Gaubert m'inspirait une tendresse véritable, parce qu'il l'éprouvait

pour moi. Quoiqu'il n'eût qu'une dizaine d'années de plus que moi, sa

tête chauve, ses joues creuses, sa débile santé et, plus que tout

cela, l'austérité naïve de sa vie et de ses idées, le vieillissaient

de vingt ans à mes yeux et à ceux de ses autres amis. C'était le type

du vertueux et tendre père, sévère et absolu dans ses théories,

indulgent jusqu'à la _gâterie_ dans la pratique des affections. J'ai

pleuré sa mort, non pas seulement par respect et par attendrissement,

mais par égoïsme de cœur. Il nous avait pourtant dit cent fois à tous

qu'il ne fallait pas pleurer les morts, mais bien plutôt remercier

Dieu de les avoir appelés à lui, et pousser le dévouement au-delà de

la tombe, jusqu'à se réjouir de les savoir en possession de leur

récompense. Il avait raison, mais les entrailles ne raisonnent pas, et

si je l'ai amèrement regretté, c'est sa faute. Il s'était rendu trop

nécessaire à moi. Je voyais en lui un refuge contre tous les

découragemens et toutes les langueurs de la volonté, une loi vivante

du devoir avec les suavités de la prédication enthousiaste et ces

douceurs de la sollicitude paternelle qui pénètrent et consolent. Les

saints farouches et ascétiques frappent l'imagination ou éveillent

l'orgueil qu'on appelle émulation. Ils n'agissent donc que sur de

nobles orgueilleux de leur trempe. Les saints doux et tendres attirent

davantage, et, pour mon compte, je n'aime que ceux-ci.

J'aurai à reparler de Gaubert et du bon frère qui lui a survécu, dans

la suite de mon histoire.

CHAPITRE TRENTE-QUATRIEME.

Sainte-Beuve.--Luigi Calamatta.--Gustave Planche.--Charles

Didier.--Pourquoi je ne parle pas de certains autres.

Je ne crois pas interrompre l'ordre de mon récit en consacrant encore

quelques pages à mes amis. Le monde de sentimens et d'idées où ces

amis me firent pénétrer est une partie essentielle de ma véritable

histoire, celle de mon développement moral et intellectuel. J'ai la

conviction profonde que je dois aux autres tout ce que j'ai acquis et

gardé d'un peu bon dans l'âme. Je suis venue sur la terre avec le goût

et le besoin du vrai; mais je n'étais pas une assez puissante

organisation pour me passer d'une éducation conforme à mes instincts,

ou pour la trouver toute faite dans les livres. Ma sensibilité avait

besoin surtout d'être réglée. Elle ne le fut guère: les amis éclairés,

les sages conseils vinrent un peu trop tard et quand le feu avait trop

longtemps couvé sous la cendre pour être étouffé facilement. Mais

cette sensibilité douloureuse fut souvent calmée et toujours consolée

par des affections sages et bienfaisantes.

Mon esprit, à demi cultivé, était à certains égards une table rase, à

d'autres égards une sorte de chaos. L'habitude que j'ai d'écouter, et

qui est une grâce d'état, me mit à même de recevoir de tous ceux qui

m'entourèrent une certaine somme de clarté et beaucoup de sujets de

réflexion. Parmi ceux-là, des hommes supérieurs me firent faire assez

vite de grands pas, et d'autres hommes, d'une portée moins

saisissante, quelques-uns même qui paraissaient ordinaires, mais qui

ne furent jamais tels à mes yeux, m'aidèrent puissamment à me tirer du

labyrinthe d'incertitudes où ma contemplation s'était longtemps

endormie.

Parmi les hommes d'un talent apprécié, M. Sainte-Beuve, par les

abondantes et précieuses ressources de sa conversation, me fut très

salutaire, en même temps que son amitié, un peu susceptible, un peu

capricieuse mais toujours précieuse à retrouver, me donna quelquefois

la force qui me manquait vis-à-vis de moi-même. Il m'a affligé

profondément par des aversions et des attaques acerbes contre des

personnes que j'admirais et que je respectais; mais je n'avais ni le

droit ni le pouvoir de modifier ses opinions et d'enchaîner ses

vivacités de discussion; et comme, vis-à-vis de moi, il fut toujours

généreux et affectueux (on m'a dit qu'il ne l'avait pas toujours été

en paroles, mais je ne le crois plus); comme d'ailleurs il m'avait été

secourable avec sollicitude et délicatesse dans certaines détresses

de mon âme et de mon esprit, je regarde comme un devoir de le compter

parmi mes éducateurs et bienfaiteurs intellectuels.

