balcon, dans ma redingote grise, au-dessous d'une loge où Mlle Leverd,
une actrice de grand talent qui avait été jolie, mais que la
petite-vérole avait défigurée, étalait un superbe bouquet qu'elle
laissa tomber sur mon épaule. Je n'étais pas dans mon rôle au point de
le ramasser. «Jeune homme, me dit-elle d'un ton majestueux, mon
bouquet! Allons donc!» Je fis la sourde oreille. «Vous n'êtes guère
galant, me dit un vieux monsieur qui était à côté de moi, et qui
s'élança pour ramasser le bouquet. A votre âge, je n'aurais pas été si
distrait.» Il présenta le bouquet à Mlle Leverd, qui s'écria en
grasseyant: «Ah! vraiment, c'est vous, monsieur Rollinat?» Et ils
causèrent ensemble de la pièce nouvelle.--Bon, pensai-je; me voilà
auprès d'un compatriote qui me reconnaît peut-être, bien que je ne me
souvienne pas de l'avoir jamais vu. M. Rollinat le père était le
premier avocat de notre département.
Pendant qu'il causait avec Mlle Leverd, M. Duris-Dufresne, qui était à
l'orchestre, monta au balcon pour me dire bonjour. Il m'avait déjà vue
déguisée, et s'asseyant un instant à la place vide de M. Rollinat, il
me parla, je m'en souviens, de la Fayette, avec qui il voulait me
faire faire connaissance. M. Rollinat revint à sa place et ils se
parlèrent à voix basse; puis le député se retira en me saluant avec un
peu trop de déférence pour le costume que je portais. Heureusement
l'avocat n'y fit pas attention et me dit en se rasseyant: «Ah çà, il
paraît que nous sommes compatriotes? Notre député vient de me dire que
vous étiez un jeune homme très distingué. Pardon, moi, j'aurais dit un
enfant. Quel âge avez-vous donc? Quinze ans, seize ans?--Et vous,
monsieur, lui dis-je, vous qui êtes un avocat très distingué, quel âge
avez-vous donc?--Oh! moi! reprit-il en riant, j'ai passé la
septantaine.--Eh bien, vous êtes comme moi, vous ne paraissez pas
avoir votre âge.»
La réponse lui fut agréable, et la conversation s'engagea. Quoique
j'aie toujours eu fort peu d'esprit, si peu qu'en ait une femme, elle
en a toujours plus qu'un collégien. Le bon père Rollinat fut si frappé
de ma _haute intelligence_ qu'à plusieurs reprises il s'écria:
«Singulier, singulier!» La pièce tomba violemment, malgré un feu
roulant d'esprit, des situations charmantes et un dialogue tout
inspiré de la verve de Molière; mais il est certain que le sujet de
l'intrigue et la crudité des détails étaient un anachronisme. Et puis,
la jeunesse était romantique. Delatouche avait mortellement blessé ce
qu'on appelait alors la _pléiade_, en publiant un article intitulé la
_Camaraderie_; moi seule peut-être dans la salle, j'aimais à la fois
Delatouche et les romantiques.
Dans les entr'actes, je causai jusqu'à la fin avec le vieux avocat,
qui jugeait bien et sainement le fort et le faible de la pièce. Il
aimait à parler et s'écoutait lui-même plus volontiers que les autres.
Content d'être compris, il me prit en amitié, me demanda mon nom et
m'engagea à l'aller voir. Je lui dis un nom en l'air qu'il s'étonna de
ne pas connaître, et lui promis de le voir en Berry. Il conclut en me
disant: «M. Dufresne ne m'avait pas trompé: vous êtes un enfant
remarquable. Mais je vous trouve faible sur vos études classiques.
Vous me dites que vos parens vous ont élevé à la maison, et que vous
n'avez fait ni ne comptez faire vos classes. Je vois bien que cette
éducation a son bon côté: vous êtes artiste, et, sur tout ce qui est
idée ou sentiment, vous en savez plus long que votre âge ne le
comporte. Vous avez une convenance et des habitudes de langage qui me
font croire que vous pourrez un jour écrire avec succès. Mais,
croyez-moi, faites vos études classiques. Rien ne remplace ce
fonds-là. J'ai douze enfans. J'ai mis tous mes enfans au collége. Il
n'y en a pas un qui ait votre précocité de jugement, mais ils sont
tous capables de se tirer d'affaire dans les diverses professions que
la jeunesse peut choisir; tandis que vous, vous êtes forcé d'être
artiste et rien autre chose. Or, si vous échouez dans l'art, vous
regretterez beaucoup de n'avoir pas reçu l'éducation commune.»
