Parmi le groupe de compatriotes amis qui s'était formé autour de moi,

aucun ne se laissa frapper de cette terreur funeste qui semblait

appeler le mal et qui généralement le rendait sans ressources. Nous

étions inquiets les uns pour les autres, et point pour nous-mêmes.

Aussi, afin d'éviter d'inutiles angoisses, nous étions convenus de

nous rencontrer tous les jours au jardin du Luxembourg, ne fût-ce que

pour un instant, et quand l'un de nous manquait à l'appel, on courait

chez lui. Pas un ne fut atteint, même légèrement. Aucun pourtant ne

changea rien à son régime et ne se mit en garde contre la contagion.

C'était un horrible spectacle que ce convoi sans relâche passant sous

ma fenêtre et traversant le pont Saint-Michel. En de certains jours,

les grandes voitures de déménagemens, dites tapissières, devenues les

corbillards des pauvres, se succédèrent sans interruption, et ce qu'il

y avait de plus effrayant, ce n'était pas ces morts entassés pêle-mêle

comme des ballots, c'était l'absence des parens et des amis derrière

les chars funèbres; c'était les conducteurs doublant le pas, jurant et

fouettant les chevaux, c'était les passans s'éloignant avec effroi du

hideux cortége, c'était la rage des ouvriers qui croyaient à une

fantastique mesure d'empoisonnement et qui levaient leurs poings

fermés contre le ciel; c'était, quand ces groupes menaçans avaient

passé, l'abattement ou l'insouciance qui rendaient toutes les

physionomies irritantes ou stupides.

J'avais pensé à me sauver, à cause de ma fille; mais tout le monde

disait que le déplacement et le voyage étaient plus dangereux que

salutaires, et je me disais aussi que si l'influence pestilentielle

s'était déjà, à mon insu, attachée à nous, au moment du départ, il

valait mieux ne pas la porter à Nohant, où elle n'avait pas pénétré et

où elle ne pénétra pas.

Et puis, du reste, dans les dangers communs dont rien ne peut

préserver, on prend vite son parti. Mes amis et moi, nous nous disions

que le choléra s'adressant plus volontiers aux pauvres qu'aux riches,

nous étions parmi les plus menacés, et devions, par conséquent,

accepter la chance sans nous affecter du désastre général où chacun de

nous était pour son compte, aussi bien que ces ouvriers furieux ou

désespérés qui se croyaient l'objet d'une malédiction particulière.

Au milieu de cette crise sinistre, survint le drame poignant du

Cloître Saint-Méry. J'étais au jardin du Luxembourg avec Solange,

vers la fin de la journée. Elle jouait sur le sable, je la regardais

assise derrière le large socle d'une statue. Je savais bien qu'une

grande agitation devait gronder dans Paris; mais je ne croyais pas

qu'elle dût sitôt gagner mon quartier: absorbée, je ne vis pas que

tous les promeneurs s'étaient rapidement écoulés. J'entendis battre la

charge, et, emportant ma fille, je me vis seule de mon sexe avec elle

dans cet immense jardin, tandis qu'un cordon de troupes au pas de

course traversait d'une grille à l'autre. Je repris le chemin de ma

mansarde au milieu d'une grande confusion et cherchant les petites

rues, pour n'être pas renversée par les flots de curieux qui, après

s'être groupés et pressés sur un point, se précipitaient et

s'écrasaient, emportés par une soudaine panique. A chaque pas, on

rencontrait des gens effarés qui vous criaient: «N'avancez pas,

retournez, retournez! La troupe arrive, on tire sur tout le monde.» Ce

qu'il y avait jusque-là de plus dangereux, c'était la précipitation

avec laquelle on fermait les boutiques au risque de briser la tête à

tous les passans. Solange se démoralisait et commençait à jeter des

cris désespérés. Quand nous arrivâmes au quai, chacun fuyait en sens

différent; j'avançai toujours, voyant que le pire c'était de rester

dehors, et j'entrai vite chez moi sans prendre le temps de voir ce qui

se passait, sans même avoir peur, n'ayant encore jamais vu la guerre

des rues, et n'imaginant rien de ce que j'ai vu ensuite, c'est-à-dire

l'ivresse qui s'empare tout d'abord du soldat et qui fait de lui, sous

le coup de la surprise et de la peur, l'ennemi le plus dangereux que

puissent rencontrer des gens inoffensifs dans une bagarre.

