Et puis j'aurais voulu tout voir et tout savoir en même temps. Je

faisais causer mon professeur, et sur toutes choses il était brillant

et intéressant; mais je ne m'initiai avec lui qu'à la beauté des

détails, et le côté exact de la science me semblait aride pour ma

mémoire récalcitrante. J'eus grand tort; mon Malgache, c'est ainsi que

j'appelais Néraud, était un initiateur admirable, et j'étais encore

en âge d'apprendre. Il ne tenait qu'à moi de m'instruire d'une manière

générale, qui m'eût permis de me livrer seule ensuite à de bonnes

études. Je me bornai à comprendre un ensemble de choses qu'il résumait

en lettres ravissantes sur l'histoire naturelle et en récits de ses

lointains voyages, qui m'ouvrirent un peu le monde des tropiques. J'ai

retrouvé la vision qu'il m'avait donnée de l'Ile-de-France en écrivant

le roman d'_Indiana_, et, pour ne pas copier les cahiers qu'il avait

rassemblés pour moi, je n'ai pas su faire autre chose que de gâter ses

descriptions en les appropriant aux scènes de mon livre.

Il est tout simple que, n'apportant dans mes projets littéraires, ni

talent éprouvé, ni études spéciales, ni souvenirs d'une vie agitée à

la surface, ni connaissance approfondie du monde des faits, je n'eusse

aucune espèce d'ambition. L'ambition s'appuie sur la confiance en

soi-même, et je n'étais pas assez sotte pour compter sur mon petit

génie. Je me sentais riche d'un fond très restreint; l'analyse des

sentimens, la peinture d'un certain nombre de caractères, l'amour de

la nature, la familiarisation, si je puis parler ainsi, avec les

scènes et les mœurs de la campagne: c'était assez pour commencer. A

mesure que je vivrai, me disais-je, je verrai plus de gens et de

choses, j'étendrai mon cercle d'individualités, j'agrandirai le cadre

des scènes, et s'il faut, d'ailleurs, me retrancher dans le roman

d'inductions, qu'on appelle le roman historique, j'étudierai le

détail de l'histoire et je devinerai par la pensée la pensée des

hommes qui ne sont plus.

Quand ma résolution fut mûre d'aller tenter la fortune, c'est-à-dire

les mille écus de rente que j'avais toujours rêvés, la déclarer et la

suivre fut l'affaire de trois jours. Mon mari me devait une pension de

quinze cents francs. Je lui demandai ma fille, et la permission de

passer à Paris deux fois trois mois par an, avec deux cent cinquante

francs par mois d'absence. Cela ne souffrit aucune difficulté. Il

pensa que c'était un caprice dont je serais bientôt lasse.

Mon frère, qui pensait de même, me dit: «Tu t'imagines vivre à Paris

avec un enfant moyennant deux cent cinquante francs par mois! C'est

trop risible, toi qui ne sais pas ce que coûte un poulet! Tu vas

revenir avant quinze jours les mains vides, car ton mari est bien

décidé à être sourd à toute demande de nouveau subside.--C'est bien,

lui répondis-je, j'essaierai. Prête-moi pour huit jours l'appartement

que tu occupes dans ta maison de Paris et garde-moi Solange jusqu'à ce

que j'aie un logement. Je reviendrai effectivement bientôt.»

Mon frère fut le seul qui essaya de combattre ma résolution. Il se

sentait un peu coupable du dégoût que m'inspirait ma maison. Il n'en

voulait pas convenir avec lui-même, et il en convenait avec moi à son

insu. Sa femme comprenait mieux et m'approuvait. Elle avait confiance

dans mon courage et dans ma destinée. Elle sentait que je prenais le

seul moyen d'éviter ou d'ajourner une détermination plus pénible.

Ma fille ne comprenait rien encore; Maurice n'eût rien compris si mon

frère n'eût pris soin de lui dire que je m'en allais pour longtemps et

que je ne reviendrais peut-être pas. Il agissait ainsi dans l'espoir

que le chagrin de mon pauvre enfant me retiendrait. J'eus le cœur

brisé de ses larmes, mais je parvins à le tranquilliser et à lui

donner confiance en ma parole.

J'arrivai à Paris peu de temps après les scènes du Luxembourg et le

procès des ministres.

CHAPITRE VINGT-SIXIEME.

