Pise et Florence.--Arrivée à Venise par l'Apennin, Bologne et
Ferrare.--Alfred de Musset, Géraldy, Léopold Robert à
Venise.--Travail et solitude à Venise.--Détresse
financière.--Rencontre singulière.--Départ pour la
France.--Arrivée à Paris.--Retour à Nohant.--Julie.--Mes amis
du Berry.--Ceux de la mansarde.--Prosper Bressant.--_Le
Prince._
Sur le bateau à vapeur qui me conduisait de Lyon à Avignon, je
rencontrai un des écrivains les plus remarquables de ce temps-ci,
Bayle, dont le pseudonyme était Stendhal. Il était consul à
Civita-Vecchia et retournait à son poste, après un court séjour à
Paris. Il était brillant d'esprit et sa conversation rappelait celle
de Delatouche, avec moins de délicatesse et de grâce, mais avec plus
de profondeur. Au premier coup d'œil c'était un peu aussi le même
homme, gras et d'une physionomie très fine sous un masque empâté. Mais
Delatouche était embelli, à l'occasion, par sa mélancolie soudaine, et
Bayle restait satirique et railleur à quelque moment qu'on le
regardât. Je causai avec lui une partie de la journée et le trouvai
fort aimable. Il se moqua de mes illusions sur l'Italie, assurant que
j'en aurais vite assez, et que les artistes à la recherche du beau en
ce pays étaient de véritables badauds. Je ne le crus guère, voyant
qu'il était las de son exil et y retournait à contre-cœur. Il railla,
d'une manière très amusante, le type italien, qu'il ne pouvait
souffrir et envers lequel il était fort injuste. Il me prédit surtout
une souffrance que je ne devais nullement éprouver, la privation de
causerie agréable et de tout ce qui, selon lui, faisait la vie
intellectuelle, les livres, les journaux, les nouvelles, l'actualité,
en un mot. Je compris bien ce qui devait manquer à un esprit si
charmant, si original et si poseur, loin des relations qui pouvaient
l'apprécier et l'exciter. Il posait surtout le dédain de toute vanité
et cherchait à découvrir, dans chaque interlocuteur, quelque
prétention à rabattre sous le feu roulant de sa moquerie. Mais je ne
crois pas qu'il fût méchant: il se donnait trop de peine pour le
paraître.
Tout ce qu'il me prédit d'ennui et de vide intellectuel en Italie
m'alléchait au lieu de m'effrayer, puisque j'allais là, comme partout,
pour fuir le bel esprit dont il me croyait friande.
Nous soupâmes avec quelques autres voyageurs de choix, dans une
mauvaise auberge de village, le pilote du bateau à vapeur n'osant
franchir le pont Saint-Esprit avant le jour. Il fut là d'une gaîté
folle, se grisa raisonnablement, et dansant autour de la table avec
ses grosses bottes fourrées devint quelque peu grotesque et pas du
tout joli.
A Avignon, il nous mena voir la grande église, très bien située, où,
dans un coin, un vieux Christ en bois peint, de grandeur naturelle et
vraiment hideux, fut pour lui matière aux plus incroyables
apostrophes. Il avait en horreur ces repoussans simulacres dont les
méridionaux chérissaient, selon lui, la laideur barbare et la nudité
cynique. Il avait envie de s'attaquer, à coups de poing, à cette
image.
Pour moi, je ne vis pas, avec regret, Bayle prendre le chemin de terre
pour gagner Gênes. Il craignait la mer, et mon but était d'arriver
vite à Rome. Nous nous séparâmes donc après quelques jours de liaison
enjouée; mais comme le fond de son esprit trahissait le goût,
l'habitude ou le rêve de l'obscénité, je confesse que j'avais assez de
lui et que s'il eût pris la mer, j'aurais peut-être pris la montagne.
C'était, du reste, un homme éminent, d'une sagacité plus ingénieuse
que juste en toutes choses appréciées par lui, d'un talent original et
véritable, écrivant mal, et disant pourtant de manière à frapper et à
intéresser vivement ses lecteurs.
La fièvre me prit à Gênes, circonstance que j'attribuai au froid
rigoureux du trajet sur le Rhône, mais qui en était indépendante,
puisque, dans la suite, je retrouvai cette fièvre à Gênes par le beau
temps et sans autre cause que l'air de l'Italie, dont l'acclimatation
m'est difficile.
