J'avais des billets d'auteur, et cette fois je me prélassais au

balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge où Mlle Leverd,

une actrice de grand talent qui avait été jolie, mais que la

petite-vérole avait défigurée, étalait un superbe bouquet qu'elle

laissa tomber sur mon épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point de

le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon

bouquet! Allons donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes guère

galant, me dit un vieux monsieur qui était à côté de moi, et qui

s'élança pour ramasser le bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si

distrait.» Il présenta le bouquet à Mlle Leverd, qui s'écria en

grasseyant: «Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat?» Et ils

causèrent ensemble de la pièce nouvelle.--Bon, pensai-je; me voilà

auprès d'un compatriote qui me reconnaît peut-être, bien que je ne me

souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était le

premier avocat de notre département.

Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui était à

l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà vue

déguisée, et s'asseyant un instant à la place vide de M. Rollinat, il

me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me

faire faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place et ils se

parlèrent à voix basse; puis le député se retira en me saluant avec un

peu trop de déférence pour le costume que je portais. Heureusement

l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: «Ah çà, il

paraît que nous sommes compatriotes? Notre député vient de me dire que

vous étiez un jeune homme très distingué. Pardon, moi, j'aurais dit un

enfant. Quel âge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous,

monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat très distingué, quel âge

avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai passé la

septantaine.--Eh bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez pas

avoir votre âge.»

La réponse lui fut agréable, et la conversation s'engagea. Quoique

j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle

en a toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat fut si frappé

de ma _haute intelligence_ qu'à plusieurs reprises il s'écria:

«Singulier, singulier!» La pièce tomba violemment, malgré un feu

roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout

inspiré de la verve de Molière; mais il est certain que le sujet de

l'intrigue et la crudité des détails étaient un anachronisme. Et puis,

la jeunesse était romantique. Delatouche avait mortellement blessé ce

qu'on appelait alors la _pléiade_, en publiant un article intitulé la

_Camaraderie_; moi seule peut-être dans la salle, j'aimais à la fois

Delatouche et les romantiques.

Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin avec le vieux avocat,

qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pièce. Il

aimait à parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que les autres.

Content d'être compris, il me prit en amitié, me demanda mon nom et

m'engagea à l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna de

ne pas connaître, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me

disant: «M. Dufresne ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant

remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos études classiques.

Vous me dites que vos parens vous ont élevé à la maison, et que vous

n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette

éducation a son bon côté: vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est

idée ou sentiment, vous en savez plus long que votre âge ne le

comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me

font croire que vous pourrez un jour écrire avec succès. Mais,

croyez-moi, faites vos études classiques. Rien ne remplace ce

fonds-là. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collége. Il

n'y en a pas un qui ait votre précocité de jugement, mais ils sont

tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que

la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être

artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez dans l'art, vous

regretterez beaucoup de n'avoir pas reçu l'éducation commune.»

J'étais persuadée que ce brave homme n'était pas la dupe de mon

déguisement et qu'il s'amusait avec esprit à me pousser dans mon rôle.

Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqué, et je me

donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort

étonnée d'apprendre plus tard qu'il y avait été de la meilleure foi du

monde.

L'année suivante, M. Dudevant me présenta François Rollinat, qu'il

avait invité à venir passer quelques jours à Nohant, et à qui je

demandai d'interroger son père sur un petit bonhomme avec lequel il

avait causé avec beaucoup de bonté à la première et dernière

représentation de la _Reine d'Espagne_. «Eh! précisément, répondit

Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de cette rencontre à

propos de l'éducation en général. Il disait avoir été frappé de

l'aisance d'esprit et des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un

entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses comme un petit

docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et

qu'il n'étudiait ni droit ni médecine.--Et votre père ne s'est pas

avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien être une

femme?--Vous peut-être? s'écria Rollinat.--Précisément!--Eh bien! de

toutes les conjectures auxquelles mon père s'est livré, en s'enquérant

en vain du fils de famille que vous pouviez être, voilà la seule qui

ne se soit présentée ni à lui ni à nous. Il a été cependant frappé et

intrigué, il cherche encore, et je veux bien me garder de le

détromper. Je vous demande la permission de vous le présenter sans

l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnaîtra pas, car il est

probable qu'il ne m'a pas regardée.»

Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention à ma figure

qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,

en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»

Nous fûmes dès lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens

ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout

cela pousse mon récit un peu en avant de la période où je le laisse un

moment pour le reprendre tout à l'heure.

M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur l'éducation classique,

était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, au reste, tous les

avocats un peu éminens. C'était un homme de sentiment et

d'imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon

comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une

fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant à mesure sans s'en

apercevoir; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table

de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec

sa vie.

Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif,

buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la

jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit

chaste et le cœur naïf; enthousiaste de toutes les choses d'art, doué

d'une prodigieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une

des plus heureuses organisations que le Berry ait produites.

Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse famille. L'aîné fut

avocat, un autre missionnaire, un troisième savant, un autre

militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les

garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement sont François,

Charles et Marie-Louise. Cette dernière a été gouvernante de ma fille

pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix

magnifique, un esprit charmant comme son caractère, mais dont l'âme

fière et contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule, a été se

fixer en Russie, où il a fait successivement plusieurs éducations chez

de grands personnages.

François avait terminé ses études de bonne heure. A vingt-deux ans,

reçu avocat, il vint exercer à Châteauroux. Son père lui céda son

cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne

pût facilement faire face à tous les besoins de la famille avec un

beau talent et une belle clientèle. En conséquence, il ne se tourmenta

plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes

que de biens, et toute la famille à élever ou à établir.

François a porté cette charge effroyable avec la patience du bœuf

berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste

comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l'âge de

vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride

travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagemens et

mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et sœurs. Ce

qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession

qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu

réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie des

tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur

de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la

fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et

distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs; mais

alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration

la plus subtile; et quand il est retiré et bien caché dans l'intimité,

quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer,

c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de

désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une

verve presque délirante.

Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les

trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que

renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier

à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je

place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. Outre

les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractère

éprouvé par tant d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme

domestique, une sympathie particulière, une douce entente d'idées, une

conformité, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire

d'appréciation de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre ce que

nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part de tous les

autres sentimens humains par sa sainteté et sa sérénité.

Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pensée plus

vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque

trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme mûr n'est pour nous que

la générosité d'une passion vaincue dans le passé. Une femme chaste et

sincère échappe vite à ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas

de n'avoir pas partagé ses agitations secrètes n'est pas digne du

bienfait de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai été heureuse

sous ce rapport, et que, malgré la confiance romanesque dont on m'a

souvent raillée, j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir les belles

âmes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'étant

pas du tout coquette, ayant même une sorte d'horreur pour cette

étrange habitude de provocation dont ne se défendent pas toutes les

femmes honnêtes, j'ai rarement eu à lutter contre l'amour dans

l'amitié. Aussi, quand il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais

trouvé offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.

Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du

premier jour jusqu'à celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un

frère. Je leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui une sorte

de préférence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respectée

dans leur esprit et servie de leur dévouement, d'autres que le lien

des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus précieux: ils

ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec

Rollinat, c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq ans de date,

que je dois la considérer comme plus fondée sur le choix que sur

l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu à dire avec

Montaigne:

«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se

peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est

moy. Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire

particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale,

médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être

veus et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient

en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports.

Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus,

si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que

l'un à l'autre. Ayant si tard commencé, nostre intelligence n'avoit

point à perdre tems et n'avoit à se reigler au patron des amitiés

régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et

préalable conversation.»

Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais eu le rêve de l'amitié

idéale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de

l'antiquité, où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la

suite, apprendre qu'elle était accompagnée de cette déviation insensée

ou maladive dont Cicéron disait: _Quis est enim iste amor amicitiæ?_

Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le

caractère de l'égarement et de la dépravation. J'avais vu des héros si

purs, et il me fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages! Aussi

fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse quand, à l'âge où l'on

peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle,

d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de

Montaigne sur l'amitié qui m'apporta cette désillusion, et dès lors ce

même chapitre si chaste et si ardent, cette expression mâle et sainte

d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint une sorte de loi sacrée

applicable à une aspiration de mon âme.

J'étais pourtant blessée au cœur du mépris que mon cher Montaigne

faisait de mon sexe quand il disait: «A dire vray, la suffisance

ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et

communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur âme ne

semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un nœud si pressé et

si durable.»

En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent

sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que, dans toute lecture

d'enseignement philosophique, même dans les livres saints, cette

infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil.

«Mais cela est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité que

vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise

éducation à laquelle vous nous avez condamnées, et vous aggravez le

mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions,

placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, sérieux et forts

de volonté, et vous verrez bien que nos âmes sont sorties semblables

des mains du Créateur.»

Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant bien compte des

alternatives de langueur et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité

de mon organisation essentiellement féminine, je voyais bien qu'une

éducation rendue un peu différente de celle des autres femmes par des

circonstances fortuites avait modifié mon être; que mes petits os

s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que ma volonté développée par

les théories stoïciennes de Deschartres d'une part, et les

mortifications chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer

souvent les défaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la

stupide vanité des parures, pas plus que l'impur désir de plaire à

tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris de

ces choses par les leçons et les exemples de ma grand'mère. Je n'étais

donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent

les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du

vrai, et pourtant j'étais bien une femme comme toutes les autres,

souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination, puérilement

accessible aux attendrissemens et aux inquiétudes de la maternité.

Cela devait-il me reléguer à un rang secondaire dans la création et

dans la famille? Cela étant réglé par la société, j'avais encore la

force de m'y soumettre patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût donné

l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait que Dieu pour confident

des protestations de la dignité méconnue?

