scène le voisinage de sa jeunesse et de sa beauté. Je l'en repris, et
elle me témoigna très naïvement sa colère et son aversion pour
quiconque donnait raison contre elle à sa mère. Je fus surprise de
voir tant d'amertume cachée sous cette figure d'ange, pour laquelle je
m'étais sentie prévenue, et qui, en me donnant sa confiance, s'était
imaginée apparemment que j'abonderais dans son sens.
Peu de temps après, Gabrielle s'éprit d'un homme de lettres de quelque
talent, F***, qui faisait de petits articles dans la _Revue des
Deux-Mondes_, sous le nom de lord Feeling. Mais ce talent était d'une
mince portée et d'un emploi à peu près nul, commercialement parlant.
F... ne possédait rien, et, de plus, il était phthisique.
Mme Dorval voulut l'éloigner; Gabrielle, irritée, l'accusa de vouloir
le lui enlever. «Ah! s'écriait la pauvre mère blessée et consternée,
voilà l'exécrable rengaine? des filles jalouses! On veut les empêcher
de courir à leur perte, on a le cœur brisé d'être forcé de briser le
leur, et pour vous consoler, elles vous accusent d'être infâme, pas
davantage!»
Mme Dorval jugea nécessaire de mettre Gabrielle au couvent. Un beau
matin, Gabrielle disparut, enlevée par F....
F... était un honnête homme, mais une âme sans énergie comme son
organisation mortellement frappée, et un esprit sans ressources comme
sa fortune. Après le scandale de cet enlèvement, Mme Dorval ne pouvant
lui refuser la main de Gabrielle, il n'avait d'autre parti à prendre
que de venir demander et obtenir un double pardon. La courageuse mère
eût donné asile à ce malade qui voulait être époux au bord de sa
tombe, à cette fille abusée qui se posait en victime parce qu'on
voulait l'empêcher de l'être.
F... fit tout le contraire de ce que lui eussent conseillé la raison
et la droiture. Il emmena Gabrielle en Espagne, comme s'il eût craint
que sa mère ne mît des gendarmes après elle, et ils essayèrent de se
marier sans son consentement; mais ils n'y réussirent pas et furent
forcés de le demander dans des termes blessans. Le mariage consenti et
conclu, ils demandèrent de l'argent. Mme Dorval donna tout ce qu'elle
put donner. On trouva naturellement qu'elle n'en avait guère, et on
lui en fit un crime. Les jeunes époux, au lieu de chercher à
travailler à Paris, partirent pour l'Angleterre, mangeant ainsi d'un
coup, en voyages et en déplacemens, le peu qu'ils possédaient.
Avaient-ils l'espoir de se créer des occupations à Londres? Cet
espoir ne se réalisa pas. Gabrielle n'était pas artiste, bien qu'elle
eût été élevée comme une héritière eût pu l'être, avec des maîtres
d'art et les conseils de vrais artistes; mais la beauté ne suffit pas
sans le courage et l'intelligence.
F... n'était pas beaucoup mieux doué: c'était un bon jeune homme,
d'une figure intéressante, capable de sentimens doux et tendres, mais
très à court d'idées et trop délicat pour ne pas comprendre, s'il eût
réfléchi, qu'enlever une jeune fille pauvre, sans avoir les moyens ni
la force de lui créer une existence, est une faute dont on a mauvaise
grâce à se draper. Il tomba dans le découragement, et la phthisie fit
d'effrayans progrès. Ce mal est contagieux entre mari et femme.
Gabrielle en fut envahie et y succomba en quelques semaines, en proie
à la misère et au désespoir.
