Disons donc ici très vite que la nécessité des cultes n'est pas encore

chose jugée pour moi, et que je vois aujourd'hui autant de bonnes

raisons pour l'admettre que pour la rejeter. Cependant, si l'on

reconnaît, avec toutes les écoles de la philosophie moderne, un

principe de tolérance absolue à cet égard dans les gouvernemens, je me

trouve parfaitement dans mon droit de refuser de m'astreindre à des

formules qui ne me satisfont pas, et dont aucune ne peut remplacer ni

même laisser libre l'élan de ma pensée et l'inspiration de ma prière.

Dans ce cas, il faut reconnaître encore que, s'il est des esprits qui

ont besoin, pour garder la foi, de s'assujettir à des pratiques

extérieures, il en est aussi qui ont besoin, dans le même but, de

s'isoler entièrement.

Pourtant il y a là une grave question morale pour le législateur.

L'homme sera-t-il meilleur en adorant Dieu à sa guise, ou en acceptant

une règle établie? Je vois dans la prière ou dans l'action de grâces

en commun, dans les honneurs rendus aux morts, dans la consécration de

la naissance et des principaux actes de la vie, des choses admirables

et saintes que ne remplacent pas les contrats et les actes purement

civils. Je vois aussi l'esprit de ces institutions tellement perdu et

dénaturé qu'en bien des cas l'homme les observe de manière à en faire

un sacrilége. Je ne puis prendre mon parti sur des pratiques admises

par prudence, par calcul, c'est-à-dire par lâcheté ou par hypocrisie.

La routine de l'habitude me paraît une profanation moindre, mais c'en

est une encore, et quel sera le moyen d'empêcher que toute espèce de

culte n'en soit pas souillée?

Tout mon siècle a cherché et cherche encore. Je n'en sais pas plus

long que mon siècle.[4]

[4] Il y a quelques années, j'aurais volontiers admis en principe

d'avenir, une religion d'État avec la liberté de discussion, et

une loi de discipline dans cette même discussion. J'avoue que

depuis j'ai varié dans cette croyance. Je n'ai pas admis

intérieurement sans réserve la doctrine de liberté absolue; mais

j'ai trouvé dans les travaux socialistes de M. Émile de Girardin

une si forte démonstration du droit de liberté individuelle, que

j'ai besoin de chercher encore comment la liberté morale

échappera à ses propres excès si l'on accorde à l'homme, dès

l'enfance, le droit d'incrédulité absolue. Quand je dis

_chercher_, je me vante. Que trouve-t-on à soi tout seul? Le

doute. J'aurais dû dire _attendre_. Les questions s'éclairent

avec le temps par l'œuvre collective des esprits supérieurs, et

cette œuvre-là est toujours collective en dépit des divergences

apparentes. Il ne s'agit que d'avoir patience, et la lumière se

fait. Ce qui la retarde beaucoup, c'est l'ardeur orgueilleuse que

nous avons tous en ce monde, de prendre parti pour une des formes

de la vérité. Il est bon que nous ayons cette ardeur, mais il est

bon aussi qu'à certaines heures nous ayons la bonne foi de dire:

Je ne sais pas.

* * * * *

Pourquoi cette solitude qui avait franchi les plus vives années de ma

jeunesse ne me convenait-elle plus, voilà ce que je n'ai pas dit et ce

que je peux très bien dire.

L'être absent, je pourrais presque dire l'_invisible_, dont j'avais

fait le troisième terme de mon existence (_Dieu, lui et moi_), était

fatigué de cette aspiration surhumaine à l'amour sublime. Généreux et

tendre, il ne le disait pas, mais ses lettres devenaient plus rares,

ses expressions plus vives ou plus froides selon le sens que je

voulais y attacher. Ses passions avaient besoin d'un autre aliment que

l'amitié enthousiaste et la vie épistolaire. Il avait fait un serment

qu'il m'avait tenu religieusement et sans lequel j'eusse rompu avec

lui; mais il ne m'avait pas fait de serment restrictif à l'égard des

joies ou des plaisirs qu'il pouvait rencontrer ailleurs. Je sentis que

je devenais pour lui une chaîne terrible, ou que je n'étais plus qu'un

amusement d'esprit. Je penchai trop modestement vers cette dernière

opinion, et j'ai su plus tard que je m'étais trompée. Je ne m'en suis

que davantage applaudie d'avoir mis fin à la contrainte de son cœur

et à l'empêchement de sa destinée. Je l'aimai longtemps encore dans le

silence et l'abattement. Puis je pensai à lui avec calme, avec

reconnaissance, et je n'y pense qu'avec une amitié sérieuse et une

estime fondée.

