Quant à disséquer leur procédé, soit pour le louer, soit pour le

blâmer, l'étalage des termes techniques que la critique introduit plus

ou moins adroitement dans ses argumentations sur la peinture et la

musique, n'est qu'un tour de force réussi ou manqué. Manqué, ce qui

arrive souvent à ceux qui parlent du métier sans en comprendre les

termes et en les employant à tort et travers, le tour fait rire les

plus humbles praticiens. Réussi, il n'initie en rien le public à ce

qu'il lui importe de sentir, et n'apprend rien aux élèves attentifs à

saisir les secrets de la maîtrise. Vous leur direz en vain les

procédés de l'artiste, et devant ces naïfs rapins qui s'extasient sur

un petit coin de la toile en se demandant avec stupeur _comment cela

est fait_, vous exposerez en vain la théorie savante des moyens

employés: vous fussent-ils révélés par la propre bouche du maître, ils

seront parfaitement inutiles à celui qui ne saura pas les mettre en

œuvre. S'il n'a pas de génie, aucun moyen ne lui servira; s'il a du

génie, il trouvera ses moyens tout seul, ou se servira à sa manière de

ceux d'autrui, qu'il aura compris ou devinés sans vous. Les seuls

ouvrages d'art sur l'art qui aient de l'importance et qui puissent

être utiles sont ceux qui s'attachent à développer les qualités de

sentiment des grandes choses, et qui par là, élèvent et élargissent le

sentiment des lecteurs. Sous ce point de vue, Diderot a été grand

critique, et de nos jours, plus d'un critique a encore écrit de belles

et bonnes pages. Hors de là, il n'y a qu'efforts perdus et pédantisme

puéril.

Un modèle d'appréciation supérieure est sous mes yeux. J'en veux

rappeler un fragment pour ceux qui ne l'auraient pas sous la main.

«On ne peut nier l'impression sans cesse décroissante des ouvrages qui

s'adressent à la partie la plus enthousiaste de l'esprit; c'est une

espèce de refroidissement mortel qui nous gagne par degrés, avant de

glacer tout à fait la source de toute vénération et de toute

poésie................

«Doit-on se dire que les beaux ouvrages ne sont pas faits pour le

public et ne sont pas appréciés par lui, et qu'il ne garde ses

admirations privilégiées que pour de futiles objets? Serait-ce qu'il

se sent pour toute production extraordinaire une sorte d'antipathie,

et que son instinct le porte naturellement vers ce qui est vulgaire et

de peu de durée? Y aurait-il, pour toute œuvre qui semble par sa

grandeur échapper au caprice de la mode, une condition secrète de lui

déplaire, et n'y voit-il qu'une espèce de reproche de l'inconstance de

ses goûts et de la vanité de ses opinions?»

Après ce cri de douleur et d étonnement, le critique que je cite nous

parle du _Jugement dernier_, et, sans employer aucun terme de métier,

sans nous initier à aucun des procédés que nous n'avons pas besoin de

connaître, occupé seulement de nous communiquer l'enthousiasme qui

l'embrase, il nous jette dans la pensée la propre pensée de

Michel-Ange.

«Le style de Michel-Ange, dit-il, semble le seul qui soit parfaitement

approprié à un pareil sujet. L'espèce de convention qui est

particulière à ce style, ce parti tranché de fuir toute trivialité au

risque de tomber dans l'enflure et d'aller jusqu'à l'impossible, se

trouvaient à leur place dans la peinture d'une scène qui nous

transporte dans une sphère tout idéale. Il est si vrai que notre

esprit va toujours au-delà de ce que l'art peut exprimer en ce genre,

que la poésie elle-même, qui semble si immatérielle dans ses moyens

d'expression, ne nous donne jamais qu'une idée trop définie de

semblables inventions. Quand l'Apocalypse de saint Jean nous peint les

dernières convulsions de la nature, les montagnes qui s'écroulent, les

étoiles qui tombent de la voûte céleste, l'imagination la plus

poétique et la plus vaste ne peut s'empêcher de circonscrire dans un

champ borné le tableau qui lui est offert. Les comparaisons employées

par les poètes sont tirées d'objets matériels qui arrêtent la pensée

dans son vol. Michel-Ange, au contraire, avec ses dix ou douze groupes

de quelques figures disposées symétriquement et sur une surface que

l'œil embrasse sans peine, nous donne une idée incomparablement plus

terrible de la catastrophe suprême qui amène aux pieds de son juge le

genre humain éperdu; et cet empire immense qu'il prend à l'instant

même sur l'imagination, il ne le doit à aucune des ressources que

peuvent employer les peintres vulgaires; c'est son style seul qui le

soutient dans les régions du sublime et nous y emporte avec lui.