J'étais persuadée que ce brave homme n'était pas la dupe de mon
déguisement et qu'il s'amusait avec esprit à me pousser dans mon rôle.
Cela me faisait l'effet d'une conversation de bal masqué, et je me
donnais si peu de peine pour soutenir la fiction, que je fus fort
étonnée d'apprendre plus tard qu'il y avait été de la meilleure foi du
monde.
L'année suivante, M. Dudevant me présenta François Rollinat, qu'il
avait invité à venir passer quelques jours à Nohant, et à qui je
demandai d'interroger son père sur un petit bonhomme avec lequel il
avait causé avec beaucoup de bonté à la première et dernière
représentation de la _Reine d'Espagne_. «Eh! précisément, répondit
Rollinat, mon père nous parlait l'autre jour de cette rencontre à
propos de l'éducation en général. Il disait avoir été frappé de
l'aisance d'esprit et des manières des jeunes gens d'aujourd'hui, d'un
entre autres, qui lui avait parlé de toutes choses comme un petit
docteur, tout en lui avouant qu'il ne savait ni latin ni grec, et
qu'il n'étudiait ni droit ni médecine.--Et votre père ne s'est pas
avisé de penser que ce petit docteur pouvait bien être une
femme?--Vous peut-être? s'écria Rollinat.--Précisément!--Eh bien! de
toutes les conjectures auxquelles mon père s'est livré, en s'enquérant
en vain du fils de famille que vous pouviez être, voilà la seule qui
ne se soit présentée ni à lui ni à nous. Il a été cependant frappé et
intrigué, il cherche encore, et je veux bien me garder de le
détromper. Je vous demande la permission de vous le présenter sans
l'avertir de rien.--Soit! mais il ne me reconnaîtra pas, car il est
probable qu'il ne m'a pas regardée.»
Je me trompais; M. Rollinat avait si bien fait attention à ma figure
qu'en me voyant il fit un saut sur ses jambes grêles et encore lestes,
en s'écriant! «Oh! ai-je été assez bête!»
Nous fûmes dès lors comme des amis de vingt ans, et puisque je tiens
ce personnage, je parlerai ici de lui et de sa famille, bien que tout
cela pousse mon récit un peu en avant de la période où je le laisse un
moment pour le reprendre tout à l'heure.
M. Rollinat le père, malgré sa théorie sur l'éducation classique,
était artiste de la tête aux pieds, comme le sont, au reste, tous les
avocats un peu éminens. C'était un homme de sentiment et
d'imagination, fou de poésie, très poète et pas mal fou lui-même, bon
comme un ange, enthousiaste, prodigue, gagnant avec ardeur une
fortune pour ses douze enfans, mais la mangeant à mesure sans s'en
apercevoir; les idolâtrant, les gâtant et les oubliant devant la table
de jeu, où, gagnant et perdant tour à tour, il laissa son reste avec
sa vie.
Il était impossible de voir un vieillard plus jeune et plus vif,
buvant sec et ne se grisant jamais, chantant et folâtrant avec la
jeunesse sans jamais se rendre ridicule, parce qu'il avait l'esprit
chaste et le cœur naïf; enthousiaste de toutes les choses d'art, doué
d'une prodigieuse mémoire et d'un goût exquis, c'était à coup sûr une
des plus heureuses organisations que le Berry ait produites.
Il n'épargna rien pour l'éducation de sa nombreuse famille. L'aîné fut
avocat, un autre missionnaire, un troisième savant, un autre
militaire, les autres artistes et professeurs, les filles comme les
garçons. Ceux que j'ai connus plus particulièrement sont François,
Charles et Marie-Louise. Cette dernière a été gouvernante de ma fille
pendant un an. Charles, qui avait un admirable talent, une voix
magnifique, un esprit charmant comme son caractère, mais dont l'âme
fière et contemplative ne voulut jamais se livrer à la foule, a été se
fixer en Russie, où il a fait successivement plusieurs éducations chez
de grands personnages.
