et de janvier 1835, et j'y retrouve le plan d'un ouvrage que je
m'étais promis de continuer toute ma vie. Je regrette beaucoup de ne
l'avoir pas fait. Voici quel était ce plan, suivi au début de la
série, mais dont je me suis écartée en continuant, et que je semble
avoir tout à fait perdu de vue à la fin. Cet abandon apparent vient
surtout de ce que j'ai réuni sous le même titre de _Lettres d'un
voyageur_ diverses lettres ou séries de lettres qui ne rentraient pas
dans l'intention et dans la manière des premières.
Cette intention et cette manière consistaient, dans ma pensée
première, à rendre compte des dispositions successives de mon esprit
d'une façon naïve et arrangée en même temps. Je m'explique pour ceux
qui ne se souviennent pas de ces lettres, ou qui ne les connaissent
pas, car pour qui les connaît l'explication est inutile.
Je sentais beaucoup de choses à dire et je voulais les dire à moi et
aux autres. Mon individualité était en train de se faire; je la
croyais finie, bien qu'elle eût à peine commencé à se dessiner à mes
propres yeux; et, malgré cette lassitude qu'elle m'inspirait déjà,
j'en étais si vivement préoccupée, que j'avais besoin de l'examiner et
de la tourmenter, pour ainsi dire comme un métal en fusion jeté par
moi dans un moule.
Mais comme je sentais dès lors qu'une individualité isolée n'a pas le
droit de se déclarer sans avoir à son service quelque bonne conclusion
utile pour les autres, et que je n'avais pas du tout cette conclusion,
je voulais généraliser mon propre personnage en le modifiant. Moi qui
n'avais encore que trente ans et qui n'avais guère vécu que d'une vie
intérieure; moi qui n'avais fait que jeter un regard effrayé sur les
abîmes des passions et les problèmes de la vie; moi enfin qui n'en
étais encore qu'au vertige des premières découvertes, je ne me sentais
réellement pas le droit de parler de moi tout à fait réellement. Cela
eût donné trop peu de portée à mes réflexions sur les choses
générales, trop d'affirmation à mes plaintes particulières. Il m'était
bien permis de philosopher à ma manière sur les peines de la vie et
d'en parler comme si j'en avais épuisé la coupe, mais non pas de me
poser, moi, femme, jeune encore, et même encore très enfant à beaucoup
d'égards, comme un penseur éprouvé ou comme une victime particulière
de la destinée. Décrire mon _moi_ réel eût été d'ailleurs une
occupation trop froide pour mon esprit exalté. Je créai donc, au
hasard de la plume, et, me laissant aller à toute fantaisie, un moi
fantastique très vieux, très expérimenté, et partant très désespéré.
Ce troisième état de mon _moi_ supposé, le désespoir, était le seul
vrai, et je pouvais, en me laissant aller à mes idées noires, me
placer dans la situation du vieil oncle, du vieux voyageur que je
faisais parler. Quant au cadre où je le faisais mouvoir, je n'en
pouvais trouver de meilleur que le milieu où j'existais, puisque
c'était l'impression de ce milieu sur moi-même que je voulais raconter
et décrire.
En un mot, je voulais faire le propre roman de ma vie et n'en être
pas le personnage réel, mais le personnage pensant et analysant. Et
encore, tout en étant ce personnage, je voulais étendre son point de
vue à une expérience de malheur que je n'avais pas, que je ne pouvais
pas avoir.
Je prévis bien que la fiction n'empêcherait pas le public de vouloir
chercher et définir mon _moi_ réel à travers le masque du vieillard.
Il fut ainsi pour quelques lecteurs, et un avocat _trop intelligent_
voulut, dans mon procès en séparation, me rendre responsable, en tant
que _partie adverse_, de tout ce que j'avais fait dire au voyageur. Du
moment que je parlais à la première personne, cela lui suffisait pour
m'accuser de tout ce dont le pauvre voyageur s'accuse à un point de
vue poétique et métaphorique. J'avais des vices, j'avais commis des
crimes, n'était-ce pas évident? Le voyageur, le vieil oncle, ne
présentait-il point sa vie passée comme un abîme d'enivremens, et sa
vie présente comme un abîme de remords? En vérité, si j'avais pu, en
moins de quatre ans, car il n'y avait pas quatre ans que j'avais
quitté le bercail où la rigidité de ma vie avait été facile à
constater; si j'avais pu en si peu d'années acquérir toute
l'expérience du bien et du mal que s'attribuait mon voyageur, je
serais un être fort extraordinaire, et, en tout cas, je n'aurais pas
vécu au fond d'une mansarde comme je l'avais fait, entourée de cinq ou
six personnes d'humeur grave ou poétique comme la mienne.