Le malheureux F... revint mourir à Paris. Il reçut l'hospitalité
pendant quelques jours, à Saint-Gratien, chez le marquis de Custines,
et là il eut la faiblesse de se plaindre de Mme Dorval avec âcreté. Se
faisant illusion sur lui-même, comme tous les phthisiques, il
prétendait avoir été robuste et bien portant avant ce séjour à
Londres, où les privations de sa femme et l'inquiétude de l'avenir
l'avaient tué. Il se trompait complétement sur lui-même. Le premier
mot que Mme Dorval m'avait dit sur son compte avait été celui-ci: «Il
a un peu de talent, très peu de courage, et une santé perdue.» Il
suffisait, en effet, de le voir, pour remarquer sa toux sèche, sa
maigreur extrême et le profond abattement de sa physionomie. La pauvre
Gabrielle attribuait ces symptômes effrayans aux souffrances de la
passion, et, innocente qu'elle était, ne se doutait pas que
l'assouvissement de cette passion serait la mort pour tous deux.
Quant aux secours que Mme Dorval eût dû leur envoyer, dans l'état de
gêne très dure et très effrayante où elle vivait elle-même, harcelée
(je l'ai vu) par des créanciers qui saisissaient ses appointemens et
menaçaient de saisir ses meubles, ces secours eussent été un faible
palliatif. En outre, F... avouait lui-même qu'il avait eu honte de lui
faire savoir à quelles extrémités il s'était vu réduit, et cette honte
se comprend de reste de la part d'un homme qui n'a tenu compte des
prévisions maternelles et qui s'est fait fort d'être un soutien digne
de confiance. F... s'était montré irrité surtout de n'avoir pas
inspiré cette confiance à Mme Dorval.
Malgré ce remords intérieur, F..., brisé par la perte de sa femme,
aigri par sa propre souffrance et se débattant aux approches de
l'agonie, s'épanchait en confidences amères. Que Dieu lui pardonne,
mais elles furent coupables, ces plaintes de sa faiblesse! Bon nombre
de personnes les écoutèrent et les accueillirent, coupables aussi de
ne pas savoir les réduire à néant comme l'examen du fait et par la
plus simple réflexion sur ce fait même.
Les ennemis de Mme Dorval s'emparèrent avec joie du plus odieux et du
plus absurde reproche qu'on pût inventer contre cette mère martyre, à
toute heure de sa vie, du déchirement de ses propres entrailles. Elle,
une mauvaise mère, quand son sentiment maternel tenait de la passion
et parfois du délire! quand elle est morte elle-même à la peine! Je
raconte toute sa vie, et on verra tout à l'heure comme elle savait
aimer.
Un jour qu'on rapportait, bien à tort selon moi, à Mme Dorval les
plaintes de sa fille et de F..., au nombre desquelles celle-ci que
Gabrielle avait été par elle maltraitée et battue, elle devint sombre
et rêveuse; puis, sans écouter les questions indélicates et cruelles
qu'on lui adressait, elle s'écria: «Ah oui! mon Dieu, j'aurais dû la
battre! Pardonnez-moi, mon Dieu, de n'avoir pas eu ce courage-là!»
Abreuvée de douleurs, la pauvre femme se releva de ce nouveau coup par
le travail, l'affection des siens et de tendres soins pour sa plus
jeune fille, Caroline, un bel enfant blond et calme, dont la santé,
longtemps ébranlée, lui avait causé de mortelles angoisses. Au lieu de
la seconder et d'adopter l'enfant malade, comme celui qui avait le
besoin et le droit d'être l'enfant gâté, les deux sœurs aînées
s'étaient amusées à en être jalouses.
Mais Caroline était bonne; elle chérissait sa mère: elle méritait
d'être heureuse, et elle le fut. Après que sa sœur Louise fut mariée,
elle se maria, à son tour, avec Réné Luguet, un jeune acteur en qui
Mme Dorval pressentit un talent vrai, une âme généreuse, un caractère
sûr.
