aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait
appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous
étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes.
Aussi, afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions convenus de
nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que
pour un instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel, on courait
chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne
changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.
C'était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous
ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours,
les grandes voitures de déménagemens, dites tapissières, devenues les
corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu'il
y avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts entassés pêle-mêle
comme des ballots, c'était l'absence des parens et des amis derrière
les chars funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas, jurant et
fouettant les chevaux, c'était les passans s'éloignant avec effroi du
hideux cortége, c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une
fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings
fermés contre le ciel; c'était, quand ces groupes menaçans avaient
passé, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les
physionomies irritantes ou stupides.
J'avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde
disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que
salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle
s'était déjà, à mon insu, attachée à nous, au moment du départ, il
valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré et
où elle ne pénétra pas.
Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut
préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions
que le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches,
nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent,
accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de
nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou
désespérés qui se croyaient l'objet d'une malédiction particulière.
Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du
Cloître Saint-Méry. J'étais au jardin du Luxembourg avec Solange,
vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais
assise derrière le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une
grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas
qu'elle dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne vis pas que
tous les promeneurs s'étaient rapidement écoulés. J'entendis battre la
charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle
dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de
course traversait d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma
mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites
rues, pour n'être pas renversée par les flots de curieux qui, après
s'être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et
s'écrasaient, emportés par une soudaine panique. A chaque pas, on
rencontrait des gens effarés qui vous criaient: «N'avancez pas,
retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde.» Ce
qu'il y avait jusque-là de plus dangereux, c'était la précipitation
avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à
tous les passans. Solange se démoralisait et commençait à jeter des
cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens
différent; j'avançai toujours, voyant que le pire c'était de rester
dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui
se passait, sans même avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre
des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire
l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous
le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que
puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre.
Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans presque tous ces événemens
déplorables ou magnifiques dont une grande ville est le théâtre, la
masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se
passe à deux pas de là, et court risque de s'entr'égorger, chacun
cédant à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan est
souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit,
elle ne se présente aux esprits incultes qu'à travers mille fictions
délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas
contribué à éclairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs
d'abjurer, s'il avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le
poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs
poussent le peuple à la provocation par le même moyen. De part et
d'autre, avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles, des
calomnies atroces ont circulé, et le fantôme du carnage a déjà fait
son fatal office dans les imaginations troublées.
Je ne raconterai pas l'événement au milieu duquel je me trouvais. Je
n'écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer
qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade.
J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une
chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse
de Nohant à son père et à son oncle Hippolyte, et je parvins à la
calmer et à l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de
mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque
balle perdue qui eût pu l'atteindre, et je passai une partie de la
nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l'action à
travers les ténèbres.
On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s'étaient emparé
du poste du petit pont de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale
les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc
(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pièces et jetés dans la Seine.
Deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»
Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la
nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les râles
formidables; puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie de
fatigue après les émotions de la crainte.
Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient pourtant une
résistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller
chercher des alimens pour la journée, qui menaçait les habitans d'un
blocus à domicile. A voir l'appareil des forces développées par le
gouvernement, on ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une
poignée d'hommes décidés à mourir.
Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte
d'héroïsme désespéré: l'empire pour le duc de Reichstadt et la
monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour
le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé
l'événement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut
démontré que ce profit, c'était la mort sur les barricades, les partis
s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme s'accomplit à la face de
Paris consterné d'une telle victoire.
La journée du 6 juin fut d'une solennité effrayante, vue du lieu élevé
où j'étais. La circulation était interdite, la troupe gardait tous les
ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes. A partir de dix
heures du matin jusqu'à la fin de l'_exécution_, la longue perspective
des quais déserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,
comme si le choléra eût emporté le dernier habitant. Les soldats qui
gardaient les issues semblaient des fantômes frappés de stupeur.