* * * * *

Le Christ de Michel-Ange n'est ni un philosophe ni un héros de roman.

C'est Dieu lui-même dont le bras va réduire en poudre l'univers. Il

faut à Michel-Ange, il faut au peintre des formes, des contrastes, des

ombres, des lumières sur des corps charnus et mouvans. Le jugement

dernier, c'est la fête de la chair; aussi comme on la voit courir déjà

sur les os de ces pâles ressuscités, au moment où la trompette

entr'ouvre leur tombe et les arrache au sommeil des siècles! Dans

quelle variété de poétiques attitudes ils entr'ouvrent leurs paupières

à la lueur de ce sinistre et dernier jour qui secoue pour jamais la

lumière du sépulcre et pénètre jusqu'aux entrailles de cette terre où

la mort a entassé ses victimes! Quelques-uns soulèvent avec effort la

couche épaisse sous laquelle ils ont dormi si longtemps; d'autres,

dégagés déjà de leur fardeau, restent là étendus et comme étonnés

d'eux-mêmes. Plus loin, la barque vengeresse emporte la foule des

réprouvés. Caron se tient là, battant de son aviron les âmes

paresseuses: _qualunque s'adagia!»_

Qui donc a écrit ces belles pages? Ne semble-t-il pas qu'on entende

Michel-Ange lui-même parler de son œuvre et en expliquer la pensée?

Ce langage si grand et si ferme qu'il ne semble pas appartenir à

notre siècle, n'est-il pas celui du maître traduit par quelque

littérateur contemporain du premier ordre?

Non! ces pages sont écrites par un maître moderne qui n'a ni le goût

ni le temps d'écrire. Elles ont été jetées à la hâte sur le papier,

dans un jour de brûlante indignation contre l'indifférence du public

et de la critique en présence d'une belle copie du _Jugement dernier_,

due à Sigalon, et que Paris était appelé à contempler au palais des

Beaux-Arts, ce dont Paris ne se souciait pas le moins du monde. Ces

pages, dont le maître ne veut pas seulement qu'on lui parle et qu'il

craint peut-être de relire, sont signées Eugène Delacroix.

Je ne dirai pas: Que n'en a-t-il écrit beaucoup d'autres[12]! mais

bien: Que n'a-t-il pu mettre douze heures de plus dans ses journées

déjà trop courtes pour la peinture! Lui seul, je le crois, eût pu

traduire son propre génie à la multitude en lui traduisant celui des

maîtres tant aimés et si bien compris par lui!

[12] Il en a écrit quelques autres que la postérité recueillera

très précieusement, entre autres un opuscule intitulé: _Questions

sur le beau_.

Citons la conclusion; on y verra le _procédé_ par lequel Delacroix est

devenu un peintre égal à Michel-Ange.

«On n'a pas craint d'affirmer que la vue du chef-d'œuvre de

Michel-Ange corromprait le goût des élèves et les induirait à la

manière, comme si quelque chose pouvait être plus funeste que la

manière même des écoles. Sans doute, des modèles aussi frappans ne

s'adressent pas à tous les esprits. Il en est de l'étude d'une manière

si agrandie, d'un art si abstrait, si l'on peut parler ainsi, comme de

ces régimes austères auxquels ne se soumettent que les rudes

tempéramens. En présence de tant de grandeur et de hardiesse, un élève

imbécile se retourne vers son maître et ne voit dans le dédain du

grand peintre pour l'imitation vulgaire que l'impuissance d'imiter. Le

maître se demande à son tour s'il fera céder la tradition devant ce

mépris de toute tradition, et cependant le sublime artiste s'avance à

travers les siècles, entouré de disciples plus dignes de lui. Tous les

grands noms de la peinture marchent à ses côtés et le couronnent des

rayons de leur propre gloire....................................

