Je n'ai pas voulu changer un mot, ni supprimer une ligne de cette

lettre. Bien que je n'aie pas coutume de publier les éloges qu'on

m'adresse, celui-ci est sacré pour moi. C'était la dernière

bénédiction de cette âme aimante et croyante en dépit de tout, et

cette tendre vénération pour les objets de son amitié montre les

trésors de piété morale qui étaient encore en elle.

Les consolations qu'on lui adressait n'étaient jamais perdues. Elle

fit un nouvel effort pour s'étourdir dans le travail et pour reprendre

sa tâche de dévouement. Mais, hélas! ses forces étaient épuisées, je

ne devais plus la revoir.

Je passai l'hiver à Nohant, et la dernière lettre qui soit sortie de

sa main tremblante, elle l'écrivait en 1849 à sa chère Caroline, à

l'occasion du 16 mai, ce jour fatal qui lui avait enlevé son Georges.

Caroline m'envoya cette lettre froissée, brûlante de fièvre, et dont

l'écriture torturée a quelque chose de tragique.

«_Caen_, le 15 mai 1849.

«Chère Caroline, ta pauvre mère a souffert toutes les tortures de

l'enfer. Chère fille, nous voici dans l'anniversaire douloureux.

Je te prie que la chambre de mon Georges soit fermée et interdite

à tout le monde. Que Marie n'aille pas jouer dans cette chambre.

Tu tireras le lit au milieu de la chambre. Tu mettras son

portrait ouvert sur son lit, et tu le couvriras de fleurs, ainsi

que dans tous les vases. Tu enverras chercher ces fleurs à la

halle. Mets-lui tout le printemps qu'il ne peut plus voir. Puis,

tu prieras toute la journée en ton nom et au nom de sa pauvre

grand'mère.

«Je vous embrasse bien tendrement.

«TA MÈRE.»

A cette lettre déchirante était jointe celle-ci, de Caroline à moi:

«Ma mère est morte le 20 mai, un an et quatre jours après mon

pauvre Georges. Elle est tombée malade dans la diligence, en

allant à Caen donner des représentations. Elle s'est mise au lit

en arrivant, et elle ne s'est plus relevée que pour revenir à

Paris, où, deux jours après, elle est morte dans nos bras. Elle a

bien souffert, mais ses derniers momens ont été doux. Elle pensait

à ce pauvre petit ange qu'elle allait rejoindre: vous savez comme

elle l'aimait. Cet amour l'a tuée. Il y avait un an qu'elle

souffrait. Elle a souffert de toutes les façons. On a été si

injuste, si cruel pour elle! Ah! madame, dites-moi que maintenant

elle est heureuse! Je vous embrasse comme elle l'eût fait

elle-même, de toute mon âme.

«CAROLINE LUGUET.»

«Le dernier livre qu'elle ait lu, c'est votre _Petite Fadette_.»

«23 mai 1849.

«Chère madame Sand,

«Elle est morte, cette admirable et pauvre femme! Elle nous

laisse inconsolables. Plaignez-nous!

«RÉNÉ LUGUET.»

Maintenant, voici les détails de cette cruelle mort après une si

cruelle vie. C'est Réné Luguet qui me les donna dans une admirable

lettre dont je suis forcée de supprimer la moitié. On verra pourquoi.

«Chère madame Sand,

«Oh! vous avez raison, c'est pour nous un grand malheur, si

grand, voyez vous, que c'en est fait pour nous de toute joie sur

la terre. Pour mon compte, j'ai tout perdu, une amie, un

compagnon d'infortune, une mère! ma mère intellectuelle, la mère

de mon âme, celle qui donna l'essor à mon cœur, celle qui me fit

artiste, qui me fit homme et qui m'en apprit les devoirs, celle

qui me fit loyal et courageux, qui me donna le sentiment du beau,

du vrai, du grand.--De plus, elle chérissait ma chère Caroline,

elle adorait nos enfans. Elle en est morte! jugez, jugez si je la

pleure.

«Chère madame, vous qu'elle a tant aimée, vous qu'elle vénérait,

laissez moi vous raconter une partie de ses souffrances, vous

aurez la mesure des miennes.

«Elle est donc morte de chagrin, de découragement. Le dédain,

oui! le dédain l'a tuée!..................

«Quand la pauvre femme allait de porte en porte demander l'emploi

de son talent, de son génie, on ouvrait de grands yeux au nom de

Dorval. Le génie! Il est bien question de cela! Il lui manquait

une ou deux dents, sa robe était noire, son regard triste. Les

événemens ont amené dans les théâtres des désastres qui ont amené

à leur tour................

