J'aurais bien eu, par momens, une certaine verve pour la polémique. Je

le sentais, à l'ardeur de mon indignation contre le mensonge, et je

fus cent fois sollicitée de me mêler au combat journalier de la

politique. Je m'y refusai obstinément, même dans les jours où

certains de mes amis m'y poussaient comme à l'accomplissement d'un

devoir. Si on avait voulu faire avec moi un journal qui généralisât le

combat de parti à parti, d'idée à idée, je m'y fusse mise avec

courage, et j'aurais probablement osé plus que bien d'autres. Mais

restreindre cette guerre aux proportions d'un duel de chaque jour,

faire le procès des individus, les traduire, pour des faits de détail,

à la barre de l'opinion, cela était antipathique à ma nature, et

probablement impossible à mon organisation. Je ne me fusse pas

soutenue vingt-quatre heures dans les conditions de colère et de

ressentiment sans lesquelles même les justes sévérités ne peuvent

s'accomplir. Il m'en a coûté parfois de faire partie de la rédaction

d'un journal ou seulement d'une revue, où mon nom semblait être

l'acceptation d'une solidarité avec ces exécutions politiques ou

littéraires. Quelques-uns m'ont dit que je manquais de caractère et

que mes sentimens étaient tièdes. Le premier point peut être vrai,

mais le second étant faux, je ne pense pas que l'un soit la

conséquence rigoureuse de l'autre. Je me rappelle que bon nombre de

ceux qui, en 1847, me reprochaient vivement mon apathie politique et

me prêchaient l'_action_ en fort beaux termes, furent, en 1848, bien

plus calmes et bien plus doux que je ne l'avais jamais été.

Avant d'aborder l'année 1835, où, pour la première fois de ma vie, je

me sentis gagnée par un vif intérêt aux événemens d'actualité, je

parlerai de quelques personnes avec lesquelles je commençais ou devais

commencer bientôt à être liée. Comme ces personnes sont toujours

restées étrangères au monde politique, il me serait difficile d'y

revenir quand j'entrerai un peu dans ce monde-là, et, pour ne pas

interrompre alors mon sujet principal, je compléterai ici, en quelque

sorte, l'histoire de mes relations avec elles, comme je l'ai déjà fait

pour M. Delatouche.

CHAPITRE TRENTE-DEUXIEME.

Madame Dorval.

J'étais liée depuis un an avec Mme Dorval, non pas sans lutte avec

plusieurs de mes amis, qui avaient d'injustes préventions contre elle.

J'aurais beaucoup sacrifié à l'opinion de mes amis les plus sérieux,

et j'y sacrifiais souvent, lors même que je n'étais pas bien

convaincue; mais pour cette femme, dont le cœur était au niveau de

l'intelligence, je tins bon, et je fis bien.

Née sur les tréteaux de province, élevée dans le travail et la misère,

Marie Dorval avait grandi à la fois souffreteuse et forte, jolie et

fanée, gaie comme un enfant, triste et bonne comme un ange condamné à

marcher sur les plus durs chemins de la vie. Sa mère était de ces

natures exaltées qui excitent de trop bonne heure la sensibilité de

leurs enfans. A la moindre faute de Marie, elle lui disait: «_Vous me

tuez, vous me faites mourir de chagrin!_» Et la pauvre petite, prenant

au sérieux ces reproches exagérés, passait des nuits entières dans les

larmes, priant avec ardeur, et demandant à Dieu, avec des repentirs

et des remords navrans, de lui rendre sa mère, qu'elle s'accusait

d'avoir assassinée; et le tout pour une robe déchirée ou un mouchoir

perdu.

Ébranlée ainsi dès l'enfance, la vie d'émotions se développa en elle,

intense, inépuisable, et en quelque sorte nécessaire. Comme ces

plantes délicates et charmantes que l'on voit pousser, fleurir, mourir

et renaître sans cesse, fortement attachées au roc, sous la foudre des

cataractes, cette âme exquise, toujours pliée sous le poids des

violentes douleurs, s'épanouissait au moindre rayon de soleil, et

cherchait avec avidité le souffle de la vie autour d'elle, quelque

fugitif, quelque empoisonné parfois qu'il put être. Ennemie de toute

prévoyance, elle trouvait dans la force de son imagination et dans

l'ardeur de son âme les joies d'un jour, les illusions d'une heure,

que devaient suivre les étonnemens naïfs ou les regrets amers.

