Oui, il faut poétiser les beaux sentimens dans son âme et ne pas

craindre de les placer trop haut dans sa propre estime. Il ne faut pas

confondre tous les besoins de l'âme dans un seul et même appétit de

bonheur qui nous rendrait volontiers égoïstes. L'amour idéal..... je

n'en ai pas encore parlé, il n'est pas temps encore,--l'amour idéal

résumerait tous les plus divins sentimens que nous pouvons concevoir,

et pourtant il n'ôterait rien à l'amitié idéale. L'amour sera toujours

de l'égoïsme à deux, parce qu'il porte avec lui des satisfactions

infinies. L'amitié est plus désintéressée, elle partage toutes les

peines et non tous les plaisirs. Elle a moins de racines dans la

réalité, dans les intérêts, dans les enivremens de la vie. Aussi

est-elle plus rare, même à un état très imparfait, que l'amour à

quelque état qu'on le prenne. Elle paraît cependant bien répandue, et

le nom d'ami est devenu si commun qu'on peut dire _mes amis_ en

parlant de deux cents personnes. Ce n'est pas une profanation, en ce

sens qu'on peut et doit aimer, même particulièrement, tous ceux que

l'on connaît bons et estimables. Oui croyez-moi, le cœur est assez

large pour loger beaucoup d'affections, et plus vous en donnerez de

sincères et de dévouées, plus vous le sentirez grandir en force et en

chaleur. Sa nature est divine, et plus vous le sentez parfois affaissé

et comme mort sous le poids des déceptions, plus l'accablement de sa

souffrance atteste sa vie immortelle. N'ayez donc pas peur de

ressentir pleinement les élans de la bienveillance et de la sympathie,

et de subir les émotions douces ou pénibles des nombreuses

sollicitudes qui réclament les esprits généreux; mais n'en vouez pas

moins un culte à l'amitié particulière, et ne vous croyez pas dispensé

d'avoir _un ami_, un ami parfait, c'est à dire une personne que vous

aimiez assez pour vouloir être parfait vous-même envers elle, une

personne qui vous soit sacrée et pour qui vous soyez également sacré.

Le grand but que nous devons tous poursuivre, c'est de tuer en nous

le grand mal qui nous ronge, la personnalité. Vous verrez bientôt que

quand on a réussi à devenir excellent pour quelqu'un, on ne tarde pas

à devenir meilleur pour tout le monde, et si vous cherchez l'amour

idéal, vous sentirez que l'amitié idéale prépare admirablement le

cœur à en recevoir le bienfait.

CHAPITRE VINGT-SEPTIEME.

Dernière visite au couvent.--Vie excentrique.--Debureau.--Jane et

Aimée.--La baronne Dudevant me défend de compromettre son nom

dans les arts.--Mon pseudonyme.--Jules Sand et George

Sand.--Karl Sand.--Le choléra.--Le cloître Saint-Merry.--Je

change de mansarde.

Il n'y a peut-être pas pour moi autant de contraste qu'on croirait à

descendre de ces hauteurs du sentiment pour revenir à la vie d'écolier

littéraire que j'étais en train de raconter. J'appelais cela crûment

alors ma vie de gamin, et il y avait bien un reste d'aristocratie

d'habitudes dans la manière railleuse dont je l'envisageais; car, au

fond, mon caractère se formait, et la vie réelle se révélait en moi

sous cet habit d'emprunt qui me permettait d'être assez homme pour

voir un milieu à jamais fermé sans cela à la campagnarde engourdie que

j'avais été jusqu'alors.

Je regardai à cette époque, dans les arts et dans la politique, non

plus seulement par induction et par déduction, comme j'aurais fait

dans une donnée historique quelconque, mais dans l'histoire et dans le

roman de la société et de l'humanité vivante. Je contemplai ce

spectacle de tous les points où je pus me placer, dans les coulisses

et sur la scène, aux loges et au parterre. Je montai à tous les

étages: du club à l'atelier, du café à la mansarde. Il n'y eut que les

salons où je n'eus que faire. Je connaissais le monde intermédiaire

entre l'artisan et l'artiste. Je l'avais cependant peu fréquenté dans

ses réunions, et je m'étais toujours sauvée autant que possible de ses

fêtes qui m'ennuyaient au delà de mes forces; mais je connaissais sa

vie intérieure, elle n'avait plus rien à me dire.