Et il ne faut pas qu'on s'en étonne. Dans presque tous ces événemens

déplorables ou magnifiques dont une grande ville est le théâtre, la

masse des spectateurs, et souvent celle des acteurs, ignore ce qui se

passe à deux pas de là, et court risque de s'entr'égorger, chacun

cédant à la crainte de l'être. L'idée qui a soulevé l'ouragan est

souvent plus insaisissable encore que le fait, et quelle qu'elle soit,

elle ne se présente aux esprits incultes qu'à travers mille fictions

délirantes. Le soldat est peuple, lui aussi; la discipline n'a pas

contribué à éclairer sa raison, qu'elle lui commanderait d'ailleurs

d'abjurer, s'il avait la prétention de s'en servir. Ses chefs le

poussent au massacre par la terreur, comme souvent les meneurs

poussent le peuple à la provocation par le même moyen. De part et

d'autre, avant qu'on ait brûlé une amorce, des récits horribles, des

calomnies atroces ont circulé, et le fantôme du carnage a déjà fait

son fatal office dans les imaginations troublées.

Je ne raconterai pas l'événement au milieu duquel je me trouvais. Je

n'écris que mon histoire particulière. Je commençai par ne songer

qu'à tranquilliser ma pauvre enfant, que la peur rendait malade.

J'imaginai de lui dire qu'il ne s'agissait, sur le quai, que d'une

chasse aux chauve-souris comme elle l'avait vu faire sur la terrasse

de Nohant à son père et à son oncle Hippolyte, et je parvins à la

calmer et à l'endormir au bruit de la fusillade. Je mis un matelas de

mon lit dans la fenêtre de sa petite chambre, pour parer à quelque

balle perdue qui eût pu l'atteindre, et je passai une partie de la

nuit sur le balcon, à tâcher de saisir et de comprendre l'action à

travers les ténèbres.

On sait ce qui se passa en ce lieu. Dix-sept insurgés s'étaient emparé

du poste du petit pont de l'Hôtel-Dieu. Une colonne de garde nationale

les surprit dans la nuit. «Quinze de ces malheureux, dit Louis Blanc

(_Histoire de Dix ans_), furent mis en pièces et jetés dans la Seine.

Deux furent atteints dans les rues voisines et égorgés.»

Je ne vis pas cette scène atroce, enveloppée dans les ombres de la

nuit, mais j'en entendis les clameurs furieuses et les râles

formidables; puis un silence de mort s'étendit sur la cité endormie de

fatigue après les émotions de la crainte.

Des bruits plus éloignés et plus vagues attestaient pourtant une

résistance sur un point inconnu. Le matin, on put circuler et aller

chercher des alimens pour la journée, qui menaçait les habitans d'un

blocus à domicile. A voir l'appareil des forces développées par le

gouvernement, on ne se doutait guère qu'il s'agissait de réduire une

poignée d'hommes décidés à mourir.

Il est vrai qu'une nouvelle révolution pouvait sortir de cet acte

d'héroïsme désespéré: l'empire pour le duc de Reichstadt et la

monarchie pour le duc de Bordeaux, aussi bien que la république pour

le peuple. Tous les partis avaient, comme de coutume, préparé

l'événement, et ils en convoitaient le profit; mais quand il fut

démontré que ce profit, c'était la mort sur les barricades, les partis

s'éclipsèrent, et le martyre de l'héroïsme s'accomplit à la face de

Paris consterné d'une telle victoire.

La journée du 6 juin fut d'une solennité effrayante, vue du lieu élevé

où j'étais. La circulation était interdite, la troupe gardait tous les

ponts et l'entrée de toutes les rues adjacentes. A partir de dix

heures du matin jusqu'à la fin de l'_exécution_, la longue perspective

des quais déserts prit au grand soleil l'aspect d'une ville morte,

comme si le choléra eût emporté le dernier habitant. Les soldats qui

gardaient les issues semblaient des fantômes frappés de stupeur.

