Delatouche était adorable de grâce paternelle, et il se rajeunissait

avec nous jusqu'à l'enfantillage. Je me rappelle un dîner que nous lui

donnâmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune

que nous lui fîmes faire à travers le quartier Latin. Nous étions

suivis d'un sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne sais où

et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de notre folle

compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours,

persuadé par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui

prouver que c'était la plus agréable manière de se promener. Il la

goûtait assez, car il nous cédait sans trop de combat. Le cocher de

fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et

je me souviens qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la

montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort lentement dans la rue

déserte, nous nous occupions à traverser la voiture, à la file les uns

des autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds

baissés, et chantant je ne sais plus quelle facétie sur un ton

lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drôle

et pourquoi Delatouche riait de si bon cœur. Je crois que c'était la

joie de se sentir bête une fois en sa vie. Pyat prétendait avoir un

but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,

et il allait de boutique en boutique chantant à pleine voix: _Un

épicier, c est une rose_.

C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche véritablement gai, car son

esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait

souvent son enjouement mortellement triste. «Sont-ils heureux! me

disait-il, en me donnant le bras à l'arrière-garde, tandis que les

autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de

l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel

bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait

s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitôt que l'on sait

de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de

pleurer.»

Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il n'en pouvait

prendre son parti, et c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante

ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré cette révolte de son

esprit, il était plus vieux que son âge. Déjà malade et aggravant son

mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il était souvent,

le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans

rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant

jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés et mille gâteries de

papa le chagrin qu'il avait causé.

Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a

dit qu'il avait été amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et

blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est pas. Je me méfiais de

lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses

propres préventions. J'aurais donc eu à son égard la pénétration qui

m'a souvent manqué à temps en d'autres circonstances, faute de

coquetterie suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si ma confiance

tomberait sur un cœur désintéressé, et je constatai bientôt que la

jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, était tout

intellectuelle et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait, sans

acception d'âge ni de sexe.

C'était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux

Porpora que j'ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé

une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir

qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne osât

en approcher.

Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait présentée à

lui, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne

de province très émerveillée de son talent. C'était la vérité. Bien

que Balzac n'eût pas encore produit ses chefs-d'œuvre à cette époque,

j'étais vivement frappée de sa manière neuve et originale, et je le

considérais déjà comme un maître à étudier. Balzac avait été, non pas

charmant pour moi, à la manière de Delatouche, mais excellent aussi,

avec plus de rondeur et d'égalité de caractère. Tout le monde sait

comme le contentement de lui-même, contentement si bien fondé qu'on le

lui pardonnait, débordait en lui; comme il aimait à parler de ses

ouvrages, à les raconter d'avance, à les faire en causant, à les lire

en brouillons ou en épreuves. Naïf et _bon enfant_ au possible, il

demandait conseil aux enfans, n'écoutait pas la réponse, ou s'en

servait pour la combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il

n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il

s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas

encore. Il fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que nous

nous disions en le quittant: «Oui, oui, décidément, il aura tout

l'avenir qu'il rêve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour

ne pas faire de lui-même une grande individualité.»

Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol très gai, à

côté de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je

fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un

frère pour moi, et qui était alors un enfant. Je me liai vite avec

lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mère, car il était

encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'année plus que ne

le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis déjà un volume

de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.

Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, méprisa

son entre-sol et voulut le quitter; mais, réflexion faite, il se

contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage

de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir

prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.

Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prît au sérieux ce

besoin d'un _vain luxe_, et que ce fût pour lui autre chose qu'une

fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d'imagination

coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il

sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait

un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se

privant de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine

de Chine.

Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour ne pas se séparer de

colifichets qui réjouissaient sa vue; artiste fantaisiste,

c'est-à-dire enfant aux rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le

palais des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la

volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que

de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.

Puérile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux

d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la

hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon

et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait

pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en

buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions,

positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein

de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà

inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de

lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas

encore à tous aussi intéressante qu'elle l'était réellement.

En effet, à cette époque, beaucoup de juges, compétens d'ailleurs,

niaient le génie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas

destiné à une si puissante carrière de développement. Delatouche était

des plus récalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante.

Balzac avait été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a

jamais su le motif, était toute fraîche et toute saignante. Delatouche

ne donnait aucune bonne raison à son ressentiment, et Balzac me

disait souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous

en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi

mortel.»