Mais peu importe ce qui me fut imputé comme personnel et réel dans les
_Lettres d'un oncle_, car c'est sous ce titre que parurent d'abord les
quatrième et cinquième numéros des _Lettres d'un voyageur_, et c'est
sous ce titre que je m'étais promis de continuer dans la même donnée.
C'eût été, je crois, un bon livre, je ne dis pas beau, mais
intéressant et vivant, plus utile par conséquent que les romans où
notre personnalité, à force de se disséminer dans des types divers et
de s'égarer dans des situations fictives, arrive à disparaître pour
nous-mêmes.
Je reviendrai sur les autres lettres de ce recueil; je ne m'occupe ici
que des deux numéros que je viens de citer, et je dois dire que sous
cette fiction-là il y avait une réalité bien profonde pour moi, le
dégoût de la vie. On a vu que c'était un vieux mal chronique, éprouvé
et combattu dès ma première jeunesse, oublié et repris comme un
fâcheux compagnon de voyage qu'on croit avoir laissé loin derrière
soi, et qui tout à coup revient se traîner sur vos talons. Je
cherchais le secret de cette tristesse qui ne m'avait pas quittée à
Venise et qui me reprenait plus amère au retour, dans des faits
extérieurs, dans des causes immédiates, et elle n'y était réellement
pas. Je dramatisais de bonne foi ces causes, et j'en exagérais, non le
sentiment, il était poignant dans mon cœur, mais l'importance
absolue. Pour avoir été déçue dans quelques illusions, je faisais le
procès à toutes mes croyances; pour avoir perdu le calme et la
confiance de mes pensées d'autrefois, je me persuadais ne pouvoir plus
vivre.
La vraie cause, je la vois très clairement aujourd'hui. Elle était
physique et morale, comme toutes les causes de la souffrance humaine,
où l'âme n'est pas longtemps malade sans que le corps s'en ressente,
et réciproquement. Le corps souffrait d'un commencement d'hépatite qui
s'est manifestée clairement plus tard et qui a pu être combattue à
temps. Je la combats encore, car l'ennemi est en moi et se fait sentir
au moment où je le crois endormi. Je crois que ce mal est proprement
le _spleen_ des Anglais, causé par un engorgement du foie. J'en avais
le germe ou la prédisposition sans le savoir; ma mère l'avait et en
est morte. Je dois en mourir comme elle, et nous devons tous mourir de
quelque mal que l'on porte en soi-même, à l'état latent, dès l'heure
de sa naissance. Toute organisation, si heureuse qu'elle soit, est
pourvue de sa cause de destruction, soit physique et devant agir sur
le système moral et intellectuel, soit morale et devant agir sur les
fonctions de l'organisme.
Que ce soit la bile qui m'ait rendue mélancolique, ou la mélancolie
qui m'ait rendue bilieuse (ceci résoudrait un grand problème
métaphysique et physiologique; je ne m'en charge pas), il est certain
que les vives douleurs au foie ont pour symptômes, chez tous ceux qui
y sont sujets, une tristesse profonde et l'envie de mourir. Depuis
cette première invasion de mon mal, j'ai eu des années heureuses, et
lorsqu'il revenait me saisir, bien que je fusse dans des conditions
favorables à l'amour de la vie, je me sentais tout à coup prise du
désir de l'éternel repos.
Mais si le mal physique est fallacieux dans ses effets sur l'âme,
l'âme réagit, je ne dirai pas par sa volonté immédiate, qui est
souvent paralysée par ce mal même, mais par sa disposition générale et
par ses croyances acquises. Depuis que je n'ai plus ces doutes amers
où la pensée dangereuse du néant arrive à être une volupté
irrésistible, depuis que cet éternel repos dont je parlais tout à
l'heure m'est démontré illusoire, depuis enfin que je crois à une
éternelle activité au delà de cette vie, la pensée du suicide n'est
plus que passagère et facilement vaincue par la réflexion. Et quant
aux noires illusions du malheur en ce monde, produites par l'hépatite,
je ne saurais plus les prendre au sérieux comme au temps où j'ignorais
que la cause était en moi-même. Je les subis encore, mais non pas
d'une manière aussi complète que par le passé. Je me débats pour
écarter ces voiles qui tombent comme de lourds orages sur
l'imagination. On est alors dans la disposition singulière où nous
jettent quelquefois les songes, quand on se dit, au milieu
d'apparitions désagréables, qu'on sait fort bien être endormi, et que
l'on s'agite dans son lit pour se réveiller.