«........ C'est donc au plus fort de cette décomposition que

notre premier grand malheur arriva, mon Georges mourut. Marie,

frappée au cœur, resta d'abord debout, sans nous laisser voir la

profondeur de sa blessure: puis elle étendit la main pour se

rattacher à quelque chose: vite, nous cherchâmes quelque grande

diversion à ce grand chagrin, une grande création! *** vint avec

un beau rôle. Elle le lut, l'apprit, elle y était sublime.

C'était l'ancre du salut. Il fallait, quoi qu'elle fit, que

quelques heures par jour fussent dérobées à sa

douleur...............

«Sans motif, sans excuse, sans un mot d'explication, on lui

retirait le rôle!...................

«C'en était fait. Elle reçut le coup en plein cœur. On dit à

présent qu'on le regrette. Il est bien temps!

«La vie de cette pauvre mère s'échappait donc par trois blessures

profondes, la mort d'un être adoré,--l'oubli et l'injustice

partout,--à la maison, l'effroi de la misère!

«C'est ainsi que nous arrivâmes au 10 avril dernier. J'allais à

Caen, elle devait venir m'y rejoindre, mais avant elle voulut

tenter un dernier effort, une dernière démarche pour avoir _aux

Français_ un coin et 500 fr. par mois. On lui répondit que

bientôt, grâce à des _calculs intelligens_, on allait faire une

économie de 300 fr. sur le _luminaire_, et que, si on pouvait

vaincre la _répugnance_ du comité, on aviserait à lui donner _du

pain_.

«Ce fut son dernier coup, car je vis dans ce moment-là son regard

angélique se porter vers moi, et la mort était dans ce regard.

«Elle partit pour Caen, et là, tout de suite, en deux heures, je

vis le mal si grand, que je dus appeler une consultation. L'état

fut jugé très grave, il y avait fièvre pernicieuse et ulcère au

foie. Je crus entendre prononcer ma propre condamnation à mort.

Je ne pouvais en croire mes yeux, quand je regardais cet ange de

douleur et de résignation, qui ne se plaignait pas, et qui, en me

souriant tristement, semblait me dire: Vous êtes là, vous ne me

laisserez pas mourir!

«A dater de ce moment-là, j'ai passé _quarante_ nuits à son

chevet, _debout_! Elle n'a pas eu d'autre garde, d'autre

infirmier, d'autre ami que moi. Je voulais seul accomplir cette

tâche; pendant quarante jours, j'ai été là, la disputant à la

mort, comme un chien fidèle défend son maître en péril.

«Puis j'ai vu venir la faiblesse, la profonde mélancolie. Elle

s'est mise à parler sans cesse de son enfance, de ses beaux

jours; elle résumait toute son existence: je me sentais terrassé

par le désespoir, par la fatigue. Plusieurs fois, je m'étais

évanoui. Il fallait prendre un parti, et, bien que les médecins

eussent prédit la mort en cas de voyage, comme je voyais la mort

arriver rapidement et qu'elle appelait Paris, sa fille et sa

petite Marie avec un accent qui me fait encore frissonner... je

demandai à Dieu un miracle, je retins le coupé de la diligence,

je levai et je me mis à habiller moi-même cette créature adorée,

qui se laissait faire, comme si j'avais été sa mère. Je la

descendis dans mes bras, et une heure après, nous partions pour

Paris tous deux mourans, elle de son mal, moi de mon désespoir.

«Deux heures plus tard, par une tempête affreuse nous versions:

mais c'est à peine si nous nous en sommes aperçus. Tout nous

était si égal!

«Enfin, le lendemain, elle était dans sa chambre, au milieu de

nous tous. Dieu merci, elle était vivante; mais le mal, que le

voyage avait engourdi, reprit son empire, et le 20 mai, à une

heure, elle nous dit: _Je meurs, mais je suis résignée! ma fille,

ma bonne fille, adieu.... Luguet.... sublime...._ Ce furent ses

dernières paroles. Puis son dernier soupir s'est exhalé à travers

un sourire. Oh! ce sourire, il flamboie toujours devant mes yeux,

et j'ai besoin de regarder bien vite mes enfans et ma chère

Caroline pour accepter la vie!