Immobiles et comme pétrifiés le long des parapets, ils ne rompaient,

ni par un mot ni par un mouvement, la morne physionomie de la

solitude. Il n'y eut d'êtres vivans, en de certains momens du jour,

que les hirondelles qui rasaient l'eau avec une rapidité inquiète,

comme si ce calme inusité les eût effrayées. Il y eut des heures d'un

silence farouche, que troublaient seuls les cris aigres des martinets

autour des combles de Notre-Dame. Puis tout à coup les oiseaux éperdus

rentrèrent au sein des vieilles tours, les soldats reprirent leurs

fusils qui brillaient en faisceaux sur les ponts. Ils reçurent des

ordres à voix basse. Ils s'ouvrirent pour laisser passer des bandes de

cavaliers qui se croisèrent, les uns pâles de colère, les autres

brisés et ensanglantés. La population captive reparut aux fenêtres et

sur les toits, avide de plonger du regard dans les scènes d'horreur

qui allaient se dérouler au delà de la Cité. Le bruit sinistre avait

commencé. Deux feux de peloton sonnaient le glas des funérailles à

intervalles devenus réguliers. Assise à l'entrée du balcon, et

occupant Solange dans la chambre pour l'empêcher de regarder dehors,

je pouvais compter chaque assaut et chaque réplique. Puis le canon

tonna. A voir le pont encombré de brancards qui revenaient par la Cité

en laissant une traînée sanglante, je pensai que l'insurrection, pour

être si meurtrière, était encore importante; mais ses coups

s'affaiblirent; on aurait presque pu compter le nombre de ceux que

chaque décharge des assaillans avait emportés. Puis le silence se fit

encore une fois, la population descendit des toits dans la rue; les

portiers des maisons, caricatures expressives des alarmes de la

propriété, se crièrent les uns aux autres d'un air de triomphe: _C'est

fini!_ et les vainqueurs qui n'avaient fait que regarder repassèrent

en tumulte. Le roi se promena sur les quais. La bourgeoisie et la

banlieue fraternisèrent à tous les coins de rue. La troupe fut digne

et sérieuse. Elle avait cru un instant à une seconde révolution de

juillet.

Pendant quelques jours, les abords de la place et du quai Saint-Michel

conservèrent de larges taches de sang, et la Morgue, encombrée de

cadavres dont les têtes superposées faisaient devant les fenêtres

comme un massif de hideuse maçonnerie, suinta un ruisseau rouge qui

s'en allait lentement sous les arches sans se mêler aux eaux du

fleuve. L'odeur était si fétide, et j'avais été si navrée, autant, je

l'avoue, devant ces pauvres soldats expirans que devant les fiers

prisonniers, que je ne pus rien manger pendant quinze jours. Longtemps

après, je ne pouvais seulement voir la viande; il me semblait toujours

sentir cette odeur de boucherie qui avait monté âcre et chaude à mon

réveil, les 6 et 7 juin, au milieu des bouffées tardives du printemps.

Je passai l'automne à Nohant. C'est là que j'écrivis _Valentine_, le

nez dans la petite armoire qui me servait de bureau et où j'avais déjà

écrit _Indiana_.

L'hiver fut si froid dans ma mansarde que je reconnus l'impossibilité

d'y écrire sans brûler plus de bois que mes finances ne me le

permettaient. Delatouche quittait la sienne, qui était également sur

les quais, mais au troisième seulement, et la face tournée au midi,

sur des jardins. Elle était aussi plus spacieuse, confortablement

arrangée, et depuis longtemps je nourrissais le doux rêve d'une

cheminée à la prussienne. Il me céda son bail, et je m'installai au

quai Malaquais, où je vis bientôt arriver Maurice, que son père venait

de mettre au collége.

Me voici déjà à l'époque de mes premiers pas dans le monde des

lettres, et, pressée d'établir le cadre de ma vie extérieure, je n'ai

encore rien dit des petites tentatives que j'avais faites pour arriver

à ce but. C'est donc le moment de parler des relations que j'avais

nouées et des espérances qui m'avaient soutenue.

CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

Quatre Berrichons dans les lettres.--MM. Delatouche et

Duris-Dufresne.--Ma visite à M. de Kératry.--Rêve de quinze

cents francs de rente.

Nous étions alors trois Berrichons à Paris, Félix Pyat, Jules Sandeau

et moi, apprentis littéraires sous la direction d'un quatrième

Berrichon, M. Delatouche. Ce maître eût dû, et il eût voulu, sans

doute, être un lien entre nous, et nous comptions ne faire qu'une

famille en Apollon, dont il eût été le père. Mais son caractère aigri,

susceptible et malheureux, trahit les intentions et les besoins de son

cœur qui était bon, généreux et tendre. Il se brouilla tour à tour

avec nous trois, après nous avoir un peu brouillés ensemble.