Généreuse, elle oubliait ou pardonnait; et, se heurtant sans cesse à

des chagrins renaissans, à des déceptions nouvelles, elle vivait, elle

aimait, elle souffrait toujours.

Tout était passion chez elle, la maternité, l'art, l'amitié, le

dévoûment, l'indignation, l'aspiration religieuse; et comme elle ne

savait et ne voulait rien modérer, rien refouler, son existence était

d'une plénitude effrayante, d'une agitation au dessus des forces

humaines.

Il est étrange que je me sois attachée longtemps et toujours à cette

nature poignante qui agissait sur moi, non pas d'une manière funeste

(Marie Dorval aimait trop le beau et le grand pour ne pas vous y

rattacher, même dans ses heures de désespoir), mais qui me

communiquait ses abattemens, sans pouvoir me communiquer ses

renouvellemens soudains et vraiment merveilleux. J'ai toujours cherché

les âmes sereines, ayant besoin de leur patience et désirant l'appui

de leur sagesse. Avec Marie Dorval, j'avais un rôle tout opposé, celui

de la calmer et de la persuader; et ce rôle m'était bien difficile,

surtout à l'époque où, troublée et effrayée de la vie jusqu'à la

désespérance, je ne trouvais rien de consolant à lui-dire qui ne fût

démenti en moi par une souffrance moins expansive, mais aussi profonde

que les siennes.

Et pourtant ce n'était pas par devoir seulement que j'écoutais sans me

lasser sa plainte passionnée et incessante contre Dieu et les hommes.

Ce n'était pas seulement le dévoûment de l'amitié qui m'enchaînait au

spectacle de ses tortures; j'y trouvais un charme étrange, et, dans ma

pitié, il y avait un respect profond pour ces trésors de douleur qui

ne s'épuisaient que pour se renouveler.

A très peu d'exceptions près, je ne supporte pas longtemps la société

des femmes; non pas que je les sente inférieures à moi par

l'intelligence: j'en consomme si peu dans le commerce habituel de la

vie, que tout le monde en a plus que moi autour de moi; mais la femme

est, en général, un être nerveux et inquiet, qui me communique, en

dépit de moi-même, son trouble éternel à propos de tout. Je commence

par l'écouter à regret, et puis je me laisse prendre à un intérêt bien

naturel, et je m'aperçois enfin que, dans toutes les agitations

puériles qu'on me raconte, il n'y a pas de quoi fouetter un chat.

D'autres sont vaines sitôt qu'elles deviennent sérieuses, et celles

qui ne sont pas artistes de profession arrivent souvent à un orgueil

démesuré, dès qu'elles sortent de la région des caquets et de la

préoccupation exagérée des petites choses. C'est un résultat de

l'éducation incomplète; mais cette éducation le fût-elle moins, il

resterait toujours à la femme une sorte d'excitation maladive qui

tient à son organisation, et qui en fait le tourment quand, par

exception, elle n'en fait pas le charme.

J'aime donc mieux les hommes que les femmes, et je le dis sans malice,

bien sérieusement convaincue que les fins de la nature sont logiques

et complètes, que la satisfaction des passions n'est qu'un côté

restreint et accidentel de cet attrait d'un sexe pour l'autre, et

qu'en dehors de toute relation physique, les âmes se recherchent

toujours dans une sorte d'alliance intellectuelle et morale où chaque

sexe apporte ce qui est le complément de l'autre. S'il en était

autrement, les hommes fuiraient les femmes, et réciproquement, quand

l'âge des passions finit, tandis qu'au contraire, le principal élément

de la civilisation humaine est dans leurs rapports calmes et délicats.

Malgré cette disposition que je n'ai jamais voulu nier, trouvant qu'à

la nier il y avait hypocrisie mal entendue et déraison complète;

malgré mon éloignement à écouter les confidences de femmes, qui sont

rarement vraies, et souvent insipides; malgré ma préférence pour la

corde plus franche et plus pleine que les hommes font vibrer dans mon

esprit, j'ai connu et je connais plusieurs femmes qui, vraiment femmes

par la sensibilité et la grâce, m'ont mis le cœur et le cerveau

complétement à l'aise, par une candeur véritable et une placidité de

caractère non pas virile, mais pour ainsi dire angélique.

Telle n'était pourtant pas Mme Dorval. C'était le résumé de

l'inquiétude féminine arrivée à sa plus haute puissance. Mais c'en

était aussi l'expression la plus intéressante et la plus sincère. Ne

dissimulant rien d'elle-même, elle n'arrangeait et n'affectait rien.