«Chère madame Sand, j'ai le cœur meurtri. Votre lettre a ravivé

toutes mes tortures. Cette adorable Marie! vous avez été son

dernier poète. J'ai lu la _Petite Fadette_ à son chevet. Puis

nous avons parlé longtemps de tous ces beaux livres dont elle

racontait les scènes touchantes en pleurant. Puis elle m'a parlé

de vous, de votre cœur. Ah! chère madame Sand, comme vous aimiez

Marie! comme vous aviez su comprendre son âme! comme elle vous

aimait, et comme je vous aime!--Et comme je suis malheureux! Il

me semble que ma vie est sans but et que je ne l'accepte plus que

par devoir.

«J'attends le jour où je pourrai vous parler d'elle, vous

raconter toutes les choses inouïes de grandeur et de beauté que

cet ange m'a dites dans ses jours de mélancolie et dans ses jours

de douleur.

«Votre affectionné et désolé,

«LUGUET.»

Je citerai encore une lettre de ce bon et grand cœur qui avait été

digne d'une telle mère. Je lui en demande pardon d'avance. Ces

épanchemens ne s'attendaient guère à la publicité; mais il s'agit ici,

non de ménager la modestie de ceux qui vivent, il s'agit d'élever le

monument de celle qui est morte. C'était une des plus grandes artistes

et une des meilleures femmes de ce siècle. Elle a été méconnue,

calomniée, raillée, diffamée, abandonnée par plusieurs qui eussent dû

la défendre, par quelques uns qui eussent dû la bénir. Il faut qu'au

moins quelques voix s'élèvent sur sa tombe, et ces voix-là seront le

meilleur poids dans la balance où l'opinion pèse d'une main distraite

le bien et le mal. Ces voix-là, ce sont les voix d'amis qui l'ont

connue longtemps et qui ont recueilli et apprécié tous les secrets de

son intimité: ce sont les voix de la famille. Elles prévaudront contre

celles des gens qui voient de loin et jugent au hasard.

_Paris_, décembre 49.

«Chère madame Sand, j'ai vu hier votre pièce du _Champi_. Jamais,

depuis que je suis au théâtre, je n'ai éprouvé une telle émotion!

Ah! ce garçon dévoué, gardien fidèle de l'existence de la pauvre

persécutée! Heureux fils qui sauve sa Madeleine! Tous n'ont pas

ce bonheur-là! Comme j'ai pleuré! Blotti au fond de ma loge, le

mouchoir aux dents, j'ai cru étouffer!

«Ah! c'est que, pour moi, ce n'était plus François et Madeleine:

c'était elle et moi! ce n'était pas un homme et une femme qui

peuvent ou doivent finir par un mariage; ce n'était même pas un

fils et une mère; c'était deux âmes qui avaient besoin l'une de

l'autre. Ah! j'ai vu passer là les dix belles années de ma vie,

mon dévouement, mon espérance, mon but, mon soutien, tout! Oh!

j'ai été trop heureux pendant dix ans, il fallait payer cela!

«Chère madame Sand, pardonnez-moi toutes ces larmes au sujet d'un

succès qui réjouit tous ceux qui vous connaissent; mais à qui

dirai-je ce que je souffre, si ce n'est à vous?

«Ne viendrez-vous donc pas à Paris voir votre pièce? Et nous!--ne

nous cherchez plus rue de Varennes. Oh non! nous avons fui cette

maison maudite. Nous y serions tous morts. Les portes, les

corridors, les bruits de l'escalier, tout cela nous faisait

frissonner à toute heure. Les cris de la rue venaient tous les

matins, à heure fixe, nous rappeler qu'à _telle heure elle disait

cela_. Enfin de ces riens qui tuent! Nous avons traîné ailleurs

notre profonde tristesse.... Caroline vous embrasse tendrement;

la pauvre enfant est désolée aussi. Ma tendresse pour elle

augmente chaque jour. Elle mérite tant d'être heureuse, celle-là!

«RÉNÉ LUGUET.»

C'est ainsi que fut aimée, c'est ainsi que fut pleurée Marie Dorval.

Son mari, M. Merle, était déjà tombé dans un état de langueur suivi de

paralysie. Aimable et bon, mais profondément personnel, il trouva tout

simple de rester, lui, ses infirmités affreuses et ses dettes

intarissables à la charge de Luguet et de Caroline, auxquels il

n'était rien, sinon un devoir légué par Mme Dorval, devoir qu'ils

accomplirent jusqu'au bout, en dépit des vicissitudes de la vie

d'artiste et des mauvais jours qu'ils eurent à traverser, tant leur

fut chère et sacrée la pensée de continuer la tâche de dévouement qui

leur était léguée par elle.

