Pet. in-8º de 13 pages, titre compris.
[Note 222: L'origine de cette locution remonte à une anecdote
racontée par Suétone dans la _Vie de Vespasien_ (cap. 23), et
ainsi mise en françois par Moisant de Brieux: «Le muletier de
Vespasien, sous pretexte que l'une des mules estoit deferrée,
arresta long-temps la litière de l'empereur, et par là fit avoir
audience à celuy auquel il l'avoit promise sous l'asseurance
d'une somme d'argent, mais dont l'odeur vint frapper aussitost le
nez de ce prince, qui l'avoit très fin pour le gain: en sorte,
dit Suétone, qu'il voulut partager avec son muletier le profit
qu'il avoit eu à ferrer la mule.» _Origines de diverses coutumes
et façons de parler_, Caen, 1672, p. 101. Dans la traduction du
Guzman d'Alpharache, par Chapelain, 1re part. liv. II, chap. 4,
on trouve cette phrase: «Un serviteur malin, menteur et
_ferre-mule_.»]
[Note 223: Nous n'avons rien trouvé sur cette locution
proverbiale, ni dans le livre de Moisant de Brieux, ni dans celui
de Fleury de Bellingen, ni dans _les Matinées senonoises_ de
l'abbé Tuet, ni dans les _Dictionnaires des proverbes_ de La
Mésengère et de M. Quitard, pas même dans _la Fleur des
proverbes_ et l'_Encyclopédie des proverbes_ de M. G. Duplessis;
et nous avouons franchement n'avoir pu, avec nos seules lumières,
en découvrir l'origine. La variante qui se trouve ici, et qui
nous prouve qu'au XVIIe siècle on ne disoit pas, comme
aujourd'hui, _faire danser l'anse du panier_, mais bien _la faire
courir, la faire cheminer_, n'étoit pas de nature à nous rendre
cette étymologie plus facile.]
Ce fut le vendredy, premier jour de fevrier, que dame Lubine, la plus
fameuse harangère, et la plus vieille et la plus connue de toutes les
nourrices et servantes de la ville et fauxbourgs de Paris, tint sa
conferance sous les charniers S.-Innocent, estant assistée d'un
millier de servantes, vieilles et jeunes, anciennes et modernes, et de
tout pays, et principalement du pays de Sapience, où les chiens
s'assirent sur leur queue quand on fit vandange, dit Normandie, et les
autres de la garanne des foux, dit Picardie, et d'autres pays. Dame
Lubine commence ce langage: Mes chères consors et bien-aymées, il faut
croire que vous ne serez pas tousjours jeunes et belles. A celle fin
de vous conserver tousjours en habit et en argent, il faut tousjours
croire vostre maistre et le laisser faire, et ne dire jamais un seul
mot, car les femmes sont tousjours jalouses de leur mary, et ne
veulent point qu'on rie à personne; il faut contrefaire quelquefois la
bigotte et la rechignée et la fascheuse. Et davantage, voici le
caresme qui est fort bas, les vivres seront grandement chers; il faut
que ce caresme-ci vous en vaille deux, et bien faire valoir et
cheminer l'ance du panier; il faut que sept semaines vous vaillent une
année et demie.
Sur ce propos finy, une grosse citroüille de servante, qui demeure
chez un marichal: Je ne suis point apprentie de ferrer la mule; il y a
quatre ans et demy que je demeure où je suis; au bout de trois
semaines, j'estois aussi sçavante que ma maistresse, qui est mariée il
y a dix-huict ans, car mon maistre battoit sur mon enclume, et moy je
levois les soufflets, et ay bien gaigné huict cens cinquante livres.
