chose jugée pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes
raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on
reconnaît, avec toutes les écoles de la philosophie moderne, un
principe de tolérance absolue à cet égard dans les gouvernemens, je me
trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre à des
formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni
même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration de ma prière.
Dans ce cas, il faut reconnaître encore que, s'il est des esprits qui
ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des pratiques
extérieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le même but, de
s'isoler entièrement.
Pourtant il y a là une grave question morale pour le législateur.
L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu à sa guise, ou en acceptant
une règle établie? Je vois dans la prière ou dans l'action de grâces
en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la consécration de
la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables
et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement
civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et
dénaturé qu'en bien des cas l'homme les observe de manière à en faire
un sacrilége. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises
par prudence, par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.
La routine de l'habitude me paraît une profanation moindre, mais c'en
est une encore, et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce de
culte n'en soit pas souillée?
Tout mon siècle a cherché et cherche encore. Je n'en sais pas plus
long que mon siècle.[4]
[4] Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis en principe
d'avenir, une religion d'État avec la liberté de discussion, et
une loi de discipline dans cette même discussion. J'avoue que
depuis j'ai varié dans cette croyance. Je n'ai pas admis
intérieurement sans réserve la doctrine de liberté absolue; mais
j'ai trouvé dans les travaux socialistes de M. Émile de Girardin
une si forte démonstration du droit de liberté individuelle, que
j'ai besoin de chercher encore comment la liberté morale
échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme, dès
l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je dis
_chercher_, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout seul? Le
doute. J'aurais dû dire _attendre_. Les questions s'éclairent
avec le temps par l'œuvre collective des esprits supérieurs, et
cette œuvre-là est toujours collective en dépit des divergences
apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumière se
fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que
nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes
de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est
bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la bonne foi de dire:
Je ne sais pas.
* * * * *
Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives années de ma
jeunesse ne me convenait-elle plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce
que je peux très bien dire.
L'être absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais
fait le troisième terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), était
fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et
tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares,
ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je
voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que
l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment
qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec
lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des
joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que
je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n'étais plus qu'un
amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière
opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne m'en suis
que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son cœur
et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le
silence et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec
reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amitié sérieuse et une
estime fondée.
Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que mon parti fut pris. De
quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je
tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il
y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier
pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé
de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en fût ainsi.
Il n'avait pas mérité de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas
descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si
j'ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la
femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion
qui s'acharne. Il me semble qu'il y a là un attentat contre le ciel,
qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus
disputer la possession d'une âme que celle d'un esclave. On doit
rendre à l'homme sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme émanée
de lui.
Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai
de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni
modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus
de moi.
J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère, parce qu'il n'y
avait qu'une porte et que ce n'était un passage pour personne, sous
aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient la chambre
attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans
troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres,
mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours
m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait
pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon
bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un
_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps
avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter que j'avais soin de
choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait
manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait
chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il
marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il
ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant
plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne
trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et
la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir,
la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre.
J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai
longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression
me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec la fin de mes
poétiques amours. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie,
j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en
écrivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage inédit et
bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois tout en
larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est
comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur
réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchemens d'une
illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.
La mort du grillon marqua donc, comme d'une manière symbolique, la fin
de mon séjour à Nohant. Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai ma
manière de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne.
J'ébauchai une espèce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis,
l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en
pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'était pas
plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs
auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps sans
fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et
s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma
vie de recueillement, j'avais beaucoup observé et assez bien compris
les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par
conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre;
enfin, que de tous les petits travaux dont j'étais capable, la
littérature proprement dite était celui qui m'offrait le plus de
chance de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.
Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement,
crièrent _fi!_ La poésie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec
une semblable préoccupation? Était-ce donc pour trouver une
profession matérielle que j'avais tant vécu dans l'idéal?
Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps. Dès avant mon
mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune,
ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un
certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle
d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son
imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à
mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui
l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon
pauvre cœur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intérieur,
repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le
travail.