Elle avait un abandon d'une rare éloquence; éloquence parfois sauvage,

jamais triviale, toujours chaste dans sa crudité et trahissant partout

la recherche de l'idéal insaisissable, le rêve du bonheur pur, le ciel

sur la terre. Cette intelligence supérieure, inouïe de science

psychologique et riche d'observations fines et profondes, passait du

sévère au plaisant avec une mobilité stupéfiante. Quand elle racontait

sa vie, c'est-à-dire son déboire de la veille, et sa croyance au

lendemain, c'était au milieu de larmes amères et de rires entraînans

qui dramatisaient ou éclairaient son visage, sa pantomime, tout son

être, de lueurs tour à tour terribles et brillantes. Tout le monde a

connu à demi cette femme impétueuse, car quiconque l'a vue aux prises

avec les fictions de l'art, peut, jusqu'à un certain point, se la

représenter telle qu'elle était dans la réalité: mais ce n'était là

qu'un côté d'elle-même. On ne lui a jamais fait, l'on n'aurait, je

crois, jamais pu lui faire le rôle où elle se fût manifestée et

révélée tout entière, avec sa verve sans fiel, sa tendresse immense,

ses colères enfantines, son audace splendide, sa poésie sans art, ses

rugissemens, ses sanglots et ses rires naïfs et sympathiques,

soulagement momentané qu'elle semblait vouloir donner à l'émotion de

son auditeur accablé.

Parfois, cependant, c'était une gaîté désespérée; mais bientôt le rire

vrai s'emparait d'elle et lui donnait de nouvelles puissances. C'était

la balle élastique qui touchait la terre pour rebondir sans cesse.

Ceux qui l'écoutaient une heure en étaient éblouis. Ceux qui

l'écoutaient des jours entiers la quittaient brisés, mais attachés à

cette destinée fatale par un invincible attrait, celui qui attire la

souffrance, vers la souffrance et la tendresse du cœur, vers l'abîme

des cœurs navrés.

Lorsque je la connus, elle était dans tout l'éclat de son talent et de

sa gloire. Elle jouait _Antony_ et _Marion Delorme_.

Avant de prendre la place qui lui était due, elle avait passé par

toutes les vicissitudes de la vie nomade. Elle avait fait partie de

troupes ambulantes dont le directeur proposait _une partie de dominos

sur le théâtre, à l'amateur le plus fort de la société, pour égayer

l'entr'acte_. Elle avait chanté dans les chœurs de _Joseph_, grimpée

sur une échelle et couverte d'un parapluie pour quatre, la coulisse du

théâtre (c'était une ancienne église) étant tombée en ruines, et les

choristes étant obligés de se tenir là sur une brèche masquée de

toiles, par une pluie battante. Le chœur avait été interrompu par

l'exclamation d'un des coryphées, criant à celui qui était sur

l'échelon au dessus de lui: «Animal, tu me crèves l'œil avec ton

parapluie! A bas le parapluie!»

A quatorze ans, elle jouait _Fanchette_ dans le _Mariage de Figaro_,

et je ne sais plus quel rôle dans une autre pièce. Elle ne possédait

au monde qu'une robe blanche qui servait pour les deux rôles.

Seulement, pour donner à Fanchette une _tournure espagnole_, elle

cousait une bande de calicot rouge au bas de sa jupe, et la décousait

vite après la pièce, pour avoir l'air de mettre un autre costume,

quand les deux pièces étaient jouées le même soir. Dans le jour, vêtue

d'un étroit fourreau d'enfant, en tricot de laine, elle lavait et

repassait sa précieuse robe blanche.

Un jour, qu'elle était ainsi vêtue et ainsi occupée, un vieux riche de

province vint lui offrir son cœur et ses écus. Elle lui jeta son fer

à repasser au visage, et alla conter cette insulte à un petit garçon

de quinze ans qu'elle regardait comme son amoureux, et qui voulut tuer

le séducteur.

Mariée jeune, elle chantait l'opéra comique à Nancy, je crois, lorsque

sa petite fille eut la cuisse cassée dans la coulisse par la chute

d'un décor. Il lui fallut courir de son enfant à la scène, et de la

scène à son enfant, sans interrompre la représentation.