Quant à la cause morale indépendante de la cause physique, je l'ai
dite, je la dirai encore, car j'écris pour ceux qui souffrent comme
j'ai souffert, et je ne saurais trop m'expliquer sur ce point.
QUATRIEME PARTIE.
CHAPITRE PREMIER.
Personnalité de la jeunesse.--Détachement de l'âge
mûr.--L'orgueil religieux.--Mon ignorance me désole encore.--Si
je pouvais me reposer et m'instruire!--J'aime, donc je
crois.--L'orgueil catholique, l'humilité chrétienne.--Encore
Leibnitz.--Pourquoi mes livres ont des endroits
ennuyeux.--Horizon nouveau.--Allées et venues.--Solange et
Maurice.--Planet.--Projets de départ et de dispositions
testamentaires.--M. de Persigny.--Michel (de Bourges).
Je vivais trop en moi-même, par moi-même et pour moi-même. Je ne me
savais pas égoïste, je ne croyais pas l'être, et si je ne l'étais pas
dans le sens étroit, avare et poltron du mot, je l'étais dans mes
idées, dans ma philosophie. Cela est bien visible dans les _Lettres
d'un voyageur_. On y sent la personnalité ardente de la jeunesse,
inquiète, tenace, ombrageuse, _orgueilleuse_ en un mot.
Oui, orgueilleuse, je l'étais, et je le fus encore longtemps après.
J'eus raison de l'être en bien des occasions, car cette estime de
moi-même n'était pas de la vanité. J'ai quelque bon sens, et la vanité
est une folie qui me fait toujours peur à voir. Ce n'était pas
moi-même, à l'état de personne, que je voulais aimer et respecter;
c'était moi-même à l'état de créature humaine, c'est-à-dire d'œuvre
divine, pareille aux autres, mais ne voulant pas me laisser moralement
détériorer par ceux qui niaient et raillaient leur propre divinité.
Cet orgueil-là, je l'ai encore. Je ne veux pas qu'on me conseille et
qu'on me persuade ce que je crois être mauvais et indigne de la
dignité humaine. Je résiste avec une obstination qui n'est que dans ma
croyance, car mon caractère n'a aucune énergie. Donc la croyance est
bonne à quelque chose. Elle remédie parfois à ce qui manque à
l'organisation.
Mais il y a un fol orgueil que l'on nourrit au dedans de soi-même et
qui s'exhale de l'homme à Dieu. A mesure que nous nous sentons devenir
plus intelligens, nous nous croyons plus près de lui, ce qui est vrai,
mais vrai d'une manière si relative à notre misère, que notre ambition
ne s'en contente pas. Nous voulons comprendre Dieu, et nous lui
demandons ses secrets avec assurance. Dès que les croyances aveugles
des religions enseignées ne nous suffisent plus et que nous voulons
arriver à la foi par les propres forces de notre entendement, ce qui
est, je le soutiens, de droit et de devoir, nous allons trop vite.
Nous autres Français surtout, ardens et pressés à l'attaque du ciel
comme à celle d'une redoute, nous ne savons pas planer lentement et
monter peu à peu sur les ailes d'une philosophie patiente et d'une
lente étude. Nous demandons la grâce sans humilité, c'est-à-dire la
lumière, la sérénité, une certitude que rien ne trouble; et quand
notre faiblesse rencontre dans le moindre raisonnement des obstacles
imprévus, nous voilà irrités et comme désespérés.
Ceci est l'histoire de ma vie, ma véritable histoire. Tout le reste
n'en a été que l'accident et l'apparence. Une femme très supérieure
dont je parlerai plus tard[15] m'écrivait dernièrement, en me parlant
de Sainte-Beuve: «_Il a toujours été tourmenté des choses divines._»
Le mot est beau et bon, et m'a résumé mon propre tourment. Hélas! oui,
c'est un calvaire que cette recherche de la vérité abstraite; mais ç'a
été un moindre tourment pour Sainte-Beuve que pour moi, j'en réponds;
car il était savant, et je n'ai jamais pu l'être, n'ayant ni temps, ni
mémoire, ni facilité à comprendre la manière des autres. Or cette
science des œuvres humaines n'est pas la lumière divine, elle n'en
reçoit que de fugitifs reflets; mais elle est un fil conducteur qui
m'a manqué et qui me manquera tant que, forcée à vivre de mon travail
de chaque jour, je ne pourrai consacrer au moins quelques années à la
réflexion et à la lecture.
