avec nous jusqu'à l'enfantillage. Je me rappelle un dîner que nous lui
donnâmes chez Pinson et une fantastique promenade au clair de la lune
que nous lui fîmes faire à travers le quartier Latin. Nous étions
suivis d'un sapin qu'il avait pris à l'heure pour aller je ne sais où
et qu'il garda jusqu'à minuit sans pouvoir se dépêtrer de notre folle
compagnie. Il y remonta bien vingt fois et en descendit toujours,
persuadé par nos raisons. Nous allions sans but et nous voulions lui
prouver que c'était la plus agréable manière de se promener. Il la
goûtait assez, car il nous cédait sans trop de combat. Le cocher de
fiacre, victime de nos taquineries, avait pris son mal en patience, et
je me souviens qu'arrivés, je ne sais pourquoi ni comment, à la
montagne Sainte-Geneviève, comme il allait fort lentement dans la rue
déserte, nous nous occupions à traverser la voiture, à la file les uns
des autres, laissant les portières ouvertes et les marchepieds
baissés, et chantant je ne sais plus quelle facétie sur un ton
lugubre: je ne sais pas non plus pourquoi cela nous paraissait drôle
et pourquoi Delatouche riait de si bon cœur. Je crois que c'était la
joie de se sentir bête une fois en sa vie. Pyat prétendait avoir un
but, qui était de donner une sérénade à tous les épiciers du quartier,
et il allait de boutique en boutique chantant à pleine voix: _Un
épicier, c est une rose_.
C'est la seule fois que j'aie vu Delatouche véritablement gai, car son
esprit, habituellement satirique, avait un fonds de spleen qui rendait
souvent son enjouement mortellement triste. «Sont-ils heureux! me
disait-il, en me donnant le bras à l'arrière-garde, tandis que les
autres couraient devant en faisant leur tapage; ils n'ont bu que de
l'eau rougie et ils sont ivres! Quel bon vin que la jeunesse! et quel
bon rire que celui qui n'a pas besoin de motif! Ah! si l'on pouvait
s'amuser comme cela deux jours de suite! Mais aussitôt que l'on sait
de quoi et de qui l'on s'amuse, on ne s'amuse plus, on a envie de
pleurer.»
Le grand chagrin de Delatouche était de vieillir. Il n'en pouvait
prendre son parti, et c'est lui qui disait: «On n'a jamais cinquante
ans, on a deux fois vingt-cinq ans.» Malgré cette révolte de son
esprit, il était plus vieux que son âge. Déjà malade et aggravant son
mal par l'impatience avec laquelle il le supportait, il était souvent,
le matin, d'une humeur irascible devant laquelle je m'esquivais sans
rien dire. Puis il me rappelait ou venait me chercher, ne se donnant
jamais tort, mais effaçant par mille gracieusetés et mille gâteries de
papa le chagrin qu'il avait causé.
Quand j'ai cherché plus tard la cause de sa soudaine aversion, on m'a
dit qu'il avait été amoureux de moi, jaloux sans en convenir, et
blessé de n'avoir jamais été deviné. Cela n'est pas. Je me méfiais de
lui au commencement, M. Duris-Dufresne m'ayant mise en garde par ses
propres préventions. J'aurais donc eu à son égard la pénétration qui
m'a souvent manqué à temps en d'autres circonstances, faute de
coquetterie suffisante. Mais là, j'avais à bien voir si ma confiance
tomberait sur un cœur désintéressé, et je constatai bientôt que la
jalousie de notre patron, comme nous l'appelions, était tout
intellectuelle et s'exerçait sur tout ce qui l'approchait, sans
acception d'âge ni de sexe.
C'était un ami, et surtout un maître jaloux par nature, comme le vieux
Porpora que j'ai dépeint dans un de mes romans. Quand il avait couvé
une intelligence, développé un talent, il ne voulait plus souffrir
qu'une autre inspiration ou qu'une autre assistance que la sienne osât
en approcher.
