moi une espèce d'empoisonnement, et je m'abstenais souvent de manger,
quoique ayant grand'faim au retour de la chasse. Aussi je me portais
fort mal et maigrissais à vue d'œil, au milieu des innombrables cages
où les ortolans et les palombes étaient occupés à mourir
d'indigestion.
A l'automne, nous avions fait une course à Bordeaux, mon mari et moi,
et nous avions poussé jusqu'à la Bréde, où la famille de Zoé avait une
maison de campagne. J'eus là un très violent chagrin, dont cette
inappréciable amie me sauva par l'éloquence du courage et de l'amitié.
L'influence que son intelligence vive et sa parole nette eurent sur
moi en ce moment de désespérance absolue disposa de plusieurs années
de ma vie et fit entrer ma conscience dans un équilibre vainement
cherché jusqu'alors. Je revins à Guillery brisée de fatigue, mais
calme, après avoir promené sous les grands chênes plantés par
Montesquieu des pensées enthousiastes et des méditations riantes où le
souvenir du philosophe n'eut aucune part, je l'avoue.
Et pourtant j'aurais pu faire ce jeu de mots que l'_Esprit des lois_
était entré d'une certaine façon et à certains égards dans ma nouvelle
manière d'accepter la vie.
Nous avions descendu la Garonne pour aller à Bordeaux; la remonter
pour retourner à Nérac eût été trop long, et je ne m'absentais pas
trois jours sans être malade d'inquiétude sur le compte de Maurice. Le
mot de sœur Hélène au couvent et un mot d'Aimée à Cauterets m'avaient
mis martel en tête, au point que je me faisais et me fis longtemps de
l'amour maternel un véritable supplice. Je me laissais surprendre par
des terreurs imbéciles et de prétendus pressentimens. Je me souviens
qu'un soir, ayant dîné chez des amis à La Châtre, il me passa par
l'imagination que Nohant brûlait et que je voyais Maurice au milieu
des flammes. J'avais honte de ma sottise et ne disais rien. Mais je
demande mon cheval, je pars à la hâte, et j'arrive au triple galop, si
convaincue de mon rêve, qu'en voyant la maison debout et tranquille,
je ne pouvais en croire mes yeux.
Je revins donc de Bordeaux par terre afin d'arriver plus vite. A cette
époque, les routes manquaient ou étaient mal servies. Nous arrivâmes à
Castel-Jaloux à minuit, et, au sortir d'une affreuse patache, je fus
fort aise de trouver mon domestique qui avait amené nos chevaux à
notre rencontre. Il ne nous restait que quatre lieues à faire, mais
des lieues de pays sur un chemin détestable, par une nuit noire et à
travers une forêt de pins immense, absolument inhabitée, un véritable
coupe-gorge où rôdaient des bandes d'Espagnols, désagréables à
rencontrer même en plein jour. Nous n'aperçûmes pourtant pas d'autres
êtres vivans que des loups. Comme nous allions forcément au pas dans
les ténèbres, ces messieurs nous suivaient tranquillement. Mon mari
s'en aperçut à l'inquiétude de son cheval, et il me dit de passer
devant et de bien tenir Colette pour qu'elle ne s'effrayât pas. Je vis
alors briller deux yeux à ma droite, puis je les vis passer à gauche.
Combien y en a-t-il? demandai-je. Je crois qu'il n'y en a que deux, me
répondit mon mari; mais il en peut venir d'autres; ne vous endormez
pas. C'est tout ce qu'il y a à faire.
J'étais si lasse, que l'avertissement n'était pas de trop. Je me tins
en garde, et nous gagnâmes la maison, à quatre heures du matin, sans
accident.
On était très habitué alors à ces rencontres dans les forêts de pins
et de liéges. Il ne passait pas de jour que l'on n'entendît les
bergers crier pour s'avertir, d'un taillis à l'autre, de la présence
de l'ennemi. Ces bergers, moins poétiques que ceux des Pyrénées,
avaient cependant assez de caractère, avec leurs manteaux tailladés et
leurs fusils en guise de houlette. Leurs maigres chiens noirs étaient
moins imposans, mais aussi hardis que ceux de la montagne.
