successives amenant les hommes, sans contrainte et par la
démonstration de leurs propres intérêts, à une solidarité générale
dont la forme absolue est encore impossible à définir. Durant le cours
de ces transformations progressives, il y aura encore bien des
contradictions entre le but à poursuivre et les nécessités du moment.
Toutes les écoles socialistes de ces derniers temps ont entrevu la
vérité et l'ont même saisie par quelque point essentiel; mais aucune
n'a pu tracer bien sagement le code des lois qui doivent sortir de
l'inspiration générale à un moment donné de l'histoire. C'est tout
simple: l'homme ne peut que proposer; c'est l'avenir qui dispose. Tel
croit être le philosophe le plus avancé de son siècle, qui sera tout à
coup dépassé par des événemens et des situations tout à fait
mystérieux dans les desseins de la Providence, de même que certains
obstacles qui paraissent légers aux plus prudens résisteront longtemps
à l'action des efforts humains.
Pour ma part, je n'ai pas eu tout à fait la liberté du choix dans ma
conduite privée, en égard à l'emploi des biens qui me sont échus.
Placée, par contrat, sous la loi du régime dotal, qui est une sorte de
substitution de la propriété, j'ai dû regarder Nohant comme un petit
majorat dont je n'étais que le dépositaire, et je n'aurais pu éluder
cette loi qu'en faisant l'office de dépositaire infidèle envers mes
enfans. Je me suis fait un cas de conscience de leur transmettre
intact le mince héritage que j'avais reçu pour eux, et j'ai cru
concilier, autant que possible, la religion de la famille et la
religion de l'humanité en ne disposant, pour les pauvres, que des
revenus de mon travail. Je ne sais pas si je suis dans le faux. J'ai
cru être dans le vrai. J'ai la certitude de m'être abstenue, depuis
bien des années, de toute satisfaction purement personnelle, de
n'avoir rien donné à la vanité, au luxe, à la mollesse, à l'avarice,
aux passions que je n'avais pas et que le moyen de les satisfaire n'a
pas fait naître en moi. Mince mérite à coup sûr! Le seul sacrifice
qui m'ait un peu coûté, c'est de renoncer aux voyages, que j'aurais
aimés de passion, et qui m'eussent développée comme artiste; mais dont
j'ai dû m'abstenir, à moins de nécessité pour les autres. Renoncer au
séjour de Paris m'a été personnellement nuisible aussi à beaucoup
d'égards; mais j'ai cru ne devoir pas hésiter, et ce sacrifice a porté
avec soi sa récompense, puisque l'amour de la campagne et de la vie
intime m'a dédommagée de mon isolement social.
Je n'ai donc rien fait de grand et je n'ai vu réellement rien de grand
à faire, qui n'entamât pas, par quelque point, la sécurité de ma
conscience. Lancer mes enfans, malgré eux, dans le fanatisme de
convictions ardentes, m'eût semblé un attentat contre leur liberté
morale. J'ai cru devoir leur dire ma foi et les laisser maîtres de la
partager ou de la rejeter. J'ai cru devoir, dans la prévision des
crises de l'avenir, travailler à amoindrir en eux la confiance aveugle
et dangereuse que l'héritage inspire à la jeunesse, et leur prêcher la
nécessité du travail. J'ai cru devoir faire de mon fils un artiste, ne
pas l'élever pour n'être qu'un propriétaire, et cependant ne pas le
forcer à n'être qu'artiste en le dépouillant de sa propriété. J'ai cru
devoir remplir avec une fidélité scrupuleuse toutes les obligations
que, sous peine de déshonneur et de manque de parole, les contrats
relatifs à l'argent imposent à tout le monde. Quant à l'argent, je
n'ai pas su en gagner à tout prix: je n'ai même pas su en gagner
beaucoup, tout en travaillant avec une persévérance soutenue. J ai su
en perdre, par conséquent en refuser à ceux qui m'en demandaient,
plutôt que d'en arracher rigoureusement à ceux qui m'en devaient, et
que j'aurais réduits à la gêne. Les relations pécuniaires sont
établies de telle sorte que l'assistance envers les uns pourrait bien,
si l'on n'y prenait garde, être le dépouillement cruel des autres. Que
faire de mieux? Je ne sais pas. Si je le savais, je l'aurais fait, car
mon intention est très droite. Mais je ne vois pas, et je n'ai pas
trouvé le moyen de rendre mon dévouement utile à mes semblables dans
de grandes proportions, et je ne peux pas attribuer cette
impossibilité à l'insuffisance de mes ressources. Qu'elles
s'étendissent à des sommes beaucoup plus considérables, le nombre des
infortunés à ma charge n'eût fait que s'accroître, et des millions de
louis dans mes mains eussent amené des millions de pauvres autour de
moi. Où serait la limite? MM. de Rothschild donnant leur fortune aux
indigens, détruiraient-ils la misère? On sait bien que non. Donc la
charité individuelle n'est pas le remède, ce n'est même pas un
palliatif. Ce n'est pas autre chose qu'un besoin moral qu'on subit,
une émotion qui se manifeste et qui n'est jamais satisfaite.