Après, une petite servante de la rue Saint-Honoré: Je suis chez un
notaire; je ne gaigne que treze escus; je vais à la halle, à la
boucherie, et ne rend point compte qu'à mon maistre, qui est assez
jovial[224]; et ma maistresse, qui est toute devote, elle ne bouge de
ces religions; je fais ce que je veux: D'avantage nous avons trois
clercs[225], dont le maistre clerc, qui a sa plume aussi douce et
charmante comme sa voix; je n'ay qu'à me plaindre à luy quand j'ay
affaire de quelque chose, incontinent j'ay tout ce que je veux avoir
de luy, fusse argent ou autre chose.
[Note 224: Les facéties du temps faites à propos des chambrières
reviennent toujours sur ces accointances des maîtres avec leurs
servantes. Lisez, par exemple, le _Banquet des chambrières fait aux
estuves le jeudi gras_:
Un jour Monsieur descendoit à la cave
Avecque moy, qui suis sa chambrière,
Lequel, marchant dessus ma robe brave,
Sur les degrez me fit choir en arrière, etc.]
[Note 225: Tout étoit bon pour les chambrières:
Autant le beau comme le laid,
Et le maistre que le valet,
Étoient reçus de la Doucette.
(_Les Folastries de la bonne chambrière à Janot, Parisien, recitées au
bouc de Estienne Jodelle_.)]
Une autre grosse vesse de la même rue: Vramy, vous nous la baillez
belle! j'ayme bien mieux le charnage[226] que le caresme, car on ne
fait pas un enfant d'un hareng; j'ayme bien mieux voir une bonne
grosse andoüille en ma marmitte avec quatre jambons qu'un meschant
flanchet de morüe.
[Note 226: Temps opposé au carême, où il étoit permis de manger de la
chair.]
Il en vint une autre d'auprès la Croix-du-Tiroir: Je demeure,
dit-elle, chez un drappier. Ils sont fort chiches; mais nos garçons
sont fort bons enfans, car quand tout le monde est retiré, et que je
lave ma vaisselle, ils prennent la peine de me prester leur lavette,
et après je vois à la cave et leur tire du meilleur, et font la
coulation ensemble[227].
[Note 227: Ces pique-niques comptoient parmi les plus chers amusements
des servantes. Voici ce que dit, dans les _Ruses et finesses
decouvertes sur les chambrières de ce temps_, Babeau aux yeux friands:
.......... J'ai du porc frais,
Une andouille et quatre saucisses,
Que malgré nos maistresses chiches
Mangerons. As-tu rien, Perrette?
V. aussi _les Doux entretiens des bonnes compagnies_, 1634, in-12,
chanson 57.]
Il y vint une petite affriolée de la rue Sainct-Denys, assez proche du
Chastelet, qui a les pasles couleurs. Il n'est que demeurer chez les
marchands, dit-elle, car l'argent vient en dormant. Faisant un jour
feinte de nettoyer les souliers de nos garçons, il y en eut un qui me
vint accoster et qui me donna six pièces de trèze sols pour decroter
ses chausses, et il me decrota ma cotte à la mode du pays du Mans.
Une autre de la rue au Fer, qui a les pasles couleurs: Je suis la plus
heureuse, dit-elle, de tout Paris: car j'ay un maistre le plus beau
garçon de tout Paris; mais il est un peu chiche. Mais quand il est en
bonne humeur, il y a moyen que de l'avoir, si ce n'estoit les voisins
qui le gastent; car l'année passée je perdy mon demy-ceing
d'argent[228], et en trois semaines j'en gaignay un autre.
[Note 228: Demi-ceinture ou boucle d'argent, joyau très recherché des
chambrières: leur ambition ne va pas au delà. «Quand nous avions servy
sept ou huict ans, dit l'une d'elles dans _le Caquet de l'Accouchée_,
1622, in-8, p. 9, et que nous avions amassé un demy-ceint d'argent et
cent escus comptant, tant à servir qu'à ferrer la mule, nous trouvions
un bon officier sergent en mariage ou un bon marchand mercier.»
