Il est heureux, du reste, qu'il en soit ainsi. S'il n'y avait qu'une

école et qu'une doctrine dans l'art, l'art périrait vite, faute de

hardiesse et de tentatives nouvelles. L'homme va toujours cherchant

avec douleur le vrai absolu, dont il a le sentiment, et qu'il ne

trouvera jamais en lui-même à l'état d'individu. La vérité est le but

d'une recherche pour laquelle toutes les forces collectives de notre

espèce ne sont pas de trop, et cependant, erreur étrange et fatale,

dès qu'un homme de quelque capacité aborde cette recherche, il

voudrait l'interdire aux autres et donner pour unique découverte celle

qu'il croit tenir. La recherche de la loi de liberté elle-même sert

d'aliment au despotisme et à l'intolérance de l'orgueil humain. Triste

folie! Si les sociétés n'ont pu encore s'y soustraire, que les arts au

moins s'en affranchissent et trouvent la vie dans l'indépendance

absolue de l'inspiration.

L'inspiration! Voilà quelque chose de bien malaisé à définir et de

bien important à consacrer comme un fait surhumain, comme une

intervention presque divine. L'inspiration est pour les artistes ce

que la grâce est pour les chrétiens, et on n'a pas encore imaginé de

défendre aux croyans de recevoir la grâce quand elle descend dans

leurs âmes. Il y a pourtant une prétendue critique qui défendrait

volontiers aux artistes de recevoir l'inspiration et de lui obéir.

Et je ne parle pas ici des critiques de profession, je ne resserre pas

mon plaidoyer dans les limites d'une ou plusieurs coteries. Je combats

un préjugé public, universel. On veut que l'art suive un chemin battu,

et quand une manière a plu, un siècle tout entier s'écrie:

«Donnez-nous du même, il n'y a que cela de bon!» Malheur alors aux

novateurs! Il leur faut succomber ou soutenir une lutte effroyable,

jusqu'à ce que leur protestation, cri de révolte au début, devienne à

son tour une tyrannie qui écrasera ou combattra d'autres innovations

également légitimes et désirables.

J'ai toujours trouvé le mot _inspiration_ très ambitieux et ne pouvant

s'appliquer qu'aux génies de premier ordre. Je n'oserais jamais m'en

servir pour mon propre compte, sans protester un peu contre l'emphase

d'un terme qui ne trouve sa sanction que dans un incontestable succès.

Pourtant il faudrait un mot qui ne fît pas rougir les gens modestes et

bien élevés, et qui exprimât cette sorte de _grâce_ qui descend plus

ou moins vive, plus ou moins féconde sur toutes les têtes éprises de

leur art. Il n'est si humble travailleur qui n'ait son heure

d'inspiration, et peut-être la liqueur céleste est-elle aussi

précieuse dans le vase d'argile que dans le vase d'or: seulement, l'un

la conserve pure, l'autre l'altère ou se brise. La grâce des chrétiens

n'agit pas seule et fatalement. Il faut que l'âme la recueille, comme

la bonne terre le grain sacré. L'inspiration n'est pas d'une autre

nature. Prenons donc le mot tel qu'il est, et qu'il n'implique rien de

présomptueux sous ma plume.

Je sentis, en commençant à écrire _Indiana_, une émotion très vive et

très particulière, ne ressemblant à rien de ce que j'avais éprouvé

dans mes précédens essais. Mais cette émotion fut plus pénible

qu'agréable. J'écrivis tout d'un jet, sans plan, je l'ai dit, et

littéralement sans savoir où j'allais, sans m'être même rendu compte

du problème social que j'abordais. Je n'étais pas saintsimonienne, je

ne l'ai jamais été, bien que j'aie eu de vraies sympathies pour

quelques idées et quelques personnes de cette secte; mais je ne les

connaissais pas à cette époque, et je ne fus point influencée par

elles.

