A mesure que les jours passaient, mes souvenirs perdaient de leur
mordant. En particulier les plus chers. Je les sortais trop souvent de
leur tiroir, je les exposais au jour, je les caressais longtemps; cela
les usait. Sans le vouloir, je chassai ainsi la petite Béatrice; elle
s’éloigna de moi sur la pointe des pieds. Mais elle emportait avec elle
la maison de vermeil, usée comme un plat royal, elle emmenait Eudes,
Madeleine et l’épagneul qui ressemblait à Mme de Sévigné.
Ai-je dit tout à l’heure que j’étais seul en arrivant à Paris? Pourquoi
l’ai-je dit? Ce n’était pas vrai. Alors en effet la petite Béatrice ne
me quittait guère, elle sortait avec moi, nous allions ensemble au
Jardin des Plantes,--et nous nous mettions à courir pour faire un match
avec le nilgaut,--nous nous promenions au Louvre,--et je lui donnais
tous les châteaux que l’on voit se fuseler dans les paysages des
Primitifs.
Le soir, elle m’attendait dans ma chambre; c’était à son intention que
j’avais acheté les poupées, les personnages de la Comédie de Bois; je
lui racontais les grands événements du monde absurde que nous habitions.
Elle riait en frappant des mains, elle me rattachait à mon enfance, elle
enlevait de mes épaules tout un grand faix de jours et le jetait sur le
sol.
Quand elle était là, je revoyais les heures perdues, lisses comme la
sclérotique des anges, l’énorme soleil de mes premiers étés. En ce
temps-là, tout était vaste, nouveau, miroitant; chaque chose avait sa
sœur pareille à elle, et dans cette jumellarité, je découvrais la clef
de l’univers. Comme un sorcier nègre, j’associais les objets selon leur
apparence et non selon leur structure intime: j’aurais payé mes jouets
avec des grains de maïs. Les coquelicots dansaient dans la cheminée, on
faisait couver les melons par les poules, les épiciers étaient terribles
au fond de leur citadelle avec leurs grands sacs pleins de boulets de
canon. Ainsi j’épelai les premières lettres du grand livre de Poésie.
Puis c’était le bonheur que donne la maladie: ma mère se penchant sur
moi avec ces yeux ardents qui arrêtent la marche de la fièvre; les
vallons glacés du lit où l’on avance une jambe en feu; cette
tranquillité si pure que l’âme y prend un bain tonifiant; ces rêves qui
rendent la réalité plus confuse encore; une vie qui ne nous arrive pas
en pleine poitrine, comme un torrent, mais qui coule sur vous, goutte à
goutte, et dont chaque goutte est exquise. Voilà ce grand espace de
mémoire à laquelle Béatrice avait ranimé la vie; et les premières
tristesses inexplicables quand le soir sournois décroche les rayons et
les met en pénitence dans un cachot noir, et l’énorme voix de
croquemitaine qui ronfle dans les cheminées, les nuits d’hiver, et le
miracle de la nuit de Noël, avec ses cierges roses, son vin d’aromates,
ses jouets inattendus, et cette émotion qui vous multiplie, éveille un
cœur qui les contient tous et fait de vous le contemporain du premier
berger qu’ait éveillé une voix d’outre-ciel et du premier mage qu’une
étoile ait brûlé au fer rouge.
Misère! Tout cela était fini! La disparition de Béatrice, c’était une
seconde mort de mon enfance; je l’appelais en vain; elle tournait la
tête avec un sourire infiniment triste; un tourbillon de poudre sur ma
route, des cheveux qui s’enflammaient au soleil,--et déjà elle n’était
plus.
* * * * *
J’avais eu plusieurs fois de ses nouvelles par Frédéric Anthelme qui
m’écrivait encore, mais c’était de ces nouvelles qui ne vous renseignent
sur rien. J’avais appris que mon ami Eudes avait quitté Saint-Henri pour
faire son service militaire et que la vieille maison était en deuil:
plus de jeux, ni de chants, ni de rires, mais des soupirs étouffés dans
les coins, des conversations entre deux portes, de petites ombres si
pliantes que l’on eût aimé leur donner un tuteur.