Pendant quelque temps il y eut bonne défense aussi à Guillery. Pigon
était un métis plaine et montagne, non-seulement courageux, mais
héroïque à l'endroit des loups. Il s'en allait, la nuit, tout seul,
les provoquer dans les bois, et il revenait, le matin, avec des
lambeaux de leur chair et de leur peau, attachés à son redoutable
collier hérissé de pointes de fer. Mais un soir, hélas! on oublia de
lui remettre son armure de guerre; l'intrépide animal partit pour sa
chasse nocturne et ne revint pas.
L'hiver fut un peu plus rude que de coutume en ce pays. La Garonne
déborda et, par contre, ses affluens. Nous fûmes bloqués pendant
quelques jours; les loups affamés devinrent très hardis; ils mangèrent
tous nos jeunes chiens. La maison était bâtie en pleine campagne, sans
cour ni clôture d'aucune sorte. Ces bêtes sauvages venaient donc
hurler sous nos fenêtres, et il y en eut une qui s'amusa, pendant une
nuit, à ronger la porte de notre appartement, situé au niveau du sol.
Je l'entendais fort bien. Je lisais dans une chambre, mon mari dormait
dans l'autre. J'ouvris la porte vitrée et appelai Pigon, pensant que
c'était lui qui revenait et voulait entrer. J'allais ouvrir le volet,
quand mon mari s'éveilla et me cria: «Eh non, non, c'est le loup!»
Telle est la tranquillité de l'habitude, que mon mari se rendormit sur
l'autre oreille et que je repris mon livre, tandis que le loup
continuait à manger la porte. Il ne put l'entamer beaucoup, elle était
solide; mais il la mâchura de manière à y laisser ses traces. Je ne
crois pas qu'il eût de mauvais desseins. Peut-être était-ce un jeune
sujet qui voulait faire ses dents sur le premier objet venu, à la
manière des jeunes chiens.
Un jour que, vers le coucher du soleil, mon beau-père allait voir un
de ses amis à une demi-lieue de maison, il rencontra à mi-chemin, un
loup, puis deux, puis trois, et en un instant il en compta quatorze.
Il n'y fit pas grande attention; les loups n'attaquent guère, ils
suivent: ils attendent que le cheval s'effraie, qu'il renverse son
cavalier, ou qu'il bronche et tombe avec lui. Alors il faut se relever
vite; autrement ils vous étranglent. Mon beau-père, ayant un cheval
habitué à ces rencontres, continua assez tranquillement sa route; mais
lorsqu'il s'arrêta à la grille de son voisin pour sonner, un de ses
quatorze acolytes sauta au flanc de son cheval et mordit le bord de
son manteau. Il n'avait pour défense qu'une cravache, dont il
s'escrima sans effrayer l'ennemi; alors il imagina de sauter à terre
et de secouer violemment son manteau au nez des assaillans, qui
s'enfuirent à toutes jambes. Cependant il avouait avoir trouvé la
grille bien lente à s'ouvrir et l'avoir vue enfin ouverte avec une
grande satisfaction.
Cette aventure du vieux colonel était déjà ancienne. A l'époque de mon
récit, il était si goutteux qu'il fallait deux hommes pour le mettre
sur son cheval et l'en faire descendre. Pourtant, lorsqu'il était sur
son petit bidet brun miroité, à crinière blonde, malgré sa grosse
houppelande, ses longues guêtres en drap olive et ses cheveux blancs
flottant au vent, il avait encore une tournure martiale et maniait
tout doucement sa monture mieux qu'aucun de nous.
J'ai parlé des bandes d'Espagnols qui couraient le pays. C'étaient des
Catalons principalement, habitans nomades du revers des Pyrénées. Les
uns venaient chercher de l'ouvrage comme journaliers et inspiraient
assez de confiance malgré leur mauvaise mine; les autres arrivaient
par groupes avec des troupeaux de chèvres qu'ils faisaient pâturer
dans les vastes espaces incultes des landes environnantes; mais ils
s'aventuraient souvent sur la lisière des bois, où leurs bêtes étaient
fort nuisibles. Les pourparlers étaient désagréables. Ils se
retiraient sans rien dire, prenaient leur distance, et, maniant la
fronde ou lançant le bâton avec une grande adresse, ils vous donnaient
avis de ne pas trop les déranger à l'avenir. On les craignait
beaucoup, et j'ignore si on est parvenu à se débarrasser de leur
parcours. Mais je sais que cet abus persistait encore il y a quelques
années, et que des propriétaires avaient été blessés et même tués dans
ces combats.