J'ai donc des raisons d'expérience, des raisons puisées dans mes
propres entrailles, pour ne pas accepter le fait social comme une
vérité bonne et durable, et pour protester contre ce fait jusqu'à ma
dernière heure. On a dit que j'avais pris cet esprit de révolte dans
mon orgueil. Qu'est-ce que mon orgueil avait à faire dans tout cela?
J'ai commencé par accepter sans réflexion et sans combat les choses
établies. J'ai pratiqué la charité, et je l'ai pratiquée longtemps
avec beaucoup de mystère, croyant naïvement que c'était là un mérite
dont il fallait se cacher. J'étais dans la lettre de l'Évangile: «Que
votre main gauche ne sache pas ce que donne la main droite.» Hélas! en
voyant l'étendue et l'horreur de la misère, j'ai reconnu que la pitié
était une obligation si pressante, qu'il n'y avait aucune espèce de
mérite à en subir les tiraillemens, et que d'ailleurs, dans une
société si opposée à la loi du Christ, garder le silence sur de telles
plaies ne pouvait être que lâcheté ou hypocrisie.
Voilà à quelles certitudes m'amenait le commencement de ma vie
d'artiste, et ce n'était que le commencement! Mais à peine eus-je
abordé ce problème du malheur général que l'effroi me saisit jusqu'au
vertige. J'avais fait bien des réflexions, j'avais subi bien des
tristesses dans la solitude de Nohant, mais j'avais été absorbée et
comme engourdie par des préoccupations personnelles. J'avais
probablement cédé au goût du siècle, qui était alors de s'enfermer
dans une douleur égoïste, de se croire René ou Obermann, et de
s'attribuer une sensibilité exceptionnelle, par conséquent des
souffrances inconnues au vulgaire. Le milieu dans lequel je m'étais
isolée alors était fait pour me persuader que tout le monde ne pensait
pas et ne souffrait pas à ma manière, puisque je ne voyais autour de
moi que préoccupations des intérêts matériels, aussitôt noyées dans la
satisfaction de ces mêmes intérêts.
Quand mon horizon se fut élargi, quand m'apparurent toutes les
tristesses, tous les besoins, tous les désespoirs, tous les vices du
grand milieu social, quand mes réflexions n'eurent plus pour objet ma
propre destinée, mais celle du monde où je n'étais qu'un atome, ma
désespérance personnelle s'étendit à tous les êtres, et la loi de la
fatalité se dressa devant moi si terrible que ma raison en fut
ébranlée.
Qu'on se figure une personne arrivée jusqu'à l'âge de trente ans sans
avoir ouvert les yeux sur la réalité, et douée pourtant de très bons
yeux pour tout voir; une personne austère et sérieuse au fond de
l'âme, qui s'est laissé bercer et endormir si longtemps par des rêves
poétiques, par une foi enthousiaste aux choses divines, par l'illusion
d'un renoncement absolu à tous les intérêts de la vie générale, et
qui, tout à coup frappée du spectacle étrange de cette vie générale,
l'embrasse et le pénètre avec toute la lucidité que donne la force
d'une jeunesse pure et d'une conscience saine!
Et ce moment où j'ouvrais les yeux était solennel dans l'histoire. La
république rêvée en juillet aboutissait aux massacres de Varsovie et à
l'holocauste du cloître Saint-Méry. Le choléra venait de décimer le
monde. Le saint-simonisme, qui avait donné aux imaginations un moment
d'élan, était frappé de persécution et avortait, sans avoir tranché la
grande question de l'amour, et même, selon moi, après l'avoir un peu
souillée. L'art aussi avait souillé, par des aberrations déplorables,
le berceau de sa réforme romantique. Le temps était à l'épouvante et à
l'ironie, à la consternation et à l'impudence, les uns pleurant sur la
ruine de leurs généreuses illusions, les autres riant sur les premiers
échelons d'un triomphe impur; personne ne croyant plus à rien, les uns
par découragement, les autres par athéisme.
