geôle matérielle où la propriété, grande ou petite, nous enferme dans
un cercle d'odieuses petites préoccupations; pour m'isoler du contrôle
de l'opinion en ce qu'elle a d'étroit, de bête, d'égoïste, de lâche,
de provincial: pour vivre en dehors des préjugés du monde, en ce
qu'ils ont de faux, de suranné, d'orgueilleux, de cruel, d'impie et de
stupide; mais encore, et avant tout, pour me réconcilier avec
moi-même, que je ne pouvais souffrir oisive et inutile, pesant, à
l'état de _maître_, sur les épaules des travailleurs. Si j'avais pu
piocher la terre, je m'y serais mise avec eux plutôt que d'entendre
ces mots que, dans mon enfance, on avait grondés autour de moi quand
Deschartres avait le dos tourné: «Il veut que l'on s'_échauffe_, lui
qui a le ventre plein et les mains derrière son dos!» Je voyais bien
que les gens à mon service étaient souvent plus paresseux que
fatigués, mais leur apathie ne me justifiait pas de mon inaction. Il
ne me semblait pas avoir le droit d'exiger d'eux le moindre labeur,
moi qui ne faisais rien du tout, car c'est ne rien faire que de
s'occuper pour son plaisir.
Par goût, je n'aurais pas choisi la profession littéraire, et encore
moins la célébrité. J'aurais voulu vivre du travail de mes mains,
assez fructueusement pour pouvoir faire consacrer mon droit au travail
par un petit résultat sensible, mon revenu patrimonial étant trop
mince pour me permettre de vivre ailleurs que sous le toit conjugal,
où régnaient des conditions inacceptables. Comme la seule objection à
la liberté qu'on me laissait d'en sortir était le manque d'un peu
d'argent à me donner, il me fallait ce peu d'argent. Je l'avais enfin.
Il n'y avait plus de reproches ni de mécontentement de ce côté-là.
J'aurai souhaité vivre obscure, et comme depuis la publication
d'_Indiana_ jusqu'après celle de _Valentine_, j'avais réussi à garder
assez bien l'incognito pour que les journaux m'accordassent toujours
le titre de _monsieur_, je me flattais que ce petits succès ne
changerait rien à mes habitudes sédentaires et à une intimité composée
de gens aussi inconnus que moi-même. Depuis que je m'étais installée
au quai Saint-Michel avec ma petite, j'avais vécu si retirée et si
tranquille que je ne désirais d'autre amélioration à mon sort qu'un
peu moins de marches d'escalier à monter et un peu plus de bûches à
mettre au feu.
En m'établissant au quai Malaquais je me crus dans un palais, tant la
mansarde de Delatouche était confortable au prix de celle que je
quittais. Elle était un peu sombre, quoique en plein midi; on n'avait
pas encore bâti à portée de la vue, et les grands arbres des jardins
environnans faisaient un épais rideau de verdure où chantaient les
merles et où babillaient les moineaux avec autant de laisser-aller
qu'en pleine campagne. Je me croyais donc en possession d'une retraite
et d'une vie conformes à mes goûts et à mes besoins. Hélas! bientôt
je devais soupirer, là comme partout, après le repos et bientôt courir
en vain comme Jean-Jacques Rousseau, à la recherche d'une solitude.
Je ne sus pas garder ma liberté, défendre ma porte aux curieux, aux
désœuvrés, aux mendians de toute espèce, et bientôt je vis que ni mon
temps ni mon argent de l'année ne suffiraient à un jour de cette
obsession. Je m'enfermai alors, mais ce fut une lutte incessante,
abominable, entre la sonnette, les pourparlers de la servante et le
travail dix fois interrompu.
Il y a, à Paris, autour des artistes, une mendicité organisée dont on
est longtemps dupe, et dont on continue à être victime ensuite par
scrupule de conscience. Ce sont de prétendus vieux artistes dans la
misère qui vont de porte en porte avec des souscriptions couvertes de
signatures fabriquées: ou bien des artisans sans ouvrage, des mères
qui viennent de mettre leur dernière nippe au mont-de-piété pour
donner le pain de la journée à leurs enfans: ce sont des comédiens
infirmes, des poètes sans éditeurs, de fausses dames de charité. Il y
a même de prétendus missionnaires, de soi-disant curés. Tout cela est
un ramassis d'infâmes vagabonds échappés du bagne ou dignes d'y
entrer. Les meilleurs sont de vieilles bêtes que la vanité, l'absence
de talent et finalement l'ivrognerie ont réduits à une misère
véritable.
