sans doute qu'il s'était trompé en méprisant sa vocation, car il la
continua et fit bien, non pour son bonheur, ni pour le plus grand
plaisir de ses adversaires, mais pour le progrès de l'_éducation du
goût public_, auquel il a sérieusement contribué, en dépit des
défauts de sa manière et des erreurs de son propre goût. S'il a manqué
souvent aux convenances de forme, aux égards dus au génie lors même
qu'on le croit égaré, aux encouragemens dus au talent consciencieux et
patient qui n'est pas le génie, mais qui peut grandir sous une
heureuse influence; si, en un mot, il a fait des victimes de son
enthousiasme et de son abattement, de ses heures de puissance et de
ses heures de spleen, il n'en a pas moins mêlé à ses plus amères
réflexions contre les individus une foule d'excellentes choses
générales dont la masse peut profiter, sauf à en faire une application
moins rigide. Il a montré, sur un très grand nombre de sujets et
d'objets, un goût sûr, éclairé, un sentiment délicat ou grandiose,
exprimés d'une manière élégante, claire et toujours concise malgré
l'ampleur. Sa forme n'a que le défaut d'être un peu trop sculpturale
et uniforme. On la croirait recherchée et apprêtée, tant elle est
parfois pompeuse; mais c'est une manière naturelle à cet écrivain qui
produit avec une grande rapidité et une grande facilité.
Il me fut très utile, non-seulement parce qu'il me força, par ses
moqueries franches, à étudier un peu ma langue, que j'écrivais avec
beaucoup trop de négligence, mais encore parce que sa conversation,
peu variée mais très substantielle et d'une clarté remarquable,
m'instruisit d'une quantité de choses que j'avais à apprendre pour
entrer dans mon petit progrès relatif.
Après quelques mois de relations très douces et très intéressantes
pour moi, j'ai cessé de le voir pour des raisons personnelles qui ne
doivent rien faire préjuger contre son caractère privé, dont je n'ai
jamais eu qu'à me louer, en ce qui me concerne.
Mais, puisque je raconte ma propre histoire, il faut bien que je dise
que son intimité avait pour moi de graves inconvéniens. Elle
m'entourait d'inimitiés et d'amertumes violentes. Il n'est pas
possible d'avoir pour ami un critique aussi _austère_ (je me sers sans
raillerie aucune du mot qu'il s'appliquait volontiers à lui-même),
sans être réputé solidaire de ses aversions et de ses condamnations.
Déjà Delatouche n'avait pas voulu se prêter à un raccommodement avec
lui, et s'était brouillé avec moi à cause de lui. Tous ceux que
Planche avait blessés, par des écrits ou des paroles, me faisaient un
crime de le mettre chez moi en leur présence, et j'étais menacée d'un
isolement complet par l'abandon d'amis plus anciens que lui, que je ne
devais pas sacrifier, disaient-ils, à un nouveau venu.
J'hésitai beaucoup. Il était malheureux par nature, et il avait pour
moi un attachement et un dévouement qui paraissaient en dehors de sa
nature. J'eusse trouvé lâche de l'éloigner en vue des haines
littéraires que ses éloges m'avaient attirées: on ne doit rien faire
pour les ennemis; mais je sentais bien que son commerce me nuisait
intérieurement. Son humeur mélancolique, ses théories de dégoût
universel, son aversion pour le laisser-aller de l'esprit aux choses
faciles et agréables dans les arts, enfin la tension de raisonnement
et la persistance d'analyse qu'il fallait avoir quand on causait avec
lui, me jetaient, à mon tour, dans une sorte de spleen auquel je
n'étais que trop disposée à l'époque où je le connus. Je voyais en lui
une intelligence éminente qui s'efforçait généreusement de me faire
part de ses conquêtes, mais qui les avait amassées au prix de son
bonheur, et j'étais encore dans l'âge où l'on a plus besoin de bonheur
que de savoir.
Le quereller sur la cause fatale de sa tristesse, cause tout à fait
mystérieuse qui doit tenir à son organisation et que je n'ai jamais
pénétrée, parce qu'il ne la pénétrait sans doute pas lui-même, eût été
injuste et cruel; je ne voulus donc pas entamer de ces discussions
profondes qui achèvent de tuer le moral quand elles ne le sauvent pas.