[15] Mme Hortense Allart.
Cela ne m'arrivera pas: je mourrai dans le nuage épais qui m'enveloppe
et m'oppresse. Je ne l'ai déchiré que par momens, et, dans des heures
d'inspirations plus que d'étude, j'ai aperçu l'idéal divin comme les
astronomes aperçoivent le corps du soleil à travers les fluides
embrasés qui le voilent de leur action impétueuse et qui ne s'écartent
que pour se resserrer de nouveau. Mais c'est assez peut-être, non pour
la vérité générale, mais pour la vérité à mon usage, pour le
contentement de mon pauvre cœur; c'est assez pour que j'aime ce Dieu,
que je sens là, derrière les éblouissemens de l'inconnu, et pour que
je jette au hasard dans son mystérieux infini l'aspiration à l'infini
qu'il a mise en moi et qui est une émanation de lui-même. Quelle que
soit la route de ma pensée, clairvoyance, raison, poésie ou sentiment,
elle arrivera bien à lui, et ma pensée parlant à ma pensée est encore
avec quelque chose de lui.
Que vous dirai-je, cœurs amis qui m'interrogez? J'aime, donc je
crois. Je sens que j'aime Dieu de cet _amour désintéressé_ que
Leibnitz nous dit être le seul vrai et qui ne se peut assouvir sur la
terre, puisque nous aimons les êtres de notre choix par besoin d'être
heureux, et nos semblables comme nous aimons nos enfans, par besoin
de les rendre heureux, ce qui est au fond la même chose, leur bonheur
étant nécessaire au nôtre. Je sens que mes douleurs et mes fatigues ne
peuvent altérer l'ordre immuable, la sérénité de l'auteur de toutes
choses; je sens qu'il n'agit pas pour m'en retirer en modifiant les
événemens extérieurs autour de moi; mais je sens que quand j'anéantis
en moi la personnalité qui aspire aux joies terrestres, la joie
céleste me pénètre et que la confiance absolue, délicieuse, inonde mon
cœur d'un bien-être impossible à décrire. Comment ferais-je donc pour
ne pas croire, puisque je sens?
Mais je n'ai véritablement senti ces joies secrètes qu'à deux époques
de ma vie, dans l'adolescence, à travers le prisme de la foi
catholique, et dans l'âge mûr, sous l'influence d'un détachement
sincère de ma personnalité devant Dieu.--Ce qui ne m'empêche pas, je
le déclare, de chercher sans cesse à le comprendre, mais ce qui me
préserve de le nier aux heures où je ne le comprends pas.
Quoique mon être ait subi des modifications et passé par des phases
d'action et de réaction, comme tous les êtres pensans, il est au fond
toujours le même: besoin de croire, soif de connaître, plaisir
d'aimer.
Les catholiques, et j'en ai connu de très sincères, m'ont crié que,
dans ces trois termes, il y en avait un qui tuerait les deux autres.
La soif de connaître est, suivant eux, l'ennemi et le destructeur
impitoyable du besoin de croire et du plaisir d'aimer.
Ils ont quelquefois raison, ces bons catholiques. Dès qu'on ouvre la
porte aux curiosités de l'esprit, les joies du cœur sont amèrement
troublées et risquent d'être emportées pour longtemps dans la
tourmente. Mais je dirai encore là que la soif de connaître est
inhérente à l'intelligence humaine, que c'est une faculté divine qui
nous est donnée, et que refuser à cette faculté son exercice,
s'efforcer de la détruire en nous, c'est transgresser une loi divine.
Il en est de ces croyans naïfs qui ne sentent pas les tressaillemens
de leur intelligence et qui aiment Dieu avec leur cœur seulement,
comme de ces amans qui n'aiment qu'avec leurs sens. Ils ne connaissent
qu'un amour incomplet. Ils ne sont pas encore à l'état d'hommes
parfaits. Ignorant leur infirmité, ils ne sont pas coupables; mais ils
le deviennent dès qu'ils la sentent ou la devinent, s'ils
s'opiniâtrent dans leur impuissance.