Manière de préface à une nouvelle phase de mon récit.--Pourquoi

je ne parle pas de toutes les personnes qui ont eu de

l'influence sur ma vie, soit par la persuasion, soit par la

persécution.--Quelques lignes de J.-J. Rousseau sur le même

sujet.--Mon sentiment est tout l'opposé du sien.--Je ne sais

pas attenter à la vie des autres, et, pour cause de

christianisme invétéré, je n'ai pu me jeter dans la politique

de personnalités.--Je reprends mon histoire.--La mansarde du

quai Saint-Michel et la vie excentrique que j'ai menée pendant

quelques mois avant de m'installer.--Déguisement qui réussit

extraordinairement.--Méprises singulières.--M. Pinson.--Le

bouquet de Mlle Leverd.--M. Rollinat père.--Sa

famille.--François Rollinat.--Digression assez longue.--Mon

chapitre de l'amitié, moins beau, mais aussi senti que celui de

Montaigne.

Établissons un fait avant d'aller plus loin.

Comme je ne prétends pas donner le change sur quoi que ce soit en

racontant ce qui me concerne, je dois commencer par dire nettement que

je veux _taire_ et non _arranger_ ni _déguiser_ plusieurs

circonstances de ma vie. Je n'ai jamais cru avoir de secrets à garder

pour mon compte vis-à-vis de mes amis. J'ai agi, sous ce rapport, avec

une sincérité à laquelle j'ai dû la franchise de mes relations et le

respect dont j'ai toujours été entourée dans mon milieu d'intimité.

Mais vis-à-vis du public, je ne m'attribue pas le droit de disposer du

passé de toutes les personnes dont l'existence a côtoyé la mienne.

Mon silence sera indulgence ou respect, oubli ou déférence, je n'ai

pas à m'expliquer sur ces causes. Elles seront de diverses natures

probablement, et je déclare qu'on ne doit rien préjuger pour ou contre

les personnes dont je parlerai peu ou point.

Toutes mes affections ont été sérieuses, et pourtant j'en ai brisé

plusieurs sciemment et volontairement. Aux yeux de mon entourage, j'ai

agi trop tôt ou trop tard, j'ai eu tort ou raison, selon qu'on a plus

ou moins bien connu les causes de mes résolutions. Outre que ces

débats d'intérieur auraient peu d'intérêt pour le lecteur, le seul

fait de les présenter à son appréciation serait contraire à toute

délicatesse, car je serais forcée de sacrifier parfois la personnalité

d'autrui à la mienne propre.

Puis-je, cependant, pousser cette délicatesse jusqu'à dire que j'ai

été injuste en de certaines occasions pour le plaisir de l'être? Là

commencerait le mensonge. Et qui donc en serait dupe? Tout le monde

sait, du reste, que, dans toute querelle, qu'elle soit de famille ou

d'opinion, d'intérêt ou de cœur, de sentiment ou de principes,

d'amour ou d'amitié, il y a des torts réciproques, et qu'on ne peut

expliquer et motiver les uns que par les autres. Il est des personnes

que j'ai vues à travers un prisme d'enthousiasme, et vis-à-vis

desquelles j'ai eu le grand tort de recouvrer la lucidité de mon

jugement. Tout ce qu'elles avaient à me demander, c'était de bons

procédés, et je défie qui que ce soit de dire que j'aie manqué à ce

fait. Pourtant leur irritation a été vive, et je le comprends très

bien. On est disposé, dans le premier moment d'une rupture, à prendre

le désenchantement pour un outrage. Le calme se fait, on devient plus

juste. Quoi qu'il en soit de ces personnes, je ne veux pas avoir à les

peindre; je n'ai pas le droit de livrer leurs traits à la curiosité ou

à l'indifférence des passans. Si elles vivent dans l'obscurité,

laissons-les jouir de ce doux privilége. Si elles sont célèbres,

laissons-les se peindre elles-mêmes, si elles le jugent à propos, et

ne faisons pas le triste métier de biographe des vivans.

