M.D.C.XXVI.

In-8º.

[Note 233: Elle étoit soeur de l'électeur de Brandebourg. Avant

de mourir, Bethlem Gabor, qui n'avoit pas d'enfants, ordonna que

Catherine lui succéderoit; mais son ordre ne fut pas exécuté.]

Comme il n'y a rien qui oblige davantage les bons esprits au

contentement que la curiosité qu'ils ont tousjours d'apprendre ce

qu'ils ne sçavent pas, j'ay creu en obliger beaucoup de ceste espèce

en leur faisant voir, par un veritable recit, les plus belles

magnificences, les plus beaux triomphes et les choses les plus

remarquables que l'antiquité nous aye laissé pour un mariage d'entre

un prince et une princesse seulement. Pour en venir à la pure verité

et ne point entretenir les lecteurs de fantaisies imaginaires, comme

beaucoup d'autres qui de rien font des choses de grand prix, je

commenceray à dire:

Que Betheleem Gabor, prince de Transilvanie, estant arrivé à Cacha

pour y solemniser son mariage avec la princesse Catherine de

Brandebourg, voulut luy-mesme, comme un grand capitaine qu'il est,

faire les logemens des ambassadeurs qui le devoient aller trouver, et

faire orner devant luy tous les autres destinez pour les delices de

ses nopces.

Le premier ambassadeur qui luy arriva fut celui du prince de Walachie,

accompagné de cent cinquante gentilshommes, lequel, après avoir eu

audience, luy presenta deux grands chevaux si richement enharnachez

que la description que j'en voudrois faire icy effaceroit quelque

chose de la valeur et de l'estime d'un si riche present.

A ceste arrivée succeda celle des ambassadeurs du prince de Poulogne,

l'evesque de Cracovie, duc de Sburas et de Strastota et Sendomiria. Il

n'en vint point de la part du roy de Poulogne, pourceque, quelques

jours d'auparavant, le prince de Transilvanie s'estoit offensé contre

Sa Majesté de ce que, luy envoyant par un courrier un pacquet où il

n'avoit point mis les qualitez au dessus, il ne le voulut pas recevoir

à ceste occasion, et le renvoya avec ceste responce au roy, qu'il ne

devoit point feindre à luy donner les tiltres et les qualitez dont

l'empereur et les autres roys et princes de la chrestienté le

qualifioient; que, ne le faisant pas, il luy tesmoignoit n'estre pas

son amy, veu qu'en cela c'estoit comme s'oposer à son bonheur et à sa

gloire[234].

[Note 234: Bethlem Gabor tenoit d'autant plus à ses titres que, né

d'un simple gentilhomme, il se devoit tout à lui-même.]

Un bacha arriva après, de la part du grand-seigneur, suivy d'une belle

compagnie de Turcs et Tartares, au devant duquel le prince envoya son

carrosse et quantité de seigneurs de qualité, avec cinq cens lanciers,

qui conduisirent cest ambassadeur jusques à son logis; le son des

tambours et des flustes, qui sont les instrumens ordinaires dont ceste

nation se sert pour les plus grandes resjouissances, ravissoit les

coeurs d'admiration, estonnant la terre et resjouissant le ciel. Comme

l'ambassadeur eust esté ouy, il presenta au prince, de la part de son

maistre, deux grands chevaux turcs avec les caparaçons et les

crinières de toille d'or, et treize hommes turcs, dont trois

presentèrent chacun un habit à la turque de toille d'or, trois autres

chacun un de toille d'argent, et les autres sept des estoffes les plus

precieuses dont les plus grands princes se servent en ce pays-là. Le

mesme jour, le prince fit un festin au bacha et à toute sa suitte, où

il n'y eust pas moins de despence qu'à celuy de Marc-Anthoine avec

Cleopâtre. C'est là qu'il prit la place d'honneur et beut à la santé

du grand-seigneur, la teste couverte, ce qui estonna fort toute la

compagnie.