Rien dans mes anciennes croyances ne s'était assez nettement formulé
en moi, au point de vue social, pour m'aider à lutter contre ce
cataclysme où s'inaugurait le règne de la matière, et je ne trouvais
pas dans les idées républicaines et socialistes du moment une lumière
suffisante pour combattre les ténèbres que Mammon soufflait
ouvertement sur le monde. Je restais donc seule avec mon rêve de la
Divinité toute-puissante, mais non plus tout amour, puisqu'elle
abandonnait la race humaine à sa propre perversité ou à sa propre
démence.
C'est sous le coup de cet abattement profond que j'écrivis _Lélia_, à
bâtons rompus et sans projet d'en faire un ouvrage ni de le publier.
Cependant, quand j'eus lié ensemble, au hasard d'une donnée de roman,
un assez grand nombre de fragmens épars, je les lus à Sainte-Beuve,
qui m'encouragea à continuer et qui conseilla à Buloz de m'en demander
un chapitre pour la _Revue des Deux-Mondes_. Malgré ce précédent, je
n'étais pas encore décidée à faire de cette fantaisie un livre pour le
public. Il portait trop le caractère du rêve, il était trop de l'école
de _Corambé_ pour être goûté par de nombreux lecteurs. Je ne me
pressais donc pas, et j'éloignais de moi, à dessein, la préoccupation
du public, éprouvant une sorte de soulagement triste à céder à
l'imprévu de ma rêverie, et m'isolant même de la réalité du monde
actuel, pour tracer la synthèse du doute et de la souffrance, à mesure
qu'elle se présentait à moi sous une forme quelconque.
Ce manuscrit traîna un an sous ma plume, quitté souvent avec dédain et
souvent repris avec ardeur. C'est, je crois, un livre qui n'a pas le
sens commun au point de vue de l'art, mais qui n'en a été que plus
remarqué par les artistes, comme une chose d'inspiration spontanée
dans le détail. J'ai écrit deux préfaces à ce livre, et j'ai dit là
tout ce que j'avais à en dire. Je n'y reviendrai donc pas inutilement.
Le succès de la forme fut très grand. Le fond fut critiqué avec une
amertume extrême. On voulut voir des portraits dans tous les
personnages, des révélations personnelles dans toutes les situations;
on alla jusqu'à interpréter dans un sens vicieux et obscène des
passages écrits avec la plus grande candeur, et je me souviens que,
pour comprendre ce que l'on m'accusait d'avoir voulu dire, je fus
forcée de me faire expliquer des choses que je ne savais pas.
Je ne fus pas très sensible à ce déchaînement de la critique et aux
ignobles calomnies qu'il souleva. Ce que l'on sait complétement faux
n'inquiète guère. On sent que cela tombera de soi-même dans les bons
esprits, si tant est que les bons esprits puissent se tromper sur
l'intention et sur les tendances d'un livre.
Je m'étonnai seulement, et maintenant encore je m'étonne des inimitiés
personnelles que soulève l'émission des idées. Je n'ai jamais compris
qu'on fût l'ennemi d'un artiste qui pense et crée dans un sens opposé
à celui que l'on a ou que l'on aurait choisi. Que l'on discute et
combatte le but de son œuvre, je le conçois; mais que l'on altère, de
propos délibéré, cette pensée pour la rendre condamnable; que l'on
dénature le texte même par de fausses citations ou des comptes-rendus
infidèles; que l'on calomnie la vie de l'auteur pour injurier sa
personne; qu'on le haïsse à travers son livre: voilà encore une des
énigmes de la vie que je n'ai pas résolues et que je ne résoudrai
probablement jamais. Je vois bien le fait, je le vois dans tous les
temps et à propos de toutes les idées: mais je m'étonne que l'horreur
de l'inquisition, généralement sentie aujourd'hui, n'ait pas suffi à
guérir les hommes de cette rage de persécution réciproque, où il
semble que la critique regrette de n'avoir pas le bourreau à sa droite
et le bûcher à sa gauche, en procédant à ses réquisitoires.