Je n'étais pas d'ailleurs dans une position apostolique. Je me sentais
abattue et brisée moi-même, car c'était le temps où j'écrivais
_Lélia_, évitant soigneusement de dire à Planche le fond de mon propre
problème, tant je craignais de le lui voir résoudre par une
désespérance sans appel, et ne m'entretenant avec lui que de la forme
et de la poésie de mon sujet.
Cela n'était pas toujours de son goût, et si l'ouvrage est défectueux,
ce n'est pas la faute de son influence, mais bien, au contraire, celle
de mon entêtement.
Je sentais bien, moi, tout en me débattant contre le doute religieux,
que je ne pourrais sortir de cette maladie mortelle que par quelque
révélation imprévue du sentiment ou de l'imagination. Aussi je sentais
bien que la psychologie de Planche n'était pas applicable à ma
situation intellectuelle.
J'avais même, dans ces temps-là, des éclairs de dévotion que je
cachais avec le plus grand soin à tous, et à lui particulièrement: à
tous, non! Je les disais à Mme Dorval, qui seule pouvait me
comprendre. Je me souviens d'être entrée plusieurs fois alors, vers le
soir, dans les églises sombres et silencieuses, pour me perdre dans la
contemplation de l'idée du Christ, et pour prier encore avec des
larmes mystiques comme dans mes jeunes années de croyance et
d'exaltation.
Mais je ne pouvais plus méditer sans retomber dans mes angoisses sur
la justice et la bonté divines, en regard du mal et de la douleur qui
régnent sur la terre. Je ne me calmais un peu qu'en rêvant à ce que
j'avais pu comprendre et retenir de la _Théodicée_ de Leibnitz.
C'était ma dernière ancre de salut que Leibnitz! Je m'étais toujours
dit que le jour où je le comprendrais bien, je serais à l'abri de
toute défaillance de l'esprit.
Je me souviens aussi qu'un jour Planche me demanda si je connaissais
Leibnitz, et que je lui répondis _non_ bien vite, non pas tant par
modestie que par crainte de le lui entendre discuter et _démolir_.
Je n'aurais pourtant pas repoussé Planche d'autour de moi, dans un but
d'intérêt personnel, même d'un ordre si élevé et si précieux que celui
de ma sérénité intellectuelle, sans des circonstances particulières
qu'il comprit avec une grande loyauté de désintéressement et sans
aucun dépit d'amitié. Pourtant on l'accusa auprès de moi de quelques
mauvaises paroles sur mon compte. Je m'en expliquai vivement avec lui.
Il les nia sur l'honneur, et par la suite, de nombreux témoignages
m'affirmèrent la sincérité de sa conduite à mon égard. Je n'ai plus
fait que le rencontrer. La dernière fois, ce fut chez Mme Dorval, et
je crois bien qu'il y a quelque chose comme déjà dix ans de cela.
Je n'ai pourtant pas épuisé le fiel que mon estime pour lui avait
amassé contre moi, car, en 1852, à propos d'une préface, où j'eus
l'impertinence de dire qu'_un critique sérieux, M. Planche, avait seul
bien jugé Sédaine, dans ces derniers temps_, des journalistes me
firent dire que _M. Planche, le seul critique sérieux de l'époque,
avait seul bien jugé ma pièce_. C'était une interprétation un peu
tiraillée on le voit; mais la prévention n'y regarde pas de si près.
Cela donna lieu à une petite campagne de feuilletons contre moi. Voici
l'occasion d'en faire une bien plus brillante, car je dis encore que
Planche est un des critiques les plus sérieux de ce temps-ci, le plus
sérieux, hélas, si l'on applique ce mot à l'absence totale de bonheur
et d'enjouement! car il est facile de voir, à ses écrits qu'il n'a pas
encore trouvé en ce monde le plus petit mot pour rire.
S'il y a de sa faute dans ce continuel déplaisir, n'oublions pas que
nous disons souvent d'un malade qui s'aigrit et se décourage: C'est sa
faute!--Et qu'en disant cela, nous sommes assez cruels sans y prendre
garde. Quand la maladie nous empoigne, nous sommes plus indulgens pour
nous-mêmes et nous trouvons légitime de crier et de nous plaindre. Eh
bien! il y a des intelligences fatalement souffrantes d'un certain
rêve qu'elles nous paraissent s'obstiner à caresser au détriment de
tout le reste. Que ce rêve s'applique aux arts ou aux sciences, au
passé ou au présent, il n'en est pas moins une idée fixe produite par
une faculté idéaliste prononcée, et, dans l'impossibilité où cette
faculté se trouve de transiger avec elle-même, il n'y a pas de prise
pour les conseils et les reproches du dehors.
