II

Je ne devais pas revenir.

* * * * *

Tandis que je rêvais ainsi au seuil de ma vie, la réalité disposa de

moi. Je marchais alors sans angoisse, encadré de mes guides bien-aimés.

Entre les volutes perfides de la mer des choses et moi-même

s’interposaient leurs visages d’intercesseurs. «Tant qu’ils seront là,

me disais-je, je n’ai rien à craindre de ses vagues.» Et cet abri

m’était si doux que je ne souhaitais rien au delà. Ce fut alors que la

réalité intervint, elle appela mes guides à ses grandes métamorphoses

et, l’un après l’autre, ceux que j’avais toujours appelés, cessèrent de

me répondre.

Il y eut une dernière nuit, la plus lourde de toutes; entre les feuilles

noires du laurier saint le cierge épais brûlait et fumait, et ce visage

consolateur, celui que j’avais le plus souvent regardé depuis ma

naissance, n’avait plus que quelques heures à rester découvert. Je le

contemplais sans repos, j’aurais voulu que ma mémoire fût une cire molle

et que je puisse la mouler sur ces traits pour y garder ce masque

intact. La lèvre semblait se refermer avec peine sur cette bouche

muette: qu’avait-elle donc à me dire qu’elle ne m’eût pas encore dit?

Et je courbai le front sous un tel vent de tristesse que je crus ne pas

avoir la force de le relever. Cette figure pétrifiée et ces apprêts

funèbres fouillaient et creusaient ma chair pour y déposer leurs images,

comme si je dusse dater de cette heure-là autant que de ma naissance. Et

dans ce gouffre de solitude tourbillonnante où je me sentais projeté, je

tendis les mains au hasard pour y chercher quelque chose ou quelqu’un

qui pût me retenir. Tout ce que j’appelais se dérobait, j’avançais en

courant entre les parois lisses du vide, je suffoquais d’angoisse et de

misère, les effroyables cloches du _Jamais plus_ sonnaient à mes

oreilles jusqu’à chasser ma raison, et soudain, à un détour de l’abîme,

je vis sortir un visage aux cheveux mi-roux, mi-dorés, un visage indécis

et pur. «Poésie, poésie!» m’écriai-je, et un calme surnaturel naquit en

moi. Je pus affronter les pâles lueurs de l’aube qui venaient entre les

volets clos m’apprendre que ma présence auprès de cette forme

silencieuse, mais visible encore, était un bonheur en comparaison de ce

qui allait suivre. Mais aucune apparition ne revint m’encourager et ce

fut sans appui que je dus à pas pesants creuser mon ornière dans le

désert.

* * * * *

Peu après, je quittai la ville où j’étais né. A quoi bon revoir la

maison des enfants heureux et l’assombrir de mon deuil? Cependant,

j’allai, un soir d’extrême automne, sur la route de Saint-Henri.

Peut-être espérais-je, sans me l’avouer, tomber à l’improviste, à

l’angle de quelque chemin, sur mes grands amis. La mer s’était retirée

dans une retraite de brume. Je montai entre les oliviers impérissables

jusqu’à ce que je vinsse tout près de la vieille maison. A travers une

de ses fenêtres, deux flammes d’or brûlaient en forme de cœur. Des

larmes montèrent à mes yeux, et je demeurai longtemps auprès de la

terrasse, songeant à ce que la vieille sorcière aux cruelles

métamorphoses aurait fait de cette maison bénie et de ceux qui y

vivaient, quand je reviendrais, plus tard, leur rendre visite,--si je

revenais jamais!

Le lendemain, tout ce qui m’avait appartenu était jeté au vent du

hasard. Je quittai ma ville natale et je commençai une existence

nouvelle, mon existence de dépossédé.

J’avais vécu jusque-là dans un univers de songes auxquels je croyais, je

commençai dès lors de vivre au milieu de réalités dans lesquelles je ne

croyais pas. Peut-être avais-je laissé le masque pour le visage, mais le

masque me parlait et le visage restait muet. Le masque avait salué

Agamemnon avec Clytemnestre, emprunté la voix d’Antigone qui pleurait

sur ses frères, maudit Vénus par la bouche d’Hippolyte; le visage ne

connaissait que l’inventaire, la comptabilité, le testament. Le masque

avait été porté à la cour d’Elisabeth, il avait dansé et joué dans les

rues de Venise, il avait été tenu entre les doigts de Watteau, porté

même devant Dieu, car la cagoule du pénitent est un masque. Le visage

avait présidé aux famines et assisté aux viols et aux invasions, ordonné

des arrêts de mort et conclu des traités de commerce. Et je ne voyais

plus que lui. Innombrables et pressés, tous ces visages se levaient

devant moi, pareils à ces vagues perfides que je redoutais naguère. Et

quand écrasé de fatigue, le soir, je regagnais ma chambre et que je me

regardais dans une glace, je ne savais plus si c’était un masque ou si

c’était un visage que j’avais en face de moi et que je considérais avec

terreur.

L'âge d'or · 第 11 / 22 题