Le prince, qui a bon jugement et bon esprit, prévoyant et craignant

tout ensemble les disputes qui pourroient survenir pour les

presceances entre l'ambassadeur de l'empereur, qui devoit arriver le

lendemain, et celuy du grand-seigneur, et jugeant aussi qu'à cause du

grand nombre de gens qu'avoit amené le bacha il ne pouvoit plus

longtemps sejourner sans beaucoup d'incommodité, il se servit de ceste

ruse admirable pour le renvoyer honnestement sans lui deplaire, qui

fut qu'il l'asseura avoir apris par un courrier exprès que sa

maistresse estoit malade de la petite-verolle, et que pour ce sujet il

l'alloit trouver, comme le devoir l'y obligeoit, de telle sorte que,

ne sçachant pas l'heure certaine de son retour, il luy conseilloit de

s'en retourner trouver son maistre; ce qui fut aussitost executé que

resolu: car le bacha s'en retourna le lendemain; et la prompte arrivée

de la princesse, et son visage aussi frais qu'à l'ordinaire,

montrèrent bien que c'estoit bien par consideration d'estat que le

prince de Transilvanie avoit ainsi congedié le bacha.

Le lendemain de ce departement, les ambassadeurs de l'empereur, de son

fils, esleu nouvellement roy d'Hongrie[235], de l'électeur et du duc

de Bavière, accompagnez de cinq cens chevaux beaux et lestes, au

devant desquels le prince envoya six carrosses et un regiment de deux

mille Poulonnois à pied, qui les conduisirent jusques aux logis qu'on

leur avoit preparez, où l'on posa en haye force gens de guerre, qui

tenoient depuis leurs maisons jusques au palais du prince.

[Note 235: A peu d'années de là, Bethlem Gabor, en guerre avec

l'empereur Ferdinand II, et agissant de concert avec les troupes

ottomanes, devoit, après une heureuse campagne, prendre pour lui-même

ce titre de roi de Hongrie; mais il l'abdiqua bientôt, se contentant

de garder ses conquêtes.]

Après les audiances particulières, l'ambassadeur de l'empereur

presenta une chaisne d'or esmaillée, reprise par couplets avec force

diamans, prisée à soixante mille richedales.

L'ambassadeur du roy de Hongrie donna un diamant d'une incroyable

grosseur, estimé vingt mille richedales.

L'ambassadeur de l'électeur et duc de Bavière fit deux presens: l'un

d'une fontaine d'or artistement fabriquée, et d'une grandeur

desmesurée, de la part de son maistre, et l'autre d'un aigle d'or,

dans lequel y avoit un horloge très artificiellement fait, de la part

de l'électeur de Cologne.

La princesse de Brandebourg estant à demie lieuë de la ville de Cacha,

le prince de Transilvanie alla au devant d'elle, accompagné de six

mille chevaux, quinze cens Hongrois vestus tous de bleu avec du

passement d'argent, cinq cens mousquetaires allemans, vestus de satin

rouge avec du passement d'or et la livrée blanche, et une très grande

suitte de seigneurs et de gentilshommes, qui estoient tous si bien

couverts qu'il y a longtemps qu'on n'a veu chose si magnifique. Ce fut

dans une grande campagne, où le prince avoit fait tendre grande

quantité de tentes et de pavillons d'estoffes rares et precieuses, que

se rencontrèrent ces deux amans. Le prince, voyant que sa maistresse

avoit fait arrester son carrosse pour descendre et le saluer, luy

descend aussi-tost de cheval, et, s'estant approché d'elle sans luy

faire de grands complimens, il luy donna la main, qu'elle baisa, et la

conduisit dans un pavillon de velours rouge tout couvert de clinquant

d'or, où ils devisèrent ensemble une bonne heure et demie, après

laquelle le prince sortit de là avec sa maistresse, laquelle il fit

monter dedans un carrosse de velours cramoisy brodé d'or; luy monta à

cheval et s'en retourna dans la ville en bel ordre, à la teste de

toutes ses trouppes, où devant lui paroissoient douze chevaux aussi

richement enharnachez qu'il est possible de descrire, menez en main

par douze esclaves; deux elephans les suivoient, d'une prodigieuse

grandeur, couverts de velours cramoisy en broderie d'or eslevée, où

estoient depeintes toutes les actions les plus remarquables qu'avoit

jamais fait le prince en toutes ses guerres.