C'était pourtant la même race d'hommes que ces montagnards austères
dont j'avais envié aux Pyrénées le poétique destin. Ils étaient fort
dévots, et qui sait s'ils ne croyaient pas consacrer comme un droit
religieux l'occupation de nos landes par leurs troupeaux? Peut-être
regardaient-ils cette terre immense et quasi-déserte comme un pays que
Dieu leur avait livré, et qu'ils devaient défendre en son nom, contre
les envahissemens de la propriété individuelle.
C'était donc un pays de loups et de brigands que Guillery, et pourtant
nous y étions tranquilles et joyeux. On s'y voyait beaucoup. Les
grands et petits propriétaires d'alentour n'ayant absolument rien à
faire, et cultivant, en outre, le goût de ne rien faire, leur vie se
passait en promenades, en chasses, en réunions et en repas les uns
chez les autres.
Le liége est un produit magnifiquement lucratif de ces contrées. C'est
le seul coin de la France où il pousse abondamment; et, comme il
reste fort supérieur en qualité à celui de l'Espagne, il se vend fort
cher. J'étais étonnée quand mon beau-père, me montrant un petit tas
d'écorces d'arbres empilées sous un petit hangar, me disait: «Voici la
récolte de l'année, quatre cents francs de dépense et vingt-cinq mille
francs de profit net.»
Le chêne-liége est un gros vilain arbre en été. Son feuillage est rude
et terne; son ombre épaisse étouffe toute végétation autour de lui, et
le soin qu'on prend de lui enlever son écorce, qui est le liége même,
jusqu'à la naissance des maîtresses branches, le laisse dépouillé et
difforme. Les plus frais de ces écorchés sont d'un rouge sanglant,
tandis que d'autres, brunis déjà par un commencement de nouvelle peau,
sont d'un noir brûlé ou enfumé, comme si un incendie avait passé et
pris ces géans jusqu'à la ceinture. Mais, l'hiver, cette verdure
éternelle a son prix. La seule chose dont j'eusse vraiment peur dans
ces bois, c'était des troupeaux innombrables de cochons tachetés de
noir, qui erraient en criant, d'un ton aigre et sauvage, à la dispute
de la glandée.
Le _surier_ ou chêne-liége n'exige aucun soin. On ne le taille ni ne
le dirige. Il se fait sa place, et vit enchanté d'un sable aride en
apparence. A vingt ou trente ans, il commence à être bon à écorcher. A
mesure qu'il prend de l'âge, sa peau devient meilleure et se
renouvelle plus vite, car dès lors tous les dix ans on procède à sa
toilette en lui faisant deux grandes incisions verticales en temps
utile. Puis, quand il a pris soin lui-même d'aider, par un travail
naturel préalable, au travail de l'ouvrier, celui-ci lui glisse un
petit outil _ad hoc_ entre cuir et chair, et s'empare aisément du
liége, qui vient en deux grands morceaux proprement coupés. Je ne sais
pourquoi cette opération me répugnait comme une chose cruelle.
Pourtant ces arbres étranges ne paraissaient pas en souffrir le moins
du monde et grandissaient deux fois centenaires sous le régime de
cette décortication périodique[2].
[2] Le grand débit du liége ne consiste pas dans les bouchons,
auxquels on ne sacrifie que les rognures et le rebut; il
s'expédie en planches d'écorce que l'on décourbe et aplatit, et
dont on tapisse tous les appartemens riches en Russie, entre la
muraille et la tenture. C'est donc une denrée d'une cherté
excessive, puisqu'elle croît sur un rayon de peu d'étendue.
Les _pignades_ (bois de pins) de futaie n'étaient guère plus gaies que
les _surettes_ (bois de liéges). Ces troncs lisses et tous semblables
comme des colonnes élancées, surmontés d'une grosse tête ronde d'une
fraîcheur monotone, cette ombre impénétrable, ces blessures d'où
pleurait la résine, c'était à donner le spleen quand on avait à faire
une longue route sans autre distraction que ce que mon beau-père
appelait _compter les orangers lanusquets_. Mais, en revanche, les
jeunes bois, coupés de petits chemins de sable bien sinueux et
ondulés, les petits ruisseaux babillant sous les grandes fougères, les
folles clairières tourbeuses qui s'ouvraient sur la lande immense,
infinie, rase et bleue comme la mer; les vieux manoirs pittoresques,
géans d'un autre âge, qui semblaient grandir de toute la petitesse,
particulière à ce pays, des modernes constructions environnantes,
enfin, la chaîne des Pyrénées, qui, malgré la distance de trente
lieues à vol d'oiseau, tout à coup, en de certaines dispositions de
l'atmosphère, se dressait à l'horizon comme une muraille d'argent
rosé, dentelée de rubis; c'était, en somme, une nature intéressante
sous un climat délicieux.