Delatouche eut évidemment tort à mes yeux en décriant Balzac, qui ne

parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de

croire à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener avec le

temps.

C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire à

Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La première fois il sauta au

plafond. «Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous le voyez donc? Il ne

me manquait plus que ça!» Je crus qu'il allait me jeter par les

fenêtres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon

Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien à celle qu'il

réclamait. Mais, à chaque nouvelle relation littéraire que je devais

établir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mêmes colères,

et même les indifférens lui paraissaient des ennemis s'ils ne

m'avaient pas été présentés par lui.

Je parlai fort peu de mes projets littéraires à Balzac. Il n'y crut

guère, ou ne songea pas à examiner si j'étais capable de quelque

chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit qu'il les

gardait pour lui-même; et cela autant par ingénuité de modestie que

par ingénuité d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste sous

l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu depuis, avec une

agréable surprise; et quant à son égoïsme, il avait aussi ses

réactions de dévoûment et de générosité.

Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi

qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation,

mais son âme était d'une grande sérénité, et, en aucun moment, je ne

l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les étages de

la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et

racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma

table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de

ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant à l'ouvrage qu'il était

en train de faire, il se mettait à le raconter, et, en somme, je

trouvais cela plus instructif que tous les empêchemens que Delatouche,

questionneur désespérant, apportait à ma fantaisie.

Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je

crois que cela se composait de bœuf bouilli, d'un melon et de vin de

Champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute

neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut

sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire

jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et

je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez

lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me

prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince,

et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous

accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de

vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas

encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru

fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à

l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire.

Je ne connaissais pas d'autres célébrités et ne désirais pas en

connaître. Je rencontrais une telle opposition d'idées, de sentimens

et de systèmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma

pauvre tête se perdre dans un chaos de contradictions, si je prêtais

l'oreille à un troisième maître. Je vis à cette époque, une seule

fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule

démarche que j'aie jamais faite auprès de la critique, et comme ce

n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un

bon garçon sans affectation et sans étalage d'aucune vanité, ayant le

bon goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité et parlant de ses

chiens avec plus d'amour que de ses écrits. Comme j'aime aussi les

chiens, je me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire avec

un inconnu m'eût affreusement intimidée.

J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il était ainsi pour

lui-même et travaillait à se dégoûter de tout ce qu'il entreprenait.

Il se laissait aller, de temps en temps, à raconter ses romans

d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité que Balzac, mais avec

plus de complaisance encore s'il se voyait bien écouté. Par exemple,

il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou

d'éternuer dans ces momens-là: il s'interrompait aussitôt pour vous

demander, avec une sollicitude polie, si vous étiez enrhumé ou si vous

aviez des inquiétudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son

roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher à

le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour écrire que

Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées

par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable,

tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne

représentait souvent qu'une œuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de

Delatouche était imprimé, on y cherchait en vain le charme et la

beauté de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en

lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et

sans esprit, mais sans ordre et sans clarté. Aussi préférait-il lire

quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait

cent romans sans les écrire, n'avait presque jamais rien à lire; ou

c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui

l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilité; aussi avait-il

la fécondité en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans

songer à celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus

bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.

J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait trop de véritable talent

en paroles. Balzac ne dépensait que de la folie. Il jetait là son trop

plein et gardait sa sagesse profonde pour son œuvre. Delatouche

s'épuisait en démonstrations excellentes, et, quoique riche, ne

l'était pas assez pour se montrer si généreux.

Et puis sa fatale santé paralysait son essor au moment où il déployait

ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des

vers tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables, très

originaux, et des romans très faibles et très lâchés; des articles

très mordans, très ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient

incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour le public. Ce haut et

ce bas d'une intelligence d'élite s'expliquent par le cruel

va-et-vient de la maladie.

Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que

faisaient les autres. A cette époque, il lisait tout. Il recevait,

comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter

les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rédacteurs

en lui disant: «Avalez la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous

tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas

savoir ce que c'est.»--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il

critiquait la critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait le

premier avalé la médecine et même savouré l'âcre saveur qui le

tentait.