Il n'y eut ni explication ni reproche, dès que mon parti fut pris. De

quoi me serais-je plainte? Que pouvais-je exiger? Pourquoi aurais-je

tourmenté cette belle et bonne âme, gâté cette vie pleine d'avenir? Il

y a d'ailleurs un point de détachement où celui qui a fait le premier

pas ne doit plus être interrogé et persécuté, sous peine d'être forcé

de devenir cruel ou malheureux. Je ne voulais pas qu'il en fût ainsi.

Il n'avait pas mérité de souffrir, _lui_; et moi, je ne voulais pas

descendre dans son respect en risquant de l'irriter. Je ne sais pas si

j'ai raison de regarder la fierté comme un des premiers devoirs de la

femme, mais il n'est pas en mon pouvoir de ne pas mépriser la passion

qui s'acharne. Il me semble qu'il y a là un attentat contre le ciel,

qui seul donne et reprend les vraies affections. On ne doit pas plus

disputer la possession d'une âme que celle d'un esclave. On doit

rendre à l'homme sa liberté, à l'âme son élan, à Dieu la flamme émanée

de lui.

Quand ce divorce tranquille, mais sans retour, fut accompli, j'essayai

de continuer l'existence que rien d'extérieur n'avait dérangée ni

modifiée; mais cela fut impossible. Ma petite chambre ne voulait plus

de moi.

J'habitais alors l'ancien boudoir de ma grand'mère, parce qu'il n'y

avait qu'une porte et que ce n'était un passage pour personne, sous

aucun prétexte que ce fût. Mes deux enfans occupaient la chambre

attenante. Je les entendais respirer, et je pouvais veiller sans

troubler leur sommeil. Ce boudoir était si petit, qu'avec mes livres,

mes herbiers, mes papillons et mes cailloux (j'allais toujours

m'amusant à l'histoire naturelle sans rien apprendre), il n'y avait

pas de place pour un lit. J'y suppléais par un hamac. Je faisais mon

bureau d'une armoire qui s'ouvrait en manière de secrétaire et qu'un

_cricri_, que l'habitude de me voir avait apprivoisé, occupa longtemps

avec moi. Il y vivait de mes pains à cacheter que j'avais soin de

choisir blancs, dans la crainte qu'il ne s'empoisonnât. Il venait

manger sur mon papier pendant que j'écrivais, après quoi il allait

chanter dans un certain tiroir de prédilection. Quelquefois il

marchait sur mon écriture, et j'étais obligée de le chasser pour qu'il

ne s'avisât pas de goûter à l'encre fraîche. Un soir, ne l'entendant

plus remuer et ne le voyant pas venir, je le cherchai partout. Je ne

trouvai de mon ami que les deux pattes de derrière entre la croisée et

la boiserie. Il ne m'avait pas dit qu'il avait l'habitude de sortir,

la servante l'avait écrasé en fermant la fenêtre.

J'ensevelis ses tristes restes dans une fleur de datura, que je gardai

longtemps comme une relique; mais je ne saurais dire quelle impression

me fit ce puéril incident, par sa coïncidence avec la fin de mes

poétiques amours. J'essayai bien de faire là-dessus de la poésie,

j'avais ouï dire que le bel esprit console de tout; mais, tout en

écrivant _la Vie et la Mort d'un esprit familier_, ouvrage inédit et

bien fait pour l'être toujours, je me surpris plus d'une fois tout en

larmes. Je songeais malgré moi que ce petit cri du grillon, qui est

comme la voix même du foyer domestique, aurait pu chanter mon bonheur

réel, qu'il avait bercé au moins les derniers épanchemens d'une

illusion douce, et qu'il venait de s'envoler pour toujours avec elle.

La mort du grillon marqua donc, comme d'une manière symbolique, la fin

de mon séjour à Nohant. Je m'inspirai d'autres pensées, je changeai ma

manière de vivre, je sortis, je me promenai beaucoup durant l'automne.

