Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l

Note sur la transcription: Les erreurs clairement introduites par le

typographe ont été corrigées. L'orthographe d'origine a été conservée

et n'a pas été harmonisée.

HISTOIRE DE MA VIE.

HISTOIRE

DE MA VIE

PAR

Mme GEORGE SAND.

Charité envers les autres

Dignité envers soi-même;

Sincérité devant Dieu.

Telle est l'épigraphe du livre que j'entreprends.

15 avril 1847.

GEORGE SAND.

TOME DIXIÈME.

PARIS, 1855.

LEIPZIG, CHEZ WOLFGANG GERHARD.

CHAPITRE VINGT-DEUXIEME[1].

Retraite à Nohant.--Travaux d'aiguille moralement utiles aux

femmes.--Équilibre désirable entre la fatigue et le

loisir.--Mon rouge-gorge.--Deschartres quitte

Nohant.--Naissance de mon fils.--Deschartres à Paris.--Hiver de

1824 à Nohant.--Changemens et améliorations qui me donnent le

spleen.--Été au Plessis.--Les enfans.--L'idéal dans leur

société.--Aversion pour la vie positive.--Ormesson.--Nous

revenons à Paris.--L'abbé de Prémord.--Retraite au

couvent.--Aspirations à la vie monastique.--Maurice au

couvent.--Sœur Hélène nous chasse.

Je passai à Nohant l'hiver de 1822-1823, assez malade, mais absorbée

par le sentiment de l'amour maternel, qui se révélait à moi à travers

les plus doux rêves et les plus vives aspirations. La transformation

qui s'opère à ce moment dans la vie et dans les pensées de la femme

est, en général, complète et soudaine. Elle le fut pour moi comme pour

le grand nombre. Les besoins de l'intelligence, l'inquiétude des

pensées, les curiosités de l'étude, comme celles de l'observation,

tout disparut aussitôt que le doux fardeau se fit sentir, et même

avant que ses premiers tressaillemens m'eussent manifesté son

existence. La Providence veut que, dans cette phase d'attente et

d'espoir, la vie physique et la vie de sentiment prédominent. Aussi,

les veilles, les lectures, les rêveries, la vie intellectuelle en un

mot, fut naturellement supprimée, et sans le moindre mérite ni le

moindre regret.

[1] Cette partie a été écrite en 1853 et 1854.

L'hiver fut long et rude, une neige épaisse couvrit longtemps la terre

durcie d'avance par de fortes gelées. Mon mari aimait aussi la

campagne, bien que ce fût autrement que moi, et, passionné pour la

chasse, il me laissait de longs loisirs que je remplissais par le

travail de la layette. Je n'avais jamais cousu de ma vie. Tout en

disant que cela était nécessaire à savoir, ma grand'mère ne m'y avait

jamais poussée, et je m'y croyais d'une maladresse extrême. Mais quand

cela eut pour but d'habiller le petit être que je voyais dans tous mes

songes, je m'y jetai avec une sorte de passion. Ma bonne Ursule vint

me donner les premières notions du _surjet_ et du _rabattu_. Je fus

bien étonnée de voir combien cela était facile; mais en même temps je

compris que là, comme dans tout, il pouvait y avoir l'invention, et

la _maëstria_ du coup de ciseaux.

Depuis j'ai toujours aimé le travail de l'aiguille, et c'est pour moi

une récréation où je me passionne quelquefois jusqu'à la fièvre.

J'essayai même de broder les petits bonnets, mais je dus me borner à

deux ou trois: j'y aurais perdu la vue. J'avais la vue longue,

excellente, mais c'est ce qu'on appelle chez nous une _vue grosse_. Je

ne distingue pas les petits objets; et compter les fils d'une

mousseline, lire un caractère fin, regarder de près, en un mot, est

une souffrance qui me donne le vertige et qui m'enfonce mille épingles

au fond du crâne.

J'ai souvent entendu dire à des femmes de talent que les travaux du

ménage, et ceux de l'aiguille particulièrement, étaient abrutissans,

insipides, et faisaient partie de l'esclavage auquel on a condamné

notre sexe. Je n'ai pas de goût pour la théorie de l'esclavage, mais

je nie que ces travaux en soient une conséquence. Il m'a toujours

semblé qu'ils avaient pour nous un attrait naturel, invincible,

puisque je l'ai ressenti à toutes les époques de ma vie, et qu'ils ont

calmé parfois en moi de grandes agitations d'esprit. Leur influence

n'est abrutissante que pour celles qui les dédaignent et qui ne savent

pas chercher ce qui se trouve dans tout: le _bien-faire_. L'homme qui

bêche ne fait-il pas une tâche plus rude et aussi monotone que la

femme qui coud? Pourtant le bon ouvrier qui bêche vite et bien ne

s'ennuie pas de bêcher, et il vous dit en souriant qu'il _aime la

peine_.

Aimer la peine, c'est un mot simple et profond du paysan, que tout

homme et toute femme peuvent commenter sans risque de trouver au fond

la loi du servage. C'est par là, au contraire, que notre destinée

échappe à cette loi rigoureuse de l'homme exploité par l'homme.

La peine est une loi naturelle à laquelle nul de nous ne peut se

soustraire sans tomber dans le mal. Dans les conjectures et les

aspirations socialistes de ces derniers temps, certains esprits ont

trop cru résoudre le problème du travail en rêvant un système de

machines qui supprimerait entièrement l'effort et la lassitude

physiques. Si cela se réalisait, l'abus de la vie intellectuelle

serait aussi déplorable que l'est aujourd'hui le défaut d'équilibre

entre ces deux modes d'existence. Chercher cet équilibre, voilà le

problème à résoudre; faire que l'homme de _peine_ ait la somme

suffisante de loisir, et que l'homme de loisir ait la somme suffisante

de peine, la vie physique et morale de tous les hommes l'exige

absolument; et si l'on n'y peut pas arriver, n'espérons pas nous

arrêter sur cette pente de décadence qui nous entraîne vers la fin de

tout bonheur, de toute dignité, de toute sagesse, de toute santé du

corps, de toute lucidité de l'esprit. Nous y courons vite, il ne faut

pas se le dissimuler.

La cause n'est pas autre, selon moi, que celle-ci: une portion de

l'humanité a l'esprit trop libre, l'autre l'a trop enchaîné. Vous

chercherez en vain des formes politiques et sociales, il vous faut,

avant tout, des hommes nouveaux. Cette génération-ci est malade

jusqu'à la moelle des os. Après un essai de république où le but

véritable, au point de départ, était de chercher à rétablir, autant

que possible, l'égalité dans les conditions, on a dû reconnaître

qu'il ne suffisait pas de rendre les citoyens égaux devant la loi. Je

me hasarde même à penser qu'il n'eût pas suffi de les rendre égaux

devant la fortune. Il eût fallu pouvoir les rendre égaux devant le

sens de la vérité.