Peut-être ce demy-ceint étoit-il un supplément de gage qu'on donnoit
aux servantes, comme plus tard une aune de toile et en sus le prix du
vin. (_La Maison réglée_, Amsterdam, Marret, 1697, chap. 4,
_Appointements des domestiques_.) Chez les maîtres pris de la _colique
housset_, selon l'expression de Tallemant, c'est-à-dire coureurs de
servantes, elles avoient bien d'autres menus profits.]
Vraiment, se dit une petite blonde de la rüe Sainct-Denys, j'ay eu un
demy-ceing de vingt-deux escus qui ne m'a servy que six mois. Allant
à la foire Sainct-Germain, je vis une lavandière qui avoit gaigné[229]
un bassin de soixante et quatre livres, et moy je n'ay eu qu'un miroir
de sept ou huit sols; mais ce qui me reconforte, c'est que j'ai gaigné
celuy-là en cinq semaines, et j'en gaigneray bien un autre en quinze
jours, car nous avons des garçons de bonne volonté et fort fidèles.
[Note 229: Les servantes étoient les joueuses les plus assidues à la
_blanque_ de la foire St-Germain. On fit sur leurs pertes à cette
loterie, leur adoration de tous les temps, la pièce qui a pour titre:
_Apologie des chambrières qui ont perdu leur mariage à la blanque_.
Voici les plaintes de l'une des perdantes:
..... Je me suis obligée
Pour cinq testons à ma maîtresse,
Qui me cause au cueur grand' detresse,
Pensant gaigner mon mariage
Comme toy; oultre mis en gaige
Ma bonne robbe et mon corset,
Et de chemises encor sept.]
Une rousse d'auprès le _Sepulchre_ respond: Je suis la plus infortunée
du monde: il y a neuf ans que je suis à Paris, et si je ne sçay comme
vous en pouvez tant gaigner en si peu de temps; tant en habit qu'en
argent, je n'ay point vaillant deux cens livres, et si je me suis
donné carrière autant comme fille de ma sorte.
Une servante de la rue des Vieux-Augustins: Je suis la plus
malheureuse qui soit sous la voûte des cieux, car un jour, comme mon
maistre et moy faisions le dia hur haut, ma maistresse survint, et
pour ma recompense j'ay eu du pied au cul et n'ay eu que la moitié de
mes gages.
Une petite sucrée de la rue Sainct-Anthoine: J'ay eu de la peine
autant comme fille de ma sorte, estant toute nouvelle à Paris...
Depuis que je me suis frottée au pillier, je suis la plus heureuse de
toutes les servantes de Paris car mon maistre a loüé une petite
chambrillon[230] qui fait tout mon menage, et moy je ne sers plus
qu'au lict et à la table, pour ce que mon maistre est jeune et ma
maistresse est vieille, et nous passons nostre temps joyeusement
ensemble. Quand je suis plaine, il m'envoye à une maison qui est au
champ, et quand je suis vuide je reviens, et ma maistresse croit que
je viens de voir ma mère à nostre pays.
[Note 230: Petite chambrière. Ce mot se perdit à la fin du XVIIe
siècle, après avoir été fort en usage au commencement.]
Une autre de la halle: Je fus dernierement surprise avec un de nos
garçons. Pour recompence, nous avons eu la porte pour salaire.
Une autre de la place Maubert: J'ay esté bien plus fine quand je me
suis fait amplir par un garçon de chez moy devant un autre plus riche
que luy. Je luy ay permis l'usage, et fûmes pris tous deux sur le
fait. Je le fis mettre à l'officialité[231]. J'ay eu quatre cens
livres, et luy a eu l'enfant.
[Note 231: Justice d'église dont le chef étoit l'official. Il statuoit
sur les actions en promesses ou dissolutions de mariage, et aussi sur
les affaires du genre de celle-ci. Les intérêts à donner aux parties
étoient réglés par le juge royal.--D'après ce qu'on vient de lire, il
étoit donc possible aux chambrières de tirer profit de leur faute! Le
père devenoit responsable en cas de flagrant délit, ou bien seulement
par suite d'un aveu de sa part, quand on l'avoit mené devant
l'official. Il devoit même, comme on le voit, des intérêts à la mère.