En cest apareil entra ce grand guerrier dans la ville, et ensuitte la

princesse, sa maistresse, avec madame la duchesse de Bronsvich, sa

soeur, qui estoit dans un carrosse de velours cramoisy, avec des

clinquans d'or et d'argent aussi bien dehors que dedans.

A leur suite il y avoit cent cinquante coches à la mode du pays,

couverts de cuir rouge, tirez chacun par six chevaux, et conduis par

deux cochers, vestus d'escarlatte, chamarrez de passement d'or; deux

cens cavaliers suivoient après, aussi vestus d'escarlatte, avec du

passement d'or, et autre grand nombre de noblesse, qui n'avoit rien

espargné pour paroistre à un jour si solennel.

Il se remarque particulierement que le mareschal de Brandebourg avoit

fait faire si grande quantité d'habits, et de si riches, qu'on en

croit, la despence revenir à cinquante mille richedales.

Plusieurs pages, montez sur chevaux fort richement enharnachez,

marchoient après, ayant les pourpoins de toille d'or noir découpée, et

dessous des camisolles de toille d'or, et les hauts de chausses et

manteaux de velours noir, chamarrez de passement d'or, et grand nombre

de laquais vestus de la mesme façon.

C'est là la suite de la princesse, qui, pour n'estre point d'une haute

taille, ne laisse pas d'être d'aussi bonne mine qu'il se peut dire.

Elle est brune, mais la plus agreable et la plus blanche qui se puisse

voir; elle begaye un peu, mais non à dessein, ny par affetterie, et

cela luy revient si bien qu'il y a de l'admiration à l'ouyr parler;

ses mains sont si blanches et si polies qu'il n'y a marbre qui le soit

davantage.

Après que l'ambassadeur de l'Electeur de Brandebourg, qui avoit arrivé

avec la princesse, eust eu audience, il presenta au prince un petit

coffre d'ambre, plein de pierres précieuses d'un prix inestimable.

Cela fait, la ceremonie du mariage se fist au palais du prince, en

presence de tous les ambassadeurs, et peu après on commença le festin,

qui dura huict jours continuels, durant lesquels il ne se vit jamais

des choses semblables. Là furent servies force viandes accomodées à la

façon des Hongrois, desquelles ne peurent manger les Allemans, et, ne

les trouvans à leurs goûts, les rejettèrent, s'en mocquant et n'en

faisant point d'estat. Pendant ce temps là, c'estoit à qui inventeroit

de nouveaux passetemps pour honorer le triomphe de ce mariage. Le jour

on voyoit force courses de bagues, combats à la barrière, et autres

exercices que la noblesse allemande est curieuse de venir apprendre en

France; le soir, on prenoit plaisir à voir toutes sortes de feux

d'artifices, danses et jeux, dont chacun se divertissoit selon son

inclination.

Le second jour de ceste resjoyssance fut dansé un balet par quelques

seigneurs Allemans, qui fut fort approuvé et trouvé beau generalement

de tous ceux qui le virent, hormis des Hongrois, qui, comme ignorans

en semblables gentillesses, le trouvèrent fort extravagant. Le mesme

jour, sur le soir, où l'on voyoit rompre le bas à quelques cavaliers,

le boufon du prince en défia un autre, par galenterie, à faire cest

exercice; mais il en devint si bon maître qu'il mourut le lendemain,

d'un esclat de sa lance qui luy donna dans l'oeil.