Quand on a eu la simplicité de se laisser prendre à la première
histoire, à la première figure, la bande vous signale comme une proie
à exploiter, vous entoure, vous surveille, connaît vos heures de
sortie et jusqu'à vos heures de recette. Elle approche d'abord avec
discrétion, puis ce sont de nouvelles figures et de nouvelles
histoires, des visites plus fréquentes, des lettres où l'on vous
avertit que, dans deux heures, si le secours demandé n'arrive pas, on
ne trouvera plus au logis désigné qu'un cadavre. Le sort d'Élisa
Mercœur et d'Hégésippe Moreau sert désormais de thème et de menace à
tous les poètes qui ne rougissent pas de mendier, et qui se disent
trop grands hommes pour faire un autre état que de rêver aux étoiles.
Je ne suis pas tellement simple que je sois la dupe de toutes ces
misères intéressantes; mais il en est tant de réelles et d'imméritées
que, parmi celles qui demandent, c'est un travail à perdre la tête que
de reconnaître les vraies d'avec les fausses. En thèse générale, et
l'on peut dire quatre-vingt-dix fois sur cent, ceux qui mendient sont
de faux pauvres ou des pauvres infâmes. Ceux qui souffrent réellement,
en dépit du courage et de la moralité, aiment mieux mourir que de
mendier. Il faut chercher ceux-ci, les découvrir, les tromper souvent
pour leur faire accepter l'assistance. Les autres vous assiégent, vous
obsèdent, vous menacent.
Mais il est aussi des malheureux sans grandes vertus et sans grands
vices, privés de l'héroïsme du silence (héroïsme qu'il est vraiment
cruel d'exiger de la pauvre espèce humaine), il est des courages
épuisés, des volontés usées par l'insuccès ou rebutées par
l'impuissance. Il est aussi des femmes qui, par un autre genre
d'héroïsme que celui de la résignation, boivent le calice de
l'humilité et tendent la main pour sauver leur mari, leur amant, leurs
enfans surtout. Il suffit qu'on risque d'abandonner à la faim, au
désespoir, au suicide, une de ces victimes innocentes sur
quatre-vingt-dix-neuf filous effrontés, pour qu'on ne dorme pas
tranquille: et voilà le boulet qui s'attacha à ma vie dès que mon
petit avoir de chaque journée eut dépassé le strict nécessaire.
N'ayant pas le temps de courir aux informations, pour saisir la
vérité, puisque j'étais rivée au travail, je cédai longtemps à cette
considération toute simple en apparence qu'il valait mieux donner cent
sous à un gredin que de risquer de les refuser à un honnête homme.
Mais le système d'exploitation grossit avec une telle rapidité et dans
de telles proportions autour de moi, que je dus regretter d'avoir
donné aux uns pour arriver à être forcée de refuser aux autres. Puis,
je remarquai, dans les discours pathétiques que l'on me tenait, des
contradictions, des mensonges. Il fut un temps où, ne se gênant plus
du tout, tous ces visages patibulaires arrivaient le même jour de la
semaine. J'essayai de refuser le premier, le second vint et insista.
Je tins bon, le troisième ne vint pas. Je vis dès-lors que c'était une
bande. J'aurais dû avertir la police. J'y répugnai, ne me croyant pas
assez sûre de mon fait.
Mais d'autres mendians arrivèrent, soit une autre bande, soit
l'arrière-garde de la première. Je pris sur moi ce dont je ne m'étais
pas encore senti le courage, dans la crainte d'humilier la misère:
j'exigeai des preuves. Quelques maladroits s'éclipsèrent subitement
devant cette méfiance, me laissant voir assez naïvement qu'elle était
fondée. D'autres feignirent d'en être blessés, d'autres enfin me
fournirent des moyens apparens de constater leur dénûment. Ils
donnèrent leurs noms, leurs adresses; c'étaient de faux noms,
adresses. Je montai dans des mansardes hideuses. Je vis des enfans
desséchés de faim, rongés de plaies, et quand j'eus porté là des
secours, je découvris, un beau matin, que ces mansardes et ces enfans
étaient loués pour une exhibition de guenilles et de maladies, qu'ils
n'appartenaient pas à la femme qui pleurait sur eux devant moi, et qui
les mettait à la porte à grands coups de balai quand j'étais partie.