Je vis ces fureurs avec tristesse, mais avec une certaine
tranquillité. Je n'avais pas pour rien amassé dans la solitude un
grand dédain pour tout ce qui n'était pas le vrai. Si j'eusse aimé et
cherché le monde, je me serais tourmentée probablement de la calomnie
qui pouvait momentanément m'en fermer l'accès; mais, ne cherchant que
l'amitié sérieuse et sachant que rien ne pouvait ébranler celles qui
m'entouraient, je ne m'aperçus réellement jamais des effets de la
méchanceté, et ma tâche fut si facile sous ce rapport que je ne
saurais mettre la persécution au nombre des malheurs de ma vie.
D'ailleurs, en toutes choses, les chagrins qui n'ont eu leur effet que
sur ma propre existence, je les compte aujourd'hui pour rien. Ce n'est
pas que je les aie tous portés avec courage. Non! J'étais, je suis
peut-être encore d'une sensibilité excessive et que la raison ne
gouverne pas du tout dans le moment de la crise. Mais j'apprécie les
souffrances morales comme je crois que la raison doit les apprécier,
sitôt qu'elle reprend son empire. Je vois dans mon passé, comme dans
celui de tous les êtres aimans que j'ai connus, des déchiremens
terribles, des déceptions accablantes, des heures d'agonie véritable;
mais je fais la part de la personnalité, qui est violente dans la
jeunesse. C'est le propre de la jeunesse de vouloir saisir et fixer le
rêve du bonheur. Si elle y renonçait facilement, si elle ne le
poursuivait avec âpreté, si au lendemain d'une catastrophe, elle ne se
relevait du désespoir avec une assurance nouvelle, si elle ne vivait
de chimères, de croyances ardentes, de dévoûmens enthousiastes,
d'amers dédains, de chaudes indignations, en un mot de tous les
abattemens et de tous les renouvellemens de la volonté, elle ne serait
pas la jeunesse, et cette fatalité qui la pousse à découvrir le monde
de son imagination et l'idéal de son cœur à travers l'imminence des
naufrages, c'est presque un droit qu'elle exerce, puisque c'est une
loi qu'elle subit.
Mais tout cela, vu à distance, rentre dans le monde des songes
évanouis. Nul de nous ne regrette d'être délivré de ses maux, et nul
de nous cependant ne regrette de les avoir éprouvés. Tous nous savons
qu'il faut vivre quand on est dans la force des émotions, parce qu'il
faut avoir vécu quand on est dans la force de la réflexion. Il ne faut
regretter des épreuves de la vie que celles qui nous ont fait un mal
réel et durable.
Quel est ce mal? Je vais vous le dire. Toute douleur lente ou rapide
qui nous ôte de forces et nous laisse amoindris est une infortune
véritable et dont il n'est guère facile de se consoler jamais. Un
vice, un crime moral, une lâcheté, voilà de ces malheurs qui
vieillissent tout à coup et qui méritent la pitié qu'on peut avoir
envers soi-même et demander aux autres. Il est, dans l'ordre moral,
des maladies analogues à celles de la vie physique, en ce qu'elles
nous laissent infirmes et à jamais brisés.
Votre corps est-il sans infirmités contractées avant l'âge? Quelque
souffreteux que vous puissiez être, ne vous plaignez pas; vous vous
portez aussi bien qu'une créature humaine peut l'espérer. Ainsi de
votre âme. Vous sentez-vous en possession de l'exercice de vos
facultés pour le vrai et pour le juste? Quelles que soient vos crises
passagères de découragement ou d'excitation, ne reprochez pas à la
destinée de vous avoir éprouvés trop rudement; vous êtes aussi heureux
que l'homme peut aspirer à l'être.
Cette philosophie me paraît bien facile à présent. Se laisser
souffrir, puisque la souffrance est inévitable et ne pas la maudire
quand elle s'apaise, puisqu'elle ne nous a pas rendus pires; toute âme
honnête peut pratiquer cette humble sagesse pour son compte.
Mais il est une douleur plus difficile à supporter que toutes celles
qui nous frappent à l'état d'individu. Elle a pris tant de place dans
mes réflexions, elle a eu tant d'empire sur ma vie, jusqu'à venir
empoisonner mes phases de pur bonheur personnel, que je dois bien la
dire aussi!
Cette douleur, c'est le mal général: c'est la souffrance de la race
entière, c'est la vue, la connaissance, la méditation du destin de
l'homme ici-bas. On se fatigue vite de se contempler soi-même. Nous
sommes de petits êtres sitôt épuisés, et le roman de chacun de nous
est si vite repassé dans sa propre mémoire! A moins de se croire
sublime, peut-on n'examiner et ne contempler que son _moi_?