Je vis cependant Mme Dorval triste et abattue pendant les premiers
mois de cette nouvelle vie qui se faisait autour d'elle. Elle était
souvent malade. Un jour je la trouvai au fond de son appartement de la
rue du Bac, courbée et comme brisée sur un métier à tapisserie. «Je
suis cependant heureuse, me dit-elle en pleurant de grosses larmes. Eh
bien, je souffre, et je ne sais pas pourquoi. Les affections ardentes
m'ont usée avant l'âge. Je me sens vieille, fatiguée. J'ai besoin de
repos, je cherche le repos, et voilà ce qui m'arrive: je ne sais pas
me reposer.» Puis elle entra dans le détail de sa vie intime. «J'ai
rompu violemment, me dit-elle, avec les souffrances violentes. Je veux
vivre du bonheur des autres, faire ce que tu m'as dit, m'oublier
moi-même. J'aurais voulu aussi me rattacher à mon art, l'aimer; mais
cela m'est impossible. C'est un excitant qui me ramène au besoin de
l'excitation, et, ainsi excitée à demi, je n'ai plus que le sentiment
de la douleur, les affreux souvenirs, et, pour toute diversion au
passé, les mille coups d'épingle de la réalité présente, trop faibles
pour emporter le mal, assez forts pour y ajouter l'impatience et le
malaise. Ah! si j'avais des rentes, ou si mes enfans n'avaient plus
besoin de moi, je me reposerais tout à fait!»
Et comme je lui observais qu'elle se plaignait justement de ne pas
savoir devenir calme: «C'est vrai, me dit-elle, l'ennui me dévore,
depuis que je n'ai plus à m'inquiéter. Louise est mariée selon son
choix, Caroline a un mari charmant, qu'elle adore. M. Merle, toujours
gai et satisfait, pourvu que rien ne fasse un pli dans son bien-être,
est, aujourd'hui comme toujours, le calme personnifié; aimable, facile
à vivre, charmant dans son égoïsme. Tout ne va pas mal, sauf cet
appartement que vous trouvez si joli, mais qui est sombre et qui me
fait l'effet d'un tombeau.»
Et elle se remit à pleurer. «Tu me caches quelque chose? lui
dis-je.--Non, vrai! s'écria-t-elle. Tu sais bien que j'ai au contraire
le défaut de t'accabler de mes peines, et que c'est à toi que je
demande toujours du courage. Mais est-ce que tu ne comprends pas
l'ennui? Un ennui sans cause, car si on la savait, cette cause, on
trouverait le remède. Quand je me dis que c'est peut-être l'absence de
passions, je sens un tel effroi à l'idée de recommencer ma vie, que
j'aime encore mille fois mieux la langueur où je suis tombée. Mais,
dans cette espèce de sommeil où me voilà, je rêve trop et je rêve
mal. Je voudrais voir le ciel ou l'enfer, croire au Dieu et au diable
de mon enfance, me sentir victorieuse d'un combat quelconque, et
découvrir un paradis, une récompense. Eh bien, je ne vois rien qu'un
nuage, un doute. Je m'efforce par momens de me sentir dévote. J'ai
besoin de Dieu; mais je ne le comprends pas sous la forme que la
religion lui donne. Il me semble que l'Église est aussi un théâtre, et
qu'il y a là des hommes qui jouent un rôle. Tiens, ajouta-t-elle en me
montrant une jolie réduction en marbre blanc de la _Madeleine_ de
Canova, je passe des heures à regarder cette femme qui pleure, et je
me demande pourquoi elle pleure, si c'est du repentir d'avoir vécu ou
du regret de ne plus vivre. Longtemps je ne l'ai étudiée que comme un
modèle de pose, à présent je l'interroge comme une idée. Tantôt elle
m'impatiente, et je voudrais la pousser pour la forcer à se relever;
tantôt elle m'épouvante, et j'ai peur d'être brisée aussi sans retour.
--Je voudrais être toi, reprit-elle, en réponse aux réflexions que les
siennes me suggéraient.