J'ai dit, dans un article nécrologique assez détaillé sur M.

Delatouche, tout le bien et tout le mal qui étaient en lui, et j'ai pu

dire le mal sans manquer en rien à la reconnaissance que je lui devais

et à la vive amitié que je lui avais rendue plusieurs années avant sa

mort pour montrer combien ce mal, c'est-à-dire cette douleur inquiète,

cette susceptibilité maladive, cette misanthropie, en un mot, était

fatale et involontaire; je n'ai eu qu'à citer des fragmens de ses

lettres, où lui-même, en quelques mots pleins de grâce et de force, se

peignait dans sa grandeur et dans sa souffrance. J'avais déjà écrit

sur lui, pendant sa vie, avec le même sentiment de respect et

d'affection. Je n'ai jamais eu rien à me reprocher envers lui, pas

même l'ombre d'un tort, et je n'aurais jamais su comment et pourquoi

j'avais pu lui déplaire, si je n'avais vu par moi-même, au déclin

rapide de sa vie, combien il était profondément atteint d'une

hypocondrie sans ressources.

Il m'a rendu justice en voyant que j'étais juste envers lui,

c'est-à-dire prompte à courir à lui dès qu'il m'ouvrit des bras

paternels, sans me souvenir de ses colères et de ses injustices mille

fois réparées, selon moi, par un élan, par un repentir, par une larme

de son cœur.

Je ne pourrais résumer ici l'ensemble de son caractère et de ses

rapports avec moi personnellement, comme je l'ai fait dans un opuscule

spécial, sans sortir de l'ordre de mon récit, faute que j'ai déjà trop

commise et qui m'a paru souvent inévitable, les personnes et les

choses ayant besoin de se compléter dans le souvenir de celui qui en

parle pour être bien appréciées et jugées, en dernier ressort,

équitablement[7].

[7] Encore une raison pour ne parler des vivans qu'avec réserve.

Mais pour ne point m'arrêter à chaque pas dans ma narration, je dirai

simplement ici quels rapports s'étaient établis entre nous lorsque je

publiai _Indiana_ et _Valentine_.

Mon bon vieux ami Duris-Dufresne à qui, des premiers, j'avais confié

mon projet d'écrire, avait voulu me mettre en relations avec

Lafayette, assurant qu'il me prendrait en amitié, que je lui serais

très sympathique et qu'il me lancerait avec sollicitude dans le monde

des arts, où il avait de nombreuses relations. Je me refusai à cette

entrevue, bien que j'eusse aussi beaucoup de sympathie pour Lafayette,

que j'allais quelquefois écouter à la tribune, conduite par mon _papa_

(c'est ainsi que les huissiers de la chambre appelaient mon vieux

député quand nous nous cherchions dans les couloirs après la séance);

mais je me trouvais si peu de chose que je ne pus prendre sur moi

d'aller occuper de ma mince personnalité le patriarche du libéralisme.

Et puis, si j'avais besoin d'un patron littéraire, c'était bien plus

comme conseil que comme appui. Je désirais savoir, avant tout, si

j'avais quelque talent, et je craignais de prendre un goût pour une

faculté. M. Duris-Dufresne, à qui j'avais lu, bien en secret, quelques

pages, à Nohant, sur l'émigration des nobles en 89, me tenait

naïvement pour un grand esprit; mais je me défiais beaucoup de sa

partialité et de sa galanterie. D'ailleurs il ne s'intéressait qu'aux

choses politiques, et c'est à quoi je me sentais le moins portée.

Je lui observai que les amis étaient trop volontiers éblouis, et qu'il

me faudrait un juge sans préventions. «Mais n'allons pas le chercher

si haut, lui disais-je; les gens trop célèbres n'ont pas le temps de

s'arrêter aux choses trop secondaires.»

Il me proposa un de ses collègues à la chambre, M. de Kératry, qui

faisait des romans, et qu'il me donna pour un juge fin et sévère.