J'envoyai une fois chez un poète malheureux, qui devait être trouvé
asphyxié, comme Escousse, si, à telle heure, il ne recevait pas ma
réponse. On frappa en vain, il faisait le mort. On enfonça la porte:
on le trouva mangeant des saucisses.
Pourtant, comme au milieu de cette vermine qui s'attache aux gens
consciencieux, il m'arrivait de mettre la main sur de véritables
infortunés, je ne pus jamais me décider à repousser d'une manière
absolue la mendicité. Pendant quelques années, je fis une petite rente
à des personnes chargées d'aller aux informations pendant quelques
heures de la matinée. Elles furent trompées un peu moins que moi,
voilà tout, et depuis que je n'habite plus Paris, la correspondance
ruineuse de centaine de mendians continue à m'arriver de tous les
points de la France.
Il y a une série de poètes et d'auteurs qui veulent des protections,
comme si la protection pouvait suppléer, je ne dis pas seulement au
talent, mais à la plus simple notion de la langue que l'on prétend
écrire. Il y a une série de femmes incomprises qui veulent entrer au
théâtre. Elles n'ont jamais essayé, il est vrai, de jouer la comédie,
mais elles se sentent la vocation de jouer les premiers rôles: une
série de jeunes gens sans emploi qui demandent le premier emploi venu
dans les arts, dans l'agriculture, dans la comptabilité; ils sont
propres à tout apparemment, et bien qu'on ne les connaisse pas, on
doit les recommander et répondre d'eux comme de soi-même. De plus
modestes avouent qu'ils sont sans éducation aucune, qu'ils ne sont
propres à rien, mais que, sous peine de manquer d'humanité, il faut
leur trouver quelque chose à faire. Il y a aussi une série d'ouvriers
démocrates qui ont résolu le problème social et qui feront disparaître
la misère de notre société, si on leur donne de quoi publier leur
système. Ceux-là sont infaillibles. Quiconque en doute est vendu à
l'orgueil, à l'avarice et à l'égoisme. Il y a encore une série de
petits commerçans ruinés qui ont besoin de 5 ou 6 mille francs pour
racheter un fonds de boutique. «Cela est une misère pour vous,
disent-ils; vous êtes bonne, vous ne me refuserez pas.» Il y a enfin
des peintres, des musiciens, qui n'ont pas de succès parce qu'ils ont
trop de génie et que la jalousie des maîtres les repousse; il y a des
soldats engagés qui voudraient se racheter, des juifs qui demandent
des autographes pour les vendre, des demoiselles qui veulent entrer
chez moi comme femmes de chambre pour être mes élèves en littérature.
J'ai chez moi des armoires pleines de lettres saugrenues, de
manuscrits fabuleux, de romances ou d'opéras de l'autre monde, et des
théories sociales à sauver tous les habitans du système planétaire.
Tout cela avec un _post-scriptum_ portant demande d'un petit secours
en attendant, et en double ou triple récidive, avec injures à la
seconde sommation et menaces à la troisième.
Et pourtant j'ai la patience de lire toutes les lettres quand elles
ne sont pas impossibles à déchiffrer, quand elles ne sont pas de seize
pages en caractères microscopiques. J'ai la conscience de commencer
toutes les élucubrations philosophiques, musicales et littéraires, et
de les continuer quand je ne suis pas révoltée à la première page par
des fautes trop grossières ou des aberrations trop révoltantes.
Quand je vois une ombre de talent, je mets à part et je réponds. Quand
j'en vois beaucoup, je m'en occupe tout à fait. Ces derniers ne me
donnent pas grande besogne: mais la médiocrité honnête est encore
assez abondante pour me prendre bien du temps et me causer bien de la
fatigue. Le vrai talent ne demande jamais rien: il offre et donne un
pur témoignage de sympathie. La médiocrité honnête ne demande pas
d'argent, mais des complimens sous forme d'encouragement. La
médiocrité plate, à un degré au-dessous, commence à demander des
éditeurs ou des articles de journaux. La stupidité demande, que
dis-je, elle exige impérieusement l'_argent et la gloire_!