Les vivans! on leur doit bien, je pense, de les laisser vivre, et il y

a longtemps qu'on a dit que le ridicule était une arme mortelle. S'il

en est ainsi, combien plus le blâme de telle ou telle action, ou

seulement la révélation de quelque faiblesse! Dans des situations plus

graves que celles auxquelles je fais allusion ici, j'ai vu la

perversité naître et grandir d'heure en heure; je la connais, je l'ai

observée, et je ne l'ai même pas prise pour type en général, dans mes

romans. On a critiqué en moi cette bénignité d'imagination. Si c'est

une infirmité du cerveau, on peut bien croire qu'elle est dans mon

cœur aussi et que je ne sais pas vouloir constater le laid dans la

vie réelle. Voilà pourquoi je ne le montrerai pas dans une histoire

véritable. Me fût-il prouvé que cela est utile à montrer, il n'en

resterait pas moins certain pour moi que le pilori est un mauvais mode

de prédication, et que celui qui a perdu l'espoir de se réhabiliter

devant les hommes n'essaiera pas de se réconcilier avec lui-même.

D'ailleurs, moi, je pardonne, et si des âmes très coupables devant moi

se réhabilitent sous d'autres influences, je suis prête à bénir. Le

public n'agit pas ainsi; il condamne et lapide. Je ne veux donc pas

livrer mes ennemis (si je peux me servir d'un mot qui n'a pas beaucoup

de sens pour moi) à des juges sans entrailles ou sans lumières, et aux

arrêts d'une opinion que ne dirige pas la moindre pensée religieuse,

que n'éclaire pas le moindre principe de charité.

Je ne suis pas une sainte: j'ai dû avoir, je le répète, et j'ai eu

certainement ma part de torts, sérieux aussi, dans la lutte qui s'est

engagée entre moi et plusieurs individualités. J'ai dû être injuste,

violente de résolutions, comme le sont les organisations lentes à se

décider, et subir des préventions cruelles, comme l'imagination en

crée aux sensibilités surexcitées. L'esprit de mansuétude que

j'apporte ici n'a pas toujours dominé mes émotions au moment où elles

se sont produites. J'ai pu murmurer contre mes souffrances et me

plaindre des faits, dans le secret de l'amitié; mais jamais de

sang-froid, avec préméditation et sous l'empire d'un lâche sentiment

de rancune ou de haine, je n'ai traduit personne à la barre de

l'opinion. Je n'ai pas voulu le faire là où les gens les plus purs et

les plus sérieux s'en attribuent le droit: en politique. Je ne suis

pas née pour ce métier d'exécuteur, et si j'ai refusé obstinément

d'entrer dans ce fait de guerre générale, par scrupule de conscience,

par générosité ou débonnaireté de caractère, à plus forte raison ne me

démentirai-je pas quand il s'agira de ma cause isolée.

Et qu'on ne dise pas qu'il est facile d'écrire sa vie quand on en

retranche l'exposé de certaines applications essentielles de la

volonté. Non, cela n'est pas facile, car il faut prendre franchement

le parti de laisser courir des récits absurdes et de folles calomnies,

et j'ai pris ce parti-là, en commençant cet ouvrage. Je ne l'ai pas

intitulé mes _Mémoires_, et c'est à dessein que je me suis servi de

ces expressions: _Histoire de ma vie_, pour bien dire que je

n'entendais pas raconter sans restriction celle des autres. Or, dans

toutes les circonstances où la vie de quelqu'un de mes semblables a pu

faire dévier la mienne propre de la ligne tracée par sa logique

naturelle, je n'ai rien à dire, ne voulant pas faire un procès public

à des influences que j'ai subies ou repoussées, à des caractères qui,

par persuasion ou par persécution, m'ont déterminée à agir dans un

sens ou dans l'autre. Si j'ai flotté ou erré, j'ai, du moins, la

grande consolation d'être aujourd'hui certaine de n'avoir jamais agi,

après réflexion, qu'avec la conviction d'accomplir un devoir ou d'user

d'un droit légitime, ce qui est au fond la même chose.

J'ai reçu dernièrement un petit volume récemment publié[5], de

fragmens inédits de Jean-Jacques Rousseau, et j'ai été vivement

frappée de ce passage qui faisait partie d'un projet de préface ou

introduction aux _Confessions_: «Les liaisons que j'ai eues avec

plusieurs personnes me forcent d'en parler aussi librement que de moi.

Je ne puis me bien faire connaître que je ne les fasse connaître

aussi; et l'on ne doit pas s'attendre que, dissimulant dans cette

occasion ce qui ne peut être tu sans nuire aux vérités que je dois

dire, j'aurai pour d'autres des ménagemens que je n'ai pas pour

moi-même.»

[5] Par M. Alfred de Bougy.