J'avais lu le _Dernier des Beaumanoir_, ouvrage fort mal fait, bâti

sur une donnée révoltante, mais à laquelle le goût épicé du romantisme

faisait grâce en faveur de l'audace. Il y avait cependant dans cet

ouvrage des pages assez belles et assez touchantes, un mélange bizarre

de dévotion bretonne et d'aberration romanesque, de la jeunesse dans

l'idée, de la vieillesse dans les détails. «Votre illustre collègue

est un fou, dis-je à mon papa, et quant à son livre, j'en pourrais

quelquefois faire d'aussi mauvais. Cependant on peut être bon juge et

méchant praticien. L'ouvrage n'est toujours pas d'un imbécile, il s'en

faut. Voyons M. de Kératry. Mais je loge sous les toits, vous me dites

qu'il est vieux et marié. Demandez-lui son heure. J'irai chez lui.»

Dès le lendemain, j'eus rendez-vous chez M. de Kératry à huit heures

du matin. C'était bien matin. J'avais les yeux gros comme le poing,

j'étais complétement stupide.

M. de Kératry me parut plus âgé qu'il ne l'était. Sa figure, encadrée

de cheveux blancs, était fort respectable. Il me fit entrer dans une

jolie chambre où je vis, couché sous un couvre-pieds de soie rose très

galant, une charmante petite femme qui jeta un regard de pitié

languissante sur ma robe de stoff et sur mes souliers crottés, et qui

ne crut pas devoir m'inviter à m'asseoir.

Je me passai de la permission et demandai à mon nouveau patron, en me

fourrant dans la cheminée, si mademoiselle sa fille était malade. Je

débutais par une insigne bêtise. Le vieillard me répondit d'un air

tout gonflé d'orgueil armoricain que c'était là madame de Kératry, sa

femme. «Très bien, lui dis-je, je vous en fais mon compliment; mais

elle est malade, et je la dérange. Donc je me chauffe et je m'en

vais.--Un instant, reprit le protecteur, M. Duris-Dufresne m'a dit que

vous vouliez écrire, et j'ai promis de causer avec vous de ce projet,

mais tenez, en deux mots, je serai franc, une femme ne doit pas

écrire.--Si c'est votre opinion, nous n'avons point à causer,

repris-je. Ce n'était pas la peine de nous éveiller si matin, madame

de Kératry et moi, pour entendre ce précepte.»

Je me levai et sortis sans humeur, car j'avais plus envie de rire que

de me fâcher. M. de Kératry me suivit dans l'antichambre et m'y

retint quelques instans pour me développer sa théorie sur

l'infériorité des femmes, sur l'impossibilité où était la plus

intelligente d'entre elles d'écrire un bon ouvrage (le _Dernier des

Beaumanoir_ apparemment); et comme je m'en allais toujours sans

discuter et sans lui rien dire de piquant il termina sa harangue par

un trait napoléonien qui devait m'écraser. «Croyez-moi, me dit-il

gravement comme j'ouvrais la dernière porte de son sanctuaire, ne

faites pas de livres, faites des enfans.--Ma foi, monsieur, lui

répondis-je en pouffant de rire et en lui fermant sa porte sur le nez,

gardez le précepte pour vous-même, si bon vous semble.»

Delatouche a arrangé ma réponse depuis en racontant cette belle

entrevue. Il m'a fait dire: _faites-en vous-même si vous pouvez_. Je

ne fus ni si méchante ni si spirituelle, d'autant plus que sa petite

femme avait l'air d'un ange de candeur. Je retournai chez moi fort

divertie de l'originalité de ce Chrysale romantique, et bien certaine

que je ne m'élèverais jamais à la hauteur de ses inventions

littéraires. On sait que le sujet du _Dernier des Beaumanoir_ est le

viol d'une femme que l'on croit morte par le prêtre chargé de

l'ensevelir. Ajoutons cependant, pour rester équitable, que le livre a

de très belles pages.

Je fis rire Duris-Dufresne aux larmes en lui racontant l'aventure. En

même temps il était furieux et voulait pourfendre son Breton

bretonnant. Je le calmai en lui disant que je ne donnerais pas ma

matinée pour... un éditeur!

Il ne combattit plus dès lors mon projet d'aller voir Delatouche,

contre lequel il m'avait exprimé jusque-là de fortes préventions. Je

n'avais qu'un mot à écrire, mon nom eût suffi pour m'assurer un bon

accueil de mon compatriote. J'étais intimement liée avec sa famille.