A une demi-lieue nous allions voir, chaque semaine, la marquise de
Lusignan, belle et aimable châtelaine du très romantique et imposant
manoir de Xaintrailles. Lahire était un peu plus loin. A Buzet, dans
les splendides plaines de la Garonne, la famille de Beaumont nous
attirait par des réunions nombreuses et des charades en action dans un
château magnifique. De Logareil, à deux pas de chez nous, à travers
bois, le bon Auguste Berthet venait chaque jour. D'ailleurs, venaient
Grammont, Trinqueléon et le bon petit médecin Larnaude. De Nérac
venaient Lespinasse, d'Ast et tant d'autres que je me rappelle avec
affection, tous gens aimables, pleins de bienveillance et de sympathie
pour moi, hommes et femmes; bons enfans, actifs et jeunes, même les
vieux, vivant en bonne intelligence, sans distinction de caste et sans
querelles d'opinion. Je n'ai gardé de ce pays-là que des souvenirs
doux et charmans.
J'espérais voir à Nérac ma chère Fanelly, devenue Mme le Franc de
Pompignan. Elle était à Toulouse ou à Paris, je ne sais plus. Je ne
trouvai que sa sœur Aména, une charmante femme aussi, avec qui j'eus
le plaisir de parler du couvent.
Nous allâmes achever l'hiver à Bordeaux, où nous trouvâmes l'agréable
société des eaux de Cauterets, et où je fis connaissance avec les
oncles, tantes, cousins et cousines de mon mari, tous gens très
honorables et qui me témoignèrent de l'amitié.
Je voyais tous les jours ma chère Zoé, ses sœurs et ses frères. Un
jour que j'étais chez elle sans Maurice, mon mari entra brusquement,
très pâle, en me disant: «_Il est mort!_» Je crus que c'était Maurice;
je tombai sur mes genoux. Zoé, qui comprit et entendit ce qu'ajoutait
mon mari, me cria vite: «_Non, non, votre beau-père!_» Les entrailles
maternelles sont féroces: j'eus un violent mouvement de joie; mais ce
fut un éclair. J'aimais véritablement mon vieux papa, et je fondis en
larmes.
Nous partîmes le jour même pour Guillery, et nous passâmes une
quinzaine auprès de Mme Dudevant. Nous la trouvâmes dans la chambre
même où, en deux jours, son mari était mort d'une attaque de goutte
dans l'estomac. Elle n'était pas encore sortie de cette chambre
qu'elle avait habitée une vingtaine d'années avec lui, et où les deux
lits restaient côte à côte. Je trouvai cela touchant et respectable.
C'était de la douleur comme je la comprenais, sans effroi ni dégoût de
la mort d'un être bien-aimé. J'embrassai Mme Dudevant avec une
véritable effusion, et je pleurai tant tout le jour auprès d'elle, que
je ne songeai pas à m'étonner de ses yeux secs et de son air
tranquille. Je pensais d'ailleurs que l'excès de la douleur retenait
les larmes et qu'elle devait affreusement souffrir de n'en pouvoir
répandre; mais mon imagination faisait tous les frais de cette
sensibilité refoulée. Mme Dudevant était une personne glacée autant
que glaciale. Elle avait certainement aimé son excellent compagnon, et
elle le regrettait autant qu'il lui était possible; mais elle était de
la nature des liéges, elle avait une écorce très épaisse qui la
garantissait du contact des choses extérieures; seulement cette écorce
tenait bien et ne tombait jamais.
Ce n'est pas qu'elle ne fût aimable: elle était gracieuse à la
surface, un grand savoir-vivre lui tenant lieu de grâce véritable.
