'autre,
Fleury, eût de secrètes méfiances instinctives contre la poésie dans
les argumens.
Tous trois nous fûmes vaincus, et quel que fût le degré de conviction
de l'homme qui nous avait parlé, nous nous sentîmes, en le quittant,
tellement au dessus de nous-mêmes, que nous ne pouvions et ne devions
pas nous soustraire par le doute à l'admiration et à la
reconnaissance.
«Jamais je ne l'ai vu ainsi, nous dit Planet. Il y a un an que je vis
à ses côtés, et je ne le connais que de ce soir. Il s'est enfin livré
pour vous tout entier; il a fait tous les frais de son intelligence et
de sa sensibilité. Ou il vient de se révéler à lui-même pour la
première fois de sa vie, ou il a vécu parmi nous replié sur lui-même
et se défendant d'un complet abandon.»
De ce moment, l'attachement de Planet pour Éverard devint une sorte de
fétichisme, et il en arriva de même à plusieurs autres qui avaient
douté jusque-là de son cœur et qui y crurent en le lui voyant ouvrir
devant moi. Ce fut une modification notable que j'apportais, sans le
savoir, à l'existence morale d'Éverard et à ses relations avec
quelques-uns de ses amis. Ce fut une douceur réelle dans sa vie, mais
fût-ce un bien réel? Il n'est bon pour personne d'être trop
aveuglement aimé.
Après quelques heures de sommeil, je retrouvai mon _Gaulois_ (Fleury)
singulièrement tourmenté. Il avait fait un rêve effrayant, et je fus
presque effrayée moi-même en le lui entendant raconter: car, à peu de
chose près, j'avais eu le même rêve. C'était une parole dite en riant
par Éverard qui s'était logée, on ne sait jamais comment cela arrive,
dans un coin de notre cervelle, et précisément celle qui nous avait le
moins frappés dans le moment où elle avait été dite.
Il n'y avait rien de plus naturel et de plus explicable que ce fait
d'une parole éveillant la même pensée, et que la même cause produisant
dans l'imagination de mon ami et dans la mienne les mêmes effets.
Pourtant, cette coïncidence d'images simultanées dans le cours des
mêmes heures nous frappa un instant tous les deux, et peu s'en fallut
que nous n'y vissions un pressentiment ou un avertissement à la
manière des croyances antiques.