Sa manière littéraire ne m'a pourtant pas servi de type, et dans des

momens où ma pensée éprouvait le besoin d'une expression plus hardie,

sa forme délicate et adroite m'a paru plus propre à m'empêtrer qu'à me

dégager. Mais quand les heures de fièvre sont passées, on revient à

cette forme un peu _vanlotée_, comme on revient à Vanloo lui-même;

pour en reconnaître la vraie force et la vraie beauté à travers le

caprice de l'individualité et le cachet de l'école, sous ces

miévreries souriantes de la recherche, il y a, quand même, le génie du

maître. Comme poète et comme critique, Sainte-Beuve est un maître

aussi. Sa pensée est souvent complexe, ce qui la rend un peu obscure

au premier abord; mais les choses qui ont une conscience réelle valent

qu'on les relise, et la clarté est vive au fond de cette apparente

obscurité. Le défaut de cet écrivain est un excès de qualités. Il sait

tant, il comprend si bien, il voit et devine tant de choses, son goût

est si abondant et son objet le saisit par tant de côtés à la fois,

que la langue doit lui paraître insuffisante et le cadre toujours trop

étroit pour le tableau.

A mes yeux, il était dominé par une contradiction nuisible, je ne

dirai pas à son talent, il a bien prouvé que son talent n'en a pas

souffert, mais à son propre bonheur. J'entends par ce mot de bonheur,

non pas une rencontre ou une réunion de faits qu'il n'est au pouvoir

d'aucun homme de faire surgir et de gouverner, mais une certaine

source de foi et de sérénité intérieure qui, pour être intermittente,

et souvent troublée par le contact des choses extérieures, n'en est

pas moins intarissable au fond de l'âme. Le seul bonheur que Dieu nous

ait accordé, et dont on puisse oser, sans folie, lui demander la

continuation, c'est de sentir qu'au milieu des accidens et des

catastrophes de la vie commune, on est en possession de certaines

joies intimes et pures qui sont bien l'idéal de celui qui les savoure.

Dans l'art comme dans la philosophie, dans l'amour comme dans

l'amitié, dans toutes ces choses abstraites dont les événemens ne

peuvent nous ôter le sentiment ou le rêve, l'âge ou l'expérience

prématurée nous apportent ce bienfait de nous mettre d'accord un jour

ou l'autre avec nous-mêmes.

Probablement ce jour est venu pour Sainte-Beuve; mais je l'ai vu

longtemps aussi tourmenté que je l'étais alors, quoiqu'il eût

infiniment plus de science, de raison et de force défensive contre la

douleur. Il enseignait la sagesse avec une éloquence convaincante, et

il portait cependant en lui le trouble des âmes généreuses

inassouvies.

Il me semblait alors qu'il voulait résoudre le problème de la raison

en le compliquant. Il voyait le bonheur dans l'absence d'illusions et

d'entraînement; et puis tout aussitôt, il voyait l'ennui, le dégoût et

le spleen dans l'exercice de la logique pure. Il éprouvait le besoin

des grandes émotions: il convenait que s'y soustraire par crainte du

désenchantement est un métier de dupe, puisque les petites émotions

inévitables nous tuent en détail; mais il voulait gouverner et

raisonner les passions en les subissant. Il voulait qu'on pardonnât

aux illusions de ne pouvoir pas être complètes, oubliant, ce me

semble, que si elles ne sont pas complètes, elles ne sont pas du tout,

et que les amis, les amans, les philosophes qui voient quelque chose à

pardonner à leur idéal ne sont déjà plus en possession de la foi, mais

qu'ils sont tout simplement dans l'exercice de la vertu et de la

sagesse.

_Croire_ ou _aimer par devoir_ m'a toujours révoltée comme un

paradoxe. On peut agir dans le fait comme si on croyait ou comme si on

aimait: voilà, en certains cas, le devoir. Mais du moment qu'on ne

croit plus à l'idée ou qu'on n'aime plus l'_être_, c'est le devoir

seul que l'on suit et que l'on aime.