Mais elle n'aimait réellement personne et ne s'intéressait à rien qu'à
elle-même. Elle avait une jolie figure douce sur un corps plat,
osseux, carré et large d'épaules. Cette figure donnait confiance,
mais la face seule ne traduit pas l'organisation entière. En regardant
ses mains sèches et dures, ses doigts noueux et ses grands pieds, on
sentait une nature sans charme, sans nuances, sans élans ni retours de
tendresse. Elle était maladive, et entretenait la maladie par un
régime de petits soins dont le résultat était l'étiolement. Elle était
vêtue en hiver de quatorze jupons qui ne réussissaient pas à arrondir
sa personne. Elle prenait mille petites drogues, faisait à peine
quelques pas autour de sa maison, quand elle rencontrait, un jour par
mois, le temps désirable. Elle parlait peu et d'une voix si mourante,
qu'on se penchait vers elle avec le respect instinctif qu'inspire la
faiblesse. Mais dans son sourire banal il y avait quelque chose d'amer
et de perfide dont, par momens, j'étais frappée et que je ne
m'expliquais pas. Ses complimens cachaient les petites aiguilles fines
d'une intention épigrammatique. Si elle eût eu de l'esprit, elle eût
été méchante.
Je ne crois pourtant pas qu'elle fût foncièrement mauvaise. Privée de
santé et de courage, elle était aigrie intérieurement, et, à force de
se tenir sur la défensive contre le froid et le chaud, et de se défier
de tous les agens extérieurs qui pouvaient apporter dans son état
physique une perturbation quelconque, elle en était venue à étendre
ces précautions et cette abstention aux choses morales, aux affections
et aux idées. Elle n'en était que plus tendue et plus nerveuse, et,
quand elle était surprise par la colère, on pouvait s'émerveiller de
voir ce corps brisé retrouver une vigueur fébrile, et d'entendre cette
voix languissante et cette parole doucereuse prendre un accent très
âpre et trouver des expressions très énergiques.
Elle était, je crois, tout à fait impropre à gouverner ses affaires,
et quand elle se vit à la tête de sa maison et de sa fortune, il se
fit en elle une crise d'effroi et d'inquiétude égoïste qui la
conduisit spontanément à l'avarice, à l'ingratitude et à une sorte de
fausseté. Ennuyée de sa froide oisiveté, elle attira tour à tour
auprès d'elle des amis, des parens, ceux de son mari et les siens.
Elle exploita leurs dévouemens successifs, ne put vivre avec aucun
d'eux et s'amusa à les tromper tous en morcelant sa fortune entre
plusieurs héritiers qu'elle connaissait à peine, et en frustrant d'une
récompense méritée jusqu'à de vieux serviteurs qui lui avaient
consacré trente ans de soins et de fidélité.
Elle était riche par elle-même, et n'ayant pas d'enfans, même
adoptifs, il semble qu'elle eût dû abandonner à son beau-fils au moins
une partie de l'héritage paternel. Il n'en fut rien. Elle s'était
assuré de longue main, par testament, la jouissance de cette petite
fortune, et même elle avait tenté d'en saisir la possession par la
rédaction d'une clause qui se trouva, heureusement pour l'avenir de
mon mari, contraire aux droits que la loi lui assurait.
Mon mari, connaissant d'avance les dispositions testamentaires de son
père, ne fut pas surpris de ne voir aucun changement dans sa
situation. Il resta très soumis, et aussi tendre qu'il lui fut
possible auprès de sa belle-mère, espérant qu'elle lui ferait plus
tard la part meilleure; mais ce fut en pure perte. Elle ne l'aima
jamais, le chassa de son lit de mort et ne lui laissa que ce qu'elle
n'avait pu lui ôter.
Cette pauvre femme m'a fait, à moi, sous d'autres rapports, tout le
mal qu'elle a pu, mais je l'ai toujours plainte. Je ne connais pas
d'existence qui mérite plus de pitié que celle d'une personne riche,
sans postérité, qui se sent entourée d'égards qu'elle peut croire
intéressés, et qui voit dans tous ceux qui l'approchent des aspirans à
ses largesses. Être égoïste par instinct avec cela, c'est trop, car
c'est le complément d'une destinée stérile et amère.
Nous retournâmes à Bordeaux, puis encore à Guillery au mois de mai,
et, cette fois, le pays ne me parut pas agréable. Ce sable fin devient
si léger quand il est sec, que le moindre pas le soulève en nuages
ardens qu'on avale quoi qu'on fasse. Nous passâmes l'été à Nohant, et,
de cette époque jusqu'à 1831, je ne fis plus que de très courtes
absences.