Cette jurisprudence procédoit, je crois, d'une ordonnance de Henri II.
Voyant les avortements se multiplier d'une manière effrayante, il
avoit décrété que toute femme cachant sa grossesse seroit punie de
mort. Pour compléter et surtout pour atténuer l'édit, on avoit ensuite
encouragé les femmes à l'aveu, par les dommages et intérêts dont il
est parlé ici. Les chambrières durent être des premières à en prendre
leur part, comme auparavant elles avoient été les premières, sinon les
seules que la terrible ordonnance contre les grossesses clandestines
avoit frappées. «Il me souvient, dit Henri Estienne, _Apologie pour
Hérodote_, d'avoir vu pendre, à Paris, assez souvent des chambrières,
pour ce crime, mais nulle d'autre qualité.»]
Une autre de la rüe Sainct-Denys, qui demeure à present au cimetière
Sainct-Jean: J'ay esté quatre ans chez un vieux fondeur d'habits, le
plus vilain qui fut jamais au monde; mais en recompance, quand il
avoit affaire de moy, je sçavois bien joüer mon personnage. Me sentant
grosse, non pas de luy, mais de son valet, qui joüoit bien mieux de la
flûte que luy, j'ay attrapé de l'argent de tous deux ensemble.
Une autre de sur le pont Nostre-Dame: Je suis bien miserable, car la
première année que je fus à Paris je me laissay abattre par un garçon
de taverne sur belle promesse. Luy ayant receu son congé, je ne l'ay
pas veu depuis; mais j'atrapay finement un des garçons de nos voisins,
qui a eu l'enfant, et moy quarante escus, et depuis j'en ay eu un
autre, que je n'ay pas faict à si bon marché, car, un venerable
savetier me faisant l'amour, il a esté le P A P A; toutefois je suis
assez bien pourveüe. Je prie Dieu, mes soeurs, de vous faire bien
valoir, et de faire vos affaires finement, car voicy le temps qui
calamite, et qui faict bon avoir quelque chose, car les filles ne sont
plus recherchées pour leurs beautez; si elles n'ont des pistolles, il
faut qu'elles soient long-temps à marier[232]. Sur ces antretiens dix
heures sonnèrent. Il fallut que chacune courust vitement à la Halle,
et de là apprester à disner. Dame Lubine, grandement satisfaite d'une
si très auguste compagnie, commence à pleurer de joye d'avoir de si
bonnes apprentisses, et bien dressées à faire dancer l'ance du panier,
car la plus moindre estoit capable de devenir maistresse.
[Note 232: Même plainte, et plus vive encore, dans _le Caquet de
l'accouchée_, à l'endroit cité tout-à-l'heure: «A present, pour nostre
argent, nous ne pouvons avoir qu'un cocher ou un palfrenier, qui nous
fait trois ou quatre enfans d'arrache-pied, puis, ne les pouvant plus
nourrir pour le peu de gain qu'ils font, sommes contraintes de nous en
aller resservir, comme devant, ou de demander l'aumône; on ne voit
autre chose par les ruës.»]
* * * * *
_Le triomphe admirable observé en l'aliance de Betheleem Gabor,
prince de Transilvanie, avec la princesse Catherine de
Brandebourg[233]; ensemble les magnifiques presens envoyez de la
part de l'Empereur, du roy d'Espagne, de l'evesque de Cracovie,
et autres princes d'Allemagne, et celuy du Grand Turc, envoyé par
un Bacha; traduit d'allemand en françois._
_A Paris, chez Jean Martin, ruë de la Vieille-Boucherie, à l'Escu
de Bretagne._