Immobiles et comme pétrifiés le long des parapets, ils ne rompaient,
ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la
solitude. Il n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du jour,
que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidité inquiète,
comme si ce calme inusité les eût effrayées. Il y eut des heures d'un
silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets
autour des combles de Notre-Dame. Puis tout à coup les oiseaux éperdus
rentrèrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs
fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reçurent des
ordres à voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de
cavaliers qui se croisèrent, les uns pâles de colère, les autres
brisés et ensanglantés. La population captive reparut aux fenêtres et
sur les toits, avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur
qui allaient se dérouler au delà de la Cité. Le bruit sinistre avait
commencé. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funérailles à
intervalles devenus réguliers. Assise à l'entrée du balcon, et
occupant Solange dans la chambre pour l'empêcher de regarder dehors,
je pouvais compter chaque assaut et chaque réplique. Puis le canon
tonna. A voir le pont encombré de brancards qui revenaient par la Cité
en laissant une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection, pour
être si meurtrière, était encore importante; mais ses coups
s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que
chaque décharge des assaillans avait emportés. Puis le silence se fit
encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les
portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la
propriété, se crièrent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est
fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassèrent
en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la
banlieue fraternisèrent à tous les coins de rue. La troupe fut digne
et sérieuse. Elle avait cru un instant à une seconde révolution de
juillet.
Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel
conservèrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombrée de
cadavres dont les têtes superposées faisaient devant les fenêtres
comme un massif de hideuse maçonnerie, suinta un ruisseau rouge qui
s'en allait lentement sous les arches sans se mêler aux eaux du
fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été si navrée, autant, je
l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers
prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps
après, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours
sentir cette odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude à mon
réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées tardives du printemps.
Je passai l'automne à Nohant. C'est là que j'écrivis _Valentine_, le
nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et où j'avais déjà
écrit _Indiana_.
L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilité
d'y écrire sans brûler plus de bois que mes finances ne me le
permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui était également sur
les quais, mais au troisième seulement, et la face tournée au midi,
sur des jardins. Elle était aussi plus spacieuse, confortablement
arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le doux rêve d'une
cheminée à la prussienne. Il me céda son bail, et je m'installai au
quai Malaquais, où je vis bientôt arriver Maurice, que son père venait
de mettre au collége.
Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas dans le monde des
lettres, et, pressée d'établir le cadre de ma vie extérieure, je n'ai
encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver
à ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais
nouées et des espérances qui m'avaient soutenue.
CHAPITRE VINGT-HUITIEME.
Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et
Duris-Dufresne.--Ma visite à M. de Kératry.--Rêve de quinze
cents francs de rente.
Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau
et moi, apprentis littéraires sous la direction d'un quatrième
Berrichon, M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu, sans
doute, être un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une
famille en Apollon, dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,
susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son
cœur qui était bon, généreux et tendre. Il se brouilla tour à tour
avec nous trois, après nous avoir un peu brouillés ensemble.
J'ai dit, dans un article nécrologique assez détaillé sur M.
Delatouche, tout le bien et tout le mal qui étaient en lui, et j'ai pu
dire le mal sans manquer en rien à la reconnaissance que je lui devais
et à la vive amitié que je lui avais rendue plusieurs années avant sa
mort pour montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur inquiète,
cette susceptibilité maladive, cette misanthropie, en un mot, était
fatale et involontaire; je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses
lettres, où lui-même, en quelques mots pleins de grâce et de force, se
peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit
sur lui, pendant sa vie, avec le même sentiment de respect et
d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher envers lui, pas
même l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi
j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même, au déclin
rapide de sa vie, combien il était profondément atteint d'une
hypocondrie sans ressources.
Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste envers lui,
c'est-à-dire prompte à courir à lui dès qu'il m'ouvrit des bras
paternels, sans me souvenir de ses colères et de ses injustices mille
fois réparées, selon moi, par un élan, par un repentir, par une larme
de son cœur.
Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son caractère et de ses
rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule
spécial, sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai déjà trop
commise et qui m'a paru souvent inévitable, les personnes et les
choses ayant besoin de se compléter dans le souvenir de celui qui en
parle pour être bien appréciées et jugées, en dernier ressort,
équitablement[7].
[7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec réserve.
Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas dans ma narration, je dirai
simplement ici quels rapports s'étaient établis entre nous lorsque je
publiai _Indiana_ et _Valentine_.
Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des premiers, j'avais confié
mon projet d'écrire, avait voulu me mettre en relations avec
Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amitié, que je lui serais
très sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde
des arts, où il avait de nombreuses relations. Je me refusai à cette
entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette,
que j'allais quelquefois écouter à la tribune, conduite par mon _papa_
(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux
député quand nous nous cherchions dans les couloirs après la séance);
mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi
d'aller occuper de ma mince personnalité le patriarche du libéralisme.
Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire, c'était bien plus
comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si
j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un goût pour une
faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu, bien en secret, quelques
pages, à Nohant, sur l'émigration des nobles en 89, me tenait
naïvement pour un grand esprit; mais je me défiais beaucoup de sa
partialité et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux
choses politiques, et c'est à quoi je me sentais le moins portée.