«Après toutes les nouvelles déviations dans lesquelles l'art pourra se

trouver entraîné par le caprice et le besoin du changement, le grand

style du Florentin sera toujours comme un pôle vers lequel il faudra

se tourner de nouveau pour retrouver la route de toute grandeur et de

toute beauté.»

Le voilà, le procédé! C'est d'adorer le beau d'abord, ensuite de le

comprendre, et puis enfin de le tirer de soi-même. Il n'y en a pas

d'autre.

On peut bien croire que l'inintelligence du siècle a fait

mortellement souffrir cette âme enthousiaste des grandes choses.

Heureusement, la gaîté charmante de son esprit l'a préservé de la

souffrance qui aigrit. Quant à celle qui énerve, le géant était trop

fortement trempé pour la connaître. Il a résolu le problème de prendre

son essor entier, un essor victorieux, immense, et qui laisse le

parlage et le paradoxe loin sous ses pieds, comme cette fulgurante

figure d'Apollon qu'il a jetée aux voûtes du Louvre oublie, dans la

splendeur des cieux, les Chimères qu'il vient de terrasser. Il a

résolu ce problème sans perdre la jeunesse de son âme, la générosité

et la droiture de ses instincts, le charme de son caractère, la

modestie et le bon goût de son attitude.

Delacroix a traversé plusieurs phases de son développement en

imprimant à chaque série de ses ouvrages le sentiment profond qui lui

était propre. Il s'est inspiré du Dante, de Shakspeare et de Goëthe,

et les romantiques ayant trouvé en lui leur plus haute expression, ont

cru qu'il appartenait exclusivement à leur école. Mais une telle

fougue de création ne pouvait s'enfermer dans un cercle ainsi défini.

Elle a demandé au ciel et aux hommes de l'espace, de la lumière, des

lambris assez vastes pour contenir ses compositions, et s'élançant

alors dans le monde de son idéal complet, elle a tiré de l'oubli, où

il était question de les reléguer, les allégories de l'antique Olympe,

qu'elle a mêlées en grand historien de la poésie, à l'illustration

des génies de tous les siècles. Delacroix a rajeuni ce monde évanoui

ou travesti par de froides traditions, au feu de son interprétation

brûlante. Autour de ces personnifications surhumaines, il a créé un

monde de lumière et d'effets, que le mot _couleur_ ne suffit peut-être

pas à exprimer pour le public, mais qu'il est forcé de sentir dans

l'effroi, le saisissement ou l'éblouissement qui s'emparent de lui à

un tel spectacle. Là éclate l'individualité du sentiment de ce maître,

enrichie du sentiment collectif des temps modernes, dont la source

cachée au fond des esprits supérieurs grossit toujours à travers les

âges.

Il y aura néanmoins toujours un ordre d'esprits systématiques qui

reprocheront à Delacroix de n'avoir pas présenté à leurs sens le joli,

le gracieux, la forme voluptueuse, l'expression caressante comme ils

l'entendent. Reste à savoir s'ils l'entendent bien, et si, dans cette

région de la fantaisie, ils sont compétens à discerner le faux du

vrai, le naïf du maniéré. J'en doute. Ceux qui comprennent réellement

le Corrége, Raphaël, Watteau, Prud'hon, comprennent tout aussi bien

Delacroix. La grâce a son siége et la puissance a le sien. D'ailleurs

les grâces sont des divinités à mille faces. Elles sont lascives ou

chastes, selon l'œil qui les voit, selon l'âme qui les formule. Le

génie de Delacroix est sévère, et quiconque n'a pas un sentiment

capable d'élévation ne le goûtera jamais entièrement. Je crois qu'il

y est tout résigné.