François avait terminé ses études de bonne heure. A vingt-deux ans,
reçu avocat, il vint exercer à Châteauroux. Son père lui céda son
cabinet, estimant lui donner une fortune, et ne doutant pas qu'il ne
pût facilement faire face à tous les besoins de la famille avec un
beau talent et une belle clientèle. En conséquence, il ne se tourmenta
plus de rien, et mourut en jouant et en riant, laissant plus de dettes
que de biens, et toute la famille à élever ou à établir.
François a porté cette charge effroyable avec la patience du bœuf
berrichon. Homme d'imagination et de sentiment, lui aussi, artiste
comme son père, mais philosophe plus sérieux, il a, dès l'âge de
vingt-deux ans, absorbé sa vie, sa volonté, ses forces, dans l'aride
travail de la procédure pour faire honneur à tous ses engagemens et
mener à bien l'existence de sa mère et de onze frères et sœurs. Ce
qu'il a souffert de cette abnégation, de ce dégoût d'une profession
qu'il n'a jamais aimée, et où le succès de son talent n'a jamais pu
réussir à le griser, de cette vie étroite, refoulée, assujettie des
tracasseries du présent, des inquiétudes de l'avenir, du ver rongeur
de la dette sacrée, nul ne s'en est douté, quoique le souci et la
fatigue l'aient écrit sur sa figure assombrie et préoccupée. Lourd et
distrait à l'habitude, Rollinat ne se révèle que par éclairs; mais
alors c'est l'esprit le plus net, le tact le plus sûr, la pénétration
la plus subtile; et quand il est retiré et bien caché dans l'intimité,
quand son cœur satisfait ou soulagé permet à son esprit de s'égayer,
c'est le fantaisiste le plus inouï, et je ne connais rien de
désopilant comme ce passage subit d'une gravité presque lugubre à une
verve presque délirante.
Mais tout ce que je raconte là ne dit pas et ne saurait dire les
trésors d'exquise bonté, de candeur généreuse et de haute sagesse que
renferme, à l'insu d'elle-même, cette âme d'élite. Je sus l'apprécier
à première vue, et c'est par là que j'ai été digne d'une amitié que je
place au nombre des plus précieuses bénédictions de ma destinée. Outre
les motifs d'estime et de respect que j'avais pour ce caractère
éprouvé par tant d'abnégation et de simplicité dans l'héroïsme
domestique, une sympathie particulière, une douce entente d'idées, une
conformité, ou, pour mieux dire, une similitude extraordinaire
d'appréciation de toutes choses, nous révélèrent l'un à l'autre ce que
nous avions rêvé de l'amitié parfaite, un sentiment à part de tous les
autres sentimens humains par sa sainteté et sa sérénité.
Il est bien rare qu'entre un homme et une femme, quelque pensée plus
vive que ne le comporte de lien fraternel ne vienne jeter quelque
trouble, et souvent l'amitié fidèle d'un homme mûr n'est pour nous que
la générosité d'une passion vaincue dans le passé. Une femme chaste et
sincère échappe vite à ce danger, et l'homme qui ne lui pardonne pas
de n'avoir pas partagé ses agitations secrètes n'est pas digne du
bienfait de l'amitié. Je dois dire qu'en général j'ai été heureuse
sous ce rapport, et que, malgré la confiance romanesque dont on m'a
souvent raillée, j'ai eu, en somme, l'instinct de découvrir les belles
âmes et d'en conserver l'affection. Je dois dire aussi que, n'étant
pas du tout coquette, ayant même une sorte d'horreur pour cette
étrange habitude de provocation dont ne se défendent pas toutes les
femmes honnêtes, j'ai rarement eu à lutter contre l'amour dans
l'amitié. Aussi, quand il a fallu l'y découvrir, je ne l'ai jamais
trouvé offensant, parce qu'il était sérieux et respectueux.