Je poursuivis mon voyage quand même, ne souffrant pas, mais peu à peu
si abrutie par les frissons, les défaillances et la somnolence, que je
vis Pise et le Campo-Santo avec une grande apathie. Il me devint même
indifférent de suivre une direction ou une autre: Rome et Venise
furent jouées à pile ou face, _Venise face_ retomba dix fois sur le
plancher. J'y voulus voir une destinée, et je partis pour Venise par
Florence.
Nouvel accès de fièvre à Florence. Je vis toutes les belles choses
qu'il fallait voir, et je les vis à travers une sorte de rêve qui me
les faisait paraître un peu fantastiques. Il faisait un temps superbe,
mais j'étais glacée, et en regardant le _Persée_ de Cellini et le
Chapelle carrée de Michel-Ange, il me semblait, par momens, que
j'étais statue moi-même. La nuit, je rêvais que je devenais mosaïque,
et je comptais attentivement mes petits carrés de lapis et de jaspe.
Je traversai l'Apennin par une nuit de janvier froide et claire, dans
la calèche assez confortable qui, accompagnée de deux gendarmes en
habit jaune serin, faisait le service de courrier. Je n'ai jamais vu
de route plus déserte et de gendarmes moins utiles, car ils étaient
toujours à une lieue en avant ou en arrière de nous, et paraissaient
ne pas se soucier du tout de servir de point de mire aux brigands.
Mais, en dépit des alarmes du courrier, nous ne fîmes d'autre
rencontre que celle d'un petit volcan que je pris pour une lanterne
allumée auprès de la route, et que cet homme appelait avec emphase _il
monte fuoco_.
Je ne pus rien voir à Ferrare et à Bologne: j'étais complétement
abattue. Je m'éveillai un peu au passage du Pô, dont l'étendue, à
travers de vastes plaines sablonneuses, a un grand caractère de
tristesse et de désolation. Puis je me rendormis jusqu'à Venise, très
peu étonnée de me sentir glisser en gondole, et regardant, comme dans
un mirage, les lumières de la place Saint-Marc se refléter dans l'eau,
et les grandes découpures de l'architecture byzantine se détacher sur
la lune, immense à son lever, fantastique elle-même à ce moment-là
plus que tout le reste.
Venise était bien la ville de mes rêves, et tout ce que je m'en étais
figuré se trouva encore au-dessous de ce qu'elle m'apparut, et le
matin et le soir, et par le calme des beaux jours et par le sombre
reflet des orages. J'aimai cette ville pour elle-même, et c'est la
seule au monde que je puisse aimer ainsi, car une ville m'a toujours
fait l'effet d'une prison que je supporte à cause de mes compagnons de
captivité. A Venise on vivrait longtemps seul, et l'on comprend qu'au
temps de sa splendeur et de sa liberté, ses enfans l'aient presque
personnifiée dans leur amour et l'aient chérie non pas comme une
chose, mais comme un être.
A ma fièvre succéda un grand malaise et d'atroces douleurs de tête que
je ne connaissais pas, et qui se sont installées, depuis lors, dans
mon cerveau en migraines fréquentes et souvent insupportables. Je ne
comptais rester dans cette ville que peu de jours et en Italie que peu
de semaines, mais des événemens imprévus m'y retinrent davantage.
Alfred de Musset subit bien plus gravement que moi l'effet de l'air de
Venise qui foudroie beaucoup d'étrangers, on ne le sait pas assez[10].
Il fit une maladie grave; une fièvre typhoïde le mit à deux doigts de
la mort. Ce ne fut pas seulement le respect dû à un beau génie qui
m'inspira pour lui une grande sollicitude et qui me donna, à moi très
malade aussi, des forces inattendues; c'était aussi les côtés charmans
de son caractère et les souffrances morales que de certaines luttes
entre son cœur et son imagination créaient sans cesse à cette
organisation de poète. Je passai dix-sept jours à son chevet sans
prendre plus d'une heure de repos sur vingt-quatre. Sa convalescence
dura à peu près autant, et quand il fut parti, je me souviens que la
fatigue produisit sur moi un phénomène singulier. Je l'avais
accompagné de grand matin, en gondole, jusqu'à Mestre, et je revenais
chez moi par les petits canaux de l'intérieur de la ville. Tous ces
canaux étroits, qui servent de rues, sont traversés de petits ponts
d'une seule arche pour le passage des piétons. Ma vue était si usée
par les veilles, que je voyais tous les objets renversés, et
particulièrement ces enfilades de ponts qui se présentaient devant moi
comme des arcs retournés sur leur base.