Que la femme soit différente de l'homme, que le cœur et l'esprit

aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception

même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires

(je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera

toujours plus artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera

toujours plus dans son œuvre. Mais cette différence, essentielle pour

l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour,

doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne parle pas ici

socialisme: au temps où cette question fondamentale commença à me

préoccuper, je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je dirai

plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refusé à le suivre sur

la voie de prétendu affranchissement où certaines opinions ont fait

dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts et des nobles

destinées de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma

pensée, et je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop grande

dame pour nous admettre à l'égalité dans son estime, comme le vrai

Dieu nous y admet dans les promesses du ciel.

J'allais donc nourrissant le rêve des mâles vertus auxquelles les

femmes peuvent s'élever, et à toute heure j'interrogeais mon âme avec

une naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance de son

aspiration, et si la droiture, le désintéressement, la discrétion, la

persévérance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme

s'attribue exclusivement étaient interdites en pratique à un cœur qui

en acceptait ardemment et passionnément le précepte. Je ne me sentais

ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais

pourquoi Montaigne ne m'eût pas aimée et respectée à l'égal d'un

frère, à l'égal de son cher de la Béotie.

En méditant aussi ce passage sur l'absorption rêvée par lui, mais par

lui déclarée impossible, de l'être tout entier dans l'_amor amicitiæ_,

entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les

transports et les jalousies de l'amour étaient inconciliables avec la

divine sérénité de l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat, je

cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où je

pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De

douces et fraternelles amitiés m'entouraient déjà de sollicitudes et

de dévouemens dont je ne méconnaissais pas le prix: mais, par une

combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens

amis, homme ou femme, n'était précisément d'âge à me bien connaître et

à me bien comprendre, les uns pour être trop jeunes, les autres pour

être trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques années, ne

se trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue extrême de la

vie l'avait déjà placé à un point de vue de désespérance, tandis qu'un

enthousiasme invincible pour l'idéal le conservait vivant et agité

sous le poids de la résignation absolue aux choses extérieures. Le

contraste de cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt sous

sa propre cendre, répondait à ma propre situation, et nous fûmes

étonnés de n'avoir qu'à regarder chacun en soi-même pour nous

connaître à l'état philosophique. Les habitudes de la vie étaient

autres à la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation

qui rendit notre mutuel commerce aussi facile dès l'abord que s'il eût

été fondé sur l'habitude: même manie d'analyse, même scrupule de

jugement allant jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion du

souverain bien, même absence de la plupart des passions et des

appétits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des

hommes; par conséquent, même rêverie incessante, mêmes accablemens

profonds, mêmes gaîtés soudaines, même innocence de cœur, même

incapacité d'ambition, mêmes paresses princières de la fantaisie aux

momens dont les autres profitent pour mener à bien leur gloire et leur

fortune, même satisfaction triomphante à l'idée de se croiser les bras

devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait frivole et en

dehors des devoirs admis par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités

ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes réveils de la volonté.

Le devoir nous a jetés cependant tout entiers dans le travail, pieds

et poings liés, et nous y sommes restés avec une persistance

invincible, cloués par ces devoirs acceptés sans discussion. D'autres

caractères, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent

prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché que d'exemple, sans

se douter même de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et

pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié

à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela

ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré

vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des âmes se soit

relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue

que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une

préoccupation personnelle ait rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était

un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux

personnes.

D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entière de chacun

de nous, des affections plus complètes, en égard aux lois de la vie

réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout immatérielle de nos

cœurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque

ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes associées à notre

existence plus intime. L'être que l'un de nous préférait à tous les

autres devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa plus douce

société. Enfin, cette amitié est restée digne des plus beaux romans de

la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _posé_; elle en a, elle

en aura toujours la grandeur en nous-mêmes, et ce pacte de deux

cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude

religieuse. Fondée sur l'estime, dans le principe, elle a passé dans

les entrailles à ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et

s'il était possible que l'un de nous deux arrivât à l'aberration de

quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il

existe sur la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait pas de

lui.

Je me souviens en ce moment d'une circonstance où un autre de mes amis

l'accusa vivement auprès de moi d'un tort sérieux. Cela n'avait rien

de fondé, et je ne sus que hausser les épaules; mais quand je vis que

la prévention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de dire

avec impatience: «Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui,

c'est bien. Ça m'est égal.»

Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai eu une existence plus en

vue, je suis certaine qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de

moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas un seul autre de

mes amis qui n'ait discuté avec moi sur quelque opinion ou quelque

fait personnel, et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée

vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut reconnaître à

l'amitié dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde

souvent comme un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé, pas

même prévu par une confiance sans limites, là où ce devoir disparaît

dans la plénitude d'une foi ardente, là seulement est la grande,

l'idéale amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui n'en ont que

faire s'en passent.

Mais vous qui flottez encore entre la mesure de poésie et de réalité

que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'écris et à qui j'ai

promis de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me pardonnerez

cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amène et

que voici.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 6 / 34 段