Un de mes amis, qui connaissait un peu Balzac, m'avait présentée à
lui, non comme une muse de département, mais comme une bonne personne
de province très émerveillée de son talent. C'était la vérité. Bien
que Balzac n'eût pas encore produit ses chefs-d'œuvre à cette époque,
j'étais vivement frappée de sa manière neuve et originale, et je le
considérais déjà comme un maître à étudier. Balzac avait été, non pas
charmant pour moi, à la manière de Delatouche, mais excellent aussi,
avec plus de rondeur et d'égalité de caractère. Tout le monde sait
comme le contentement de lui-même, contentement si bien fondé qu'on le
lui pardonnait, débordait en lui; comme il aimait à parler de ses
ouvrages, à les raconter d'avance, à les faire en causant, à les lire
en brouillons ou en épreuves. Naïf et _bon enfant_ au possible, il
demandait conseil aux enfans, n'écoutait pas la réponse, ou s'en
servait pour la combattre avec l'obstination de sa supériorité. Il
n'enseignait jamais, il parlait de lui, de lui seul. Une seule fois il
s'oublia pour nous parler de Rabelais, que je ne connaissais pas
encore. Il fut si merveilleux, si éblouissant, si lucide, que nous
nous disions en le quittant: «Oui, oui, décidément, il aura tout
l'avenir qu'il rêve; il comprend trop bien ce qui n'est pas lui, pour
ne pas faire de lui-même une grande individualité.»
Il demeurait alors rue de Cassini, dans un petit entre-sol très gai, à
côté de l'Observatoire. C'est par lui ou chez lui, je crois, que je
fis connaissance avec Emmanuel Arago, un homme qui devait devenir un
frère pour moi, et qui était alors un enfant. Je me liai vite avec
lui, pouvant me donner avec lui des airs de grand'mère, car il était
encore si jeune que ses bras avaient grandi dans l'année plus que ne
le comportaient ses manches. Il avait pourtant commis déjà un volume
de vers et une pièce de théâtre fort spirituelle.
Un beau matin, Balzac, ayant bien vendu la _Peau de Chagrin_, méprisa
son entre-sol et voulut le quitter; mais, réflexion faite, il se
contenta de transformer ses petites chambres de poète en un assemblage
de boudoirs de marquise, et un beau jour il nous invita à venir
prendre des glaces dans ses murs tendus de soie et bordés de dentelle.
Cela me fit beaucoup rire: je ne pensais pas qu'il prît au sérieux ce
besoin d'un _vain luxe_, et que ce fût pour lui autre chose qu'une
fantaisie passagère. Je me trompais, ces besoins d'imagination
coquette devinrent les tyrans de sa vie, et pour les satisfaire il
sacrifia souvent le bien-être le plus élémentaire. Dès lors il vivait
un peu ainsi, manquant de tout au milieu de son superflu, et se
privant de soupe et de café plutôt que d'argenterie et de porcelaine
de Chine.
Réduit bientôt à des expédiens fabuleux pour ne pas se séparer de
colifichets qui réjouissaient sa vue; artiste fantaisiste,
c'est-à-dire enfant aux rêves d'or, il vivait par le cerveau dans le
palais des fées; homme opiniâtre cependant, il acceptait, par la
volonté, toutes les inquiétudes et toutes les souffrances plutôt que
de ne pas forcer la réalité à garder quelque chose de son rêve.
Puérile et puissant, toujours envieux d'un _bibelot_, et jamais jaloux
d'une gloire, sincère jusqu'à la modestie, vantard jusqu'à la
hâblerie, confiant en lui-même et aux autres, très expansif, très bon
et très fou, avec un sanctuaire de raison intérieure, où il rentrait
pour tout dominer dans son œuvre, cynique dans la chasteté, ivre en
buvant de l'eau, intempérant de travail et sobre d'autres passions,
positif et romanesque avec un égal succès, crédule et sceptique, plein
de contrastes et de mystères, tel était Balzac encore jeune, déjà
inexplicable pour quiconque se fatiguait de la trop constante étude de
lui-même à laquelle il condamnait ses amis, et qui ne paraissait pas
encore à tous aussi intéressante qu'elle l'était réellement.
En effet, à cette époque, beaucoup de juges, compétens d'ailleurs,
niaient le génie de Balzac, ou tout au moins ne le croyaient pas
destiné à une si puissante carrière de développement. Delatouche était
des plus récalcitrans. Il parlait de lui avec une aversion effrayante.
Balzac avait été son disciple, et leur rupture, dont ce dernier n'a
jamais su le motif, était toute fraîche et toute saignante. Delatouche
ne donnait aucune bonne raison à son ressentiment, et Balzac me
disait souvent: «Gare à vous! vous verrez qu'un beau matin sans vous
en douter, sans savoir pourquoi, vous trouverez en lui un ennemi
mortel.»