--Moi, je t'aime trop pour te souhaiter cela, lui dis-je. Je ne
m'ennuie pas, dans le sens que tu dis, depuis aujourd'hui ni depuis
hier, mais depuis l'heure où je suis venue au monde.
--Oui, oui, je sais cela, s'écria-t-elle: mais c'est un fort ennui, ou
un ennui fort, comme tu voudras. Le mien est plus mou que douloureux,
il est écœurant. Tu creuses la raison de tes tristesses, et quand tu
la tiens, voilà que ton parti est pris. Tu te tires de tout en disant:
«C'est comme cela et ne peut être autrement.» Voilà, moi, comme je
voudrais pouvoir dire. Et puis, tu crois qu'il y a une vérité, une
justice, un bonheur quelque part; tu ne sais pas où, cela ne te fait
rien. Tu crois qu'il n'y a qu'à mourir pour entrer dans quelque chose
de mieux que la vie. Tout cela, je le sens d'une manière vague; mais
je le désire plus que je ne l'espère.»
Puis s'interrompant tout à coup: «Qu'est-ce que c'est qu'une
abstraction? me dit-elle. Je lis ce mot-là dans toutes sortes de
livres, et plus on me l'explique, moins je comprends.»
Je ne lui eus pas répondu deux mots que je vis qu'elle comprenait
mieux que moi, car elle s'imaginait que j'avais du génie, et c'est
elle qui en avait.
«Eh bien! reprit-elle avec feu, une idée abstraite n'est rien pour
moi. Je ne peux pas mettre mon cœur et mes entrailles dans mon
cerveau. Si Dieu a le sens commun, il veut qu'en nous, comme en dehors
de nous, chaque chose soit à sa place et y remplisse sa fonction. Je
peux comprendre l'abstraction Dieu et contempler un instant l'idée de
la perfection à travers une espèce de voile, mais cela ne dure pas
assez pour me charmer. Je sens le besoin d'aimer, et que le diable
m'emporte si je peux aimer une abstraction!
«Et puis, quoi? Ce Dieu-là, que vos philosophes et vos prêtres nous
montrent les uns comme une idée, les autres sous la forme d'un Christ,
qui me répondra qu'il soit ailleurs que dans vos imaginations? Qu'on
me le montre, je veux le voir! S'il m'aime un peu, qu'il me le dise et
qu'il me console! Je l'aimerai tant, moi! Cette Madeleine, elle l'a
vu, elle l'a touché, son beau rêve! Elle a pleuré à ses pieds, elle
les a essuyés de ses cheveux! Où peut-on rencontrer encore une fois le
divin Jésus? Si quelqu'un le sait, qu'il me le dise, j'y courrai. Le
beau mérite d'adorer un être parfait qui existe réellement! Croit-on
que si je l'avais connu, j'aurais été une pécheresse? Est-ce que ce
sont les sens qui entraînent? Non, c'est la soif de toute autre chose;
c'est la rage de trouver l'amour vrai qui appelle et fuit toujours.
Que l'on nous envoie des saints, et nous serons bien vite des saintes.
Qu'on me donne un souvenir comme celui que cette pleureuse emporta au
désert, je vivrai au désert comme elle, je pleurerai mon bien-aimé, et
je ne m'ennuierai pas, je t'en réponds.»
Telle était cette âme troublée et toujours ardente, dont je gâte
probablement les effusions en tâchant de les résumer et de les
traduire. Car qui rendra le feu de sa parole et l'animation de ses
pensées? Ceux qui ont entendu et compris cette parole ne l'oublieront
jamais!