J'ébauchai une espèce de roman qui n'a jamais vu le jour; puis,

l'ayant lu, je me convainquis qu'il ne valait rien, mais que j'en

pouvais faire de moins mauvais, et, qu'en somme, il ne l'était pas

plus que beaucoup d'autres qui faisaient vivre tant bien que mal leurs

auteurs. Je reconnus que j'écrivais vite, facilement, longtemps sans

fatigue; que mes idées, engourdies dans mon cerveau, s'éveillaient et

s'enchaînaient, par la déduction, au courant de la plume; que dans ma

vie de recueillement, j'avais beaucoup observé et assez bien compris

les caractères que le hasard avait fait passer devant moi, et que, par

conséquent, je connaissais assez la nature humaine pour la dépeindre;

enfin, que de tous les petits travaux dont j'étais capable, la

littérature proprement dite était celui qui m'offrait le plus de

chance de succès comme métier, et, tranchons le mot, comme gagne-pain.

Quelques personnes, avec qui je m'en expliquai au commencement,

crièrent _fi!_ La poésie pouvait-elle exister, disaient-elles, avec

une semblable préoccupation? Était-ce donc pour trouver une

profession matérielle que j'avais tant vécu dans l'idéal?

Moi, j'avais mon idée là-dessus depuis longtemps. Dès avant mon

mariage j'avais senti que ma situation dans la vie, ma petite fortune,

ma liberté de ne rien faire, mon prétendu droit de commander à un

certain nombre d'êtres humains, paysans et domestiques, enfin mon rôle

d'héritière et de châtelaine, malgré ses minces proportions et son

imperceptible importance, était contraire à mon goût, à ma logique, à

mes facultés. Que l'on se rappelle comment la pauvreté de ma mère, qui

l'avait séparée de moi, avait agi sur ma petite cervelle et sur mon

pauvre cœur d'enfant; comment j'avais, dans mon for intérieur,

repoussé l'héritage, et projeté longtemps de fuir le bien-être pour le

travail.

A ces idées romanesques succéda, dans les commencemens de mon mariage,

la volonté de complaire à mon mari et d'être la femme de ménage qu'il

souhaitait que je fusse. Les soins domestiques ne m'ont jamais

ennuyée, et je ne suis pas de ces esprits sublimes qui ne peuvent

descendre de leurs nuages. Je vis beaucoup dans les nuages,

certainement, et, c'est une raison de plus pour que j'éprouve le

besoin de me retrouver souvent sur la terre. Souvent, fatiguée et

obsédée de mes propres agitations, j'aurais volontiers dit, comme

Panurge sur la mer en fureur: «Heureux celui qui plante choux! il a un

pied sur la terre, et l'autre n'en est distant que d'un fer de

bêche!»

Mais ce fer de bêche, ce quelque chose entre la terre et mon second

pied, voilà justement ce dont j'avais besoin et ce que je ne trouvais

pas. J'aurais voulu une raison, un motif aussi simple que l'action de

_planter choux_, mais aussi logique, pour m'expliquer à moi-même le

but de mon activité. Je voyais bien qu'en me donnant beaucoup de soins

pour économiser sur toutes choses, comme cela m'était recommandé, je

n'arrivais qu'à me pénétrer de l'impossibilité d'être économe sans

égoïsme en certains cas; plus j'approchais de la terre, en creusant le

petit problème de lui faire rapporter le plus possible, et plus je

voyais que la terre rapporte peu et que ceux qui ont peu ou point de

terre à bêcher ne peuvent pas exister avec leurs deux bras. Le salaire

était trop faible, le travail trop peu assuré, l'épuisement et la

maladie trop inévitables. Mon mari n'était pas inhumain et ne

m'arrêtait pas dans le détail de la dépense; mais quand, au bout du

mois, il voyait mes comptes, il perdait la tête et me la faisait

perdre aussi en me disant que mon revenu était de moitié trop faible

pour ma libéralité, et qu'il n'y avait aucune possibilité de vivre à

Nohant et avec Nohant sur ce pied-là. C'était la vérité; mais je ne

pouvais prendre sur moi de réduire au strict nécessaire l'aisance de

ceux que je gouvernais, et de refuser le nécessaire à ceux que je ne

gouvernais pas. Je ne résistais à rien de ce qui m'était imposé ou

conseillé, mais je ne savais pas m'y prendre. Je m'impatientais et

j'étais débonnaire. On le savait, et on en abusait souvent.