Il était cousin des Duvernet, et son père avait été lié avec le mien.

Il m'appela et me reçut paternellement. Comme il savait déjà par Félix

Pyat mon colloque avec M. de Kératry, il mit toute la coquetterie de

son esprit, qui était d'une trempe exquise et d'un brillant

remarquable, à soutenir la thèse contraire. «Mais ne vous faites pas

d'illusions, cependant, me dit-il. La littérature est une ressource

illusoire, et moi qui vous parle, malgré toute la supériorité de ma

barbe, je n'en tire pas quinze cents francs par an, l'un dans

l'autre.»

FIN DU TOME DIXIÈME

Typographie L. Schnauss.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME ONZIÈME

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE VINGT-HUITIEME.

(SUITE.)

Rêve de quinze cents francs de rente.--Le _Figaro_.--Une

promenade dans le quartier Latin.--Balzac.--Emmanuel

Arago.--Premier luxe de Balzac.--Ses contrastes.--Aversion que

lui portait Delatouche.--Dîner et soirée fantastiques chez

Balzac.--Jules Janin.--Delatouche m'encourage et me

paralyse.--_Indiana_.--C'est à tort qu'on a dit que c'était ma

personne et mon histoire.--La théorie du beau.--La théorie du

vrai.--Ce qu'en pensait Balzac.--Ce qu'en pensent la critique

et le public.

--Quinze cents francs! m'écriai-je; mais si j'avais quinze cents

francs à joindre à ma petite pension, je m'estimerais très riche, et

je ne demanderais plus rien au ciel ni aux hommes, pas même une barbe!

--Oh! reprit-il en riant, si vous n'avez pas plus d'ambition que cela,

vous simplifiez la question. Ce ne sera pas encore la chose la plus

facile du monde que de gagner quinze cents francs, mais c'est

possible, si vous ne vous rebutez pas des commencemens.

Il lut un roman dont je ne me rappelle même plus le titre ni le sujet,

car je l'ai brûlé peu de temps après. Il le trouva, avec raison,

détestable. Cependant il me dit que je devais en savoir faire un

meilleur, et que peut-être un jour j'en pourrais faire un bon. «Mais

il faut vivre pour connaître la vie, ajouta-t-il. Le roman, c'est la

vie racontée avec art. Vous êtes une nature d'artiste, mais vous

ignorez la réalité, vous êtes trop dans le rêve. Patientez avec le

temps et l'expérience, et soyez tranquille: ces deux tristes

_conseilleurs_ viendront assez vite. Laissez-vous enseigner par la

destinée et tâchez de rester poète. Vous n'avez pas autre chose à

faire.»

Cependant, comme il me voyait assez embarrassée de suffire à la vie

matérielle, il m'offrit de me faire gagner quarante ou cinquante

francs par mois si je pouvais m'employer à la rédaction de son petit

journal. Pyat et Sandeau étaient déjà occupés à cette besogne; j'y fus

associée un peu par-dessus le marché.

Delatouche avait acheté le _Figaro_, et il le faisait à peu près

lui-même, au coin de son feu, en causant tantôt avec ses rédacteurs,

tantôt avec les nombreuses visites qu'il recevait. Ces visites,

quelquefois charmantes, quelquefois risibles, posaient un peu, sans

s'en douter, pour le secrétariat respectable qui, retranché dans les

petits coins de l'appartement, ne se faisait pas faute d'écouter et de

critiquer.

J'avais ma petite table et mon petit tapis auprès de la cheminée; mais

je n'étais pas très assidue à ce travail, auquel je n'entendais rien.

Delatouche me prenait un peu au collet pour me faire asseoir; il me

jetait un sujet et me donnait un petit bout de papier sur lequel il

fallait le faire tenir. Je barbouillais dix pages que je jetais au feu

et où je n'avais pas dit un mot de ce qu'il fallait traiter. Les

autres avaient de l'esprit, de la verve, de la facilité. On causait et

on riait. Delatouche était étincelant de causticité. J'écoutais, je

m'amusais beaucoup, mais je ne faisais rien qui vaille, et au bout du

mois, il me revenait douze francs cinquante centimes ou quinze francs

tout au plus pour ma part de collaboration, encore était-ce trop bien

payé.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 8 / 34 段