Cet abattement ne fut que passager. Bientôt Caroline eut un fils, à
qui sa mère donna le nom de Georges; et cet enfant devint la joie,
l'amour suprême de Marie. Il fallait à ce cœur dévoué un être à qui
elle pût se donner tout entière, le jour et la nuit, sans repos et
sans restriction. «Mes enfans, disait-elle, prétendent que je les ai
moins aimés à mesure qu'ils grandissaient. Cela n'est pas vrai; mais
il est bien certain que je les ai aimés autrement. A mesure qu'ils
avaient moins besoin de moi, j'étais moins inquiète d'eux, et c'est
cette inquiétude qui fait la passion. Ma fille est heureuse; je
troublerais son bonheur si j'avais l'air d'en douter. C'est son mari
maintenant qui est sa mère, c'est lui qui la regarde dormir et qui
s'inquiète si elle dort mal. Moi, j'ai besoin d'oublier mon sommeil,
mon repos, ma vie pour quelqu'un. Il n'y a que les petits enfans qui
soient dignes d'être choyés et couvés ainsi à toute heure. Quand on
aime, on devient la mère d'un homme qui se laisse faire sans vous en
savoir gré, ou qui ne se laisse pas faire, dans la crainte d'être
ridicule. Ces chers innocens que nous berçons et que nous réchauffons
sur notre cœur ne sont ni fiers ni ingrats, eux! Ils ont besoin de
nous, ils usent de leur droit qui est de nous rendre esclaves. Nous
sommes à eux comme ils sont à nous, tout entiers. Nous souffrons tout
d'eux et pour eux, et comme nous ne leur demandons rien que de vivre
et d'être heureux, nous trouvons qu'ils font bien assez pour nous
quand ils daignent nous sourire.
«Tiens! me disait-elle en me montrant ce bel enfant, je demandais un
saint, un ange, un Dieu, visible pour moi. Dieu me l'a envoyé. Voilà
l'innocence, voilà la perfection, voilà la beauté de l'âme dans celle
du corps. Voilà celui que j'aime, que je sers et que je prie. L'amour
divin est dans une de ses caresses, et je vois le ciel dans ses yeux
bleus.»
Cette tendresse immense qui se réveillait en elle plus vive que jamais
donna un essor nouveau à son génie. Elle créa le rôle de
_Marie-Jeanne_, et y trouva ces cris qui déchiraient l'âme, ces accens
de douleur et de passion qu'on n'entendra plus au théâtre, parce
qu'ils ne pouvaient partir que de ce cœur-là et de cette
organisation-là, parce que ces cris et ces accens seraient sauvages et
grotesques venant de toute autre qu'elle, et qu'il fallait une
individualité comme la sienne pour les rendre terrifians et sublimes.
Mais ce fatal rôle et ce profond amour donnaient le coup de la mort à
Mme Dorval. Elle fit une affreuse maladie à la suite de ce grand
succès et réchappa, comme par miracle, d'une perforation au poumon.
Elle s'était effrayée de l'idée de mourir. Georges vivait, elle
voulait vivre.
Mme Dorval joua _Agnès de Méranie_ et fit ensuite un essai fort
curieux, qui fut de jouer la tragédie classique à l'Odéon. Cela
n'était ni dans son air, ni dans sa voix. Pourtant, elle avait dit
les vers de Ponsard avec une si grande intelligence, elle avait été si
chaste et si sobre dans _Lucrèce_, que le public fut curieux de lui
entendre dire les vers de Racine. Elle étudia _Phèdre_ avec un soin
infini, cherchant consciencieusement une interprétation nouvelle.
Au milieu de ces études, elle me parla d'elle-même avec la modestie
naïve qui n'appartient qu'au génie. «Je n'ai pas, disait-elle, la
prétention de trouver mieux que n'a fait Rachel, mais je peux trouver
autre chose. Le public ne s'attend pas à me la voir imiter, je ne
serais que sa parodie; mais il doit s'intéresser à moi dans ce rôle,
non pas à cause de l'actrice, mais à cause de Racine. Il ne s'agit pas
de retrouver l'intention première du poète: il n'y a rien de puéril
comme les recherches de la vraie tradition. Il s'agit de faire valoir
la beauté de la pensée et le charme de la forme, en montrant qu'elles
se prêtent à toutes les natures et peuvent être exprimées par les
types les plus opposés.
