Un de mes camarades s’appelait Denis Sotorat; c’était un de ces êtres
qui, dans toute circonstance, cherchent d’abord en quoi elle saura
provoquer le rire. Il n’était pas gai de cette exubérance naturelle et
radieuse qui forme la vraie allégresse, il l’était à force de sécheresse
et de pauvreté morale. Il riait pour n’avoir ni à comprendre, ni à
sympathiser. Il y avait de la lâcheté dans sa gaîté, de la férocité dans
sa joie.
Après m’avoir houspillé et raillé, il parut tout soudain s’attacher à
moi. Je cessai d’être la cible de ses plaisanteries et il me traita en
complice. J’étais si seul alors que je me laissai faire et que
j’acceptai cette amitié. Sotorat m’invita à dîner dans sa famille; son
père était greffier au tribunal. Je vis une maison austère comme une
salle de jugement; un salon faussement pimpant, où les chaises dorées et
cannées avaient l’air de jouer la comédie; une salle à manger dont les
tentures avaient la couleur de l’arsenic; je vis un homme au crâne en
pain de sucre, qui sifflotait entre ses dents et faisait avec de grands
éclats de rire des calembours absurdes et compliqués, une mère d’une
piété extravagante qui n’attendait de Dieu que des miracles et se
fâchait quand il les lui refusait, je vis un frère au visage de danseur
de corde qui excellait dans l’art de faire attendre ses fournisseurs, je
vis enfin Jeanne...
Je n’ai rien à dire ici de celle qui a porté mon nom parmi les hommes.
Si elle eut des torts envers moi, je ne suis pas innocent non plus. Tout
ce que j’ai le droit d’écrire, c’est qu’alors elle était jeune. On ne
sait pas, tant qu’on n’a pas avancé dans la vie, ce qu’est la jeunesse;
on attribue volontiers à certains êtres un je ne sais quoi d’irisé qu’on
croit leur appartenir en propre, alors qu’il n’est produit que par elle;
l’élan, le caprice, la main tendue, les bras ouverts, la foi vite
donnée, la fleur qui n’est pas avare de son pollen, la parole qui va
plus vite que le vent,--tout cela, nous croyons volontiers qu’on le
possède par privilège de caractère, alors que la puissance qui vous les
prête une heure est la même qui répand des pierreries sur le paon, du
cobalt en poudre sur le grand Morpho et qui donne au jasmin cette fumée
qui permettra aux bourdons de porter ailleurs ses semences.
Jeanne occupait le cadre de la fenêtre quand j’entrai dans le salon. Son
profil, qui incisait une fausse guipure, était d’un contour qui éveilla
en moi des souvenirs de l’Antiquité; elle se retourna; la chaleur de son
regard me fit croire qu’il y avait en elle un foyer de passion contenue;
elle baissa les yeux et j’en fis autant. Je crus à une correspondance
muette entre nous. Je lui parlai à la fin du repas, je m’imaginai
qu’elle pensait comme moi parce qu’elle répétait mes phrases. Sa
présence me bouleversa. Je ne compris pas qu’au point de solitude où
j’étais arrivé, toute autre présence féminine eût produit la même
révolution. Je revins chez moi en proie à un grand trouble; je crus ma
vie à jamais fixée. Nous n’appliquons jamais nos facultés critiques à
nos sentiments, sans doute parce que nous savons d’instinct que bien peu
résisteraient à un examen minutieux. Si j’en avais fait un, j’aurais
découvert que mon désir était inspiré par le besoin que j’avais alors de
lui et non par la vue de Jeanne et qu’elle n’était qu’une occasion. Et
si j’avais su cela, j’aurais tout su, mais certaines erreurs ne sont pas
évitables.
