Être artiste! oui, je l'avais voulu, non-seulement pour sortir de la

geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans

un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour m'isoler du contrôle

de l'opinion en ce qu'elle a d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche,

de provincial: pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce

qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de

stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec

moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à

l'état de _maître_, sur les épaules des travailleurs. Si j'avais pu

piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre

ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand

Deschartres avait le dos tourné: «Il veut que l'on s'_échauffe_, lui

qui a le ventre plein et les mains derrière son dos!» Je voyais bien

que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que

fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il

ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur,

moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de

s'occuper pour son plaisir.

Par goût, je n'aurais pas choisi la profession littéraire, et encore

moins la célébrité. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains,

assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail

par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop

mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,

où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à

la liberté qu'on me laissait d'en sortir était le manque d'un peu

d'argent à me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin.

Il n'y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là.

J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis la publication

d'_Indiana_ jusqu'après celle de _Valentine_, j'avais réussi à garder

assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours

le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succès ne

changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée

de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m'étais installée

au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vécu si retirée et si

tranquille que je ne désirais d'autre amélioration à mon sort qu'un

peu moins de marches d'escalier à monter et un peu plus de bûches à

mettre au feu.

En m'établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la

mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je

quittais. Elle était un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait

pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins

environnans faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les

merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller

qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite

et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt

je devais soupirer, là comme partout, après le repos et bientôt courir

en vain comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d'une solitude.

Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux

désœuvrés, aux mendians de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon

temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à un jour de cette

obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante,

abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le

travail dix fois interrompu.

Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on

est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par

scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la

misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de

signatures fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage, des mères

qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour

donner le pain de la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens

infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y

a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est

un ramassis d'infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d'y

entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence

de talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une misère

véritable.

Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première

histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie

à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de

sortie et jusqu'à vos heures de recette. Elle approche d'abord avec

discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles

histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l'on vous

avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n'arrive pas, on

ne trouvera plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort d'Élisa

Mercœur et d'Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à

tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent

trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles.

Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces

misères intéressantes; mais il en est tant de réelles et d'imméritées

que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que

de reconnaître les vraies d'avec les fausses. En thèse générale, et

l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont

de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement,

en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de

mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent

pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiégent, vous

obsèdent, vous menacent.

Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands

vices, privés de l'héroïsme du silence (héroïsme qu'il est vraiment

cruel d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des courages

épuisés, des volontés usées par l'insuccès ou rebutées par

l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre

d'héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de

l'humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs

enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner à la faim, au

désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur

quatre-vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu'on ne dorme pas

tranquille: et voilà le boulet qui s'attacha à ma vie dès que mon

petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.

N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la

vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette

considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent

sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme.

Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans

de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir

donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis,

je remarquai, dans les discours pathétiques que l'on me tenait, des

contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus

du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la

semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista.

Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était une

bande. J'aurais dû avertir la police. J'y répugnai, ne me croyant pas

assez sûre de mon fait.

Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une autre bande, soit

l'arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m'étais

pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misère:

j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'éclipsèrent subitement

devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu'elle était

fondée. D'autres feignirent d'en être blessés, d'autres enfin me

fournirent des moyens apparens de constater leur dénûment. Ils

donnèrent leurs noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,

adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans

desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des

secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans

étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils

n'appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui

les mettait à la porte à grands coups de balai quand j'étais partie.

J'envoyai une fois chez un poète malheureux, qui devait être trouvé

asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma

réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte:

on le trouva mangeant des saucisses.

Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens

consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de véritables

infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d'une manière

absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente

à des personnes chargées d'aller aux informations pendant quelques

heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi,

voilà tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance

ruineuse de centaine de mendians continue à m'arriver de tous les

points de la France.

Il y a une série de poètes et d'auteurs qui veulent des protections,

comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au

talent, mais à la plus simple notion de la langue que l'on prétend

écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au

théâtre. Elles n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,

mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles: une

série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu

dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité; ils sont

propres à tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on

doit les recommander et répondre d'eux comme de soi-même. De plus

modestes avouent qu'ils sont sans éducation aucune, qu'ils ne sont

propres à rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité, il faut

leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi une série d'ouvriers

démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître

la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur

système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à

l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a encore une série de

petits commerçans ruinés qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour

racheter un fonds de boutique. «Cela est une misère pour vous,

disent-ils; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas.» Il y a enfin

des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succès parce qu'ils ont

trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse; il y a des

soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent

des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer

chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.

J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de

manuscrits fabuleux, de romances ou d'opéras de l'autre monde, et des

théories sociales à sauver tous les habitans du système planétaire.

Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours

en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la

seconde sommation et menaces à la troisième.

Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles

ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize

pages en caractères microscopiques. J'ai la conscience de commencer

toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et

de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par

des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes.

Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand

j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me

donnent pas grande besogne: mais la médiocrité honnête est encore

assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la

fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un

pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas

d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La

médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des

éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que

dis-je, elle exige impérieusement l'_argent et la gloire_!

Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes remplies d'injures

grossières; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des

saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'Église; les

curés qui m'offrent de racheter mon âme en leur envoyant de quoi

réparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites

étranges, les trappistes, les instituteurs destitués en 1848, les

mouchards volontaires, espèces d'agens provocateurs imbéciles qui

viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent,

faisant du légitimisme chez les républicains et _vice versâ_; les

artistes bohémiens, les colonels et capitaines espagnols réfugiés de

tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes,

officiers supérieurs à la quinzaine, chamarrés de décorations, qui

demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misère

fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,

l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la bassesse ou la

stupidité sous toutes les formes: voilà la lèpre qui s'attache à toute

célébrité, qui dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue à

la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misère

est méritée_, qu'on n'écrive sur sa porte, _je ne donne rien_, et

qu'on dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité par les

fripons, que ce soit tant pis désormais pour les honnêtes gens qui ont

faim!»

Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux, race très mélangée où

l'on risque de tourner le dos à quelques honorables sympathies pour se

délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernière

catégorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre

sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop

oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui

ne parlent pas trois mots de français me parlent dans leur langue, je

leur réponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et

s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et

un crayon tout taillé pour écrire les réponses, même avant de remonter

en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amusée quelquefois à

leur répondre aussi par _oh!_ ou à leur dire des choses si

inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les défie bien

d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop

intelligent qui vous fait parler et vous prête _des mots_.

Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de

vous confesser, et qui s'en va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous

arracher que des réflexions sur la pluie et le beau temps.

Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire

savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps à

perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent à l'aide

de leur expérience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des

sujets de roman, des types, de situations de théâtre. Enfin, ce sont

des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui

viennent vous faire l'aumône d'une idée.

On ne peut pas se figurer les excentricités, les inconvenances, les

ridicules, les vanités, les folies et les bêtises de toutes sortes qui

viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligés

de quelque renommée. Cette importunité délirante n'a qu'un bon

résultat, qui est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse

sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se révéler à

vous. On est pressé alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant

d'aberrations et de prétentions vous ont forcé de refouler.

Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double

déception m'apparut. Indépendance sous ces deux formes, l'emploi du

temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà

ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant

combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère

environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du

travail. Il y eut des momens où elle fut excessive, et où je me

reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une

mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement

absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de

ce travail forcé et de cette aumône sans bornes, comme je l'avais été

par l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les jeux et la

gaîté de l'adolescence pour m'absorber dans la prière et dans la

contemplation.

Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve d'une grande réforme sociale

que je me consolai, par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance

de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant d'autres, que certaines

bases sociales étaient indestructibles, et que le seul remède contre

les excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,

volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux égoïstes aussi bien qu'aux

dévoués, cette théorie de l'aumône particulière. On y entre tout

entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est là pour

constater que vous êtes dedans ou dehors. Il y a bien une loi

religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais

jusqu'au nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charité:

mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui

contrôle l'étendue et la réalité de vos dons[9]. Dès lors, vous êtes

libre de tricher l'opinion, d'être athée devant Dieu et hypocrite

devant les hommes. La misère est à la merci de la conscience de chaque

individu; et tandis que des courages naïfs s'immolent avec excès, des

esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur

laissent porter un fardeau impossible.

[9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône

forcée fût une solution sociale. On le verra tout à l'heure.

Oui, impossible! Car s'il en était autrement, si une poignée de bons

serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forcé

et une abnégation sans limites, à détruire la misère et tous les vices

qu'elle engendre, ceux-là devraient s'estimer heureux et fiers de leur

mission, et l'espoir du succès en attirerait un plus grand nombre à la

gloire et à la joie du sacrifice. Mais cet abîme de la misère n'est

pas de ceux que les dieux consentent à fermer quand il a englouti

quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une société

entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans

l'état des choses, il semble même que les dévouemens partiels le

creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant

celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même.

On a retiré au clergé, aux communautés religieuses les immenses biens

qu'ils possédaient; on a tenté, dans une grande révolution sociale, de

créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place

d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait

pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et

considérable; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de

suffire, puisque ces richesses, mobilisées et distribuées sous une

autre forme, ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on

voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour

le mieux, que le clergé et les couvens n'ont jamais employé leurs

biens qu'à faire l'aumône, et que la vente des biens nationaux n'a

enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait

de reste.

Oui, oui, hélas! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est

arrivé, il arrivera encore que des crises violentes forceront les

dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans

le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices

considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit

absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer

d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes.

Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent guère encore. Ne

les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout

prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le

voudraient en vain. La résistance des masses brisera toujours la

volonté des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle

puisse être. Toute dictature est un rêve, si ce n'est celle du temps.

Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention?

Nous abstenir ou nous immoler!

Je me suis mille fois posé ce problème, et je ne l'ai pas résolu. La

loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et

suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai

pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand

même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient

pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de

l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous l'interdit

absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne

sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfans nés de

nous. Ils ne sont pas plus notre propriété morale que les serfs

n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.

La misère est dégradante, il n'y a pas à dire, puisque, là où elle est

complète, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas,

que par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses

enfans dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous

appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement

à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future

d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même ce serait un acte

d'enthousiasme et de vertu.

Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice

d'un héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfans;

elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail

constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement

à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée,

qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les

liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables

difficultés de l'existence par le travail; contraints de nous

conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété

d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir par le

bagne ou l'hôpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient,

de bonne foi, l'abîme de la souffrance et de la misère?

Voilà un problème insoluble, si l'on ne se résout à vivre au sein

d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les nécessités

du présent. Ceux qui nous crient que nous devrions prêcher d'exemple,

ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs,

semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec

ironie de donner tout et de vivre d'aumônes, ils ne sont guère

logiques non plus, puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre

exemple, le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de

théorie sociale.

Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en

sais qui m'ont dit: «Ne faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui

demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.»

Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient ainsi dans des momens de

conviction passionnée, faisaient l'aumône le moment d'après,

incapables de résister à la pitié qui commande aux entrailles et qui

échappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumône, on est encore

plus humain et plus utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité

de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur

propre logique, et de se résigner, comme moi, à n'être pas d'accord

avec eux-mêmes.

La vérité n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne

peut ni ne doit admettre la justice des lois qui régissent aujourd'hui

la propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être anéanties d'une

manière durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il

est assez démontré que le partage des biens constituerait un état de

lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une

nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une

stagnation d'égoïsmes complétement barbares.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 11 / 34 段