Je lui observai que les amis étaient trop volontiers éblouis, et qu'il
me faudrait un juge sans préventions. «Mais n'allons pas le chercher
si haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont pas le temps de
s'arrêter aux choses trop secondaires.»
Il me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui
faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et sévère.
J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bâti
sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme
faisait grâce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet
ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mélange bizarre
de dévotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans
l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre illustre collègue
est un fou, dis-je à mon papa, et quant à son livre, j'en pourrais
quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être bon juge et
méchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbécile, il s'en
faut. Voyons M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous me dites
qu'il est vieux et marié. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.»
Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures
du matin. C'était bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing,
j'étais complétement stupide.
M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée
de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une
jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds de soie rose très
galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié
languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui
ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir.
Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me
fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je
débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air
tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là madame de Kératry, sa
femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais
elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en
vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que
vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet,
mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas
écrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer,
repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame
de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.»
Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que
de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y
retint quelques instans pour me développer sa théorie sur
l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus
intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage (le _Dernier des
Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans
discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par
un trait napoléonien qui devait m'écraser. «Croyez-moi, me dit-il
gravement comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne
faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui
répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez,
gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.»
Delatouche a arrangé ma réponse depuis en racontant cette belle
entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-même si vous pouvez_. Je
ne fus ni si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite
femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort
divertie de l'originalité de ce Chrysale romantique, et bien certaine
que je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions
littéraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le
viol d'une femme que l'on croit morte par le prêtre chargé de
l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester équitable, que le livre a
de très belles pages.
Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En
même temps il était furieux et voulait pourfendre son Breton
bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma
matinée pour... un éditeur!
Il ne combattit plus dès lors mon projet d'aller voir Delatouche,
contre lequel il m'avait exprimé jusque-là de fortes préventions. Je
n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi pour m'assurer un bon
accueil de mon compatriote. J'étais intimement liée avec sa famille.
Il était cousin des Duvernet, et son père avait été lié avec le mien.
Il m'appela et me reçut paternellement. Comme il savait déjà par Félix
Pyat mon colloque avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de
son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un brillant
remarquable, à soutenir la thèse contraire. «Mais ne vous faites pas
d'illusions, cependant, me dit-il. La littérature est une ressource
illusoire, et moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma
barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans
l'autre.»
FIN DU TOME DIXIÈME
Typographie L. Schnauss.
HISTOIRE DE MA VIE.
HISTOIRE
DE MA VIE
PAR
Mme GEORGE SAND.
Charité envers les autres
Dignité envers soi-même;
Sincérité devant Dieu
Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.
15 avril 1847.
GEORGE SAND.
TOME ONZIÈME
PARIS, 1855.
LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.
CHAPITRE VINGT-HUITIEME.
(SUITE.)
Rêve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une
promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel
Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que
lui portait Delatouche.--Dîner et soirée fantastiques chez
Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me
paralyse.--_Indiana_.--C'est à tort qu'on a dit que c'était ma
personne et mon histoire.--La théorie du beau.--La théorie du
vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique
et le public.
--Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si j'avais quinze cents
francs à joindre à ma petite pension, je m'estimerais très riche, et
je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas même une barbe!
--Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela,
vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus
facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est
possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens.
Il lut un roman dont je ne me rappelle même plus le titre ni le sujet,
car je l'ai brûlé peu de temps après. Il le trouva, avec raison,
détestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un
meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais faire un bon. «Mais
il faut vivre pour connaître la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la
vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous
ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le
temps et l'expérience, et soyez tranquille: ces deux tristes
_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la
destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez pas autre chose à
faire.»
Cependant, comme il me voyait assez embarrassée de suffire à la vie
matérielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante
francs par mois si je pouvais m'employer à la rédaction de son petit
journal. Pyat et Sandeau étaient déjà occupés à cette besogne; j'y fus
associée un peu par-dessus le marché.
Delatouche avait acheté le _Figaro_, et il le faisait à peu près
lui-même, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs,
tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,
quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans
s'en douter, pour le secrétariat respectable qui, retranché dans les
petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de
critiquer.
J'avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée; mais
je n'étais pas très assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.
Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me
jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il
fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu
et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les
autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilité. On causait et
on riait. Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais, je
m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du
mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs
tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien
payé.