Sainte-Beuve avait bien trop d'esprit pour se poser de la sorte une

prescription impossible; mais quand il arrivait à philosopher sur la

pratique de la vie, je ne sais si je me trompais, mais je croyais le

voir tourner dans ce cercle infranchissable.

En résumé, trop de cœur pour son esprit et trop d'esprit pour son

cœur, voilà comment je m'expliquai cette nature éminente, et, sans

oser affirmer aujourd'hui que je l'ai bien comprise, je m'imagine

toujours que ce résumé est la clef de ce que son talent offre

d'original et de mystérieux. Peut-être que si ce talent fût laissé

être faible, maladroit et fatigué à ses heures, il aurait pris des

revanches d'autant plus éclatantes; mais bien qu'il aimât ce

laisser-aller dans l'œuvre des autres, il n'a pas consenti à être

inégal, et il s'est maintenu excellent. Ceux qui ont entrevu dans un

artiste quelque chose de plus ému et de plus pénétrant que ce qu'il a

consenti à exprimer dans son œuvre générale se permettent quelque

regret. Ils ont eu pour cet artiste plus d'ambition qu'il ne s'en est

permis à lui-même. Mais le public n'est pas obligé de savoir que les

œuvres qui le charment et l'instruisent ne sont souvent que le

débordement d'un vase qui a retenu le plus précieux de sa liqueur.

C'est d'ailleurs un peu notre histoire à tous. L'âme renferme toujours

le plus pur de ses trésors comme un fonds de réserve qu'elle doit

rendre à Dieu seul, et que les épanchemens des tendresses intimes font

seuls pressentir. On est même effrayé quand le génie réussit à se

produire tout entier sous une forme arrêtée; on craint qu'il ne se

soit épuisé dans cet effort suprême, car l'impuissance de se

manifester complétement est un bienfait du ciel envers l'humaine

faiblesse, et si l'on pouvait exprimer l'aspiration infinie, elle

cesserait peut-être aussitôt d'exister.

Le hasard d'un portrait que Buloz fit graver pour mettre en tête d'une

de mes éditions me fit connaître Calamatta, graveur habile et déjà

estimé, qui vivait pauvrement et dignement avec un autre graveur

italien, Mercuri, à qui l'on doit, entre autres, la précieuse petite

gravure des _Moissonneurs_ de Léopold Robert. Ces deux artistes

étaient liés par une noble et fraternelle amitié. Je ne fis que voir

et saluer Mercuri, dont le caractère timide ne pouvait guère se

communiquer à ma propre timidité. Calamatta, plus Italien dans ses

manières, c'est-à-dire plus confiant et plus expansif, me fut vite

sympathique, et, peu à peu, notre mutuelle amitié s'établit pour toute

la vie.

J'ai rencontré en vérité peu d'amis aussi fidèles, aussi délicats dans

leur sollicitude et aussi soutenus dans l'agréable et saine durée des

relations. Quand on peut dire d'un homme qu'il est un ami _sûr_, on

dit de lui une grande chose, car il est rare de rencontrer chez une

personne aimable et enjouée aucune légèreté, et chez une personne

sérieuse aucune pédanterie. Calamatta, aimable compagnon dans le rire

et dans le mouvement de la vie d'artiste, est un esprit sérieux,

recueilli et juste, que l'on trouve toujours dans une bonne et sage

voie d'appréciation des choses de sentiment. Beaucoup de caractères

charmans comme le sien inspirent la confiance, mais peu la méritent et

la justifient comme lui.

La gravure est un art sérieux en même temps qu'un métier dur et

assujettissant, où le procédé, ennemi de l'inspiration, peut s'appeler

réellement le génie de la patience. Le graveur doit être habile

artisan avant de songer à être artiste. Certes, la partie du métier

est immense aussi dans la peinture, et, dans la peinture murale

particulièrement, elle se complique de difficultés formidables. Mais

les émotions de la création libre, du génie, qui ne relève que de

lui-même sont si puissantes, que le peintre a des jouissances

infinies. Le graveur n'en connaît que de craintives, car ses joies

sont troublées justement par l'appréhension de se laisser prendre à

l'envie de devenir créateur lui-même.

J'ai entendu discuter beaucoup cette question-ci, à savoir: si le

graveur doit être artiste comme Edelink de Bervic, ou comme

Marc-Antoine et Audran; c'est-à-dire s'il doit copier fidèlement les

qualités et les défauts de son modèle, ou s'il doit copier librement

en donnant essor à son propre génie; en un mot, si la gravure doit

être l'exacte reproduction ou l'ingénieuse interprétation de l'œuvre

des maîtres.