Trop d'ambition, de loisir et de pouvoir d'un côté; de l'autre, trop

d'indifférence pour la participation au pouvoir et aux nobles loisirs,

voilà ce qu'on a trouvé au fond de cette nation d'où l'homme véritable

avait disparu, si tant est qu'il y eût jamais existé. Des hommes du

peuple éclairés d'une soudaine intelligence et poussés par de grandes

aspirations ont surgi, et se sont trouvés sans influence et sans

prestige sur leurs frères. Ces hommes-là étaient généralement sages,

et se préoccupaient de la solution du travail. La masse leur

répondait: «Plus de travail, ou l'ancienne loi du travail. Faites-nous

un monde tout neuf, ou ne nous tirez pas de notre corvée par des

chimères. Le nécessaire assuré, ou le superflu sans limites: nous ne

voyons pas le milieu possible, nous n'y croyons pas, nous ne voulons

pas l'essayer, nous ne pouvons pas l'attendre.»

Il le faudra pourtant bien. Jamais les machines ne remplaceront

l'homme d'une manière absolue, grâce au ciel, car ce serait la fin du

monde. L'homme n'est pas fait pour penser toujours. Quand il pense

trop il devient fou, de même qu'il devient stupide quand il ne pense

pas assez. Pascal l'a dit: «Nous ne sommes ni anges, ni bêtes.»

Et quant aux femmes, qui, ni plus ni moins que les hommes, ont besoin

de la vie intellectuelle, elles ont également besoin de travaux

manuels appropriés à leur force. Tant pis pour celles qui ne savent y

porter ni goût, ni persévérance, ni adresse, ni le courage qui est le

plaisir dans la peine! Celles-là ne sont ni hommes ni femmes.

L'hiver est beau à la campagne, quoi qu'on en dise. Je n'en étais pas

à mon apprentissage, et celui-là s'écoula comme un jour, sauf six

semaines que je dus passer au lit dans une inaction complète. Cette

prescription de Deschartres me sembla rude, mais que n'aurais-je pas

fait pour conserver l'espoir d'être mère. C'était la première fois que

je me voyais prisonnière pour cause de santé. Il m'arriva un

dédommagement imprévu. La neige était si épaisse et si tenace dans ce

moment-là que les oiseaux, mourant de faim, se laissaient prendre à la

main. On m'en apporta de toutes sortes, on couvrit mon lit d'une toile

verte, on fixa aux coins de grandes branches de sapin, et je vécus

dans ce bosquet, environnée de pinsons, de rouges-gorges, de verdiers

et de moineaux qui, apprivoisés soudainement par la chaleur et la

nourriture, venaient manger dans mes mains et se réchauffer sur mes

genoux. Quand ils sortaient de leur paralysie, ils volaient dans la

chambre, d'abord avec gaîté, puis avec inquiétude, et je leur faisais

ouvrir la fenêtre. On m'en apportait d'autres qui dégelaient de même

et qui, après quelques heures ou quelques jours d'intimité avec moi

(cela variait suivant les espèces et le degré de souffrance qu'ils

avaient éprouvé), me réclamaient leur liberté. Il arriva que l'on me

rapporta quelques-uns de ceux que j'avais relâchés déjà, et auxquels

j'avais mis des marques. Ceux-là semblaient vraiment me reconnaître et

reprendre possession de leur maison de santé après une rechute.

Un seul rouge-gorge s'obstina à demeurer avec moi. La fenêtre fut

ouverte vingt fois, vingt fois il alla jusqu'au bord, regarda la

neige, essaya ses ailes à l'air libre, fit comme une pirouette de

grâces et rentra, avec la figure expressive d'un personnage

raisonnable qui reste où il se trouve bien. Il resta ainsi jusqu'à la

moitié du printemps, même avec les fenêtres ouvertes pendant des

journées entières. C'était l'hôte le plus spirituel et le plus aimable

que ce petit oiseau. Il était d'une pétulance, d'une audace et d'une

gaîté inouïes. Perché sur la tête d'un chenet, dans les jours froids,

ou sur le bout de mon pied étendu devant le feu, il lui prenait, à la

vue de la flamme brillante, de véritables accès de folie. Il

s'élançait au beau milieu, la traversait d'un vol rapide et revenait

prendre sa place sans avoir une seule plume grillée. Au commencement,

cette chose insensée m'effraya, car je l'aimais beaucoup; mais je m'y

habituai en voyant qu'il la faisait impunément.

Il avait des goûts aussi bizarres que ses exercices, et, curieux

d'essayer de tout, il s'indigérait de bougie et de pâtes d'amandes. En

un mot, la domesticité volontaire l'avait transformé au point qu'il

eut beaucoup de peine à s'habituer à la vie rustique, quand, après

avoir cédé au magnétisme du soleil, vers le quinze avril, il se trouva

dans le jardin. Nous le vîmes longtemps courir de branche en branche

autour de nous, et je ne me promenais jamais sans qu'il vînt crier et

voltiger près de moi.

Mon mari fit bon ménage avec Deschartres, qui finissait son bail à

Nohant. J'avais prévenu M. Dudevant de son caractère absolu et

irascible, et il m'avait promis de le ménager. Il me tint parole, mais

il lui tardait naturellement de prendre possession de son autorité

dans nos affaires; et, de son côté, Deschartres désirait s'occuper

exclusivement des siennes propres. J'obtins qu'il lui fût offert de

demeurer chez nous tout le reste de sa vie, et je l'y engageai

vivement. Il ne me semblait pas que Deschartres pût vivre ailleurs, et

je ne me trompais pas: mais il refusa expressément, et m'en dit

naïvement la raison. «Il y a vingt-cinq ans que je suis le seul maître

absolu dans la maison, me dit-il, gouvernant toutes choses,

commandant à tout le monde, et n'ayant pour me contrôler que des

femmes, car votre père ne s'est jamais mêlé de rien. Votre mari ne m'a

donné aucun déplaisir, parce qu'il ne s'est pas occupé de ma gestion.

A présent qu'elle est finie, c'est moi qui le fâcherais malgré moi par

mes critiques et mes contradictions. Je m'ennuierais de n'avoir rien à

faire, je me dépiterais de ne pas être écouté: et puis, je veux agir

et commander pour mon compte. Vous savez que j'ai toujours eu le

projet de faire fortune, et je sens que le moment est venu.»