J'avais en moi seulement, comme un sentiment bien net et bien ardent,

l'horreur de l'esclavage brutal et bête. Je ne l'avais pas subi, je ne

le subissais pas, on le voit par la liberté dont je jouissais et qui

ne m'était pas disputée. Donc, _Indiana_ n'était pas mon histoire

dévoilée comme on l'a dit. Ce n'était pas une plainte formulée contre

un maître particulier. C'était une protestation contre la tyrannie en

général, et si je personnifiais cette tyrannie dans un homme, si

j'enfermais la lutte dans le cadre d'une existence domestique, c'est

que je n'avais pas l'ambition de faire autre chose qu'un roman de

mœurs. Voilà pourquoi, dans une préface écrite après le livre, je me

défendis de vouloir porter atteinte aux institutions. J'étais fort

sincère et ne prétendais pas en savoir plus long que je n'en disais.

La critique m'en apprit davantage et me fit mieux examiner la

question.

J'écrivis donc ce livre sous l'empire d'une émotion et non d'un

système. Cette émotion, lentement amassée dans le cours d'une vie de

réflexions, déborda très impétueuse dès que le cadre d'une situation

quelconque s'ouvrit pour la contenir; mais elle s'y trouva fort à

l'étroit, et cette sorte de combat contre l'exécution me soutint

pendant six semaines dans un état de volonté tout nouveau pour moi.

CHAPITRE VINGT-NEUVIEME.

Delatouche passe brusquement de la raillerie à

l'enthousiasme.--_Valentine_ paraît.--Impossibilité de la

collaboration projetée.--La _Revue des Deux-Mondes_.

Buloz.--Gustave Planche.--Delatouche me boude et rompt avec

moi.--Résumé de nos rapports par la suite.--Maurice entre au

collége.--Son chagrin et le mien.--Tristesse et dureté du

régime des lycées.--Une exécution à Henri IV.--La tendresse ne

raisonne pas.--Maurice fait sa première communion.

Je demeurais encore quai Saint-Michel avec ma fille quand _Indiana_

parut[8]. Dans l'intervalle de la commande à la publication, j'avais

écrit _Valentine_ et commencé _Lélia_. _Valentine_ parut donc deux ou

trois mois après _Indiana_, et ce livre fut écrit également à Nohant,

où j'allais toujours régulièrement passer trois mois sur six.

[8] Je crois que ce fut en mai 1832.

Delatouche grimpa à ma mansarde et trouva le premier exemplaire

d'_Indiana_, que l'éditeur Ernest Dupuy venait de m'envoyer, et sur la

couverture duquel j'étais en train précisément d'écrire le nom de

Delatouche. Il le prit, le flaira, le retourna, curieux, inquiet,

railleur surtout ce jour-là. J'étais sur le balcon; je voulus l'y

attirer, parler d'autre chose, il n'y eut pas moyen, il voulait lire,

il lisait, et à chaque page il s'écriait: «Allons! c'est un pastiche;

école de Balzac! Pastiche, que me veux-tu! Balzac, que me veux-tu?»

Il vint sur le balcon, le volume à la main, et me critiquant mot par

mot, me démontrant par _a_ plus _b_ que j'avais copié la manière de

Balzac, et qu'à cela je n'avais gagné que de n'être ni Balzac ni

moi-même.

Je n'avais ni cherché ni évité cette imitation de manière, et il ne me

semblait pas que le reproche fût fondé. J'attendis, pour me condamner

moi-même, que mon juge, qui emportait son exemplaire, l'eût feuilleté

en entier. Le lendemain matin, à mon réveil, je reçus ce billet:

«George, je viens faire amende honorable; je suis à vos genoux.

Oubliez mes duretés d'hier soir, oubliez toutes les duretés que je

vous ai dites depuis six mois. J'ai passé la nuit à vous lire. O mon

enfant, que je suis content de vous!»

Je croyais que tout mon succès se bornerait à ce billet paternel et ne

m'attendais nullement au prompt retour de l'éditeur, qui me demandait

_Valentine_. Les journaux parlèrent tous de M. _G. Sand_ avec éloge,

insinuant que la main d'une femme avait dû se glisser çà et là pour

révéler à l'auteur certaines délicatesses du cœur et de l'esprit,

mais déclarant que le style et les appréciations avaient trop de

virilité pour n'être pas d'un homme. Ils étaient tous un peu Kératry.

Cela ne me causa nul ennui, mais fit souffrir Jules Sandeau dans sa

modestie. J'ai dit d'avance que ce succès le détermina à reprendre son

nom intégralement et à renoncer à des projets de collaboration que

nous avions déjà jugés nous-mêmes inexécutables. La collaboration est

tout un art qui ne demande pas seulement, comme on le croit, une

confiance mutuelle et de bonnes relations, mais une habileté

particulière et une habitude de procédés _ad hoc_. Or, nous étions

trop inexpérimentés l'un et l'autre pour nous partager le travail.