Delatouche eut évidemment tort à mes yeux en décriant Balzac, qui ne
parlait de lui qu'avec regret et douceur; mais Balzac eut tort de
croire à une inimitié irréconciliable. Il eût pu le ramener avec le
temps.
C'était trop tôt alors. J'essayai en vain plusieurs fois de dire à
Delatouche ce qui pouvait les rapprocher. La première fois il sauta au
plafond. «Vous l'avez donc vu? s'écria-t-il; vous le voyez donc? Il ne
me manquait plus que ça!» Je crus qu'il allait me jeter par les
fenêtres. Il se calma, bouda, revint, et finit par _me passer mon
Balzac_, en voyant que cette sympathie n'enlevait rien à celle qu'il
réclamait. Mais, à chaque nouvelle relation littéraire que je devais
établir ou accepter, Delatouche devait entrer dans les mêmes colères,
et même les indifférens lui paraissaient des ennemis s'ils ne
m'avaient pas été présentés par lui.
Je parlai fort peu de mes projets littéraires à Balzac. Il n'y crut
guère, ou ne songea pas à examiner si j'étais capable de quelque
chose. Je ne lui demandai pas de conseils, il m'eût dit qu'il les
gardait pour lui-même; et cela autant par ingénuité de modestie que
par ingénuité d'égoïsme; car il avait sa manière d'être modeste sous
l'apparence de la présomption, je l'ai reconnu depuis, avec une
agréable surprise; et quant à son égoïsme, il avait aussi ses
réactions de dévoûment et de générosité.
Son commerce était fort agréable, un peu fatigant de paroles pour moi
qui ne sais pas assez répondre pour varier les sujets de conversation,
mais son âme était d'une grande sérénité, et, en aucun moment, je ne
l'ai vu maussade. Il grimpait avec son gros ventre tous les étages de
la maison du quai Saint-Michel et arrivait soufflant, riant et
racontant sans reprendre haleine. Il prenait des paperasses sur ma
table, y jetait les yeux et avait l'intention de s'informer un peu de
ce que ce pouvait être; mais aussitôt, pensant à l'ouvrage qu'il était
en train de faire, il se mettait à le raconter, et, en somme, je
trouvais cela plus instructif que tous les empêchemens que Delatouche,
questionneur désespérant, apportait à ma fantaisie.
Un soir que nous avions dîné chez Balzac d'une manière étrange, je
crois que cela se composait de bœuf bouilli, d'un melon et de vin de
Champagne frappé, il alla endosser une belle robe de chambre toute
neuve, pour nous la montrer avec une joie de petite fille, et voulut
sortir ainsi costumé, un bougeoir à la main, pour nous reconduire
jusqu'à la grille du Luxembourg. Il était tard, l'endroit désert, et
je lui faisais observer qu'il se ferait assassiner en rentrant chez
lui. «Du tout, me dit-il; si je rencontre des voleurs, ils me
prendront pour un fou, et ils auront peur de moi, ou pour un prince,
et ils me respecteront.» Il faisait une belle nuit calme. Il nous
accompagna ainsi, portant sa bougie allumée dans un joli flambeau de
vermeil ciselé, parlant des quatre chevaux arabes qu'il n'avait pas
encore, qu'il aurait bientôt, qu'il n'a jamais eus, et qu'il a cru
fermement avoir pendant quelque temps. Il nous eût reconduits jusqu'à
l'autre bout de Paris, si nous l'avions laissé faire.
Je ne connaissais pas d'autres célébrités et ne désirais pas en
connaître. Je rencontrais une telle opposition d'idées, de sentimens
et de systèmes entre Balzac et Delatouche, que je craignais de voir ma
pauvre tête se perdre dans un chaos de contradictions, si je prêtais
l'oreille à un troisième maître. Je vis à cette époque, une seule
fois, Jules Janin pour lui demander un service. C'est la seule
démarche que j'aie jamais faite auprès de la critique, et comme ce
n'était pas pour moi, je n'y eus aucun scrupule. Je trouvai en lui un
bon garçon sans affectation et sans étalage d'aucune vanité, ayant le
bon goût de ne pas montrer son esprit sans nécessité et parlant de ses
chiens avec plus d'amour que de ses écrits. Comme j'aime aussi les
chiens, je me trouvai fort à l'aise, une conversation littéraire avec
un inconnu m'eût affreusement intimidée.