Je me persuadai vite que Jeanne Sotorat m’aimerait. Et le pire fut que
je l’en persuadai elle-même. Elle ne demandait qu’à me croire. Comme la
plupart des jeunes filles, elle confondait volontiers l’amour avec le
mariage et prenait pour un sentiment à mon égard son désir de se forger
avec moi une façade sociale. Je ne compris que longtemps après qu’elle
n’avait qu’une vie de représentation, et même dans la situation modeste
où nous devions vivre et qui comportait un minimum d’apparence. Et pour
une femme de sa sorte, vivre, c’est jouer un rôle, et si ce n’est pas
pour une cour, tant pis, ce sera devant une amie plus pauvre que vous,
devant la concierge, l’ouvrière en journée...
Le printemps rôdait d’ailleurs avec son sourire faux. Nous le suivîmes
un soir, près du lac du Bois de Boulogne. Un kaléidoscope magique
tournait sur l’eau avec ses mille nuances. Ce chatoiement était
irrésistible. Il y avait dans l’air des remous de pollens, de grands
courants d’odeurs. Des hirondelles fauchaient les ombres avec un cri
bref: tout était plus clair après leur passage. Un cheval effrayé fit
peur à Jeanne qui se précipita contre moi. La destinée prend parfois la
forme du hasard; nous revînmes fiancés.
*
* *
M. Sotorat avait un ami imprimeur, déjà âgé et qui cherchait un associé.
Il cherchait aussi quelques faibles capitaux. Il accepta généreusement
le peu d’argent qui me restait et celui que M. Sotorat donna à sa file.
Je me mariai donc et devins imprimeur. Le soir de mes noces, j’entendis
ou je crus entendre que l’on sanglotait à la porte de ma chambre. Je me
levai et je l’ouvris, il n’y avait personne. Trois fois, le bruit de ces
sanglots vint jusqu’à moi et trois fois je trouvai le corridor vide.
Peut-être était-ce en moi que quelque chose pleurait...
*
* *
Nous habitâmes dans l’avenue du Maine où j’avais mon imprimerie. Jeanne
et sa mère avaient choisi dans un immeuble énorme un demi-étage dont
tout les ravissait; la première fois que j’y entrai, je crus m’évanouir
d’horreur. Pourquoi? Je ne saurais le dire. Tout était clair, nouveau,
sans ombres. Chaque pièce ouvrait directement sur sa voisine; de fausses
boiseries blanches jouaient la fable de Florian, les Trianons de petite
bourgeoisie; il n’y avait pas un mur qui n’eût son hypocrisie, pas une
porte qui ne fût fardée. Je voyais peu à peu se former sous mes yeux les
linéaments d’une vie sans élégance, mais qui avait pour idéal une idée
mensongère de l’élégance,--cette idée que les journaux de mode
vulgarisent dans les plus humbles villages.
Trois mois après mon mariage, j’étais fixé sur ma femme et sur moi. Ma
femme savait tout; c’était un répertoire de recettes et d’adresses. Elle
savait comment on efface les taches de graisse sur un veston et à quelle
température il faut servir le chambertin,--qui n’avait jamais figuré ni
chez ses parents, ni chez nous. Elle savait quel mariage avait fait le
second fils du duc de Norfolk et quel est le confiseur chez lequel les
meringues sont le meilleur marché; elle savait à quelle ville d’Algérie
il faut s’adresser pour faire venir directement ses dattes, et l’âge
véritable de toutes les actrices; car, bien entendu, elle aimait le
théâtre plus que tout au monde; elle l’aimait pour lui, en dehors de ce
qu’on y jouait; d’ailleurs le sujet de la pièce lui était indifférent,
et le nom de l’auteur; les acteurs et les actrices seuls
l’intéressaient, et quand elle avait fini de m’expliquer par quels
moyens on peut faire durer un pot de confiture au delà de l’époque
prévue pour sa consommation, elle m’entretenait du prochain rôle de tel
ou tel comique de la Comédie-Française ou de telle ingénue centenaire et
moins jeune première qu’antique pythonisse.