Un autre caractère mélancolique, un autre esprit éminent était Charles
Didier. Il fut un de mes meilleurs amis, et nous nous sommes
refroidis, séparés, perdus de vue. Je ne sais pas comment il parle de
moi aujourd'hui; je sais seulement que je peux parler de lui à ma
guise.
Je ne dirai pas comme Montesquieu; «Ne nous croyez pas quand nous
parlons l'un de l'autre; nous sommes brouillés.»--Je me sens plus
forte que cela, à cette heure où je résume ma vie avec le même calme
et le même esprit de justice que si j'étais avec la pleine possession
de ma lucidité, _in articulo mortis_.
Je regarde donc dans le passé, et j'y vois entre Didier et moi
quelques mois de dissentiment et quelques mois de ressentiment. Puis,
pour ma part, de longues années de cet oubli qui est ma seule
vengeance des chagrins que l'on m'a causés, avec ou sans
préméditation. Mais, en deçà de ces malentendus et de ce parti pris,
je vois cinq ou six années d'une amitié pure et parfaite. Je relis des
lettres d'une admirable sagesse, les conseils d'un vrai dévoûment, les
consolations d'une intelligence des plus élevées. Et maintenant que le
temps de l'oubli est passé pour moi, maintenant que je sors de ce
repos volontaire, nécessaire peut-être, de ma mémoire, ces années
bénies sont là, devant moi, comme la seule chose utile et bonne que
j'aie à constater et à conserver dans mon cœur.
Charles Didier était un homme de génie, non pas sans talent, mais d'un
talent très inférieur à son génie. Il se révélait par éclairs, mais je
ne sache pas qu'aucun de ses ouvrages ait donné issue complète au
large fond d'intelligence qu'il portait en lui-même. Il m'a semblé que
son talent n'avait pas progressé après _Rome souterraine_, qui est un
fort beau livre. Il se sentait impuissant à l'expension littéraire
complète, et il en souffrait mortellement. Sa vie était traversée
d'orages intérieurs contre la réalité desquels son imagination n'était
peut-être pas assez vive pour réagir. La gaîté où nous voulions
quelquefois l'entraîner, et où il se laissait prendre, lui faisait
plus de mal que de bien. Il la payait, le lendemain, par une
inquiétude ou un accablement plus profonds, et ce monde d'idéale
candeur que la bonhomie de l'esprit des autres faisait et fait encore
apparaître devant moi fuyait devant lui comme une déception folle.
Je l'appelais mon ours, et même mon ours blanc, parce que, avec une
figure encore jeune et belle, il avait cette particularité d'une belle
chevelure blanchie longtemps avant l'âge. C'était l'image de son âme,
dont le fond était encore plein de vie et de force, mais dont je ne
sais quelle crise mystérieuse avait déjà paralysé l'effusion.
Sa manière, brusquement grondeuse, ne fâchait aucun de nous. On
plaignait cette sorte de misanthropie sous laquelle persistaient des
qualités solides et des dévouemens aimables; on la respectait quand
même elle devenait chagrine et trop facilement accusatrice. Il se
laissait ramener, et c'était un homme d'une assez haute valeur pour
qu'on pût être fier de l'avoir influencé quelque peu!
En politique, en religion, en philosophie et en art, il avait des vues
toujours droites et quelquefois si belles que, dans ses rares
épanchemens, on sentait la supériorité de son être voilé à son être
révélé.
Dans la pratique de la vie, il était de bon conseil, bien que son
premier mouvement fût empreint d'une trop grande méfiance des hommes,
des choses et de Dieu même. Cette méfiance avait le fâcheux effet de
me mettre en garde contre ses avis, qui souvent eussent été meilleurs
à suivre pourtant que ceux que je recevais de mon propre instinct.