Elle fit, en effet, des prodiges d'intelligence et de passion dans ce
rôle. Pour quiconque n'eût pas vu Rachel, elle eût marqué dans les
annales du théâtre, par cette création que, du reste, Rachel ne
possédait pas, à cette époque, avec autant de perfection
qu'aujourd'hui. Elle était trop jeune, et la première jeunesse ne peut
secouer les apparences de la retenue et de la crainte, autant que la
situation de Phèdre le comporte. Le rôle est brûlant, Mme Dorval y fut
brûlante. Rachel y est brûlante maintenant, et Rachel est complète,
parce qu'elle a encore la jeunesse, la beauté, la grâce idéale qui
manquaient dès lors à Mme Dorval. Rachel inspire l'amour, elle
l'inspirait déjà, bien qu'elle ne fût pas à l'apogée de son talent.
Mme Dorval ne l'inspirait plus, et il y a plus d'amoureux que
d'artistes dans un public quelconque. Mais tout ce qu'il y eut
d'artistes pour la voir dans ce rôle, l'apprécia profondément et
sentit des détails dont personne, pas même les grandes célébrités de
l'empire, n'avaient peut-être révélé la portée.
En 1848, je vis Mme Dorval très effrayée et très consternée de la
révolution qui venait de s'accomplir. M. Merle, bien que modéré par
caractère et tolérant dans ses opinions, appartenait au parti
légitimiste, et Mme Dorval s'imaginait qu'elle serait persécutée. Elle
rêvait même d'échafauds et de proscriptions, son imagination active ne
sachant pas faire les choses à demi.
Il n'y avait qu'un motif fondé à ses alarmes. Cette perturbation
devait frapper et frappait déjà tous ceux qui vivent d'un travail
approprié aux conditions de la forme politique que l'on remet en
question. Les artisans et les artistes, tous ceux qui vivent au jour
le jour, se trouvent momentanément paralysés dans de telles crises, et
Mme Dorval, ayant à lutter contre l'âge, la fatigue, et son propre
effroi, pouvait difficilement résister au passage de l'avalanche.
J'étais dans une situation non moins précaire: la crise me surprenait
endettée par suite du mariage de ma fille; d'un côté, on me menaçait
d'une saisie sur mon mobilier, de l'autre, les prix du travail se
trouvaient réduits de trois quarts, et encore le placement fut-il
suspendu pendant quelques mois.
Mais j'étais à peu près insensible aux dangers de cette situation. Les
privations du moment ne sont rien, je n'en parle pas. La seule
souffrance réelle de ces momens-là, c'est de ne pouvoir s'acquitter
immédiatement envers ceux qui réclament leurs créances, et de ne
pouvoir assister ceux qui souffrent autour de soi. Mais quand on est
soutenu par une croyance sociale, par un espoir impersonnel, les
anxiétés personnelles, quelque sérieuses qu'elles soient, s'en
trouvent amoindries.
Mme Dorval, qui eût très bien compris et senti les idées générales,
mais qui en repoussait vivement l'examen et la préoccupation, ayant
assez à souffrir, disait-elle, pour son propre compte, ne voyait que
désastres et ne rêvait que catastrophes sanglantes dans la révolution
de février. Pauvre femme! c'était le pressentiment de l'affreuse
douleur qui allait frapper sa famille.
Au mois de juin 1848, après ces exécrables _journées_ qui venaient de
tuer la république en armant ses enfans les uns contre les autres, et
en creusant entre les deux forces de la révolution, peuple et
bourgeoisie, un abîme que vingt années ne suffiront peut-être pas à
combler, j'étais à Nohant, très menacée par les haines lâches et les
imbéciles terreurs de la province. Je ne m'en souciais pas plus que de
tout ce qui m'avait été personnel dans les événemens. Mon âme était
morte, mon espoir écrasé sous les barricades.