L'illusion tenace de mon pauvre pédagogue pouvait être encore moins

combattue que son appétit de domination. Il fut décidé qu'il

quitterait Nohant à la Saint-Jean, c'est-à-dire au 24 juin, terme de

son bail. Nous partîmes avant lui pour Paris, où, après quelques jours

passés au Plessis chez nos bons amis, je louai un petit appartement

garni hôtel de Florence, rue Neuve-des-Mathurins, chez un ancien chef

de cuisine de l'empereur. Cet homme, qui se nommait Gaillot, et qui

était un très honnête et excellent homme, avait contracté au service

de l'_en cas_ une étrange habitude, celle de ne jamais se coucher. On

sait que l'_en cas_ de l'empereur était un poulet toujours rôti à

point, à quelque heure de jour et de nuit que ce fût. Une existence

d'homme avait été vouée à la présence de ce poulet à la broche, et

Gaillot, chargé de le surveiller, avait dormi dix ans sur une chaise,

tout habillé, toujours en mesure d'être sur pied en un instant. Ce dur

régime ne l'avait pas préservé de l'obésité. Il le continuait, ne

pouvant plus s'étendre dans un lit sans étouffer, et prétendant ne

pouvoir dormir bien que d'un œil. Il est mort d'une maladie de foie

entre cinquante et soixante ans. Sa femme avait été femme de chambre

de l'impératrice Joséphine.

C'est dans l'hôtel qu'ils avaient meublé que je trouvai, au fond d'une

seconde cour plantée en jardin, un petit pavillon où mon fils Maurice

vint au monde, le 30 juin 1823, sans encombre et très vivace. Ce fut

le plus beau moment de ma vie que celui où, après une heure de profond

sommeil qui succéda aux douleurs terribles de cette crise, je vis en

m'éveillant ce petit être endormi sur mon oreiller. J'avais tant rêvé

de lui d'avance, et j'étais si faible, que je n'étais pas sûre de ne

pas rêver encore. Je craignais de remuer et de voir la vision

s'envoler comme les autres jours.

On me tint au lit beaucoup plus longtemps qu'il ne fallait. C'est

l'usage à Paris de prendre plus de précautions pour les femmes dans

cette situation qu'on ne le fait dans nos campagnes. Quand je fus mère

pour la seconde fois, je me levai le second jour et je m'en trouvai

fort bien.

Je fus la nourrice de mon fils, comme plus tard je fus la nourrice de

sa sœur. Ma mère fut sa marraine et mon beau-père son parrain.

Deschartres arriva de Nohant tout rempli de ses projets de fortune et

tout gourmé dans son antique habit bleu barbeau à boutons d'or. Il

avait l'air si provincial dans sa toilette surannée, qu'on se

retournait dans les rues pour le regarder. Mais il ne s'en souciait

pas et passait dans sa majesté. Il examina Maurice avec attention, le

démaillota et le retourna de tous côtés pour s'assurer qu'il n'y avait

rien à redresser ou à critiquer. Il ne le caressa pas: je n'ai pas

souvenance d'avoir vu une caresse, un baiser de Deschartres à qui que

ce soit: mais il le tint endormi sur ses genoux et le considéra

longtemps. Puis, la vue de cet enfant l'ayant satisfait, il continua à

dire qu'il était temps qu'il vécût pour lui-même.

Je passai l'automne et l'hiver suivans à Nohant, tout occupée de

Maurice. Au printemps de 1824, je fus prise d'un grand spleen dont je

n'aurais pu dire la cause. Elle était dans tout et dans rien. Nohant

était amélioré, mais bouleversé; la maison avait changé d'habitudes,

le jardin avait changé d'aspect. Il y avait plus d'ordre, moins d'abus

dans la domesticité; les appartemens étaient mieux tenus, les allées

plus droites, l'enclos plus vaste; on avait fait du feu avec les

arbres morts, on avait tué les vieux chiens infirmes et malpropres,

vendu les vieux chevaux hors de service, renouvelé toutes choses, en

un mot. C'était mieux, à coup sûr. Tout cela d'ailleurs occupait et

satisfaisait mon mari. J'approuvais tout et n'avais raisonnablement

rien à regretter; mais l'esprit a ses bizarreries. Quand cette

transformation fut opérée, quand je ne vis plus le vieux Phanor

s'emparer de la cheminée et mettre ses pattes crottées sur le tapis,

quand on m'apprit que le vieux paon qui mangeait dans la main de ma

grand'mère ne mangerait plus les fraises du jardin, quand je ne

retrouvai plus les coins sombres et abandonnés où j'avais promené mes

jeux d'enfant et les rêveries de mon adolescence, quand, en somme, un

nouvel intérieur me parla d'un avenir où rien de mes joies et de mes

douleurs passées n'allait entrer avec moi, je me troublai, et sans

réflexion, sans conscience d'aucun mal présent, je me sentis écrasée

d'un nouveau dégoût de la vie qui prit encore un caractère maladif.

Un matin, en déjeunant, sans aucun sujet immédiat de contrariété, je

me trouvai subitement étouffée par les larmes. Mon mari s'en étonna.

Je ne pouvais rien lui expliquer, sinon que j'avais déjà éprouvé de

semblables accès de désespoir sans cause, et que probablement j'étais

un cerveau faible ou détraqué. Ce fut son avis, et il attribua au

séjour de Nohant, à la perte encore trop récente de ma grand'mère dont

tout le monde l'entretenait d'une façon attristante, à l'air du pays,

à des causes extérieures enfin, l'espèce d'ennui qu'il éprouvait

lui-même en dépit de la chasse, de la promenade et de l'activité de sa

vie de propriétaire. Il m'avoua qu'il ne se plaisait point du tout en

Berry et qu'il aimerait mieux essayer de vivre partout ailleurs. Nous

convînmes d'essayer, et nous partîmes pour le Plessis.