Mère de trois enfans et chargée de sa vieille mère infirme, elle

travailla avec un courage infatigable pour les entourer de soins. Elle

vint à Paris tenter la fortune, c'était l'ambition d'échapper à la

misère. Mais, ayant en horreur toute autre ressource que celle du

travail, elle végéta plusieurs années dans la fatigue et les

privations. Ce ne fut que par le rôle de la _Meunière_, dans le

mélodrame en vogue des _Deux Forçats_, qu'elle commença à faire

remarquer ses éminentes qualités dramatiques.

Dès lors ses succès furent brillans et rapides. Elle créa la femme du

drame nouveau, l'héroïne romantique au théâtre, et si elle dut sa

gloire aux maîtres dans cet art, ils lui durent, eux aussi, la

conquête d'un public qui voulait en voir et qui en vit la

personnification dans trois grands artistes, Frédérick Lemaître, Mme

Dorval et Bocage.

Mme Dorval créa, en outre, un type à part dans le rôle de _Jeanne

Vaubernier_ (Mme Dubarry). Il faut l'avoir vue dans ce rôle, où,

exquise de grâce et de charme dans la trivialité, elle résolut une

difficulté qui semblait insurmontable.

Mais il faut l'avoir vue dans _Marion Delorme_, dans _Angelo_, dans

_Chatterton_, dans _Antony_, et plus tard dans le drame de

_Marie-Jeanne_, pour savoir quelle passion jalouse, quelle chasteté

suave, quelles entrailles de maternité étaient en elle à une égale

puissance.

Et pourtant elle avait à lutter contre des défauts naturels. Sa voix

était éraillée, sa prononciation grasseyante, et son premier abord

sans noblesse et même sans grâce. Elle avait le débit de convention

maladroit et gêné, et, trop intelligente pour beaucoup de rôles

qu'elle eut à jouer, elle disait souvent: «Je ne sais aucun moyen de

dire juste des choses fausses. Il y a au théâtre des locutions

convenues qui ne pourront jamais sortir de ma bouche que de travers,

parce qu'elles n'en sont jamais sorties dans la réalité. Je n'ai

jamais dit dans un moment de surprise: _Que vois-je!_ et dans un

mouvement d'hésitation: _Où m'égaré-je?_ Eh bien! j'ai souvent des

tirades entières dont je ne trouve pas un seul mot possible et que je

voudrais improviser d'un bout à l'autre, si on me laissait faire.»

Mais il y avait toute une entrée en matière dans les premières scènes

de ses rôles, où, quelque vrais et bien écrits qu'ils fussent, ses

défauts ressortaient plus que ses qualités. Ceux qui la connaissaient

ne s'en inquiétaient pas, sachant que le premier éclair qui jaillirait

d'elle amènerait l'embrasement du public. Ses ennemis (tous les grands

artistes en ont beaucoup et de très acharnés) se frottaient les mains

au début, et les gens sans prévention qui la voyaient pour la première

fois, s'étonnaient qu'on la leur eût tant vantée; mais, dès que le

mouvement se faisait dans le rôle, la grâce souple et abandonnée se

faisait dans la personne; dès que le trouble arrivait dans la

situation, l'émotion de l'actrice creusait cette situation, jusqu'à

l'épouvante, et quand la passion, la terreur ou le désespoir

éclataient, les plus froids étaient entraînés, les plus hostiles

étaient réduits au silence.

J'avais publié seulement _Indiana_, je crois, quand, poussée vers Mme

Dorval par une sympathie profonde, je lui écrivis pour lui demander de

me recevoir. Je n'étais nullement célèbre, et je ne sais même pas si

elle avait entendu parler de mon livre. Mais ma lettre la frappa par

sa sincérité. Le jour même où elle l'avait reçue, comme je parlais de

cette lettre à Jules Sandeau, la porte de ma mansarde s'ouvre

brusquement, et une femme vient me sauter au cou avec effusion, en

criant tout essoufflée: _Me voilà, moi!_

Je ne l'avais jamais vue que sur les planches; mais sa voix était si

bien dans mes oreilles, que je n'hésitai pas à la reconnaître. Elle

était mieux que jolie, elle était charmante; et, cependant, elle était

jolie, mais si charmante que cela était inutile. Ce n'était pas une

figure, c'était une physionomie, une âme. Elle était encore mince, et

sa taille était un souple roseau qui semblait toujours balancé par

quelque souffle mystérieux, sensible pour lui seul. Jules Sandeau la

compara, ce jour-là, à la plume brisée qui ornait son chapeau. «Je

suis sûr, disait-il, qu'on chercherait dans l'univers entier une plume

aussi légère et aussi molle que celle qu'elle a trouvée. Cette plume

unique et merveilleuse a volé vers elle par la loi des affinités, ou

elle est tombée sur elle, de l'aile de quelque fée en voyage.»