Quand nous avions essayé, il était arrivé que chacun de nous refaisait

en entier le travail de l'autre, et que ce remaniement successif

faisait de notre ouvrage la broderie de Pénélope.

Les quatre volumes d'_Indiana_ et _Valentine_ vendus, je me voyais à

la tête de trois mille francs qui me permettaient d'acquitter mon

petit arriéré, d'avoir une servante et de me permettre un peu plus

d'aisances. La _Revue des Deux-Mondes_ venait d'être achetée par M.

Buloz, qui me demanda des _nouvelles_. Je fis, pour ce recueil, la

_Marquise_, _Lavinia_, je ne sais quoi encore.

La _Revue des Deux-Mondes_ était rédigée par l'élite des écrivains

d'alors. Excepté deux ou trois peut-être, tout ce qui a conservé un

nom comme publiciste, poète, romancier, historien, philosophe,

critique, voyageur, etc., a passé par les mains de Buloz, homme

intelligent, qui ne sait pas s'exprimer, mais qui a une grande finesse

sous sa rude écorce. Il est très facile, trop facile même de se moquer

de ce Genevois têtu et brutal. Lui-même se laisse taquiner avec

bonhomie quand il n'est pas de trop mauvaise humeur; mais ce qui n'est

pas facile, c'est de ne pas se laisser persuader et gouverner par lui.

Il a tenu dix ans les cordons de ma bourse, et, dans notre vie

d'artiste, ces cordons, qui ne se desserrent pour nous donner quelques

heures de liberté qu'en échange d'autant d'heures d'esclavage, sont

les fils de notre existence même.

Dans cette longue association d'intérêts, j'ai bien envoyé dix mille

fois mon Buloz au diable, mais je l'ai tant fait enrager que nous

sommes quittes. D'ailleurs, en dépit de ses exigences, de ses duretés

et de ses sournoiseries, le despote Buloz a des momens de sincérité et

de véritable sensibilité, comme tous les bourrus. Il avait de

certaines menues ressemblances avec mon pauvre Deschartres, voilà

pourquoi j'ai supporté si longtemps ses maussaderies entremêlées de

mouvemens d'amitié candide. Nous nous sommes brouillés, nous avons

plaidé. J'ai reconquis ma liberté sans dommage réciproque, résultat

auquel nous serions arrivés sans procès, s'il eût pu dépouiller son

entêtement. Je l'ai revu peu de temps après, pleurant son fils aîné,

qui venait de mourir dans ses bras. Sa femme, qui est une personne

distinguée, Mlle Blaze, m'avait appelée auprès d'elle dans ce moment

de douleur suprême. Je leur ai tendu les mains sans me souvenir de la

guerre récente, et je ne m'en suis jamais souvenue depuis. Dans toute

amitié, quelque troublée et incomplète qu'elle ait pu être, il y a des

liens plus forts et plus durables que nos luttes d'intérêt matériel et

nos colères d'un jour. Nous croyons détester des gens que nous aimons

toujours quand même. Des montagnes de disputes nous séparent d'eux, un

mot suffit parfois pour nous faire franchir ces montagnes. Ce mot de

Buloz: «Ah! George, que je suis malheureux!» me fit oublier toutes les

questions de chiffres et de procédure. Et lui aussi, en d'autres

temps, il m'avait vue pleurer, et il ne m'avait pas raillée.

Sollicitée depuis, mainte fois, d'entrer dans des croisades contre

Buloz, j'ai refusé carrément, sans m'en vanter à lui, quoique la

critique de la _Revue des Deux-Mondes_ continuât à prononcer que

j'avais eu beaucoup de talent tant que j'avais travaillé à la _Revue

des Deux-Mondes_, mais que depuis ma rupture, hélas!...... Naïf

Buloz! ça m'est égal!