Je faillis plusieurs fois prendre le train et courir à cette garnison de
l’Est où Eudes faisait son apprentissage d’homme d’armes. Je me le
représentais si mal dans cette fonction! Pourquoi hésitai-je? Je
l’ignore. Il y a une destinée qui vous arrête toujours sur le chemin à
accomplir, une destinée qui préside aux maladresses, aux avortements,
aux paroles qui auraient dû être prononcées, aux actes qui auraient dû
être réalisés. Cette destinée-là me saisit par le bras au moment où, un
samedi soir, je me dirigeais vers la gare de l’Est; je ne sais plus ce
qu’elle inventa, piège, retard ou espérance,--ce sont ses trois formes
les plus dangereuses,--et je demeurai sur le trottoir, et le train roula
sans moi.
On était à la fin de l’hiver, du moins le calendrier me le disait, mais
je n’avais aucune raison de le croire. Au pays dont je venais, mille
féeries accompagnent le pronostic de l’almanach: des anges font leurs
nids dans les arbres, il passe des évêques dans les jardins, l’air
s’enroule autour de vous comme une robe. Le soir, tout devient bassin,
étang, fontaine; ce ne sont partout que grenouilles coassantes, et cet
amoureux concert attire les couples dans les chemins creux, fait
s’entr’ouvrir les fenêtres des chambres sur des visages haletants et
passionnés, tandis qu’à l’horizon, des caravanes de collines bleues
apportent l’encens de la mer et que des cages d’azur se balancent
au-dessus des rochers.
Ici, rien de pareil; aux nuits succédaient les pluies, aux brumes, les
orages. Je ne sentais point dans les rues cette errante volupté, faite
de mille violettes mortes entre des seins de femme, qui vous assaille
là-bas à chaque carrefour. Aucun rayon ne m’attendait à ma porte, aucun
oiseau ne m’apportait le matin l’écho des dancings de Louqsor. Chaque
jour était un hiver de plus qui mettait une pierre sur mon cœur, comme
s’il s’agissait d’un cœur authentique de vampire et non de pauvre enfant
en exil qui avait d’autant plus de peine à retrouver sa vraie patrie
qu’il ne la connaissait pas.
*
* *
Un soir, je rentrai chez moi particulièrement atteint par cette
hostilité des choses. J’avais été accablé par la grêle, bousculé par une
foule en délire, chargé par un autobus comme on l’était par un buffle
dans les Marais-Pontins. Je m’assis avec lassitude devant la fenêtre; je
me souvins alors de tout ce que j’avais laissé derrière moi, je vis
s’incliner sur leurs pentes les sages oliviers, suivre sa courbe un ciel
d’un seul arc et qui ne fléchissait nulle part et barrer l’horizon une
matière inconnue, sauf aux dieux, et qui était concentrée comme le
quartz et fluide comme la lumière.
Cependant, je ne pensais ni à Madeleine, ni à Béatrice, je savais que je
les avais perdues sans retour. Je ne donnais plus rien de moi aux êtres;
mais tout aux choses, à l’air, aux mille parfums et sonorités.
Je me laissais peu à peu envahir par la somnolence. Un poison doux comme
une fleur se glissa au long de mes veines et répandit dans tous mes
membres une espérance confuse. Des mots sans suite me traversaient
l’esprit, je les suivais de l’œil sans les entendre, comme on regarde à
la dérive, sur un ruisseau, quand on est enfant, des bateaux de liège.
Sans doute savaient-ils quelque chose de ma vie intérieure, car ils
emportaient dans leur cale des cargaisons de secrets. Ces mots sans
suite finirent par se grouper et par tourner autour de mes pensées comme
la couronne d’un lustre. Des flammes clignotaient. La herse de lumière
qui tombait du diadème, s’allumant tantôt et s’éteignant, forma peu à
peu le dessin d’une mâchoire nue.
--Eudes! m’écriai-je.