Je ne sais pas si, lors même qu'on est Jean-Jacques Rousseau, on a le

droit de traduire ainsi ses contemporains devant ses contemporains

pour une cause toute personnelle. Il y a là quelque chose qui révolte

la conscience publique. On aimerait que Rousseau se fût laissé accuser

de légèreté et d'ingratitude envers Mme de Warens, plutôt que

d'apprendre par lui des détails qui souillent l'image de sa

bienfaitrice. On eût pu pressentir qu'il y eût des motifs à son

inconstance, des excuses à son oubli, et le juger avec d'autant plus

de générosité qu'il en eût paru digne par sa générosité même.

J'écrivais, il y a sept ans, aux premières pages de ce récit: «Comme

nous sommes tous solidaires, il n'y a point de faute isolée. Il n'y a

point d'erreur dont quelqu'un ne soit la cause ou le complice, et il

est impossible de s'accuser sans accuser le prochain, non pas

seulement l'ennemi qui nous dénonce, mais encore parfois l'ami qui

nous défend. C'est ce qui est arrivé à Rousseau, et cela est mal.»

Oui, cela est mal. Après sept ans d'un travail cent fois interrompu

par des préoccupations générales et particulières qui ont donné à mon

esprit tout le loisir de nouvelles réflexions et tout le profit d'un

nouvel examen, je me retrouve vis-à-vis de moi-même et de mon ouvrage

dans la même conviction, dans la même certitude. Certaines confidences

personnelles, qu'elles soient confession ou justification, deviennent,

dans des conditions de publicité littéraire, un attentat à la

conscience, à la réputation d'autrui, ou bien elles ne sont pas

complètes et par là elles ne sont pas vraies.

Tout ceci établi, je continue. Je retire à mes souvenirs une portion

de leur intérêt, mais il leur restera encore assez d'utilité, sous

plus d'un rapport, pour que je prenne la peine de les écrire.

Ici ma vie devient plus active, plus remplie de détails et d'incidens.

Il me serait impossible de les retrouver dans un ordre de dates

certaines. J'aime mieux les classer par ordre de progression dans leur

importance.

Je cherchai un logement et m'établis bientôt quai Saint-Michel, dans

une des mansardes de la grande maison qui fait le coin de la place, au

bout du pont, en face de la Morgue. J'avais là trois petites pièces

très propres donnant sur un balcon d'où je dominais une grande étendue

du cours de la Seine, et d'où je contemplais face à face les monumens

gigantesques de Notre-Dame, Saint-Jacques-la-Boucherie, la

Sainte-Chapelle, etc. J'avais du ciel, de l'eau, de l'air, des

hirondelles, de la verdure sur les toits; je ne me sentais pas trop

dans le Paris de la civilisation, qui n'eût convenu ni à mes goûts ni

à mes ressources, mais plutôt dans le Paris pittoresque et poétique de

Victor Hugo, dans la ville du passé.

J'avais, je crois, trois cents francs de loyer par an. Les cinq étages

de l'escalier me chagrinaient fort, je n'ai jamais su monter, mais il

le fallait bien, et souvent avec ma grosse fille dans les bras; je

n'avais pas de servante. Ma portière, très fidèle, très propre et très

bonne, m'aida à faire mon ménage pour 15 fr. par mois. Je me fis

apporter mon repas de chez un gargotier très propre et très honnête

aussi, moyennant deux francs par jour. Je savonnais et repassais

moi-même le _fin_. J'arrivai alors à trouver mon existence possible

dans la limite de ma pension.

Le plus difficile fut d'acheter des meubles. Je n'y mis pas de luxe,

comme on peut croire. On me fit crédit, et je parvins à payer; mais

cet établissement, si modeste qu'il fût, ne put s'organiser tout de

suite: quelques mois se passèrent, tant à Paris qu'à Nohant, avant que

je pusse transplanter Solange de son _palais_ de Nohant (relativement

parlant), dans cette pauvreté, sans qu'elle en souffrît, sans qu'elle

s'en aperçût. Tout s'arrangea peu à peu, et dès que je l'eus auprès de

moi, avec le vivre et le service assurés, je pus devenir sédentaire,

ne sortir le jour que pour la mener promener au Luxembourg, et passer

à écrire toutes mes soirées auprès d'elle.

Jusque-là, c'est-à-dire jusqu'à ce que ma fille fût avec moi à Paris,

j'avais vécu d'une manière moins facile et même d'une manière très

inusitée, mais qui allait pourtant très directement à mon but.