A ces idées romanesques succéda, dans les commencemens de mon mariage,
la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il
souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais
ennuyée, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent
descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages,
certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'éprouve le
besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et
obsédée de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme
Panurge sur la mer en fureur: «Heureux celui qui plante choux! il a un
pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de
bêche!»
Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre la terre et mon second
pied, voilà justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais
pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de
_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer à moi-même le
but de mon activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins
pour économiser sur toutes choses, comme cela m'était recommandé, je
n'arrivais qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe sans
égoïsme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le
petit problème de lui faire rapporter le plus possible, et plus je
voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de
terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire
était trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement et la
maladie trop inévitables. Mon mari n'était pas inhumain et ne
m'arrêtait pas dans le détail de la dépense; mais quand, au bout du
mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait
perdre aussi en me disant que mon revenu était de moitié trop faible
pour ma libéralité, et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre à
Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était la vérité; mais je ne
pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l'aisance de
ceux que je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux que je ne
gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m'était imposé ou
conseillé, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et
j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait souvent.
Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait prescrit de ne pas
dépasser dix mille francs; j'en dépensai quatorze, de quoi j'étais
penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma démission, et on
l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonçai même à une pension
de quinze cents francs qui m'était assurée par contrat de mariage pour
ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux être à la
discrétion de mon gouvernement que de réclamer. Depuis cette époque
jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole, je ne pris pas cent sous
dans la bourse commune sans les demander à mon mari, et quand je le
priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage,
elles se montaient à cinq cents francs.
Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi
aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas
avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je
ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui
dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité je
lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc
pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en
tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si
tranquille.
Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai à dire comment, au
milieu de cette vie de religieuse que je menais bien réellement à
Nohant, et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le vœu
d'obéissance, ni celui de silence, ni celui de pauvreté, le besoin
d'exister par moi-même se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile.
Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'étais faite
médecin de campagne, et ma clientèle gratuite s'était accrue au point
de m'écraser de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi un peu
pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans
la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du
métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs? Mais je me disais
qu'avec un peu d'argent à moi, mes malades seraient mieux soignés et
que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.
Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on
n'accepte qu'à la condition de rêver toujours la liberté. Je n'étais
pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers à mes lectures
et à mes juleps; mais j'étais asservie à une situation donnée, dont il
ne dépendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé la
lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de quoi la payer, je vous
l'achète;» et si je me fusse laissée aller à dire que j'aimerais à
voir la Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent, faites que Nohant
en rapporte, et allez en Chine.»
J'avais donc agité en moi plus d'une fois le problème d'avoir des
ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer
sans remords et sans contrôle, pour un bonheur d'artiste, pour une
aumône bien placée, pour un beau livre, pour une semaine de voyage,
pour un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces
riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas
homme ou femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans notre société
toute factice, l'absence totale de numéraire constitue une situation
impossible, la misère effroyable ou l'impuissance absolue.
L'irresponsabilité est un état de servage; quelque chose comme la
honte de l'interdiction.
Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait où je ne pourrais plus
rester à Nohant. Cela tenait à des causes encore passagères alors;
mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manière menaçante. Il eût
fallu chasser mon frère, qui, gêné par une mauvaise gestion de son
propre bien, était venu vivre chez nous par économie, et un autre ami
de la maison pour qui j'avais, malgré sa fièvre bachique, une très
véritable amitié; un homme qui, comme mon frère, avait du cœur et de
l'esprit à revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq,
selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents salés_ qui
faisaient faire bien des folies, des _figures salées_ qu'on ne pouvait
rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se
trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il
n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se
fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de
m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt pas pleurer toute la
nuit, les fois où il n'avait pas dépassé une certaine dose qui lui
donnait envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme
il était charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses
mauvaises heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats indirects
plus sérieux que ses radotages, ses pleurs et ses colères, j'aimais
mieux songer à m'exiler qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme
habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un
bonheur au monde, celui d'être d'une santé si frêle qu'elle passait
dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un
sommeil assez accablé pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui
se passait autour de nous.
Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans à de fâcheuses
influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait
m'éloigner, à la condition de ne pas demander le partage, même très
inégal, de mon revenu, j'avais tenté de me créer quelque petit métier.