Des gens charitables, toujours prêts à avilir dans leurs sales pensées

la mission de l'artiste, ont dit qu'à cette époque et plus tard

j'avais eu les curiosités du vice. Ils en ont menti lâchement: voilà

tout ce que j'ai à leur répondre. Quiconque est poète sait que le

poète ne souille pas volontairement son être, sa pensée, pas même son

regard, surtout quand ce poète l'est doublement par sa qualité de

femme.

Bien que cette existence bizarre n'eût rien que je prétendisse cacher

plus tard, je ne l'adoptai pas sans savoir quels effets immédiats elle

pouvait avoir sur les convenances et l'arrangement de ma vie. Mon mari

la connaissait et n'y apportait ni blâme ni obstacle. Il en était de

même de ma mère et de ma tante. J'étais donc en règle vis-à-vis des

autorités constituées de ma destinée. Mais, dans tout le reste du

milieu où j'avais vécu, je devais rencontrer probablement plus d'un

blâme sévère. Je ne voulus pas m'y exposer. Je vis à faire mon choix

et à savoir quelles amitiés me seraient fidèles, quelles autres se

scandaliseraient. A première vue, je triai un bon nombre de

connaissances dont l'opinion m'était à peu près indifférente, et à qui

je commençai par ne donner aucun signe de vie. Quant aux personnes que

j'aimais réellement et dont je devais attendre quelque réprimande, je

me décidai à rompre avec elles sans leur rien dire. «Si elles

m'aiment, pensai-je, elles courront après moi, et si elles ne le font

pas, j'oublierai qu'elles existent, mais je pourrai toujours les

chérir dans le passé; il n'y aura pas eu d'explication blessante entre

nous; rien n'aura gâté le pur souvenir de notre affection.»

Au fait, pourquoi leur en aurais-je voulu? Que pouvaient-elles savoir

de mon but, de mon avenir, de ma volonté? Savaient-elles, savais-je

moi-même, en brûlant mes vaisseaux, si j'avais quelque talent, quelque

persévérance? Je n'avais jamais dit à personne le mot de l'énigme de

ma pensée, je ne l'avais pas trouvé encore d'une manière certaine; et

quand je parlais d'écrire, c'était en riant et en me moquant de la

chose et de moi-même.

Une sorte de destinée me poussait cependant. Je la sentais invincible,

et je m'y jetais résolûment: non une grande destinée, j'étais trop

indépendante dans ma fantaisie pour embrasser aucun genre d'ambition,

mais une destinée de liberté morale et d'isolement poétique, dans une

société à laquelle je ne demandais que de m'oublier en me laissant

gagner sans esclavage le pain quotidien.

Je voulus pourtant revoir une dernière fois mes plus chères amies de

Paris. J'allai passer quelques heures à mon couvent. Tout le monde y

était si préoccupé des effets de la révolution de juillet, de

l'absence d'élèves, de la perturbation générale dont on subissait les

conséquences matérielles, que je n'eus aucun effort à faire pour ne

point parler de moi. Je ne vis qu'un instant ma bonne mère Alicia.

Elle était affairée et pressée. Sœur Hélène était en retraite.

Poulette me promenait dans les cloîtres, dans les classes vides, dans

les dortoirs sans lits, dans le jardin silencieux, en disant à chaque

pas: «Ça va mal! ça va bien mal!»

Il ne restait plus personne de mon temps que les religieuses et la

bonne Marie Josèphe, la brusque et rieuse servante, qui me sembla la

plus cordiale et la seule vivante au milieu de ces âmes préoccupées.

Je compris que les nonnes ne peuvent pas et ne doivent pas aimer avec

le cœur. Elles vivent d'une idée, et n'attachent une véritable

importance qu'aux conditions extérieures qui sont le cadre nécessaire

à cette idée. Tout ce qui trouble l'arrangement d'une méditation qui

a besoin d'ordre immuable et de sécurité absolue est un événement

terrible, ou tout au moins une crise difficile. Les amitiés du dehors

ne peuvent rien pour elles. Les choses humaines n'ont de valeur à

leurs yeux qu'en raison du plus ou moins d'aide qu'elles apportent à

leurs conditions d'existence exceptionnelle. Je ne regrettai plus le

couvent en voyant que là l'idéal était soumis à de telles

éventualités. La vie d'une communauté c'est tout un monde à

immobiliser, et le canon de juillet ne s'était pas inquiété de la paix

des sanctuaires.