Je ne voulais pas dépasser mon budget, je ne voulais rien emprunter;

ma dette de 500 francs, la seule de ma vie, m'avait tant tourmentée!

Et si M. Dudevant eût refusé de la payer! Il la paya de bonne grâce:

mais je n'avais osé la lui déclarer qu'étant très malade et craignant

de mourir _insolvable_. J'allais cherchant de l'ouvrage et n'en

trouvant pas. Je dirai tout à l'heure où j'en étais de mes chances

littéraires. J'avais en _montre_ un petit portrait dans le café du

quai Saint-Michel, dans la maison même, mais la pratique n'arrivait

pas. J'avais _raté_ la ressemblance de ma portière: cela risquait de

me faire bien du tort dans le quartier.

J'aurais voulu lire, je n'avais pas de livres de fonds. Et puis

c'était l'hiver, il n'est pas économique de garder la chambre quand on

doit compter les bûches. J'essayai de m'installer à la bibliothèque

Mazarine; mais il eût mieux valu, je crois, aller travailler sur les

tours de Notre-Dame, tant il y faisait froid. Je ne pus y tenir, moi

qui suis l'être le plus frileux que j'aie jamais connu. Il y avait là

de vieux _piocheurs_ qui s'installaient à une table, immobiles,

satisfaits, momifiés, et ne paraissant pas s'apercevoir que leurs nez

bleus se cristallisaient. J'enviais cet état de pétrification: je les

regardais s'asseoir et se lever comme poussés par un ressort, pour

bien m'assurer qu'ils étaient en bois.

Et puis encore j'étais avide de me déprovincialiser et de me mettre au

courant des choses, au niveau des idées et des formes de mon temps.

J'en sentais la nécessité, j'en avais la curiosité; excepté les

œuvres les plus saillantes, je ne connaissais rien des arts modernes;

j'avais surtout soif du théâtre.

Je savais bien qu'il était impossible à une femme pauvre de se passer

ces fantaisies. Balzac disait: «On ne peut pas être femme à Paris à

moins d'avoir 25 mille francs de rente.» Et ce paradoxe d'élégance

devenait une vérité pour la femme qui voulait être artiste.

Pourtant je voyais mes jeunes amis berrichons, mes compagnons

d'enfance, vivre à Paris avec aussi peu que moi et se tenir au courant

de tout ce qui intéresse la jeunesse intelligente. Les événemens

littéraires et politiques, les émotions des théâtres et des musées,

des clubs et de la rue, ils voyaient tout, ils étaient partout.

J'avais d'aussi bonnes jambes qu'eux et de ces bons petits pieds du

Berry qui ont appris à marcher dans les mauvais chemins, en équilibre

sur de gros sabots. Mais sur le pavé de Paris, j'étais comme un bateau

sur la glace. Les fines chaussures craquaient en deux jours, les

socques me faisaient tomber, je ne savais pas relever ma robe. J'étais

crottée, fatiguée, enrhumée, et je voyais chaussures et vêtemens, sans

compter les petits chapeaux de velours arrosés par les gouttières,

s'en aller en ruine avec une rapidité effrayante.

J'avais fait déjà ces remarques et ces expériences avant de songer à

m'établir à Paris, et j'avais posé ce problème à ma mère, qui y vivait

très élégante et très aisée avec 3,500 francs de rente: comment

suffire à la plus modeste toilette dans cet affreux climat, à moins de

vivre enfermée dans sa chambre sept jours sur huit? Elle m'avait

répondu: «C'est très possible à mon âge et avec mes habitudes; mais

quand j'étais jeune et que ton père manquait d'argent, il avait

imaginé de m'habiller en garçon. Ma sœur en fit autant, et nous

allions partout à pied avec nos maris, au théâtre, à toutes les

places. Ce fut une économie de moitié dans nos ménages.»

Cette idée me parut d'abord divertissante et puis très ingénieuse.

Ayant été habillée en garçon durant mon enfance, ayant ensuite chassé

en blouse et en guêtres avec Deschartres, je ne me trouvai pas étonnée

du tout de reprendre un costume qui n'était pas nouveau pour moi. A

cette époque, la mode aidait singulièrement au déguisement. Les hommes

portaient de longues redingotes carrées, dites à la _propriétaire_,

qui tombaient jusqu'aux talons et qui dessinaient si peu la taille que

mon frère, en endossant la sienne à Nohant, m'avait dit en riant:

«C'est très joli, cela, n'est-ce pas? C'est la mode, et ça ne gêne

pas. Le tailleur prend mesure sur une guérite, et ça irait à ravir à

tout un régiment.»

