Les Malus vinrent aussi. Le plus jeune, Adolphe; un cœur d'or, ayant

été malade chez nous, nous lui fîmes la conduite jusqu'à Blois, avec

mon frère, et nous vîmes le vieux château, alors converti en caserne

et en poudrière, et abandonné aux dégradations des soldats, dont le

bruit et le mouvement n'empêchaient pas certains corps de logis d'être

occupés par des myriades d'oiseaux de proie. Dans le bâtiment de

Gaston d'Orléans, le guano des hibous et des chouettes était si épais

qu'il était impossible d'y pénétrer.

Je n'avais jamais vu une aussi belle chose de la renaissance que ce

vaste monument, tout abandonné et dévasté qu'il était. Je l'ai revu

restauré, lambrissé, admirablement rajeuni et pour ainsi dire retrouvé

sous les outrages du temps et de l'incurie; mais ce que je n'ai pas

retrouvé, moi, c'est l'impression étrange et profonde que je subis la

première fois, lorsque au lever du soleil, je cueillis des violiers

jaunes dans les crevasses des pierres fatidiques de l'observatoire de

Catherine de Médicis.

En 1827, nous passâmes une quinzaine aux eaux du Mont-d'Or. J'avais

fait une chute, et souffris longtemps d'une entorse. Maurice vint avec

nous. Il se faisait gamin et commençait à regarder la nature avec ses

grands yeux attentifs, tout au beau milieu de son vacarme.

L'Auvergne me sembla un pays adorable. Moins vaste et moins sublime

que les Pyrénées, il en avait la fraîcheur, les belles eaux et les

recoins charmans. Les bois de sapins sont même plus agréables que les

épicéas des grandes montagnes. Les cascades, moins terribles, ont de

plus douces harmonies, et le sol, moins tourmenté par les orages et

les éboulemens, se couvre partout de fleurs luxuriantes.

Ursule était venue vivre chez moi en qualité de femme de charge. Cela

ne put durer. Il y eut incompatibilité d'humeur entre elle et mon

mari. Elle m'en voulut un peu de ne pas m'être prononcée pour elle.

Elle me quitta presque fâchée, et puis, tout aussitôt, elle comprit

que je n'avais pas dû agir autrement et me rendit son amitié, qui ne

s'est jamais démentie depuis. Elle se maria à La Châtre avec un

excellent homme qui l'a rendue heureuse, et elle est maintenant le

seul être avec qui je puisse, sans lacune notable, repasser toute ma

vie, depuis la première enfance jusqu'au demi-siècle accompli.

Les élections de 1827 signalèrent un mouvement d'opposition très

marqué et très général en France. La haine du ministère Villèle

produisit une fusion définitive entre les libéraux et les

bonapartistes, qu'ils fussent noblesse ou bourgeoisie. Le peuple resta

étranger au débat dans notre province; les fonctionnaires seuls

luttaient pour le ministère; pas tous, cependant. Mon cousin Auguste

de Villeneuve vint du Blanc voter à La Châtre, et, quoique

fonctionnaire éminent (il était toujours trésorier de la ville de

Paris), il se trouva d'accord avec mon mari et ses amis pour nommer M.

Duris-Dufresne. Il passa quelques jours chez nous et me témoigna,

ainsi qu'à Maurice, qu'il appelait son grand-oncle, beaucoup

d'affection. J'oubliai qu'il m'avait fort blessée autrefois, en

voyant qu'il ne s'en doutait pas et me traitait paternellement.

M. Duris-Dufresne, beau-frère du général Bertrand, était un

républicain de vieille roche. C'était un homme d'une droiture antique,

d'une grande simplicité de cœur, d'un esprit aimable et bienveillant.

J'aimais ce type d'un autre temps, encore empreint de l'élégance du

Directoire, avec des idées et des mœurs plus laconiennes. Sa petite

perruque rase et ses boucles d'oreilles donnaient de l'originalité à

sa physionomie vive et fine. Ses manières avaient une distinction

extrême. C'était un _jacobin_ fort sociable.

Mon mari, s'occupant beaucoup d'opposition à cette époque, était

presque toujours à la ville. Il désira s'y créer un centre de réunion

et y louer une maison où nous donnâmes des bals et des soirées qui

continuèrent même après la nomination de M. Duris-Dufresne.