D'ailleurs, qui est-ce qui se trouve sublime de bien bonne foi? Le
pauvre fou qui se prend pour le soleil et qui, de sa triste loge, crie
aux passans: Prenez garde à l'éclat de mes rayons!
Nous n'arrivons à nous comprendre et à nous sentir vraiment nous-mêmes
qu'en nous oubliant, pour ainsi dire, et en nous perdant dans la
grande conscience de l'humanité. C'est alors qu'à côté de certaines
joies et de certaines gloires dont le reflet nous grandit et nous
transfigure, nous sommes saisis tout à coup d'un invincible effroi et
de poignans remords en regardant les maux, les crimes, les folies, les
injustices, les stupidités, les hontes de cette nation qui couvre le
globe et qui s'appelle l'homme. Il n'y a pas d'orgueil, il n'y a pas
d'égoïsme qui nous console quand nous nous absorbons dans cette idée.
Tu te diras en vain: «Je suis un être raisonnable parmi ces millions
d'êtres qui ne le sont pas: je ne souffre pas de ces maux que leur
sottise leur attire.» Hélas! tu n'en seras pas plus fier, puisque tu
ne peux pas faire que tes semblables soient semblables à toi. Ton
isolement t'épouvantera d'autant plus que tu te croiras meilleur et te
sentiras plus heureux que les autres.
Ton innocence même, la conscience de ta douceur et de ta probité, la
sérénité de ton propre cœur, ne te seront pas un refuge contre la
tristesse profonde qui t'enveloppe, si tu te sens vivre dans un milieu
impur, sur une terre souillée, parmi des êtres sans foi ni loi, qui se
dévorent les uns les autres, et chez qui le vice est bien autrement
contagieux que la vertu.
Tu as une heureuse famille, je suppose, d'excellens amis, un entourage
de bonnes âmes comme la tienne. Tu as réussi à fuir le contact de
l'humanité malade. Hélas! pauvre homme de bien, tu n'en es que plus
seul?
Tu es doux, généreux, sensible: tu ne peux lire l'histoire sans frémir
à chaque page, et le sort des victimes innombrables que le temps
dévore t'arrache de saintes larmes: hélas! pauvre bon cœur, à quoi
servent les pleurs de ta pitié? Elles mouillent la page que tu lis et
ne font pas revivre un seul homme immolé par la haine!
Tu es dévoué, actif, ardent; tu parles, tu écris, tu agis de toutes
tes forces sur les esprits qui veulent bien t'écouter. On te jette des
pierres et de la boue: n'importe, tu es courageux, tu persévères!
Hélas! pauvre martyr, tu mourras à la peine, et ta dernière prière
sera encore pour des hommes que d'autres hommes font souffrir!
Eh bien, il n'est pas nécessaire d'être un saint pour vivre ainsi de
la vie des autres et pour sentir que le mal général empoisonne et
flétrit le bonheur personnel. Tous, oui, tous, nous subissons cette
douleur commune à tous, et ceux qui semblent s'en préoccuper le moins
s'en préoccupent encore assez pour en redouter le contre-coup sur
l'édifice fragile de leur sécurité. Cette préoccupation augmente de
jour en jour, d'heure en heure, à mesure que le monde s'éclaire, se
communique sa vie et se sent vibrer d'un bout à l'autre comme une
chaîne magnétique. Deux personnes ne se rencontrent pas, trois hommes
ne se trouvent pas réunis, sans que, du chapitre des intérêts
particuliers, on ne passe vite à celui des intérêts généraux pour
s'interroger, se répondre et se passionner. Le paysan lui-même, ce
type d'insouciance et de dédain pour tout ce qui est au delà de son
champ, veut savoir aujourd'hui si de l'autre côté de sa colline, les
êtres humains sont plus tranquilles et plus satisfaits que lui.
C'est la loi de la vie; mais, de toutes les lois de la vie, c'est la
plus cruelle; et quand ce devient une loi de la conscience, c'est le
tourment du devoir de tous aux prises avec l'impuissance de chacun.