Moi, j'avais l'idéal logé dans un coin de ma cervelle, et il ne me

fallait que quelques jours d'entière liberté pour le faire éclore. Je

le portais dans la rue, les pieds sur le verglas, les épaules

couvertes de neige, les mains dans mes poches, l'estomac un peu creux

quelquefois, mais la tête d'autant plus remplie de songes, de

mélodies, de couleurs, de formes, de rayons et de fantômes. Je n'étais

plus une _dame_, je n'étais pas non plus un _monsieur_. On me poussait

sur le trottoir comme une chose qui pouvait gêner les passans

affairés. Cela m'était bien égal, à moi qui n'avais aucune affaire. On

ne me connaissait pas, on ne me regardait pas; on ne me reprenait pas;

j'étais un atome perdu dans cette immense foule. Personne ne disait

comme à La Châtre: «Voilà madame Aurore qui passe; elle a toujours le

même chapeau et la même robe;» ni comme à Nohant: «Voilà not'dame qui

_poste_ sur son grand chevau, faut qu'elle soit dérangée d'esprit pour

_poster_ comme ça.» A Paris, on ne pensait rien de moi, on ne me

voyait pas. Je n'avais aucun besoin de me presser pour éviter des

paroles banales; je pouvais faire tout un roman, d'une barrière à

l'autre, sans rencontrer personne qui me dit: «A quoi diable

pensez-vous?» Cela valait mieux qu'une cellule, et j'aurais pu dire

avec _René_, mais avec autant de satisfaction qu'il l'avait dit avec

tristesse «que je promenais dans le _désert des hommes_.»

Après que j'eus bien regardé et comme qui dirait remâché et savouré

une dernière fois tous les coins et recoins de mon couvent et de mes

souvenirs chéris, je sortis en me disant que je ne repasserais plus

cette grille derrière laquelle je laissais mes plus saintes tendresses

à l'état de divinités sans courroux et d'astres sans nuages; une

seconde visite eût amené des questions sur mon intérieur, sur mes

projets, sur mes dispositions religieuses. Je ne voulais pas discuter.

Il est des êtres qu'on respecte trop pour les contredire et de qui

l'on ne veut emporter qu'une tranquille bénédiction.

Je remis mes chères bottes en rentrant et j'allai voir Debureau dans

la pantomime: un idéal de distinction exquise servi deux fois par jour

aux _titis_ de la ville et de la banlieue, et cet idéal les

passionnait. Gustave Papet, qui était le riche, le _milord_ de notre

association berrichonne, paya du sucre d'orge à tout le parterre, et

puis, comme nous sortions affamés, il emmena souper trois ou quatre

d'entre nous aux _Vendanges de Bourgogne_. Tout à coup, il lui prit

envie d'inviter Debureau, qu'il ne connaissait pas le moins du monde.

Il rentre dans le théâtre, le trouve en train d'ôter son costume de

Pierrot dans une cage qui lui servait de loge, le prend sous le bras

et l'amène. Debureau fut charmant de manières. Il ne se laissa pas

tenter par la moindre pointe de champagne, craignant, disait-il, pour

ses nerfs et ayant besoin du calme le plus complet pour son jeu. Je

n'ai jamais vu d'artiste plus sérieux, plus consciencieux, plus

religieux dans son art. Il l'aimait de passion et en parlait comme

d'une chose grave, tout en parlant de lui-même avec une extrême

modestie. Il étudiait sans cesse et ne se blasait pas, malgré un

exercice continuel et même excessif. Il ne s'inquiétait pas si les

finesses admirables de sa physionomie et son originalité de

_composition_ étaient appréciées par des artistes ou saisies par des

esprits naïfs. Il travaillait pour se satisfaire, pour essayer et pour

réaliser sa fantaisie, et cette fantaisie, qui paraissait si

spontanée, était étudiée à l'avance avec un soin extraordinaire. Je

l'écoutai avec grande attention: il ne posait pas du tout, et je

voyais en lui, malgré la bouffonnerie du genre, un de ces grands

artistes qui méritent le titre de _maîtres_. Jules Janin venait de

faire alors un petit volume sur cet artiste, un opuscule spirituel,

mais qui ne m'avait rien fait pressentir du talent de Debureau. Je lui

demandai s'il était satisfait de cette appréciation. «J'en suis

reconnaissant, me dit-il. L'intention en est bonne pour moi et l'effet

profite à ma réputation: mais tout cela ce n'est pas l'art, ce n'est

pas l'idée que j'en ai; ce n'est pas sérieux, et le Debureau de M.

Janin n'est pas moi. Il ne m'a pas compris.»