Ajoutez à cette persécution les lettres anonymes remplies d'injures
grossières; les entreprises, souvent aussi cyniques, des saints et des
saintes qui veulent me faire rentrer dans le giron de l'Église; les
curés qui m'offrent de racheter mon âme en leur envoyant de quoi
réparer une chapelle ou habiller une statue de la Vierge; les visites
étranges, les trappistes, les instituteurs destitués en 1848, les
mouchards volontaires, espèces d'agens provocateurs imbéciles qui
viennent crier contre tous les gouvernemens, et qui se trompent,
faisant du légitimisme chez les républicains et _vice versâ_; les
artistes bohémiens, les colonels et capitaines espagnols réfugiés de
tous les partis, successivement battus dans ce pays des vicissitudes,
officiers supérieurs à la quinzaine, chamarrés de décorations, qui
demandent vingt francs et se rabattent sur vingt sous: enfin la misère
fausse ou vraie, humble ou arrogante, la vanité confiante ou haineuse,
l'ignoble race de parti, l'indiscrétion, la folie, la bassesse ou la
stupidité sous toutes les formes: voilà la lèpre qui s'attache à toute
célébrité, qui dérange, qui trouble, qui lasse, qui ruine, qui tue à
la longue, à moins qu'on n'adopte ce farouche principe _toute misère
est méritée_, qu'on n'écrive sur sa porte, _je ne donne rien_, et
qu'on dorme tranquille en se disant: «J'ai été exploité par les
fripons, que ce soit tant pis désormais pour les honnêtes gens qui ont
faim!»
Et encore n'ai-je pas parlé des simples curieux, race très mélangée où
l'on risque de tourner le dos à quelques honorables sympathies pour se
délivrer d'une foule d'oisifs importuns. Dans cette dernière
catégorie, il y a des Anglais en voyage qui veulent simplement mettre
sur leur livre de notes qu'ils vous ont vue; et comme j'ai trop
oublié l'anglais pour faire l'effort de le parler avec eux, ceux qui
ne parlent pas trois mots de français me parlent dans leur langue, je
leur réponds dans la mienne. Ils ne comprennent pas, ils font _oh!_ et
s'en vont satisfaits. Comme je sais que quelques-uns ont un carnet et
un crayon tout taillé pour écrire les réponses, même avant de remonter
en voiture, de crainte de les oublier, je me suis amusée quelquefois à
leur répondre aussi par _oh!_ ou à leur dire des choses si
inintelligibles, quand leur figure m'ennuyait, que je les défie bien
d'en avoir retenu quelque chose. Il est vrai qu'il y a le curieux trop
intelligent qui vous fait parler et vous prête _des mots_.
Il y a aussi le curieux malveillant, qui vient avec l'intention de
vous confesser, et qui s'en va tout à fait ennemi quand il n'a pu vous
arracher que des réflexions sur la pluie et le beau temps.
Il y a encore les poseurs, qui entrent chez vous pour vous faire
savoir qu'ils vous valent bien, et que vous n'avez pas de temps à
perdre si vous voulez corroborer un peu votre futile talent à l'aide
de leur expérience et de leur puissante raison. Ils vous donnent des
sujets de roman, des types, de situations de théâtre. Enfin, ce sont
des riches prodigues qui ont de la bienveillance pour vous et qui
viennent vous faire l'aumône d'une idée.
On ne peut pas se figurer les excentricités, les inconvenances, les
ridicules, les vanités, les folies et les bêtises de toutes sortes qui
viennent se faire passer en revue par les malheureux artistes affligés
de quelque renommée. Cette importunité délirante n'a qu'un bon
résultat, qui est de vous inspirer un vif intérêt et une joyeuse
sollicitude pour le talent modeste et vrai qui veut bien se révéler à
vous. On est pressé alors de reporter sur lui le bon vouloir que tant
d'aberrations et de prétentions vous ont forcé de refouler.