Le jour suyvant, le prince donna à sa femme quantité de pierreries,

belles par excellence, jusques à la valeur de deux cens mil

richedales, et ce qui est à remarquer, c'est qu'encores qu'il n'y eust

aucuns ambassadeurs de France, d'Espagne, d'Angleterre, de Venise, ny

de quantitez d'autres royaumes, seigneuries et républiques, et y

estant convyez toutesfois, la valeur des presens que l'on a envoyé

s'est montrée deux fois plus grande que la despense de toute ceste

magnificence.

Tant de pompes cessées, et l'esprit du prince appelé ailleurs,

l'oblige à s'en retourner en Transylvanie.

Il traversa le fleuve de Tyssa, sur lequel il fist faire un pont de

basteaux qui luy cousta 6,000 richedales, et chacun se retira dans son

pays.

L'ambassadeur du roy d'Espagne, qui estoit en chemin pour aller de la

part de son maistre trouver le prince en Transilvanie, aprit à deux

journées de Cacha son retour; cela le fit rebrousser sur ses pas, et

il ne laissa pas d'avoir le present qu'il avoit charge de lui faire

par l'un des siens, accompagné de quatre gentilshommes, qui estoit

deux diamants estimez 4,000 richedales.

C'est là tout ce qui s'est passé de plus remarquable aux nopces de ce

prince, de qui la valeur et son espée luy ont acquis le tiltre qu'il

possède maintenant. Et en ces pompes diverses il a bien tesmoigné sa

puissance et sa grandeur, plus grande que beaucoup ne se l'imaginoient

pas.

Nous le laisserons à l'abry de ses mirthes, qui se joignent à ses

lauriers, et qui font la paix entre Mars et l'Amour.

* * * * *

_La descouverture du style impudique des courtisannes de

Normandie à celles de Paris, envoyée pour estrennes, de

l'invention d'une courtisanne angloise._

_A Paris, chez Nicolas Alexandre, demourant rue

Neuve-des-Mathurins. 1618._

In-8º.

Chères soeurs, puis que l'amour, ce clairvoyant aveugle, cet argus

aveuglant qui, avec ses yeux bandez, se glisse insensiblement dans les

ames des courtisannesques, étant charmé des traicts de nos perfidies

inventées, de la poison de nos malices, desquelles, comme

compatriotes, nous vous envoyons ce petit narré pour vous instruire en

cas de nécessité, pour user des moyens qui vous seront très utiles

pour cacher les infirmitez de celles de votre confrairie, pour

attraper et abuser ceux qui ordinairement sont en vos quartiers, en

cas qu'ils veulent être si valeureux champions que de vouloir

combattre seul à seul soubz la cornette de Vénus, lequel style nous

vous prions de recevoir pour vos agreables estreines, vous asseurant

qu'usant d'iceluy, vous cognoistrez que cet enfant, cet insigne

voleur, ce grand detrousseur des ames, ce brigand renommé quy

s'enrichit des depouilles d'autruy et qui endommage indifferemment

tout ce qu'il rencontre, fera voir, par ce moyen, vos charmantes

faintises, lesquels, par les moyens cy-après specifiez, penseront

avoir quelques belle nymphe amadriade, auront le plus souvent la mère

des dieux: et pour ce faire, chères compaignes, vous serez adverties

et advertirez celles à qui nature n'a tant donné de perfection, qu'il

est necessaire pour jouer au reversis, et qui plus souvent, par faute

d'intelligence, demeure cazanière, gratant les cendres à leur foyer;

c'est doncques à elles à qui ces preceptes pourront être utiles et

necessaires; est qui s'ensuit.