[10] Géraldy, le chanteur, était à Venise à la même époque, et
fit, en même temps qu'Alfred de Musset, une maladie non moins
grave. Quant à Léopold Robert, qui s'y était fixé et qui s'y
brûla la cervelle peu de temps après mon départ, je ne doute pas
que l'atmosphère de Venise, trop excitante pour certaines
organisations, n'ait beaucoup contribué à développer le spleen
tragique qui s'était emparé de lui. Pendant quelque temps, je
demeurai vis-à-vis de la maison qu'il occupait, et je le voyais
passer tous les jours sur une barque qu'il ramait lui-même. Vêtu
d'une blouse de velours noir et coiffé d'une toque pareille, il
rappelait les peintres de la Renaissance. Sa figure était pâle et
triste, sa voix rêche et stridente. Je désirais beaucoup voir son
tableau des _Pêcheurs chioggiotes_, dont on parlait comme d'une
merveille mystérieuse, car il le cachait avec une sorte de
jalousie colère et bizarre. J'aurais pu profiter de sa promenade,
dont je connaissais les heures, pour me glisser dans son atelier;
mais on me dit que s'il apprenait l'infidélité de son hôtesse, il
en deviendrait fou. Je me gardai bien de vouloir lui causer
seulement un accès d'humeur; mais cela me conduisit à apprendre
des personnes qui le voyaient à toute heure qu'il était déjà
considéré comme un maniaque des plus chagrins.
Mais le printemps arrivait, le printemps du nord de l'Italie, le plus
beau de l'univers peut-être. De grandes promenades dans les Alpes
tyroliennes et ensuite dans l'Archipel vénitien, semé d'îlots
charmans, me remirent bientôt en état d'écrire. Il le fallait, mes
petites finances étaient épuisées, et je n'avais pas du tout de quoi
retourner à Paris. Je pris un petit logement plus que modeste dans
l'intérieur de la ville. Là, seule toute l'après-midi, ne sortant que
le soir pour prendre l'air, travaillant encore la nuit au chant des
rossignols apprivoisés qui peuplent tous les balcons de Venise,
j'écrivis _André_, _Jacques_, _Mattea_ et les premières _Lettres d'un
voyageur_.
Je fis à Buloz divers envois qui devaient promptement me mettre à même
de payer ma dépense courante (car je vivais en partie à crédit) et de
retourner vers mes enfans, dont l'absence me tiraillait plus vivement
le cœur de jour en jour. Mais un guignon particulier me poursuivait
dans cette chère Venise; l'argent n'arrivait pas. Les semaines se
succédaient, et chaque jour mon existence devenait plus problématique.
On vit à très bon marché, il est vrai, dans ce pays, si l'on veut se
restreindre à manger des sardines et des coquillages, nourriture saine
d'ailleurs, et que l'extrême chaleur rend suffisante au peu d'appétit
qu'elle vous permet d'avoir. Mais le café est indispensable à Venise.
Les étrangers y tombent malades, principalement parce qu'ils
s'effrayent du régime nécessaire, qui consiste à prendre du café noir
au moins six fois par jour. Cet excitant, inoffensif pour les nerfs,
indispensable comme tonique tant que l'on vit dans l'atmosphère
débilitante des lagunes, reprend son danger dès qu'on remet le pied en
terre ferme.
Le café était donc un objet coûteux dont il fallut commencer à
restreindre la consommation. L'huile de la lampe pour les longues
veillées s'usait terriblement vite. Je gardais encore la gondole de
louage, de sept à dix heures du soir, moyennant 15 fr. par mois; mais
c'était à la condition d'avoir un gondolier si vieux et si éclopé, que
je n'aurais pas osé le renvoyer, dans la crainte qu'il ne mourût de
faim. Pourtant je faisais cette réflexion, que je dînais pour six sous
afin d'avoir de quoi le payer, et qu'il trouvait, lui, le moyen d'être
ivre tous les soirs.