Je ne me pique de trancher aucune question difficile, surtout en

dehors de mon métier à moi, mais il me semble que celle-ci est la même

qu'on peut appliquer à la traduction des livres étrangers. Pour ma

part, si j'étais chargée de ce soin, et qu'il me fût permis de

choisir, je ne choisirais que des chefs-d'œuvre, et je me plairais à

les rendre le plus servilement possible, parce que les défauts des

maîtres sont encore aimables ou respectables. Au contraire, si j'étais

forcée de traduire un ouvrage utile, mais obscur et mal écrit, je

serais tentée de l'écrire de mon mieux, afin de le rendre aussi clair

que possible; mais il est bien probable que l'auteur vivant me saurait

très mauvais gré du service que je lui aurais rendu, car il est dans

la nature des talens incomplets de préférer leurs défauts à leurs

qualités.

Ce malheur d'avoir trop bien fait doit arriver aux graveurs qui

interprètent, et il n'y a peut-être qu'un peintre de génie qui puisse

pardonner à son copiste d'avoir eu plus de talent que lui.

Cependant, si l'on admettait en principe que tout graveur est libre

d'arranger à sa guise l'œuvre qu'il reproduit, et, pour peu que la

mode encourageât cette licence, où s'arrêterait-on, et où serait le

caractère utile et sérieux de cet art, dont le premier but est

non-seulement de répandre et de populariser l'œuvre de la peinture,

mais encore de conserver intacte à la postérité la pensée des maîtres,

à travers le temps et les événemens qui détruisent les originaux?

Il faut que chaque science, chaque art, chaque métier même ait sa

doctrine. Rien n'existe sans une pensée dominante où le travail se

rattache, où la volonté se maintient consciencieuse. Dans les époques

de décadence où chacun fait à sa guise, sans respect pour rien ni

personne, les arts déclinent et périssent.

Calamatta, après avoir soulevé et retourné ces considérations dans sa

pensée, se renferma dans une idée où il trouva au moins une certitude

absolue: c'est qu'il faut savoir très bien dessiner pour savoir bien

copier, et que qui ne le sait pas ne comprend pas ce qu'il voit et ne

peut pas le rendre, quelque effort d'attention et de volonté qu'il y

apporte. Il fit donc des études sérieuses en s'essayant à dessiner des

portraits d'après nature, en même temps qu'il poursuivait ces travaux

de burin qui prennent des années. Calamatta a travaillé sept ans de

suite au _Vœu de Louis XIII_ de M. Ingres.

On lui doit quelques portraits remarquables qu'il a répandus par la

gravure après les avoir dessinés lui-même, entre autres celui de M.

Lamennais, dont la ressemblance est fidèle et dont l'expression est

saisissante.

Mais le talent vraiment supérieur de Calamatta est dans la copie

passionnément minutieuse et consciencieuse des maîtres anciens. Il a

consacré le meilleur de sa volonté à reproduire la _Joconde_ de

Léonard de Vinci, dont il termine la gravure peut-être au moment où

j'écris, et dont le dessin m'a paru un chef-d'œuvre. Ce type, réputé

si difficile à reproduire, cette figure de femme d'une beauté si

mystérieuse, même pour ses contemporains, et que le peintre estima

miraculeuse à saisir dans son expression, méritait de rester à jamais

dans les arts. Le fugitif sourire de la Joconde, ce rayonnement divin

d'une émotion inconnue, un grand génie a su le fixer sur la toile,

arrachant ainsi à l'empire de la mort un éclair de cette vie exquise

que fait la beauté exquise; mais le temps détruit les belles toiles

aussi fatalement (quoique plus tardivement) qu'il détruit les beaux

corps. La gravure conserve et immortalise. Un jour, elle seule restera

pour attester que les maîtres et les femmes ont vécu, et tandis que

les ossemens des générations ne seront plus que poussière, la

triomphante Joconde sourira encore, de son vrai et intraduisible

sourire, à de jeunes cœurs amoureux d'elle.