Je me fis donc faire une _redingote-guérite_ en gros drap gris,

pantalon et gilet pareils. Avec un chapeau gris et une grosse cravate

de laine, j'étais absolument un petit étudiant de première année. Je

ne peux pas dire quel plaisir me firent mes bottes: j'aurais

volontiers dormi avec, comme fit mon frère dans son jeune âge, quand

il chaussa la première paire. Avec ces petits talons ferrés, j'étais

solide sur le trottoir. Je voltigeais d'un bout de Paris à l'autre. Il

me semblait que j'aurais fait le tour du monde. Et puis, mes vêtemens

ne craignaient rien. Je courais par tous les temps, je revenais à

toutes les heures, j'allais au parterre de tous les théâtres. Personne

ne faisait attention à moi et ne se doutait de mon déguisement. Outre

que je le portais avec aisance, l'absence de coquetterie du costume et

de la physionomie écartait tout soupçon. J'étais trop mal vêtue, et

j'avais l'air trop simple (mon air habituel, distrait et volontiers

hébété) pour attirer ou fixer les regards. Les femmes savent peu se

déguiser, même sur le théâtre. Elles ne veulent pas sacrifier la

finesse de leur taille, la petitesse de leurs pieds, la gentillesse de

leurs mouvemens, l'éclat de leurs yeux, et c'est par tout cela

pourtant, c'est par le regard surtout qu'elles peuvent arriver à

n'être pas facilement devinées. Il y a une manière de se glisser

partout sans que personne détourne la tête, et de parler sur un

diapason bas et sourd qui ne résonne pas en flûte aux oreilles qui

peuvent vous entendre. Au reste, pour n'être pas remarquée en _homme_,

il faut avoir déjà l'habitude de ne pas se faire remarquer en _femme_.

Je n'allais jamais seule au parterre, non pas que j'y aie vu les gens

plus ou moins mal appris qu'ailleurs, mais à cause de la claque payée

et non payée, qui, à cette époque, était fort querelleuse. On se

bousculait beaucoup aux premières représentations, et je n'étais pas

de force à lutter contre la foule. Je me plaçais toujours au centre

du petit bataillon de mes amis berrichons, qui me protégeaient de leur

mieux. Un jour pourtant, que nous étions près du lustre, et qu'il

m'arriva de bâiller sans affectation, mais naïvement et sincèrement,

les _romains_ voulurent me faire un mauvais parti. Ils me traitèrent

de garçon perruquier. Je m'aperçus alors que j'étais très colère et

très mauvaise tête quand on me cherchait noise, et si mes amis

n'eussent été en nombre pour imposer à la claque, je crois bien que je

me serais fait assommer.

Je raconte là un temps très passager et très accidentel dans ma vie,

bien qu'on ait dit que j'avais passé plusieurs années ainsi, et que,

dix ans plus tard, mon fils encore imberbe ait été souvent pris pour

moi. Il s'est amusé de ces _quiproquos_, et puisque je suis sur ce

chapitre, je m'en rappelle plusieurs qui me sont propres et qui datent

de 1831.

Je dînais alors chez Pinson, restaurateur, rue de l'Ancienne-Comédie.

Un de mes amis m'ayant appelée madame devant lui, il crut devoir en

faire autant. «Eh non, lui dis-je, vous êtes du secret, appelez-moi

monsieur.» Le lendemain, je n'étais pas déguisée, il m'appela

monsieur. Je lui en fis reproche, mais ce fréquent changement de

costume ne put jamais s'arranger avec les habitudes de son langage. Il

ne s'était pas plus tôt accoutumé à dire monsieur que je reparaissais

en femme, et il n'arrivait à dire madame que le jour où je redevenais

monsieur. Ce brave et honnête père Pinson! Il était l'ami de ses

cliens, et quand ils n'avaient pas de quoi payer, non seulement il

attendait, mais encore il leur ouvrait sa bourse. Pour moi, bien que

j'aie fort peu mis son obligeance à contribution, j'ai toujours été

reconnaissante de sa confiance comme d'un service rendu.

Mais c'est à la première représentation de la _Reine d'Espagne_, de

Delatouche, que j'eus la comédie pour mon propre compte.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 5 / 34 段