Ce fut donc une sorte d'établissement que je regardai comme définitif
et qui décida de mon avenir conjugal. C'était, en apparence, le parti
le plus sage à prendre que de vivre chez soi modestement et dans un
milieu restreint, toujours le même. Pourtant, il eût mieux valu
poursuivre une vie nomade et des relations nombreuses. Nohant est une
retraite austère par elle-même, élégante et riante d'aspect par
rapport à Guillery, mais, en réalité, plus solitaire, et pour ainsi
dire imprégnée de mélancolie. Qu'on s'y rassemble, qu'on la remplisse
de rires et de bruit, le fond de l'âme n'en reste pas moins sérieux et
même frappé d'une espèce de langueur qui tient au climat et au
caractère des hommes et des choses environnantes. Le Berrichon est
lourd. Quand, par exception, il a la tête vive et le sang chaud, il
s'expatrie, irrité de ne pouvoir rien agiter autour de lui; ou, s'il
est condamné à rester chez nous, il se jette dans le vin et la
débauche, mais tristement, à la manière des Anglais, dont le sang a
été mêlé plus qu'on ne croit à sa race. Quand un Gascon est gris, un
Berrichon est déjà ivre, et quand l'autre est un peu ivre, limite
qu'il ne dépassera guère, le Berrichon est complétement _saoûl_ et ira
s'abêtissant jusqu'à ce qu'il tombe. Il faut bien dire ce vilain mot,
le seul qui peigne l'effet de la boisson sur les gens d'ici. La
mauvaise qualité du vin y est pour beaucoup; mais dans l'intempérance
avec laquelle on en use, il faut bien voir une fatalité de ce
tempérament mélancolique et flegmatique qui ne supporte pas
l'excitation, et qui s'efforce de l'éteindre dans l'abrutissement.
En dehors des ivrognes, qui sont nombreux, et dont le désordre réduit
les familles à la misère ou au désespoir, la population est bonne et
sage, mais froide et rarement aimable. On se voit peu, l'agriculture
est peu avancée, pénible, patiente et absorbante pour le propriétaire.
Le vivre est cher, relativement au Midi. L'hospitalité se fait donc
rare, pour garder, à l'occasion, l'apparence du faste; et, par dessus
tout, il y a une paresse, un effroi de la locomotion qui tiennent à la
longueur des hivers, à la difficulté des transports et encore plus à
la torpeur des esprits.
Il y a vingt-cinq ans, cette manière d'être était encore plus
tranchée; les routes étaient plus rares et les hommes plus casaniers.
Ce beau pays, quoique assez habité et bien cultivé, était complétement
morne, et mon mari était comme surpris et effrayé du silence solennel
qui plane sur nos champs dès que le soleil emporte avec lui les bruits
déjà rares et contenus du travail. Là, point de loups qui hurlent,
mais aussi plus de chants et de rires, plus de cris de bergers et de
clameurs de chasse. Tout est paisible, mais tout est muet. Tout
repose, mais tout semble mort.
J'ai toujours aimé ce pays, cette nature et ce silence. Je n'en chéris
pas seulement le charme, j'en subis le poids, et il m'en coûte de le
secouer, quand même j'en vois le danger. Mais mon mari n'était pas né
pour l'étude et la méditation. Quoique Gascon, il n'était pas non plus
naturellement enjoué. Sa mère était Espagnole, son père descendait de
l'Écossais Law. La réflexion ne l'attristait pas, comme moi. Elle
l'irritait. Il se fût soutenu dans le Midi. Le Berry l'accabla. Il le
détesta longtemps: mais quand il en eut goûté les distractions et
contracté les habitudes, il s'y cramponna comme à une seconde patrie.
Je compris bientôt que je devais m'efforcer d'étendre mes relations,
que la vieillesse et la maladie de ma grand'mère avaient beaucoup
restreintes et que mes années d'absence avaient encore refroidies. Je
retrouvai mes compagnons d'enfance, qui, en général, ne plurent pas à
M. Dudevant. Il se fit d'autres amis. J'acceptai franchement ceux qui
me furent sympathiques sur quelque point, et j'attirai de plus loin
ceux qui devaient convenir à lui comme à moi.
Le bon James et son excellente femme, ma chère mère Angèle, vinrent
passer deux ou trois mois avec nous. Puis leur sœur, Mme Saint-Aignan
avec ses filles. L'aînée, Félicie, était un ange.