J'avais essayé de faire des traductions: c'était trop long, j'y
mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou
à l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais très bien la
ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais cela
manquait d'originalité: de la couture; j'allais vite, mais je ne
voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus
dix sous par jour: des modes; je pensais à ma mère, qui n'avait pu s'y
remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai
tâtonnant et travaillant comme un nègre à ne rien faire qui vaille
pour découvrir en moi une capacité quelconque. Je crus un instant
l'avoir trouvée. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en
compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares
en bois de Spa. Il s'en trouva de très jolis que le vernisseur admira
lorsque à un de mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il me
demanda si c'était mon état, je répondis que oui, pour voir ce qu'il
avait à me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa
montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques
jours, il m'apprit qu'il avait refusé quatre-vingts francs de l'étui à
cigares: je lui avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent
francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous.
J'allai trouver les employés de la maison Giroux et leur montrai mes
échantillons. Ils me conseillèrent d'essayer beaucoup d'objets
différens, des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à ouvrage, et
m'assurèrent que j'en aurais le débit chez eux. J'emportai donc de
Paris une provision de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et
ma peine à la recherche des procédés. Certains bois réussissaient
comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au
vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute,
les matières premières coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et
les objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit soutenu, que de
quoi manger du pain très sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode
de ces objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre un échec.
Et puis, malgré moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais songé à
me dire que je pouvais l'être. Dans un de mes courts séjours à Paris,
j'étais entrée un jour au musée de peinture. Ce n'était sans doute pas
la première fois, mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée
que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut
sentir sans comprendre. Je commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y
retournai le lendemain, puis le surlendemain; et, à mon voyage
suivant, voulant connaître un à un tous les chefs-d'œuvre, et me
rendre compte de la différence des écoles un peu plus que par la
nature des types et des sujets, je m'en allais mystérieusement toute
seule dès que le musée était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il
fermât. J'étais comme enivrée, comme clouée devant le Titien, les
Tintoret, les Rubens. C'était d'abord l'école flamande qui m'avait
saisie par la poésie dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir
pourquoi l'école italienne était si appréciée. Comme je n'avais
personne pour me dire en quoi c'était beau, mon admiration croissante
avait tout l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise et
toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances égales à
celles que j'avais goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un
grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion sérieuse de
cet art, qui, pas plus que les autres, ne se révèle aux sens sans le
secours de facultés et d'éducation spéciales. Je savais très bien que
dire devant un tableau: «Je juge parce que je vois, et je vois parce
que j'ai des yeux,» est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne
disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même pour savoir ce qu'il y
avait d'obstacles ou d'affinités entre moi et les créations du génie.
Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde
nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes
figures qui, sous la main des maîtres, ont pris un cachet de puissance
morale, même celles qui n'expriment que la force ou la santé
physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la
vie: c'est comme un résumé splendide de la forme et de l'expression
des êtres et des choses, trop souvent voilées ou flottantes dans le
mouvement de la réalité et dans l'appréciation de celui qui les
contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanité vu à
travers le sentiment du génie qui l'a composé et mis en scène. Quelle
bonne fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant de telles
œuvres ni préventions de critique, ni préventions de capacité
personnelle! L'univers se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le
présent et dans le passé, je devenais classique et romantique en même
temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agitée dans les arts.
Je voyais le monde du vrai surgir à travers tous les fantômes de ma
fantaisie et toutes les hésitations de mon regard. Il me semblait
avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré
l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce
que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté;
mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de
rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger, et
m'apercevant tout à coup que l'heure était venue d'aller entendre le
_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un pâtissier,
je dînais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite
bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me
donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.
On voit qu'au milieu de mes projets et de mes émotions, je n'avais
rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré
des partitions, j'avais jeté un œil distrait sur les journaux et un
peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens politiques du moment. Mon
ami Néraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la
science, avait essayé de m'apprendre la botanique; mais en courant
avec lui dans la campagne, lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi
portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais amusée, comme disent
les bonnes gens, qu'à la moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié
la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la
famille des crucifères. Je me laissais distraire des classifications
et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les
papillons courant après les fleurs et Maurice courant après les
papillons.