Et la porte s’ouvrit. Elle s’ouvrit et Eudes entra. Je fus effrayé de sa
pâleur; il ne semblait ni heureux, ni impatient de me revoir, mais
traversant la pièce en silence, il alla s’asseoir devant mon bureau. Son
attitude était si solennelle que je n’osais lui parler. Il ouvrit un
tiroir, puis un autre, comme s’il cherchait un objet; il sortit des
enveloppes, un carnet de notes, un bouquet de violettes desséchées,
plusieurs portraits de jolies femmes inconnues, découpées dans un
journal anglais. Au moment où j’allais lui poser une question, il mit un
doigt sur ses lèvres et soudain d’un geste, il m’appela: il venait de
saisir sous une pile de lettres un miroir à monture de vieil ivoire et
qui avait servi à ma mère. Je courus à lui et je me penchai sur son
épaule: il montrait je ne sais quoi au fond de la glace usée. J’eus un
frisson d’épouvante, car je venais de m’y apercevoir distinctement, mais
seul, bien que mon visage frôlât presque celui de mon ami. A la place où
j’aurais dû trouver le sien, j’aperçus simplement des linéaments qui se
divisaient en cadence comme des fils de la Vierge. Eudes reposa
doucement le miroir à sa place et se leva. J’essayai de le retenir, je
pus à peine lever la main. Déjà il avait quitté la chambre. Je courus
alors à la porte, je criai, j’appelai, le tout en vain. Il n’était plus
dans l’escalier. Je revins lentement vers le bureau: sur un calendrier
ouvert, je vis que l’on avait souligné au crayon une date: celle du
surlendemain.
Après cette extraordinaire visite, il me fut impossible de demeurer chez
moi. Je pris en hâte mon pardessus et je courus à un café où je savais
retrouver mes camarades de l’étude. Dans leur société, je réussis à
rompre l’angoisse que m’avait laissée mon étrange entrevue avec Abeille.
Quelques jours passèrent. Je voulais lui écrire et lui demander la cause
de son silence et le motif de sa visite. Une fois encore, une force
supérieure à ma volonté m’en empêcha. Ce fut alors que je reçus la
lettre de Frédéric Anthelme qui m’annonçait la mort de mon ami, à
l’hôpital militaire de la petite ville de l’Est où il était en garnison.
Il était mort à la date qu’il m’avait indiquée lui-même, deux jours
avant, sur le calendrier. Je cherchai ce dernier; je n’y trouvai plus la
marque, mais le papier était, à cette place, à la fois plus mince et
comme râpé; on eût dit que quelqu’un avait effacé avec une gomme un
léger trait de crayon.
J’eus un chagrin si profond que je ne pus en parler à personne. Il me
semblait avoir perdu un grand morceau de moi-même, et d’un moi-même
d’autant plus précieux qu’il n’était pas complètement formé. Plus encore
qu’un arrachement du passé, c’était presque un arrachement de l’avenir.
Mais comme je n’avais pas assisté à l’agonie d’Eudes Abeille, je pus
croire qu’il n’était pas mort de cette affreuse mort physique qui est la
nôtre, mais qu’il avait simplement ouvert une porte secrète sur une
chambre plus grande que toutes les chambres terrestres réunies,--ou
qu’il s’était, plus simplement encore, envolé.
V
A dater de cette nuit-là, quelque chose que je ne sus pas discerner
commença de modifier ma vie. Les objets dont j’étais préoccupé, les
êtres auxquels me liait une habitude quotidienne, s’éloignèrent de moi.
J’en vins à m’étonner d’avoir donné mes soins à de tels faux-semblants.