J'ai revu Debureau plusieurs fois depuis et me suis toujours senti

pour le paillasse des boulevards une grande déférence et comme un

respect dû à l'homme de conviction et d'étude.

J'assistais, douze ou quinze ans plus tard, à une représentation à son

bénéfice, à la fin de laquelle il tomba à faux dans une trappe.

J'envoyai savoir de ses nouvelles le lendemain, et il m'écrivit pour

me dire lui-même que ce n'était rien, une lettre charmante qui

finissait ainsi: «Pardonnez-moi de ne pas savoir mieux vous remercier.

Ma plume est comme la voix du personnage muet que je représente; mais

mon cœur est comme mon visage qui exprime la vérité.»

Peu de jours après, cet excellent homme, cet artiste de premier ordre,

était mort des suites de sa chute.

Après le couvent, j'avais encore quelque chose à briser, non dans mon

cœur, mais dans ma vie. J'allai voir mes amies Jane et Aimée. Aimée

n'eût pas été l'amie de mon choix. Elle avait quelque chose de froid

et de sec à l'occasion, qui ne m'avait jamais été sympathique. Mais,

outre qu'elle était la sœur adorée de Jane, il y avait en elle tant

de qualités sérieuses, une si noble intelligence, une si grande

droiture et, à défaut de bonté spontanée, une si généreuse équité de

jugement, que je lui étais réellement attachée. Quant à Jane, cette

douce, cette forte, cette humble, cette angélique nature, aujourd'hui

comme au couvent, je lui garde, au fond de l'âme, une tendresse que je

ne puis comparer qu'au sentiment maternel.

Toutes deux étaient mariées. Jane était mère d'un gros enfant qu'elle

couvait de ses grands yeux noirs avec une muette ivresse. Je fus

heureuse de la voir heureuse; j'embrassai bien tendrement l'enfant et

la mère, et je m'en allai, promettant de revenir bientôt, mais résolue

à ne revenir jamais.

Je me suis tenu parole, et je m'en applaudis. Ces deux jeunes

héritières, devenues comtesses, et plus que jamais orthodoxes en

toutes choses, appartenaient désormais à un monde qui n'aurait eu pour

ma bizarre manière d'exister que de la raillerie, et pour

l'indépendance de mon esprit que des anathèmes. Un jour fût venu où il

eût fallu me justifier d'imputations fausses, ou lutter contre des

principes de foi et des idées de convenances que je ne voulais pas

combattre ni froisser dans les autres. Je savais que l'héroïsme de

l'amitié fût resté pur dans le cœur de Jane; mais on le lui eût

reproché, et je l'aimais trop pour vouloir apporter un chagrin, un

trouble quelconque dans son existence. Je ne connais pas cet égoïsme

jaloux qui s'impose, et j'ai une logique invincible pour apprécier les

situations qui se dessinent clairement devant moi. Celle que je me

faisais était bien nette. Je choquais ouvertement la règle du monde.

Je me détachais de lui bien sciemment; je devais donc trouver bon

qu'il se détachât de moi dès qu'il saurait mes excentricités. Il ne

les savait pas encore. J'étais trop obscure pour avoir besoin de

mystère. Paris est une mer où les petites barques passent inaperçues

par milliers entre les gros vaisseaux. Mais le moment pouvait venir où

quelque hasard me placerait entre des mensonges que je ne voulais pas

faire et des remontrances que je ne voulais pas accepter. Les

remontrances perdues sont toujours suivies de refroidissement, et du

refroidissement on va en deux pas aux ruptures. Voilà ce dont je ne

supportais pas l'idée. Les personnes vraiment fières ne s'y exposent

pas, et quand elles sont aimantes, elles ne les provoquent pas, mais

elles les préviennent, et par là savent les rendre impossibles.

Je retournai sans tristesse à ma mansarde et à mon utopie, certaine de

laisser des regrets et de bons souvenirs, satisfaite de n'avoir plus

rien de sensible à rompre.

Quant à la baronne Dudevant, ce fut bien lestement _emballé_, comme

nous disions au quartier latin. Elle me demanda pourquoi je restais si

longtemps à Paris sans mon mari. Je lui dis que mon mari le trouvait

bon. «Mais est-il vrai, reprit-elle, que vous ayez l'intention

d'_imprimer_ des livres?--Oui, madame.--_Té!_ s'écria-t-elle (c'était

une locution gasconne qui signifie _Tiens!_ et dont elle avait pris

l'habitude), voilà une drôle d'idée.--Oui, madame.--C'est bel et bon,

mais j'espère que vous ne mettrez pas le nom que je porte sur les

_couvertures de livre imprimées_?--Oh! certainement non, madame, il

n'y a pas de danger.» Il n'y eut pas d'autre explication. Elle partit

peu de temps après pour le Midi, et je ne l'ai jamais revue.