Ce qui ne me fut pas indifférent, ce fut la subite colère de

Delatouche contre moi. La crise annoncée par Balzac éclata un beau

matin sans aucun motif apparent. Il haïssait particulièrement Gustave

Planche, qui m'avait rendu visite en m'apportant un grand article à

ma louange, fraîchement inséré dans la _Revue des Deux-Mondes_. Comme

je ne travaillais pas encore à cette revue, l'hommage était

désintéressé, et je ne pouvais que l'accueillir avec gratitude. Est-ce

là ce qui blessa Delatouche? Il n'en fit rien paraître. Il demeurait

alors tout à fait à Aulnay et ne venait pas souvent à Paris. Je ne

m'aperçus donc pas tout de suite de sa bouderie, et je m'apprêtais à

aller le trouver, quand M. de la Rochefoucauld, qu'il m'avait présenté

et qui était son voisin de campagne, m'apprit qu'il ne parlait plus de

moi qu'avec exécration; qu'il m'accusait d'être enivrée par la

_gloire_, de sacrifier mes vrais amis, de les dédaigner, de ne vivre

qu'avec des gens de lettres, d'avoir méprisé ses conseils, etc. Comme

il n'y avait rien de vrai dans ces reproches, je crus que c'était une

de ses boutades accoutumées, et, pour le ramener plus délicatement que

par une lettre, je lui dédiai _Lélia_, qui allait paraître. Il le

_prit pour mal_, comme nous disons en Berry, et déclara que c'était

une vengeance contre lui. Une vengeance de quoi? Je pensais qu'il ne

me pardonnait pas de voir Gustave Planche, et je priai celui-ci de

faire une démarche auprès de lui pour s'excuser d'un article fort

cruel dont il était l'auteur, et où Delatouche avait été fort mal

arrangé. Je crois que c'était une réponse à de violentes attaques

contre le cénacle des romantiques dont Planche avait été le champion

par momens. Quoi qu'il en soit, Gustave Planche, touché du bien que je

lui disais de Delatouche, lui écrivit une lettre fort bonne et même

respectueuse, comme il convenait à un jeune homme vis-à-vis d'un homme

âgé, à laquelle Delatouche, de plus en plus irrité, ne daigna pas

répondre. Il continua à déclamer et à exciter contre moi les personnes

avec qui j'étais liée. Il vint à bout de m'enlever deux amis sur les

cinq ou six dont s'était composée notre intimité. L'un d'eux vint plus

tard m'en demander pardon. L'autre, j'ai eu à le défendre par la suite

contre Delatouche lui-même, qui le foulait aux pieds. Mais alors je

connaissais mon pauvre Delatouche, je savais ce qu'il fallait admettre

et rejeter dans ses indignations, trop violentes et trop amères pour

n'être pas à moitié injustes.

Moins de deux ans après cette fureur contre moi, Delatouche vint en

Berry chez sa cousine, Mme Duvernet la mère, et, ramené à la vérité

par elle et son fils, mon ami Charles, il eut grande envie de venir me

voir. Il ne put s'y décider. Il m'adressa des gracieusetés dans un de

ses romans. Il ne se souvenait pas d'avoir dit contre moi des choses

trop fortes pour que je pusse me rendre à des avances littéraires. Ce

n'étaient pas des complimens qui devaient fermer la blessure de

l'amitié. Des complimens, je n'y tenais pas; je n'en ai jamais eu

besoin. Je n'ai jamais demandé à l'amitié de me considérer comme un

grand esprit, mais de me traiter comme un cœur loyal. Je ne me rendis

qu'à des avances directes, à une demande de service en 1844. Une telle

démarche est l'amende la plus honorable qui se puisse exiger, et là je

n'hésitai pas une seconde. Je jetai mes deux bras au cou de mon vieux

ami, enfant terrible et tendre, qui, dès ce moment, mit un véritable

luxe de cœur à me faire oublier le passé.

Un autre chagrin plus profond pour moi fut l'entrée de mon fils au

collége. J'avais attendu avec impatience le moment de l'avoir près de

moi, et ni lui ni moi ne savions ce que c'est que le collége. Je ne

veux pas médire de l'éducation en commun, mais il est des enfans dont

le caractère est antipathique à cette règle militaire des lycées, à

cette brutalité de la discipline, à cette absence de soins maternels,

de poésie extérieure, de recueillement pour l'esprit, de liberté pour

la pensée. Mon pauvre Maurice était né artiste, il en avait tous les

goûts, il en avait pris avec moi toutes les habitudes, et, sans le

savoir encore, il en avait toute l'indépendance. Il se faisait presque

une fête d'entrer au collége, et comme tous les enfans, il voyait un

plaisir dans un changement de lieu et d'existence. Je le conduisis

donc à Henri IV, gai comme un petit pinson, et contente moi-même de le

voir si bien disposé. Sainte-Beuve, ami du proviseur, me promettait

qu'il serait l'objet d'une sollicitude particulière. Le censeur était

un père de famille, un homme excellent, qui le reçut comme un de ses

enfans.