Je demandai à Mme Dorval comment ma lettre l'avait convaincue et

amenée si vite. Elle me dit que cette déclaration d'amitié et de

sympathie lui avait rappelé celle qu'elle avait écrite à Mlle Mars

après l'avoir vue jouer pour la première fois: «J'étais si naïve et si

sincère! ajouta-t-elle. J'étais persuadée qu'on ne vaut et qu'on ne

devient quelque chose soi-même que par l'enthousiasme que le talent

des autres nous inspire. Je me suis souvenue, en lisant votre lettre,

qu'en écrivant la mienne je m'étais sentie véritablement artiste pour

la première fois, et que mon enthousiasme était une révélation. Je me

suis dit que vous étiez ou seriez artiste aussi; et puis, je me suis

rappelé encore que Mlle Mars, au lieu de me comprendre et de

m'appeler, avait été froide et hautaine avec moi; je n'ai pas voulu

faire comme Mlle Mars.»

Elle nous invita à dîner pour le dimanche suivant; car elle jouait

tous les soirs de la semaine, et passait le jour du repos au milieu de

sa famille. Elle était mariée avec M. Merle, écrivain distingué, qui

avait fait des vaudevilles charmans, le _Ci-devant jeune Homme_

entr'autres, et qui, presque jusqu'à ses derniers jours, a fait le

feuilleton de théâtre de la _Quotidienne_ avec esprit, avec goût, et

presque toujours avec impartialité. M. Merle avait un fils; les trois

filles de Mme Dorval et quelques vieux amis composaient la réunion

intime, où les jeux et les rires des enfans avaient naturellement le

dessus.

On ne sait pas assez combien est touchante la vie des artistes de

théâtre quand ils ont une vraie famille et qu'ils la prennent au

sérieux. Je crois qu'aujourd'hui le plus grand nombre est dans les

conditions du devoir ou du bonheur domestique, et qu'il serait bien

temps d'en finir absolument avec les préjugés du passe. Les hommes ont

plus de moralité dans cette classe que les femmes, et la cause en est

dans les séductions qui environnent la jeunesse et la beauté,

séductions dont les conséquences, agréables seulement pour l'homme,

sont presque toujours funestes pour la femme. Mais quand même les

actrices ne sont pas dans une position régulière selon les lois

civiles, quand même, je dirai plus, elles sont livrées à leurs plus

mauvaises passions, elles sont presque toutes des mères d'une

tendresse ineffable et d'un courage héroïque. Les enfans de celles-ci

sont même généralement plus heureux que ceux de certaines femmes du

monde, ces dernières, ne pouvant et ne voulant pas avouer leurs

fautes, cachent et éloignent les fruits de leur amour, et quand, à la

faveur du mariage, elles les glissent dans la famille, le moindre

doute fait peser la rigueur et l'aversion sur la tête de ces

malheureux enfans.

Chez les actrices, faute avouée est réparée. L'opinion de ce monde-là

ne flétrit que celles qui abandonnent ou méconnaissent leur

progéniture. Que le monde officiel condamne si bon lui semble, les

pauvres petits ne se plaindront pas d'être accueillis chez eux par une

opinion plus tolérante. Là, vieux et jeunes parens, et même époux

légitimes venus après coup, les adoptent sans discussion vaine et les

entourent de soins et de caresses. Bâtards ou non, ils sont tous fils

de famille, et quand leur mère a du talent, les voilà de suite

ennoblis et traités dans leur petit monde comme de petits princes.

Nulle part les liens du sang ne sont plus étroitement serrés que chez

les artistes de théâtre. Quand la mère est forcée de travailler aux

répétitions cinq heures par jour, et à la représentation cinq heures

par soirée; quand elle a à peine le temps de manger et de s'habiller,

les courts momens où elle peut caresser et adorer ses enfans sont des

momens d'ivresse passionnée, et les jours de repos sont de vrais jours

de fête. Comme elle les emporte alors à la campagne avec transport!

comme elle se fait enfant avec eux, et comme, en dépit des égaremens

qu'elle peut avoir subis ailleurs, elle redevient pure dans ses

pensées et un moment sanctifiée par le contact de ces âmes innocentes!