Ma gestion ne dura qu'une année. On m'avait prescrit de ne pas

dépasser dix mille francs; j'en dépensai quatorze, de quoi j'étais

penaude comme un enfant pris en faute. J'offris ma démission, et on

l'accepta. Je rendis mon portefeuille et renonçai même à une pension

de quinze cents francs qui m'était assurée par contrat de mariage pour

ma toilette. Il ne m'en fallait pas tant, et j'aimais mieux être à la

discrétion de mon gouvernement que de réclamer. Depuis cette époque

jusqu'en 1831, je ne possédais pas une obole, je ne pris pas cent sous

dans la bourse commune sans les demander à mon mari, et quand je le

priai de payer mes dettes personnelles au bout de neuf ans de mariage,

elles se montaient à cinq cents francs.

Je ne rapporte pas ces petites choses pour me plaindre d'avoir subi

aucune contrainte ni souffert d'aucune avarice. Mon mari n'était pas

avare, et il ne me refusait rien; mais je n'avais pas de besoins, je

ne désirais rien en dehors des dépenses courantes établies par lui

dans la maison, et, contente de n'avoir plus aucune responsabilité je

lui laissais une autorité sans limites et sans contrôle. Il avait donc

pris tout naturellement l'habitude de me regarder comme un enfant en

tutelle, et il n'avait pas sujet de s'irriter contre un enfant si

tranquille.

Si je suis entrée dans ce détail, c'est que j'ai à dire comment, au

milieu de cette vie de religieuse que je menais bien réellement à

Nohant, et à laquelle ne manquaient ni la cellule, ni le vœu

d'obéissance, ni celui de silence, ni celui de pauvreté, le besoin

d'exister par moi-même se fit sentir. Je souffrais de me voir inutile.

Ne pouvant assister autrement les pauvres gens, je m'étais faite

médecin de campagne, et ma clientèle gratuite s'était accrue au point

de m'écraser de fatigue. Par économie, je m'étais faite aussi un peu

pharmacien, et quand je rentrais de mes visites, je m'abrutissais dans

la confection des onguens et des sirops. Je ne me lassais pas du

métier; que m'importait de rêver là ou ailleurs? Mais je me disais

qu'avec un peu d'argent à moi, mes malades seraient mieux soignés et

que ma pratique pourrait s'aider de quelques lumières.

Et puis l'esclavage est quelque chose d'anti-humain, que l'on

n'accepte qu'à la condition de rêver toujours la liberté. Je n'étais

pas esclave de mon mari; il me laissait bien volontiers à mes lectures

et à mes juleps; mais j'étais asservie à une situation donnée, dont il

ne dépendait pas de lui de m'affranchir. Si je lui eusse demandé la

lune, il m'eût dit en riant: «Ayez de quoi la payer, je vous

l'achète;» et si je me fusse laissée aller à dire que j'aimerais à

voir la Chine, il m'eût répondu: «Ayez de l'argent, faites que Nohant

en rapporte, et allez en Chine.»

J'avais donc agité en moi plus d'une fois le problème d'avoir des

ressources, si modestes qu'elles fussent, mais dont je pusse disposer

sans remords et sans contrôle, pour un bonheur d'artiste, pour une

aumône bien placée, pour un beau livre, pour une semaine de voyage,

pour un petit cadeau à une amie pauvre, que sais-je? pour tous ces

riens dont on peut se priver, mais sans lesquels pourtant on n'est pas

homme ou femme, mais bien plutôt ange ou bête. Dans notre société

toute factice, l'absence totale de numéraire constitue une situation

impossible, la misère effroyable ou l'impuissance absolue.

L'irresponsabilité est un état de servage; quelque chose comme la

honte de l'interdiction.