Mais quelle que soit la critique, il laissera un grand nom et de

grandes œuvres. Quand on le voit pâle, frêle, nerveux et se plaignant

de mille petits maux obstinés à le tenir en haleine, on s'étonne que

cette délicate organisation ait pu produire avec une rapidité

surprenante, à travers des contrariétés et des fatigues inouïes, des

œuvres colossales. Et pourtant elles sont là, et elles seront

suivies, s'il plaît à Dieu, de beaucoup d'autres, car le maître est de

ceux qui se développent jusqu'à la dernière heure, et dont on croit en

vain saisir le dernier mot à chaque nouveau prodige.

Delacroix n'a pas été seulement grand dans son art, il a été grand

dans sa vie d'artiste. Je ne parle pas de ses vertus privées, de son

culte pour sa famille, de ses tendresses pour ses amis malheureux, des

charmes solides de son caractère, en un mot. Ce sont là des mérites

individuels que l'amitié ne publie pas à son de trompe. Les

épanchemens de son cœur dans ses admirables lettres feraient ici un

beau chapitre qui le peindrait mieux que je ne sais le faire. Mais les

amis vivans doivent-ils être ainsi révélés, même quand cette

révélation ne peut être que la glorification de leur être intime? Non,

je ne le pense pas. L'amitié a sa pudeur, comme l'amour a la sienne.

Mais ce qui en Delacroix appartient à l'appréciation publique pour le

profit que portent les nobles exemples, c'est l'intégrité de sa

conduite; c'est le peu d'argent qu'il a voulu gagner, la vie modeste

et longtemps gênée qu'il a acceptée plutôt que de faire aux goûts et

aux idées du siècle (qui sont bien souvent celles des gens en place)

la moindre concession à ses principes d'art. C'est la persévérance

héroïque avec laquelle, souffrant, malingre, brisé en apparence, il a

poursuivi sa carrière, riant des sots dédains; ne rendant jamais le

mal pour le mal, malgré les formes charmantes d'esprit et de

savoir-vivre qui l'eussent rendu redoutable dans ces luttes sourdes et

terribles de l'amour-propre; se respectant lui-même dans les moindres

choses, ne boudant jamais le public, exposant chaque année au milieu

d'un feu croisé d'invectives, qui eût étourdi ou écœuré tout autre;

ne se reposant jamais, sacrifiant ses plaisirs les plus purs, car il

aime et comprend admirablement les autres arts, à la loi impérieuse

d'un travail longtemps infructueux pour son bien-être et son succès:

vivant, en un mot, au jour le jour, sans envier le faste ridicule dont

s'entourent les artistes parvenus, lui dont la délicatesse d'organes

et de goûts se fût si bien accommodée pourtant d'un peu de luxe et de

repos.

FIN DU TOME ONZIÈME.

Typographie L. Schnauss.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres

Dignité envers soi-même:

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME DOUZIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD

(SUITE.)

Delacroix.--David Richard et Gaubert.--La phrénologie et la

médecine.--Les saints et les anges.

Dans tous les temps, dans tous les pays, on cite les grands artistes

qui n'ont rien donné à la vanité ou à l'avarice, rien sacrifié à

l'ambition, rien immolé à la vengeance. Nommer Delacroix, c'est nommer

un de ces hommes purs dont le monde croit assez dire en les déclarant

honorables, faute de savoir combien la tâche est rude au travailleur

qui succombe et au génie qui lutte.

Je n'ai point à faire l'historique de nos relations; elle est dans ce

seul mot, amitié sans nuages. Cela est bien rare et bien doux, et

entre nous cela est d'une vérité absolue. Je ne sais pas si Delacroix

a des imperfections de caractère. J'ai vécu près de lui dans

l'intimité de la campagne et dans la fréquence des relations suivies,

sans jamais apercevoir en lui une seule tache, si petite qu'elle fût.

Et pourtant nul n'est plus liant, plus naïf et plus abandonné dans

l'amitié. Son commerce a tant de charmes qu'auprès de lui on se

trouve soi-même être sans défauts, tant il est facile d'être dévoué à

qui le mérite si bien. Je lui dois en outre, bien certainement, les

meilleures heures de pures délices que j'aie goûtées en tant

qu'artiste. Si d'autres grandes intelligences m'ont initiée à leurs

découvertes et à leurs ravissemens dans la sphère d'un idéal commun,

je peux dire qu'aucune individualité d'artiste ne m'a été aussi plus

sympathique, et, si je puis parler ainsi, plus intelligente dans son

expansion vivifiante. Les chefs-d'œuvre qu'on lit, qu'on voit ou

qu'on entend ne vous pénètrent jamais mieux que doublés en quelque

sorte dans leur puissance par l'appréciation d'un puissant génie. En

musique et en poésie comme en peinture, Delacroix est égal à lui-même,

et tout ce qu'il dit quand il se livre est charmant ou magnifique sans

qu'il s'en aperçoive.