Mais nos réceptions donnèrent lieu à un scandale fort comique. Il y

avait alors, et il y a encore un peu à La Châtre, deux ou trois

_sociétés_, qui, de mémoire d'homme, ne s'étaient mêlées à la danse.

Les distinctions entre la première, la seconde et la troisième étaient

fort arbitraires, et la délimitation insaisissable pour qui n'avait

pas étudié à fond la matière.

Bien qu'en _guerre_ d'opinions avec la sous-préfecture, j'étais fort

liée avec M. et Mme de Périgny, couple aimable et jeune, avec qui

j'avais les meilleures relations de voisinage. Eux aussi voulurent

ouvrir leur salon; leur position leur en faisait une sorte de devoir,

et nous convîmes de simplifier de détail des invitations en nous

servant de la même liste.

Je leur communiquai la mienne, qui était fort générale, et où

naturellement j'avais inscrit toutes les personnes que je connaissais

tant soit peu. Mais, ô abomination, il se trouva que plusieurs des

familles que j'aimais et estimais à plus juste titre étaient reléguées

au second et au troisième rang dans les us et coutumes de

l'aristocratie bourgeoise de La Châtre. Aussi, quand ces hauts

personnages se virent en présence de leurs _inférieurs_, il y eut

colère, indignation, malédiction sur l'arrogant sous-préfet qui

n'avait agi ainsi, disait-on, que pour marquer son mépris à tous les

gens du pays, en les mettant _comme des œufs dans le même panier_.

La semaine suivante,

Le punch est préparé;

La maîtresse est brillante,

Le salon est ciré.

Il vint trois invités, de chétive encolure:

Dans la ville on disait: bravo!

On donne un bal incognito

A la sous-préfecture.

Ce couplet d'une chanson que je fis le soir même avec Duteil, contient

en peu de mots le récit véridique de l'immense événement. En la

relisant, je vois que, sans être bien drôle, cette chanson est

affaire de mœurs locales, et qu'elle mérite de rester dans les

archives de la tradition... à La Châtre! Elle est intitulée: _Soirée

administrative_, ou le _Sous-préfet philosophe_. Voici les deux

premiers couplets qui résument l'affaire. C'est sur l'air des

_Bourgeois de Chartres_:

Habitans de La Châtre,

Nobles, bourgeois, vilains,

D'un petit gentillâtre

Apprenez les dédains:

Ce jeune homme, égaré par la philosophie,

Oubliant, dans sa déraison,

Les usages et le bon ton

Vexe la bourgeoisie.

Voyant que dans la ville

Plus d'un original

Tranche de l'homme habile

Et se dit libéral,

A nos tendres moitiés qui frondent la noblesse,

Il crut plaire en donnant un bal.

Où chacun put d'un pas égal

Aller comme à la messe.

On a vu le dénouement. La chanson faillit le pousser jusqu'au

tragique. Elle avait été faite au coin du feu de Périgny, et devait

rester entre nous; mais Duteil ne put se tenir de la chanter. On la

retint, on la copia; elle passa dans toutes les mains et souleva des

tempêtes. Au moment où je l'avais complétement oubliée, je vis des

yeux féroces et j'entendis des cris de rage autour de moi. Cela eut le

bon résultat de détourner la foudre de la tête de mes amis Périgny et

de l'attirer sur la mienne. Les plus gros bonnets de l'endroit firent

serment de ne point m'honorer de leur présence; Périgny, piqué de tant

de sottise, ferma son salon. Je laissai le mien ouvert et augmentai

mes invitations à la seconde société. C'était la meilleure leçon à

donner à la première, car n'étant pas fonctionnaire, j'avais le droit

de me passer d'elle. Mais sa rancune ne tint pas contre deux ou trois

soupers. D'ailleurs, dans cette _première_, j'avais d'excellens amis

qui se moquaient de la conspiration et qui trahissaient ouvertement

_la bonne cause_. Mon salon fut donc si rempli qu'on s'y étouffait, et

la confusion y fut telle que les dames de la première et de la seconde

race se laissèrent entraîner à se toucher le bout des doigts pour

faire la figure de contre-danse qu'on appelle le _moulinet_. Quelques

orthodoxes dirent que c'était une _cohue_. Je m'amusai à les remercier

très humblement de l'honneur qu'ils me faisaient de venir chez moi,

bien que je fusse de la troisième société. On cria anathème, mais on

n'en mangea pas moins les pâtés, et on n'en fêta pas moins le

champagne de l'insurrection. Ce fut le signal d'une grande décadence

dans les constitutions hiérarchiques de cette petite oligarchie.