Nous fîmes avec lui le tour de l'établissement. Ces grandes cours sans

arbres, ces cloîtres uniformes d'une froide architecture moderne, ces

tristes clameurs de la récréation, voix discordantes et comme

furieuses des enfans prisonniers, ces mornes figures des maîtres

d'études, jeunes gens déclassés qui sont là, pour la plupart, esclaves

de la misère, et, forcément victimes ou tyrans: tout, jusqu'à ce

tambour, instrument guerrier, magnifique pour ébranler les nerfs des

hommes qui vont se battre, mais stupidement brutal pour appeler des

enfans au recueillement du travail, me serra le cœur et me causa une

sorte d'épouvante. Je regardais, à la dérobée, dans les yeux de

Maurice, et je le voyais partagé entre l'étonnement et quelque chose

d'analogue à ce qui se passait en moi. Pourtant il tenait bon, il

craignait que son père ne se moquât de lui; mais quand vint le moment

de se séparer, il m'embrassa, le cœur gros, les yeux pleins de

larmes. Le censeur le prit dans ses bras très paternellement, voyant

bien que l'orage allait éclater. Il éclata, en effet, au moment où je

m'en allais vite pour cacher mon malaise. L'enfant s'échappa des bras

qui le caressaient, vint s'attacher à moi en criant, avec des

sanglots désespérés, qu'il ne voulait pas rester là.

Je crus que j'allais mourir. C'était la première fois que je voyais

Maurice malheureux, et je voulais le remmener. Mon mari fut plus ferme

et eut certes toutes bonnes raisons de son côté. Mais, obligée de

m'enfuir devant les caresses et les supplications de mon pauvre

enfant, poursuivie par ses cris jusqu'au bas de l'escalier, je revins

chez moi sanglotant et criant presque autant que lui, dans le fiacre

qui me ramenait.

J'allai le voir deux jours après. Je le trouvai affublé de l'affreux

habit carré d'uniforme, lourd et malpropre. Je ne sais si cette

coutume subsiste encore de faire porter aux élèves qui entrent les

vieux habits de ceux qui sortent. C'était une véritable vilenie de

spéculation, puisque les parens payaient un trousseau d'entrée. Je

réclamai en vain, remontrant que cela était malsain et pouvait

communiquer aux enfans des maladies de peau. Une autre coutume barbare

consistait dans l'absence de vases de nuit dans les dortoirs, avec

défense de sortir pour se soulager. D'un autre côté, la spéculation

autorisait la vente de méchantes friandises qui les rendaient malades.

Encore le proviseur était-il des plus honnêtes et des plus humains, et

le mieux disposé à combattre des abus qui n'étaient pas de son fait.

Il eut un successeur qui se montra fort doux et affable. Mais M. .....

vint ensuite, qui se posa devant moi en homme _moral_ à la manière

d'un sergent de ville, et qui sut rendre les enfans aussi malheureux

que la règle le comportait. Partisan farouche de l'autorité absolue,

c'est lui qui autorisa un père _intelligent_ à faire battre son fils

par son nègre, devant toute la classe, convoquée _militairement_ au

spectacle de cette exécution dans le goût créole ou moscovite, et

menacée de punition sévère en cas du moindre signe d'improbation. J'ai

oublié le nom du proviseur et celui du père de l'enfant, je ne veux

pas que mon fils me les rappelle, mais tout ce qui était élève à Henri

IV à cette époque pourra certifier le fait.

Ma seconde visite à Maurice se termina comme la première: mes amis

m'accusèrent de faiblesse. J'avoue que je ne me sentais ni Romain ni

Spartiate devant le désespoir d'un pauvre enfant que l'on condamnait à

subir une loi brutale et mercenaire, sans qu'il eût en rien mérité ce

cruel châtiment. On me traîna, ce jour-là, au Conservatoire de

musique, comptant que Beethoven me ferait du bien. J'avais tant

pleuré, en revenant du collége, que j'avais littéralement les yeux en

sang. Cela ne paraissait guère raisonnable et ne l'était pas du tout.