Ainsi, à peine arrivée au résultat que j'avais poursuivi, une double
déception m'apparut. Indépendance sous ces deux formes, l'emploi du
temps et l'emploi des ressources, voilà ce que je croyais tenir, voilà
ce qui se transforma en un esclavage irritant et continuel. En voyant
combien mon travail était loin de suffire aux exigences de la misère
environnante, je doublai, je triplai, je quadruplai la dose du
travail. Il y eut des momens où elle fut excessive, et où je me
reprochai les heures de repos et de distraction nécessaires comme une
mollesse de l'âme, comme une satisfaction de l'égoïsme. Naturellement
absolue dans mes convictions, je fus longtemps gouvernée par la loi de
ce travail forcé et de cette aumône sans bornes, comme je l'avais été
par l'idée catholique, au temps où je m'interdisais les jeux et la
gaîté de l'adolescence pour m'absorber dans la prière et dans la
contemplation.
Ce ne fut qu'en ouvrant ma pensée au rêve d'une grande réforme sociale
que je me consolai, par la suite, de l'étroitesse et de l'impuissance
de mon dévouement. Je m'étais dit, avec tant d'autres, que certaines
bases sociales étaient indestructibles, et que le seul remède contre
les excès de l'inégalité était dans le sacrifice individuel,
volontaire. Mais c'est la porte ouverte aux égoïstes aussi bien qu'aux
dévoués, cette théorie de l'aumône particulière. On y entre tout
entier ou on fait semblant d'y entrer. Personne n'est là pour
constater que vous êtes dedans ou dehors. Il y a bien une loi
religieuse qui vous prescrit de donner, non pas votre superflu, mais
jusqu'au nécessaire; il y a bien une opinion qui conseille la charité:
mais il n'est pas de pouvoir constitué qui vous contraigne et qui
contrôle l'étendue et la réalité de vos dons[9]. Dès lors, vous êtes
libre de tricher l'opinion, d'être athée devant Dieu et hypocrite
devant les hommes. La misère est à la merci de la conscience de chaque
individu; et tandis que des courages naïfs s'immolent avec excès, des
esprits froids et positifs s'abstiennent de les seconder, et leur
laissent porter un fardeau impossible.
[9] En signalant ce fait, je n'entends pas dire que l'aumône
forcée fût une solution sociale. On le verra tout à l'heure.
Oui, impossible! Car s'il en était autrement, si une poignée de bons
serviteurs pouvait sauver le monde et suffire, par un travail forcé
et une abnégation sans limites, à détruire la misère et tous les vices
qu'elle engendre, ceux-là devraient s'estimer heureux et fiers de leur
mission, et l'espoir du succès en attirerait un plus grand nombre à la
gloire et à la joie du sacrifice. Mais cet abîme de la misère n'est
pas de ceux que les dieux consentent à fermer quand il a englouti
quelque holocauste. Il est sans fond, et il faut qu'une société
entière y précipite ses offrandes pour le combler un instant. Dans
l'état des choses, il semble même que les dévouemens partiels le
creusent et l'agrandissent, puisque l'aumône avilit, en condamnant
celui qui compte sur elle à l'abandon de soi-même.
On a retiré au clergé, aux communautés religieuses les immenses biens
qu'ils possédaient; on a tenté, dans une grande révolution sociale, de
créer une caste de petits propriétaires actifs et laborieux à la place
d'une caste de mendians inertes et nuisibles. Donc l'aumône ne sauvait
pas la société, même exercée en grand par un corps constitué et
considérable; donc les richesses consacrées à l'aumône étaient loin de
suffire, puisque ces richesses, mobilisées et distribuées sous une
autre forme, ont laissé l'abîme béant et la misère pullulante. Et l'on
voit qu'en me servant de cet exemple, je suppose que tout a été pour
le mieux, que le clergé et les couvens n'ont jamais employé leurs
biens qu'à faire l'aumône, et que la vente des biens nationaux n'a
enrichi que des pauvres, ce qui n'est pas absolument vrai, on le sait
de reste.
Oui, oui, hélas! la charité est impuissante, l'aumône inutile. Il est
arrivé, il arrivera encore que des crises violentes forceront les
dictatures, qu'elles soient populaires ou monarchiques, à tailler dans
le vif et à exiger de la part des classes riches des sacrifices
considérables. Ce sera le droit du moment, mais jamais un droit
absolu, selon les hommes, si un principe nouveau ne vient le consacrer
d'une manière éternelle dans la libre croyance de tous les hommes.
Les gouvernemens, quels qu'ils soient, n'y peuvent guère encore. Ne
les accusez pas trop. A supposer qu'ils voulussent inaugurer à tout
prix ce principe de salut universel sous une forme quelconque, ils le
voudraient en vain. La résistance des masses brisera toujours la
volonté des individus, quelque ardente, quelque miraculeuse qu'elle
puisse être. Toute dictature est un rêve, si ce n'est celle du temps.