Aussi, celles qui vivent dans des habitudes de vertu (et il y en a

plus qu'on ne pense), sont-elles dignes d'une vénération particulière;

car, en général, elles ont une rude charge à porter, quelquefois,

père, mère, vieilles tantes, sœurs trop jeunes, ou mères aussi, sans

courage et sans talent. Cet entourage est nécessaire souvent pour

surveiller et soigner les enfans de l'artiste qu'elle ne peut élever

elle-même d'une manière suivie, et qui lui sont un éternel sujet

d'inquiétude; mais souvent aussi cet entourage use et abuse, ou il se

querelle, et, au sortir des enivremens de la fiction, il faut venir

mettre la paix dans cette réalité troublée.

Pourtant l'artiste, loin de répudier sa famille, l'appelle et la

resserre autour de lui. Il tolère, il pardonne, il soutient, il

nourrit les uns et élève les autres. Quelque sage qu'il soit, ses

appointemens ne suffisent qu'à la condition d'un travail terrible, car

l'artiste ne peut vivre avec la parcimonie que le petit commerçant et

l'humble bourgeois savent mettre dans leur existence. L'artiste a des

besoins d'élégance et de salubrité dont le citadin sordide ne recule

pas à priver ses enfans et lui-même. Il a le sentiment du beau, par

conséquent la soif d'une vraie vie. Il lui faut un rayon de soleil, un

souffle d'air pur, qui, si mesuré qu'il soit, devient chaque jour d'un

prix plus exorbitant dans les villes populeuses.

Et puis, l'artiste sent vivement les besoins de l'intelligence. Il ne

vit, il ne grandit que par là. Son but n'est pas d'amasser une petite

rente pour doter ses enfans; il faut que ses enfans soient élevés en

artistes pour le devenir à leur tour. On veut pour les siens ce que

l'on possède soi-même, et parfois on le veut d'autant plus qu'on en a

été privé et qu'on s'est miraculeusement formé à la vie intellectuelle

par des prodiges de volonté. On sait ce qu'on a souffert, et, comme on

a risqué d'échouer, on veut épargner à ses enfans ces dangers et ces

épreuves. Ils seront donc élevés et instruits comme les enfans du

riche; et cependant on est pauvre: la moyenne des appointemens des

artistes un peu distingués de Paris est de cinq mille francs par an.

Pour arriver à huit ou dix mille, il faut déjà avoir un talent très

sérieux, ou, ce qui est plus rare et plus difficile à atteindre (car

il y a des centaines de talens ignorés ou méconnus), il faut avoir un

succès notable.

L'artiste n'arrive donc à résoudre le dur problème qu'à travers des

peines infinies, et toutes ces questions d'amour-propre excessif et de

jalousie puérile qu'on lui reproche de prendre trop au sérieux,

cachent souvent des abîmes d'effroi ou de douleur, des questions de

vie et de mort.

Ce dernier point était bien réel chez Mme Dorval. Elle gagnait tout au

plus quinze mille francs et ne se reposant jamais, et vivant de la

manière la plus simple, sachant faire sa demeure et ses habitudes

élégantes sans luxe, à force de goût et d'adresse; mais grande,

généreuse, payant souvent des dettes qui n'étaient pas les siennes, ne

sachant pas repousser des parasites qui n'avaient de droit chez elle

que la persistance de l'habitude, elle était sans cesse aux expédiens,

et je lui ai vu vendre, pour habiller ses filles ou pour sauver de

lâches amis, jusqu'aux petits bijoux qu'elle aimait comme des

souvenirs et qu'elle baisait comme des reliques.

Récompensée souvent par la plus noire ingratitude, par des reproches

qui étaient de véritables blasphèmes dans certaines bouches, elle se

consolait dans l'espoir du bonheur de ses filles: mais l'une d'elles

brisa son cœur.

Gabrielle avait seize ans; elle était d'une idéale beauté. Je ne la

vis pas trois fois sans m'apercevoir qu'elle était jalouse de sa mère

et qu'elle ne songeait qu'à secouer son autorité. Mme Dorval ne

voulait pas entendre parler de théâtre pour ses filles. «_Je sais trop

ce que c'est!_» disait-elle; et, dans ce cri, il y avait toutes les

terreurs et toutes les tendresses de la mère.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 14 / 34 段