Je m'étais dit aussi qu'un moment viendrait où je ne pourrais plus

rester à Nohant. Cela tenait à des causes encore passagères alors;

mais que parfois je voyais s'aggraver d'une manière menaçante. Il eût

fallu chasser mon frère, qui, gêné par une mauvaise gestion de son

propre bien, était venu vivre chez nous par économie, et un autre ami

de la maison pour qui j'avais, malgré sa fièvre bachique, une très

véritable amitié; un homme qui, comme mon frère, avait du cœur et de

l'esprit à revendre, un jour sur trois, sur quatre, ou sur cinq,

selon _le vent_, disaient-ils. Or, il y avait des _vents salés_ qui

faisaient faire bien des folies, des _figures salées_ qu'on ne pouvait

rencontrer sans avoir envie de boire, et quand on avait bu, il se

trouvait que, de toutes choses, le vin était encore la plus salée. Il

n'y a rien de pis que des ivrognes spirituels et bons, on ne peut se

fâcher avec eux. Mon frère avait le vin sensible, et j'étais forcée de

m'enfermer dans ma cellule pour qu'il ne vînt pas pleurer toute la

nuit, les fois où il n'avait pas dépassé une certaine dose qui lui

donnait envie d'étrangler ses meilleurs amis. Pauvre Hippolyte! Comme

il était charmant dans ses bons jours, et insupportable dans ses

mauvaises heures! Tel qu'il était, et malgré des résultats indirects

plus sérieux que ses radotages, ses pleurs et ses colères, j'aimais

mieux songer à m'exiler qu'à le renvoyer. D'ailleurs, sa femme

habitait avec nous aussi, sa pauvre excellente femme qui n'avait qu'un

bonheur au monde, celui d'être d'une santé si frêle qu'elle passait

dans son lit plus de temps que sur ses pieds, et qu'elle dormait d'un

sommeil assez accablé pour ne pas trop s'apercevoir encore de ce qui

se passait autour de nous.

Dans la vue de m'affranchir et de soustraire mes enfans à de fâcheuses

influences, un jour possibles; certaine qu'on me laisserait

m'éloigner, à la condition de ne pas demander le partage, même très

inégal, de mon revenu, j'avais tenté de me créer quelque petit métier.

J'avais essayé de faire des traductions: c'était trop long, j'y

mettais trop de scrupule et de conscience; des portraits au crayon ou

à l'aquarelle, en quelques heures: je saisissais très bien la

ressemblance, je ne dessinais pas mal mes petites têtes, mais cela

manquait d'originalité: de la couture; j'allais vite, mais je ne

voyais pas assez fin, et j'appris que cela rapporterait tout au plus

dix sous par jour: des modes; je pensais à ma mère, qui n'avait pu s'y

remettre faute d'un petit capital. Pendant quatre ans j'allai

tâtonnant et travaillant comme un nègre à ne rien faire qui vaille

pour découvrir en moi une capacité quelconque. Je crus un instant

l'avoir trouvée. J'avais peint des fleurs et des oiseaux d'ornement en

compositions microscopiques sur des tabatières et des étuis à cigares

en bois de Spa. Il s'en trouva de très jolis que le vernisseur admira

lorsque à un de mes petits voyages à Paris, je les lui portai. Il me

demanda si c'était mon état, je répondis que oui, pour voir ce qu'il

avait à me dire. Il me dit qu'il mettrait ces petits objets sur _sa

montre_, et qu'il les laisserait marchander. Au bout de quelques

jours, il m'apprit qu'il avait refusé quatre-vingts francs de l'étui à

cigares: je lui avais dit, à tout hasard, que j'en voulais cent

francs, pensant qu'on ne m'en offrirait pas cent sous.

J'allai trouver les employés de la maison Giroux et leur montrai mes

échantillons. Ils me conseillèrent d'essayer beaucoup d'objets

différens, des éventails, des boîtes à thé, des coffrets à ouvrage, et

m'assurèrent que j'en aurais le débit chez eux. J'emportai donc de

Paris une provision de matériaux, mais j'usai mes yeux, mon temps et

ma peine à la recherche des procédés. Certains bois réussissaient

comme par miracle, d'autres laissaient tout partir ou tout gâter au

vernissage. J'avais des accidens qui me retardaient, et, somme toute,

les matières premières coûtaient si cher, qu'avec le temps perdu et

les objets gâtés, je ne voyais, en supposant un débit soutenu, que de

quoi manger du pain très sec. Je m'y obstinai pourtant, mais la mode

de ces objets passa à temps pour m'empêcher d'y poursuivre un échec.