Le nom que je devais mettre sur des _couvertures imprimées_ ne me

préoccupa guère. En tout état de choses, j'avais résolu de garder

l'anonyme. Un premier ouvrage fut ébauché par moi, refait en entier

ensuite par Jules Sandeau, à qui Delatouche fit le nom de Jules Sand.

Cet ouvrage amena un autre éditeur qui demanda un autre roman sous le

même pseudonyme. J'avais écrit _Indiana_ à Nohant, je voulus le donner

sous le pseudonyme demandé; mais Jules Sandeau, par modestie, ne

voulut pas accepter la paternité d'un livre auquel il était

complétement étranger. Cela ne faisait pas le compte de l'éditeur. Le

nom est tout pour la vente, et le petit pseudonyme s'étant bien

_écoulé_, on tenait essentiellement à le conserver. Delatouche,

consulté, trancha la question par un compromis: _Sand_ resterait

intact et je prendrais un autre prénom qui ne servirait qu'à moi. Je

pris vite et sans chercher celui de George qui me paraissait synonyme

de Berrichon, Jules et George, inconnus au public, passeraient pour

frères ou cousins.

Le nom de George Sand me fut donc bien acquis, et Jules Sandeau, resté

légitime propriétaire de _Rose et Blanche_, voulut reprendre son nom

en toutes lettres, afin, disait-il, de ne pas se parer de mes plumes.

A cette époque, il était fort jeune et avait bonne grâce à se montrer

si modeste. Depuis il a fait preuve de beaucoup de talent pour son

compte, et il s'est fait un nom de son véritable nom. J'ai gardé, moi,

celui de l'assassin de Kotzebue qui avait passé par la tête de

Delatouche et qui commença ma réputation en Allemagne, au point que je

reçus des lettres de ce pays où l'on me priait d'établir ma parenté

avec Karl Sand, comme une chance de succès de plus. Malgré la

vénération de la jeunesse allemande pour le jeune fanatique dont la

mort fut si belle, j'avoue que je n'eusse pas songé à choisir pour

pseudonyme ce symbole du poignard de l'illuminisme. Les sociétés

secrètes vont à mon imagination dans le passé, mais elles n'y vont

que jusqu'au poignard exclusivement, et les personnes qui ont cru

voir, dans ma persistance à signer Sand et dans l'habitude qu'on a

prise autour de moi de m'appeler ainsi, une sorte de protestation en

faveur de l'assassinat politique se sont absolument trompées. Cela

n'entre ni dans mes principes religieux ni dans mes instincts

révolutionnaires. Le mode de société secrète ne m'a même jamais paru

d'une bonne application à notre temps et à notre pays; je n'ai jamais

cru qu'il en pût sortir autre chose désormais chez nous qu'une

dictature, et je n'ai jamais accepté le principe dictatorial en

moi-même.

Il est donc probable que j'eusse changé ce pseudonyme, si je l'eusse

cru destiné à acquérir quelque célébrité; mais jusqu'au moment où la

critique se déchaîna contre moi à propos du roman de _Lélia_, je me

flattai de passer inaperçue dans la foule des lettrés de la plus

humble classe. En voyant que bien, malgré moi, il n'en était plus

ainsi, et qu'on attaquait violemment tout dans mon œuvre, jusqu'au

nom dont elle était signée, je maintins le nom et poursuivis l'œuvre.

Le contraire eût été une lâcheté.

Et à présent j'y tiens, à ce nom, bien que ce soit, a-t-on dit, la

moitié du nom d'un autre écrivain. Soit. Cet écrivain a, je le répète,

assez de talent pour que quatre lettres de son nom ne gâtent aucune

_couverture imprimée_, et ne sonnent point mal à mon oreille dans la

bouche de mes amis. C'est le hasard de la fantaisie de Delatouche qui

me l'a donné. Soit encore: je m'honore d'avoir eu ce poète, cet ami

pour parrain. Une famille dont j'avais trouvé le nom assez bon pour

moi a trouvé ce nom de Dudevant (que la baronne susnommée essayait

d'écrire avec une apostrophe)[6], trop illustre et trop agréable pour

le compromettre dans la république des arts. On m'a baptisée, obscure

et insouciante, entre le manuscrit d'_Indiana_, qui était alors tout

mon avenir, et un billet de mille francs qui était en ce moment là

toute ma fortune. Ce fut un contrat, un nouveau mariage entre le

pauvre apprenti poète que j'étais et l'humble muse qui m'avait

consolée dans mes peines. Dieu me garde de rien déranger à ce que j'ai

laissé faire à la destinée. Qu'est-ce qu'un nom dans notre monde

révolutionné et révolutionnaire? Un numéro pour ceux qui ne font rien,

une enseigne ou une devise pour ceux qui travaillent ou combattent.