Les catholiques appelleront encore ce que je dis là les suggestions du
démon de l'orgueil. Je leur répondrai: «Oui, il y a un démon de
l'orgueil; je consens à parler votre langue poétique. Il est en vous
et en moi. En vous, pour vous persuader que votre sentiment est si
grand et si beau que Dieu l'accepte sans se soucier du culte de votre
raison. Vous êtes des paresseux qui ne voulez pas souffrir en
risquant de rencontrer le doute dans une recherche approfondie, et
vous avez la vanité de croire que Dieu vous dispense de souffrir,
pourvu que vous l'adoriez comme un fétiche. C'est trop d'estime de
vous-mêmes. Dieu voudrait davantage, et cependant vous êtes contens de
vous.
«Le démon de l'orgueil! Il est en moi aussi chaque fois que je
m'irrite contre les souffrances que j'ai acceptées en sortant du
facile aveuglement des _mystères_. Il a été en moi surtout au
commencement de cette recherche, et il m'a rendue sceptique pendant
quelques années de ma vie. Il était né chez vous, mon démon d'orgueil;
il me venait de l'enseignement catholique; il méprisait ma raison au
moment où je voulais en faire usage; il me disait: Ton cœur seul vaut
quelque chose, pourquoi l'as-tu laissé languir? Et ainsi émoussant
l'arme dont j'avais besoin, chaque fois que j'y portais la main, il me
rejetait dans le vague et voulait me persuader de ne croire qu'à mon
sentiment.
«Ainsi, ceux que vous appelez des esprits forts, ô catholiques, ne
sont pas toujours assez fiers de leur raison, tandis que vous autres,
vous êtes à toute heure excessivement orgueilleux de votre sentiment.»
Mais le sentiment sans raison fait le mal aussi aisément que le bien.
Le sentiment sans raison est exigeant, impérieux, égoïste. C'est par
le sentiment sans raison qu'à quinze ans je reprochais à Dieu, avec
une sorte de colère impie, les heures de fatigue et de langueur où il
semblait me retirer sa grâce. C'est encore par le sentiment sans
raison qu'à trente ans, je voulais mourir, disant: Dieu ne m'aime pas
et ne se soucie pas de moi, puisqu'il me laisse faible, ignorant et
malheureux sur la terre.
Je suis encore ignorante et faible; mais je ne suis plus malheureuse,
parce que je suis moins orgueilleuse qu'alors. J'ai reconnu que
j'étais peu de chose: raison, sentiment, instinct réunis, cela fait
encore un être si fini et une action si bornée, qu'il faut en revenir
à l'humilité chrétienne jusqu'à ce point de dire: «Je sens vivement,
je comprends fort peu et j'aime beaucoup.» Mais il faut quitter
l'orthodoxie catholique quand elle dit: Je prétends sentir et aimer
sans rien comprendre. Cela est possible, je n'en doute pas, mais cela
ne suffit pas à accomplir la volonté de Dieu, qui veut que l'homme
comprenne autant qu'il lui est donné de comprendre.
En résumé, s'efforcer d'aimer Dieu en le comprenant, et s'efforcer de
le comprendre en l'aimant; s'efforcer de croire ce que l'on ne
comprend pas, mais s'efforcer de comprendre pour mieux croire, voilà
tout Leibnitz, et Leibnitz est le plus grand théologien des siècles de
lumière. Je ne l'ai jamais ouvert, depuis dix ans, sans trouver, dans
celles de ses pages où il se met à la portée de tous, la règle saine
de l'esprit humain, celle que je me sens de plus en plus capable de
suivre.
Je demande bien pardon de ce chapitre à ceux qui ne se sont jamais
_tourmentés des choses divines_. C'est, je crois, le grand nombre; mon
insistance sur les idées religieuses ennuiera donc beaucoup de
personnes; mais je crois les avoir déjà assez ennuyées, depuis le
commencement de cet ouvrage, pour qu'elles en aient, depuis longtemps,
abandonné la lecture.