Premierement, celles qui, par faute de devotion, n'auront jeûné le

caresme souvent, et qui auront la face grosse et grasse, ce qui est

fort mal séant d'être comme des mamulères, elles y pourront obvier et

se faire paroistre poupines[236], moyennant qu'elles portent leurs

fraises et collet plus grands et plus larges que d'ordinaire, et aussi

leur coiffeure comme leur perrucque et moulle estroits; et pour

l'ornement d'icelles, il est nécessaire, si leurs propres cheveux ne

sont ni beaux ni longs, elles auront recours aux fausses

perruques[237], lesquelles, étant bien agensées de roses de diverses

couleurs et des plus voyantes, sans y oublier la poudre de

Chypre[238], qu'elles pourront y applicquer avec une houppe de soie

qu'elles tiendront pour cet effet ordinairement dans leurs petites

boites, et surtout que, si tant est qu'elles aient recours aux fausses

perruques, comme il n'est pas que quelqu'une n'est fait quelque voyage

au royaume de Suède[239], et pourront avoir passé la forêt de la

Pellade[240], qu'elles applicquent ces susdicts cheveux revenant à

leurs sourcils.

[Note 236: Être _poupin_, c'étoit avoir le visage et la taille

mignonne.]

[Note 237: On voit bien ici que c'est une Angloise qui parle. L'usage

des faux cheveux, peu à peu délaissé en France, depuis l'époque ou

Guil. Coquillard en avoit parlé, ne s'étoit jamais perdu en

Angleterre, du moins chez les femmes (V. Fr. Junius, _Comment. de

Comâ_, cap. 1.)]

[Note 238: La première fois qu'il est parlé de la poudre pour les

cheveux à cette époque, c'est dans le _Journal_ de l'Estoille: il y

est dit qu'en 1593, on vit se promener à Paris des religieuses frisées

et poudrées.]

[Note 239: «Manière de parler figurée qui signifie _suer_... le mal de

Naples.» Leroux, _Dict. comique_.]

[Note 240: Maladie du cuir chevelu, suite ordinaire d'un autre mal.

S.-Amant a dit:

Que la tigne, que la _pelade_,

Se jette dessus ma salade.]

_Item_, celles qui auront le visage blanc de trop, ainsi que pasle,

trop rouge ou trop triste, elles pourront, pour la blancheur, y

appliquer le vermillon destrempé sur la rondeur de leurs joues; et

pour la rougeur, le blanc d'Espagne deslayé assez clairement, qu'elles

appliqueront très doucement sur leurs visages, et sans y oublier la

petite mouche[241] noire sur leurs tempes et la plume orangé pastel,

meslée avec vert naissant, et puis après voilà un cheval de louage.

[Note 241: C'est une mode qui ne datoit alors que de quelques années.

V. Tallemant, édit. in-8º, t. III, p. 326, et L. de Laborde, _le

Palais Mazarin_, p. 318, note 368.]

_Item_, celles quy auront la bouche belle et coraline, il ne faut

qu'elles portent leurs masques longs, ains courts et fort relevés, à

icelle fin qu'elles paroissent et soient à la vue des regardans, et

que par ce moyen leur fasse envie d'en desirer des baisers.

_Item_, celles quy ne l'auront belle et bien faite, et leurs lèvres

pasles, il leur sera necessaire de porter leurs dicts masques tant

soit peu plus longs et leurs mentonnières un peu largettes, nonobstant

leurs masques un peu relevés, pour suivre l'usage qui se pratique de

les porter de la façon.

_Item_, celles qui auront la gorge blanche et bien taillée et les

tetons blancs et bien relevez, qu'elles se donnent bien de garde de

mettre rien de leurs affutages au devant, qui empechent la vue des

regardans, mais leur fassent souhaiter de s'en servir de coucinets.

_Item_, celles quy l'auront au contraire ci-dessus, qu'elles mettent

de larges paremens à leurs collets et robbes, et n'en fassent

paroistre que des eschantillons.

_Item_, celles qui auront une espaule plus grosse que l'autre et

seront bossues, par le moyen d'un corps de cuirasse et force

garnitures à leurs robbes les feront paroistre esgalles et cacheront

cette imperfection.

_Item_, celles qui sont d'une grosse stature et grossière taille,

portent d'amples et larges manches et de grands vertugadins, ou, pour

bien dire, cache-bastards[242], qui relèvent fort par derrière. Par

iceluy moyen, on ne verra point cette desfectuosité.