J'ai dit que Delatouche était désespérant. Il était ainsi pour
lui-même et travaillait à se dégoûter de tout ce qu'il entreprenait.
Il se laissait aller, de temps en temps, à raconter ses romans
d'avance, avec plus de discrétion et d'intimité que Balzac, mais avec
plus de complaisance encore s'il se voyait bien écouté. Par exemple,
il ne fallait pas s'aviser de remuer un meuble, de tisonner ou
d'éternuer dans ces momens-là: il s'interrompait aussitôt pour vous
demander, avec une sollicitude polie, si vous étiez enrhumé ou si vous
aviez des inquiétudes dans les jambes; et, feignant d'avoir oublié son
roman, il se faisait beaucoup prier pour faire semblant de chercher à
le retrouver. Il avait mille fois moins de talent pour écrire que
Balzac; mais comme il en avait mille fois plus pour déduire ses idées
par la parole, ce qu'il racontait admirablement paraissait admirable,
tandis que ce que Balzac racontait d'une manière souvent impossible ne
représentait souvent qu'une œuvre impossible. Mais quand l'ouvrage de
Delatouche était imprimé, on y cherchait en vain le charme et la
beauté de ce qu'on avait entendu, et on avait la surprise contraire en
lisant Balzac. Balzac savait qu'il exposait mal, non pas sans feu et
sans esprit, mais sans ordre et sans clarté. Aussi préférait-il lire
quand il avait son manuscrit sous la main, et Delatouche, qui faisait
cent romans sans les écrire, n'avait presque jamais rien à lire; ou
c'étaient quelques pages qui ne rendaient pas son projet et qui
l'attristaient visiblement. Il n'avait pas de facilité; aussi avait-il
la fécondité en horreur, et trouvait-il contre celle de Balzac, sans
songer à celle de Walter Scott, qu'il adorait, les invectives les plus
bouffonnes et les comparaisons les plus médicinales.
J'ai toujours pensé que Delatouche dépensait trop de véritable talent
en paroles. Balzac ne dépensait que de la folie. Il jetait là son trop
plein et gardait sa sagesse profonde pour son œuvre. Delatouche
s'épuisait en démonstrations excellentes, et, quoique riche, ne
l'était pas assez pour se montrer si généreux.
Et puis sa fatale santé paralysait son essor au moment où il déployait
ses ailes. Il a fait de beaux vers, faciles et pleins, mêlés à des
vers tiraillés et un peu vides; des romans très remarquables, très
originaux, et des romans très faibles et très lâchés; des articles
très mordans, très ingénieux, et d'autres si personnels qu'ils étaient
incompréhensibles et, partant, sans intérêt pour le public. Ce haut et
ce bas d'une intelligence d'élite s'expliquent par le cruel
va-et-vient de la maladie.
Delatouche avait aussi le malheur de s'occuper trop de ce que
faisaient les autres. A cette époque, il lisait tout. Il recevait,
comme journaliste, tout ce qui paraissait, feignait de n'y pas jeter
les yeux, et remettait l'exemplaire au premier venu de ses rédacteurs
en lui disant: «Avalez la médecine; vous êtes jeune, elle ne vous
tuera pas. Dites de l'ouvrage ce que vous voudrez, je ne veux pas
savoir ce que c'est.»--Mais quand on lui apportait le compte-rendu, il
critiquait la critique avec une netteté qui prouvait qu'il avait le
premier avalé la médecine et même savouré l'âcre saveur qui le
tentait.
J'eusse été bien sotte de ne pas écouter tout ce que me disait
Delatouche, mais cette perpétuelle analyse de toutes choses, cette
dissection des autres et de lui-même, toute cette critique brillante
et souvent juste, qui aboutissait à la négation de lui-même et des
autres, attristaient singulièrement mon esprit, et tant de lisières
commençaient à me donner des crampes. J'apprenais tout ce qu'il ne
faut pas faire, rien de ce qu'il faut faire, et je perdais toute
confiance en moi.