C'était un esprit préoccupé, autant que le mien alors, de la recherche
des idées sociales et religieuses. J'ignore absolument quelle
conclusion il a trouvée. J'ignore même, là où je suis, s'il a publié
récemment quelque ouvrage. J'ai ouï parler, il y a quelques années,
d'une brochure légitimiste qu'on lui reprochait beaucoup. Je n'ai pu
me la procurer alors, et aujourd'hui je ne l'ai pas encore lue. Je ne
saurais croire, si cette brochure est dans le sens qu'on m'a dit, que
l'expression n'ait pas trahi la pensée véritable de l'auteur, ainsi
qu'il arrive souvent, même aux écrivains habiles. Mais si le point de
vue de Charles Didier a changé entièrement, je saurais encore moins
croire qu'il n'y ait pas chez lui une conviction désintéressée.
Je fermerai ici cette galerie de personnes amies dans le présent ou
dans le passé, pour entreprendre plus tard une nouvelle série
d'appréciations, à mesure que de nouvelles figures intéressantes
m'apparaîtront dans l'ordre de mes souvenirs. Ce ne sera pas un ordre
complétement exact probablement, car il faudra qu'il se prête aux
pauses qu'il me sera possible de faire dans la narration de ma propre
existence; mais il ne sera pas interverti à dessein, ni d'une manière
qui entraîne ma mémoire à de notables infidélités.
Je ne m'engage pas, je le redis une fois de plus, à parler de toutes
les personnes que j'ai connues, même d'une manière particulière. J'ai
dit qu'à l'égard de quelques-unes ma réserve ne devait rien faire
préjuger contre l'estime qu'elles pouvaient mériter, et je vais dire
ici un des principaux motifs de cette réserve.
Des personnes dont j'étais disposée à parler avec toute la convenance
que le goût exige, avec tout le respect dû à de hautes facultés, ou
tous les égards auxquels a droit tout contemporain, quel qu'il soit;
des personnes enfin qui eussent dû me connaître assez pour être sans
inquiétude m'ont témoigné, ou fait exprimer par des tiers, de vives
appréhensions sur la part que je comptais leur faire dans ces
mémoires.
A ces personnes-là, je n'avais qu'une réponse à faire, qui était de
leur promettre de ne leur assigner aucune part, bonne ou mauvaise,
petite ou grande, dans mes souvenirs. Du moment qu'elles doutaient de
mon discernement et de mon savoir-vivre dans un ouvrage tel que
celui-ci, je ne devais pas songer à leur donner confiance en mon
caractère d'écrivain, mais bien à les rassurer d'une manière spontanée
et absolue par la promesse de mon silence.
Aucune de celles que je viens de dépeindre n'a fait à mon cœur la
petite injure de se préoccuper du jugement de mon esprit. Et cependant
je n'ai pas caché que quelques méprises, quelques fâcheries, ont passé
entre deux ou trois d'entre elles et moi; mais je n'ai même pas voulu
examiner et juger ces mésintelligences passagères, où j'ai porté, moi,
et je m'en accuse, plus de franchise que de douceur. J'ai été d'autant
mieux disposée à repousser toute espèce de soupçon sur le passé
qu'elles ne m'en témoignaient aucun, à moi, sur l'avenir.
Je crois décidément que les personnes qui se sont tourmentées de cette
opinion ont eu grand tort, et qu'elles eussent mieux fait de se
confier à mon jugement rétrospectif.
CHAPITRE TRENTE-CINQUIEME.
Je reprends mon récit.--J'arrive à dire des choses fort
délicates, et je les dis exprès sans délicatesse, les trouvant
ainsi plus chastement dites.--Opinion de mon ami Dutheil sur le
mariage.--Mon opinion sur l'amour.--Marion de Lorme.--Deux
femmes de Balzac.--L'orgueil de la femme.--L'orgueil humain en
général.--Les _Lettres d'un voyageur_: mon plan au
début.--Comme quoi le voyageur était moi.--Maladies physiques
et morales agissant les unes sur les autres.
J'ai dit précédemment qu'après mon retour d'Italie, 1834, j'avais
éprouvé un grand bonheur à retrouver mes enfans, mes amis, ma maison;
mais ce bonheur fut court. Mes enfans ni ma maison ne m'appartenaient,
moralement parlant. Nous n'étions pas d'accord, mon mari et moi, sur
la gouverne de ces humbles trésors. Maurice ne recevait pas, au
collége, l'éducation conforme à ses instincts, à ses facultés, à sa
santé. Le foyer domestique subissait des influences tout à fait
anormales et dangereuses. C'était, ma faute, je l'ai dit, mais ma
faute fatalement, et sans que je pusse trouver dans ma volonté,
ennemie des luttes journalières et des querelles de ménage, la force
de dominer la situation.