J'aurais aimé tout dans Venise, hommes et choses, sans l'occupation
autrichienne qui était odieuse et révoltante. Les Vénitiens sont bons,
aimables, spirituels, et, sans leurs rapports avec les Esclavons et
les Juifs, qui ont envahi leur commerce, ils seraient aussi honnêtes
que les Turcs, qui sont là aimés et estimés comme ils le méritent.
Mais, malgré ma sympathie pour ce beau pays et pour les habitans,
malgré les douceurs d'une vie favorable au travail par la mollesse
même des habitudes environnantes, malgré les ravissantes découvertes
que chaque pas au hasard vous fait faire dans le plus pittoresque
assemblage de décors féeriques, de solitudes splendides et de recoins
charmans, je m'impatientais et je m'effrayais de la misère bien réelle
où j'allais tomber et de l'impossibilité de partir, dont je ne voyais
pas arriver le terme. J'écrivais en vain à Paris, j'allais en vain
chaque jour à la poste; rien n'arrivait. J'avais envoyé des volumes;
je ne savais pas seulement si on les avait reçus. Personne à Venise ne
connaissait peut-être l'existence de la _Revue des Deux-Mondes_.
Un jour que je n'avais plus rien, littéralement rien, et qu'ayant dîné
pour moins que rien, je me prélassais encore dans ma gondole,
jouissant de mon reste, puisque la quinzaine était payée d'avance,
tout en réfléchissant à ma situation et en me demandant, avec une
mortelle répugnance, si j'oserais la confier à une seule des
personnes, en bien petit nombre, que je connaissais à Venise; une
tranquillité singulière me vint tout à coup à l'idée, saugrenue, mais
nette et fixe, que j'allais rencontrer, le jour même, à l'instant
même, une personne de mon pays, qui, connaissant mon caractère et ma
position, me tirerait d'embarras sans m'en faire éprouver aucun à lui
emprunter le nécessaire. Dans cette conviction non raisonnée, à coup
sûr, mais complète, j'ouvris la jalousie et me mis à regarder
attentivement toutes les figures des gondoles qui croisaient la mienne
sur le canal Saint-Marc. Je n'en vis aucune de ma connaissance; mais
l'idée persistant, j'entrai au jardin public, cherchant les groupes
de promeneurs, et faisant attention, contre ma coutume, à tous les
visages, à toutes les voix.
Tout à coup, mes regards rencontrent ceux d'un homme très bon et très
honnête avec qui j'avais fait connaissance autrefois aux eaux du mont
Dore, et qui, s'étant lié avec mon mari, était venu nous voir
plusieurs fois à Nohant. Il était riche, indépendant. Il savait qui
j'étais moi-même. Il accourut à moi, très surpris de me voir là. Je
lui racontai mon aventure, et sur-le-champ il m'ouvrit sa bourse avec
joie, assurant qu'au moment où il m'avait aperçue, il était justement
en train de penser à moi et de se rappeler Nohant et le Berry, sans
pouvoir s'expliquer pourquoi ce souvenir se présentait si nettement à
lui, au milieu de préoccupations où rien ne se rattachait à moi ni aux
miens.
Fut-ce un effet du hasard ou de son imagination après coup, en
m'entendant lui raconter en riant mon pressentiment, je n'en sais
rien. Je raconte le fait tel qu'il est.
Je refusai de lui prendre plus de deux cents francs. Il s'en allait en
Russie, et comme il devait s'arrêter quelques jours à Vienne, je
pensais, avec raison, recevoir à temps de Paris, de quoi le rembourser
avant qu'il allât plus loin, et de quoi m'en aller moi-même en France.
Mon espérance fut réalisée. A peine avait-il quitté Venise, qu'un
employé de la poste, prié et sommé de faire des recherches,
découvrit, dans un casier négligé, les lettres et les billets de
banque de Buloz, oubliés là depuis près de deux mois, soit par hasard,
soit à dessein, en dépit de toutes les questions et de toutes les
instances.
Je mis ordre aussitôt à mes affaires; je fis mes paquets, et je partis
à la fin d'août par une chaleur écrasante.