Par suite d'un arrangement pécuniaire que, pour me mettre à l'aise,

nos amis voulurent bien faire avec nous, nous passâmes l'été auprès

d'eux et j'y retrouvai la distraction et l'irréflexion nécessaires à

la jeunesse. La vie du Plessis était charmante, l'aimable caractère

des maîtres de la maison se reflétant sur les diverses humeurs de

leurs hôtes nombreux. On jouait la comédie, on chassait dans le parc,

on faisait de grandes promenades, on recevait tant de monde, qu'il

était facile à chacun de choisir un groupe de préférence pour sa

société. La mienne se forma de tout ce qu'il y avait de plus enfant

dans le château. Depuis les marmots jusqu'aux jeunes filles et aux

jeunes garçons, cousins, neveux et amis de la famille, nous nous

trouvâmes une douzaine, qui s'augmenta encore des enfans et adolescens

de la ferme. Je n'étais pas la personne la plus âgée de la bande, mais

étant la seule mariée, j'avais le gouvernement naturel de ce personnel

respectable. Loïsa Puget, qui était devenue une jeune fille charmante;

Félicie Saint-Aignan, qui était encore une grande petite fille, mais

dont l'adorable caractère m'inspirait une prédilection qui devint avec

le temps de l'amitié sérieuse; Tonine Du Plessis, la seconde fille de

ma mère Angèle, qui était encore un enfant, et qui devait mourir comme

Félicie dans la fleur de l'âge, c'étaient là mes compagnes préférées.

Nous organisions des parties de jeu de toutes sortes, depuis le volant

jusqu'aux barres, et nous inventions des règles qui permettaient même

à ceux qui, comme Maurice, marchaient encore à quatre pattes, de

prendre une part active à l'action générale. Puis c'étaient des

voyages, voyages véritables, en égard aux courtes jambes qui nous

suivaient, à travers le parc et les immenses jardins. Au besoin les

plus grands portaient les plus petits, et la gaîté, le mouvement ne

tarissaient pas. Le soir, les grandes personnes étant réunies, il

arrivait souvent que beaucoup d'entre elles prenaient part à notre

vacarme; mais quand elles en étaient lasses, ce qui arrivait bien

vite, nous avions la malice de nous dire entre nous que les dames et

les messieurs ne savaient pas jouer et qu'il faudrait les éreinter à

la course le lendemain pour les en dégoûter.

Mon mari, comme beaucoup d'autres, s'étonnait un peu de me voir

redevenue tout à coup si vivante et si folle, dans ce milieu qui

semblait si contraire à mes habitudes mélancoliques; moi seule et ma

bande insouciante ne nous en étonnions pas. Les enfans sont peu

sceptiques à l'endroit de leurs plaisirs, et comprennent volontiers

qu'on ne puisse songer à rien de mieux. Quant à moi, je me retrouvais

dans une des deux faces de mon caractère, tout comme à Nohant de huit

à douze ans, tout comme au couvent de treize à seize, alternative

continuelle de solitude recueillie et d'étourdissement complet, dans

des conditions d'innocence primitive.

A cinquante ans, je suis exactement ce que j'étais alors. J'aime la

rêverie, la méditation et le travail; mais, au delà d'une certaine

mesure, la tristesse arrive, parce que la réflexion tourne au noir, et

si la réalité m'apparaît forcément dans ce qu'elle a de sinistre, il

faut que mon âme succombe, ou que la gaîté vienne me chercher.

Or, j'ai besoin absolument d'une gaîté saine et vraie. Celle qui est

égrillarde me dégoûte, celle qui est de bel esprit m'ennuie. La

conversation brillante me plaît à écouter quand je suis disposée au

travail de l'attention; mais je ne peux supporter longtemps aucune

espèce de conversation suivie sans éprouver une grande fatigue. Si

c'est sérieux, cela me fait l'effet d'une séance politique ou d'une

conférence d'affaires; si c'est méchant, ce n'est plus gai pour moi.

Dans une heure, quand on a quelque chose à dire ou à entendre, on a

épuisé le sujet, et après cela on ne fait plus qu'y patauger. Je n'ai

pas, moi, l'esprit assez puissant pour traiter de plusieurs matières

graves successivement, et c'est peut-être pour me consoler de cette

infirmité que je me persuade, en écoutant les gens qui parlent

beaucoup, que personne n'est fort en paroles plus d'une heure par

jour.

Que faire donc pour égayer les heures de la vie en commun dans

l'intimité de tous les jours? Parler politique occupe les hommes en

général, parler toilette dédommage les femmes. Je ne suis ni homme ni

femme sous ces rapports-là; je suis enfant. Il faut qu'en faisant

quelque ouvrage de mes mains qui amuse mes yeux, ou quelque promenade

qui occupe mes jambes, j'entende autour de moi un échange de vitalité

qui ne me fasse pas sentir le vide et l'horreur des choses humaines.

Accuser, blâmer, soupçonner, maudire, railler, condamner, voilà ce

qu'il y a au bout de toute causerie politique ou littéraire, car la

sympathie, la confiance et l'admiration ont malheureusement des

formules plus concises que l'aversion, la critique et le commérage. Je

n'ai pas la sainteté infuse avec la vie, mais j'ai la poésie pour

condition d'existence, et tout ce qui tue trop cruellement le rêve du

bon, du simple et du vrai, qui seul me soutient contre l'effroi du

siècle, est une torture à laquelle je me dérobe autant qu'il m'est

possible.

Voilà pourquoi, ayant rencontré fort peu d'exceptions au positivisme

effrayant de mes contemporains d'âge, j'ai presque toujours vécu par

instinct et par goût avec des personnes dont j'aurais pu, à peu

d'années près, être la mère. En outre, dans toutes les conditions où

j'ai été libre de choisir ma manière d'être, j'ai cherché un moyen

d'idéaliser la réalité autour de moi et de la transformer en une sorte

d'oasis fictive, où les méchans et les oisifs ne seraient pas tentés

d'entrer ou de rester. Un songe d'âge d'or, un mirage d'innocence

champêtre, artiste ou poétique, m'a prise dès l'enfance et m'a suivie

dans l'âge mûr. De là une foule d'amusemens très simples et pourtant

très actifs, qui ont été partagés réellement autour de moi, et plus

naïvement, plus cordialement, par ceux dont le cœur a été le plus

pur. Ceux-là, en me connaissant, ne se sont plus étonnés du contraste

d'un esprit si porté à s'assombrir et si avide de s'égayer; je devrais

dire peut-être d'une âme si impossible à contenter avec ce qui

intéresse la plupart des hommes, et si facile à charmer avec ce qu'ils

jugent puéril et illusoire. Je ne peux pas m'expliquer mieux moi-même.

Je ne me connais pas beaucoup au point de vue de la théorie: j'ai

seulement l'expérience de ce qui me tue ou me ranime dans la pratique

de la vie.