Je reconnaissais, je reconnais encore que Delatouche me rendait grand
service en m'amenant à hésiter. A cette époque, on faisait les choses
les plus étranges en littérature. Les excentricités du génie de Victor
Hugo, jeune, avaient enivré la jeunesse, ennuyée des vieilles
rengaines de la Restauration. On ne trouvait plus Chateaubriand assez
romantique; c'était tout au plus si le maître nouveau l'était assez
pour les appétits féroces qu'il avait excités. Les marmots de sa
propre école, ceux qu'il n'eût jamais acceptés pour disciples, et qui
le sentaient bien, voulaient l'_enfoncer_ en le dépassant. On
cherchait des titres impossibles, des sujets dégoûtans, et, dans cette
course au clocher d'affiches ébouriffantes, des gens de talent
eux-mêmes subissaient la mode, et, couverts d'oripeaux bizarres, se
précipitaient dans la mêlée.
J'étais bien tentée de faire comme les autres écoliers, puisque les
maîtres donnaient le mauvais exemple, et je cherchais des bizarreries
que je n'eusse jamais pu exécuter. Parmi les critiques du moment qui
résistaient à ce cataclysme, Delatouche avait du discernement et du
goût, en ce qu'il faisait la part du beau et du bon dans les deux
écoles. Il me retenait sur cette pente glissante par des moqueries
comiques et des avis sérieux. Mais il me jetait tout aussitôt dans des
difficultés inextricables. «Fuyez le pastiche, disait-il. Servez-vous
de votre propre fonds; lisez dans votre vie, dans votre cœur; rendez
vos impressions.» Et quand nous avions causé n'importe de quoi, il me
disait: «Vous êtes trop absolue dans votre sentiment, votre caractère
est trop à part: vous ne connaissez ni le monde, ni les individus.
Vous n'avez pas vécu et pensé comme tout le monde. Vous êtes un
cerveau creux.» Je me disais qu'il avait raison, et je retournais à
Nohant, décidée à faire des boîtes à thé et des tabatières de Spa.
Enfin je commençai _Indiana_, sans projet et sans espoir, sans aucun
plan, mettant résolûment à la porte de mon souvenir tout ce qui
m'avait été posé en précepte ou en exemple, et ne fouillant ni dans la
manière des autres, ni dans ma propre individualité pour le sujet et
les types. On n'a pas manqué de dire qu'_Indiana_ était ma personne et
mon histoire. Il n'en est rien. J'ai présenté beaucoup de types de
femmes, et je crois que quand on aura lu cet exposé des impressions et
des réflexions de ma vie, on verra bien que je ne me suis jamais mise
en scène sous des traits féminins. Je suis trop romanesque pour avoir
vu une héroïne de roman dans mon miroir. Je ne me suis jamais trouvée
ni assez belle, ni assez aimable, ni assez logique dans l'ensemble de
mon caractère et de mes actions pour prêter à la poésie ou à
l'intérêt, et j'aurais eu beau chercher à embellir ma personne et à
dramatiser ma vie, je n'en serais pas venue à bout. Mon _moi_, me
revenant face à face, m'eût toujours refroidie.
Je suis loin de dire qu'un artiste n'ait pas le droit de se peindre et
de se raconter, et plus il se couronnera des fleurs de la poésie pour
se montrer au public, mieux il fera s'il a assez d'habileté pour qu'on
ne le reconnaisse pas trop sous cette parure, ou s'il est assez beau
pour qu'elle ne le rende pas ridicule. Mais, en ce qui me concerne,
j'étais d'une étoffe trop bigarrée pour me prêter à une idéalisation
quelconque. Si j'avais voulu montrer le fonds sérieux, j'aurais
raconté une vie, qui jusqu'alors, avait plus ressemblé à celle du
moine _Alexis_ (dans le roman peu récréatif de _Spiridion_) qu'à celle
d'Indiana la créole passionnée. Ou bien, si j'avais pris l'autre face
de ma vie, mes besoins d'enfantillage, de gaîté, de bêtise absolue,
j'aurais fait un type si invraisemblable, que je n'aurais rien trouvé
à lui faire dire et à lui faire faire qui eût le sens commun.
Je n'avais pas la moindre théorie quand je commençai à écrire, et je
ne crois pas en avoir jamais eu, quand une envie de roman m'a mis la
plume dans la main. Cela n'empêche pas que mes instincts ne m'aient
fait, à mon insu, la théorie que je vais établir, que j'ai
généralement suivie sans m'en rendre compte, et qui, à l'heure où
j'écris, est encore en discussion.