J'avais toujours gardé au fond de ma malle un pantalon de toile, une
casquette et une blouse bleue, en cas de besoin, dans la prévision de
courses dans les montagnes. Je pus donc dédommager mes jambes du long
engourdissement des jours et des nuits de griffonage et des promenades
en gondole, et je fis une grande partie du voyage à pied. Je vis tous
les grands lacs, dont le plus beau est, à mon sens, le lac de Garde;
je traversai le Simplon, passant, en une journée, de la chaleur
torride du versant italien au froid glacial de la crête des Alpes, et
retrouvant, le soir, dans la vallée du Rhône, une fraîcheur
printanière. Je n'écris pas un voyage; je dirai donc seulement que
celui-là fut pour moi un perpétuel ravissement. J'eus un temps
admirable jusqu'au passage de la _Tête Noire_, entre Martigny et
Chamounix. Là, un orage superbe me donna le plus beau spectacle du
monde. Mais le mulet dont on m'avait persuadé de m'embarrasser ne
voulant plus ni avancer ni reculer, je lui jetai la bride sur le cou,
et, courant à l'aise sur les pentes gazonneuses, j'arrivai à
Chamounix avant la pluie, dont les gros nuages venaient lourdement
derrière moi, faisant retentir les montagnes de roulemens formidables
et sublimes.
De Genève j'accourus d'un trait à Paris, affamée de revoir mes enfans.
Je trouvai Maurice grandi et presque habitué au collége. Il avait des
notes superbes: mais mon retour, qui était pour nous deux une si
grande joie, devait bientôt ramener son aversion pour tout ce qui
n'était pas la vie à nous deux. Je revenais trop tôt pour son
éducation classique.
Ses vacances s'ouvraient. Nous partîmes ensemble pour rejoindre, à
Nohant, Solange, qui y avait passé le temps de mon absence sous la
garde d'une bonne dont j'étais sûre comme soins et surveillance et
dont je me croyais sûre comme caractère. Cette femme me paraissait
dévouée et remplissait consciencieusement son office. Je trouvai mon
gros enfant propre, frais, vigoureux, mais d'une soumission à sa bonne
qui m'inquiéta, en égard à son caractère d'enfant terrible. Cela me
fit penser à mon enfance et à cette _Rose_ qui, en m'adorant, me
brisait. J'observai sans rien dire, et je vis que les verges jouaient
un rôle dans cette éducation modèle. Je brûlai les verges et je pris
l'enfant dans ma chambre. Cette exécution mortifia cruellement
l'orgueil de Julie (elle s'appelait Julie, comme l'ancienne femme de
chambre de ma grand'mère). Elle devint aigre et insolente, et je vis
que, sous ses qualités essentielles comme ménagère, elle cachait,
comme femme, une noirceur atroce. Elle se tourna vers mon mari,
qu'elle flagorna, et qui eut la faiblesse d'écouter les calomnies
odieuses et stupides qu'il lui plut de débiter sur mon compte. Je la
renvoyai sans vouloir d'explication avec elle et en lui payant
largement les services qu'elle m'avait rendus. Mais elle partit avec
la haine et la vengeance au cœur, et M. Dudevant entretint avec elle
une correspondance qui lui permit de la retrouver plus tard.
Je ne m'en inquiétai pas, et me fussé-je méfiée de cette lâche
aversion, il n'en eût été ni plus ni moins. Je ne sais pas ménager ce
que je méprise, et je ne prévoyais pas, d'ailleurs, que mes
tranquilles relations avec mon mari dussent aboutir à des orages. Il y
en avait eu rarement entre nous. Il n'y en avait plus depuis que nous
nous étions faits indépendans l'un de l'autre. Tout le temps que
j'avais passé à Venise, M. Dudevant m'avait écrit sur un ton de bonne
amitié et de satisfaction parfaite, me donnant des nouvelles des
enfans, et m'engageant même à voyager pour mon instruction et pour ma
santé. Ces lettres furent produites et lues, dans la suite, par
l'avocat général, l'avocat de mon mari se plaignant des douleurs que
son client avait dévorées dans la solitude.
