A Paris, la solitude est plus effrayante qu’ailleurs. Dans les petites
villes, à Castres comme à Mantoue, à Gruyère comme à Avila, les choses
vous deviennent bientôt familières. Une porte, même toujours close, un
arbre au coin d’un mur, le rideau d’une boutique, au bout de quelques
jours s’agglutinent à vous, entrent dans votre intimité. On met ses pas
dans ceux de la veille. On sculpte ses habitudes dans un air malléable.
Puis c’est l’employé de la poste, chauve, aux lunettes bleues, qui relit
le télégramme que vous envoyez à Personne (car vous tenez à cette
illusion tenace d’avoir encore des relations quelque part); c’est une
marchande de journaux affable et sentencieuse, c’est ce mendiant qui
joue de la flûte avec son nez, dernière incarnation d’une fantaisie
exilée de partout, c’est ce chien, mécaniquement errant... Voilà tes
amis, voilà tes pareils. Ils se détachent tout de suite sur le désert,
ils annulent le vide, ils forment une société énorme où tu te sens à
l’abri.
A Paris, rien de pareil: tout est trop grand, trop peuplé. On ne revoit
jamais les mêmes rues, les mêmes figures; tout change et se meut avec
une indifférente rapidité. J’essayais en vain d’enfoncer mes racines
quelque part, mais comment creuser ces dures pierres, tapisser de fleurs
ces éternelles chambres meublées dont la crasse a l’odeur des charniers?
Je me glissais entre ces défilés de pierre, je me faufilais malaisément
à travers un caviar humain, j’attendais un visage qui pût m’éclairer sur
moi-même, je cherchais un être que je prisse par le bras en l’appelant
mon ami. Effrayé par ce tumulte, je me réfugiais dans quelque jardin. A
défaut de femmes et d’enfants, je pouvais du moins y chérir les
végétaux. Aux Buttes-Chaumont, si j’accrochais comme Rosalinde une
déclaration aux branches d’un Wellingtonia, c’était pour lui seul
qu’elle était rédigée. Je compris Mme de Custine qui, dans sa solitude
de Fervacques, donnait à ses arbres le nom de ses amis lointains. Koreff
étant un saule, Chateaubriand, un cèdre du Liban.
Seul, toujours seul, je tombai dans l’enfantillage. J’achetais des
poupées, de menues figurines de bois sculpté; je les rangeais sur la
cheminée, sur une table, je causais avec elles, je leur communiquais les
nouvelles surprises sur les transparents des boulevards: une bande de
jeunes filles très belles, dirigée par une étudiante aux yeux bleus,
terrorisait l’Illinois, volait les banques et assassinait les caissiers;
on avait découvert en Australie un homme encore plus singe que les
autres. Ainsi, quelque isolé que je fusse, je demeurais en relations
avec le vaste monde. Je m’étonnais parfois, tant je leur avais donné de
mon âme, qu’aucun de mes personnages ne me répondît. Était-ce
indifférence ou paresse de leur part?
La nuit, quand je ne dormais pas, je rallumais ma bougie et je les
regardais. Ils étaient à côté de moi, à peu près à la place où je les
avais posés, et comme ils veillaient sur mon sommeil, je leur souriais
avec reconnaissance.
Celui qui se moquera de cette page, c’est qu’il n’aura pas été seul,
vraiment seul, une heure quelconque de sa vie!
Cependant ma petite provision d’argent s’épuisait et je ne renonçais pas
à vivre. Je lus, un jour, dans un journal, que l’on demandait quelque
part un automate pouvant exercer un sous-métier. C’était bien mon
affaire. Je me présentai dans une maison aussi noire qu’un trou de mine,
à un homme sans regard qui battait, en me parlant, son papier avec une
règle; je supposai qu’il le punissait d’être trop blanc. Cet homme
m’accepta. Il tenait un cabinet d’affaires. Je crois que son métier
consistait à harceler les malheureux tout près d’être ruinés et à
consommer cette ruine. Mais cela ne me regardait pas.
Il y avait une salle commune où travaillaient des employés aussi jeunes
que moi, un vieux scribe grognon et une dactylographe qui ressemblait à
Médée et qui, par conséquent, m’effrayait beaucoup. Les fenêtres
donnaient sur un mur percé de quelques jours de souffrance, un mur si
sale, si haut et si nu, que je m’attendais chaque matin à voir un pendu
accroché à l’un des deux ou trois clous qui en faisaient l’ornement. Mes
camarades m’accueillirent avec un mélange de gentillesse et de
taquinerie cruelle. C’était un de ces endroits misérables où chaque
geste qu’on fait, chaque parole qu’on prononce, chaque vêtement qu’on
porte provoquent de longs et malveillants commentaires. Mais je ne me
plaignais de rien: je n’étais plus seul. Il m’arriva d’aller au café
avec mes camarades, il m’arriva d’offrir des violettes à Médée! Mes
bonshommes de bois sculpté me reprochaient bien mon infidélité, mais je
leur affirmais, ce qui était vrai, que je leur gardais le meilleur de
mon cœur. Je vécus ainsi pendant plusieurs mois.