Une fois de plus, je m’apercevais que j’avais vécu dans un immense
trompe-l’œil. Je me croyais seul; et j’étais peuplé. En me séparant de
mes amis, de mes sosies, de mes camarades, en fermant ma porte, en
renonçant à toute correspondance, je donnais asile à ceux que ces
présences importunaient, avaient empêché d’entrer en moi. Ils allaient
et venaient furtivement et je ne savais rien encore de leur visage, ni
de leur identité. Je ne soupçonnais même pas le motif de leur intrusion,
je n’avais pas peur d’eux. Je ne les attendais pas, je ne leur demandais
rien. Ils prenaient simplement l’habitude d’être là; pendant longtemps
ils m’écoutèrent, puis ils commencèrent bientôt à me parler. Ce fut
justement à cette époque que le printemps se glissa dans les bois et
qu’il approcha de la ville. Contrairement aux printemps des autres
années, il fit ses débuts la nuit. Je marchais dans un grand bois
violacé, encore gercé par l’hiver, où les arbres remuaient des membres
gourds. Je vis, étalée sur un banc où j’allai m’asseoir, la queue
fabuleuse d’un oiseau tout blanc. Je craignais de le faire fuir, je
n’osais pas remuer. L’oiseau ne bougeait pas. Ses plumes, innombrables,
duveteuses, répandues comme une inondation, écumaient doucement sur la
pierre grise. Je m’assis par terre, guettant l’insaisissable bête.
Bientôt elle se déplaça, et comme je levai la tête vers un morceau de
ciel, découpé par les branches en bandelettes aussi fines que la peau de
taureau qui a délimité la place de Carthage, le vol de la lune se
suspendit dans le champ de mon regard. J’entendis au même moment la sève
battre sous l’écorce des arbres; de petites créatures masquées de vert
couraient affairées dans les herbes. «Vite, vite, criaient de toutes
parts des voix fiévreuses, ne perdons pas notre temps, le voici!» Il y
eut le long de mon pouce qui s’appuyait au sol un imperceptible
frôlement; je regardai de plus près; un capuchon minuscule se haussait
tout doucement vers moi: j’assistais à la naissance de la première
violette. Les vieilles feuilles mortes, poudreuses archives du dernier
automne, craquèrent au même instant. Une biche me regardait de son œil
rêveur, plein d’une interrogation muette: «Est-ce lui?» me
demandait-elle, et elle croquait le bout d’une branche. Sans doute la
trouvait-elle juteuse et croquante à point, car elle se mit à brouter.
Parfois elle s’arrêtait et me considérait de nouveau. «Y a-t-il une
nuit, pensai-je, où l’homme ait le droit de se réconcilier avec les
animaux et de se retrouver avec eux dans cet état de communion que le
péché d’Adam a détruit? Jouer avec les guépards, comprendre le chant des
alouettes, élever dans sa maison les petites sarigues, ne plus redouter
le regard de reproche des singes, cousins déshérités, obtenir le pardon
des races massacrées,--quelle fête indicible! Biche, biche, ma sœur,
cette nuit d’amour est-elle venue? Nous allons nous coucher côte à côte
et tu vas me dire les bons mots de tes faons, car je devine déjà, ô
pauvre biche, la vanité de ton cœur maternel!» Un bond léger, et la
biche ne fut plus là. La grande nuit de l’amour terrestre n’était pas
encore venue.
Je voulus suivre la piste de ma nouvelle amie. Partout on travaillait.
Il fallait que le printemps fût déjà sensible à la pointe du jour; toute
la blancheur disponible sur la terre était réunie au pied des lilas, le
jaune autour des faux-ébéniers, tout ce qu’il y avait de rose au monde
se groupait dans les marronniers et les rosiers. Que le crépuscule du
matin qui allait naître serait décoloré ce jour-là, que les jeunes
filles seraient pâles dans leurs lits! Et ne sachant à quoi attribuer
cette pâleur, elles se croiraient amoureuses. De là vient, sans doute,
que leurs passions naissent avec le printemps.
J’entendais des pas retentir sur le sol, des ordres donnés d’une voix
rude sortirent du tronc des arbres; le pivert, pour la première fois de
l’année, jouait les quatre premières mesures de la cinquième symphonie.
Je ramassai sous un buisson un long fouet d’argent, translucide,
cassable: le serpent venait de changer de peau,--simple façon de dire
qu’il n’était plus le tentateur, qu’il entendait se réconcilier avec
nous,--mais je ne revis nulle part la biche, mon amie, et quand, après
avoir longtemps marché, je me retrouvai au seuil de la ville encore
morne de givre, encore poudrée de ses étoiles d’hiver, ce fut aux
maisons endormies que j’annonçai la bonne nouvelle.