Un de mes amis, Dutheil, qui eût voulu rendre possible la durée de
cette situation, me disait que je pouvais m'en rendre maîtresse.
Je lui fis comprendre qu'il se trompait, car son cerveau arrivait
aisément à la compréhension de ce qu'il traitait, dans la pratique, de
raffinemens et de subtilités romanesques.
«L'amour n'est pas un calcul de pure volonté, lui disais-je. Nous ne
sommes pas seulement corps, ou seulement esprit; nous sommes corps et
esprit tout ensemble. Là où l'un de ces agens de la vie ne participe
pas, il n'y a pas d'amour vrai.
«Si le corps a des fonctions dont l'âme n'a point à se mêler, comme de
manger et de digérer[14], l'union de deux êtres dans l'amour peut-il
s'assimiler à ces fonctions-là? La seule pensée en est révoltante.
Dieu, qui a mis le plaisir et la volupté dans les embrassemens de
toutes les créatures, même dans ceux des plantes, n'a-t-il pas donné
le discernement à ces créatures en proportion de leur degré de
perfectionnement dans l'échelle des êtres? L'homme, étant le plus
élevé, le plus complet de tous, n'a-t-il pas le sentiment ou le rêve
de cette union nécessaire du sens physique et du sens intellectuel et
moral dans la possession ou dans l'aspiration de ses jouissances?»
[14] Et encore les vrais gourmands jouissent par l'imagination
plus que par le sens, disent-ils.
Je disais là, j'espère, un lieu commun des mieux conditionnés. Et
pourtant cette vérité incontestable est si peu observée dans la
pratique, que les créatures humaines s'approchent et que les enfans
des hommes naissent par milliers sans que l'amour, le véritable amour,
ait présidé une fois sur mille à ces actes sacrés de la reproduction.
Le genre humain se perpétue quand même, et s'il n'y était jamais
convié que par l'amour vrai, il faudrait peut-être, pour arrêter la
dépopulation, revenir aux étranges idées du maréchal de Saxe sur le
mariage. Mais il n'en est pas moins vrai que le vœu de la Providence,
je dirai même la loi divine, est transgressée chaque fois qu'un homme
et une femme unissent leurs lèvres sans unir leurs cœurs et leurs
intelligences. Si l'espèce humaine est encore si loin du but où la
beauté de ses facultés peut aspirer, en voilà une des causes les plus
générales et les plus funestes.
On dit en riant qu'il n'est pas si difficile de procréer: il ne faut
que se mettre deux.--Eh bien! non, il faut être trois: un homme, une
femme, et Dieu en eux. Si la pensée de Dieu est étrangère à leur
extase, ils feront bien un enfant, mais ils ne feront pas un homme.
L'homme complet ne sortira jamais que de l'amour complet. Deux corps
peuvent s'associer pour produire un corps, mais la pensée peut seule
donner la vie à la pensée. Aussi que sommes-nous? Des hommes qui
aspirent à être hommes, et rien de plus jusqu'à présent, des êtres
passifs, incapables et indignes de la liberté et de l'égalité, parce
que, pour la plupart, nous sommes nés d'un acte passif et aveugle de
la volonté.
Et encore fais-je ici trop d'honneur à cet acte en l'appelant acte de
volonté. Là où le cœur et l'esprit ne se manifestent pas, il n'y a
pas de volonté véritable. L'amour est là un acte de servage que
subissent deux êtres esclaves de la matière. «_Heureusement_, me
répondait Dutheil, le genre humain n'a pas besoin de ces sublimes
aspirations pour trouver ses fonctions génératrices agréables et
faciles;»--moi, je disais _malheureusement_.
Et quoi qu'il en soit, ajoutais-je, quand une créature humaine,
qu'elle soit homme ou femme, s'est élevée à la compréhension de
l'amour complet, il ne lui est plus possible, et disons mieux, il ne
lui est plus permis de revenir sur ses pas et de faire acte de pure
animalité. Quelle que soit l'intention, quel que soit le but, sa
conscience doit dire non, quand même son appétit dirait oui. Et si
l'un et l'autre se trouvent parfaitement d'accord en toute occasion
pour dire ensemble oui ou non, comment douter de la force religieuse
de cette protestation intérieure?