Selon cette théorie, le roman serait une œuvre de poésie autant que
d'analyse. Il y faudrait des situations vraies et des caractères
vrais, réels même, se groupant autour d'un type destiné à résumer le
sentiment ou l'idée principale du livre. Ce type représente
généralement la passion de l'amour, puisque presque tous les romans
sont des histoires d'amour. Selon la théorie annoncée (et c'est là
qu'elle commence), il faut idéaliser cet amour, ce type, par
conséquent, et ne pas craindre de lui donner toutes les puissances
dont on a l'aspiration en soi-même, ou toutes les douleurs dont on a
vu ou senti la blessure. Mais, en aucun cas, il ne faut l'avilir dans
le hasard des événemens; il faut qu'il meure ou qu'il triomphe, et on
ne doit pas craindre de lui donner une importance exceptionnelle dans
la vie, des forces au-dessus du vulgaire, des charmes ou des
souffrances qui dépassent tout à fait l'habitude des choses humaines,
et même un peu le vraisemblable admis par la plupart des
intelligences.
En résumé, idéalisation du sentiment qui fait le sujet, en laissant à
l'art du conteur le soin de placer ce sujet dans des conditions et
dans un cadre de réalité assez sensible pour le faire ressortir, si,
toutefois, c'est bien un roman qu'il veut faire.
Cette théorie est-elle vraie? Je crois que oui; mais elle n'est pas,
elle ne doit pas être absolue. Balzac, avec le temps, m'a fait
comprendre, par la variété et la force de ses conceptions, que l'on
pouvait sacrifier l'idéalisation du sujet à la vérité de la peinture,
à la critique de la société et de l'humanité même.
Balzac résumait complétement ceci, quand il me disait, dans la suite:
«Vous cherchez l'homme tel qu'il devrait être; moi, je le prends tel
qu'il est. Croyez-moi, nous avons raison tous deux. Ces deux chemins
conduisent au même but. J'aime aussi les êtres exceptionnels; j'en
suis _un_. Il m'en faut d'ailleurs pour faire ressortir mes êtres
vulgaires, et je ne les sacrifie jamais sans nécessité. Mais ces êtres
vulgaires m'intéressent plus qu'ils ne vous intéressent. Je les
grandis, je les idéalise, en sens inverse, dans leur laideur ou leur
bêtise. Je donne à leurs difformités des proportions effrayantes ou
grotesques. Vous, vous ne sauriez pas; vous faites bien de ne pas
vouloir regarder des êtres et des choses qui vous donneraient le
cauchemar. Idéalisez dans le joli et dans le beau, c'est un ouvrage de
femme.»
Balzac me parlait ainsi sans dédain caché et sans causticité déguisée.
Il était sincère dans le sentiment fraternel, et il a trop idéalisé la
femme pour qu'on puisse le soupçonner d'avoir eu jamais la théorie de
M. Kératry.
Balzac, esprit vaste, non pas infini et sans défauts, mais le plus
étendu et le plus pourvu de qualités diverses qui, dans le roman, se
soit produit de notre temps, Balzac, maître sans égal en l'art de
peindre la société moderne et l'humanité actuelle, avait mille fois
raison de ne pas admettre un système absolu. Il ne m'a rien révélé de
cela alors que je cherchais, et je ne lui en veux pas, il ne le savait
pas lui-même; il cherchait et tâtonnait aussi pour son compte. Il a
essayé de tout. Il a vu et prouvé que toute manière était bonne et
tout sujet fécond pour un esprit souple comme le sien. Il a développé
davantage ce en quoi il s'est senti le plus puissant, et il s'est
moqué de cette erreur de la critique qui veut imposer un cadre, des
sujets et des procédés aux artistes, erreur dans laquelle le public
donne encore, sans s'apercevoir que cette théorie arbitraire étant
toujours l'expression d'une individualité, se dérobe la première à son
propre principe et fait acte d'indépendance en contredisant le point
de vue d'une théorie voisine ou opposée. On est frappé de ces
contradictions quand on lit une demi-douzaine d'articles de critique
sur un même ouvrage d'art; on voit alors que chaque critique a son
critérium, sa passion, son goût particulier, et que si deux ou trois
d'entre eux se trouvent d'accord pour préconiser une loi quelconque
dans les arts, l'application qu'ils font de cette loi prouve des
appréciations très diverses et des préventions que ne gouverne aucune
règle fixe.