Mais grâce à ces contrastes, certaines gens prirent de moi l'opinion

que j'étais tout à fait bizarre. Mon mari, plus indulgent, me jugea

idiote. Il n'avait peut-être pas tort, et peu à peu il arriva, avec

le temps, à me faire tellement sentir la supériorité de sa raison et

de son intelligence, que j'en fus longtemps écrasée et comme hébétée

devant le monde. Je ne m'en plaignis pas. Deschartres m'avait habituée

à ne pas contredire violemment l'infaillibilité d'autrui, et ma

paresse s'arrangeait fort bien de ce régime d'effacement et de

silence.

Aux approches de l'hiver, comme Mme Du Plessis allait à Paris, nous

nous consultâmes mon mari et moi sur la résidence que nous

choisirions; nous n'avions pas le moyen de vivre à Paris, et,

d'ailleurs, nous n'aimions Paris ni l'un ni l'autre. Nous aimions la

campagne; mais nous avions peur de Nohant; peur probablement de nous

retrouver vis-à-vis l'un de l'autre, avec des instincts différens à

tous autres égards et des caractères qui ne se pénétraient pas

mutuellement. Sans vouloir nous rien cacher, nous ne savions rien nous

expliquer; nous ne nous disputions jamais sur rien; j'ai trop horreur

de la discussion pour vouloir entamer l'esprit d'un autre; je faisais,

au contraire, de grands efforts pour voir par les yeux de mon mari,

pour penser comme lui et agir comme il souhaitait. Mais, à peine

m'étais-je mise d'accord avec lui, que, ne me sentant plus d'accord

avec mes propres instincts, je tombais dans une tristesse effroyable.

Il éprouvait probablement quelque chose d'analogue sans s'en rendre

compte, et il abondait dans mon sens quand je lui parlais de nous

entourer et de nous distraire. Si j'avais eu l'art de nous établir

dans une vie un peu extérieure et animée, si j'avais été un peu légère

d'esprit, si je m'étais plu dans le mouvement des relations variées,

il eût été secoué et maintenu par le commerce du monde. Mais je

n'étais pas du tout la compagne qu'il lui eût fallu. J'étais trop

exclusive, trop concentrée, trop en dehors du convenu. Si j'avais su

d'où venait le mal, si la cause de son ennui et du mien se fût

dessinée dans mon esprit sans expérience et sans pénétration, j'aurais

trouvé le remède; j'aurais peut-être réussi à me transformer; mais je

ne comprenais rien du tout à lui ni à moi-même.

Nous cherchâmes une maisonnette à louer aux environs de Paris, et

comme nous étions assez gênés, nous eûmes grand' peine à trouver un

peu de confortable sans dépenser beaucoup d'argent. Nous ne le

trouvâmes même pas, car le pavillon qui nous fut loué était une assez

pauvre et étroite demeure. Mais c'était à Ormesson, dans un beau

jardin et dans un contre de relations fort agréables.

L'endroit était, alors laid et triste, des chemins affreux, des

coteaux de vigne qui interceptaient la vue, un hameau malpropre. Mais,

à deux pas de là, l'étang d'Enghien et le beau parc de Saint-Gratien

offraient des promenades charmantes. Notre pavillon faisait partie de

l'habitation d'une femme très distinguée, madame Richardot, qui avait

d'aimables enfans. Une habitation mitoyenne, appartenant à M. Hédée,

_boulanger du roi_, était louée et occupée par la famille de Malus,

et, chaque soir, nos trois familles se réunissaient chez madame

Richardot pour jouer des charades en costumes improvisés des plus

comiques. En outre, ma bonne tante Lucie et ma chère Clotilde sa fille

vinrent passer quelques jours avec nous. Cette saison d'automne fut

donc très bénigne dans ma destinée.

Mon mari sortait beaucoup; il était appelé souvent à Paris pour je ne

sais plus quelles affaires et revenait le soir pour prendre part aux

divertissemens de la réunion. Ce genre de vie serait assez normal: les

hommes occupés au dehors dans la journée, les femmes chez elles avec

leurs enfans, et le soir la récréation des familles en commun.

Mon mari passait quelquefois les nuits à Paris, mon domestique

couchait dans des bâtimens éloignés, j'étais seule avec ma servante

dans ce pavillon, éloigné lui-même de toute demeure habitée. Je

m'étais mis en tête des idées sombres, depuis que j'avais entendu,

dans une de ces nuits de brouillard dont la sonorité est étrangement

lugubre, les cris de détresse d'un homme qu'on battait et qu'on

semblait égorger. J'ai su, depuis, le mot de ce drame étrange; mais je

ne peux ni ne veux le raconter.

Je me rassurai en voyant peu à peu que le jardinier qui m'effrayait ne

m'en voulait pas personnellement, mais qu'il était fort contrarié de

notre présence, gênante peut-être pour quelque projet d'occupation du

pavillon, ou quelque dilapidation domestique. Je me rappelai

Jean-Jacques Rousseau chassé de château en château, d'ermitage en

ermitage, par des calculs et des mauvais vouloirs de ce genre, et je

commençai à regretter de n'être pas chez moi.

Pourtant je quittai cette retraite avec regret, lorsqu'un jour mon

mari s'étant querellé violemment avec ce même jardinier, résolut de

transporter notre établissement à Paris. Nous prîmes un appartement

meublé, petit, mais agréable par son isolement et la vue des jardins,

dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré. J'y vis souvent mes amis anciens

et nouveaux, et notre milieu fut assez gai.

Pourtant la tristesse me revint, une tristesse sans but et sans nom,

maladive peut-être. J'étais très fatiguée d'avoir nourri mon fils; je

ne m'étais pas remise depuis ce temps-là. Je me reprochai cet

abattement, et je pensai que le refroidissement insensible de ma foi

religieuse pouvait bien en être la cause. J'allai voir mon jésuite,

l'abbé de Prémord. Il était bien vieilli depuis trois ans. Sa voix

était si faible, sa poitrine si épuisée, qu'on l'entendait à peine.

Nous causâmes pourtant longtemps plusieurs fois, et il retrouva sa

douce éloquence pour me consoler, mais il n'y parvint pas, il y avait

trop de tolérance dans sa doctrine pour une âme aussi avide de

croyance absolue que l'était la mienne. Cette croyance m'échappait; je

ne sais qui eût pu me la rendre, mais, à coup sûr, ce n'était pas lui.

Il était trop compatissant à la souffrance du doute. Il la comprenait

trop bien peut-être. Il était trop intelligent ou trop humain. Il me

conseilla d'aller passer quelques jours dans mon couvent. Il en

demanda pour moi la permission à la supérieure Mme Eugénie. Je

demandai la même permission à mon mari, et j'entrai en retraite aux

Anglaises.

