Gustave Planche, en avançant en âge et en réfléchissant mieux, comprit

sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la

continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand

plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du

goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des

défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué

souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même

qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et

patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une

heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son

enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de

ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères

réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses

générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application

moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et

d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose,

exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré

l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale

et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est

parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui

produit avec une grande rapidité et une grande facilité.

Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses

moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec

beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation,

peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable,

m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour

entrer dans mon petit progrès relatif.

Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes

pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne

doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai

jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne.

Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise

que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle

m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas

possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans

raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),

sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations.

Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec

lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que

Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un

crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un

isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne

devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.

J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour

moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa

nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines

littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire

pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait

intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût

universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses

faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement

et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec

lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je

n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui

une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire

part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son

bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur

que de savoir.

Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait

mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais

pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été

injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions

profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.

Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais

abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais

_Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre

problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une

désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme

et de la poésie de mon sujet.

Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux,

ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle

de mon entêtement.

Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux,

que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque

révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais

bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma

situation intellectuelle.

J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je

cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à

tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me

comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le

soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la

contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des

larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et

d'exaltation.

Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur

la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui

régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que

j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz.

C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours

dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de

toute défaillance de l'esprit.

Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais

Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par

modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_.

Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but

d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui

de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières

qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans

aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques

mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.

Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages

m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus

fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et

je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela.

Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait

amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus

l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul

bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me

firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque,

avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu

tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près.

Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici

l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que

Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus

sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur

et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas

encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire.

S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que

nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa

faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre

garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour

nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh

bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain

rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de

tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au

passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par

une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette

faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise

pour les conseils et les reproches du dehors.

Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles

Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes

refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de

moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma

guise.

Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous

parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus

forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme

et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession

de ma lucidité, _in articulo mortis_.

Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi

quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis,

pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule

vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans

préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris,

je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des

lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les

consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le

temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce

repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années

bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que

j'aie à constater et à conserver dans mon cœur.

Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un

talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je

ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au

large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que

son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un

fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire

complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée

d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était

peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions

quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait

plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une

inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale

candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore

apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle.

Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une

figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle

chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme,

dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne

sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion.

Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On

plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des

qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand

même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se

laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour

qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu!

En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues

toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares

épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être

révélé.

Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son

premier mouvement fût empreint d'une trop grande méfiance des hommes,

des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait le fâcheux effet de

me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent été meilleurs

à suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct.

C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche

des idées sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle

conclusion il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il a publié

récemment quelque ouvrage. J'ai ouï parler, il y a quelques années,

d'une brochure légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu

me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne

saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que

l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable de l'auteur, ainsi

qu'il arrive souvent, même aux écrivains habiles. Mais si le point de

vue de Charles Didier a changé entièrement, je saurais encore moins

croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction désintéressée.

Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le présent ou

dans le passé, pour entreprendre plus tard une nouvelle série

d'appréciations, à mesure que de nouvelles figures intéressantes

m'apparaîtront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre

complétement exact probablement, car il faudra qu'il se prête aux

pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre

existence; mais il ne sera pas interverti à dessein, ni d'une manière

qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.

Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus, à parler de toutes

les personnes que j'ai connues, même d'une manière particulière. J'ai

dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne devait rien faire

préjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mériter, et je vais dire

ici un des principaux motifs de cette réserve.

Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance

que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou

tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit;

des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans

inquiétude m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives

appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces

mémoires.

A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de

leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise,

petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de

mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que

celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon

caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée

et absolue par la promesse de mon silence.

Aucune de celles que je viens de dépeindre n'a fait à mon cœur la

petite injure de se préoccuper du jugement de mon esprit. Et cependant

je n'ai pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries, ont passé

entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai même pas voulu

examiner et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai porté, moi,

et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai été d'autant

mieux disposée à repousser toute espèce de soupçon sur le passé

qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur l'avenir.

Je crois décidément que les personnes qui se sont tourmentées de cette

opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se

confier à mon jugement rétrospectif.

CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.

Je reprends mon récit.--J'arrive à dire des choses fort

délicates, et je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant

ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le

mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux

femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en

général.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au

début.--Comme quoi le voyageur était moi.--Maladies physiques

et morales agissant les unes sur les autres.

J'ai dit précédemment qu'après mon retour d'Italie, 1834, j'avais

éprouvé un grand bonheur à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;

mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient,

moralement parlant. Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi, sur

la gouverne de ces humbles trésors. Maurice ne recevait pas, au

collége, l'éducation conforme à ses instincts, à ses facultés, à sa

santé. Le foyer domestique subissait des influences tout à fait

anormales et dangereuses. C'était, ma faute, je l'ai dit, mais ma

faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volonté,

ennemie des luttes journalières et des querelles de ménage, la force

de dominer la situation.

Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu rendre possible la durée de

cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.

Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait

aisément à la compréhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de

raffinemens et de subtilités romanesques.

«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté, lui disais-je. Nous ne

sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et

esprit tout ensemble. Là où l'un de ces agens de la vie ne participe

pas, il n'y a pas d'amour vrai.

«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a point à se mêler, comme de

manger et de digérer[14], l'union de deux êtres dans l'amour peut-il

s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée en est révoltante.

Dieu, qui a mis le plaisir et la volupté dans les embrassemens de

toutes les créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donné

le discernement à ces créatures en proportion de leur degré de

perfectionnement dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus

élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rêve

de cette union nécessaire du sens physique et du sens intellectuel et

moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?»

[14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination

plus que par le sens, disent-ils.

Je disais là, j'espère, un lieu commun des mieux conditionnés. Et

pourtant cette vérité incontestable est si peu observée dans la

pratique, que les créatures humaines s'approchent et que les enfans

des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le véritable amour,

ait présidé une fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.

Le genre humain se perpétue quand même, et s'il n'y était jamais

convié que par l'amour vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la

dépopulation, revenir aux étranges idées du maréchal de Saxe sur le

mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le vœu de la Providence,

je dirai même la loi divine, est transgressée chaque fois qu'un homme

et une femme unissent leurs lèvres sans unir leurs cœurs et leurs

intelligences. Si l'espèce humaine est encore si loin du but où la

beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une des causes les plus

générales et les plus funestes.

On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procréer: il ne faut

que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut être trois: un homme, une

femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est étrangère à leur

extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme.

L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps

peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pensée peut seule

donner la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui

aspirent à être hommes, et rien de plus jusqu'à présent, des êtres

passifs, incapables et indignes de la liberté et de l'égalité, parce

que, pour la plupart, nous sommes nés d'un acte passif et aveugle de

la volonté.

Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte en l'appelant acte de

volonté. Là où le cœur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a

pas de volonté véritable. L'amour est là un acte de servage que

subissent deux êtres esclaves de la matière. «_Heureusement_, me

répondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes

aspirations pour trouver ses fonctions génératrices agréables et

faciles;»--moi, je disais _malheureusement_.

Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une créature humaine,

qu'elle soit homme ou femme, s'est élevée à la compréhension de

l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne

lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure

animalité. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa

conscience doit dire non, quand même son appétit dirait oui. Et si

l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion

pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse

de cette protestation intérieure?

Si vous faites intervenir les considérations de pure utilité, ces

intérêts de la famille où l'égoïsme se pare quelquefois du nom de

morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau

dire que vous sacrifiez, non à une tentation de la chair, mais à un

principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce

principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre,

un sacrilége qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut

l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même

celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au

pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour

l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été

clairement révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens même.

Quand Marion Delorme se livre à Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver

la vie de son amant, la sublimité de son dévouement n'est qu'une

sublimité relative. Le poète a fort bien compris qu'une courtisane

seule, c'est-à-dire une femme habituée, dans le passé, à faire bon

marché d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière des

souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre

une femme pure et respectable s'offrir en tremblant à un ignoble

séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art

infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une

situation odieuse, où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi

Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit de son abaissement? C'est

parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle

n'a pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille, la conscience

du crime qu'elle commet.

Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus loin: il nous a

montré, dans un autre roman, une femme provoquant et séduisant son

mari qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges d'une autre

femme. Il s'est efforcé de relever la honte de cette action en donnant

à cette héroïne une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi,

c'est l'amour maternel surtout qui la pousse à tromper son mari par

quelque chose de pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge de

la bouche, du cœur et des sens.

Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire, dont il disait le fond

réel, me révoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il

avait déployé en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gêner,

moi à qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux.

Et, à mesure que j'ai interrogé mon cœur, ma conscience et ma

religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manière de voir.

Non seulement je regarde comme un péché mortel (il me plaît de me

servir de ce mot, qui exprime bien ma pensée, parce qu'il dit que

certaines fautes tuent notre âme); je regarde comme un péché mortel

non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore

l'illusion que les sens chercheraient à se faire dans les amours

incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son être, ou

vivre, quoi qu'il arrive, dans une complète chasteté. Les hommes n'en

feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées par la

pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur

situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent

qu'elles valent la peine de l'observer.

Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien

trouver à leur dire.

Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup à cette époque, en

écrivant, me revient maintenant avec sa véritable signification.

J'oublie si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de répugnance à

me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre où

quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes

de ma façon, tirés des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant, à ce

sujet, une foule de questions, pour me décider à prendre connaissance

de mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma coutume.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 19 / 34 段