Je ne compte pas entretenir le public de tous mes amis. Un chapitre

consacré à chacun d'eux outre qu'il blesserait la timidité modeste de

certaines natures éprises de recueillement et d'obscurité, n'aurait

d'intérêt que pour moi et pour un fort petit nombre de lecteurs. Si

j'ai parlé beaucoup de Rollinat, c'est parce que cette amitié type a

été pour moi l'occasion de dresser mon humble autel à une religion de

l'âme que chacun de nous porte plus ou moins pure en soi-même.

Quant aux personnes célèbres, je ne m'attribue pas le droit d'ouvrir

le sanctuaire de leur vie intime, mais je regarde comme un devoir

d'apprécier l'ensemble excellent de leur vie par rapport à la mission

qu'elles remplissent, quand je suis à même de remplir ce devoir en

connaissance de cause.

Que ceux de mes anciens amis qui ne trouveront pas leurs noms à cette

page de mon histoire ne pensent donc pas qu'ils soient effacés de mon

cœur. Plus d'un, même, que les circonstances ont forcément éloigné, à

la longue, du milieu où j'ai dû vivre, m'est resté cher, et garde dans

mes souvenirs la place honorable et douce qu'il s'y est faite.

Parmi ceux-là, je te nommerai pourtant, David Richard, type noble et

doux, âme pure entre toutes! Tu appartiens à l'estime d'un groupe

moins restreint que celui où ton humilité vraiment chrétienne s'est

toujours cachée. La charité t'a, pour ainsi dire, détaché de toi-même,

et tes patientes études, les élans généreux de ton cœur t'ont jeté

dans une vie d'apôtre où le mien t'a suivi avec une constante

vénération.

C'est qu'il est rare que les âmes portées à ce sentiment-là ne

deviennent pas dignes de l'inspirer à leur tour. Cet humble axiome

résume toute la vie de David Richard. Doué d'une tendresse suave et

d'une foi fervente, il vit dans ses amis (et en tête de ses premiers

amis fut l'illustre Lamennais), non pas des soutiens et des appuis

pour sa faiblesse, mais des alimens naturels pour les forces de son

dévouement. Je ne sais pas si on l'a jamais soutenu et consolé, lui!

Je ne crois pas, du moins, qu'il ait jamais songé à se plaindre

d'aucune peine personnelle. Ce que je sais, c'est qu'il écoutait,

consolait et calmait toujours, attirant à lui toutes les peines des

autres et les dissipant ou les calmant par je ne sais quelle influence

mystérieuse.

Je crois sérieusement à des _influences_. Je ne sais pas qualifier

autrement certaines dispositions soudaines où nous placent, à notre

insu, peut-être à l'insu d'elles-mêmes, certaines personnes que nous

aimons ou qui nous déplaisent à première vue. Que ce soit une

impression reçue dans une existence antérieure dont nous avons perdu

le souvenir, ou réellement un fluide qui émane d'elles, il est certain

que la rencontre de ces personnes nous est bienfaisante ou nuisible.

Je ne crois pas que ces préventions soient imaginaires dans leurs

causes n'ayant jamais vu qu'elles le fussent dans leurs effets. Je ne

parle pas des préventions légères, fantasques ou préconçues. On fait

fort bien de vaincre celles-là dès qu'on les sent mal fondées; mais il

en est de bien sérieuses auxquelles on ne donne pas assez d'attention,

et qu'on se repent toujours d'avoir repoussées lorsqu'on avait la

liberté d'agir.