Quant à Rollinat, il n'est pas le seul de mes amis qui m'ait fait, du
premier jour jusqu'à celui-ci, l'honneur de ne voir en moi qu'un
frère. Je leur ai toujours avoué à tous que j'avais pour lui une sorte
de préférence inexplicable. D'autres m'ont, autant que lui, respectée
dans leur esprit et servie de leur dévouement, d'autres que le lien
des souvenirs d'enfance devrait pourtant me rendre plus précieux: ils
ne me le sont pas moins; mais c'est parce que je n'ai pas ce lien avec
Rollinat, c'est parce que notre amitié n'a que vingt-cinq ans de date,
que je dois la considérer comme plus fondée sur le choix que sur
l'habitude. C'est d'elle que je me suis souvent plu à dire avec
Montaigne:
«Si on me presse de dire pourquoy je l'aime, je sens que cela ne se
peut exprimer qu'en respondant: Parce que c'est luy, parce que c'est
moy. Il y a au delà de tout mon discours et de ce que j'en puis dire
particulièrement, je ne sçay quelle force inexplicable et fatale,
médiatrice de cette union. Nous nous cherchions avant que de nous être
veus et par des rapports que nous oyïons l'un de l'autre qui faisoient
en notre affection plus d'effort que ne porte la raison des rapports.
Et à notre première rencontre, nous nous trouvâmes si pris, si cognus,
si obligez entre nous, que rien dès lors ne nous fut si proche que
l'un à l'autre. Ayant si tard commencé, nostre intelligence n'avoit
point à perdre tems et n'avoit à se reigler au patron des amitiés
régulières auxquelles il faut tant de précautions de longue et
préalable conversation.»
Dès ma jeunesse, dès mon enfance, j'avais eu le rêve de l'amitié
idéale, et je m'enthousiasmais pour ces grands exemples de
l'antiquité, où je n'entendais pas malice. Il me fallut, dans la
suite, apprendre qu'elle était accompagnée de cette déviation insensée
ou maladive dont Cicéron disait: _Quis est enim iste amor amicitiæ?_
Cela me causa une sorte de frayeur, comme tout ce qui porte le
caractère de l'égarement et de la dépravation. J'avais vu des héros si
purs, et il me fallait les concevoir si dépravés ou si sauvages! Aussi
fus-je saisie de dégoût jusqu'à la tristesse quand, à l'âge où l'on
peut tout lire, je compris toute l'histoire d'Achille et de Patrocle,
d'Harmodius et d'Aristogiton. Ce fut justement le chapitre de
Montaigne sur l'amitié qui m'apporta cette désillusion, et dès lors ce
même chapitre si chaste et si ardent, cette expression mâle et sainte
d'un sentiment élevé jusqu'à la vertu, devint une sorte de loi sacrée
applicable à une aspiration de mon âme.
J'étais pourtant blessée au cœur du mépris que mon cher Montaigne
faisait de mon sexe quand il disait: «A dire vray, la suffisance
ordinaire des femmes n'est pas pour respondre à cette conférence et
communication nourrisse de cette sainte cousture: ny leur âme ne
semble assez ferme pour soustenir restreinte d'un nœud si pressé et
si durable.»
En méditant Montaigne dans le jardin d'Ormesson, je m'étais souvent
sentie humiliée d'être femme, et j'avoue que, dans toute lecture
d'enseignement philosophique, même dans les livres saints, cette
infériorité morale attribuée à la femme a révolté mon jeune orgueil.
«Mais cela est faux! m'écriai-je; cette ineptie et cette frivolité que
vous nous jetez à la figure, c'est le résultat de la mauvaise
éducation à laquelle vous nous avez condamnées, et vous aggravez le
mal en le constatant. Placez-nous dans de meilleures conditions,
placez-y les hommes aussi: faites qu'ils soient purs, sérieux et forts
de volonté, et vous verrez bien que nos âmes sont sorties semblables
des mains du Créateur.»
Puis, m'interrogeant moi-même et me rendant bien compte des
alternatives de langueur et d'énergie, c'est-à-dire de l'irrégularité
de mon organisation essentiellement féminine, je voyais bien qu'une
éducation rendue un peu différente de celle des autres femmes par des
circonstances fortuites avait modifié mon être; que mes petits os
s'étaient endurcis à la fatigue, ou bien que ma volonté développée par
les théories stoïciennes de Deschartres d'une part, et les
mortifications chrétiennes de l'autre, s'était habituée à dominer
souvent les défaillances de la nature. Je sentais bien aussi que la
stupide vanité des parures, pas plus que l'impur désir de plaire à
tous les hommes, n'avaient de prise sur mon esprit formé au mépris de
ces choses par les leçons et les exemples de ma grand'mère. Je n'étais
donc pas tout à fait une femme comme celles que censurent et raillent
les moralistes; j'avais dans l'âme l'enthousiasme du beau, la soif du
vrai, et pourtant j'étais bien une femme comme toutes les autres,
souffreteuse, nerveuse, dominée par l'imagination, puérilement
accessible aux attendrissemens et aux inquiétudes de la maternité.