Parmi ceux de mes amis qui m'ont enseigné, par l'exemple soutenu (la

meilleure des leçons), qu'il faut étudier, chercher et vouloir

toujours; aimer le travail plus que soi-même, et n'avoir pour but dans

la vie que de laisser après soi le meilleur de sa propre vie,

Calamatta est aux premiers rangs, et, à ce titre, il garde dans mon

âme une bonne part de ce respect qui est la base essentielle de toute

amitié durable.

Je dois aussi une reconnaissance particulière, comme artiste, à M.

Gustave Planche, esprit purement critique, mais d'une grande

élévation. Mélancolique par caractère et comme rassasié, en naissant,

du spectacle des choses humaines, Gustave Planche n'est cependant pas

un esprit froid ni un cœur impuissant; mais une tension

contemplative, trop peu accessible aux émotions variées et au

laisser-aller de l'imprévu dans les arts, concentra le rayonnement de

sa pensée sur un seul point fixe. Il ne voulut longtemps admettre,

comprendre et sentir le beau que dans le grand et le sévère. Le joli,

le gracieux et l'agréable lui devinrent antipathiques. De là une

injustice réelle dans plusieurs faits d'appréciation, qui lui fut

imputée à mauvaise humeur, à parti pris, bien qu'aucune critique ne

soit plus intègre et plus sincère que la sienne.

Aussi nul critique n'a soulevé plus de colères et attiré sur lui plus

de vengeances personnelles. Il endura le tout avec patience

poursuivant ses _exécutions_ sous une apparente impassibilité. Mais

c'était là un rôle que sa force intérieure n'acceptait pas réellement.

Cette hostilité, qu'il avait provoquée, le faisait souffrir; car le

fond de son caractère est plus bienveillant que sa plume, et si l'on y

faisait bien attention, on verrait que cette forme cassante et absolue

ne couvre pas les ménagemens caractéristiques de la haine. Une

discussion douce le ramène facilement, ou, du moins, le ramenait alors

des excès de sa propre logique. Il est vrai qu'en reprenant la plume,

entraîné par je ne sais quelle fatalité de son talent, il achevait de

briser ce qu'il s'était peut-être promis de ménager.

J'aurais complétement accepté ce caractère avec tous ses inconvéniens

et tous ses dangers si j'avais trouvé juste et concluant le point de

vue où il se plaçait, en tant que critique. La différence de mon

sentiment sur les œuvres d'art que je défendais quelquefois contre

ses anathèmes ne m'eût pas empêchée de regarder la sobriété et la

sévérité de ses appréciations comme des effets utiles de ses

convictions raisonnées.

Mais ce que je n'approuvais pas, et ce que j'ai approuvé de moins en

moins, même chez mes amis, dans l'exercice de la critique en général,

c'est le ton hautain et dédaigneux, c'est la rudesse des formes,

c'est, en un mot, le sentiment qui préside parfois à cet enseignement

et qui en dénature le but et l'effet. Je trouvais Planche d'autant

plus dans l'erreur sur ce point, que son sentiment n'était égaré par

aucune personnalité méchante, envieuse ou vindicative. Il parlait de

tous les vivans, au contraire, avec une grande sérénité, et même, dans

la conversation, il leur rendait beaucoup plus de justice ou montrait

pour eux beaucoup plus d'indulgence qu'il ne voulait en faire paraître

en écrivant. C'était donc évidemment le résultat d'un système et d'une

croyance qui pouvaient être respectables, mais dont le résultat

n'était pas bienfaisant.

Si la critique est _ce quelle doit être, un enseignement_, elle doit

se montrer douce et généreuse, afin d'être persuasive. Elle doit

ménager surtout l'amour-propre, qui, durement froissé en public, se

révolte naturellement contre cette sorte d'insulte à la personne. On

aura beau dire que la critique est libre et ne relève que d'elle-même,

toutes choses relèvent de Dieu, qui a fait de la charité le premier de

nos devoirs et la plus forte de nos armes. Si les critiques qui nous

jugent sont plus forts que nous (ce qui n'arrive pas toujours), nous

le sentirons aisément à leur indulgence, et les conseils enveloppés de

ces explications modestes qui _prouvent_ ont une valeur que la

raillerie et le dédain n'auront jamais.

Je ne pense pas qu'il faille céder à la critique, même la plus

aimable, quand elle ne nous persuade pas; mais une critique élevée,

désintéressée, noble de sentimens et de formes, doit nous être

toujours utile, même quand elle nous contredit ouvertement. Elle

soulève en nous-mêmes un examen nouveau et une discussion approfondie

qui ne peuvent nous être que salutaires. Elle doit donc nous trouver

reconnaissans quand son but est bien visiblement d'instruire le public

et nous-mêmes.