Ne prévoyant rien de sombre dans l'avenir, j'eus un moment de
véritable bonheur à me retrouver à Nohant avec mes enfans et mes
amis. Fleury était marié avec Laure Decerfz, ma charmante amie
d'enfance, plus jeune que moi, mais déjà raisonnable quand j'étais
encore un vrai diable. Duvernet avait épousé Eugénie, que je
connaissais peu, mais qui vint à moi comme un enfant tout cœur, me
demandant de la tutoyer d'emblée puisque je tutoyais son mari, Mme
Duteil qui, plus jeune que moi aussi, était déjà mon ancienne amie;
Jules Néraud, mon Malgache bien aimé; Gustave Papet, un camarade
d'enfance, un ami ensuite; l'excellent Planet, avec qui mon amitié
datait seulement de 1830, mais dont l'âme naïve et le tendre
dévouement savaient se révéler de prime abord; enfin, Duteil, l'un des
hommes les plus charmans qui aient existé, lorsqu'il n'était qu'à
moitié gris, et mon cher Rollinat, voilà les cœurs qui s'étaient
donnés à moi tout entiers. La mort en a pris deux[11], les autres me
sont restés fidèles.
[11] Hélas! au moment où je relis ces lignes, un troisième est
parti aussi. Mon cher Malgache ne recevra pas les fleurs que je
viens de cueillir pour lui sur l'Apennin.
Fleury, Planet (Duvernet dans ses fréquens voyages à Paris) avaient
été les hôtes de fondation de la mansarde du quai Saint-Michel et
ensuite de celle du quai Malaquais. Parmi les huit ou dix personnes
dont s'était composée cette vie intime et fraternelle, presque toutes
rêvaient un avenir de liberté pour la France, sans se douter qu'elles
joueraient un rôle plus ou moins actif dans les événemens soit
politiques, soit littéraires de la France. Il y avait même là un
enfant, un bel enfant de douze à treize ans, mêlé à nous par le
hasard, et comme adopté par nous. Intelligent, gracieux, sympathique
et divertissant au possible, ce gamin, qui devait être un jour un des
acteurs les plus aimés du public et que je devais retrouver pour lui
confier des rôles, s'appelait Prosper Bressant.
Celui-là, je le perdis de vue en partant pour l'Italie, d'autres plus
tard et peu à peu; mais le noyau berrichon que, les circonstances
aidant, je devais retrouver toujours, je le retrouvais à Nohant en
1834, avec une joie nouvelle, après une absence de près d'une année.
Je fis, avec plusieurs d'entre eux, une promenade à Valançay, et, au
retour, j'écrivis sous l'émotion d'une vive causerie avec Rollinat, un
petit article intitulé _le Prince_, qui fâcha beaucoup, m'a-t-on dit,
M. de Talleyrand. Je ne le sus pas plus tôt fâché, que j'eus regret
d'avoir publié cette boutade. Ne le connaissant pas, je n'avais senti
aucune aigreur personnelle contre lui. Il m'avait servi de type et de
prétexte pour un accès d'aversion contre les idées et les moyens de
cette école de fausse politique et de honteuse diplomatie dont il
était le représentant. Mais, bien que cette vieillesse-là ne fût guère
sacrée, bien que cet homme à moitié dans la tombe appartînt déjà à
l'histoire, j'eus comme un repentir, fondé ou non, de ne pas avoir
mieux déguisé sa personnalité dans ma critique. Mes amis me dirent en
vain que j'avais usé d'un droit d'historien pour ainsi dire; je me
dis, moi, intérieurement, que je n'étais pas un historien, surtout
pour les choses présentes; que ma vocation ne me commandait pas de
m'attaquer aux vivans, d'abord parce que je n'avais pas assez de
talent en ce genre pour faire une œuvre de démolition vraiment utile,
ensuite parce que j'étais femme, et qu'un sexe ne combattant pas l'un
contre l'autre à armes égales, l'homme qui insulte une femme commet
une lâcheté gratuite, tandis que la femme qui blesse un homme la
première, ne pouvant lui en rendre raison, abuse de l'impunité.
Je ne détruisis pas mon petit ouvrage, parce que ce qui est fait est
fait, et que nous ne devons jamais reprendre une pensée émise, qu'elle
nous plaise ou non. Mais je me promis de ne jamais m'occuper des
personnes quand je n'aurais pas plus de bien que de mal à en dire, ou
quand je n'y serais pas contrainte par une attaque personnelle
calomnieuse.