J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout ce que me disait

Delatouche, mais cette perpétuelle analyse de toutes choses, cette

dissection des autres et de lui-même, toute cette critique brillante

et souvent juste, qui aboutissait à la négation de lui-même et des

autres, attristaient singulièrement mon esprit, et tant de lisières

commençaient à me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne

faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute

confiance en moi.

Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand

service en m'amenant à hésiter. A cette époque, on faisait les choses

les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de Victor

Hugo, jeune, avaient enivré la jeunesse, ennuyée des vieilles

rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez

romantique; c'était tout au plus si le maître nouveau l'était assez

pour les appétits féroces qu'il avait excités. Les marmots de sa

propre école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples, et qui

le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dépassant. On

cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette

course au clocher d'affiches ébouriffantes, des gens de talent

eux-mêmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se

précipitaient dans la mêlée.

J'étais bien tentée de faire comme les autres écoliers, puisque les

maîtres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries

que je n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques du moment qui

résistaient à ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du

goût, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux

écoles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries

comiques et des avis sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des

difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous

de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre cœur; rendez

vos impressions.» Et quand nous avions causé n'importe de quoi, il me

disait: «Vous êtes trop absolue dans votre sentiment, votre caractère

est trop à part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus.

Vous n'avez pas vécu et pensé comme tout le monde. Vous êtes un

cerveau creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je retournais à

Nohant, décidée à faire des boîtes à thé et des tabatières de Spa.

Enfin je commençai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun

plan, mettant résolûment à la porte de mon souvenir tout ce qui

m'avait été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la

manière des autres, ni dans ma propre individualité pour le sujet et

les types. On n'a pas manqué de dire qu'_Indiana_ était ma personne et

mon histoire. Il n'en est rien. J'ai présenté beaucoup de types de

femmes, et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et

des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise

en scène sous des traits féminins. Je suis trop romanesque pour avoir

vu une héroïne de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouvée

ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de

mon caractère et de mes actions pour prêter à la poésie ou à

l'intérêt, et j'aurais eu beau chercher à embellir ma personne et à

dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à bout. Mon _moi_, me

revenant face à face, m'eût toujours refroidie.

Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et

de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la poésie pour

se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habileté pour qu'on

ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau

pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne,

j'étais d'une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation

quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux, j'aurais

raconté une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressemblé à celle du

moine _Alexis_ (dans le roman peu récréatif de _Spiridion_) qu'à celle

d'Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j'avais pris l'autre face

de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gaîté, de bêtise absolue,

j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouvé

à lui faire dire et à lui faire faire qui eût le sens commun.

Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je

ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la

plume dans la main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient

fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai

généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où

j'écris, est encore en discussion.

Selon cette théorie, le roman serait une œuvre de poésie autant que

d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères

vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le

sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente

généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans

sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là

qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par

conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances

dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a

vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans

le hasard des événemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on

ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans

la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des

souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines,

et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des

intelligences.

En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à

l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et

dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si,

toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.

Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas,

elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait

comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on

pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture,

à la critique de la société et de l'humanité même.

Balzac résumait complétement ceci, quand il me disait, dans la suite:

«Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel

qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins

conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en

suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres

vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres

vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les

grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur

bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou

grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas

vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le

cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de

femme.»

Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et sans causticité déguisée.

Il était sincère dans le sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la

femme pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais la théorie de

M. Kératry.

Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans défauts, mais le plus

étendu et le plus pourvu de qualités diverses qui, dans le roman, se

soit produit de notre temps, Balzac, maître sans égal en l'art de

peindre la société moderne et l'humanité actuelle, avait mille fois

raison de ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a rien révélé de

cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait

pas lui-même; il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte. Il a

essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute manière était bonne et

tout sujet fécond pour un esprit souple comme le sien. Il a développé

davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est

moqué de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des

sujets et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle le public

donne encore, sans s'apercevoir que cette théorie arbitraire étant

toujours l'expression d'une individualité, se dérobe la première à son

propre principe et fait acte d'indépendance en contredisant le point

de vue d'une théorie voisine ou opposée. On est frappé de ces

contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique

sur un même ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son

critérium, sa passion, son goût particulier, et que si deux ou trois

d'entre eux se trouvent d'accord pour préconiser une loi quelconque

dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des

appréciations très diverses et des préventions que ne gouverne aucune

règle fixe.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 9 / 34 段