Oui, si elle a été trahie et souillée, cette victime de l'art et de la

destinée, elle a été aussi bien chérie et bien regrettée. Et je n'ai

pas parlé de moi, de moi qui ne me suis pas encore habituée à l'idée

qu'elle n'est plus, et que je ne pourrai plus la secourir et la

consoler; de moi, qui n'ai pu raconter cette histoire et transcrire

ces détails sans me sentir étouffée par les larmes; de moi, qui ai la

conviction de la retrouver dans un meilleur monde, pure et sainte

comme le jour où son âme quitta le sein de Dieu pour venir errer dans

notre monde insensé, et tomber de lassitude sur nos chemins maudits!

CHAPITRE TRENTE-TROISIEME.

Eugène Delacroix.

Eugène Delacroix fut un de mes premiers amis dans le monde des

artistes, et j'ai le bonheur de le compter toujours parmi mes vieux

amis. Vieux, on le sent, est le mot relatif à l'ancienneté des

relations, et non à la personne. Delacroix n'a pas et n'aura pas de

vieillesse. C'est un génie et un homme jeune. Bien que, par une

contradiction originale et piquante, son esprit critique sans cesse le

présent et raille l'avenir, bien qu'il se plaise à connaître, à

sentir, à deviner, à chérir exclusivement les œuvres et souvent les

idées du passé, il est, dans son art, l'innovateur et l'oseur par

excellence. Pour moi, il est le premier maître de ce temps-ci, et,

relativement à ceux du passé, il restera un des premiers dans

l'histoire de la peinture. Cet art n'ayant pas généralement progressé

depuis la renaissance, et paraissant moins goûté et moins compris

relativement par les masses, il est naturel qu'un type d'artiste

comme Delacroix, longtemps étouffé ou combattu par cette décadence de

l'art et par cette perversion du goût général, ait réagi, de toute la

force de ses instincts, contre le monde moderne. Il a cherché dans

tous les obstacles qui l'entouraient des monstres à renverser, et il a

cru les trouver souvent dans des idées de progrès dont il n'a senti ou

voulu sentir que le côté incomplet ou excessif. C'est une volonté trop

exclusive et trop ardente que la sienne pour s'accommoder des choses à

l'état d'abstraction. En cela il est, dans l'appréciation des vues

sociales, comme était Marie Dorval dans celles des idées religieuses.

Il faut à ces fortes imaginations un terrain solide pour édifier le

monde de leurs pensées. Il ne faut pas leur parler d'attendre que la

lumière soit faite. Elles ont horreur du vague, elles veulent le grand

jour. C'est tout simple: elles sont jour et lumière elles-mêmes.

Il ne faut donc pas espérer de les calmer en leur disant que la

certitude est et sera toujours en dehors des faits du monde où l'on

vit, et que la foi à l'avenir ne doit pas s'embarrasser du spectacle

des choses présentes. Ces yeux perçans voient souvent les hommes

d'avenir faire fatalement des mouvemens rétrogrades, et, dès lors, ils

jugent que la philosophie du siècle marche à reculons.

C'est ici le lieu de dire que notre philosophie, à nous autres qui

nous piquons d'être progressistes, devrait bien faire le progrès d'une

certaine tolérance. Dans l'art, dans la politique, et, en général,

dans tout ce qui n'est pas science exacte, on veut qu'il n'y ait

qu'une vérité, et c'est là une vérité, en effet; mais, dès qu'on se

l'est formulée à soi-même, on s'imagine avoir trouvé la vraie formule,

on se persuade qu'il n'y en a qu'une, et on prend dès lors cette

formule pour la chose. Là commencent l'erreur, la lutte, l'injustice

et le chaos des discussions vaines.

Il n'y a qu'une vérité dans l'art, le beau; qu'une vérité dans la

morale, le bien; qu'une vérité dans la politique, le juste. Mais dès

que vous voulez faire chacun le cadre d'où vous prétendez exclure tout

ce qui, selon vous, n'est pas juste, bien et beau, vous arrivez à

rétrécir ou à déformer tellement l'image de l'idéal, que vous vous

trouvez fatalement et bien heureusement à peu près seul de votre avis.

Le cadre de la vérité est plus vaste, toujours plus vaste qu'aucun de

nous ne peut se l'imaginer.