Nous sortions le soir autant que nos moyens nous le permettaient. Chaque
sortie était pour Jeanne une merveilleuse occasion de transformer une
robe déjà transformée dix fois. J’entendais parler de cette métamorphose
comme Ovide de celles des dieux; d’ailleurs c’était la seule à laquelle
je fusse invité. Que ma femme portât des passequilles ou de fausses
dentelles, des fronces ou des volants en forme, c’était bien la même
Jeanne qui, les yeux excités, parlant haut, naïve et prétentieuse à la
fois, voulant éblouir les voisins et moi-même, nous renseignait tous en
même temps sur la dernière liaison d’un comique avec une commère de
revue ou sur la perte d’un collier de perles que telle étoile ne se
faisait en somme voler avec tumulte que pour la dixième fois. Si Jeanne
n’avait pas su tout cela sans l’apprendre et pour ainsi dire de
naissance, elle n’eût pas osé porter ce titre de Parisienne dont elle
était si fière et qui était fait à ses yeux de ces mille recettes et
d’une nomenclature incroyable de couturiers, de modistes, de
cordonniers, de bijoutiers, de carrossiers, de tailleurs, de coiffeurs,
de restaurateurs, chez lesquels elle n’était pas assez riche pour se
servir, mais dont elle parlait quand même parce que cela lui donnait
l’illusion qu’elle approchait ainsi davantage d’eux.
Je me résignai vite, je n’étais pas malheureux. Les fées m’avaient
abandonné, et voilà tout. Et comme un dieu frappé d’amnésie, lorsqu’il a
oublié le goût de l’hydromel, ne déteste pas le relent de zinc que lui
apporte la bière des bistros, je trouvai à ma vie quelque chose de
facile et de frelaté qui n’était pas pour me déplaire. La sincérité
demande toujours un effort, il m’était évité et j’en étais reconnaissant
à Jeanne. Il n’est pas toujours facile de remplacer les nymphes par les
_girls_ et les Muses par des tireuses de cartes. Mais Jeanne excellait
autant à cette transmutation qu’à la métamorphose de ses robes. Elle
avait en quelques mois extirpé de mon âme mes deux sœurs nourricières,
la fantaisie et la nostalgie. Je ne me souvenais déjà plus d’avoir fait
appel à elles pour survoler les heures. L’odeur de plomb que j’emportais
maintenant avec moi n’était-elle pas devenue l’atmosphère même de ma
vie? J’étais celui qui imprime les paroles ailées, je n’étais plus celui
qui les aime, ni même celui qui les lit; et la fantaisie et la
nostalgie, mes deux sœurs nourricières, m’avaient fait un long signe
d’adieu.
Des années passèrent ainsi, Combien? Je n’en sais point le compte. Mes
affaires prospéraient et la métamorphose des robes et l’augmentation des
renseignements sur la vie privée des acteurs suivaient leur cours
régulier. Je me demandais parfois avec effroi le nombre de coupons et
d’intrigues de comédiens que j’aurais à envisager, si je devenais
millionnaire.
Cependant les saisons échangeaient rituellement leurs symboles. Quelque
part, les enfants de la mer jouaient avec son écume; il y avait de
grandes fêtes de neige sur les bois invisibles et l’on décorait
d’étoiles les coupoles des observatoires; des bêtes dans les fougères se
cherchaient, la nature crachait ses volcans et se concentrait dans ses
tissus les plus impalpables pour ajouter une lunule sur l’aile de la
vanesse Io. Des rythmes, des cadences, des métaphores naissaient, la
fresque des jours sortait toute fraîchement enluminée de la main des
Parques artistes. Mais moi, je ne savais rien de ces choses; et dans ma
fausse maison aux faux rubans de plâtre, j’écoutais Jeanne me parler de
quelque solde de chaussures ou vanter le nouveau _tea-room_ qu’elle
venait de découvrir. Je le répète, les fées m’avaient abandonné!