Au mois de septembre 1828, ma fille Solange vint au monde à Nohant. Le

médecin arriva quand je dormais déjà et que la pouponne était habillée

et parée de ses rubans roses. J'avais beaucoup désiré avoir une

fille, et cependant je n'éprouvai pas la joie que Maurice m'avait

donnée. Je craignais que ma fille ne vécût pas, parce que j'étais

accouchée avant terme, à la suite d'une frayeur. Ma petite nièce

Léontine ayant fait un mauvais rêve, la veille au soir, s'était mise à

jeter des cris si aigus dans l'escalier où elle s'était élancée pour

appeler sa mère, que je m'imaginai qu'elle avait roulé les marches et

qu'elle était brisée. Je commençai aussitôt à sentir des douleurs, et

en m'éveillant le lendemain, je n'eus que le temps de préparer les

petits bonnets et les petites brassières, qu'heureusement j'avais

terminés.

Je me souviens de l'étonnement d'un de nos amis de Bordeaux qui était

venu nous voir, quand il me trouva, de grand matin, seule au salon,

dépliant et arrangeant la layette, qui était encore en partie dans ma

boîte à ouvrage. «Que faites-vous donc là? me dit-il.--Ma foi, vous le

voyez, lui répondis-je, je me dépêche pour quelqu'un qui arrive plus

tôt que je ne pensais.»

Mon frère, qui avait vu ma frayeur de la veille à propos de sa fille,

et qui m'aimait véritablement quand il avait sa tête, courut ventre à

terre pour amener le médecin. Tout était fini quand il revint, et il

eut une si grande joie de voir l'enfant vivant qu'il était comme fou.

Il vint m'embrasser et me rassurer en me disant que ma fille était

belle, forte, et qu'elle vivrait. Mais je ne me tranquillisai

intérieurement qu'au bout de quelques jours, en la voyant venir à

merveille.

Au retour de ce temps de galop, mon frère était affamé. On se mit à

table, et deux heures après, rentra chez moi tellement ivre que

croyant s'asseoir sur le pied de mon lit, il tomba sur son derrière au

milieu de la chambre. J'avais encore les nerfs très excités, j'eus un

tel fou rire qu'il s'en aperçut et fit de grands efforts pour

retrouver ses idées. «Eh bien, je suis gris, me dit-il, voilà tout.

Que veux-tu? j'ai été très ému, très inquiet, ce matin, ensuite, j'ai

été très content, très heureux, et c'est la joie qui m'a grisé; ce

n'est pas le vin, je te jure, c'est l'amitié que j'ai pour toi qui

m'empêche de me tenir sur mes jambes.» Il fallait bien pardonner en

vue d'un si beau raisonnement.

Je passai l'hiver suivant à Nohant. Au printemps de 1829, j'allai à

Bordeaux avec mon mari et mes deux enfans. Solange était sevrée et

elle était devenue la plus robuste des deux.

A l'automne, j'allai passer à Périgueux quelques jours auprès de

Félicie Mollier, une de mes amies du Berri. Je poussai jusqu'à

Bordeaux pour embrasser Zoé. Le froid me prit en route, et j'en

souffris beaucoup au retour.

Enfin, en 1830, je fis avec Maurice, au mois de mai, je crois, une

course rapide de Nohant à Paris. J'oublie ou je confonds les époques

de trois ou quatre autres apparitions de quelques jours à Paris, avec

ou sans mon mari. L'une eut pour but une consultation sur ma santé,

qui s'était beaucoup altérée. Broussais me dit que j'avais un

anévrisme au cœur; Landré-Beauvais, que j'étais phthysique; Rostan,

que je n'avais rien du tout.

Malgré ces courts déplacemens annuels, je peux dire que, de 1826 à

1831, j'avais constamment vécu à Nohant. Jusque-là, malgré des ennuis

et des chagrins sérieux, je m'y étais trouvée dans les meilleures

conditions possibles pour ma santé morale. A partir de ce moment-là,

l'équilibre entre les peines et les satisfactions se trouva rompu. Je

sentis la nécessité de prendre un parti. Je le pris sans hésiter, et

mon mari y donna les mains: j'allai vivre à Paris avec ma fille,

moyennant un arrangement qui me permettait de revenir tous les trois

mois passer trois mois à Nohant; et, jusqu'au moment où Maurice entra

au collége à Paris, je suivis très exactement le plan que je m'étais

tracé. Je le laissais entre les mains d'un précepteur qui était avec

nous déjà depuis deux ans, et qui a toujours été, depuis ce temps-là,

un de mes amis les plus sûrs et les plus parfaits. Ce n'était pas

seulement un instituteur pour mon fils, c'était un compagnon, un frère

aîné, presque une mère. Pourtant il m'était impossible de me séparer

de Maurice pour longtemps et de ne pas veiller sur lui la moitié de

l'année.