La notion de l'infini peut seule agrandir un peu l'être fini que nous

sommes, et c'est la notion qui entre le plus difficilement dans nos

esprits. La discussion, la délimitation, l'_épluchage_ et

l'_épilogage_ sont devenus, surtout en ce temps-ci, de véritables

maladies; à ce point que beaucoup de jeunes artistes sont morts pour

l'art, ayant oublié, à force de causer, qu'il s'agissait de prouver

par des œuvres, et non par des discours. L'infini ne se démontre pas,

il se cherche, et le beau se sent plus dans l'âme qu'il ne s'établit

par des règles. Tous ces catéchismes d'art et de politique que l'on se

jette à la tête, sentent l'enfance de la politique et de l'art.

Laissons donc discuter, puisque c'est l'enseignement pénible, agaçant

et puéril, qu'il faut sans doute encore à notre époque; mais que ceux

d'entre nous qui sentent au dedans d'eux-mêmes un élan véritable ne

s'embarrassent pas de ce bruit de l'école, et fassent leur tâche en se

bouchant un peu les oreilles.

Et puis, quand notre tâche du jour est faite, regardons celle des

autres, et ne nous hâtons pas de dire qu'elle n'est pas bonne, parce

qu'elle est différente. Profiter vaut mieux que contredire, et bien

souvent on ne profite de rien, parce que l'on veut tout critiquer.

Nous exigeons trop de logique dans les autres, et par là nous montrons

que nous n'en avons pas assez pour nous-mêmes. Nous voulons qu'on voie

par nos yeux en toutes choses, et plus un individu nous frappe et nous

occupe par l'emploi de hautes facultés, plus nous voulons l'assimiler

à nos facultés propres, qui, à supposer qu'elles ne soient pas très

inférieures, sont du moins très différentes. Philosophes, nous

voudrions qu'un musicien fît ses délices de Spinoza; musiciens, nous

voudrions qu'un philosophe nous donnât l'opéra de _Guillaume Tell_;

et quand l'artiste, hardi novateur dans sa partie, rejette

l'innovation sur un autre point, de même que quand le penseur,

bouillant à s'élancer dans l'inconnu de ses croyances, recule devant

la nouveauté d'une tentative d'art, nous crions à l'inconséquence et

nous dirions volontiers: «Toi, artiste, je condamne tes œuvres d'art,

parce que tu n'es pas de mon parti et de mon école; toi, philosophe,

je nie ta science, parce que tu n'entends rien à la mienne.»

C'est ainsi qu'on juge trop souvent, et trop souvent la critique

écrite arrive pour donner la dernière main à ce système d'intolérance

si parfaitement déraisonnable. Cela était surtout sensible il y a

quelques années, lorsque beaucoup de journaux et de revues

représentaient beaucoup de nuances d'opinions. On eût pu dire alors:

«Dis-moi dans quel journal tu écris, et je vais te dire quel artiste

tu vas louer ou blâmer.»

On m'a bien souvent dit à moi: «Comment pouvez-vous vivre et parler

avec tel de vos amis qui pense tout au rebours de vous? Quelles

concessions vous fait-il, ou quelles concessions n'êtes-vous pas

forcée de lui faire?»

Je n'ai jamais fait ni demandé la moindre concession, et si j'ai

quelquefois discuté, c'est pour m'instruire en faisant parler les

autres, m'instruire, non pas en ce sens que j'acceptais toujours

toutes leurs solutions, mais en ce sens qu'examinant le mécanisme de

leur pensée et recherchant en eux la source de leurs convictions,

j'arrivais à comprendre ce que l'être humain le mieux organisé

renferme de contradictions de fait dans sa logique apparente, et, par

suite, de logique véritable dans ses apparentes contradictions.

Du moment que l'intelligence vous révèle ses forces, ses besoins, son

but et même ses infirmités à côté de ses grandeurs, je ne comprends

guère qu'on ne l'accepte pas tout entière, même avec ses tâches,

lesquelles, comme celles du soleil, ne peuvent pas être regardées à

l'œil nu sans faire cligner beaucoup la paupière.

J'ai donc, outre l'amitié tendre qui me lie à certaines natures

d'élite, un grand respect pour ce que je n'admettrais pas en moi-même

à l'état de croyance arrêtée, mais ce qui, chez elles me paraît

l'accident inévitable, nécessaire, peut être le coup de fouet

intérieur de leur développement. Un grand artiste peut nier devant moi

une partie de ce qui fait la vie de mon âme, peu m'importe; je sais

bien que par les endroits de mon âme qui lui sont ouverts, il fera

rentrer ma vie avec sa flamme. De même un grand philosophe qui me

blâmera d'être artiste me rendra plus artiste en ranimant ma foi à des

vérités supérieures, lorsqu'il m'expliquera ces vérités avec

l'éloquence de la conviction.