Mais la raison ne pleure jamais, ce n'est pas son affaire, et les

entrailles ne raisonnent pas, elles ne nous ont pas été données pour

cela.

La _Symphonie pastorale_ ne me calma pas du tout. Je me souviendrai

toujours de mes efforts pour pleurer tout bas comme d'une des plus

abominables angoisses de ma vie.

Maurice ne se rendit qu'à la crainte d'augmenter un chagrin que je ne

pouvais pas lui cacher; mais son parti n'était pris qu'à moitié. Ses

jours de sortie amenaient de nouvelles crises. Il arrivait le matin,

gai, bruyant, enivré de sa liberté. Je passais une grande heure à le

laver et à le peigner, car la malpropreté qu'il apportait du collége

était fabuleuse. Il ne tenait pas à se promener; toute sa joie était

de rester avec sa sœur et moi dans mes petites chambres, de

barbouiller des bons hommes sur du papier, de regarder ou de découper

des images. Jamais enfant, et plus tard jamais homme, n'a si bien su

s'occuper et s'amuser d'un travail sédentaire. Mais, à chaque instant,

il regardait la pendule, disant: Je n'ai plus que _tant_ d'heures à

passer avec toi. Sa figure s'allongeait à mesure que le temps

s'écoulait. Quand venait le dîner, au lieu de manger, il commençait à

pleurer, et quand l'heure de rentrer avait sonné, le déluge était tel,

que souvent j'étais forcée d'écrire qu'il était malade, et c'était la

vérité. L'enfance ne sait pas lutter contre le chagrin, et celui de

Maurice était une véritable nostalgie.

Quand on le prépara à sa première communion, qui était affaire de

réglement au collége, je vis qu'il acceptait très naïvement

l'enseignement religieux. Je n'aurais voulu pour rien au monde qu'il

commençât sa vie par un acte d'hypocrisie ou d'athéïsme, et si je

l'eusse trouvé disposé à se moquer, comme beaucoup d'autres, je lui

aurais dit les motifs sérieux qui m'apparurent dans mon enfance pour

me décider à ne pas protester contre une institution dont j'acceptais

l'esprit plutôt que la lettre; mais, en reconnaissant qu'il ne

discutait rien, je me gardai bien de faire naître en lui le moindre

doute. La discussion n'était pas de son âge et son esprit ne devançait

pas son âge. Il fit donc sa première communion avec beaucoup

d'innocence et de ferveur.

Je venais de passer une des plus tristes années de ma vie, celle de

1833, et il me reste à la résumer.

CHAPITRE TRENTIEME.

Ce que je gagnai à devenir artiste.--La mendicité organisée.--Les

filous de Paris.--La mendicité des emplois, celle de la

gloire.--Les lettres anonymes et celles qui devraient

l'être.--Les visites. Les Anglais, les curieux, les flâneurs,

les donneurs de conseils.--Le boulet.--Réflexions sur l'aumône,

sur l'emploi des biens.--Le devoir religieux et le devoir

social en opposition flagrante.--Les problèmes de l'avenir et

la loi du temps.--L'héritage matériel et intellectuel.--Les

devoirs de la famille, de la justice, de la probité s'opposant

à l'immolation évangélique dans la société

actuelle.--Contradiction inévitable avec soi-même.--Ce que j'ai

cru devoir conclure pour ma gouverne particulière.--Doute et

douleur. Réflexions sur la destinée humaine et sur l'action de

la Providence.--_Lélia._--La critique.--Les chagrins qui

passent; celui qui reste.--Le mal général.--Balzac.--Départ

pour l'Italie.

Cette année 1833 ouvrit pour moi la série des chagrins réels et

profonds que je croyais avoir épuisée et qui ne faisait que de

commencer. J'avais voulu être artiste, je l'étais enfin. Je m'imaginai

être arrivée au but poursuivi depuis longtemps, à l'indépendance

extérieure et à la possession de ma propre existence: je venais de

river à mon pied une chaîne que je n'avais pas prévue.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 10 / 34 段