Mais chaque soir, en rentrant, je dénombrais mes provinces perdues
depuis le matin; mon royaume intérieur s’appauvrissait; bientôt il
n’existerait plus. Alors je songeais aux jours d’autrefois, aux rivages
de la mer, quand j’étais le protégé des sirènes, quand mes intercesseurs
priaient pour moi, quand le monde que j’habitais m’entourait de légendes
et de mythes et que je comprenais le langage de la nature.
Que tout cela était loin! A peine avais-je franchi le seuil de
l’horrible maison, que tout Paris me sautait au visage avec ses boues et
son fracas. Un autobus monstrueux et cahoté sortait des cavernes de la
pluie et roulait entre les bocaux des pharmaciens et les couronnes
mortuaires des fleuristes. En face de moi, dans une boutique blafarde,
on vendait les signatures des poètes morts et on les vendait plus cher
qu’on ne leur achetait leurs œuvres quand ils vivaient. Cela
m’épouvantait comme une dérision et comme un sacrilège. Je m’arrêtais
devant la vitrine et je regardais ces petites dalles jaunies sur
lesquelles je lisais des noms qui faisaient battre mon cœur. Je n’étais
pas assez riche pour les arracher à cette prostitution. Pouvoir enfermer
cette lettre de Théophile Gautier, dans un coffret de Venise, avec un
gant de Mlle de Maupin; glisser ce billet d’Edgar Poe, avec une carcasse
de poisson volant, dans une bouteille pêchée par un matelot et qui avait
contenu le journal d’un naufragé! Quand s’arrêtait devant le magasin un
passant, je me collais contre la vitre, devant le nom que je préférais
ce jour-là, je me démenais, j’occupais le plus de place possible,
j’empêchais l’importun de lire la signature; autant de gagné, n’est-ce
pas?
Je regagnais ma pauvre demeure dans la ville crépusculaire; des filles
me suivaient, m’appelaient d’un nom anonyme; elles m’intimidaient
affreusement, la volupté qu’elles donnent me faisait penser à ces
breuvages de sorcières qui vous portent au sabbat; tantôt, je me les
représentais dans leurs villages, géraniums frais épanouis sur l’appui
d’une fenêtre ou lys des champs qui ne moissonnent, ni ne filent;
tantôt, je les voyais chevauchant quelque balai, les jupes au vent, les
cuisses nues, fouettant le vent d’orage de leur course et précipitées
aux pieds d’un bouc. Elles ne se doutaient guère des images qu’elles
évoquaient à mes yeux, tandis qu’elles me regardaient les fuir et que
leur œil narquois suivait ma démarche hâtive et fatiguée sous un
parapluie dont jamais la soie n’adhérait exactement à toutes ses
baleines: il y en avait toujours une qui pointait hors de l’étoffe
repliée, comme la pointe d’un fémur à travers un moignon insuffisant.
Dans ma chambre, j’essayais en vain de lire, mais la grâce m’avait
abandonné. Ces mots qui ont enrichi le monde, qui ont donné sa couleur
glauque à la mer et son inconstance à la lune, ces mots qui flottent sur
toutes choses comme un manteau de féerie, perdaient pour moi leur sens
divin. Ils s’éteignaient quand je les lisais et ne représentaient que
des ombres grimaçantes. Si je déchiffrais le mot «maison», je voyais la
porte graisseuse de mon bureau, «homme»,--un huissier de mauvaise mine,
«femme»,--une de ces chauves-souris traquées qui voltigeaient sur mes
pas nocturnes. Je cessai peu à peu de lire et je me mis à aller au café.
J’y restais de longues heures, en proie à un engourdissement presque
heureux. Autour de moi, on répandait des cartes, on fumait, on se
communiquait des sottises, tout cela me protégeait. Contre qui? Contre
moi? Contre un grondement intérieur que je sentais venir du fond de mon
esprit et que laissaient échapper tous les actes que je n’avais pas
accomplis, tous les rêves que j’avais interrompus, toutes mes tendresses
avortées. C’est un bon hôpital que le café, on y soigne par la torpeur
les maux qui naissent de la conscience. Quand je rentrais chez moi, le
sommeil achevait l’œuvre du café et je recommençais le lendemain.