J'ai dû esquisser rapidement ces jours de retraite et d'apparente

inaction. Ce n'est pas qu'ils ne soient remplis pour moi de souvenirs;

mais l'action de ma volonté y fut tellement intérieure et ma

personnalité s'y effaça si bien, que je n'aurais à raconter que

l'histoire des autres autour de moi; et c'est un droit que je ne crois

avoir que dans de certaines limites, surtout à l'égard de certaines

personnes.

Pour ne pas revenir en arrière et pour résumer cependant le résultat

de ces années écoulées sur l'histoire de ma propre vie, je dirai ce

que j'étais lorsque, dans l'hiver de 1831, je vins à Paris avec

l'intention d'écrire.

CHAPITRE VINGT-CINQUIEME.[3]

Coup d'œil rétrospectif sur quelques années esquissées dans le

précédent chapitre.--Intérieur troublé.--Rêves évanouis.--Ma

religion.--Question de la liberté de s'abstenir de culte

extérieur.--Mort douce d'une idée fixe.--Mort d'un

_cricri_.--Projets d'un avenir à ma guise, vagues, mais

persistans.--Pourquoi ces projets.--La gestion d'une année de

revenu.--Ma démission.--Sorte d'interdiction de fait.--Mon

frère et sa passion fâcheuse.--Les vents salés, les figures

salées.--Essai d'un petit métier.--Le musée de

peinture.--Révélation de l'art, sans certitude d'aucune

spécialité.--Inaptitude pour les sciences naturelles, malgré

l'amour de la nature.--On m'accorde une pension et la

liberté.--Je quitte Nohant pour trois mois.

J'avais énormément vécu dans ce peu d'années. Il me semblait même

avoir vécu cent ans sous l'empire de la même idée, tant je me sentais

lasse d'une gaîté sans expansion, d'un intérieur sans intimité, d'une

solitude que le bruit de l'ivresse rendait plus absolue autour de moi.

Je n'avais pourtant à me plaindre sérieusement d'aucun mauvais

procédé direct, et quand cela même eût été, je n'aurais pas consenti à

m'en apercevoir. Le désordre de mon pauvre frère et de ceux qui se

laissaient entraîner avec lui n'en était pas venu à ce point que je ne

me sentisse plus leur inspirer une sorte de crainte qui n'était pas de

la condescendance, mais un respect instinctif. J'y avais mis, de mon

côté, toute la tolérance possible. Tant que l'on se bornait à être

radoteur, fatigant, bruyant, malade même et fort dégoûtant, je tâchais

de rire, et je m'étais même habituée à supporter un ton de

plaisanterie qui dans le principe m'avait révoltée. Mais quand les

nerfs se mettaient de la partie, quand on devenait obscène et

grossier, quand mon pauvre frère lui-même, si longtemps soumis et

repentant devant mes remontrances, devenait brutal et méchant, je me

faisais sourde, et dès que je le pouvais, je rentrais, sans faire

semblant de rien, dans ma petite chambre.

[3] Le baron Petiet me prie de rectifier des erreurs de mémoire

qui le concernent. Je l'ai confondu avec son frère le général,

aujourd'hui député au Corps législatif. Celui qui était

aide-de-camp et beau-frère du général Colbert en 1815 n'avait

alors que vingt un ans, il avait été premier page de l'empereur,

il avait fait campagne et comptait déjà six blessures. Il a

quitté le service en 1830.

Là, je savais bien m'occuper, et me distraire du vacarme extérieur qui

durait souvent jusqu'à six ou sept heures du matin. Je m'étais

habituée à travailler, la nuit, auprès de ma grand'mère malade;

maintenant j'avais d'autres malades, non à soigner, mais à entendre

divaguer.

