pour moi. Quoiqu'il n'eût qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa
tête chauve, ses joues creuses, sa débile santé et, plus que tout
cela, l'austérité naïve de sa vie et de ses idées, le vieillissaient
de vingt ans à mes yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type
du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans ses théories,
indulgent jusqu'à la _gâterie_ dans la pratique des affections. J'ai
pleuré sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement,
mais par égoïsme de cœur. Il nous avait pourtant dit cent fois à tous
qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutôt remercier
Dieu de les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement au-delà de
la tombe, jusqu'à se réjouir de les savoir en possession de leur
récompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et
si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il s'était rendu trop
nécessaire à moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les
découragemens et toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante
du devoir avec les suavités de la prédication enthousiaste et ces
douceurs de la sollicitude paternelle qui pénètrent et consolent. Les
saints farouches et ascétiques frappent l'imagination ou éveillent
l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils n'agissent donc que sur de
nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent
davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci.
J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère qui lui a survécu, dans
la suite de mon histoire.
CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME.
Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles
Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres.
Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon récit en consacrant encore
quelques pages à mes amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces
amis me firent pénétrer est une partie essentielle de ma véritable
histoire, celle de mon développement moral et intellectuel. J'ai la
conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et
gardé d'un peu bon dans l'âme. Je suis venue sur la terre avec le goût
et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante
organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts,
ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait
besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère: les amis éclairés,
les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop
longtemps couvé sous la cendre pour être étouffé facilement. Mais
cette sensibilité douloureuse fut souvent calmée et toujours consolée
par des affections sages et bienfaisantes.
Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à
d'autres égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et
qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui
m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de
réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs me firent faire assez
vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une portée moins
saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui
ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du
labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps
endormie.
Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. Sainte-Beuve, par les
abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très
salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu
capricieuse mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois
la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé
profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des
personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le
droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses
vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours
généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été
en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait été
secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses
de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter
parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels.
Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des
momens où ma pensée éprouvait le besoin d'une expression plus hardie,
sa forme délicate et adroite m'a paru plus propre à m'empêtrer qu'à me
dégager. Mais quand les heures de fièvre sont passées, on revient à
cette forme un peu _vanlotée_, comme on revient à Vanloo lui-même;
pour en reconnaître la vraie force et la vraie beauté à travers le
caprice de l'individualité et le cachet de l'école, sous ces
miévreries souriantes de la recherche, il y a, quand même, le génie du
maître. Comme poète et comme critique, Sainte-Beuve est un maître
aussi. Sa pensée est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure
au premier abord; mais les choses qui ont une conscience réelle valent
qu'on les relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente
obscurité. Le défaut de cet écrivain est un excès de qualités. Il sait
tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son goût
est si abondant et son objet le saisit par tant de côtés à la fois,
que la langue doit lui paraître insuffisante et le cadre toujours trop
étroit pour le tableau.
A mes yeux, il était dominé par une contradiction nuisible, je ne
dirai pas à son talent, il a bien prouvé que son talent n'en a pas
souffert, mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur,
non pas une rencontre ou une réunion de faits qu'il n'est au pouvoir
d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine
source de foi et de sérénité intérieure qui, pour être intermittente,
et souvent troublée par le contact des choses extérieures, n'en est
pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul bonheur que Dieu nous
ait accordé, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la
continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des
catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines
joies intimes et pures qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.
Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans
l'amitié, dans toutes ces choses abstraites dont les événemens ne
peuvent nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience
prématurée nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour
ou l'autre avec nous-mêmes.
Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu
longtemps aussi tourmenté que je l'étais alors, quoiqu'il eût
infiniment plus de science, de raison et de force défensive contre la
douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence convaincante, et
il portait cependant en lui le trouble des âmes généreuses
inassouvies.
Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le problème de la raison
en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et
d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait l'ennui, le dégoût et
le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il éprouvait le besoin
des grandes émotions: il convenait que s'y soustraire par crainte du
désenchantement est un métier de dupe, puisque les petites émotions
inévitables nous tuent en détail; mais il voulait gouverner et
raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnât
aux illusions de ne pouvoir pas être complètes, oubliant, ce me
semble, que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont pas du tout,
et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose à
pardonner à leur idéal ne sont déjà plus en possession de la foi, mais
qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la
sagesse.
_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours révoltée comme un
paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on
aimait: voilà, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne
croit plus à l'idée ou qu'on n'aime plus l'_être_, c'est le devoir
seul que l'on suit et que l'on aime.
Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une
prescription impossible; mais quand il arrivait à philosopher sur la
pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le
voir tourner dans ce cercle infranchissable.