Au milieu de cet abattement, je reçus de Marie Dorval la lettre que
voici:
«Ma pauvre bonne et chère amie, je n'ai pas osé t'écrire: je te
croyais trop occupée; et d'ailleurs je ne le pouvais pas; dans mon
désespoir, je t'aurais écrit une lettre trop folle. Mais,
aujourd'hui, je sais que tu es à Nohant, loin de notre affreux
Paris, seule avec ton cœur si bon et qui m'a tant aimée! J'ai lu,
à travers mes larmes, ta lettre à ***. Je t'y retrouve toujours
tout entière, comme dans le roman du _Champi_.--Pauvre
Champi!--Alors j'ai eu absolument besoin de t'écrire pour obtenir
de toi quelques paroles de consolation pour ma pauvre âme
désolée.--J'ai perdu mon fils, mon Georges!--le savais-tu?--Mais
tu ne sais pas la douleur profonde, irréparable que je
ressens.--Je ne sais que faire, que croire! Je ne comprends pas
que Dieu nous enlève d'aussi chères créatures. Je veux prier Dieu,
et je ne sens que de la colère et de la révolte dans mon cœur. Je
passe ma vie sur son petit tombeau. Me voit-il? Le crois-tu? Je
ne sais plus que faire de ma vie, je ne connais plus mon devoir.
Je voudrais et je ne peux plus aimer mes autres enfans.--J'ai
cherché des consolations dans les livres de prières. Je n'y ai
rien trouvé qui me parle de ma situation et des enfans que nous
perdons. Il faudrait remercier Dieu d'un aussi affreux
malheur!--Non, je ne le peux pas! Jésus lui-même n'a-t-il pas
crié: «Mon Dieu, pourquoi m'avez-vous abandonné?» Si cette grande
âme a douté, que devenir, nous autres pauvres créatures? Ah! ma
chère, que je suis malheureuse! c'était tout mon bonheur.--Je
croyais que c'était ma récompense pour avoir été bonne fille, et
bien dévouée toujours à toute une famille dont la charge était
bien chère!--mais aussi bien lourde à mes pauvres épaules....
j'étais si heureuse! Je n'enviais rien à personne. Je luttais avec
courage dans une profession _haïssable_, que je remplissais de mon
mieux, et quand la maladie ne m'arrêtait pas, dans l'idée de
rendre tout mon monde plus heureux autour de moi. Les
révolutions... l'art perdu... nous étions encore heureux.--Nos
pauvres petits faisaient des barricades, chantaient la
_Marseillaise_, les bruits de la rue redoublaient leur gaîté! Eh
bien! quelques jours après ces mêmes bruits redoublaient les
convulsions de mon pauvre Georges. Il a eu quatorze jours
d'agonie. Quatorze jours nous avons été sur la croix! Il est
tombé à nos pieds le 3 mai. Il a rendu sa petite âme le 16 mai, à
trois heures et demie du soir.
«Pardonne-moi de t'attrister, ma chère bonne, mais je viens à toi
que j'aime tant! qui as toujours été si bonne pour moi! Toi qui es
cause (car sans toi, cela ne se pouvait pas) de ce beau voyage
dans le Midi, avec mon fils! ce voyage qui a rétabli ma santé
(hélas! trop!), qui a rendu cet enfant si joyeux, qui a rempli de
plaisirs, de promenade, de soleil, sa pauvre petite existence
sitôt finie!
«Je viens encore à toi pour que tu m'écrives une lettre qui donne
un peu de forces à mon âme. Je te demande du secours encore une
fois. Les belles paroles qui sortent de ton noble cœur, de ta
haute raison, je sais bien où les prendre, mais j'y trouverai un
plus grand soulagement si elles viennent de ton cœur au mien.
«Adieu, ma chère George, mon amie et mon nom chéri!
«MARIE DORVAL.
«12 juin 1848, rue de Varennes, 2.»