Mon mari n'était nullement religieux, mais il trouvait fort bon que je

le fusse. Je ne lui parlais pas de mes combats intérieurs à l'endroit

de la foi: il n'eût rien compris à un genre d'angoisse qu'il n'avait

jamais éprouvée.

Je fus reçue dans mon couvent avec des tendresses infinies, et comme

j'étais réellement souffrante, on m'y entoura de soins maternels; ce

n'était pas là peut-être ce qu'il m'eût fallu pour me rattacher à ma

vie nouvelle. Toute cette bonté suave, toutes ces délicates

sollicitudes me rappelaient un bonheur dont la privation m'avait été

si longtemps insupportable, et me faisaient paraître le présent vide,

l'avenir effrayant. J'errais dans les cloîtres avec un cœur navré et

tremblant. Je me demandais si je n'avais pas résisté à ma vocation, à

mes instincts, à ma destinée, en quittant cet asile de silence et

d'ignorance, qui eût enseveli les agitations de mon esprit timoré et

enchaîné à une règle indiscutable une inquiétude de volonté dont je ne

savais que faire. J'entrais dans cette petite église où j'avais senti

tant d'ardeurs saintes et de divins ravissemens. Je n'y retrouvais que

le regret des jours où je croyais avoir la force d'y prononcer des

vœux éternels. Je n'avais pas eu cette force, et maintenant je

sentais que je n'avais pas celle de vivre dans le monde.

Je m'efforçais aussi de voir le côté sombre et asservi de la vie

monastique, afin de me rattacher aux douceurs de la liberté que je

pouvais reprendre à l'instant même. Le soir, quand j'entendais la

ronde de la religieuse qui fermait les nombreuses portes des galeries,

j'aurais bien voulu frissonner au grincement des verrous et au bruit

sonore des échos bondissans de la voûte; mais je n'éprouvais rien de

semblable: le cloître n'avait pas de terreurs pour moi. Il me semblait

que je chérissais et regrettais tout dans cette vie de communauté où

l'on s'appartient véritablement, parce qu'en dépendant de tous, on ne

dépend réellement de personne. Je voyais tant d'aise et de liberté, au

contraire, dans cette captivité qui vous préserve, dans cette

discipline qui assure vos heures de recueillement, dans cette

monotonie de devoirs qui vous sauve des troubles de l'imprévu!

J'allais m'asseoir dans la classe, et sur ces bancs froids, au milieu

de ces pupitres enfumés, je voyais rire les pensionnaires en

récréation. Quelques-unes de mes anciennes compagnes étaient encore

là, mais il fallut qu'on me les nommât, tant elles avaient déjà grandi

et changé. Elles étaient curieuses de mon existence, elles enviaient

ma _libération_ tandis que je n'étais occupée intérieurement qu'à

ressaisir les mille souvenirs que me retraçaient le moindre coin de

cette classe, le moindre chiffre écrit sur la muraille, la moindre

écornure du poêle ou des tables.

Ma chère bonne mère Alicia ne m'encourageait pas plus que par le passé

à me nourrir de vains rêves. «Vous avez un charmant enfant,

disait-elle, c'est tout ce qu'il faut pour votre bonheur en ce monde.

La vie est courte.»

Oui, la vie paisible est courte. Cinquante ans passent comme un jour

dans le sommeil de l'âme; mais la vie d'émotions et d'événemens résume

en un jour des siècles de malaise et de fatigue.

Pourtant, ce qu'elle me disait du bonheur d'être mère, bonheur qu'elle

ne se permettait pas de regretter, mais qu'elle eût vivement savouré,

on le voyait bien, répondait à un de mes plus intimes instincts. Je ne

comprenais pas comment j'aurais pu me résigner à perdre Maurice, et,

tout en aspirant malgré moi à ne pas sortir du couvent, je le

cherchais autour de moi à chaque pas que j'y faisais. Je demandai de

le prendre avec moi. «Ah, oui-dà! dit Poulette en riant, un garçon

chez des nonnes! Est-il bien petit, au moins, ce monsieur-là?

Voyons-le: s'il passe par le tour, on lui permettra d'entrer.»

Le tour est un cylindre creux tournant sur un pivot dans la muraille.

Il a une seule ouverture où l'on met les paquets qu'on apporte du

dehors; on la tourne vers l'intérieur, et on déballe. Maurice se

trouva fort à l'aise dans cette cage et sauta en riant au milieu des

nonnes accourues pour le recevoir. Tous ces voiles noirs, toutes ces

robes blanches l'étonnèrent un peu, et il se mit à crier un des trois

ou quatre mots qu'il savait: «_Lapins! lapins!_» Mais il fut si bien

accueilli, et bourré de tant de friandises, qu'il s'habitua vite aux

douceurs du couvent et put s'ébattre dans le jardin sans qu'aucun

gardien farouche vînt lui reprocher, comme à Ormesson, la place que

ses pieds foulaient sur le gazon.

On me permit de l'avoir tous les jours. On le gâtait, et ma bonne mère

Alicia l'appelait orgueilleusement son petit-fils. J'aurais voulu

passer ainsi tout le carême: mais un mot de sœur Hélène me fit

partir.

J'avais retrouvé cette chère sainte guérie et fortifiée au physique

comme au moral. Au physique, c'était bien nécessaire, car je l'avais

laissée encore une fois en train de mourir. Mais au moral, c'était

superflu, c'était trop. Elle était devenue rude et comme sauvage de

prosélytisme. Elle ne me fit pas un grand accueil, me reprocha

sèchement mon _bonheur terrestre_, et comme je lui montrais mon enfant

pour lui répondre, elle le regarda dédaigneusement et me dit en

anglais, dans son style biblique: «Tout est déception et vanité, hors

l'amour du Seigneur. Cet enfant si précieux n'a que le souffle. Mettre

son cœur en lui, c'est écrire sur le sable.»

Je lui fis observer que l'enfant était rond et rose, et, comme si elle

n'eût pas voulu avoir le démenti d'une sentence où elle avait mis

toute sa conviction, elle me dit, en le regardant encore: «Bah! il est

trop rose, il est probablement phthisique!»

Justement l'enfant toussait un peu. Je m'imaginai aussitôt qu'il était

malade et je me laissai frapper l'esprit par la prétendue prophétie

d'Hélène. Je sentis contre cette nature entière et farouche que

j'avais tant admirée et enviée une sorte de répulsion subite. Elle me

faisait l'effet d'une sybille de malheur. Je montai en fiacre, et je

passai la nuit à me tourmenter du sommeil de mon petit garçon, à

écouter son souffle, à m'épouvanter de ses jolies couleurs vives.