[Note 242: Les vertugadins, si «favorables aux filles qui s'étoient

laissé gâter la taille», comme il est dit dans le dictionnaire des

jésuites de Trévoux, étoient pour cela nommés ironiquement

_vertu-gardiens_. Les Espagnols, qui furent les derniers à en

conserver la mode, les appeloient sérieusement _garde-infante_.]

_Item_, celles qui auront soufflé l'alquemie devant le siége de

Soissons[243], quy seront maigres et descharnées, il faut pour cela

faire paroistre d'une assez bonne façon, portant leurs coiffeures fort

estroictes, et leurs collets assez petits, et leurs robbes moderement

garnies.

[Note 243: J'ignore ce qui se cache ici; je soupçonne seulement une

grosse obscénité. La _ribaudie de Soissons_ étoit déjà proverbiale au

XIIIe siècle. Il en est parlé dans le _Dit de l'Apostoile_.]

_Item_, celles qui seront boiteuses, il leur est necessaire de porter

un soulier plus haut que l'autre.

_Item_, celles quy seront d'une petite stature, et quy seront restées

de la race des pygmés, pourront estre en un instant, sans esternuer,

ne leur dire que Dieu les croisse, se faire de la riche taille par le

moyen d'un soulier d'un demy-pied de liége de haut, quy sera caché par

leurs longues robbes, et par ainsy, où la nature a denié la

bienseance, il est necessaire de la trouver par artifice.

De plus, il vous est necessaire, chères compatriotes, qu'outre la

bienseance des habits il se faut estudier à former vos actions, affin

que l'un corresponde à l'autre, et que par ce moyen vous puissiez

parler sans dire mot; et pour ce faire, vous employerez les yeux de

quelque vieille matrone qui aura fait son cours en la phylosophie

cyprienne, devant laquelle vous cheminerez, pour estre asseurées si

votre allure est trop prompte, trop lente, trop affectée, trop niaise

ou trop grave, afin de la former selon votre taille, votre air et

votre naturel, pour ce qu'il faut laisser tousjours quelque chose de

sa nature, qui veut avoir bonne grace.

Plus, pour votre dernier stile, pour voir ce que nous avons specifié

vous estre convenable, vous aurez recours à un miroir pour y puiser

vos secrets, et apprendrez par iceluy à regarder si votre visage est

trop gay, trop triste, trop doux ou trop soucieux, et y reformerez et

adjoutterez ce que vous y trouverez necessaire. Par ce moyen, vous

instruirez vos yeux à donner des regards doux, et vos bouches à former

en un instant des petits souris pour les accompagner, et apprendre à

jeter de rudes oeillades, et quelquefois de douces à ceux qu'il vous

plaira; et suivant ces instructions, nous sommes asseurées, chères

compatriotes, que jamais l'ambre n'attirera tant à soy que vos

feintises amoureuses attireront à vous autres ces pauvres malheureux

errans. Voilà donc ce que pour le present, à ce nouvel an, nous vous

pouvons envoyer, que nous vous prions de recevoir d'aussy bon coeur

que nous sommes à tout jamais vos chères compatriotes et humbles

servantes.

De Rouen, aux fauxbours de Soteville, fripant la crème, ce premier

jour de l'an mil six cens dix huict.

Amy lecteur, l'une des copies de ce discours m'estant tombée entre les

mains, j'ay estimé que je serois très ingrat si je ne le faisois voir

au jour, pour servir d'avertissement à ceux qui sont tellement

abandonnez à leurs appetits charnels, et quy le plus souvent se

laissent aller aux charmes et faintises de ces bestes envenimées, quy

ne s'estudient, comme il paroist par ces salles et impudiques

discours, que pour attraper ceux quy par trop aiment leurs salles et

deshonnestes plaisirs, et quy le plus souvent, par le moyen de ces

canailles, perdent le corps et l'ame. C'est pourquoy je m'en estonne

si Aristote disoit que nature a faict les femmes plus belles et

tendres que les hommes; aussi les a-t-elle faict plus fines,

cauteleuses et malicieuses. Cela occasionna Codrus à dire que le ciel

ne contenoit tant d'estoiles, ne la mer tant de poissons, que la femme

couvoit de fraude et de malice dans son ame pleine de curiosité et de

desirs. Chiron disoit qu'il estoit meilleur d'ensevelir une femme que

de l'espouser. La femme chaste, pudique et vertueuse, se fait bien

cognoistre et respecter sans mot dire.