Ce qui, du reste, m'a mis à l'aise toute ma vie en écrivant des
livres, c'est la conscience du peu de popularité qu'ils devaient
avoir. Par popularité, je n'entends pas qu'ils dussent, par leur
nature, rester dans la région aristocratique des intelligences. Ils
ont été mieux lus et mieux compris par ceux des hommes du peuple qui
portent le sentiment de l'idéal dans leur aspiration, que par beaucoup
d'artistes qui ne se soucient que du monde positif. Mais, soit dans le
peuple, soit dans l'aristocratie, je n'ai dû contenter, à coup sûr,
que le très petit nombre. Mes éditeurs s'en sont plaints. «Pour Dieu,
m'écrivait souvent Buloz, pas tant de mysticisme!» Ce bon Buloz me
faisait l'honneur de voir du mysticisme dans mes préoccupations! Au
reste, tout son monde de lecteurs pensait comme lui que je devenais de
plus en plus ennuyeuse, et que je sortais du domaine de l'art, en
communiquant à mes personnages la contention dominante de mon propre
cerveau. C'est bien possible, mais je ne vois pas trop comment j'eusse
pu faire pour ne pas écrire avec le propre sang de mon cœur et la
propre flamme de ma pensée.
On s'est souvent moqué de moi autour de moi. Je ne demandais pas
mieux. Qu'importe! J'aime à rire aussi à mes heures, et il n'est rien
qui repose l'âme tendue vers le spectacle des choses abstraites comme
de se moquer de soi-même dans l'entr'acte. J'ai vécu plus souvent avec
les personnes gaies qu'avec les personnes graves, depuis mon âge mûr
surtout, et j'aime les caractères artistes, les intelligences
d'instinct. Leur commerce habituel est beaucoup plus doux que celui
des penseurs obstinés. Quand on est, comme moi, moitié _mystique_
(j'accepte le mot de Buloz), moitié artiste, on n'est pas de force à
vivre avec les apôtres du raisonnement pur, sans risquer d'y devenir
fou; mais aussi, après des jours passés dans le délicieux oubli des
choses dogmatiques, on a besoin d'une heure pour les écouter ou pour
les lire.
Voilà pourquoi j'ai fait fatalement des romans dont une partie plaît
aux uns et déplaît aux autres; voilà surtout ce qui, en dehors de
toute influence des chagrins positifs, explique la tristesse et la
gaîté des _Lettres d'un voyageur_.
J'approche du moment où ma vue s'ouvrit sur une perspective nouvelle,
la politique. J'y fus conduite comme je pouvais l'être, par une
influence du sentiment. C'est donc une histoire de sentiment, c'est
trois ans de ma vie que j'ai à raconter.
Revenue à Nohant en septembre, retournée à Paris à la fin des vacances
avec mes enfans, je revins encore, en janvier 1835, passer quelques
jours sous mon toit. C'est là que j'écrivis le second numéro des
_Lettres d'un voyageur_ dans une disposition un peu moins sombre, mais
encore très triste. Enfin, je passai février et mars à Paris, et en
avril j'étais de nouveau à Nohant.
Ces allées et ces venues me fatiguaient le corps et l'âme. Je n'étais
bien nulle part. Il y avait pourtant du bon dans mon âme, ces lettres
désolées me le prouvent bien aujourd'hui; mais tout en me débattant
pour retourner aux douceurs de ma vie de Nohant, j'y trouvais de tels
ennuis, et, d'autre part, mon cœur était si troublé, si déchiré par
des chagrins secrets, que j'éprouvai tout à coup le besoin de m'en
aller. Où? Je n'en savais rien, je ne voulais pas le savoir. Il me
fallait aller loin, le plus loin possible, me faire oublier en
oubliant moi-même. Je me sentais malade, mortellement malade. Je
n'avais plus du tout de sommeil, et, par momens, il me semblait que ma
raison était prête à me quitter. Je m'étais fait un riant espoir
d'avoir ma fille avec moi; mais je dus renoncer, pour le moment, au
plaisir de l'élever moi-même. C'était une nature toute différente de
celle de son frère, s'ennuyant de ma vie sédentaire autant que Maurice
s'y complaisait, et sentant déjà le besoin d'une suite de distractions
appropriées à son âge et nécessaires à l'énergie alors très prononcée
de son organisation. Je la menais à Nohant pour la secouer et la
développer sans crise; mais quand il fallait revenir à la mansarde et
ne plus avoir une demi-douzaine d'enfans villageois pour compagnons de
ses jeux échevelés, sa vigueur physique comprimée se tournait en
révolte ouverte. C'était une enfant terrible si drôle, que mes amis la
gâtaient affreusement et moi-même, incapable d'une sévérité soutenue,
vaincue par une tendresse aveugle pour le premier âge, je ne savais
pas, je ne pouvais pas la dominer.