Et cependant, que faire, nous autres individus de bonne intention?
Nous abstenir ou nous immoler!
Je me suis mille fois posé ce problème, et je ne l'ai pas résolu. La
loi du Christ: _Vendez tout, donnez l'argent aux pauvres et
suivez-moi_, est interdite aujourd'hui par les lois humaines. Je n'ai
pas le droit de vendre mes biens et de les donner aux pauvres. Quand
même des constitutions particulières de propriété ne s'y opposeraient
pas, la loi morale de l'hérédité des biens, qui entraîne celle de
l'hérédité d'éducation, de dignité et d'indépendance, nous l'interdit
absolument, sous peine d'infraction aux devoirs de la famille. Nous ne
sommes pas libres d'imposer le baptême de la misère aux enfans nés de
nous. Ils ne sont pas plus notre propriété morale que les serfs
n'étaient la propriété légitime d'un seigneur.
La misère est dégradante, il n'y a pas à dire, puisque, là où elle est
complète, il faut s'humilier, et puisqu'on n'y échappe, dans ce cas,
que par la mort. Personne ne pourrait donc légitimement jeter ses
enfans dans l'abîme pour en retirer ceux des autres. Si tous
appartiennent à Dieu au même titre, nous nous devons plus spécialement
à ceux qu'il nous a donnés. Or, tout ce qui enchaîne la liberté future
d'un enfant est un acte de tyrannie, quand même ce serait un acte
d'enthousiasme et de vertu.
Si quelque jour, dans l'avenir, la société nous demande le sacrifice
d'un héritage, sans doute elle pourvoira à l'existence de nos enfans;
elle les fera honnêtes et libres au sein d'un monde où le travail
constituera le droit de vivre. La société ne peut prendre légitimement
à chacun que pour rendre à tous. En attendant le règne de cette idée,
qui est encore à l'état d'utopie, forcés de nous débattre dans les
liens de la famille qui seront toujours sacrés, et les effroyables
difficultés de l'existence par le travail; contraints de nous
conformer aux lois constituées, c'est-à-dire de respecter la propriété
d'autrui et de faire respecter la nôtre, sous peine de finir par le
bagne ou l'hôpital, quel est donc le _devoir_, pour ceux qui voient,
de bonne foi, l'abîme de la souffrance et de la misère?
Voilà un problème insoluble, si l'on ne se résout à vivre au sein
d'une contradiction entre les principes de l'avenir et les nécessités
du présent. Ceux qui nous crient que nous devrions prêcher d'exemple,
ne rien posséder et vivre à la manière des chrétiens primitifs,
semblent avoir raison contre nous: seulement, en nous prescrivant avec
ironie de donner tout et de vivre d'aumônes, ils ne sont guère
logiques non plus, puisqu'ils nous engagent à consacrer, par notre
exemple, le principe de la mendicité que nous repoussons à l'état de
théorie sociale.
Quelques socialistes abordent plus franchement la question, et j'en
sais qui m'ont dit: «Ne faites pas l'aumône. En donnant à ceux qui
demandent, vous consacrez le principe de leur servitude.»
Eh bien, ceux-là, même qui me parlaient ainsi dans des momens de
conviction passionnée, faisaient l'aumône le moment d'après,
incapables de résister à la pitié qui commande aux entrailles et qui
échappe au raisonnement: et comme, en faisant l'aumône, on est encore
plus humain et plus utile qu'en se réduisant soi-même à la nécessité
de la recevoir, je crois qu'ils avaient raison d'enfreindre leur
propre logique, et de se résigner, comme moi, à n'être pas d'accord
avec eux-mêmes.
La vérité n'en reste pas moins une chose absolue, en ce sens qu'on ne
peut ni ne doit admettre la justice des lois qui régissent aujourd'hui
la propriété. Je ne crois pas qu'elles puissent être anéanties d'une
manière durable et utile, par un bouleversement subit et violent. Il
est assez démontré que le partage des biens constituerait un état de
lutte effroyable et sans issue, si ce n'est l'établissement d'une
nouvelle caste de gros propriétaires dévorant les petits, ou une
stagnation d'égoïsmes complétement barbares.