Cela devait-il me reléguer à un rang secondaire dans la création et
dans la famille? Cela étant réglé par la société, j'avais encore la
force de m'y soumettre patiemment ou gaîment. Quel homme m'eût donné
l'exemple de ce secret héroïsme qui n'avait que Dieu pour confident
des protestations de la dignité méconnue?
Que la femme soit différente de l'homme, que le cœur et l'esprit
aient un sexe, je n'en doute pas. Le contraire fera toujours exception
même en supposant que notre éducation fasse les progrès nécessaires
(je ne la voudrais pas semblable à celle des hommes), la femme sera
toujours plus artiste et plus poète dans sa vie, l'homme le sera
toujours plus dans son œuvre. Mais cette différence, essentielle pour
l'harmonie des choses et pour les charmes les plus élevés de l'amour,
doit-elle constituer une infériorité morale? Je ne parle pas ici
socialisme: au temps où cette question fondamentale commença à me
préoccuper, je ne savais ce que c'était que le socialisme. Je dirai
plus tard en quoi et pourquoi mon esprit s'est refusé à le suivre sur
la voie de prétendu affranchissement où certaines opinions ont fait
dévier, selon moi, la théorie des véritables instincts et des nobles
destinées de la femme: mais je philosophais dans le secret de ma
pensée, et je ne voyais pas que la vraie philosophie fût trop grande
dame pour nous admettre à l'égalité dans son estime, comme le vrai
Dieu nous y admet dans les promesses du ciel.
J'allais donc nourrissant le rêve des mâles vertus auxquelles les
femmes peuvent s'élever, et à toute heure j'interrogeais mon âme avec
une naïve curiosité pour savoir si elle avait la puissance de son
aspiration, et si la droiture, le désintéressement, la discrétion, la
persévérance dans le travail, toutes les forces enfin que l'homme
s'attribue exclusivement étaient interdites en pratique à un cœur qui
en acceptait ardemment et passionnément le précepte. Je ne me sentais
ni perfide, ni vaine, ni bavarde, ni paresseuse, et je me demandais
pourquoi Montaigne ne m'eût pas aimée et respectée à l'égal d'un
frère, à l'égal de son cher de la Béotie.
En méditant aussi ce passage sur l'absorption rêvée par lui, mais par
lui déclarée impossible, de l'être tout entier dans l'_amor amicitiæ_,
entre l'homme et la femme, je crus avec lui longtemps que les
transports et les jalousies de l'amour étaient inconciliables avec la
divine sérénité de l'amitié, et, à l'époque où j'ai connu Rollinat, je
cherchais l'amitié sans l'amour comme un refuge et un sanctuaire où je
pusse oublier l'existence de toute affection orageuse et navrante. De
douces et fraternelles amitiés m'entouraient déjà de sollicitudes et
de dévouemens dont je ne méconnaissais pas le prix: mais, par une
combinaison sans doute fortuite de circonstances, aucun de mes anciens
amis, homme ou femme, n'était précisément d'âge à me bien connaître et
à me bien comprendre, les uns pour être trop jeunes, les autres pour
être trop vieux. Rollinat, plus jeune que moi de quelques années, ne
se trouva pas différent de moi pour cela. Une fatigue extrême de la
vie l'avait déjà placé à un point de vue de désespérance, tandis qu'un
enthousiasme invincible pour l'idéal le conservait vivant et agité
sous le poids de la résignation absolue aux choses extérieures. Le
contraste de cette vie intense, brûlant sous la glace, ou plutôt sous
sa propre cendre, répondait à ma propre situation, et nous fûmes
étonnés de n'avoir qu'à regarder chacun en soi-même pour nous
connaître à l'état philosophique. Les habitudes de la vie étaient
autres à la surface; mais il y avait une ressemblance d'organisation
qui rendit notre mutuel commerce aussi facile dès l'abord que s'il eût
été fondé sur l'habitude: même manie d'analyse, même scrupule de
jugement allant jusqu'à l'indécision, même besoin de la notion du
souverain bien, même absence de la plupart des passions et des
appétits qui gouvernent ou accidentent la vie de la plupart des
hommes; par conséquent, même rêverie incessante, mêmes accablemens
profonds, mêmes gaîtés soudaines, même innocence de cœur, même
incapacité d'ambition, mêmes paresses princières de la fantaisie aux
momens dont les autres profitent pour mener à bien leur gloire et leur
fortune, même satisfaction triomphante à l'idée de se croiser les bras
devant toute chose réputée sérieuse qui nous paraissait frivole et en
dehors des devoirs admis par nous comme sérieux; enfin mêmes qualités
ou mêmes défauts, mêmes sommeils et mêmes réveils de la volonté.