En résumé, trop de cœur pour son esprit et trop d'esprit pour son
cœur, voilà comment je m'expliquai cette nature éminente, et, sans
oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine
toujours que ce résumé est la clef de ce que son talent offre
d'original et de mystérieux. Peut-être que si ce talent fût laissé
être faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait pris des
revanches d'autant plus éclatantes; mais bien qu'il aimât ce
laisser-aller dans l'œuvre des autres, il n'a pas consenti à être
inégal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un
artiste quelque chose de plus ému et de plus pénétrant que ce qu'il a
consenti à exprimer dans son œuvre générale se permettent quelque
regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est
permis à lui-même. Mais le public n'est pas obligé de savoir que les
œuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le
débordement d'un vase qui a retenu le plus précieux de sa liqueur.
C'est d'ailleurs un peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours
le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit
rendre à Dieu seul, et que les épanchemens des tendresses intimes font
seuls pressentir. On est même effrayé quand le génie réussit à se
produire tout entier sous une forme arrêtée; on craint qu'il ne se
soit épuisé dans cet effort suprême, car l'impuissance de se
manifester complétement est un bienfait du ciel envers l'humaine
faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle
cesserait peut-être aussitôt d'exister.
Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une
de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà
estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur
italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite
gravure des _Moissonneurs_ de Léopold Robert. Ces deux artistes
étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir
et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se
communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses
manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, me fut vite
sympathique, et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit pour toute
la vie.
J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans
leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des
relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sûr_, on
dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une
personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne
sérieuse aucune pédanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire
et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,
recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage
voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères
charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la méritent et
la justifient comme lui.
La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et
assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler
réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile
artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier
est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale
particulièrement, elle se complique de difficultés formidables. Mais
les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de
lui-même sont si puissantes, que le peintre a des jouissances
infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies
sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à
l'envie de devenir créateur lui-même.
J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci, à savoir: si le
graveur doit être artiste comme Edelink de Bervic, ou comme
Marc-Antoine et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier fidèlement les
qualités et les défauts de son modèle, ou s'il doit copier librement
en donnant essor à son propre génie; en un mot, si la gravure doit
être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse interprétation de l'œuvre
des maîtres.
Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en
dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même
qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma
part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de
choisir, je ne choisirais que des chefs-d'œuvre, et je me plairais à
les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des
maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais
forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je
serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair
que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait
très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans
la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs
qualités.
Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui
interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse
pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.
Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre
d'arranger à sa guise l'œuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la
mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le
caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est
non-seulement de répandre et de populariser l'œuvre de la peinture,
mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres,
à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux?
Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa
doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se
rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques
de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni
personne, les arts déclinent et périssent.
Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa
pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude
absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien
copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne
peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y
apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des
portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux
de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de
suite au _Vœu de Louis XIII_ de M. Ingres.
On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la
gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M.
Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est
saisissante.
Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie
passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a
consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de
Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où
j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'œuvre. Ce type, réputé
si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si
mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima
miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais
dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin
d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile,
arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise
que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles
aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux
corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera
pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que
les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la
triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible
sourire, à de jeunes cœurs amoureux d'elle.
Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la
meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir
toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans
la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie,
Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon
âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute
amitié durable.
Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M.
Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande
élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant,
du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas
un esprit froid ni un cœur impuissant; mais une tension
contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au
laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de
sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,
comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli,
le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une
injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut
imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne
soit plus intègre et plus sincère que la sienne.
Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus
de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience
poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais
c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement.
Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le
fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y
faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue
ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une
discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors
des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,
entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de
briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager.
J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens
et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de
vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon
sentiment sur les œuvres d'art que je défendais quelquefois contre
ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la
sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses
convictions raisonnées.
Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en
moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général,
c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes,
c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement
et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant
plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par
aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de
tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans
la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait
pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître
en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une
croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat
n'était pas bienfaisant.
Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit
se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit
ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se
révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On
aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même,
toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de
nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous
jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous
le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de
ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la
raillerie et le dédain n'auront jamais.
Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus
aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée,
désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être
toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle
soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie
qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver
reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public
et nous-mêmes.
C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en
prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui
s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du
moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au
fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger
l'œuvre qui en a soulevé les orages.
La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne
gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le
beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en
a été amoindrie.
Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère
personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse
de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il
s'y est exposé davantage.
Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à
coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée.
En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et
tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs
égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins
juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a
acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience
austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y
dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès
mérités.
Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand,
qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa
droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa
critique.
Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine
avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus
qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui
s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des
vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière
et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus
douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus
décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une œuvre
mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom
d'œuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire
loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la
stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].»
[13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.
Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus
curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais
volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire
quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la
critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de
découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis
jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_»
Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de
critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de
créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre
chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a
bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de
leur siècle, car toute œuvre de perfectionnement se compose de deux
actes également importans de la volonté humaine, renverser et
réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si
l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que
l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines
servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le
travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et
assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi
difficile que l'autre.