Le médecin vint le voir dès le matin. Il n'avait rien du tout, et il

me fut prescrit de le soigner beaucoup moins que je ne faisais.

Pourtant l'effroi que j'avais m'ôta l'envie de retourner au couvent.

Je n'y pouvais garder Maurice la nuit, et il y faisait d'ailleurs

affreusement froid le jour. J'allai faire mes adieux et mes

remercîmens.

CHAPITRE VINGT-TROISIEME.

Mort mystérieuse de Deschartres, peut-être un suicide.

Deschartres s'était logé à la place Royale. Il avait là, pour fort peu

d'argent, un très joli appartement. Il s'était meublé, et paraissait

jouir d'un certain bien-être. Il nous entretenait de petites affaires

qui avaient manqué, mais qui devaient aboutir à une grande affaire

d'un succès infaillible. Qu'était-ce que cette grande affaire? Je n'y

comprenais pas grand'chose; je ne pouvais prendre sur moi de prêter

beaucoup d'attention aux lourdes expositions de mon pauvre pédagogue.

Il était question d'huile de navette et de colza. Deschartres était

las de l'agriculture pratique. Il ne voulait plus semer et récolter,

il voulait acheter et vendre. Il avait noué des relations avec des

gens _à idées_, comme lui, hélas! Il faisait des projets, des calculs

sur le papier, et, chose étrange! lui si peu bienveillant et si

obstiné à n'estimer que son propre jugement, il accordait sa confiance

et prêtait ses fonds à des inconnus.

Mon beau-père lui disait souvent: «Monsieur Deschartres, vous êtes un

rêveur, vous vous ferez tromper.» Il levait les épaules et n'en

tenait compte.

Au printemps de 1825 nous retournâmes à Nohant, et trois mois

s'écoulèrent sans que Deschartres me donnât de ses nouvelles. Etonnée

de voir mes lettres sans réponse, et ne pouvant m'adresser à mon

beau-père, qui avait quitté Paris, j'envoyai aux informations à la

place Royale.

Le pauvre Deschartres était mort. Toute sa petite fortune avait été

risquée et perdue dans des entreprises malheureuses. Il avait gardé un

silence complet jusqu'à sa dernière heure. Personne n'avait rien su et

personne ne l'avait vu, lui, depuis assez longtemps. Il avait légué

son mobilier et ses effets à une blanchisseuse qui l'avait soigné avec

dévoûment. Du reste, pas un mot de souvenir, pas une plainte, pas un

appel, pas un adieu à personne. Il avait disparu tout entier,

emportant le secret de son ambition déçue ou de sa confiance trahie;

calme probablement, car, en tout ce qui touchait à lui seul, dans les

souffrances physiques, comme dans les revers de fortune, c'était un

véritable stoïcien.

Cette mort m'affecta plus que je ne voulus le dire. Si j'avais éprouvé

d'abord une sorte de soulagement involontaire à être délivrée de son

dogmatisme fatigant, j'avais déjà bien senti qu'avec lui j'avais perdu

la présence d'un cœur dévoué et le commerce d'un esprit remarquable à

beaucoup d'égards. Mon frère, qui l'avait haï comme un tyran,

plaignit sa fin, mais ne le regretta pas. Ma mère ne lui faisait pas

grâce au-delà de la tombe, et elle écrivait: «Enfin Deschartres n'est

plus de ce monde!» Beaucoup des personnes qui l'avaient connu ne lui

firent pas la part bien belle dans leurs souvenirs. Tout ce que l'on

pouvait accorder à un être si peu sociable, c'était de le reconnaître

honnête homme. Enfin, à l'exception de deux ou trois paysans dont il

avait sauvé la vie et refusé l'argent, selon sa coutume, il n'y eut

guère que moi au monde qui pleurai le _grand homme_, et encore dus-je

m'en cacher pour n'être pas raillée, et pour ne pas blesser ceux qu'il

avait trop cruellement blessés. Mais, en fait, il emportait avec lui

dans le néant des choses finies toute une notable portion de ma vie,

tous mes souvenirs d'enfance, agréables et tristes, tout le stimulant,

tantôt fâcheux, tantôt bienfaisant, de mon développement intellectuel.

Je sentis que j'étais un peu plus orpheline qu'auparavant. Pauvre

Deschartres, il avait contrarié sa nature et sa destinée en cessant de

vivre pour l'amitié. Il s'était cru égoïste, il s'était trompé: il

était incapable de vivre pour lui-même et par lui-même.

L'idée me vint qu'il avait fini par le suicide. Je ne pus avoir sur

ses derniers momens aucun détail précis. Il avait été malade pendant

quelques semaines, malade de chagrin probablement; mais je ne pouvais

croire qu'une organisation si robuste pût être si vite brisée par

l'appréhension de la misère. D'ailleurs, il avait dû recevoir une

dernière lettre de moi, où je l'invitais encore à venir à Nohant. Avec

son esprit entreprenant et sa croyance aux ressources inépuisables de

son génie, n'eût-il pas repris espoir et confiance, s'il se fût laissé

le temps de la réflexion? N'avait-il pas plutôt cédé à une heure de

découragement, en précipitant la catastrophe par quelque remède

énergique, propre à emporter le mal et le chagrin avec la vie? Il

m'avait tant chapitrée sur ce sujet, que je n'eusse guère cru à une

funeste inconséquence de sa part, si je ne me fusse rappelé que mon

pauvre précepteur était l'inconséquence personnifiée. En d'autres

momens, il m'avait dit: «Le jour où votre père est mort, j'ai été bien

près de me brûler la cervelle.» Une autre fois, je l'avais entendu

dire à quelqu'un: «Si je me sentais infirme et incurable, je ne

voudrais être à charge à personne. Je ne dirais rien, et je

m'administrerais une dose d'opium pour avoir plus tôt fini.» Enfin, il

avait coutume de parler de la mort avec le mépris des anciens, et

d'approuver les _sages_ qui s'étaient volontairement soustraits par le

suicide à la tyrannie des choses extérieures.

CHAPITRE VINGT-QUATRIEME.