C'était là certainement le but de Gustave Planche; mais il n'en

prenait pas le moyen. Il blessait la personnalité, et le public, qui

s'amuse de ces sortes de scandales, ne les approuve pas au fond. Du

moment, d'ailleurs, qu'il aperçoit ou croit apercevoir la passion au

fond du débat, il ne juge plus que la passion et oublie de juger

l'œuvre qui en a soulevé les orages.

La connaissance générale, le goût et l'intelligence des arts ne

gagnent donc rien à ces querelles, et l'instruction véritable que le

beau savoir et le beau style de Gustave Planche eussent dû répandre en

a été amoindrie.

Il n'est pas le seul à qui ce malheur soit arrivé. Par son caractère

personnel, il l'a peut-être moins mérité qu'un autre; par la rudesse

de son langage et la persistance de ses impitoyables conclusions, il

s'y est exposé davantage.

Le reproche que je me permets de lui adresser est bien désintéressé, à

coup sûr, car personne ne m'a plus constamment soutenue et encouragée.

En outre, j'ai une prédilection très grande pour les côtés élevés et

tranchés de ce jugement véritablement éclairé de haut, à plusieurs

égards, en peinture et en musique particulièrement. Je le trouve moins

juste en littérature. Il n'a pas accepté des talens que le public a

acceptés avec raison. Il s'est peut-être raidi dans sa conscience

austère contre l'intelligence générale des engouemens, jusqu'y

dépasser son but et à se sentir mal disposé, même pour les succès

mérités.

Quoi qu'il en soit, il a montré un grand courage moral: si grand,

qu'il y en a à le dire et à défendre l'homme, son talent et sa

droiture contre les inimitiés que lui a attirées le ton acerbe de sa

critique.

Lui-même, dès ses premiers pas dans la carrière, a posé sa doctrine

avec la rigueur d'un esprit absolu. Mais, dur à lui-même encore plus

qu'aux autres, il s'écrie: «C'est un abîme (la critique sévère) qui

s'ouvre devant vous. Parfois il vous prend des éblouissemens et des

vertiges. De questions en questions, on arrive à une question dernière

et insoluble, le doute universel. Or, c'est tout simplement la plus

douloureuse de toutes les pensées. Je n'en connais pas de plus

décourageante, de plus voisine du désespoir... C'est une œuvre

mesquine (toujours la critique) et qui ne mérite pas même le nom

d'œuvre. C'est une oisiveté officielle, un perpétuel et volontaire

loisir; c'est la raillerie douloureuse de l'impuissance, le râle de la

stérilité; c'est un cri d'enfer et d'agonie[13].»

[13] Salon de 1831, par M. Gustave Planche. Paris, 1831.

Tout le reste du chapitre est aussi curieux et même de plus en plus

curieux. C'est la confession, non pas ingénue et irréfléchie, mais

volontaire et comme désespérée, d'un jeune homme ambitieux de produire

quelque chose de grand, qui s'agite dans le collier de misère de la

critique, acceptée contre son gré, dans un jour d'incertitude ou de

découragement. «_Honte et malheur à moi_, dit-il, _si je ne puis

jamais accepter ou remplir un rôle plus glorieux et plus élevé!_»

Ces plaintes étaient injustes, ce point de vue était faux. Le rôle de

critique, bien compris, est un rôle tout aussi grand que celui de

créateur, et de grands esprits philosophiques n'ont pas fait autre

chose que la critique des idées et des préjugés de leur temps. Cela a

bien suffi non-seulement à leur gloire, mais encore aux progrès de

leur siècle, car toute œuvre de perfectionnement se compose de deux

actes également importans de la volonté humaine, renverser et

réédifier. On prétend que l'un est plus malaisé que l'autre; mais si

l'on rebâtit difficilement et souvent fort mal, ne serait-ce pas que

l'on commence toujours à fonder sur des ruines, et que si ces ruines

servent encore de base à nos édifices mal assurés, c'est que le

travail de la démolition, de la critique, n'a pas été assez complet et

assez profond? D'où il résulte que l'un est aussi rare et aussi

difficile que l'autre.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 18 / 34 段