Ceci n'est pas une récrimination politique. La politique d'actualité,
si intéressante qu'elle puisse être, n'est jamais qu'un horizon. La
loi de douleur qui plane sur notre monde et le cri de plainte qui s'en
exhale partent des intimes convulsions de son essence même, et nulle
révolution actuellement possible ne saurait ni l'étouffer ni en
détruire les causes profondes. Quand on s'abîme dans cette recherche,
on arrive à constater l'action du bien et du mal dans l'humanité, à
saisir le mécanisme des effets et des résistances, à savoir enfin
_comment_ s'opère cet éternel combat. Rien de plus! Le _pourquoi_,
c'est Dieu seul qui pourrait nous le dire, lui qui a fait l'homme si
lentement progressif, et qui eût pu le faire si intelligent et plus
puissant pour le bien que pour le mal.
Devant cette question que l'âme peut adresser à la suprême sagesse,
j'avoue que le terrible mutisme de la divinité consterne
l'entendement. Là, nous sentons notre volonté se briser contre la
porte d'airain des impénétrables mystères: car nous ne pouvons pas
admettre le souverain bien, type de toute lumière et de toute
perfection, répondant à la terre suppliante et gémissante par la loi
brutale de son bon plaisir.
Devenir athée et supposer une loi intelligente présidant à la règle
des destinées de l'univers, c'est admettre quelque chose de bien plus
extraordinaire et de bien plus incroyable que de s'avouer, soi, raison
bornée, dépassé par les motifs de la raison infinie. La foi triomphe
donc de ses propres doutes; mais l'âme navrée sent les bornes de sa
puissance se resserrer étroitement sur elle et enchaîner son dévoûment
dans un si petit espace, que l'orgueil s'en va pour jamais et que la
tristesse demeure.
Voilà sous l'empire de quelles préoccupations secrètes j'avais écrit
_Lélia_. Je n'en parlais à personne, sachant bien que personne autour
de moi ne pouvait me répondre, et chérissant peut-être aussi, d'une
certaine façon, le secret de ma rêverie. J'avais toujours été et j'ai
été toujours ainsi, aimant à me nourrir seule d'une idée lentement
savourée, quelque rongeuse et dévorante qu'elle puisse être. Le seul
égoïsme permis c'est celui du découragement qui ne veut se communiquer
à personne, et qui, en s'épuisant dans la contemplation de ses propres
causes, finit par céder au besoin de vivre, à la grâce intérieure
peut-être!
Il est vrai qu'en me taisant ainsi devant mes amis, j'exhalais, en
publiant mon livre, une plainte qui devait avoir un plus grand
retentissement. Je n'y songeai pas d'abord. Faisant bon marché de
moi-même et de ma propre douleur, je me dis que mon livre serait peu
lu et ferait plutôt rire à mes dépens, comme un ramassis de songes
creux, qu'il ne ferait rêver aux durs problèmes du doute et de la
croyance. Quand je vis qu'il faisait soupirer aussi quelques âmes
inquiètes, je me persuadai et je me persuade encore que l'effet de ces
sortes de livres est plutôt bon que mauvais, et que, dans un siècle
matérialiste, ces ouvrages-là valent mieux que les _Contes
drôlatiques_, bien qu'ils amusent beaucoup moins la masse des
lecteurs.
A propos des _Contes drôlatiques_, qui parurent vers la même époque,
j'eus une assez vive discussion avec Balzac, et comme il voulait m'en
lire malgré moi des fragmens, je lui jetai presque son livre au nez.
Je me souviens que, comme je le traitais de gros indécent, il me
traita de prude et sortit en me criant sur l'escalier: «Vous n'êtes
qu'une bête!» Mais nous n'en fûmes que meilleurs amis, tant Balzac
était véritablement naïf et bon.
Après quelques jours passés dans la forêt de Fontainebleau, je désirai
voir l'Italie, dont j'avais soif comme tous les artistes et qui me
satisfit dans un sens opposé à celui que j'attendais. Je fus vite
fatiguée de voir des tableaux et des monumens. Le froid m'y donna la
fièvre, puis la chaleur m'écrasa et le beau ciel finit par me lasser.
Mais la solitude se fit pour moi dans un coin de Venise, et m'eût
enchaînée là longtemps si j'avais eu mes enfans avec moi. Je ne
referai ici, qu'on se rassure, aucune des descriptions que j'ai
publiées soit dans les _Lettres d'un voyageur_, soit dans divers
romans, dont j'ai placé la scène en Italie, et à Venise
particulièrement. Je donnerai seulement sur moi-même quelques détails
qui ont naturellement leur place dans ce récit.
CHAPITRE TRENTE-UNIEME.