Et puis, malgré moi, je me sentais artiste, sans avoir jamais songé à

me dire que je pouvais l'être. Dans un de mes courts séjours à Paris,

j'étais entrée un jour au musée de peinture. Ce n'était sans doute pas

la première fois, mais j'avais toujours regardé sans voir, persuadée

que je ne m'y connaissais pas, et ne sachant pas tout ce qu'on peut

sentir sans comprendre. Je commençai à m'émouvoir singulièrement. J'y

retournai le lendemain, puis le surlendemain; et, à mon voyage

suivant, voulant connaître un à un tous les chefs-d'œuvre, et me

rendre compte de la différence des écoles un peu plus que par la

nature des types et des sujets, je m'en allais mystérieusement toute

seule dès que le musée était ouvert, et j'y restais jusqu'à ce qu'il

fermât. J'étais comme enivrée, comme clouée devant le Titien, les

Tintoret, les Rubens. C'était d'abord l'école flamande qui m'avait

saisie par la poésie dans la réalité, et peu à peu j'arrivai à sentir

pourquoi l'école italienne était si appréciée. Comme je n'avais

personne pour me dire en quoi c'était beau, mon admiration croissante

avait tout l'attrait d'une découverte, et j'étais toute surprise et

toute ravie de trouver, devant la peinture, des jouissances égales à

celles que j'avais goûtées dans la musique. J'étais loin d'avoir un

grand discernement, je n'avais jamais eu la moindre notion sérieuse de

cet art, qui, pas plus que les autres, ne se révèle aux sens sans le

secours de facultés et d'éducation spéciales. Je savais très bien que

dire devant un tableau: «Je juge parce que je vois, et je vois parce

que j'ai des yeux,» est une impertinence d'épicier cuistre. Je ne

disais donc rien, je ne m'interrogeais pas même pour savoir ce qu'il y

avait d'obstacles ou d'affinités entre moi et les créations du génie.

Je contemplais, j'étais dominée, j'étais transportée dans un monde

nouveau. La nuit, je voyais passer devant moi toutes ces grandes

figures qui, sous la main des maîtres, ont pris un cachet de puissance

morale, même celles qui n'expriment que la force ou la santé

physiques. C'est dans la belle peinture qu'on sent ce que c'est que la

vie: c'est comme un résumé splendide de la forme et de l'expression

des êtres et des choses, trop souvent voilées ou flottantes dans le

mouvement de la réalité et dans l'appréciation de celui qui les

contemple; c'est le spectacle de la nature et de l'humanité vu à

travers le sentiment du génie qui l'a composé et mis en scène. Quelle

bonne fortune pour un esprit naïf qui n'apporte devant de telles

œuvres ni préventions de critique, ni préventions de capacité

personnelle! L'univers se révélait à moi. Je voyais à la fois dans le

présent et dans le passé, je devenais classique et romantique en même

temps, sans savoir ce que signifiait la querelle agitée dans les arts.

Je voyais le monde du vrai surgir à travers tous les fantômes de ma

fantaisie et toutes les hésitations de mon regard. Il me semblait

avoir conquis je ne sais quel trésor d'infini dont j'avais ignoré

l'existence. Je n'aurais pu dire quoi, je ne savais pas de nom pour ce

que je sentais se presser dans mon esprit réchauffé et comme dilaté;

mais j'avais la fièvre, et je m'en revenais du musée, me perdant de

rue en rue, ne sachant où j'allais, oubliant de manger, et

m'apercevant tout à coup que l'heure était venue d'aller entendre le

_Freyschutz_ ou _Guillaume Tell_. J'entrais alors chez un pâtissier,

je dînais d'une brioche, me disant avec satisfaction, devant la petite

bourse dont on m'avait munie, que la suppression de mon repas me

donnait le droit et le moyen d'aller au spectacle.

On voit qu'au milieu de mes projets et de mes émotions, je n'avais

rien appris. J'avais lu de l'histoire et des romans; j'avais déchiffré

des partitions, j'avais jeté un œil distrait sur les journaux et un

peu fermé l'oreille à dessein aux entretiens politiques du moment. Mon

ami Néraud, un vrai savant, artiste jusqu'au bout des ongles dans la

science, avait essayé de m'apprendre la botanique; mais en courant

avec lui dans la campagne, lui chargé de sa boîte de ferblanc, moi

portant Maurice sur mes épaules, je ne m'étais amusée, comme disent

les bonnes gens, qu'à la moutarde; encore n'avais-je pas bien étudié

la moutarde et savais-je tout au plus que cette plante est de la

famille des crucifères. Je me laissais distraire des classifications

et des individus par le soleil dorant les brouillards, par les

papillons courant après les fleurs et Maurice courant après les

papillons.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 4 / 34 段