Guillery, le château de mon beau-père.--Les chasses au

renard.--_Peyrounine_ et _Tant belle_.--Les Gascons, gens

excellens et bien calomniés.--Les paysans, les bourgeois et les

gentilshommes grands mangeurs, paresseux splendides, bons

voisins et bons amis.--Voyage à la Brède.--Digressions sur les

pressentimens.--Retour par Castel-Jaloux, la nuit, à cheval, au

milieu des bois, avec escorte de loups.--Pigon mangé par les

loups.--Ils viennent sous nos fenêtres.--Un loup mange la porte

de ma chambre.--Mon beau-père attaqué par quatorze loups.--Les

Espagnols pasteurs nomades et bandits dans les Landes.--La

culture et la récolte du liége.--Beauté des hivers dans ce

pays.--Mort de mon beau-père.--Portrait et caractère de sa

veuve, la baronne Dudevant.--Malheur de sa situation.--Retour à

Nohant.--Parallèle entre la Gascogne et le Berri.--Blois.--Le

Mont-d'Or.--Ursule.--M. Duris-Dufresne, député de l'Indre.--Une

chanson.--Grand scandale à la Châtre.--Rapide résumé de divers

petits voyages et circonstances jusqu'en 1831.

Guillery, le _château_ de mon beau-père, était une maisonnette de cinq

croisées de front, ressemblant assez à une guinguette des environs de

Paris, et meublée comme toutes les bastides méridionales, c'est-à-dire

très modestement. Néanmoins l'habitation en était agréable et assez

commode. Le pays me sembla d'abord fort laid; mais je m'y habituai

vite. Quand vint l'hiver, qui est la plus agréable saison de cette

région de sables brûlans, les forêts de pins et de chênes-liéges

prirent, sous les lichens, un aspect druidique, tandis que le sol,

raffermi et rafraîchi par les pluies, se couvrit d'une végétation

printanière qui devait disparaître à l'époque qui est le printemps au

nord de la France. Les genêts épineux fleurirent, des mousses

luxuriantes semées de violettes s'étendirent sous les taillis, les

loups hurlèrent, les lièvres bondirent, Colette arriva de Nohant et la

chasse résonna dans les bois.

J'y pris grand goût. C'était la chasse sans luxe, sans vaniteuse

exhibition d'équipages et de costumes, sans jargon scientifique, sans

habits rouges, sans prétentions ni jalousies de _sport_, c'était la

chasse comme je pouvais l'aimer, la chasse pour la chasse. Les amis et

les voisins arrivaient la veille, on envoyait vite boucher le plus de

terriers possible; on partait avec le jour, monté comme on pouvait,

sur des chevaux dont on n'exigeait que de bonnes jambes et dont on ne

raillait pourtant pas les chutes, inévitables quelquefois dans des

chemins traversés de racines que le sable dérobe absolument à la vue

et contre lesquelles toute prévoyance est superflue. On tombe sur le

sable fin, on se relève, et tout est dit. Je ne tombai cependant

jamais; fût-ce par bonne chance ou par la supériorité des instincts de

Colette, je n'en sais rien.

On se mettait en chasse quelque temps qu'il fît. De bons paysans

aisés des environs, fins braconniers, amenaient leur petite meute,

bien modeste en apparence, mais bien plus exercée que celle des

amateurs. Je me rappellerai toujours la gravité modeste de

_Peyrounine_ amenant ses trois _couples et demie_ au rendez-vous,

prenant tranquillement la piste, et disant de sa voix douce et claire,

avec un imperceptible sourire de satisfaction: «_Aneim, ma tan belo!

aneim_, c'est _allons, courage_; c'est le _animo_ des Italiens; _Tan

belo_, c'était _Tant-Belle_, la reine des bassets à jambes torses, la

dépisteuse, l'obstinée, la sagace, l'infatigable par excellence,

toujours la première à la découverte, toujours la dernière à la

retraite.

Nous étions assez nombreux, mais les bois sont immenses et la

promenade n'était plus, comme aux Pyrénées, une marche forcée sur une

corniche qui ne permet pas de s éparpiller. Je pouvais m'en aller

seule à la découverte sans craindre de me perdre, en me tenant à

portée de la petite fanfare que Peyrounine sifflait à ses chiens. De

temps en temps, je l'entendais, sous bois, admirer, à part lui, les

prouesses de sa chienne favorite et manifester discrètement son

orgueil en murmurant: «_Oh! ma tant belle! oh! ma tant bonne!_»

Mon beau-père était enjoué et bienveillant; colère, mais tendre,

sensible et juste. J'aurais volontiers passé ma vie auprès de cet

aimable vieillard, et je suis certaine que nul orage domestique n'eût

approché de nous; mais j'étais condamnée à perdre tous mes protecteurs

naturels, et je ne devais pas conserver longtemps celui-là.

Les Gascons sont de très excellentes gens, pas plus menteurs, pas plus

ventards que les autres provinciaux, qui le sont tous un peu. Ils ont

de l'esprit, peu d'instruction, beaucoup de paresse, de la bonté, de

la libéralité, du cœur et du courage. Les bourgeois, à l'époque que

je raconte, étaient, pour l'éducation et la culture de l'esprit, très

au-dessous de ceux de ma province; mais ils avaient une gaîté plus

vraie, le caractère plus liant, l'âme plus ouverte à la sympathie. Les

caquets de village étaient là aussi nombreux, mais infiniment moins

méchans que chez nous, et s'il m'en souvient bien, ils ne l'étaient

même pas du tout.

Les paysans, que je ne pus fréquenter beaucoup, car ce fut seulement

vers la fin de mon séjour que je commençai à entendre un peu leur

idiome, me parurent plus heureux et plus indépendans que ceux de chez

nous. Tous ceux qui entouraient, à quelque distance, la demeure isolée

de Guillery étaient fort aisés, et je n'en ai jamais vu aucun venir

demander des secours. Loin de là, ils semblaient traiter d'égal à égal

avec _monsu le varon_, et quoique très polis et même cérémonieux, ils

avaient presque l'air de s'entendre pour lui accorder une sorte de

protection, comme à un voisin honorable qu'ils étaient jaloux de

récompenser. On le comblait de présens, et il vivait tout l'hiver des

volailles et du gibier vivans qu'on lui apportait en étrennes. Il est

vrai que c'était en échange de réfection pantagruélesque. Ce pays est

celui de la déesse Manducée. Les jambons, les poulardes farcies, les

oies grasses, les canards obèses, les truffes, les gâteaux de millet

et de maïs y pleuvent comme dans cette île où Panurge se trouvait si

bien; et la maisonnette de Guillery, si pauvre de bien-être apparent,

était, sous le rapport de la cuisine, une abbaye de Thélème d'où nul

ne sortait, qu'il fût noble ou vilain, sans s'apercevoir d'une notable

augmentation de poids dans sa personne.

Histoire de ma Vie, Livre 3 (Vol. 10 - 13) · 第 1 / 34 段