Le devoir nous a jetés cependant tout entiers dans le travail, pieds
et poings liés, et nous y sommes restés avec une persistance
invincible, cloués par ces devoirs acceptés sans discussion. D'autres
caractères, plus brillans et plus actifs en apparence, m'ont souvent
prêché le courage. Rollinat ne m'a jamais prêché que d'exemple, sans
se douter même de la valeur et de l'effet de cet exemple. Avec lui et
pour lui, je fis le code de la véritable et saine amitié, d'une amitié
à la Montaigne, toute de choix, d'élection et de perfection. Cela
ressembla d'abord à une convention romanesque, et cela a duré
vingt-cinq ans, sans que la _sainte cousture_ des âmes se soit
relâchée un seul instant, sans qu'un doute ait effleuré la foi absolue
que nous avons l'un dans l'autre, sans qu'une exigence, une
préoccupation personnelle ait rappelé à l'un ou à l'autre qu'il était
un être à part, une existence différente de l'âme unique en deux
personnes.
D'autres attachemens ont pris cependant la vie tout entière de chacun
de nous, des affections plus complètes, en égard aux lois de la vie
réelle, mais qui n'ont rien ôté à l'union tout immatérielle de nos
cœurs. Rien dans cette union paisible et pour ainsi dire paradisiaque
ne pouvait rendre jalouses ou inquiètes les âmes associées à notre
existence plus intime. L'être que l'un de nous préférait à tous les
autres devenait aussitôt cher et sacré à l'autre, et sa plus douce
société. Enfin, cette amitié est restée digne des plus beaux romans de
la chevalerie. Bien qu'elle n'ait jamais rien _posé_; elle en a, elle
en aura toujours la grandeur en nous-mêmes, et ce pacte de deux
cerveaux enthousiastes a pris toute la consistance d'une certitude
religieuse. Fondée sur l'estime, dans le principe, elle a passé dans
les entrailles à ce point de n'avoir plus besoin d'estime mutuelle, et
s'il était possible que l'un de nous deux arrivât à l'aberration de
quelque vice ou de quelque crime, il pourrait se dire encore qu'il
existe sur la terre une âme pure et saine qui ne se détacherait pas de
lui.
Je me souviens en ce moment d'une circonstance où un autre de mes amis
l'accusa vivement auprès de moi d'un tort sérieux. Cela n'avait rien
de fondé, et je ne sus que hausser les épaules; mais quand je vis que
la prévention s'obstinait contre lui, je ne pus m'empêcher de dire
avec impatience: «Eh bien! quand cela serait? Du moment que c'est lui,
c'est bien. Ça m'est égal.»
Plus souvent accusée que lui, parce que j'ai eu une existence plus en
vue, je suis certaine qu'il a dû plus d'une fois répondre à propos de
moi comme j'ai fait à propos de lui. Il n'est pas un seul autre de
mes amis qui n'ait discuté avec moi sur quelque opinion ou quelque
fait personnel, et qui, par conséquent, ne m'ait parfois discutée
vis-à-vis de lui-même. C'est un droit qu'il faut reconnaître à
l'amitié dans les conditions ordinaires de la vie et qu'elle regarde
souvent comme un devoir; mais là où ce droit n'a pas été réservé, pas
même prévu par une confiance sans limites, là où ce devoir disparaît
dans la plénitude d'une foi ardente, là seulement est la grande,
l'idéale amitié. Or, j'ai besoin d'idéal. Que ceux qui n'en ont que
faire s'en passent.
Mais vous qui flottez encore entre la mesure de poésie et de réalité
que la sagesse peut admettre, vous pour qui j'écris et à qui j'ai
promis de dire des choses utiles, à l'occasion, vous me pardonnerez
cette longue digression en faveur de la conclusion qu'elle amène et
que voici.