Celui qu'on m'a donné, je l'ai fait moi-même et moi seule après coup,

par mon labeur. Je n'ai jamais exploité le travail d'un autre, je n'ai

jamais pris, ni acheté, ni emprunté une page, une ligne à qui que ce

soit. Des sept ou huit cent mille francs que j'ai gagnés depuis vingt

ans, il ne m'est rien resté, et aujourd'hui, comme il y a vingt ans,

je vis, au jour le jour, de ce nom qui protége mon travail, et de ce

travail dont je ne me suis pas réservé une obole. Je ne sens pas que

personne ait un reproche à me faire, et, sans être fière de quoi que

ce soit (je n'ai fait que mon devoir), ma conscience tranquille ne

voit rien à changer dans le nom qui la désigne et la personnifie.

[6] Elle prétendait que le nom primitif était _O'Wen_.

Mais avant de raconter ces choses littéraires, j'ai encore à résumer

diverses circonstances qui les ont précédées.

Mon mari venait me voir à Paris. Nous ne logions point ensemble, mais

il venait dîner chez moi et il me menait au spectacle. Il me

paraissait satisfait de l'arrangement qui nous rendait, sans querelles

et sans questions aucunes, indépendans l'un de l'autre.

Il ne me sembla pas que mon retour chez moi lui fût aussi agréable.

Pourtant je sus faire supporter ma présence, en ne critiquant et ne

troublant rien des arrangemens pris en mon absence. Il ne s'agissait

plus pour moi d'être chez moi, en effet. Je ne regardais plus Nohant

comme une chose qui m'appartient. La chambre de mes enfans et ma

cellule à côté étaient un terrain neutre où je pouvais camper, et si

beaucoup de choses me déplaisaient ailleurs, je n'avais rien à dire et

ne disais rien. Je ne pouvais me plaindre à personne de la démission

que j'avais librement donnée. Quelques amis pensèrent que j'aurais dû

ne pas le faire, mais lutter contre les causes premières de cette

résolution. Elles avaient raison en théorie, mais la pratique ne se

met pas toujours si volontiers qu'on croit aux ordres de la théorie.

Je ne sais pas combattre pour un intérêt purement personnel. Toutes

mes facultés et toutes mes forces peuvent se mettre au service d'un

sentiment ou d'une idée; mais quand il ne s'agit que de moi,

j'abandonne la partie avec une faiblesse apparente qui n'est, en

somme, que le résultat d'un raisonnement bien simple: Puis-je

remplacer pour un autre les satisfactions bonnes ou mauvaises que je

lui ferais sacrifier! Si c'est oui, je suis dans mon droit; si c'est

non, mon droit lui paraîtra toujours inique et ne me paraîtra jamais

bien légitime à moi-même.

Il faut avoir pour contrarier et persécuter quelqu'un dans l'exercice

de ses goûts des motifs plus graves que l'exercice des siens propres.

Il ne se passait alors dans ma maison rien d'apparent dont mes enfans

dussent souffrir. Solange allait me suivre, Maurice vivait, en mon

absence, avec Jules Boncoiran, son bon petit précepteur. Rien ne dut

me faire croire que cet état de choses ne pût pas durer, et il n'a pas

tenu à moi qu'il ne durât pas.

Quand vint l'établissement au quai Saint-Michel avec Solange, outre

que j'éprouvais le besoin de retrouver mes habitudes naturelles qui

sont sédentaires, la vie générale devint bientôt si tragique et si

sombre, que j'en dus ressentir le contre-coup. Le choléra enveloppa

des premiers les quartiers qui nous entouraient. Il approcha

rapidement, il monta d'étage en étage, la maison que nous habitions.

Il y emporta six personnes et s'arrêta à la porte de notre mansarde,

comme s'il eût dédaigné une si chétive proie.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 7 / 34 段