Si vous faites intervenir les considérations de pure utilité, ces
intérêts de la famille où l'égoïsme se pare quelquefois du nom de
morale, vous tournerez autour du vrai sans l'entamer. Vous aurez beau
dire que vous sacrifiez, non à une tentation de la chair, mais à un
principe de vertu, vous ne ferez pas fléchir la loi de Dieu à ce
principe purement humain. L'homme commet à toute heure, sur la terre,
un sacrilége qu'il ne comprend pas, et dont la divine sagesse peut
l'absoudre en vue de son ignorance; mais elle n'absoudra pas de même
celui qui a compris l'idéal et qui le foule aux pieds. Il n'y a pas au
pouvoir de l'homme de raison personnelle ou sociale assez forte pour
l'autoriser à transgresser une loi divine, quand cette loi a été
clairement révélée à sa raison, à son sentiment, à ses sens même.
Quand Marion Delorme se livre à Laffemas, qu'elle abhorre, pour sauver
la vie de son amant, la sublimité de son dévouement n'est qu'une
sublimité relative. Le poète a fort bien compris qu'une courtisane
seule, c'est-à-dire une femme habituée, dans le passé, à faire bon
marché d'elle-même, pouvait accepter par amour la dernière des
souillures. Mais quand Balzac, dans la _Cousine Bette_, nous montre
une femme pure et respectable s'offrir en tremblant à un ignoble
séducteur pour sauver sa famille de la ruine, il trace avec un art
infini une situation possible; mais ce n'en est pas moins une
situation odieuse, où l'héroïne perd toutes nos sympathies. Pourquoi
Marion Delorme les garde-t-elle, en dépit de son abaissement? C'est
parce qu'elle ne comprend pas ce qu'elle fait; c'est parce qu'elle
n'a pas, comme l'épouse légitime et la mère de famille, la conscience
du crime qu'elle commet.
Balzac, qui cherchait et osait tout, a été plus loin: il nous a
montré, dans un autre roman, une femme provoquant et séduisant son
mari qu'elle n'aime pas, pour le préserver des piéges d'une autre
femme. Il s'est efforcé de relever la honte de cette action en donnant
à cette héroïne une fille dont elle veut conserver la fortune. Ainsi,
c'est l'amour maternel surtout qui la pousse à tromper son mari par
quelque chose de pire peut-être qu'une infidélité, par un mensonge de
la bouche, du cœur et des sens.
Je n'ai pas caché à Balzac que cette histoire, dont il disait le fond
réel, me révoltait au point de me rendre insensible au talent qu'il
avait déployé en la racontant. Je la trouvais immorale sans me gêner,
moi à qui l'on reprochait d'avoir fait des livres immoraux.
Et, à mesure que j'ai interrogé mon cœur, ma conscience et ma
religion, je suis devenue encore plus rigide dans ma manière de voir.
Non seulement je regarde comme un péché mortel (il me plaît de me
servir de ce mot, qui exprime bien ma pensée, parce qu'il dit que
certaines fautes tuent notre âme); je regarde comme un péché mortel
non seulement le mensonge des sens dans l'amour, mais encore
l'illusion que les sens chercheraient à se faire dans les amours
incomplets. Je dis, je crois qu'il faut aimer avec tout son être, ou
vivre, quoi qu'il arrive, dans une complète chasteté. Les hommes n'en
feront rien, je le sais; mais les femmes, qui sont aidées par la
pudeur et par l'opinion, peuvent fort bien, quelle que soit leur
situation dans la vie, accepter cette doctrine quand elles sentent
qu'elles valent la peine de l'observer.
Pour celles qui n'ont pas le moindre orgueil, je ne saurais rien
trouver à leur dire.
Ce mot d'orgueil, dont je me suis servie beaucoup à cette époque, en
écrivant, me revient maintenant avec sa véritable signification.
J'oublie si parfaitement ce que j'écris, et j'ai tant de répugnance à
me relire, qu'il m'a fallu recevoir, ces jours-ci, une lettre où
quelqu'un se donnait la peine de me transcrire une foule d'aphorismes
de ma façon, tirés des _Lettres d'un voyageur_, en m'adressant, à ce
sujet, une foule de questions, pour me décider à prendre connaissance
de mon livre, que j'avais fort oublié, selon ma coutume.