Notre esprit est une boîte à compartimens qui communiquent les uns

avec les autres par un admirable mécanisme. Un grand esprit qui se

livre à nous nous donne à respirer comme un bouquet de fleurs où

certains parfums, qui nous seraient nuisibles isolés, nous charment et

nous raniment par leur mélange avec les autres parfums qui les

modifient.

Ces réflexions me viennent à propos d'Eugène Delacroix. Je pourrais

les appliquer à beaucoup d'autres natures éminentes que j'ai eu le

bonheur d'apprécier sans qu'elles m'aient causé aucun souci en me

contredisant et même en se moquant de moi à l'occasion. J'ai été

tenace dans ma résistance à certains de leurs dires, mais tenace aussi

dans mon affection pour elles et dans ma reconnaissance pour le bien

qu'elles m'ont fait en excitant en moi le sentiment de moi-même. Elles

me regardent comme une rêveuse incorrigible; mais elles savent que je

suis une amie fidèle.

Le grand maître dont je parle est donc mélancolique et chagrin dans sa

théorie, enjoué, charmant, _bon enfant_ au possible dans son commerce.

Il démolit sans fureur et raille sans fiel, heureusement pour ceux

qu'il critique; car il a autant d'esprit que de génie, chose à quoi

l'on ne s'attend pas en regardant sa peinture, où l'agrément cède la

place à la grandeur, et où la maestria n'admet pas la gentillesse et

la coquetterie. Ses types sont austères; on aime à les regarder bien

en face: ils vous appellent dans une région plus haute que celle où

l'on vit. Dieux, guerriers, poètes ou sages, ces grandes figures de

l'allégorie ou de l'histoire qu'il a traitées vous saisissent par une

allure formidable ou par un calme olympien. Il n'y a pas moyen de

penser, en les contemplant, au pauvre modèle d'atelier, qu'on retrouve

dans presque toutes les peintures modernes, sous le costume d'emprunt

à l'aide duquel on a vainement tenté de le transformer. Il semble que

si Delacroix a fait poser des hommes et des femmes, il ait cligné les

yeux pour ne pas les voir trop réels.

Et cependant ses types sont vrais, quoique idéalisés dans le sens du

mouvement dramatique ou de la majesté rêveuse. Ils sont vrais comme

les images que nous portons en nous-mêmes quand nous nous représentons

les dieux de la poésie ou les héros de l'antiquité. Ce sont bien des

hommes, mais non des hommes vulgaires comme il plaît au vulgaire de

les voir pour les comprendre. Ils sont bien vivans, mais de cette vie

grandiose, sublime ou terrible dont le génie seul peut retrouver le

souffle.

Je ne parle pas de la couleur de Delacroix. Lui seul aurait peut-être

la science et le droit de faire la démonstration de cette partie de

son art, où ses adversaires les plus obstinés n'ont pas trouvé moyen

de le discuter; mais parler de la couleur en peinture, c'est vouloir

faire sentir et deviner la musique par la parole. Décrira-t-on le

_Requiem_ de Mozart? On pourrait bien écrire un beau poème en

l'écoutant; mais ce ne serait qu'un poème et non une traduction; les

arts ne se traduisent pas les uns par les autres. Leur lien est serré

étroitement dans les profondeurs de l'âme, mais, ne parlant pas la

même langue, ils ne s'expliquent mutuellement que par de mystérieuses

analogies. Ils se cherchent, s'épousent et se fécondent dans des

ravissemens où chacun d'eux n'exprime que lui-même.

«_Ce qui fait le beau de cette industrie-là_, me disait gaîment

Delacroix lui-même dans une de ses lettres, _consiste dans des choses

que la parole n'est pas habile à exprimer_.--Vous me comprenez de

reste, ajoute-t-il; et une phrase de votre lettre me dit assez combien

vous sentez les limites nécessaires à chacun des arts, limites que

messieurs vos confrères franchissent parfois avec une aisance

admirable.»

Il n'y a guère moyen d'analyser la pensée dans quelque art que ce

soit, si ce n'est à travers une pensée de même ordre. Du moment qu'on

veut rapetisser à sa propre mesure, quand on est petit, les grandes

pensées des maîtres, on erre et on divague sans entamer en rien le

chef-d'œuvre: on a pris une peine inutile.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 16 / 34 段