Si c'est une superstition, j'ai celle-là, je l'avoue, et j'ai fait

l'expérience d'aimer toute ma vie les gens que j'ai aimés en les

voyant pour la première fois. Il en fut ainsi de David Richard, que

je n'ai pas vu depuis plus de dix ans, et de mon pauvre Gaubert, que

je ne verrai plus que dans une autre vie. Les voir était pour moi un

véritable bien-être moral, que je ressentais même d'une façon

matérielle, dans l'aisance de ma respiration, comme s'ils eussent

apporté autour de moi une atmosphère plus pure que celle dont j'étais

nourrie à l'habitude. Ne plus les voir n'a rien ôté au bien-être

intellectuel que m'apporte leur souvenir et au rassérénement qui se

fait dans ma pensée quand je m'imagine converser avec eux.

C'est qu'il y a des âmes, je ne dirai pas faites les unes pour les

autres, trop de dissemblances dans leurs facultés leur commandent de

ne pas se jeter aveuglement dans le même chemin; mais des âmes qui se

conviennent par quelque point essentiel et dominant. Gaubert me

disait, dans sa langue phrénologique, que nous nous tenions par les

protubérances de l'affectionnivité et de la vénération. Soit! Quand

ces âmes se rencontrent, elles se devinent et s'acceptent mutuellement

sans hésiter, elles se saluent comme de vieilles connaissances; elles

n'ont rien à se révéler de nouveau, et pourtant elles se délectent

dans l'entretien l'une de l'autre, comme si elles se retrouvaient

après une longue séparation.

La femme admirable et infortunée dont j'ai parlé dans les pages

précédentes demandait au ciel des saints et des anges sur la terre.

Je me souviens de lui avoir dit souvent qu'il y en avait, mais que

nous n'avions pas toujours le sens divin qui les fait reconnaître sous

l'humble forme et parfois sous le pauvre habit qui les déguisent. Nous

avons de l'imagination, nous cherchons le prestige. La beauté, le

charme, l'esprit, la grâce nous enivrent, et nous courons après de

trompeurs météores sans nous douter que les vrais saints sont plus

souvent cachés dans la foule que placés sur le piédestal. Et puis,

quand nous avons suivi ces belles lumières qui attirent comme les feux

follets, elles s'éteignent tout à coup, et avec elles l'enthousiasme

qu'elles nous inspiraient. Ces erreurs-là s'appellent quelquefois

passions. Les vrais saints ne fanatisent pas ainsi. Ils n'inspirent

que des sentimens doux et angéliques comme eux-mêmes. Ils sont trop

modestes pour vouloir entraîner ou éblouir. Ils ne troublent pas le

cerveau, ils ne tourmentent pas le cœur. Ils sourient et bénissent.

Heureux l'instinct qui les découvre et le jugement qui les apprécie!

Des saints et des anges! Et pourquoi ne voulons-nous pas comprendre

que ces beaux êtres fantastiques sont déjà de ce monde à l'état

latent, comme le papillon splendide dans sa pauvre larve? Ils n'ont ni

rayons de feu ni ailes d'or pour se distinguer des autres hommes. Ils

n'ont pas même toujours les beaux yeux profonds et lumineux qui

éclairaient la figure pâle de mon bon Gaubert. Ils ne sont ni

remarqués ni admirés dans le monde. Ils ne brillent nulle part, ni sur

des chevaux rapides, ni aux avant-scènes des théâtres, ni dans les

salons, ni dans les académies, ni dans le forum, ni dans les cénacles.

S'ils eussent vécu sous Tibère, ils n'eussent brillé qu'aux arènes, en

qualité de martyrs, comme tant d'autres fidèles serviteurs de Dieu,

dont on n'eût jamais entendu parler si l'occasion d'un grand acte de

foi ne se fût rencontrée pour envoyer aux archives du ciel les noms

sacrés de ces victimes obscures, la splendeur de ces vertus ignorées.

Des saints et des anges! Oui, à mes yeux, Gaubert était un saint et

Richard un ange. Celui-ci paisible et nageant sans trouble et sans

effroi dans son rayonnement intérieur; celui-là, plus agité, plus

impatient, exhalant de brûlantes indignations contre la folie ou la

perversité qu'il comprenait d'autant moins qu'il les étudiait

davantage.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 17 / 34 段