Mais la solitude morale était profonde, absolue: elle eût été mortelle

à une âme tendre et à une jeunesse encore dans sa fleur, si elle ne se

fût remplie d'un rêve qui avait pris l'importance d'une passion, non

pas dans ma vie, puisque j'avais sacrifié ma vie au devoir, mais dans

ma pensée. Un être absent, avec lequel je m'entretenais sans cesse, à

qui je rapportais toutes mes réflexions, toutes mes rêveries, toutes

mes humbles vertus, tout mon platonique enthousiasme, un être

excellent en réalité, mais que je parais de toutes les perfections que

ne comporte pas l'humaine nature, un homme enfin qui m'apparaissait

quelques jours, quelques heures parfois, dans le courant d'une année,

et qui, romanesque auprès de moi autant que moi-même, n'avait mis

aucun effroi dans ma religion, aucun trouble dans ma conscience, ce

fut là le soutien et la consolation de mon exil dans le monde de la

réalité.

Ma religion, elle était restée la même, elle n'a jamais varié quant au

fond. Les formes du passé se sont évanouies pour moi comme pour mon

siècle à la lumière de l'étude et de la réflexion: mais la doctrine

éternelle des croyans, le Dieu bon, l'âme immortelle et les espérances

de l'autre vie, voilà ce qui, en moi, a résisté à tout examen, à toute

discussion et même à des intervalles de doute désespéré. Des cagots

m'ont jugée autrement et m'ont déclarée sans principes, dès le

commencement de ma carrière littéraire, parce que je me suis permis de

regarder en face des institutions purement humaines dans lesquelles

il leur plaisait de faire intervenir la Divinité. Des politiques

m'ont décrétée aussi d'athéisme à l'endroit de leurs dogmes étroits ou

variables. Il n'y a pas de principes, selon les intolérans et les

hypocrites de toutes les croyances, là où il n'y a pas d'aveuglement

ou de poltronnerie. Qu'importe?

Je n'écris pas pour me défendre de ceux qui ont un parti pris contre

moi. J'écris pour ceux dont la sympathie naturelle, fondée sur une

conformité d'instincts, m'ouvre le cœur et m'assure la confiance.

C'est à ceux-là seulement que je peux faire quelque bien. Le mal que

les autres peuvent me faire, à moi, je ne m'en suis jamais beaucoup

aperçue.

Il n'est pas indispensable, d'ailleurs, au salut de l'humanité que

j'aie trouvé ou perdu la vérité. D'autres la retrouveront, quelque

égarée qu'elle soit dans le monde et dans le siècle. Tout ce que je

peux et dois faire, moi, c'est de confesser ma foi simplement,

dût-elle paraître insuffisante aux uns, excessive aux autres.

Entrer dans la discussion des formes religieuses est une question de

culte extérieur dont cet ouvrage-ci n'est pas le cadre. Je n'ai donc

pas à dire pourquoi et comment je m'en détachai jour par jour, comment

j'essayai de les admettre encore pour satisfaire ma logique naturelle,

et comment je les abandonnai franchement et définitivement, le jour où

je crus reconnaître que la logique même m'ordonnait de m'en dégager.

Là n'est pas le point religieux important de ma vie. Là je ne trouve

ni angoisses ni incertitudes dans mes souvenirs. La vraie question

religieuse, je l'avais prise de plus haut dès mes jeunes années. Dieu,

son existence éternelle, sa perfection infinie n'étaient guère

révoqués en doute que dans des heures de spleen maladif, et

l'exception de la vie intellectuelle ne doit pas compter dans un

résumé de la vie entière de l'âme. Ce qui m'absorbait, à Nohant comme

au couvent, c'était la recherche ardente ou mélancolique, mais

assidue, des rapports qui peuvent, qui doivent exister entre l'âme

individuelle et cette âme universelle que nous appelons Dieu. Comme je

n'appartenais au monde ni de fait ni d'intention, comme ma nature

contemplative se dérobait absolument à ses influences; comme, en un

mot, je ne pouvais et ne voulais agir qu'en vertu d'une loi supérieure

à la coutume et à l'opinion, il m'importait fort de chercher en Dieu

le mot de l'énigme de ma vie, la notion de mes vrais devoirs, la

sanction de mes sentimens les plus intimes.