La fille de joye porte preuve de son deshonneur en ses gestes et en sa

contenance, disoit l'ancien tragique Eschylian, dans Athènes.

C'est le propre de la femme de se laisser tromper, dit sainct

Hierosme, et de tromper les autres. Aussi, si la première femme ne se

fust mise du party du diable, le diable se desesperoit de venir à bout

du premier homme. Il suit encore son premier train, dont il s'estoit

bien trouvé. Tu es la porte du diable, disoit Tertulian à sa femme,

etc. La première qui a mis la main au fruict deffendu, la première qui

a abandonné Dieu, et avec si peu de peine a faict perdre l'homme, quy

est l'image de Dieu, que le diable n'avoit osé aborder. J'aurai

recours, disoit ce malin, dans Origènes, quand il vouloit s'aider de

la femme, j'aurai recours à mes anciennes armes, disoit-il, pour

vaincre l'homme.

Les Sybarites convioient les femmes au festin un an avant le jour,

afin qu'elles eussent le loisir de se parer de vestemens et joyaux

pour y venir et s'y presenter. Ces festins sont aussy ruyneux à la

bouche que les plaisirs charnels à ceux quy les frequentent.

Vous semblez aux tombeaux, peinturez au dehors;

Au dedans l'on n'y voit que pourriture et morts,

Où repaissent les vers leur extrême famine;

Vos visages sont feintz, vernissez et fardez;

De mille clouds luisans vos habits sont parez,

Mais vos corps sont remplis de puante vermine.

Vous fardez vos discours afin de nous flechir,

Vous emplastrez vos cols, afin de les blanchir,

De graisse et d'argent vif encorporez ensemble[244];

Puis, nous livrant l'assaut, vous laschez vos boutons,

Afin de nous monstrer vos estranquez tetons,

Que vous faictes enfler au moyen d'une sangle.

Vostre miroir vous fasche en disant verité;

Vous accusez le ciel pour n'avoir de beauté;

De vermeil et de blanc vous forcez la nature;

Vos visages fumez, barbouillez et rouillez,

Semblent des parchemins de lescive mouillez

Quand d'un fard espagnol vous raclez la peinture

Ny du foudre eclatant l'epouvantable bruict,

Ny les affreux demons quy volent jour et nuict,

Ny les crins herissez de l'horrible Cerbère,

Ny du Cocyte creux la rage et le tourment,

Ny du père des dieux le sainct commandement,

Ne sauroit empescher la femme de malfaire.

Un demon, une femme, sont tous deux compagnons:

L'un est maistre en malice, l'autre en inventions.

[Note 244: Dans le livre rare avant pour titre: _Les amours, intrigues

et cabales des domestiques des grandes maisons de ce temps_, Paris,

1633, in-8º, p. 218, il est ainsi parlé de l'art d'une camériste pour

attifer sa maîtresse: «Tout son crédit procède de ce qu'elle sait

bien..... ajuster ses cheveux et appliquer ses mouches, bien preparer

le sublimé, le blanc d'Espagne et la pommade, et tant d'autres

mixtions, etc.» La sorcière de la _Celestine_ «fabriquoit du sublimé,

des fards..., des pommades, des eaux pour le teint, du blanc et autres

drogues pour le visage.» (Trad. de M. Germond de La Vigne, in-12, p.

36).]

Variétés Historiques et Littéraires (01/10) Recueil de pièces volantes rares et curieuses en prose et en vers · 第 45 / 61 题