Pour ceux qui ne voient dans la Divinité qu'une loi fatale, aveugle et

sourde aux larmes et aux prières de la créature intelligente, ce

perpétuel entretien de l'esprit avec un problème insoluble rentre

probablement dans ce qu'on a appelé le mysticisme. Mystique? soit! Il

n'y a pas une très grande variété de types intellectuels dans

l'espèce humaine, et j'appartenais apparemment à ce type-là. Il ne

dépendait pas de moi de me conduire par la lumière de la raison pure,

par les calculs de l'intérêt personnel, par la force de mon jugement

ou par la soumission à celui des autres. Il me fallait trouver, non

pas en dehors, mais au-dessus des conceptions passagères de

l'humanité, au-dessus de moi-même, un idéal de force, de vérité, un

type de perfection immuable à embrasser, à contempler, à consulter et

à implorer sans cesse. Longtemps je fus gênée par les habitudes de

prière que j'avais contractées, non quant à la lettre, on a vu que je

n'avais jamais pu m'y astreindre, mais quant à l'esprit. Quand l'idée

de Dieu se fut agrandie en même temps que mon âme s'était complétée,

quand je crus comprendre ce que j'avais à dire à Dieu, de quoi le

remercier, quoi lui demander, je retrouvai mes effusions, mes larmes,

mon enthousiasme et ma confiance d'autrefois.

Alors j'enfermai en moi la croyance comme un mystère et, ne voulant

pas la discuter, je la laissai discuter et railler aux autres sans

écouter, sans entendre, sans être entamée ni troublée un seul instant.

Je dirai comment cette foi sereine fut encore ébranlée plus tard; mais

elle ne le fut que par ma propre fièvre, sans que l'action des autres

y fût pour rien.

Je n'eus jamais le pédantisme de ma préoccupation; personne ne s'en

douta jamais, et quand, peu d'années après, j'eus écrit _Lélia_ et

_Spiridion_, deux ouvrages qui résument pour moi beaucoup d'agitations

morales, mes plus intimes amis se demandaient avec stupeur en quels

jours, à quelles heures de ma vie, j'avais passé par ces âpres chemins

entre les cimes de la foi et les abîmes de l'épouvante.

Voici quelques mots que m'écrivait le Malgache après _Lélia_: «Que

diable est-ce là? Où avez-vous pris tout cela? Pourquoi avez-vous fait

ce livre? D'où sort-il, où va-t-il? Je vous savais bien rêveuse, je

vous _croyais croyante_, au fond. Mais je ne me serais jamais douté

que vous pussiez attacher tant d'importance à pénétrer les secrets de

ce grand _peut-être_ et à retourner dans tous les sens cet immense

point d'interrogation dont vous feriez mieux de ne pas vous soucier

plus que moi.

«On se moque de moi, ici, parce que j'aime ce livre. J'ai peut-être

tort de l'aimer, mais il s'est emparé de moi et m'empêche de dormir.

Que le bon Dieu vous bénisse de me secouer et de m'agiter comme ça!

mais qui donc est l'auteur de _Lélia_? Est-ce vous? Non. Ce type,

c'est une fantaisie. Ça ne vous ressemble pas, à vous qui êtes gaie,

qui dansez la bourrée, qui appréciez le lépidoptère, qui ne méprisez

pas le calembour, qui ne cousez pas mal, et qui faites très bien les

confitures! Peut-être bien, après tout, que nous ne vous connaissions

pas, et que vous nous cachiez sournoisement vos rêveries. Mais est-il

possible que vous ayez pensé à tant de choses, retourné tant de

questions et avalé tant de couleuvres psychologiques, sans que

personne s'en soit jamais douté?»

J'arrivais donc à Paris, c'est-à-dire au début d'une nouvelle phase de

mon existence, avec des idées très arrêtées sur les choses abstraites

à mon usage, mais avec une grande indifférence et une complète

ignorance des choses de la réalité. Je ne tenais pas à les savoir; je

n'avais de parti pris sur quoi que ce soit, dans cette société à

laquelle je voulais de moins en moins appartenir. Je ne comptais pas

la réformer; je ne m'intéressais pas assez à elle pour avoir cette

ambition. C'était un tort sans doute que ce détachement et cette

paresse: mais c'était l'inévitable résultat d'une vie d'isolement et

d'apathie.

Un dernier mot pourtant sur le catholicisme orthodoxe. En passant

légèrement sur l'abandon du culte extérieur, je ne prétends pas faire

aussi bon marché de la question de culte en général que j'ai peut-être

eu l'air de le dire. Raconter et juger est un travail simultané peu

facile, quand on ne veut pas s'arrêter trop souvent et lasser la

patience du lecteur.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 3 / 34 段